Mes cahiers rouges. V
V. — par la ville révoltée
paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
LES Nous avons publié dans nos éditions antérieures et at _ dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un SLI ARE FU grand nombre de documents, de textes formant dos-. DA ni _ si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, VUE romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — an FRS : ; si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo. LS sophie: et ces documents, renseignements, textes, de au dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, 1e d’histoire et de philosophie étaient si considérables AS que nous ne pouvons pas songer à en donner ic d _ l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qua See paru dans les cinq premières séries des cahiers, il 1 fi suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André se Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor- EU s bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisseD ment; on recevra en retour le catalogue analytique HE 294, à sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. Là
- M Ce catalogue a été justement établi pour donner, ti ; _ autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, M)
_ une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées.
Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le recevait, par le fait même de son abonnement. en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs a toute personne qui nous en fait la demande.
À aux Cahiers de la Quinzaine ï Le présent petit index donne automatiquement pour tout volume et pour tout a) le numéro d’ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections complètes, le numéro d’ordre de la série , capitales de romain et le numéro d’ordre du cahier lui-même, dans la série ainsi déterminée, en chiffres arabes, de sorte que V-17 par exemple doit évidemment se Cas lire dix-septième cahier de la cinquième faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son défaut, la date du cahier même; L c) le prix actuel d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos éditions antérieures et pour nos cinq premières séries, la page du catalogue analytique sommaire où ce cahier se trouve Maxime Vuillaume, — mes cahiers rouges, — I. — une journée à la cour martiale du Luxembourg; — avant- , propos de Lucien Descaves (IX-10, mardi 4 février 1908… — — mes cahiers rouges, — Il. — un peu de vérité sur la mort des otages, — 24 et 26 mai 1891 (IX-11, mardi — — mes cahiers rouges, — I. — quand nous faisions ‘ le « Père Duchèêne »; — mars-avril-mai 1871 (IX-12, mardi — — mes cahiers rouges, — IV. — quelques-uns de la
V. — par la ville révoltée
Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin sonne à Saint-Séverin. Des groupes défilent silencieux, à pas pressés, se dirigeant vers les quais. Au matin, aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être diton, les Prussiens vont entrer.
Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le 248. Allons où vont les autres. Aux remparts. Tout le long de la route, nous croisons des compagnies en armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre tout entières, comme d’une lugubre cagoule. A l’Arc de Triomphe, les avenues sont pleines de monde, soldats, gardes nationaux, curieux angoissés. Le mutisme de cette foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusiks que l’on met, de-ci de-là, en faisceaux, rompt cette
Aux bastions. Deux heures sonnent quelque part. Il y a là quelques bataillons, mêlés les uns aux autres. Des gardes se sont abrités, pour dormir, dans les casemates. L’interrogation est partout la même. A
par la ville révoltée we nl quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous Al tendons nos oreilles. nl Sonnerie lointaine de clairon…. Serait-ce déjà le signal? Autre sonnerie plus rapprochée. Plus de doute. j Ce sont eux! | Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui ï se rapprochent. La porte va s’ouvrir. Ils vont faire { Nous redescendons la longue avenue. La foule de l’arc de l’Étoile s’est dispersée. Seuls, une centaine de gardes, qu’entourent des gamins. Nous nous arrêtons. — Ils arrivent… Ils sont tout près. - Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient enirer qu’à huit heures. Les hussards les premiers, en éclaireurs. A trois heures, le gros des troupes ennemies franchissait les murs, après la revue passée à Long- | Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, À à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. costume d’artilleurs. L’ami Maître en chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D’autres et d’autres encore. Je raconie notre course de la nuit. Le vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que partout, dans les rues qu’il vient de traverser, les boutiques sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de journaux.
Je sors avec un ami du Vengeur de Pyat, Henri Bel- |
, lenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous ;
refaisons la route que j’ai faite la nuit. Dès le pont | Solférino, un grouillement confus, semé de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à l’angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et prennent forme. Ce sont les casques ; prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt : assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front.
Notre visite aux vainqueurs n’est-elle pas comme une ; trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir
de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par
delà les remparts, dans les champs recouverts de neige
C’est décidé. Nous irons. .
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai.
Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté français — en ce jour maudit, il y a dans Paris une terre allemande — un petit pioupiou, triste, l’air lassé.
Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant les pavés, la pointe du casque de l’étranger qui monte lui aussi sa garde à deux pas, de l’autre côté — le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement interdit de conserver un vestige quelconque
i par la ville révoltée 100 J’ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un bean - f ceinturon d’officier, dont la plaque au coq gaulois brille fi | au bas de mon gilet. el J’enlève le ceinturon que je jette sur les pavés. (ARE Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, | gros, dodu, joufflu, ne bronche pas. el Ce qu’il a l’air bien portant, le bougre! Quel con traste entre ce colosse qui n’a certainement jamais | manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et :
.. aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres, repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d’orgueil — et notre pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres. Ces deux | soldats disent à eux seuls toute la raison de notre.
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, | brossés, cirés, engraissés — exprès, peut-être, pour l’entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques à boule, des casques surmontés de l’aigle. Des sabres qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d’une cinquantaine d’hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures sont couronnées de feuiliages arrachés aux arbres des quinconces des Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s’ouvre. Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuile160
| ries, qui ne garderont pas longtemps — châtiment ; ee mérité — les traces des pas des vainqueurs.
_ Près de la fontaine, un officier à casquette plate cara- L k ? cole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de Marly qu’on a renfermés, 1 dès l’annonce du bombardement, dans des caisses. L’officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq __ ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d’uni- / forme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine | et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon. Le groupe se rapproche du quai. Là, c’est le magnifique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne ; majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches, : les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, , le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela c’est le mystère. La barricade défend d’aller plus loin. ; — Ah! Parisse! Parisse! s’exclament les soldats avec L leur accent germain. Parisse ! Et ils tendent leurs bras vers l’horizon comme s’ils voulaient saisir et emporter avec eux toutes ces merveilles et toutes ces richesses qu’ils ne font qu’entrevoir, . comme dans un rêve…
! C’était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de risquer cent fois la mort, de se couronner de lauriers, | pour être parqués ici, comme un troupeau de prisonniers !
Cochon de Prussien! ’ Cours-la-Reine. Cavalerie. Artillerie. Les canons allongent leur col d’acier. Ce sont ces canons qui nous ont vaincus. La légende court, depuis les premières batailles, que, tandis que nos artilleurs faisaient rage,
par la ville révoltée HA HAE les soldats prussiens mangeaient tranquillement la : soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les ; atteignaient pas. Aussi, ce qu’on les regarde, ces | canons! Les chevaux sont liés aux arbres. Souvenir des Fe Cosaques et de l’Invasion. Près des pièces, les soldats Ÿ causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un, à figure placide, aux grands yeux bleus, qui porte, | accrochée à un bouton de sa veste, sa blague à tabac. F4 Un gamir l’approche. Il touche la blague, la fait sauter k d’une chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le .galopin s’enbardit, ricane au nez du colosse. me — Toi Prussien. Mangeur de saucisses. Le soldat ne dit rien. — Cochon de Prussien!.… Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en menace le gamin, qui recule et s’enfuit. | Sur l’avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent, les soldats prennent l’attitude militaire. Qu”y a-t-il? Des Loin encore, à moitié chemin de l’Arc-de-Triomphe, une large bande blanche, frangée d’or au sommet, se détache sur le fond sombre des troupes. Peu à peu le groupe s’approche. Ce sont des cuirassiers blancs. Sous le manteau entr’ouvert, qui recouvre entièrement la croupe des chevaux puissants, brillent les lanières dorées de la cuirasse. Le casque étincelant, surmonté de l’aigle orgueilleuse, se recourbe en arrière, cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est comme sculptée dans le marbre. On dirait quelque
vision des temps antiques, une spirale détachée de la
Les cuirassiers blancs passent silencieux, impassibles, avec un bruissement de fer. Au milieu d’eux une voiture qu’ils escortent. Assis sur les coussins, enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux
Nous montons jusqu’au Palais de l’Industrie. Une musique militaire est assemblée, accordant ses cuivres, ses hautbois, ses tambours. Les fifres sifflent. Tout autour, les soldats forment le cercle.
Une valse douce s’élève. Et ces hommes, la longue pipe de porcelaine aux dents, leur blague à tabac secouée par la danse, se mettent à tourner comme s’ils étaient à la kermesse.
— Allons-nous-en, dit l’ami qui m’accompagnait. Nous en avons vu assez…
Nous repassons la barricade du quai. Le soldat prussien, astiqué, pimpant, monte toujours sa garde. Le petit pioupiou, las et triste, s’est assis sur les
Mon ceinturon était encore là. Je n’osai pas le
Soirée du 17 mars. Onze heures et demie. Nous sor- - tons, Sornet et moi, de ia petite brasserie de la rue Saint-Séverin. Nuit humide, estompée de brouillard. Le boulevard Saint-Michel désert. A peine, çà et là, quelques groupes de gardes nationaux en longues capotes grises ouvertes. Quelques-uns, frileux, ont encore, enroulé autour du cou, le cache-nez en laïne tricotée, qu’ils ont porté tout Fhiver du siège.
Nous remontons jusqu’au Luxembourg, où campent deux régiments de ligne, arrivés tout récemment à
Derrière les grilles, les soldats se pressent, montrant leurs visages inquiets et amaigris. Les officiers se promènent, silencieux. Dans le lointain, se reflétant sur, les grands arbres, les feux de bivouac. Çà et là, les
— Nous sommes ici depuis trois jours, nous dit un
| soldat que nous interrogeons à travers les grilles. Nous venons de l’armée du Nord. La nuit de mercredi à jeudi, (auit du 15 au 16) nous lavons passée sous la tente, dans la boue, déjà harassés de fatigue et de faim. Hier, seulement, on nous a donné de la paille.
| Mais l’officier s’est approché. ; Le soldat se tait et continue sa promenade solitaire.
Il repasse bientôt devant nous. Et, entre ses dents, sans s’arrêter :
F — C’est pour ce matin… à Montmartre.
Je ne laisse pas achever le soldat. On va donc attaquer Montmartre… Dans quelques heures! Les troupes escaladent peut-être déjà la butte.
è — Rentrons, dis-je à Sornet. Et si tu entends quelque chose, viens me prendre pour filer ensemble.
Rue du Sommerard, où j’habite, le poste de gardes nationaux qui occupe la boutique du rez-de-chaussée, est au grand complet. J’entre. Les fusils sont au râtelier,
— Vous avez des nouvelles? me demande le chef de
— Oui, c’est pour ce matin.
Je passe à lire et à rêver les quelques heures qui me séparent du jour.
Cinq heures sonnent, puis six heures. Le brouillard a disparu. Le jour s’est levé, clair dans un ciel blanchâtre. Rien, pas un bruit, pas un signal. Sur le trottoir, au bas, deux gardes sont assis, les jambes allongées,
Tout à coup, une détonation sourde.
— Un coup de canon!
t Les deux gardes se lèvent.
— Ça vient du secteur, dit l’un d’eux. C’est Duval qui fait tirer.
Pourquoi du secteur? Ce ne sont donc pas les Buttes qui sont attaquées ?
Mais, avant que j’aie eu le temps de faire la moindre
par la ville révoltée NUR réflexion, voilà que le rappel bat. Et aussi la générale. Les rues désertes s’emplissent d’une foule agitée, à peine sortie du sommeil. Ici un garde enfile rapidement sa capote. Là un officier boucle son ceinturon.
— Aux armes! aux armes! Montmartre est pris! A ’
Je dégringole rapidement mes escaliers. Vite rue Cujas, où demeure Sornet, qui doit certainement avoir veillé comme moi et être sur pied. Sornet ronfle comme un tambour. Il me faut le tirer par le bras qui pend hors du lit.
— Tu n’entends pas la générale!
L’animal ne bouge pas.
Je jette un coup d’œil autour de moi. Sur la chaise, une chemise à carreaux rouge et noire, en flanelle. Tiens ! maïs, je reconnais cette chemise. N’est-ce pas celle de la belle Henriette, la jolie cantinière du 248°? Hum ! Mon gaillard peut avoir le sommeil dur.
J’interroge l’alcôve. J’ai fait un jugement téméraire.
La chemise de la cantinière est bien sur la chaïse, mais la jolie fille n’est pas là. Le crâne de Sornet reluit seul, comme une boule d’ivoire, sur l’oreiller.
— Aïlons! allons, mon vieux Sornet, vite hors du lit. Voilà un beau jour qui se prépare pour le Père Duclhiéne! Nous allons reparaître ce soir. (1) Cette
(1) Le Père Duchéne avait été supprimé le 10 mars, en même temps que le Cri du Peuple (Vallès), le Vengeur (Félix Pyat), la Bouche de Fer (Paschal Grousset), et la Caricature (Pilotell).
fois, mon vieux, ça y est! Boucle ton ceinturon et cou- é rons à la victoire! En un clin d’œil, l’ami a enfilé son pantalon, boutonné ) sa vareuse, coiffé son képi. Nous sommes dans la rue, si affairés tous deux, que j’oublie totalement de lui faire raconter l’histoire, qui doit être passablement joyeuse, de la chemise de la belle cantinière. Nous remontons rapidement le boulevard, dont les boutiques sont encore closes. Au coin du pont SaintMichel, un détachement de gardes nationaux campent J’arme au pied. A l’entrée de la rue Montmartre, collée sur le mur de Saint-Eustache, une grande affiche blanche devant laquelle on s’arrête, la proclamation du gouvernement, annonçant la reprise des canons. À mesure que nous avançons, la foule grossit et devient bruyante. Les nouvelles commencent à circuler. Les Buttes sont occupées. Le boulevard Clichy, le boulevard Rochechouart, tout est plein de troupes. On descend déjà les canons par la rue Lepic. Il y en a une dizaine place Moncey. — Enfin, nous voilà tranquilles, hasarde un monsieur en redingote. Et ce n’est pas trop tôt… Les regards, menaçants, se fixent sur le personnage, qui s’éclipse rapidement. a Berlin les canons A mi-hauteur de la rue de Clichy, un flot énorme montre ses premières colonnes, criant, hurlant, dévalant dans un incroyable désordre, Nous nous rangeons contre les maisons pour ne pas être entraînés par le
ve par la ville révoltée Û \ IE
— Les gendarmes! Les gendarmes! A bas les 112
Derrière ce troupeau fuyant, nous voyons surgir les képis bleus à bande blanche des gendarmes et étin- Pris celer l’acier des sabres nus. A
11 n’y a pas seulement des gendarmes, il y a aussi | des chasseurs à cheval, qui repoussent cette foule au petit pas.
Nous sommes au boulevard extérieur. c
Sur trois rangs la gendarmerie occupe la chaussée et , le trottoir. L’avenue de Clichy est barrée, ainsi que les rues avoisinantes. Il nous faut manœuvrer avec |“. des miracles de prudence pour ne pas être écrasés 0 par les chevaux qui piaffent, affolés par les clameurs, ; immobiles depuis les premières heures du jour.
La place Moncey est gardée militairement. La chaus- 4 sée est déblayée. Pas un bruit, hors le cliquetis-des fourreaux sur les sellés des cavaliers.
Mais voici qu’un lourd roulement commence à : poindre; puis un grondement sonore. Les premières têtes des chevaux du train apparaissent. Voilà les
— À Berlin les canons! crie une voix gouailleuse.
— Montmartre est foutu! me chuchote à l’oreille une
Je me retourne. Un serrement de main silencieux.
