Mes cahiers rouges
Q Nous sommes vaincus; et nous sommes vaincus de la défaite la plus ingrate. Premièrement, au premier degré,
nous sommes des vaincus. Deuxièmement, au deuxième degré, nous sommes historiquement battus d’une défaite
: telle, si petite, si désagréable à voir, au point qu’elle
n’(en) est même pas laide, si mesquine, si insignifiante,
, si déplaisante, si désobligeante, que l’on ne s’occupera
jamais de nous, si ce n’est peut-être pour nous juger, pour nous considérer comme les derniers des imbéciles; ce qui sera sur nous, hâtons-nous de le dire, le véritable
| point de vue historique.
Nous sommes des vaincus. Nous le sommes même tellement, si complètement, que je ne sais pas si l’histoire aura jamais enregistré un exemple comme celui que nous fournissons. Je ne sais pas si la même histoire, que nous nous permettons d’avoir déjà nommée, aura jamais connu des vaincus comme nous, battus comme nous, non pas honteux certes, mais honteusement ° battus; non pas d’une défaite qui apporte la gloire, à qui vont les suprêmes honneurs, — (de la gloire, car un secret instinct, un avertissement secret, un secret remords nous avertit qu’il y a toujours quelque impu-
_ reté dans la réussite, une grossièreté dans la victoire,
une certaine impureté, au moins métaphysique, un reli-
_ quat, un résidu d’impureté, une impureté résiduaire
dans la fortune; et qu’ainsi et pour la même cause et
totalement pur, et ainsi de totalement grand, que la
défaite, pourvu qu’elle soit vaillamment, glorieusement
supportée, vaillamment, glorieusement acquise pour
ainsi dire; soutenue; et qu’il n’y a, qu’il ne peut y avoir
de véritable, de totale pureté que dans V’infortune ; ét que c’est donc à bon droit que les grands honneurs 4 secrets de la gloire, les suprêmes honneurs, ont donc à été toujours historiquement à l’infortune; aux grands | désastres; et l’histoire ici, une fois dans son ordre, et son ordre admis, et mise à sa place, qui est grande, ne __ s’yest jamais trompée); — mais d’une défaite la plus mal ; venue que l’on puisse imaginer; la plus disgracieuse, et | disgraciée, la plus petites gens que l’on ait jamais pu | faire et que l’on ait jamais faite et réussi à faire. Être vaincus, ce n’est rien. Ce ne serait rien. Ça peut même être beaucoup au contraire. Ça peut être tout; le suprême. !: Être vaincu n’est rien : (mais) nous avons été battus. Nous avons même été rossés. En quelques années la | . société, cette société moderne, avant que nous ayons | même eu le temps d’en esquisser la critique, est tombée | à un état de décomposition tel, à une dissolution telle que je crois, que je suis assuré que jamais l’histoire n’avait rien vu de comparable. Je ne crois pas que | l’égoïsme notamment et les préoccupations de l’intérêt | soient jamais tombés à ce degré de bassesse. Cette grande décomposition historique, cette grande dissolution, ce grand précédent que nous nommons littérairement la pourriture de la décadence romaine, la dissolution de l’empire romain, et qu’il suffit de nommer k avec vous, cher monsieur Sorel, {a ruine du monde 1 antique, n’était rien en comparaison de la dissolution de la société présente, en comparaison de la dissolution société moderne. Il y avait sans doute alors beaucoup | plus de crimes et encore un peu plus de vice(s). Mais 4 il y avait aussi infiniment plus de ressources. Cette pour :
- _rituré était pleine de germes. Ils n’avaient pas cette | sorte de promesses de stérilités que nous avons aujour- . d’hui, si l’on peut dire, si ces deux mots peuvent aller Nous sommes des vaincus. Je crois, je suis assuré que jamais l’histoire n’a enregistré, n’a eu à enregistrer des vaincus comme nous, des vaincus autant que nous. ‘En moins de cent vingt ans l’œuvre non pas de la Révolution française, mais le résultat de l’avortement de la Révolution française et de l’œuvre de la Révolution _ française sous les coups, sous la pesée, sous la poussée de la réaction, de la barbarie universelle est littérale- | ment anéantie. Complètement. Et non seulement il n’en reste plus rien. Ni traces de rien. Mais nulles traces de promesses même, ni d’aucune fécondité ultérieure. Nous sommes des vaincus avant que de naître. Nous sommes nés dans un peuple de vaincus. Nous sommes des vaincus militaires. Nous sommes nés, peu de temps : _ après la défaite, après le désastre, après l’invasion, dans un peuple militairement vaincu. Nous sommes héréditairement et solidairement les vaincus d’une 6 _ guerre désastreuse. IL faut le dire. Longtemps nous avons cru que nous serions des générations nouvelles, que nous ferions une œuvre nouvelle, non entachée; que nous n’étions pas marqués, entachés de ce désastre; de la trace de ce désastre. Une œuvre non marquée d’avance. Au moins irrévocablement. Il faut er revenir. Il faut s’y rendre. Il faut avoir le courage _ de le dire. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous _ avons voulu faire depuis quinze ans est commandé
par le souvenir, par un souvenir implacable, par la trace de ce désastre antécédent, par ce désastre anté- cédent même. Par la situation qu’il nous a faite dans le monde et par la situation qu’il nous a faite en nous-mêmes. À nous-mêmes dans le monde; à nousmêmes en nous-mêmes. Nous avions cru, un’peu naïvement peut-être, que nous pourrions parler comme si nous n’avions pas été battus en 70. L’événement nous a rappelé, comme toujours, un peu durement, un peu
; äprement, comme toujours, que la réalité n’admet jamais le comme si; qu’elle n’admet que la réalité même; que le comme si peut être langage de science, qu’il est même l’articulation, essentielle, du langage de la science, mais qu’il ne peut être que cela; que dans la réalité on n’est reçu à parler que le langage de la réalité; même. Et nous avons appris du même enseignement, contrairement à tous les enseignements de tous les historiens modernes, et notamment des antimilitaristes professionnels; nous avons appris, nous avons connu, nous avons été enseignés, l’événement nous a rappelé, comme toujours, durement, àprement, comme
| toujours, que les réalités militaires ont une importance du premier ordre, une importance fondamentale, comme soubassement des autres réalités, du plus grand nombre des réalités matérielles, des réalités économiques, des réalités de puissance, et d’un très grand nombre des réalités d(e l’esprit, des réalités intellectuelles et mentales; morales même. J’oserai dire : religieuses. L’expérience nous a montré, une fois de plus, l’événe- | ment nous a rappelé, durement, âprement, une fois de plus, que le vaincu ne peut pas parler comme le vainqueur, ou au moins comme celui qui n’est, qui n’a été
ni vaincu ni vainqueur; qu’il ne peut pas parler le même
_ langage, ni tenir le même ton, qu’il a beau faire, qu’il
_ ne peut pas, qu’il n’a pas droit au même ton; qu’il n’y a pas le même droit physique, pour ainsi dire, que c’est irrévocable; qu’une défaite militaire dure aussi longtemps qu’elle n’est pas réparée; qu’une situation de vaincu militaire dure aussi longtemps qu’elle n’est pas révoquée; qu’il peut bien y avoir des amnisties pour
. les guerres civiles, des amnisties qui sont d’ailleurs géné-
ralement, surtout aujourd’hui, des jeux parlementaires, des jeux de la politique parlementaire; mais qu’il n’y a, _qu’ilne peut y avoir ni amnésie ni amnistie militaire, pour les événements militaires, antécédents, pour les situa- | tions nées des événements militaires. Pour les situations faites militaires. Dans le sévère compte des forces militaires, des événements, des situations militaires. Parce que la force militaire est non pas seulement une force brutale, mais surtout une sorte de force pure, je veux dire une force plus purement force. C’est ici une question de saveur. On a beau faire; on a beau vouloir se le faire croire : le goût de la défaite n’est pas le goût de la victoire, comme la résonance n’est pas la même, et il n’est pas même le goût de ni l’un ni l’autre. Celui qui ravale sa défaite, celui qui est vaincu, sa salive
_ qu’il ravale n’a pas le même goût que celui qui est vainqueur ou que celui qui n’est ni l’un ni l’autre. C’est un goût irrévocable, jusqu’à ce que la défaite elle-même
Non seulement le vaincu ne peut irrévocablement . plus parler au monde le même langage que le vain- ; queur ou même que celui qui n’est ni l’un ni l’autre; mais en lui-même et dans son propre pays, dans son