C’est cet excellent Gill, qui, lui aussi, est monté aux Buttes, et dont le cœur saigne comme le mien.
Et les canons — nos canons — passent et disparaissent. Ce sont des pièces de 8 et des mitraïlleuses, celles que nous avons payées de nos deniers pendant le siège. Tout le monde a payé des canons en ces
jours d’ardent patriotisme. Les notaires ont donné leur canon à la patrie, et, je crois bien, les huissiers eux-mêmes ont souscrit. Les voilà aujourd’hui, ces glorieuses pièces, qui s’en vont tristement, chacune sous la conduite d’un piquet de gendarmes, à la fourrière ou au dépôt. A la vérité, on les conduit au parc Monceau. Tout le long du cortège, des fantassins courent, le fusil armé à la main.
Enfin, la dernière pièce a défilé. J’en ai compté
Douze seules pièces. Mais le parc de Montmartre en renferme cent soixante-et-onze ! Je les ai vues, je les ai touchées hier. C’est le chiffre que m’a donné le capitaine du poste. Douze sur cent soixante-et-onze! Allons,
Crosse en l’air
— On se bat place Pigalle! Vinoy est prisonnier!
Un garde national vient de nous glisser ça dans l’oreille. Gill et Sornet ont entendu.
Il n’en faut pas plus pour que tous trois, soulevés comme par un ressort, sans même nous être concertés, descendions la rue de Clichy. Nous pouvons par les rues transversales gagner la place Blanche. La marche n’est pas facile. Les gendarmes occupent toutes les rues. Heureusement, Gill et moi, sommes en civil. Quant à l’ami Sornet, force est de l’abandonner en route, son uniforme étant suspect.
Il est à peu près neuf heures ou neuf heures et demie, quand nous arrivons rue Duperré. Par-dessus les têtes, nous voyons se détacher, sur toute la largeur de la
par la ville révoltée LCR place, les uniformes bleus des chasseurs. Mais n’allonsnous pas trouver un poste d’observation?
— Eh! parbleu! dit Gill, un ami a son atelier au quatrième. Nous allons être là aux premières loges.
Nous montons. L’ami n’est pas là. Il n’y a chez lui qu’un petit modèle, qui nous fait les honneurs de la maison, et qui tremble, qui tremble de tout son petit | cœur de modèle.
Le spectacle est bien fait pour effrayer la pauvrette. La place est bondée de troupes. Toujours des gendarmes. Toujours des chasseurs. La rue Frochot est barrée par un détachement, et la rue Pigalle aussi.
— Il ÿ a une demi-heure, nous dit le petit modèle, un général à cheval est arrivé sur la place. Il a tiré son sabre. On a crié, sifflé, jeté des pierres.
Les rues qui montent à la Butte sont toutes occupées.
— Mais il y a aussi des pantalons rouges, observe Gill qui a braqué une lorgnette dans la direction de la rue Houdon… Et des pantalons rouges qui ont la crosse en l’air… Tiens, mais nous ne sommes pas si foutus que cela. Voilà la ligne qui trinque avec nous… Que diable peut-ii bien se passer là-haut!
le plus beau jour de ma viel!
Là-haut, nous le saurons tout à l’heure, les canons pris à cinq heures, étaient vite repris. La Butte, au moment même où, place Clichy, nous voyions défiler les pièces de 8 et les mitrailleuses, était reconquise depuis longtemps. Ces soldats qui fraternisent à l’entrée de la rue Houdon avec nos gardes nationaux, ce sont les
| Nord, les camarades des soldats campés au Luxem- ne: AT 19 __ Les canons que nous avons vus passer sont les seuls a quon ait emmenés. Ceux qu’on a voulu descendre M _ ensuite, on les a arrêtés rue Lepic. Les hommes cou ‘ paient les traits des attelages, les femmes se pendaient ; A WT au bras des artilleurs.. F1 ‘a | — Laissez-nous nos canons, messieurs les artilleurs. nt - à Et les artilleurs se sont laissé faire, comme s’étaient _ Jaissé faire les soldats de là-haut. L 1 “1 RE 4 Nous entrâmes, Gill, Sornet, que nous avions retrouvé, AR ot moi, chez un marchand de vin de la rue Lepic, qui KE x ï peut se vanter d’avoir eu ce jour-là son apothéose. N . | Devant sa porte, on avait arrêté le matin l’un des 10 _ canons des Buttes. Et ce canon, on le fleurissait comme un dieu. On l’enrubannait. On trinquait sur son dos SAR “ de bronze. Il était à lui seul l’autel de la Patrie. : “M ju __ Devant le comptoir, une dizaine de gardes nationaux mr _ vidaient leurs verres, l’œil vainqueur, le front haut et , no — Ah! mon vieux, mon vieux, disait l’un d’eux à son ER | voisin, la face illuminée, les yeux pleins de larmes, ah! ‘4 mon vieux, vois-tu. C’est aujourd’hui le plus beau jour « de ma vie! FA
Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec Pyat, à l’entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.
— Allons à la place Vendêème, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera bien un coin de baicon au ministère.
À peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Oh! les joyeuses soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de la rue de l’École de médecine a depuis longtemps disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la dernière, la pension Laveur de la rue Serpente. Qui nous ramènera les bruyantes tablées, Pierre Dupont et Courbet, Les Sapins et les Bœuÿs, chantés d’une voix retentissante, pendant que nous, les jeunes, applaudissions ?
Sanglé dans sa gigantesque redingote bleu indigo, Courbet nous accoste. F
— Tu viens place Vendôme, lui dit Vermersch?
Courbet ne répond pas. Il nous semble qu’une certaine inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu’il tient à la main:
— Lisez cela. Mais lisez cela…
A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous pré- sentait Courbet, qu’une folle envie de rire me saisit.
— Tu ris, toi, petit. me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c’est que je me pince les lèvres à les faire saigner. À côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. À la fin, je n’y tiens plus, et nous nous en , donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu’on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, où simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres
de l’univers, si la colonne tombe.
— Le jour où « mon vieil empereur » tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable
{ Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l’une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu’il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts — il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des « vieux soldats de Napoléon 1° », des « survivants de Sainte-Hélène », qui jurent de
7 par la ville révoltée HAN
/ venger le vainqueur d’Austerlitz sur la peau du pauvre
Nous rassurons de notre mieux Courbet. ! £
— Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des Enfants du Père Duchéne? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n’ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers.…
Courbet finit par en rire avec nous. Il semble com- + plètement rassuré quand nous arrivons place de rs l’Opéra.
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Au-dessus Ù d’elle, droite dans le ciel d’une pureté superbe — un ciel de Floréal — la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de + César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l’heure, va tourner et attirer à lui le monument.
Un grondement s’élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?
— Fiüons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça
Pas à pas, nous avançons à travers la masse humaine.
Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir
— Ça va crever l’égout de la rue de la Paix, dit l’un.
— Si ça démolissait les maisons de la place ! reprend l’autre.
De la colonne elle-même, de Napoléon, de la Grande
40e Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, ie A de longues bandes de papier en croix, pour amortir les it Ye Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la js _ place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle. (1) Lun _ J’examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par af. : une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s’enroulent # les cordages fixés au sommet. de pi _ Quant à la colonne elle-même, j’ai grimpé la veille È _ encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de sh la démolition est fort simple. La colonne coupée « en t _ sifllet » au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a Ki été sciée du côté opposé. L’entaille et la partie sciée À représentent chacune un tiers de l’épaisseur du tube de pierre — et non de bronze, le bronze ne formant qu’un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et son sommet tomber le Le premier sur le lit de fascines et de fumier qui a été pré- | paré au-dessous d’elle. La colonne, n’ayant que trentequatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre Ù l’entrée de la rue de la Paix. La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j’y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s’éclaire sur la place, et dont je me rappelle un détail, une toile de Daubigny, (2) un champ d’épis mûrs que (G) Voir la reproduction de cette carte dans l’album Guerre, Invasion et Commune, d’Armand Dayot, page 283. (2) Ce tableau de Daubigny, les Hlés mûrs, figure aujourd’hui au Louvre, où il a été transporté en 1907.
ns pañ\la’ ville répoltée “0471 | sarcle une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet ne à
porterai, disais-je en riant “à Protot, qui présidait la R
Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le 104
balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres largement
À ouvertes, la place apparaît, grouillante d’uniformes.Le - soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la balustrade de la colonne, un jeune commandant d’un de ces
À multiples bataillons de Vengeurs, de Défenseurs, ou de Turcos, en vareuse rouge, sur laquelle, resplendissante, scintillent une triple rangée d’aiguillettes.
Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres
Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque envahiparlabarbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très doux, qui brillent cependant, derrière lelorgnon, d’une flamme
Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d’hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l’écorchure du fût.
— Encore quelques coups de scie, commande l’un
Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger
— Ça va bien. On peut tirer.
ke Il est trois heures et demie.
Crac… Le cabestan pète. Les cordages se détendent.…
Murmures de déception. On dit qu’il y a des blessés.
On va chercher d’autres poulies. Une grande heure
Et l’on roule, dans un coin de la place, à l’abri, la lunette de l’astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant. (1)
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques, pour faire prendre patience à la foule, jouent la Marseillaise. La rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu’on aperçoit, grouiilantes, derrière les barricades.
Les musiques se taisent brusquement. Un oficier est eu haut. Il enlève le drapeau rouge, qu’il remplace par un tricolore.
Un frisson court dans mes veines. Il me semble que la colonne bouge.
L’oflicier a disparu. Il descend l’escalier.
Si, à cette minute, elle tombait avec lui!
Mais le voici.
Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle
- folie m’a traversé la cervelle! Ah ! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va se tendre en vain.
() De temps immémorial, « lastronoinc » de la place Vendôme avait installé sa lunette sur le trottoir qui encercle la grille du monument, Pour une maigre rétribution, il décrivait aux amateurs les spectacles du ciel. La lunette était restée là pendant le siège et pendant la Comraune,
par la ville répoltée AVIS Devant mes yeux passe subitement comme le batte- * . ment d’âile d’un oiseau gigantesque. Un zigzag monstrueux… Ah! je ne l’oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle !.…
Un nuage de poussière. e
Tout est fini.
La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent… César est couché sur le dos, décapité.
La tête, couronnée de lauriers, a roulé, comme un 4
potiron, jusqu’à la bordure du trottoir. La Victoire de …
bronze n’a pas bougé… Le soir, elle avait disparu. Victoire et Revers
Pas de chance, cette petite Victoire ! L’histoire de ses revers est curieuse.
Au retour des Bourbons, en 1814, la statue de Napoléon fut une première fois descendue de son socle.
Napoléon était, comme il l’est encore aujourd’hui, représenté en empereur romain, debout, le front ceint de lauriers, le manteau impérial retenu par une fibule sur l’épaule droiïte. Debout, sur la main droite, une.
Pendant qu’on descendait la statue, la Victoire disparut.
On raconte qu’elle fut dérobée par un ouvrier, qui labandonna un jour chez un marchand de vins, en garantie d’une bombance impayée. Austerlitz chez le mastroquet, ce n’est pas banal!
Le marchand de vins, effrayé de la responsabilité
| tant à la préfecture de police. Vendue aux enchères ;
f? parmi les objets trouvés sur la voie publique et non LÉ
ÿ réclamés, elle fut achetée par un employé à la préfec- ;
! ture, M. Boyenval, pour la minime somme de 32 francs.
j Fier à bon droit de sa trouvaille, l’heureux possesseur de la Victoire la fit monter sur socle, et il jouit
_ pendant trente ans de la vue de l’œuvre d’art, mise en
bonne place sur la cheminée de son salon. i
M. Boyenval mourut. Louis-Napoléon, président de la
République, acheta la Victoire et la paya plusieurs
milliers de francs aux héritiers de l’employé.
Quand Louis-Napoléon fut empereur, la statue de
| Napoléon qui trônait, par la grâce de Louis-Philippe, 14
au faîte de la colonne, était celle de la redingote grise. |
Ce n’est qu’en 1863 que le sculpteur Dumont reçut
l’ordre d’exécuter une statue nouvelle en César romain,
Napoléon II fit venir M. Dumont dans son cabinet,
lui montra la Victoire qu’il avait achetée et exprima le
désir de voir replacer cette relique dans la main de
la statue nouvelle. C’est cette même Victoire, tombée
avec la colonne le 16 mai 1871, qui a disparu pour la
Ses traces ne sont point encore retrouvées.
Les morceaux de la colonne sont, du reste, fort rares. A
Ceux qui avaient pu en ramasser se sont empressés de
s’en débarrasser dès l’entrée des troupes versaillaises.
Voyez-vous que, dans une perquisition, le peloton de
recherches, qui se changeait rapidement en peloton |
d’exécution, mît la main sur pareil document ! Le propriétaire du bronze dénonciateur eût payé cher son
amour des souvenirs.
| Le musée Carnavalet possède dans ses vitrines un tu _ tout petit morceau du monument brisé le 16 mai. Je i connais deux autres échantillons, dont l’un est une tête de soldat arrachée aux frises. L’aut:e, plus considérable, est l’un des quatre énormes boulons qui vis saient, sur la calotte supérieure, le César jeté bas par | Un jour de mai 1875, j’étais allé voir Élisée Reclus (2) 7 à Vevey. Le savant m’avait retenu à sa table. Les dé- 1 74 jeuners ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi- . heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main, et au large. Dans la salle du bas on büûchaït ferme. La Géographie universelle, dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants < du savant. Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secré- taire de Rigauli. — Viens-tu avec moi à la Tour de Peïlz? me dit Slom en m’abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble. Nous filons sur la Tour de Peiïlz, où s’est réfugié le (:) Ce boulon, qui était, en 1895, entre les mains de mon ami J.-B. D…, fut scié par lui en trois morceaux. l’un de ces trois morceaux me sert de presse-papier. (2) Reclus (Elisée), géographe. Auteur de la Géographie Univer- 4 selle. Simple garde national, il fut fait prisonnier au plateau de Châtillon (4 avril). Condamné à la déportation. Commué en bannissement. Né en 1830. Mort en 1905. — Son frère Reclus (Elie), auteur des Primitifs, nommé par la Commune directeur de la Bibliothèque nationale (30 avril). Né en 1827. Mort en 1904.
grand artiste, que poursuivent à Paris des haines | — Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous 3 î eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz. _- Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire. Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste à dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là. blague! Eh bien! oui, j’ai demandé qu’on la déboulonne. Vous entendez : dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner! Courbet faisait ici allusion à la pétition qu’il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu — nous tenons à reproduire intégralement ce texte — que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l’autoriser « à déboulonner la colonne, ou qu’il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, en chargeant de ce soin l’administration du Musée d’artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l’hôtel de la Monnaie ». (1) R — La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n’était qu’un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents (1) Voir la brochure Gustave Courbet et la colonne Vendôme, plai- | doyer pour un ami mort, par Castagnary. Dentu, éditeur, 1885. 1.1
ie par la ville révoltée SE canons d’Austerlitz! Ah bien oui! tout en bronze! Vous … l’avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n’y en avait pas l’épaisseur d’un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal! Ù
Et Courbet, après un moment de silence, nous ra-
: conte une histoire étrange, que je regrette de n’avoir point notée à temps, afin d’en retrouver aujourd’hui les détails exacts avec chiffres et dates.
— Leur colonne! nous disait-il en s’animani. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire… Et mieux qu’ils ne l’ont fait, et moins cher. J’en avais bien le droit, puisque je la paie tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu’ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l’on m’eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j’ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m’a renvoyé aux entrepreneurs.
L’histoire devenait intéressante. à
— J’avais fait un devis, continuait l’artiste. Mais quand ils me montrèrent ce qu’ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre. Aujourd’hui c’est fini.
la nuit du 3 avril
Paris ne reverra jamais l’extraordinaire spectacle de première bataille. Ceux qui n’avaient point alors l’âge d’homme se le représenteront diflicilement. Ceux qui ont pu le contempler en garderont jusqu’au dernier souflle l’indestructible souvenir.
Tout l’après-midi, les bataillons avaient défilé, descendant des faubourgs. Les bataillons de Belleville, par la place de la Bastille ou par celle du Château-d’Eau — aujourd’hui place de la République — ceux de Montmartre par les rues qui conduisent aux boulevards ou par les voies extérieures. Le rendez-vous était place de la Concorde.
Musique en tête, drapeaux et guidons flottant au vent, ils arrivaient par la rue de Rivoli, par la rue Royale, par le quai, et, l’arme au pied, attendaient.
Lorsque vint le soir, une grande rumeur parcourut cette foule. Quelques clairons sonnèrent dans le lointain. Un bruit d’armes coupa le silence, et l’on vit les
: par la pille répoltée V FAN Depuis la fin de la guerre étrangère, la grande place [ n’avait point changé d’aspect. Les statues des villes françaises avaient gardé leurs longs voiles de deuil. Strasbourg avait été fleurie de drapeaux rouges et d’immortelles. Elle se profilait, comme une borne sanglante, rappelant la ville tombée, le Rhin troublé
- par les cavaliers teutons, l’Alsace et la Lorraine cap- F tives, Metz violée — toute l’œuvre infâme, résumée dans ce seul mot : Versailles. Les généraux vaincus étaient à Versailles. À Versailles ceux qui avaient applaudi à la capitulation, à la paix et au démembrement. À Versailles ceux qui avaient juré de ne pas rendre une pierre de nos forteresses, de À ne point livrer un pouce de notre territoire, de ne point distraire un sou de la fortune commune. À Versailles, floitait, dans toutes les mémoires, le drapeau du nouvel empire allemand, arboré par le vainqueur. Versailles, c’était la ville maudite. Et, des cœurs gonflés d’enthousiasme et de rage, partait comme une vague immense de réprobation contre cette capitale de la défaite, qui, après avoir abrité la royauté, avait logé Guillaume et donnait asile aujourd’hui à ceux qui avaient laissé vaincre Paris. Les bataïllons s’ébranlèrent dans la nuit. Ce soir-là, j’avais suivi un bataillon de Montmartre, Depuis la place Pigalle jusqu’aux grands boulevards, notre marche ne fut qu’une longue ovation. Les tonnantes acclamations, les éclatants cris de
Ils sonnent encore à mes oreilles.
Quand nous arrivämes à la Madeleine, la nuit tombait, vaguement éclairée çà et là par les pâles clartés des réverbères, à peine alimentés par un gaz parcimonieusement distribué.
Les bataillons montaient l’avenue des Champs- Élysées. Les musiques sonnaient la Marseillaise.
Au rond-point, le spectacle qui se déployait sous mes yeux me cloua sur place. Ils étaient là, des milliers et des milliers, qui s’en allaient, l’âme débordante de joie et d’espoir, le cœur brûlé d’ivresse. Et de leurs bouches largement ouvertes, vibraient les strophes
Bataillons qui défilent
Tous les jours, le même et poignant spectacle. Les bataillons qui défilent, les uns retournant du combat, les autres s’en allant aux avant-postes. Au loin gronde le canon et crépite la fusillade.
Le ciel est d’une impeccable pureté. Ces deux mois de révolte ont été superbes.
— Admirable, le parc de Neuilly — me raconte un commandant, retour des avant-postes — merveilleux. Tout est en fleurs. Nous passons la nuit dans des jardins d’une extraordinaire richesse, sous des bosquets où grimpent, avec des senteurs embaumées, le chèvrefeuille et la pervenche…
— Et où te battais-tu?
— Mais, là-bas, tout près de la rue Perronet,
Et s’interrompant brusquement pour interpeller, avec
par la ville révoltée Dal un joyeux éclat de rire, les fédérés qui passent, : — Eh! bonne chance, camarades! Vous trouverez la
Rue de Rivoli, nous croisons le 147°, qui vient de faire la traditionnelle visite à l’Hôtel de Ville, avant de partir
Précédant le bataillon, une douzaine d’infirmières, la croix de Genève au bras. Après les infirmières, les fourgons. De gros fourgons verts que tache un écusson blanc à croix rouge.
Les hommes qui suivent ne sont point autrement émus. Ils seront peut-être couchés là dedans demain, écharpés et saignants. Aujourd’hui, ils sont tout à l’action prochaine. Ce qu’ils voient, ce n’est pas le drapeau d’hôpital, mais l’étendard rouge aux franges d’or qui flotte sur le bleu du ciel.
Deux autres bataillons suivent, le 84° et le 115°. Les < musiques jouent le Chant du départ. Tout à l’heure, elles se tairont, pour laisser sonner les clairons. Mais cette fois, sur une note autrement gaie, que les combattanis accompagneront à pleine voix, comme aux jours du siège, quand on allait aux remparts.
C’est le sire de Fich-ton-Khan
Dans les rangs, quelques-uns, les vieux, ont arboré sautoir, avec des temples brodés d’or, des triangles, des compas.
À côté d’eux, de tout jeunes gens, presque des gamins. Souvent leurs fils. Tout le monde en est, de la
Commune! Si l’on pouvait, aujourd’hui que le sang : s’est envolé à travers le gazon, découvrir les squares, À les jardins, creuser les coins isolés où se multiplièrent les exécutions, c’est par milliers et par milliers quelon retrouverait les restes de cette multitude disparue dans le massacre. Il y a cinq ou six ans, on creusait une tranchée dans lhorrible charnier du square de la Tour-Saint-Jacques. Les ouvriers heurtèrent de la pioche, presque à fleur de / terre, les ossements blanchis des victimes de la grande dans les lilas — Ce que nous faisons à Neuilly? continua mon commandant. Nous nous battons en plein dans les lilas. Jamais je n’ai vu de ma vie autant de feuillage, de pelouses, de pièces d’eau. J’ai couché trois nuits dans une serre admirable, où des rangées de géraniums m’enveloppaient comme d’une étincelante et multicolore tapisserie. Un vrai lit de pacha des mille et une nuits. Ce fut seulement le quatrième jour qu’un obus vint bouleverser mon rêve, envoyer au diable géraniums et giroflées. J’ai manqué d’être éborgné par un cactus, qui vint s’aplatir sur ma joue gauche ou À plutôt contre lequel je m’aplatis. Sur le coup, je croyais m’être frotté à quelque boîte à mitraille et je m’attendais à la voir éclater à mes pieds. Quand j’eus reconnu mon cactus, je ne pus m’empêcher de rire. Mon planton qui était accouru, ramassa le légume, et, par dessus la barricade, l”envoya avec un juron aux Versaillais. — Vous êtes donc si voisins que cela”?
par la ville répoltée k qu — Si voisins. Mais à une cinquantaine de pas. Avec de la bonne volonté, nous pourrions, dans les moments 5 de tranquillité, tailler ensemble quelques bavettes… — Tu es resté longtemps rue Perronet? — Nous y sommes restés huit jours. Au fait, nous ; étions avec le 85°, que tu as rencontré aux Ternes. Le commandant m’a dit cela. Même que tu n’étais pas encore bien fait aux obus. — Allons, allons. Tu me feras des compliments plus — Eh! parbleu! mes hommes aussi ont eu du mal à 5 s’accoutumer. Je n’ai pas pour mon compte de gloire à me bien tenir. Les obus et les balles, il y a longtemps que nous avons fait connaissance ensemble. Au Mexique, ë pour la première fois. Les balles, c’est comme pour tout, il faut savoir s’entendre avec elles, ne pas faire comme ce brave caporal que j’ai perdu à la barricade, deux . jours après notre arrivée, et qui s’était avisé de passer : la tête au-dessus des créneaux. Sitôt vu, sitôt tué. Je n’avais pas eu le temps de lui crier gare, qu’il tombait, le front percé…
l’Hercule
Avril. Nous avons, à l’Imprimerie Vallée de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux journaux, — le Père Duchéne et la Sociale — deux belles équipes de typos.
De vrais citoyens. Tous d’un bataillon, cela va sans dire.
Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un service quelconque dans les innombrables de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux bataillons. L’uniforme toujours astiqué, les vivres assurés, les trente sous. Il n’y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.
Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillons qui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier, On s’habille à la hâte. On prend son flingot d’une main, sa cartouchière de l’autre, On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.
Drapeau déployé, un petit tour d’abord à l’Hôtel de
par la ville révoltée ns
Ville, histoire de saluer la Commune, avant d’aller se
Puis, leste aux avant-postes.
Les typos du Père Duchéne et de la Sociale sont de | ces bataillons-là. |
Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d’un jour à l’autre, de n’y plus trouver les mêmes
Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de fusil que nous entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Neuilly ou d’Issy.
— Quand reviennent-ils ?
— Dans huit jours — ou plus tard. Ë
Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le Père Duchéne est serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme sur chaque bras et à se promener autour de l’atelier avant d’aller les déposer sur la machine — les vieilles machines plates que l’on ne connaît plus aujourd’hui — avec la même désinvolture que s’il portait un couple de litres à seize.
Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de « l”Hercule ».
Depuis qu’il est avec nous, l’Hercule n’est pas allé au
Non pas qu’il renâcle. Oh! non.
— Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais
Un soir, nous ne voyons pas l’Hercule devant sa
casse. C’est son tour. Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue Perronet, à -, Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à l’équipe.
— Et l’Hercule?
— L’Hercule, citoyen. Vous ne savez pas… Eh bien, il est à Beaujon..
— Mort… On l’enterre demain… Hier, deux heures avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d’obus dans les reins… On l’a ramené dans la voiture du cantinier.. Pauvre Hercule! Il ne portera plus ses formes… Heureusement qu’il ne laisse personne derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu’il n’avait ni père ni mère. Un enfant trouvé, quoi… Nous lai-
| mions bien, avec ça… Fort comme il l’était, il n’aurait pas fait de mal à une mouche… Voltaire et Rousseau
Chez moi.
Ils sont venus deux me voir.
Deux gardes de mon 248°, que je connais depuis les premiers jours du siège, quand nous faisions l’exercice
L’un tient à la main un paquet. Quelque chose d’assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges dont les cornes sont nouées.
Il prend la parole, pendant qu’assis à ma table, je parcours les feuilles du matin que vient de m’apporter mon planton.
D SO pen la ble roles RE _ Au rez-de-chaussée de ma maison est install é, dans per se une boutique — je la regarde et la salue comme une Et vieille amie d’autrefois, cette boutique, quand je passe devant le numéro 9 de la rue du Sommerard — un dre poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès qu’il a su que le Père Duchène — un tiers du Père aa | Duchéne — habitait là-haut, au cinquième, il est venu 4 de reel — Citoyen lieutenant, m’a:t-il dit, vous n’avez pas de =. planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et, Re Fe dès le matin, je serai là, à votre porte. | + LU nn. Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté
avec eux. 10 SES
Mes deux visiteurs me content qu’ils viennent du : Moulin-Saquet, où ils se sont crânement battus. Eux ont 04 — Eh bien! qu’est-ce qui vous amène? STE rs Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes Ne a le passe d’une main à l’autre. Le re ne — Parle. Voyons. 4 Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur se le planton, comme si sa présence les gênait. de A J’envoie le planton m’acheter du tabac. ù A — Voilà, mon lieutenant, c’est pour ce que nous vous Celui qui porte le paquet l’a déposé devant moi. Il à dénoue lentement les cornes du foulard, qui s’étale, et
va laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes, _ montés sur colonnettes de porphyre ‘rouge et noir. re _- Voltaire et Jean-Jacques. Deux petites merveilies bien ; connues du dix-huitième siècle. Voilà les deux petites statuettes debout. $ Mes deux gardes ne disent plus rien. Sachant que le Père Duchéne gagne pas mal de gros ; sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes ? ñ — Citoyen, me dit l’un, nous avons pensé, l’ami et moi, que ça vous ferait plaisir. Nous, nous n’y connais- +: sons rien. Quand nous avons vu les deux petits bonshommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous sommesdit: « Ça, ça sera pour le lieutenant. » Nous avons pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait l’affaire de nos citoyennes. Mais, des statues, qu’est-ce =: que vous voulez que nous foutions de ça? — Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa — Eh oui! Quand on se fait casser la gueule. tant pis pour les cochons qui ont de si belles maisons… Bien sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir qu’on nous troue la peau… Peut-être même bien qu’ils nous tirent dessus. L’argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je tentai quelques timides observations… Le bien d’au- | Ab! ils s’en foutaient, du bien d’autrui… Ils en reve- i naient toujours là: — Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours notre peau ? Je n’avais pas, moi-même, le courage d’insister…. Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applau190
par la ville révoltée - dissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames à ombrelles, et les braves lascars dont j’avais deux
- échantillons devant moi, — mon choix était fait.
Je ne pouvais cependant pas prendre les deux statuettes.
— Alors, lieutenant, vous n’en voulez pas ? C’est pas gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie fête de vous faire plaisir.
Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux rouges avec, dedans, Voltaire et Jean-Jacques.
Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.
Avant de disparaître, l’un d’eux se ravisa :
— Et si nous les vendions! Nous ne pouvons pas les remporter aux avant-postes, quand nous allons y retourner. Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien
Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l’un de mes deux lascars.
— Eh bien ? Les deux petits bonshommes ?
— Lavés !. Quelle noce, le soir. A nous quatre. La femme de l’ami, la mienne et nous deux. Nous avons rigolé toute la soirée… Ça ne fout rien, lieutenant, pourquoi que vous n’en avez pas voulu ?
Je me reprochai, presque, à ce moment, de n’avoir pas accepté les deux petits bustes.
Et le remords me prit d’avoir pu, seulement pour un instant, faire de la peine à ces deux braves,
Longtemps encore après la défaite, lorsque nous nous retrouvions à Londres, à Bruxelles ou à Genève, nous reparlions des jours passés — jours de gloire ou jours de défaite, massacres ou apothéoses, courage des uns ou lâcheté des autres — des morts dont nous gardions le souvenir, des vivants dont nous critiquions, parfois amèrement, les actes. Ces jours sont à jamais inoubliables. Ceux qui restent s’en entretiennent encore.
Ce jour-là — c’était à Genève — nous parlions de la : prise du couvent et du parc d’Issy, de l’extraordinaire défense de ce coin perdu où l’on se battit avec une héroïque folie, et qui ne fut livré que maison par maison, pierre par pierre, jardin par jardin, arbre par
— J’y étais, dit brusquement l’un de nous, Edmond Levraud. (1) Je vais vous raconter cela.
— Moi, j’étais du 199°, interrompit quelqu’un. J’y étais aussi, à Issy. Nous y sommes restés presque tous.
(1) Levraud (Edmond). Blanquiste. Sous le Siège, chef du 204° bataillon (révoqué après le 31 octobre). A la Préfecture de police sous la Commune. Frère du député de Paris, Léonce Levraud.