propre sang, dans son propre peuple, le vaincu, le f: peuple vaincu ne peut pas se parler à lui-même le même langage que le peuple vainqueur. Car le reste du monde est là, qui écoute, qui intervient. Au moins comme témoin, sourdement, silencieusement, tacitement, présentement, par sa seule présence, même et 4 surtout quand il n’intervient pas. Nos grands pères de la Révolution française s’en sont bien aperçus, qui ayant voulu parler un autre langage, un langage nouveau, substituer simplement un langage à un autre, un nouveau à un ancien, le langage nouveau régime au langage ancien régime, l’Europe bientôt entière s’intercala, finit par s’intercaler; s’opposa; et il y eut maille
- à partir, Nos moins grands contemporains s’en apercevront peut-être bientôt, si, comme tout permet de le supposer, ils ont l’intention de changer encore une fois de langage, de substituer encore une fois un langage à un autre, un nouveau à un ancien, le langage syndica- | liste au langage parlementaire. Nos pères n’ont pas pu | se parler (à eux-mêmes pourtant) le langage révolutionnaire, le langage nouveau régime sans qu’intervint la guerre, et la victoire ou la défaite. Et il fallut choisir. Nos moindres contemporains (et quand je dis moindres | je n’en sais rien, (et) je le dis par habitude, car enfin ces | grands révolutionnaires n’étaient point si grands avant la Révolution, quelques années avant la grande, et x même au seuil de la grande, et même assez de temps après le commencement de la grande, et nous ne savons nullement, nul ne peut augurer, même par habitude, à nul ne peut conjecturer, nul ne sait ce que sera demain, quel ordre de grandeur nous arrivera demain), nos con-
temporains ne pourront, ce demain, se parler (à eux56 1
mêmes pourtant) le langage révolutionnaire, le langage
__ syndicaliste sans que la même guerre intervienne, qui
_ sait? une guerre plus grande, si possible, et encore et toujours d’être vainqueur ou vaincu. De choisir. Notre maître M.Sorel (maître étant en bon français ici non pas, naturel-
_ | lement, celui qui commande, mais celui de qui on a (beau-
_ coup) appris, celui de qui on a reçu des enseignements
essentiels) notre maître M. Sorel n’avait pas seulement
_ annoncé de longue date (puisqu’il y a déjà de cela plusieurs années) quel pouvait être et ce que serait À
l’avenir socialiste des syndicats, mais il a fort bien vu,
_ et fort bien dit, et je crois bien qu’il a écrit quelques parts qu’il n’y aurait vraiment qu’une seule difficulté, qu’il n’y avait qu’un empêchement peut-être à un triomphe d’un syndicalisme socialiste et révolutionpaire : (c’est d’abord la limitation de la nature humaine, on vient de le voir; mais ceci est constant, désormais . acquis, est de plein droit, n’a donc plus besoin d’être même dit) c’était de savoir ce que l’Europe fera (on dit l’Europe par habitude et parce que c’est le plus près) (mais de proche en proche bientôt ce sera le monde); c’est-à-dire que ce sera de savoir exactement, et peut- être et sans doute en plus grand, ce que c’était de
savoir il y a cent vingt ans; et que pour la Révolution syndicaliste qui est prête, et qui sera une Révolution 6
_ “économique et incidemment politique, comme pour la Révolution française qui a été faite, et qui est demeurée presque purement une Révolution politique, il y a
qu’un résidu, qu’une épaisseur, qu’une difficulté : le monde; le reste du monde; l’autre monde; savoir
seulement ce que le monde dira, comme on a su ce
_ qu’il a dit. Savoir ce que feront les autres. Comment
l’Europe réagira. Et comme les autres ne sont pas nous, et n’ont jamais été nous, et qu’ils n’ont aucune envie ni aucune possibilité de le devenir, malgré certaines apparences trompeuses, et les propos de nos humanitaires, il y à toutes les chances pour qu’elle ne dise pas comme nous, pas plus que la première fois; pour, étant autre, qu’elle dise autrement que nous, et qu’elle en vienne aisément à dire et faire contre nous. Et alors tous nos pacifistes et nos antimi-
/ litaristes sauront le prix de la guerre. Défendant un ordre, ou un désordre nouveau, ils feront d’ailleurs des guerres merveilleuses. Du moins il faut lespérer. Ces pacifistes et ces antimilitaristes font toujours, quand il faut, des soldats admirables. N’est-ce pas : d’ailleurs une guerre qu’ils soutiennent perpétuellement contre nous, contre la nation, un commencement de guerre civile; déjà une guerre; des préparations, des exercices, militaires, desçapprentissages, des grandes manœuvres de guerre civil. Qui leur donnent un certain entraînement. Quel peuple était plus pacifique, plus pacifiste, officiellement et réellement, formellement et intentionnellement, que le peuple français à la veille de cette grande secousse, militaire. Une moitié l’était spiritueliement, hélas, avec Voltaire; une moitié avec Rousseau l’était sensiblement. Jamais on ne fut tant aux larmes, et au bélement de la paix. Quelques années ne s’étaient point écoulées que ce peuple inscrivait la plus merveilleuse épopée militaire que le monde aït. jamais eu à enregistrer. Aujourd’hui nous sommes reconduits à la même situation, à une situation très analogue. Dieu veuille qu’elle ait au moins la même grandeur, à défaut de la réussite, qui temporelle n’estjamais
15 donnée définitive. La même situation se reproduira : la _ France d’un côté, le monde, représenté par une grande partie du monde, de l’autre. En fait il n‘y a plus rien . en effet en France entre le régime et je ne dis pas une _ révolution syndicaliste, mais le triomphe d’une révolu- … tion syndicaliste; il n’y a plus une épaisseur, plus une feuille de papier. Mais il y a cette épaisseur externe, . cette pellicule extérieure : le monde. Au moment de _ passer d’un langage à un autre, au moment de substi_ tuer au langage démocratique et parlementaire le lan- . gage syndicaliste et statutaire, nos syndicalistes, à qui rien ne s’oppose plus intérieurement, connaîtront, nos antipatriotes éprouveront que dans le système charnel et même dans un système mystique temporel, dans tout système temporel, il faut un corps, une chair tempo_relle qui soit le soutien, matériel, qui se fasse le support, la matière d’une idée. C’est très exactement, dans l’ordre politique et social, dans l’ordre historique, le problème de la relation du corps à l’esprit. Comme dans la création naturelle nous ne connaissons pas naturellement d’esprit qui n’ait le support de quelque corps (généralement quelque mémoire qui n’ait le support de quelque matière), qui ne soit incorporé de quelque … sorte, et incarné (et c’est même la seule définition peut-
- être un peu sérieuse que l’on puisse donner de la création naturelle) de même ou plutôt du même mouvement, de la même considération, de la même définition dans . cette même création, naturelle, nous ne connaissons pas naturellement d’idée, d’esprit politique ou social, — j’oserai dire, religieux, — d’esprit historique enfin _ qui se soit réalisé, qui ait même pu apparaître sans un certain corpus, sans un corps de peuple, sans un appui,
|. sans un soutien, Sans un mécanisme, sans un support
de peuple, sans une matière, sans un peuple qui fût tout cela, sans un peuple corps, en un mot sans une 1 patrie. Au sage il a fallu la cité hellénique; au pro- É phète il a fallu la race et le peuple d’Israël; au saint il a fallu le peuple chrétien: Et certains peuples de À l’Occident, au moins pour commencer. Et il est pas jusqu’à cette sorte de préformation temporelle de l’Empire romain dans et pour l’avènement du christianisme, si importante, qui charnelle,. corporelle, maté- 4 rielle, ne nous paraisse en effet d’une importance comme excessive, très vraiment inquiétante. Nos positivistes apprendront la métaphysique comme nos ; pacifistes apprendront la guerre. Nos positivistes ap- : | prendront la métaphysique à coups de fusils. Mutuels. Je veux dire qu’ils donneront et qu’ils recevront. Ils apprendront même la psychologie. Ils apprendront da relation du corps d’un peuple à un esprit d’un peuple. À k Nos antimilitaristes apprendront la guerre, et la feront ; très bien. Nos antipatriotes apprendront le prix d’une 1 patrie charnelle, d’une cité, d’une race, d’une communion même charnelle, et ce que vaut, pour y appuyer. une Révolution, un peu de terre. ; Fils de vaincus, nés dans un peuple de vaincus, nous
avons été vaincus nous-mêmes. Et en personne, si je puis dire. Vaincus dans notre peuple et comme peuple,
une première fois, au premier degré, nous l’avons été
une deuxième fois, au deuxième degré, dans un réduit,