à par la ville révoltée ï Lorsque je suis arrivé, après maints dangers, de l’autre | côté du mur qui clôt le parc, j’entendais encore les cris de ceux qu’on fusillait… Mais il n’y avait plus moyen de retourner en arrière. Les Versaillais nous canardaïent par les créneaux…
— Vous connaissez tous le couvent des Oiseaux — : reprit Levraud. Nous étions là, dans la première quinzaine de mai, une demi-douzaine de bataillons. Je me que commandait Lisbonne, un fier lapin celui-là, je vous assure. Il y en avait qui étaient là depuis vingt et trente jours. Ils grognaient bien un brin… É 3
— J’y suis resté plus de trois semaines, et avec joie, interrompit de nouveau avec un sourire d’orgueil, le ca marade du 199°. Ah! oui, nom de Dieu! C’étaït pourtant pas drôle !
— Quand on sut que le fort était pris, (1) continua Levraud, on sentit que la défaite approchait. Les nouvelles de Paris n’étaient pas pour nous rassurer. Nous venions d’apprendre la démission de Rossel et son remplacement par Delescluze. Vanves était à deux ; doigts d’être pris aussi. Bref, nous étions foutus ou à peu près. La fusillade se rapprochait. On se tuait d’un à côté à l’autre de la rue. Des canons de fusil passaient à travers des trous percés dans Les murs. Nous en voyions briller jusque sous les ardoises des toits, derrière ce qui restait des cheminées, au flanc des arbres, au milieu
(1) Le fort d’Issy s’était rendu le 8 mai. Dans l’après-midi du 9 mai, l’affiche suivante fut placardée dans Paris :
« Le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy, abandonné hier soir par sa garnison. Le délégué à la guerre : Rossel. »
Le même jour, Rossel, démissionnaire, était remplacé par
4 _ des feuillages et des fleurs. Une vraie chasse, sans un cri, sans une parole, Un temps de silence, puis une dé- 5 _ tonation partant d’un buisson, d’un rayon de soleil qui e _ coupait la muraille, d’une lucarne dont on avait oublié : de repérer la position. Un homme tombait. Une guerre _ de guerillas, sans trêve ni merci… à
- —Tout cela n’était rien, repartit encore une fois l’an__ cien combattant du 199°; allons, colonel — Levraud _ avait été colonel — arrive un peu à la soirée du vendredi, (1) le grand coup, la prise du couvent. — Nous y voici, reprit Levraud. Nous nous rapprochâmes, silencieux. Cet épisode de la prise du couvent d”Issy était jusqu’à ce jour resté fort obscur. J’avais personnellement interrogé sur cette terrible journée quelques amis de mon 248°. Mais le bataillon était rentré deux jours avant, décimé. — C’était le vendredi, vers cinq heures du soir, reprit Levraud. La fusillade se met à péter avec rage. Je saute sur ma lorgnette. C’est le 46° de ligne qui, depuis quelques jours, rôde autour de nous. Je fais déployer mes hommes en tirailleurs. Les pantalons rouges paraissent dans les profondeurs du bois. Ils sont tout près de nous. Nos hommes se replient d’arbre en arbre. Les soldats avancent. Tout à l’heure, ils seront enveloppés. : _ Un mouvement tournant, et ça y est… Mais voilà qu’un bataillon entier de lignards nous tombe dessus. Et un autre encore. Nos fédérés se replient. Nous occupons encore les maisons extrêmes. Nous nous barricadons fortement dans les bâtiments du couvent. Là nous nous
par la ville révoltée
— Oui, mais les bombes ! qu’est-ce que vous vouliez que nous foutions contre la dynamite! crie notre
— Je donnais les ordres — reprit Levraud un peu impatienté d’être interrompu — lorsque j’entends une détonation violente, un bruit sec et rapide. Je m’abrite de mon mieux et je vois, traversant la rue au milieu d’une grêle de balles, une escouade de sapeurs du génie versaillais, qui posent un pétard au pied du mur de la maison que défendent encore nos fédérés. La porte s’effondre. Les lignards s’avancent à la baïonnette. Quelques instants après, nos hommes se replient vers nous, avec de grands cris. L’un d’eux, blessé, tombe. Les soldats passent sur lui en courant. Quand ils sont loin, je revois le cadavre, déchiré et saignant, percé de coups, abandonné. La rue est déserte. Sur le trottoir, un chien hurle, blessé lui aussi… Mes gardes sont massés dans deux ou trois grandes salles. Tout à coup, un vacarme éclate. Et, sans que nous ayons eu le temps de nous reconnaître, nous voyons déboucher les pantalons rouges. Je crie de sauter par les fenêtres,
de se replier dans le parc. La lutte fut effroyable. Aux
E détours de tous les longs couloirs du couvent, des détachements s’arrêtaient, lâchaient leur coup de fusil, puis repartaient. Beaucoup furent pris entre deux feux, impitoyablement massacrés. Les Versaillais, maîtres de la place, fouillèrent les caves où s’étaient réfugiés quelques-uns des défenseurs… Les malheureux furent trainés jusqu’aux salles du haut, et là aux lumières — la nuit était venue — on les fusilla…
Nous restions immobiles, terrifiés.
Cette chasse à l’homme au couvent d’Issy, de corri-
dor en corridor, de salle en salle, de chambre en chambre, cette tuerie à coups de fusil, de crosse ou de baïonnette, fut certainement l’une des plus effroyables scènes de cette guerre de deux mois.
Un autre témoin, un Versaillais, celui-là, me racontait plus tard, qu’en moins d’une demi-heure, on « embrocha » plus de deux cents fédérés.
Longtemps après, une odeur infecte sortait des caves, où les morts étaient restés étendus. ;
Quand l’épouvantable nouvelle du massacre d’Issy arriva à Paris, apportée par les survivants, les plus jours déjà, l’inquiétude envahissait les cœurs les mieux
Vanves n’était plus le dimanche 14 mai — sept jours avant la défaite Ginale — qu’un épouvantäble charnier. Les casemates depuis longtemps éventrées. Les casernes incendiées et écroulées. Les blessés emplissaient les cours et les fossés à demi comblés.
— Ce fut pendant la nuit du samedi au dimanche — me raconta l’un des derniers défenseurs — que nous quittâmes le fort. Il ne fallait pas songer à filer par la campagne. Les Versaillais nous entouraient. Une seule ressource restait, les catacombes. C’est par les catacombes que l’on décida d’opérer la retraite.
— Le fort communiquait donc avec Les catacombes ?
— Oui, par la poterne d’une des courtines, nous descendimes dans une galerie souterraine communiquant avec les carrières, dont l’entrée se trouvait sur
| ; -_ la route de Paris à Châtillon. Mais nous n’arrivâmes pas tous jusque-là. Je fus de ceux qui s’égarèrent dans : le dédale des galeries.
— Vous n’étiez pas nombreux ? dis-je au camarade… ; J’ai visité les catacombes. Je sais combien il est dangereux de rester seulement quelques pas en arrière du +
ë groupe dont on fait partie. L’obscurité vous enveloppe subitement. Et alors, c’est l’isolement, l’appel impuissant…
— Laissez-moi raconter. Nous avons été sauvés. Mais après quelles vicissitudes ! Beaucoup d’entre nous ne voulurent pas nous suivre. Ils disaient que nous nous perdrions pour sûr, et qu’ils aimaient mieux encore être fusillés que mourir lentement de faim dans cette nuit effrayante.…. Ils furent faits prisonniers, les malheu- | reux. Dans l’après-midi du dimanche, les Versaillais, .maîtres du fort abandonné, craignant un retour offensif,
| firent couper la communication souterraine par la poterne, qu’ils connaissaient. Nos amis étaient là,
— Vous ne savez pas ce qu’ils sont devenus ?
— Jamais je n’entendis plus parler d’aucun d’eux.
Pris les armes à la main, leurs cadavres doivent aujourd’hui dormir dans les tranchées du fort.
— Nous descendimes tous vers neuf heures, continua le témoin de la lugubre retraite. Nous étions bien cinq ou six cents. Il y avait au fort quatre bataillons, le 103°, ; le r05°, le 187°, et le 262°. Le bon tiers avait été tué. On se divisa en trois groupes. Je faisais partie du troisième.
Six de nous remontèrent pour prendre des torches, que
lon se distribua… Nous emportions quelques vivres.
À peine au fond du puits, nous entendimes des cris.
par la ville répoltée C’étaient les Versaillais qui envahissaient le fort… Nous étions bien deux cents dans le groupe dont je faisais partie. Par où nous diriger? Un de nous, qui avait travaillé dans les carrières, nous dit qu’il y avait au toit, marquées en noir, des indications qui permettaient de se reconnaître dans ce dédale… Du reste, il n’y avait pas à hésiter. Nous pouvions être poursuivis, découverts, massacrés sans pitié… Bien sûr, si on nous trouvait, on ne s’amuserait pas à nous remonter. Le cimetière était trop bien préparé pour qu’on ne s’en . servit pas. Enfin, on se quitte. Une compagnie s’engage à droite, une autre à gauche. Bientôt, nous perdîimes de vue la lueur des torches, qui allaient en s’éteignant, à chaque tournant… Je comptai mes compagnons. Cent trente-sept! Neuf femmes, cantinières et ambulancières.. Maïs voici que des voix arrivent jusqu’à nous. Certainement on est à notre recherche. Fuyons! Fuyons! Et nous fuyons tous en désordre, nous ralliant de notre mieux autour des quelques torches plantées au bout des fusils. Oh! cette course entre ces murailles suintantes, dans les flaques d’eau où l’on entre jusqu’à mi-jambe, à travers les blocs de pierre qui nous écrasent les chevilles. Combien de temps courûmes-nous ainsi? Je fixais toujours mes yeux sur les torches. Je me sentais suffoqué. Je ne suis pas bien sûr de n’avoir pas heurté quelque corps, ceux d’entre nous que l’asphyxie terrassait. Quand nous nous arrêtâmes, une seule torche flambait encore… Je vois toujours les visages qu’elle éclairait, sinistres, abattus. Nous nous trouvions dans un carrefour auquel aboutissaient une dizaine de galeries. Autant de portes noires. | Laquelle prendre? Nous restions là, adossés aux parois
silencieux. Peu à peu une invincible fatigue nous saisit, et nous nous laissâmes l’un après l’autre glisser sur le sol…
Le conteur s’arrêta ; ses lèvres tremblaient… Enfin il
— Quand je me réveillai, la dernière torche était éteinte. Je fis quelques pas pour m’assurer que je n’étais point seul. Je tâtai autour de moi… Tout à coup, l’une des dix portes noires s’illumina faiblement, comme une fenêtre où l’aube apparaît… Nous nous levons tous. Quelques-uns se cachent, effarés. Ces nouveaux ; arrivants ne sont-ils pas des espions lancés à nos ; trousses 2… Mais non. J’ai reconnu, moi, une figure de brave homme, un surveillant des carrières qui s’était mis à notre recherche… Par exemple, il ne faut pas traîner… Marchons vite… En route, il nous raconte qu’il a déjà découvert nos compagnons. Ils sont libres, x sous les étoiles qu’ils ne croyaient jamais revoir. Le lendemain, nous étions sur la chaussée du Maine, à la revue de la 14° légion. Et, ce qu’on nous fêtait, quand nous racontions aux camarades comment nous avions échappé à la plus affreuse des morts!
TS Quelqu’un causait à Versailles avec des soldats. Fa 1” — D’où venez-vous ? EN Se RS TER — D’Issy, où nous avons eu bien du mal é — Ces insurgés se battent-ils bien? Pre Es D’autres qu’il faut tuer pour avoir leur fusil. L’autre re < jour nous en tenions un qui, lardé de coups de baïon-@2> Le nette jusqu’au dernier sang, a refusé de se rendre, à D’autres, au bout de nos fusils et en face d’une mot RE ee - certaine, nous criaient aux oreilles : « Vive la Com-
- mune!.. Allez, tirez, puisque vous y êtes! D’autres ns a viendront qui nous vengeront! » (1) ee se TE Un général versaillais, revenant de Paris, après la | bataille de la semaine sanglante, interrogé par un à membre du Gouvernement sur la résistance des insurgés. Es ne . — C’est de la canaïille héroïque, répondait-il. (2) LE (1) Indépendance Belge. Correspondance de Versailles du a 7 Ta d (2) Indépendance Belge. Correspondance du 31 mai 1871. Le mot É = a été attribué au général Le Fl6, alors ministre de la Guerres A
| les beaux brigands! C’était en chantant qu’ils partaient au combat. Ils en revenaient également joyeux, prêts à retourner à la
- mort, l’âme pleine d’allégresse et de foi. 4 Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, c’était, chaque jour, de nouvelles acclamations, de nouveaux serments de : vaincre et de mourir. Je n’oublierai jamais le bataillon que j’y rencontrai . aux premiers jours dé mai, si l’on peut appeler bataïllon à une masse d’hommes à peine équipés, armés à la Ce sont ceux que les Versaillais appellent des brigands. Ah! les beaux brigands! Point d’uniformes. Parfois point de képis. Des vareuses du siège, usées, loqueteuses, des pantalons serrés dans la botte, eflilochés sur de vieux godillots, des bérets, ] des bonnets fourrés, des casquettes. D’où sortaient-ils ? Quels étaient leurs chefs? É Et comme ils hurlaïent, sous les fenêtres de la Commune, des « Vive la Sociale » retentissants, à faire À leurs acclamations, deux ou trois de l’assemblée d
- communale descendent, viennent donner l’accolade aux : ( — Allez, amis, combattez pour le droit, pour la _ justice, pour ceux qui viendront après nous! Et ils s’en vont joyeux, allumés au cœur de cette flamme qui fait les héros.
par la ville révoltée : enfants de la Commune
Je ne sais plus quelle visite m’a conduit à l’Hôtel de Ville dans les dernières heures de l’après-midi.
Cinq ou six grandes voitures tapissières sont rangées sur la place, toutes ornées de drapeaux rouges, sur lesquels on a piqué des fleurs. De gros bouquets ont été laissés sur les banquettes. Les voitures sont vides. Sur l’une d’elles, je lis : Enfants de la Commune, onzième .
Après avoir passé la porte de l’Hôtel de Ville, je m’engage dans le grand escalier qui conduit au premier étage. À peine ai-je poussé la porte de la grande salle, qu’une troupe joyeuse se précipite pour sortir, chantant et gazouillant. Ils sont bien une centaine, filles et garçons de huit à douze ans, qui, sous la conduite de leurs maîtres, viennent de saluer la Commune.
Pauvres enfants! Leurs pères ont été tués ou blessés aux avant-postes. La Commune les a adoptés. Ce jourlà, on les a menés au bois de Vincennes. Les bouquets que j’ai vus en bas ont été cueillis par eux.
Huit jours après, quand la sanglante semaine aura commencé, ces mêmes enfants, que j’ai vus si joyeux, seront arrêtés, emprisonnés, comme des insurgés… Peut-être, hélas! fusillés.. Qui sait?
Dans la matinée du jeudi 25 mai, dans cette salle basse du Luxembourg où je passai devant le dur regard de l’officier de gendarmerie qui présidait la cour martiale, je vis, accroupis dans des coins, les joues
creusées de larmes, trois enfants que pérsonne n’ac- < compagnait. Des orphelins? Les mêmes, peut-être, que
j’avais vus, les bras pleins de fleurs et la bouche pleine
de rires et de chansons, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville!
: Je me demande toujours, quand je passe rue de Vaugirard, et que je revois, un peu avant d’arriver à la porte de la présidence du Sénat, les fenêtres aux bar-
s reaux rouillés de la salle où siégeait l’infâme tribunal,
$ ce que sont devenus ces trois pauvres petits prisonniers.…
de la Monnaie au Onzième
Mai. — Je ne sais ce qui n’a conduit sur le quai.