intérieur, dans un cercle intérieur et concentrique, dans
_ toute notre action à l’intérieur de notre peuple. Vaincus
_ une première fois en race pour ainsi dire, dans notre
F . race et dans notre souche et dans notre peuple et
…_ comme en efligie et en représentation anticipée, par une
sorte de délégation antérieure, en image et plus qu’en
_ similitude, intérieurement ensuite dans un cercle inté-
_ rieur concentrique nous l’avons été nous-mêmes, sans
image, (cette fois), et sans délégation. Sans députation ,
… aucune. La défaite enfante la défaite et jusqu’à la révo- é
_ cation de la défaite c’est un cercle vicieux de com-
_ promissions liées, de progressions, de dégressions
_ circulaires descendantes. Ce n’est pas seulement la | communication extérieure qui est coupée à un peuple
- vaincu, demeuré vaincu; ce n’est pas seulement ja con-
… versation extérieure qui lui demeure interdite : c’est, nos révolutionnaires l’éprouveront,la communication même intérieure, la conversation même entre soi, même avec
_ soi. Au coin du feu. Feu, foyer. Le premier des biens : la liberté; le simple, l’intime, le vrai, le libre propos au _ coin de la cheminée. A ce coin de cette vieille cheminée . nationale. Marquée pour nous de telles armes. Et la . … conversation même dans le secret du cœur, car la dé- . faite, le goût de la défaite atteint jusqu’à la voix intime, È ‘altère jusqu’à la résonance de la voix intérieure la plus | secrète. Nous avons été vaincus personnellement. D’autres, tout le monde, tous nos maîtres, se sont con_solés de cet échec; plus que de cet échec, infiniment plus; infiniment plus que d’une défaite : de cet avorte_ ment frauduleux de l’affaire Dreyfus. A force de s’en
secrètement. Presque publiquement. Mais je ne m’en. 4 consolerai jamais. Parce que je tiens à être ridicule, et seul, et déplorable. Et parce que je tiens à être ridicule | j’en parlerai toujours. Une occasion unique (s’) était offerte de régénérer ce peuple. Une fortune. Un coup de fortune. Une occasion qui ne se représentera jamais. Comme il n’y en a pas deux, dans la vie d’un homme. 1 ; Dans la vie d’un peuple. Comme ça n’arrive pas deux fois. Comme il n’en est pas donné deux à la même per_ sonne, homme ou peuple. A la même. histoire. A la à même aventure. Ce crime a inauguré notre vie publique, | notre vie civique. En réalité il a inauguré toute notre - vie; et on ne peut se défaire de son inauguration. Irré- vocablement il commandera toute notre vie de ce temps; ; non seulement notre vie publique et civique; mais toute notre vie intellectuelle et morale, mentale; et même physique. Car il y a une atteinte physique de toutesles atteintes, une atteinte charnelle, une inscription physique de tous les anciens crimes. Il a inauguré, aussi, ; et ensemble, et d’ensemble, de déchéance en déchéance, de démagogie en démagogie il a commandé, il a fait cette déchéance où nous sommes; il nous a mis où nous KR Je ne m’en tairai jamais. J’en resterai, j’en demeure- | rai, je m’en laisserai toujours inconsolable. Je n’ai jamais tant senti, aussi nettement, ce que c’est qu’un 1 événement historique, qu’une fois, et que c’est toujours | un monument historique, je ne l’ai jamais autant 4 éprouvé; qu’une fois; c’était un gamin de dix-huit ans, ; qui était venu; et à qui j’en vins, je ne sais comment, à ‘ parler de l’affaire Dreyfus. Un gamin. Je me rappelle
_ fort bien qu’il »‘y a que quelques années qu’un homme
_ de dix-huit ans était un homme. Je parlais, je parlais
| devant ce gamin comme devant moi, comme avec moi ;
comme avec quelqu’un de mon âge, de mon temps; de
ma classe. I] me répondait fort honnêtement. Je continuais, j’allais, j’allais. Je lui disais un peu de ce que je
… viens d’écrire ici, et de ce que j’espère bien que je finirai
d’écrire un jour ou l’autre. J’allais toujours mon grand
bonhomme de chemin. Quand une fois il me répondit si
plein, si porté de respect, si porté de bonne volonté :
Oui monsieur ; que tout d’un coup, tout d’un ressaisisse_ ment je vis; je mesurai que ça n’y était pas du tout et
que ça n’y serait jamais; qu’il n’y était pas du tout et
qu’ils n’y seraient jamais, que tous ils n’y seraient temporellement éternellement jamais, eux autres, la postérité, posteri, et posteri posterorum.