Je monte voir l’ami Camélinat, (1) qui est installé à la $ Monnaie, et qui s’apprête à frapper la nouvelle pièce de la Commune.
— Eh bien! ça va-t-il, notre pièce de cent sous ?
Camélinat me conte les difficultés qu’il rencontre pour se faire livrer des lingots d’argent par la Banque. Ce n’est qu’après engagements sur engagements que M. de Plœuc a consenti à lui donner, par lots de cent mille k francs, deux millions d’argent destinés à la frappe.
: — Mais la Commune ne pouvait-elle pas, tout simplement, envoyer un bataillon!
Camélinat lève les bras au ciel.
Et après un silence : F
— Enfin, j’ai tout de même mes lingots. Je vous apporterai ma pièce nouvelle quelque jour.
Ce jour ne vint pas. Les pièces de cent sous de la Commune ne furent frappées que le samedi 20 mai. Le lendemain, les Versaillais étaient dans Paris.
(1) Camélinat, l’un des fondateurs de lInternationale. Nommé par la Commune directeur de la Monnaie. Plus lard, député de
par la ville révoltée Ge Le mercredi matin, en pleine bataille, quand les coups de feu éclataient déjà dans le voisinage, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons sortaient, : chargés de pièces, exactement pour 153.000 francs.
Après mille détours, arrêtés à tout instant par les barricades qu’il fallait franchir, les deux fourgons arrivèrent place Voltaire, à la mairie du onzième, où s’était 5 transportée la Commune.
Longtemps après la défaite, un témoin me raconta la scène fantastique. Les combattants de la dernière heure recevant leur solde en pièces neuves de la Commune déjà marquée par la mort.
Les fourgons avaient été abrités dans la cour inté- | rieure de la mairie. On puisait à pleines mains dans des : paniers, pleins jusqu’au bord de pièces à peine échappées du balancier.
la pièce « au Trident »
Les pièces frappées par la Commune sont d’une exceptionnelle rareté. J’en possède un exemplaire du type connu, celui que l’on peut voir dans les vitrines du musée Carnavalet, où ont été rangés une série de menus objets et de médailles se rapportant à la période
Pourquoi ces pièces, frappées au nombre de quatre 2 cent mille par Camélinat, sont-elles devenues si rares”? Simplement parce que, par ordre supérieur, elles ont été immédiatement retirées de la circulation. Celles
(1) Ce modèle de la pièce de cinq francs frappée par la Commune a été reproduit dans lalbum /a Guerre, l’Invasion, La Commune,
qui étaient restées en stock à la Monnaie ont été reje- Lx __ tées au creuset. Les grosses maisons de banque ont k | soigneusement écarté celles qu’elles recevaient. La ; direction des finances les a échangées contre des pièces mise moins subversives. Ce n’est que par le plus grandetle 7 | plus heureux des hasards qu’une de ces pièces peut SE î encore être découverte dans la circulation quotidienne. | E La pièce de cinq francs frappée par la Commune ne diffère pas, à première vue, des pièces de la République de 1848, dites à l’Hercule, gravées par x Dupré. Une seule marque distinctive, le déférent, les 3 fait reconnaître. Le déférent est la marque spéciale à chaque directeur de la Monnaie. Il est placé au revers, ; à gauche, à la partie inférieure de la pièce. Sur les pièces frappées par la Commune, ce déférent est un 2x Étrangeté de ces pièces. La fameuse légende Dieu : protège la France court en exergue tout autour. £ Un jour que je blaguais Camélinat à ce sujet : — Tu aurais dû au moins, lui disais-je, mettre : Dieu protège la Commune! C’eût été plus drôle. Il n’y a ià, bien entendu, rien de la faute du directeur de la Commune. Il fallait frapper vite. Les coins nouveaux n’étaient pas prêts. On n’eut le temps de rien changer au type de 1848. C’est ainsi que Dieu continua à protéger la France et aussi la Commune de Paris, au- ‘ mois de mai 1871. La Monnaie était devenue, en peu de jours, le réceptacle de tout ce que les ministères, administrations,
par la ville révoltée me monuments, possédaient de métaux précieux, sous forme d’ustensiles ou d’œuvres d’art de valeur douteuse.
Certains ministères (1) envoyèrent de la vaisselle aux 6 armes royales ou impériales. Les trésors des églises ne furent guère inquiétés. Des patriotes zélés, probablement très peu au courant de la pacotille du culte, venaient à tout instant dénoncer à la Monnaie des richesses incroyables qu’ils avaient découvertes, un soir de club, dans tel ou tel sanctuaire.
Parfois, pour les contenter, on envoyait un employé en reconnaissance. Les objets d’art en or et en argent se réduisaient bien vite, au premier examen, à quelques comme le commerce des objets pieux en fabrique à la
Les Tuileries fournirent à la Monnaie une ample moisson de bibelots. Les appartements de l’Impératrice étaient un véritable magasin d’objets de piété. Les reliquaires y furent trouvés en tas. Chacun d’eux copieusement garni de débris de toute provenance. -
Tous les saints et toutes les saintes étaient repré- sentés par quelque morceau de leur enveloppe charnelle, daps l’oratoire de la superstitieuse souveraine.
Le moment venu de jeter toute cette bimbeloterie au creuset, le fondeur, un solide gaillard, prenant un à un les reliquaires, versés dans un panier, les lançait dans la fournaise, accompagnant son geste de quelque
(1) Pas tous. Au ministère de la justice, où j’allais souvent déjeuner avec Protot, il m’est arrivé, à maintes reprises, de me servir de couverts d’argent aux armes fleurdelysées.
— À toi, ma vieille Brigitte !
— Mon vieux Nis (saint Denis), tu vas passer un fichu
Et ainsi pour tous les saints et saintes dont les orteils ou les phalanges se présentaient au fondeur incrédule.
Il était, un jour, arrivé au dernier.
Ji le tourne, le retourne, l’ouvre.
Derrière une double porte, un morceau de chiffon. A côté, un papier, sur lequel est l’inscription suivante : « Morceau du tibia de saint Joseph ».
— Ah! nom de Dieu, c’est trop drôle… s’exclame le fondeur.. Ça doit être meilleur que de la corde de
Et, de ses gros doigts, il enfonce la relique dans la poche de son gilet.
Qu’est-il advenu du morceau du tibia de saint Joseph”?
Camélinat, qui m’a conté l’histoire, n’a pu me le dire.
Fin avril. — Les journaux sont pleins de récits extra- À ordinaires. On a fait d’horribles découvertes dans l’église Saint-Laurent. En fouillant la crypte, on a mis À au jour des squelettes. D’abord un. Puis, tout un tas. ; Ces squelettes appartiendraient à des individus dont la S mort serait plutôt récente. Au crâne de l’un adhèrent … des cheveux blonds. On a trouvé, dans la terre remuée, | un peigne d’écaille.. Des cheveux de femme… Un peigne à échappé de cette chevelure… On dit que les squelettes *
_ sont tout contorsionnés.… Les infortunés auraient-ils donc À été enterrés quand ils vivaient encore! Ne Par toute la ville, les camelots crient une feuille, un placard, qui montre la crypte et les squelettes. A — Achetez les Cadavres de Saint-Laurent ! 1
Et la foule arrache des mains des vendeurs la feuille J’ai conservé ce placard. Le même que j’ai acheté rue | En tête, un dessin sur bois, signé des initiales A. L., | Auguste Lançon, le peintre connu, mort il y a une ving- | taine d’années. Les amateurs se sont disputé ses eauxfortes. Lançon faisait partie du comité de la Fédération
des Artistes, dont était aussi le sculpteur Dalou, l’auteur du Triomphe de la République de la place du Ah! ce placard! Faut-il en donner un tout petit Me Il y a quatorze cadavres, quatorze squelettes ! ES Quatorze squelettes de femmes ! ; De femmes jeunes enfouies ici depuis dix ans, douze ans, : quinze au plus. On a retrouvé encore un peigne, une chevelure blonde, ” que les visiteurs peuvent voir et toucher. Tous ces squelettes ont la même attitude: les jambes écartées comme par un mouvement convulsif, les mains rapprochées sur le ventre comme si elles avaient été liées… La voyez-vous, cette scène horrible, ces jeunes femmes, ces jeunes filles, attirées par les promesses ou l’espoir du plaisir. il En route, je rencontre un ami. Il est du quartier. Il , croit aux squelettes. Ou plutôt aux victimes. Il croit qu’il y a là un mystère terrifiant. Des saturnales dans _ les chapelles. Des jeunes filies souillées. Des scènes de sadisme. Le meurtre après la souillure… Nous sommes devant le portail. Des groupes causent et gesticulent. Je m’approche. Tout ce que je puis saisir des conversations qui se croisent, bruyantes, des disputes qui s’élèvent autour s de tel ou tel incident, c’est que, depuis longtemps déjà, des bruits couraient sur les prêtres de Saint-Laurent. On parlait de morts, de mortes surtout, enterrés clandestinement, d’ossements qu’on aurait vus dans les souterrains de l’église.
DU 0 par Woile ro, ie Pas de squelettes au dehors, ni dans les nefs. Il faut è Sur la terre fraichement remuée, rougeâtre, des sque |. lettes en morceaux. Un ou deux complets. Les autres _ décapités. Ils sont recouverts de cette horrible rouille 23 des os enterrés depuis longtemps. Au mur, deux lampes __ — Où, la chevelure blonde ? Où, le peigne? Fe Je demande à mes voisins. Et peus 7 FREE Au bas de l’escalier, un garde national assis, fume se “à Ë pipe. Il semble le gardien de ce cauchemar. FC — Où est la femme aux cheveux blonds? EX 1 — Vous l’avez vue ? < Fe a | < Et le garde, philosophiquement, tire de sa pipe me | / bouffée de fumée. 2 ETES L’odeur fade de nécropole fraîchement remuée me. S È poursuivit jusqu’au porche de l’église, où les camelots e 73 _ criaient le fameux placard. ï US — Achetez les Cadavres de Saint-Laurent! (LR CPS _ Je sus, quelques jours plus tard, comment les cadavres ea — les squelettes — avaient été tirés de leur sommeil. Fa a Le jour de Pâques, le 7 avril, un capitaine fédéré, nommé Godefroy, accompagné de quelques hommes du Cu Ë 104° bataillon, avait perquisitionné dans l’église, On disait dans le quartier que les curés y cachaïent des a armes. Le capitaine ne trouva rien. Ë ee ‘3 Huit jours après, nouvelle perquisition. Cette fois plus à
à | sérieuse. L’église est cernée. Deux commissaires de po- 4 Se lice. Celui du quartier du Temple, nommé Blond. Celui c _ du quartier de Saint-Laurent, Vinchon. Le juge d’in-
; struction Moiré. (1) Trois délégués de la mairie du
: dixième. La force armée est commandée par le capi- e
x Que cherche tout ce monde? LS
€ ne Les cadavres dont on parle tout haut dans le quartier.
23 Commissaire de police, juge d’instruction, délégués
_ de la mairie, capitaine, descendent dans la crypte.
- Quelques’coups de pioche, et les cadavres apparaissent,
SAR En temps normal, la moindre réflexion eût suffi à convaincre le plus ardent ennemi des curés. (2) Mais, | sous la Commune! Quand la fièvre chauffait les eerveaux! Quand le canon tonnait! Quand on imprimait tous les jours que les curés trahissaient! Quand ils étaient déjà à Mazas, bientôt à la Roquette! =
| Voici la lettre qu’à la sortie de l’église, après avoir
visité la crypte, le capitaine adjudant-major Tribalet
| adressait aux jourraux. (Ceux qui voudront en contrô-
: ler le texte n’auront qu’à ouvrir la collection du Cri du
Peuple, de Vallès, 26 avril 1871.)
Hier, on apprenait que des faits étranges se passaient dans l’église Saint-Laurent. Un officier d’état-major reçut la mission de s’y rendre et de la visiter exactement.
(Gt) Moiré (Frédéric-Joseph), nommé par le délégué à la justice Protot juge d’instruction près les tribunaux criminels de la Seine (8 mai).
| (2) Après la prise de Paris, une commission fut nommée pour examiner les ossements. Le rapporteur de Ia commission,
Tardieu, déclara, en son nom.et au nom de ses collègues, qu’ils
par la ville révoltée A À son entrée dans l’église, il vit différents souterrains Se : ouverts, et grand fut son étonnement quand il aperçut un espace de plus de vingt mètres cubes remplis d’ossements Plus loin, quelques squelettes, remontant à une date plus récente, furent trouvés. Après une minutieuse perquisition, on remarqua que ces squelettes appartenaient au sexe +. féminin. Un d’eux surtout avait encore une chevelure abon° : dante d’un blond cendré. à I y a là un mystère qu’il faudra éclaircir, une série de - ; crimes qu’il faudra dévoiler, pour l’édification des timorés et la confusion des hypocrites et des gens de mauvaise foi ; qui blâment la mesure relative à la fermeture des églises. à Il faut bien, enfin, que les aveugles ouvrent les yeux, et - que la lumière jaillisse sur les ténèbres que font autour à d’eux les hommes noirs. re Salut et fraternité, La lettre du capitaine, reproduite partout, attira à , Saint-Laurent la foule crédule, et aussi la foule L’église et la crypte furent consciencieusement gardées par un détachement de garde nationale, jusqu’à la bataille des rues. Après l’entrée des troupes, le presbytère, dont le mur longe le boulevard, fut défendu par les derniers hommes du poste qui y avait été installé. Quand le 3° bataillon du /° de ligne de l’armée de Versailles, commandé par le capitaine Séran, fit irruption, les défenseurs s’échappèrent par une porte donnant dans le faubourg Saint-Martin. Mais, là, ils se trouvèrent encore en face des soldats. Ils avaient à peine fait quelques pas, qu’ils tombaïent fusillés à bout portant.
£ Mai. — Un soir. Dix heures. J’erre dans le Quartier, à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose qui m’aide à passer la soirée. J’entre à la brasserie de la rue Saint-Séverin, vers laquelle, automatiquement, je me suis dirigé. Personne. Le désert. Si. Quelqu’un. Couché sur une banquette, au fond, le Le Général, c’est un de notre bande. Jules Ducrocq. Il a hérité de ce surnom après Champigny. Ducrocq. Ducrot, (1) le vrai. Ça se ressemble. Étudiant en médecine, Ducrocq est aide-chirurgien- ; major au fort de Vanves. Il est 1à avec son ordonnance. Un grand diable qui a la taille d’un tambour-major. Ducrocq, lui, est minuscule. Quand ils marchent l’un près de l’autre, l’aidechirurgien, petit, petit, dans son uniforme, sabre au côté et bottes à l’écuyère, l’ordonnance, avec des pantalons qui lui viennent à mi-jambe, causant haut, par- (:) Ducrot (Auguste), commandant la deuxième armée, destinée à opérer sur la Marne. Sa proclamation du 28 novembre 1870 se terminait par cette phrase : « Pour moi, j’en fais le serment devant la nation tout entière, je ne rentrerai dans Paris que mort ou
Le par la ville révoltée FT TENTE fois un peu éméchés, ce géant et ce pygmée font la joie du boulevard Michel. RE AN
Très brave du reste, le Général. Bon camarade. Cœur d’or. Mais petit. Et, ma foi, le coude toujours VE
— Eh bien, Général, tu n’es donc pas au fort? à
— J’y retourne de ce pas… #
Ducrocq s’était levé. Il se rassit quand on eut apporté les chopes. FRA
— Et G…? lui demandai-je. Toujours là-bas? =
— G…? Il se fera crever un jour comme un soldat de L. cible. Figure-toi que son plaisir est de s’asseoir sur le ee bastion, les jambes pendantes en dehors… Et pendant À que la mitraille pleut, lui, il fume sa pipe… Il s’en fout… %
5 L’ordonnance interrompt sans façon son chef. TS
— Allons, Général. Ii faut filer. Tu sais bien que la : à voiture qui nous conduit là-bas nous atcend depuis déjà 3 une heure. AS :
: A regret, le Général se décide. Il boucle son ceinturon, à. coiffe son képi. Je les regarde partir, l’un derrière l’autre, :
Me voilà seul. Maïs la porte du café s’ouvre. Le visi- 1 teur jetie, comme je l’ai fait tout à l’heure, un regard : désappointé sur la salie vide. Il m’a aperçu. C’est Gül.