IL était si docile. IL avait son chapeau à la main. Il
tournait son chapeau dans ses doigts. Il m’écoutait, :
._ m’écoutait. Il buvait mes paroles. 1! se renseignait. Il
_ apprenait. Hélas il apprenait de l’histoire.
Il s’instruisait. Je n’ai jamais aussi bien compris L
. qu’alors, dans un éclair, aussi instantanément senti ce
que c’était que l’histoire; et l’abime irrefranchissable
- qu’il y a, qui s’ouvre entre l’événement réel et l’évé- nement historique; l’incompatibilité totale, absolue:
- l’étrangèreté totale; l’incommunication; l’incommensu- - rabilité : littéralement l’absence de commune mesure même possible. Comme je parlais il m”écoutait tout, il m’entendait … tout, il buvait toutes mes paroles; et comme je parlais
- il ne m’entendait pas. Pas un mot; il ne m’entendait
aucunement. Je disais, je prononçais, j’énonçais, je “ transmettais une certaine affaire Dreyfus, l’affaire ï Dreyfus réelle, où je trempais, où je n’avais pas cessé de baigner; où nous n’avons pas cessé de tremper, nous “ autres de cette génération; c’était ce que je nomme l’affaire Dreyfus. Il entendait, il recevait un certain système, un certain arrangement, une certaine théorie, un certain arbitraire, homothétique au premier; ou plutôt, non pas homothétique au premier; ni aucunement superposable au premier, réellement et moléculairement, histologiquement superposable; ni élémentairement substituable; mais grossièrement, pratiquement, | commodément, finalement et définitivement bon àmettre à sa place pour qui le veut bien, pour qui a lecœuret … le contentement facile, pour qui est d’avance résolu à s’en contenter; comme dans une vieille église française on peut toujours remplacer la rosace abolie, dans le besoïn, par quelques carreaux de plâtre. Cela tient la 1 même place; et même, pour qui veut s’en contenter, par L la substitution même cela a sensiblement la même Seulement cela ne fait pas le même office. La réalité, l’événement de la réalité, l’événement réel 4 est cette rosace réelle aux fleurs de rose infiniment fouillées. L’histoire, l’événement de l’histoire sont ces … carreaux de plâtre qu’aussitôt la rosace abolie nous … mettons au même lieu, chacun tous tant que nous sommes selon notre petit entendement, selon nos petits moyens et notre petite capacité. Selon notre petit com- 4 merce. Après la rosace abolie et seulement alors et à … défaut de la rosace abolie quand nous sommes corrects. 4 Avant même et au besoin en la démolissant, nous 64 4
_ mêmes, quand nous sommes pressés, quand nous faisons du zèle, ce qui est le plus fréquent. à Le monde est la rosace réelle infiniment fouillée, la 3 _ rosace de pierre, les roses réelles de pierre infiniment F poussées, merveilleusement, plus que merveilleusement, : mystérieusement recreusées. L’histoire est les pauvres carreaux de plâtre que dans le besoin, dans l’universel ; besoin, dans la pauvreté nous mettons sensiblement au __ même lieu. : Je lui donnaïis du réel, il recevait de l’histoire. Dans RUES _ - s’obtenait la déperdition; la disparition; la défection;s dans quel abime de la mémoire même; dans quel abîme | sombrait le vaisseau précieux entre tous, le vaisseau qui ne fait qu’un voyage; dans cet abîme intercalé partout; (partout) entre la demande et la réponse; entre le départ et l’arrivée; entre toute demande et toute réponse; entre tout départ et toute arrivée; dans ce mystérieux abîme où l’on y met quelque chose, du réel: et sans rupture apparente, sous des apparences de contiou il en sort tout autre chose; une imitation; une . conire-façon; presque toujours une parodie; une substitution; un substitut; un remplaçant; une chose tout ; à fait étrangère : une opération intellectuelle : une U Je lui donnais du réel, comme à moi, comme avec moi, comme devant un cœur ami du même âge, comme . devant quelqu’un qui en eût été, comme devant quelqu’un du dedans, (et c’est exactement le sens de la communion, de toute communion), comme avec et à un : contemporain. Incontinent et comme ;immédiatement, 3 comme instantanément dans la même forme, dans les