— Mais, qu’as-tu donc ce soir ? Tu as l’air tout retourné. #
— J’ai, mon vieux, que je m’em.…. |
— Oui. C’est la fin. Nous sommes foutus. Et qu’est-ce qui va nous arriver ? La déportation ? L’exil, tout au moins 2… Ah! c’est gai! Sale Commune, va… Quelqu’un ÿ qui revient de Versailles est venu me voir tout à l’heure, :
chez Laveur. Il m’a dit que, dans huit jours — tu entends, | huit jours — l’armée sera entrée. Ah! oui, c’est du
— Mais non. Mais non… Au contraire… Moi aussi j’ai des nouvelles. Je suis allé ce matin à la Justice voir : Protot. Ça va bien… Je t’assure….
A la vérité, j’étais aussi inquiet que G:üll. Mais pourquoi ne pas le rassurer ?
Gill a repris sa face des bons jours. Prompt à passer du désespoir à la confiance.
— Si nous allions au Club? me dit-il brusquement.
— Oui. Au Club Séverin. Il vient d’ouvrir. Ça doit
Nous sortons. Nous longeons à petits pas le trottoir
; de la rue Saint-Séverin, qui s’étrangle après la rue de la Harpe. Derrière les vitres à demi éclairées des chands de vin, par-ci, par-là, des groupes de gardes fédérés, assis autour des tables. Nous voici devant le porche de la vieille église toute noire. Deux ou trois femmes montent les degrés, poussent le tambour, et disparaissent. :
— Par Dieu! exclame Gill. On dirait qu’elles vont au
Et, de fait, pas un cri. Rien qui fasse pressentir le
” L’église est noire, Au milieu de la nef centrale, une tache de lumière. La chaire et le banc d’œuvre. Des
: par la ville révoltée RAS lampés à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés, le chœur, l’abside, tout cela dans l’obscurité. Enfonçonsnous dans le noir. Comme cela, nous verrons plus à. à l’aise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons pas le risque d’être abordés, d’être — qui sait? — réclamés comme assesseurs. # Deux chaises. Nous voici installés derrière un pilier. | Un orateur est à la tribune — la chaire à précher. | — Oui, citoyens, c’est le feu grégeois qu’il nous faut… Je demande qu’on organise un bataillon de feu gré- geois.. En quelques arrosées, les Versaillais sont L’homme disparaît. Nous avons, entre deux discours, le temps de regarder. | Fiché au côté gauche de la chaire, un drapeau rouge. ; En face, au banc d’œuvre, sévères comme les marguillers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau. Président et quatre assesseurs. Sur le banc, un clairon… Qu’est-ce que peut bien faire là ce clairon? Le président s’est levé. à — Citoyens, la parole est à la citoyenne… (le nom ne m’est pas resté). La citoyenne est déjà là, les coudes appuyés sur le : rebord de la chaire. | Mais notre attention est autre part. ER. — Dommage, me dit Gill, je n’ai pas de crayon. Je Dans la nef, une centaine d’auditeurs. Pas plus. Une douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelquesuns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier, deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle
à ils viennent de poser un litre, un verre et une miche de
ù pain. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence. |
à Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est tou-
3 jours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été
baptisés et mariés.
La citoyenne déclame toujours. L’assistance a Pair
— C’est ça, un ciub! me dit Gill. Ce n’est pas gai… Et dire que, plus tard, les historiens en feront des tableaux flamboyants.. Ah! l’Histoire…
Et Gill, repris par son spleen de tout à l’heure:
_ — Allons-nous-en. C’est moins rigolo que la messe de
C’était vrai. L’intérêt était plus loin. Le canon des forts tonnait. Et ma pensée, détachée du discours de la citoyenne, de la chaire à prêcher et du banc d’œuvre,
a s’en allait aux avant-postes. Est-ce que, à ce moment même, les Versaillais, comme l’annonçait Gill tout à l’heure, ne tentaient pas le dernier effort?
Nous nous dirigions vers la porte de sortie de l’église, quand, brusquement, une sonnerie criarde éclate dans le silence.
Le clairon du banc d’œuvre!
Eh oui! Le président, debout, au milieu de ses assesseurs, tient à la main le cuivre qu’il vient d”ôter de ses lèvres. Le clairon remplace la sonnette pour annoncer la clôture.
A la tribune — d’où est descendue la citoyenne — un officier fédéré agite le drapeau rouge.
— Citoyens, la Marseillaise!
Et les cent bouches s’ouvrent: Sous les voûtes de la vieille église, le chant gronde…
par la ville répoltée — Eh bien! dis-je à Gill, nous n’avons pas perdu | notre soirée. * La Marseillaise s’éteint. Les assistants s’en vont. Il ne reste bientôt plus, dans la nef, que deux ou trois femmes, qui éteignent, une à une, les lampes à pétrole. On a oublié le drapeau rouge. Une d’elles le prend, le roule, et le met sous son bras pour l’emporter. : Nous les vimes filer, glissant sur les dalles. Quelques groupes s’étaient arrêtés au bas des degrés
- du porche, causant tranquillement, comme de bons bourgeois du quartier. Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin.…. Quand le jour aura paru, le sacristain balayera la nef, poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de saucisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme en des temps moins sombres, sa messe coutumière..
Mai. — Nous avons bouquiné tout le matin sur les quais, Vermersch et moi.
Nous entrons au café d’Orsay pour y déjeuner.
Survient un groupe d’amis. Eudes. Régère. Deux ou trois autres, en grand costume militaire. Ils doivent venir de la Légion d’honneur, toute proche, où Eudes a son quartier-général.
Régère, en uniforme de colonel fédéré. Képi au quintuple galon d’argent, bottes vernies à l’écuyère. Ceinture rouge autour du ventre. Épinglée au côté gauche, la petite rosette à franges d’or des membres de la
Ses amis sont depuis longtemps assis qu’il cause toujours, gesticulant. Sa face rougeaude s’illumine. Ses moustaches rouges, ses cheveux rouges, ses favoris
Brusquement, il se laisse tomber sur une chaise, les jambes embarrassées dans son sabre.
Il se relève, détache le sabre, Le saisit, et, d’une voix impérieuse, au garçon qui est à l’autre bout de la salle:
— Garçon, accroche mon épée à la patère.
Régère tend l’épée, puis, le képi galonné.
‘à par la ville révoltée see Vermersch me pousse du coude. Et, entre ses — Ïl est magnifique. RS Vermersch, retenu aux avant-postes pendant les mois ; du siège — il était aide-chirurgien aux ambulances de monseigneur Bauer — ne faisait que de rares apparitions à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Il ne connaît pas son Régère. è Et je lui conte, toujours mezzo voce — nous sommes à la table voisine — qu’après le 31 octobre, Régère, qui était poursuivi, et qui prenait son rôle très au sérieux, en était arrivé à changer presque chaque jour de cos Un soir, nous vîimes s’avancer vers la table où nous î Frémine, d’autres, un citoyen que nous ne reconnûmes , pas tout d’abord, sanglé qu’il était dans un impeccable | uniforme de tambour de la garde nationale, passepoils blanc et rouge aux manches et au képi, ceinturon : blanchi à la craie. Un’ vrai tambour, quoi! I ne lu. manquait que les baguettes — et la caisse. : Le tambour tend la main à Édouard Roullier, stupé- Le tambour a mis, d’un air mystérieux, son doigt sur ses lèvres. TS Mais Roullier est déjà saisi d’un fou rire. se Le tambour, c’était Régère. ke — Attendons qu’ils partent, me glisse Vermersch à l’oreille. Je veux voir de quelle façon guerrière il va ï recevoir & son épée » des mains de l’officieux.
Ils ont fini. Le garçon distribue les képis et les
Nous ne perdons aucun de ses gestes.
Je dois à la vérité de dire que le tambour du 31 octobre, élevé par les électeurs du cinquième arrondissement à la dignité de membre de la Commune, raccrocha son sabre au crochet de son ceinturon de : la façon la plus martiale, tout comme s’il n’avait jamais fait autre chose de sa vie.
Rp à Mai. — Dix heures du soir. Jardin réservé des Tu ES ie _léries, qu’on appelait toujours le Jardin du Petit Prme 2e à : DR Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule énorme. \ e Les massifs illuminés par des lanternes rouges accro- . _ chées aux arbustes. Des lampions rouges en borduredes … ES corbeilles et des pelouses. Des draperies rouges àles-. AGE s trade des musiciens qui jouent des airs patois : ; RL mélangés à des ouvertures d’opéras populaires. LIÉE mere _ Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais, : il nous arrive des bouffées de bruit et de chant. ES | RER Il y a concert dans la salle des Maréchaux. AE — Allons voir ça, me dit Vermersch. ie À ével es Nous franchissons le portique du pavillon FE Ke pavillon de l’Horloge. A gauche, deux fédérés, le co de FS appuyé sur le fusil, gardent l’entrée d’une vaste salle … ts où tout le monde entre sans la moindre difficulté. Nous 2 as entrons. Sur toute la longueur, une table longue,
longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des …
canettes pleines de bière blonde, des montagnes de
Ê brioches, des biscuits en paquets. Personne n’a, pour
: _ buffet pour l’entr’acte. ES % | Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, : la patte appuyée sur une boule. Et, adossées aux lions, deux gentilles cantinières, chapeau à plumes et corsage __ à boutons étincelants, qui offrent, à ceux qui passent : près d’elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet à _ phrygien émaillé de rouge. Nous accrochons l’insigne à la boutonnière. Les deux _ cantinières tendent une bourse. ; — Pour nos blessés, citoyens! : Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux. ._ Une buée de chaleur brûlante. Les lustres énormes, suspendus à la coupole, resplendissent. A l’entrée, une L _ impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons d’être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes, emprisonnées dans un flot de citoyens, halètent et ; ._ Quelle foule ! La formidable haleine qui s’échappe de _ toutes ces bouches, la poussière que soulèvent ces milliers de semelles en perpétuelle agitation sur le parquet, A obscurcissent l’atmosphère de la salle. Les dorures des corniches, les velours des portes et des logettes supé- rieures, tout, jusqu’aux silhouettes empanachées des _Maréchaux, n’apparaissent qu’à travers une grisaille opaque. La mer des têtes s’agite, s’élève, évolue de tous côtés. Près de moi, un officier, au quadruple galon d’argent, botté, sabre au flanc, cause galamment, debout, le képi à la main, avec une grosse dame d’allure bourgeoïse, qui s’évente avec son mouchoir. Bourdonnement d’impatience. Là-haut, dans la galerie qui court autour de la coupole, un homme, l’écharpe
| rouge en sautoir, se penche vers l’assistance. Il remue les bras. Il parle. On n’entend rien re Le rideau se lève. Silence. PE Sur la scène est apparue une forte femme. Peplum “Fes blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille. Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains. D, . La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C’est la Bordas. (1) Elle dit, elle mugit le chant qui l’a. _ déjà rendue célèbre. Au refrain, c’est le délire. Toute la sie Je pousse Vermersch du coude. é 4 Rs se Ah oui! Qu’est-ce qu’ils doivent se dire les Maré- : de __| De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la Le . main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend A se l’artiste, qui le saisit, le développe lentement, l’étale _tout grand, et s’en enveloppe… ° e * $ Elle continue à chanter. 2 EE ; ! Et c’est un spectacle empoignant. Tous les visages se vont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement, 0) * (1) Rosalie Bordas, s’était rendue populaire en interprétant la rer “AGE, chanson la Canaille, écrite par Alexis Bouvier au lendemain du OS à * meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte. Après la ” LÉ déclaration de guerre, elle chanta avec grand succès La Marseillaise. M “4 à la Scala. Née en 1841 à Monteux (Vaucluse). Morte vers 1896. ” “ :
É- Je n’oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc 4 peplum, comme une large tache de sang, le rouge du Fr drapeau frangé d’or. La chevelure étalée sur les épaules nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la * bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase. N’ai-je point devant Ë _ moi la forte femme des Jambes de Barbier — celle | … qui veut qu’on l’embrasse, avec des bras rouges de #4 La Bordas, pendant qu’elle dit {a Canaille, ne symbo- . lise-t-elle pas, pour cetie foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l’armée des révoltés, l’armée de _ cette canaïlle héroïque qui se bat là-bas, par delà les Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie.. La scène est de nouveau déserte. La première _ partie du concert est achevée. C’est l’entr’acte. É — Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l l’heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici. | Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en un clin d’œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles et de verres que j’ai vue tout à l’heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult, Oudinot?.… Il n’y a que quelques mois, la brillante cour impériale étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants.…. Que de choses depuis… Et, sij’avais pu deviner, que de choses encore, toutes proches… Si ‘: j’avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient s’effondrer dans le plus effroyable des incendies!
ee bars Tiens, c’est vous? DAT ul Aou DE ir __ Si nous allions respirer, tout de même… VERTE Se _ Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans re le noir. Lissagaray me conduit. L’escalier mène, paraït:il, PRE tin aux combles, d’où nous aurons la vue sur les jardins, ET et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par une lucarne | J Se ouverte, le ciel plein d’étoiles. Mais il ne fait pas clai ss FA là-dedans ! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus W notre point de départ. Ce n’est qu’après une demi-heure … £ de recherches que nous remettons Le pied sur les marches A Ke de l’escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venaitde a quitter la scène. Vermersch n’était plus là. £ FE Le Il ne nous reste qu’à partir. Nous repassons devant k les deux gentilles cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière : : es à) DR — Citoyens, pour les orphelins de la Commune! EN : La longue table du buffet est toujours là, Mais la soif, = % bien excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes | et verres sont vides. La montagne de brioches a été à nivelée au ras de la toile cirée. SPAS) A Les lampions rouges du jardin fument et s’éteignent. 4 D Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes Le Quelqu’un m’a raconté que, dans cette nuit sinistre Re ; où, dans Paris en flammes, le ciel semblait un gigantesque voile de pourpre et d’or, dans la nuit du mardi 2 asile à un ami. 1 [VE fa Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait
L’appartement, un cinquième, avait un balcon. Rigault se mit au balcon. Appuyé sur la balustrade, il contemplait le terrifiant spectacle, les gigantesques panaches de flammes, les tourbillons de fumée, semés de trous
— Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent
Ce que Rigault venait de voir, c’était la coupole de la salle des Maréchaux qui s’abimait dans les
Il était exactement une heure un quart après minuit.
sous l’Odéon
Mercredi 24 mai. — Dix heures. On se bat à la Croix- - Rouge et rue Vavin. Le Luxembourg va être pris. Je descends, par la rue de Médicis, vers l’Odéon. Je m’ar- - rête quelques instants sous la galerie où s’ouvre l’entrée des artistes. Là, de temps immémorial, qu’il fasse beau ou que la bise souflle, des habitués, professeurs, étudiants, simples voisins, toujours les mêmes, viennent à
Des chaises de paille leur sont réservées. Ils paraissent, l’un après l’autre, choisissent une chaise, l’appuient contre un pilier. Ils vont prendre, à l’étalage du libraire, un journal, s’assoient, lisent. La lecture terminée, ils replient avec soin le journal, en ouvrent un autre. Et ainsi de suite.