mêmes paroles, dans le même moule il entendait ceci qu 4 de l’histoire. Dans le même temps il m’entendait déjà h comme un homme d’un autre temps. (Dans le même L temps pour moi, car ce temps, qui était le même temps Ë pour moi, pour lui au contraire, pour lui étrangèrement s’analysait aussitôt, se décomposaiït en un temps autre, en un temps étranger; en un langage autre, en un lan- 4 gage étranger.) IL m’entendait en un langage étranger.: C’est dire, hélas, qu’il ne m’entendait pas du tout. 1 qui fait qu’on n’en sortira jamais, c’est que ce langage aussi parfaitement étranger correspond naturellement jusque dans ses moindres éléments. Au langage du réel. IL correspond mot pour mot. Et jusque dans ses ponctuations. De sorte qu’à mesure que nous | vivons un discours dans le langage du réel, à mesure à |
- on peut le jouer, le même, aussi bien, sinon mieux, et 4 même mieux, et on le joue dans le langage de l’histoire. Ce que je nommais l’affaire Dreyfus, avec une certaine intonation, lui aussi le nommait l’affaire Dreyfus, non ; d’un autre mot, vous pensez bien, avec la mêmeintonation, mais transportée seulement dans le registre du De sorte que ce qu’il y a de merveilleux, c’est que la ; conversation peut continuer tout le temps, sans qu’on à s’entende jamais, et qu’en fait toutes les conversations R continuent tout le temps, et qu’on fait semblant de se” ; comprendre; et que la mort déboutant promptement le ; réel, il n’y a bientôt plus que l’histoire qui parle; mais : elle parle toute seule entièrement substituée; élément pour élément; pièce pour pièce; seulement c’est pièce A inorganique pour piècé organique, élément mort ét
Le calcaire pour élément vivant animal ou végétal. C’est une pétrification. Mais nous avons trop d’intérêt à ne X pas nous apercevoir de la substitution. l Jamais je ne compris autant que dans ce saisisse- …. ment, dans cet éclair, quelle est la béante, l’invincible » conirariété intérieure de l’histoire; et qu’aussitôt que Von est seulement résolu à l’apprendre, en cela même et par cela même aussitôt on s’est déjà condamné, dans cette attitude mentale et par cette seule attitude mentale même, à ne jamais la savoir; j’entends à ne plus jamais savoir l’événement du réel. Jamais je ne mesurai dans un tel éclair, dans un tel a l’histoire. ° Ils sont décalés l’un de l’autre, décalés de l’un sur l’autre. Entre l’événement réel de la réalité et l’événement feint, imaginé, imité de l’histoire un abîme se mesure, automatiquement, une fissure, intercalaire, une intercalation court partout. Un frémissement, un fris-
- sonnement, un frisson de rupture secrète court partout.
- Uns:tuc. Un ébranlement irréductible, — Une dégradation perpétuelle. Et ce qui est de l’autre côté n’a plus rien de commun avec ce qui est de ce côté-ci. Jamais je ne vis dans un tel éclair, dans un tel saisissement, qu’il y a le présent, et qu’il y a le passé. Le _ présent, quel qu’en soit la longueur de temps, où l’on se meut. Le passé, où qu’il atteigne, déjà, où qu’il s’avance, où qu’il monte, où qu’il ait gagné, quand qu’il commence à chaque instant, où l’on ne se meut pas ; et _ où l’on a de bonnes raisons pour ne pas se mouvoir.