Plusieurs restent, ainsi, une demi-heure, plus encore, et ne s’en vont que lorsque toutes les feuilles du matin, ou du soir — car ils reviennent vers cinq heures — leur ont passé sous les yeux.
Le coût de la séance est minime. C’est deux sous, qu’ils vont déposer, sans mot dire, avant d’abandonner
par la ville révoltée :
la galerie, sur la table de la marchande, la femme du
Je jette un regard rapide sur la ligne des chaises.
Elles sont vides.
Une seule occupée. Le liseur m’est bien connu. Je me 4 suis approché. Il interrompt sa lecture. j |
— Eh bien! Je vous l’avais bien dit… C’est la É
Et son regard est plein de commisération. IL me dit, ce regard, que je suis foutu, que l’heure n’est plus à 4 l’enthousiasme et à la folie. Et que la seule chose qu’il ÿ me reste à faire, c’est de chercher un coïn où ne mat teignent point les représailles, toutes proches.
La fusillade crépite à quelques centaines de pas. Ma foi, j’ai le cœur serré. Je ne songe certes pas à fuir. | Mais, tout de même, j’ai un rude poids sur la poitrine.… 4
Je ne réponds rien. Le liseur me tend la main, se ras- À sied, reprend son journal. Moi, je file vers la rue | Racine, qui me mènera au boulevard Michel, où s’élèvent, depuis la veille, les barricades.
Un coup d’œil, en arrière, au liseur, dont je vois une dernière fois, penchée sur son journal, la barbe rousse.
L’habitué de l”Odéon, c’est mon ancien professeur au lycée de Nantes, qui occupe la chaire d’histoire — je crois ne pas me tromper — à Louis-le-Grand, M. Lehugeur.
un pavé, citoyen
Onze heures. Je suis allé voir mon vieil ami PagetLupicin à l’Hôtel-Dieu. Me voici, au retour, place
_— Allons, citoyen, votre pavé… à C’est une belle fille brune, en caraco noir et jupe rose AXES __ d’indienne, qui n”interpelle. Se _ En grande hâte, on achève la barricade qui défend RE Ù _ à la fois l’entrée du quai et le Pont au Change. Dre | Je prends mon pavé. Je le dépose sur le tas. : — Allons, citoyen, un pavé. Fe — Héias, ma gentille demoiselle, je n’y vois plus _ à Celui qui parle, je le reconnais. Bouton d’Or, un | vieux bohème, dont je revois, dans le souvenir, la face _ bouflie, couturée de rouge… Bouton d’Or! L’ami de , Paragot, l’auteur de la fameuse complainte sur la ‘ mort de lArchevêque de Paris. Celui qui fut tué en é Ah! c’était pourtant un bien brave homme, 5 Que Monseigneur l’archevêque de Paris.
Pauvre Bouton d’Or! On raconte qu’il a occupé une
: chaire dans un collège. Pion, tout au moins, dans un
. lycée. L’absinthe l’a terrassé. Ses yeux bordés de jam-
larmes d’alcool — qui obscurcissent sa vue et brûlent
ses paupières.
Nous allions quelquefois — histoire de voir réunis,
_ serrés les uns contre les autres, le verre d’absinthe à
leur portée, la pipe aux dents, ces lamentables bohèmes __— nous asseoir sur l’un des bancs de l’établissement
_qui leur donnait asile : l’Académie de la rue Saint-
Jacques, à quelques pas de la rue Soufllot. Adossés aux
tonneaux de décoctions alcooliques qui garpissaient le pourtour de la salle, nous écoutions les discussions 6 étranges et animées des pauvres bougres. Politique, RS. art, littérature! Parmi eux, un petit homme à l’œil fou, aux cheveux grisonnants, qui se proclamait avec #. orgueil secrétaire de Vallès. Nous emmenâmes un jour 4 Vallès avec nous. Il ne le connaissait pas. Mais il le fit 4 asseoir près de lui. Il doit l’avoir croqué dans quelque 4 article. Le petit homme était saoul de joie et d’orgueil. Le soir, ses camarades de bohème l’élevèrent sur leurs 4 épaules, et lui posèrent sur le crâne une couronne de 4 papier vert, en le proclamant membre de l’Académie… « Bouton d’Or m’avait reconnu. 4 — Oui, je n’y vois plus clair… Qu’est-ce que je vais 4 devenir, au milieu de tout cela… $ ; À Et le pauvre bohème, essuyant ses yeux d’un revers de main, comme pour les éclaircir, remonta le boulevard Michel… 25e) chez Lapeyrouse : Onze heures et demie. — Voilà des mitrailleuses. à Deux, qu’on amène. La haute barricade est finie. Des hommes armés, ceinturés de rouge, se démènent sur la place. Faisceaux de fusils. Dans un coin, une large bande blanche avec une croix rouge… Tout à l’heure, on se tuera. 3 ” Où sont les troupes? Si j’allais aux nouvelles, tout À près, là sur le quai, au coin de la rue de Savoiïe, chez À Lapeyrouse, c’est le restaurant où il m’arrive de temps à autre de déjeuner. Rigault y vient, avec des
2 s amis de la préfecture. Levraud, Sornet, Giffault, Da & 2 PE J’entre. Cinq ou six tables sont occupées. ne A l’une d’elles, Cavalier — que nous appelons familièrement Pipe-en-Bois. Cavalier occupe le poste de di- ee : recteur des promenades et plantations, ou des voies AU __ publiques, on ne sait trop. Bref, il est, comme on l’a . “À : appelé plus tard, l”Ailphand de la Commune. Quand il A passa devant le conseil de guerre, Aiphand vint dé- Re _ poser en sa faveur. Tandis que d’autres tentaient de es charger ce brave et honnête Cavalier, Ailphand déclara s $ qu’il avait dirigé ses services avec une irréprochable fe ke Deux officiers fédérés ont abordé Cavalier, qui s’est TEA £ levé brusquement. Sur son facies allongé, taillé à coups Le de serpe, coulent de grosses gouttes de sueur. À
- — Je n’ai rien, rien, dit-il. Allez à l’Hôtel de Ville. ee On lui réclame, à ce bon Cavalier, des hommes pour ns les barricades, des broueties, des pelles. ‘ ; — L’Hôtel de Ville! Voilà une heure qu’il flambe! - _ À une table voisine de la mienne, trois ou quatre convives, que je ne connais pas. L’un d’eux a, sur son paletot gris, une écharpe rouge, sans glands d’or. Ce n’est donc pas un membre de la Commune. Un commis- : saire de police peut-être. Il a raconté lout haut l’exécu- | tion d’un espion. Je sus plus tard qu’ils parlaient de Veysset, (1) fusillé, vers neuf heures, sur le Pont-Neuf. ( ») Veysset (Georges), arrêté le 20 mai à Saint-Ouen, au moment où il tentait d’exciter à là trahison certains officiers de la Commune. Conduit au Dépôt, il en fut extrait le mercredi 24 mai par Ferré, et fusillé sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de
Re -_ par la ville révoltée A.
— Les Versaillais sont tout près… On les voit arriver par l’autre quai… La barricade du pont va être prise à
Tout le monde se lève. Brouhaha. Le garçon n’a pas oublié les additions. Il me tend la mienne. Je n’ai pas de monnaie. Je jette un billet de cent francs…
Mais l’heure presse. Il faut filer. ;
— Je reviendrai, dis-je machinalement. ,
: Hélas! je ne devais pas revenir.
Si. Je revins. Mais neuf ans après. Un soir, un ami m’invita à diner chez Lapeyrouse. Je lui contai l’histoire.
— Mais, réclame, me dit-il en riant. Nous verrons la tête de la caissière.
Nous fîimes appeler le gérant. J’exposai ma requête.
Le gérant m’écouta, sans se départir un instant du sé-
5 — C’est dommage, monsieur, me dit-il gravement. ; Neuf ans de cela. La maison a changé de proprié-
Midi. — J’ai remonté le boulevard jusqu’à la rue
Je suis seul. Et je m’aperçois qu’autour de moi, le silence est effrayant. ;
Du monde partout cependant. Des combattants, l’arme au pied, à côté des pavés. Toutes les portes des maisons grandes ouvertes. Dans les corridors, des femmes, pressées les unes contre les autres, aux aguets. Ici, contre la grille du Luxembourg, un peu
- avant l’École des Mines, une tente blanche, lambu- s.3
- lance. Les aïdes-majors sont assis à l’entrée. A leurs re Fa _ pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie. F Etui
- Je reconnais mon ami A… Nous nous serrons les mains F 5 _ sans mot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte F Be. d’un café, une femme, que nous connaissons tous au 4 _ Quartier. La patronne de l’ancien Cochon Fidèle, de ee È la rue des Cordiers. Le vieux cabaret, aux murailles …. peinturlurées par les habitués — on montrait une 1 esquisse de Couture — a émigré rue Gay-Lussac de- d __ puis une année, sans y retrouver sa vogue d’autrefois. -_ Vermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette — ainsi
- on la nomme — me fait un signe de la tête. Elle nous a
- tous vus, plus ou moins souvent, rue des Cordiers, aux . … soirs de « pomponettes ». Rigault y faisait, comme tout : À le monde, des apparitions. Quand ïl sera, dans quel- € __ ques heures, couché, la tête fracassée, à vingt pas de £ là, c’est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les 4 huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture… 3 Coin de la rue Royer-Collard. Une barricade ferme la $ ÿ rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m’y arrête - …_ un instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon É __ regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième - _ étage de la maison d’encoignure. Là, demeure un de mes anciens maîtres. Joseph Moutier, qui sera plus tard __ répétiteur à l’École Polytechnique. Il a été mon profes_ seur de physique à l’Institution Barbet de la rue des 4 Feuillantines, et, ensuite, mon « colleur » à Sainte-Barbe,
- avec le père de Da Costa, colleur de mathématiques. Bon « papa » Moutier ! comme nous l’appelions. Il me _ tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de à prédilection, devenus ses amis. Je l’ai rencontré bien
2 ..- * par la ville répoltée ÿ l’E souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux LL — Petit, vois-tu, ça finira mal… C’est moi quite le dis… Ça finit mal, en eftet.. très mal… Et je songe, avec attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais Fe chez lui… Mais non… Il faut rester. Ça serait lâche de se cacher, de foutre le camp… Jamais. ‘4 Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou 4 S bien, il l’avait connu à la Sorbonne. Car, détail cer- # ne tainement ignoré de bien des gens, Rigauit, qui s’intitu- AE lait professeur de mathématiques, avait quelque droità ce titre. C’est lui qui rédigeait ce qu’on appelait de ce temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque 4 jour de la session des examens, les solutions des pro- 3 blèmes posés aux candidats. Détail encore plus ignoré, “4 il avait, pour la rédaction de ses feuilles lithographiées, vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un collaborateur, qui était Alphonse Humbert. a à Le cadavre de Rigault, tué vers irois heures de cette à _ même journée de mercredi, resta étendu, jusqu’au len demain soir, juste au-dessous des fenêtres de Moutier. à Quelqu’un qui approchait de près l’excellent homme me dit, à mon retour d’exil, la douloureuse émotion de Moutier, qui, cependant, était bien éloigné d’approuver nos actes. Mais Moutier était un brave cœur. Il souffrit cruellement d’être contraint de subir, pendant deux : jours, le lugubre spectacle. LE le Panthéon va sauter! | Midi et demi. — Allons à la Mairie. Je redescends g du côté de la fontaine de Médicis. Dans la vasque, mise
; à sec, deux combattants se sont installés, Les paquets ir _ de cartouches rangés au milieu. Je leur fais observer ; a qu’ils sont à découvert de tous les côtés. Sox — — Qu’ést-ce que ça nous fout? Nous tirerons couchés. S % Sur le balcon de la maison qui fait l’angle du boule- Ë
- vard et de la rue Soufllot, une demi-douzaine de jeunes ° : gens, le fusil en bandoulière. J’en reconnais quelques- ._ uns. Maroteau, avec sa figure de Christ. Larochette, du 2 | Vengeur, de Pyat. D’autres. aan Voici Vallès. Malade, me dit-il, éreinté. Trois nuits ete 2 sans dormir. Il est en pantoufles de feutre, au bras ; d’une amie. À Je n’ai pas le temps de répondre. Une effroyable déto- si nation fige mes lèvres. ; : Un nuage de fumée noire, avec de grandes taches de feu, monte du Luxembourg, du côté de l’Observatoire. Lisbonne vient de faire sauter la poudrière, aménagée En dans les terrains de l’ancienne Pépinière. (1) Les vitres brisées sonnent sur les trottoirs. Au silence de tout à l’heure ont succédé les cris, — terreur et — Le Panthéon va sauter ! Le Panthéon va sauter !… Et à travers les barricades, les munitions, les voitures d’ambulance, une foule se presse. Où court-elle ? Elle l’ignore. Avec le Panthéon, le quartier ne va-t:il pas s’écrouler dans les catacombes ? Des femmes fuient, affolées, traînant derrière elles (1) La poudrière du Luxembourg sauta, très exactement, à midi vingt-huit minutes. (Témoignage d’un ami, habitant rue d’Assas, . qui nota l’heure.)
; par la ville révoltée 0 & des enfants. D’autres avec des paquets. L’une a sous Y le bras sa pendule… Et toujours ce cri : A) 248°, Henri Régère, le fils du membre de la Commune, à qui attache son cheval aux grilles d’une fenêtre. Nous % Là-haut, c’est le brouhaha de la dernière heure. Assis M à des tables, des employés assaillis de demandes de S réquisitions. Signatures de bons de vivres, d’argent à 6 pour la paye. Je cherche des yeux les membres de la 4 à la lutte. k En bas, la place pleine de combattants. Il y en a sur $ les marches du Panthéon, derrière les colonnes du ; portique. Partout. IL y en a même au-dessous du dôme, ‘ sur la plate-forme circulaire, qu’entoure la colonnade. 2 Ce sont ceux-là, qui luttant jusqu’à la dernière minute, 4 n’ayant plus le temps de descendre et de fuir, furent É fusillés à la place même où ils furent faits prisonniers. | Longtemps, derrière cette colonnade, on put voir, n’a assuré un témoin sûr, de larges flaques de sang.
Jeudi 25 mai. — Lelendemain de la prise du Panthéon. : Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin. La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout, Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers, la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le bonnet de police sur l’oreille, causent et fument près de leurs chevaux, accrochés aux arbres. Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec ss leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille qui gronde au loin. A toutesles fenêtres, des drapeaux tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons, des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieurle-Prince, un paquet de morts, cinq ou six. Un autre mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine, l’autre bras allongé, la face recouverte d’un képi de fé- déré. Le sang tache la barbe qui dépasse. IL doit avoir été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur — bien rare en ces jours effroyables — a poussé quelqu’un à cacher l’horrible blessure. Je me penche pour regarder le numéro du bataillon. Si je soulevais ce képi… Je n’ose pas. La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cadavres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et
par la ville révoltée PRE fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés. Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j’ai vus, la veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au pas de course la place. La mitraille de la barricade Soufflot les a fauchés comme des brins d’herbe.
Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les | autres, poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne | n’est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a | jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour qu’ils n’encombrent point la rue. Tout à l’heure, l’hor- | rible voiture des morts — ure voiture jaune de déménagements — viendra les prendre pour les verser aux fosses que l’on creuse hâtivement dans les nécropoles…
Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin fugitif que je suis. Le chapeau rond que l’on ma donné tout à l’heure pour remplacer mon képi de lieutenant fédéré me tombe sur les oreilles. (1) Il doit me rendre ridicule. Peut-être quelqu’un va-t-il me remarquer, me fixer, me reconnaître… Si je hâtais le pas… Où… Vers l’Odéon?
Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux hommes sortent d’une maison, et après eux, deux autres.
Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège prend le chemin que je voulais prendre. :
Non. N’allons pas par là. |
(1) Voir le premier cahier rouge, — une journée à La Cour martiale du Luxembourg, page 55.
J’ai comme un pressentiment que l’on conduit les ! deux hommes quelque part où ils vont être interrogés,
Descendons le boulevard.
Place de la Sorbonne, je passe vite devant le café d’Harcourt, dont la terrasse est déjà occupée par des
Je rase les maisons. Je songe que de chaque porte
_ peut, brusquement, surgir un visage… Un ami? Un
Les grilles du jardin de Cluny.
Assis, en rond, sur les larges dailes qui, devant la porte de la salle des Thermes, figurent le tombeau
( d’un chef gaulois, des pioupious font la popote.
D’autres, allongés sur les pelouses, à plat ventre, le
D’autres encore, assis sur les fûts de colonnes, accroupis entre les pattes des monstres de pierre arrachés à Notre-Dame ou à quelque antique église démolie,
Un coup de feu… Un autre.
D’où cela vient-il?
Du fond du jardin.
Je sens un heurt à l’épaule… je fais demi-tour.
— Oui, c’est moi.
Cela m’a été dit tout bas, tout bas.
L’homme qui m’aborde, je le connais depuis les premiers jours du siège. Un vieux garde de mon 248. Il me souvient que nous ne voulions pas l’inscrire sur les rôles, quand il s’est présenté. Trop vieux.
— Trop vieux, moi! s’était-il écrié. Est-ce qu’on est trop vieux, quand on s’est battu partout, au Cloître
par la ville répoltée A ne
Comment il était là, comment il avait échappé encore une fois à la fusillade, je n’avais pas le temps de le lui demander. Il ne tenait guère à la vie, pourtant. Il m’avait dit vingt fois: « J’y resterai. C’est ma dernière bataille. » Il ne s’était pas donné la peine de raser sa vieille barbe blanche. Il habitait, à cent pas, une sou- +
Nous marchions côte à côte. L
Encore des coups de feu. ;
— C’est dans la cour de Cluny, me dit le vieux. On y
: a fusillé toute la nuit. Je viens d’en voir abattre un 3 contre le mur de la façade. On l’a poussé au bas du |
Je suis retourné souvent, depuis ces jours sinistres, : dans la cour de Cluny. Dans l’angle, au fond, à droite, c’est Ià qu’on tuait. On voit encore, effacées par le temps, les traces des trous faits dans la pierre par les la boutique à Roullier.
Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande barricade du Collège de France.
La veille, je l’ai vue quelques heures avant la bataille. Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renfle- . ments pour les mitrailleuses, En avant, dans le chantier tout proche, comme des ouvrages d’avant-garde, les pierres énormes accumulées pour la construction de la nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres, formidables moellons, dressés comme des dolmens, un ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trou- 4
_ vera sous l’une d’elles, écrasé, le cadavre — le squelette Fi _— encore vêtu, d’un fédéré. Ê | Tout près, la boutique à Roullier. ce % Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépen- 2e _ dance du Collège de France, (1) est un morceau, un LE grain de poussière de la tragique histoire. | Édouard Roullier, cordonnier — il signe avec orgueil Ta « Roullier, savetier » — combattant de Juin, proscrit de d ie Sous la Commune, Roullier a fait partie de la com- ; _ mission du travail et de l’échange à la délégation au 4 Vallès, par blague, l’a pris avec lui, aux premiers _ jours, à l’Instruction publique. AE — Roullier, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules L , Roullier — est-il besoin de le dire? — ignore l’or- # thographe. Et il s’en fait gloire. e — Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois, F qui avez eu des parents pour vous faire donner de l’instruction! clame-t-il dans sa longue barbe d’insurgé. È Un jour de Février 1870, quand je faisais, avec Passe douet, mort en Calédonie, un petit brülot, la Misère, (2) (1) La « boutique à Roullier » occupait les locaux du rez-dechaussée, aujourd’hui dépendance du Collège de France, numéro ÿ de la place Marcellin-Berthelot. ; (2) La Misère, petite feuille in-quarto. Sept numéros, du 6 au 32-80, boulevard Montparnasse. La Misère mit en vente la brochure les Droits du Travailleur, par le citoyen Paget-Lupicin. — Passedouet, condamné à la déportation, mourut en Calédonie. Léon Sornet fut le gérant de notre Père Duchéne.
par la ville révoltée ù _ Roullier m’envoya, je ne me souviens plus à propos de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu’il m’en
— Tu as fait un faux! criait-il. Je ne te permets pas cela. Ce n’est plus du Roullier. Je ne suis pas un écrivain, moi!
Roullier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la rue Montagne Sainte-Geneviève. IL a d’innombrables
enfants, qu’il traîne après lui à la brasserie SaintSéverin, où il vient en longue blouse bleue, bien repassée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui pionçait sur la banquette. Le gosse y passa la nuit. Roullier n’avait cependant pas oublié, à son départ tardif pour le logis, l’éternel volume de Proudhon qu’il portait toujours sous son aisselle, comme un bré-
Ë — Et toi, Roullier, qu’est-ce que tu es?
Roullier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les
Confessions d’un Révolutionnaire.
Et il remettait avec soin le précieux talisman dans sa
Un soir, l’un de nous saisit le livre au passage.
— Mais, animal, il n’est pas coupé!
Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s’agita. À Nous croyions tous qu’il allait assommer l’audacieux. Vallès se tordait. IL avait, lui aussi, promené pendant longtemps une Théorie de l’impôt, dont il n’avait certainement jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris
Roullier’ n’est pas que proudhonien. Il teinte son
‘4 admiration pour Proudhon d’une violente couleur d’a- + 4 narchie. (1) Avec quelques amis de la Montagne Saïnte- à Geneviève, il a fondé la Ligue des Antiproprios. Tout
membre de la Ligue s’engage à ne jamais payer ë a son terme. Le déménagenrent à la cloche de bois est à de rigueur. Chaque membre doit son aide au cama- ; rade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, j Roullier arrive nous rejoindre au café — à l’un des 5 cinq ou six cafés qui possédèrent, l’un après l’autre, , . l’honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince jusqu’à la brasserie Saint-Séverin 7 — l’air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège. 4 — Eh bien! voyons. Tu es malade? Et, se levant, solide et l’œil vainqueur. : — Tas de clampins.. de bourgeois… Si vous aviez, : comme moi — et il se donnait une tape sur son large ; poitrail — traîné la voiture à bras tout l’après-midi… — Quoi donc? Encore un déménagement ? : — Oui… le citoyen un tel… Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios… Encore un qui ne touchera pas son terme. Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d’avoir joué j le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage. Quand vint le Quatre-Septembre, il se rappela qu’il était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait (1) On ne disait pas encore, de ce temps-là, à la vérité, anarchiste. On se contentait d’être révolutionnaire.
par la ville révoltée Du chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de 1 la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons re
Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique 1 inoccupée, en bordure du Collège de France. : 3
Nous ne vimes plus alors ce brave Roullier que revêtu 4 d’une ample et bourgeoïse redingote. La blouse bleue, È qu’il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à $ la blanchisserie de la citoyenne Roullier. : Fr
Par ci par là, j’allais à la boutique serrer la maïn du
Ah! ce qu’il les menaït, ses « collaborateurs »! 4
Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte, … l’œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait, lheure de la rentrée au travail sonnée.
— Allons ! plus vite que ça! Les godillots vous attendent. |
Roullier, quand vint la Commune, garda son « ate- ;
lier ». Je crois bien qu’il garda aussi ses fournitures de
Dans la matinée de mercredi, avant l’attaque du Pan- É théon, passant rue des Écoles, j’entrai à la boutique.
Une dizaine de femmes y cousaient des sacs à terre pour la grande barricade voisine.
Roullier était là. Aussi quelques amis communs. Les fusils accotés à la muraille.
De sa voix traînante, à l’intonation faubourienne, > Roullier excitait le zèle des citoyennes qui cousaient rapidement les sacs, comme il faisait sous le siège pour les souliers. À
Je ne devais revoir Roullier que longtemps, longtemps après la chute de la Commune.
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La barbe blonde à fils d’argent du vieil insurgé était Pé devenue toute blanche. Il avait plus de soixante-dix ans. Pauvre comme il l’avait toujours été, il rapetassait les brodequins des petites bonnes, dans une étroite échoppe de la rue Beaubourg, (1) où j’allais parfois le surprendre pour causer des vieux jours. Il me confiait ses dernières peines, la vie dure, les jours sans pitance, ses rancœurs, souvent sa désolation.
— Bien la peine, me disait-il d’une voix amère, d’avoir fait Juin, Décembre, et la Commune, pour crever de faim $ comme un vieux chien… Un jour, vois-tu, on me trouvera pendu… :
Je consolais de mon mieux le vieux camarade.
Je le rencontrai pour la dernière fois au Père-Lachaise,
à l’enterrement de Longuet.
Avec deux ou trois amis, nous avions quitté le cortège pour aller faire un tour au Mur.
— Eh bien? lui dis-je, en le tirant à part.
— Je suis un peu plus content. Mesureur m’a inscrit pour une petite somme tous les mois, à l’Assistance.…
Ce soir-là — nous étions restés à bavarder au cabaret qui fait face à l’entrée du Père-Lachaise — la conversation tomba sur la barricade de la rue des Écoles, sur les sacs à terre et sur la boutique du Collège de France.
— Oui, dit Roullier, que ces souvenirs ragaillardissaient.. Oui, c’était le bon temps.
(1) Roullier avait toujours travaillé en échoppe. Avant de s’être installé dans son « atelier » du Collège de France, il battait la semelle 9,rue du Sommerard, au rez-de-chaussée de la maison que j’habitais. Longuet, qui logeait à côté, au coin de la rue des Carmes et de la rue du Sommerard, y venait tailler de longues bavettes avec le
à par la ville répoltée Quelques jours après, on m’apprenait la fin de 4 Le vieil insurgé avait été, un matin, trouvé mort dans son étroite chambrette de la rue Beaubourg, où Papoplexie, clémente, l’avait terrassé. DE Il avait quatre-vingts ans. | — J’ai déjà couru tout le quartier, reprit le vieux | : garde. Il y a tout un tas de morts à Saint-Séverin. On À, dit qu’ils ont été tués dans l’église où ils s’étaient enfermés quand ils se sont vus cernés. Ils sont alignés sur b la petite place, derrière l’abside, en face la rue Galande. c Nous étions rue de la Harpe. Le vieux s’était tu. Brusquement, il me saisit le bras. : — Ils auraient bien dû me tuer aussi… Je n’ai personne au monde… Mieux aurait valu pour moi crever au bas : d’un mur que crever de faim… | Et le pauvre vieil insurgé me confia, en quelques À paroles brèves, sa détresse. Retourner dans sa soupente n’avait pas payé son logis depuis la guerre. Pas de pain non plus. Que faire ? Aller se jeter à la Seine. Se faire arrêter. Il ne lui restait que cela… Je lui glissai, en le quittant, quelque monnaie. Je ne l’ai jamais revu. Et, en descendant, tout seul, vers la rue Saint-Séverin, toutes les révolutions, réduit à la plus noire des misères, après avoir risqué tant de fois sa peau, connu tous les enthousiasmes et vu s’effondrer tous ses rêves… Où vais-je ?
à Je songe à Flotte, qui demeure rue de la Huchette. _ KE Flotte est en sécurité. Il a servi d’intermédiaire pour 2e ri le projet d’échange des otages. On sait à Versailles — DU la Commune. Je lui ai remis, l’avant-veille, les lettres de l’archevêque. Il doit certainement être chez lui. des Il me semble que, cette fois-ci, je vais être à l’abri nes peur de bon. Je marche vite. L’hôtel du Mont-Blanc, où demeure Flotte, au 16 de la rue, n’est plus qu’à quelques _ pas de moi. Une lourde voiture est arrêtée devant la RE _ *: porte. Je vais mettre Le pied sur le seuil, quand un frisson me secoue des pieds à la tête. Un effroyable tableau, |
- que m’avait caché le véhicule… 3 Dans un renfoncement de la rue, formé par le retrait Es du nouvel alignement, trois femmes étendues, à demi SE recouvertes de paille. Je détourne mon regard. Je fuis, n’ayant eu que le temps de voir une flaque de sang noï- râtre, et la jupe rouge de l’une des infortunées. e Je fuis, sans plus songer à Flotte, sans plus songer à rien, jusqu’à la place Saint-Michel. Neuf heures tintaient au clocher de Saint-Séverin. A onze heures, j’étais à la Cour martiale. Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour seize cents exemplaires de ce huitième cahier et pour vingt exemplaires sur whatman le mardi + Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués
On nous demande souvent de quoi se compose officiellement une collection complète des
A la date du premier janvier 1909, une collection complète des cahiers se compose officiellement de :
A. — une collection complète de nos éditions
B. — une collection complète de nos neuf
C. — un abonnement à la dixième série;
D. — une inscription pour un exemplaire du
Ces quatre éléments sont également indispensables et nulle collection ne peut, dans le commerce de la librairie, être tenue pour complète si elle manque, en tout ou en partie, de l’un quelconque de ces quatre éléments.
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B. — nos neuf premières séries sont énumérées à la fin du premier cahier de la présente série;
C. — les conditions de l’abonnement à la dixième série, qui est la série en cours, sont
D. — les conditions de l’inscription pour un exemplaire du Polyeucte ont été énoncées en tête du premier cahier de la présente série.
Il a été tiré de ce cahier et du cahier précédent
_ vingt exemplaires sur whatman ainsi distribués :
4 premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;
j deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad-
troisième exemplaire de souche, exemplaire de lim-
168 dix exemplaires d’abonnement, numérotés de 1 à 10
et sept exemplaires d’auteur numérotés a, b, €, d,
Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés
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. tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement sur whatman à cette dixième série est de deux cents francs pour tous pays. É
Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main,
en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fonderie Mayeur (Allainguillaume, J. Saling et compagnie successeurs), 21,rue du Montparnasse, à Paris, sixième
6 Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs’cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, k 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième à arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers
Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on
: recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XI1+408 pages très denses, in-18 grandjésus, marqué cinq francs.
Pour s’abonner à la dixième série des cahiers, qui est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement; on recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître de cette dixième
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. : Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration; ces fonctions Nos Cahiers paraissent par séries: une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ; ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonnement se prend pour une série. On peut souscrire cet abonnement à tout moment de l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours. Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle ) pendant le cours de cette série : | dinaire … |} Autres pays de l’Union postale uni- Abonnement sur whatman… deux cents francs pour tous pays Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier 1906; les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé automatiquement par le rang même qu’elles occupent ? dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant naturellement aux premières inscriptions; c’est ce numéro d’inscription qui devient automatiquement le numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; l’édition sur whatman est strictement limitée au
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