Pour chaque homme et pour chaque événement, pour tout événement élémentaire, pour tout élément, pour toute molécule d’événement il vient une minute, ue . heure, il tombe une heure où il devient historique, il sonne un certain coup de minuit, à une certaine horloge
du village, où l’événement, de réel, tombe historique. Et comme il faisait très clair je profitai de cette grande clarté qu’il y avait pour voir du même regard à 4 la même lumière pour voir qu’on n’a jamais, qu’on ne se fait, que jamais on ne peut se faire d’amis que du même temps et du même âge, que de son même temps, À que des amis contemporains; amis du même temps, du même âge, aequales, amis de la même compagnie, de Ë la même formation, de la même société, du même monde. Amis du même appel, d’un seul et même ban, 2 | de la seule et même classe. Amis d’une (seule) fois, les 4 seuls amis. Et je regardai qu’on ne recommence É jamais. Amis nés, formés ensemble, les seuls véritables 4
amis. Amis d’enfance, amis de famille; amis d’école, de petite école, d’école primaire; amis de lycée; amis de | À régiment; amis de cahiers ; ensemble les seuls qui soient 4 véritablement des amis, littéralement; les seuls à qui
ce nom convienne, soit exact. Les seuls que ce nom L. puisse habiller jamais. Les autres ne comprennent pas.
Je mets naturellement les amitiés de l’affaire Dreyfus, si secrètes, ensemble dans et parmi les amitiés des cahiers. Aussitôt après les suivants ne nous comprennent 4
plus et ne nous comprendroni jamais. Tout le reste est ‘4 hautement honorable, ce qui suit, et utile, et souvent 4
| beau; et il y aura même les élèves, hélas, et il faut qu’il . y en ait. Tout cela n’est point l’amitié. L’amitié est une ‘1 opération charnelle qui se fait une fois dans la vie. Et ._ qui ne se recommence pas. Je veux dire qu’elle est J essentiellement une opération terrienne, une opération F4 -de date, une opération temporelle qui se fait, qui s’inF scrit une fois, dans une certaine terre, à une certaine É. date du temps de la vie. C’est une de ces opérations … qu’il n’est point donné à l’homme de recommencer, de à faire deux fois, d’imiter, de feindre, de controuver, de |
- forger, de faire comme si. C’est une de ces opérations ne qui ont dans la vie de l’homme, dans la carrière de
- l’homme une valeur unique, un prix incommutable et ; . non interchangeable, un prix unique, un prix inéva- . luable, sans équivalent, sans contre-partie possible, et _ pour ainsi dire un prix sans prix. C’est une opération $ patrie, du temps, de la date, de tout cet ordre temporel, d’une importance unique, irremplaçable, où l’opération ne se fait qu’une fois. Car il faut pour la déterminer un recoupement, une _ intersection : entre la ligne ascendante, verticale, de la race et la ligne horizontale du temps. Ÿ Toute amitié, pour chaque homme, est comme une promotion. Elle s’obtient en coupant une certaine race, _ une certaine histoire, qui monte, à chaque fois par un _ certain temps, par une certaine date, qui barre. _ manque (et on la manque toujours en quelque mesure, comme toute opération humaine) on ne la recommence pas davantage; ça compte pour joué; on n’a tout de _ même que cette fois-là. ‘
Il est donné plusieurs fois à l’homme de faire son salut parce que ce n’est ni essentiellement, ni. surtout FE efficiemment, ni même originairement sans doute du 4 terrestre et du charnel, du temporel et du terrien. Et c’est même un des signes où cela se voit le mieux, M que c’est une opération tout autre, pour celui qui a À un peu l’habitude du laboratoire. Mais de tout ce 4 qui est temporel, de tout ce qui est destiné à tomber ù dans l’histoire, de tout cet ordre au contraire, de tout à ce qui tombe sous la date et dans et sous le lieu se rien n’est recommençable ou commutable, rien n’est | interchangeable. Il n’est pas donné à l’homme de rien … L recommencer ou changer du temporel. Rien du temps . L et du lieu ne se déplace. L’amitié est une opération % d’une fois. Tout le temporel est une opération d’une fois. 4 Une opération non inventée, non imaginaire. Ce n’est à pas là qu’on peut rien rattraper, qu’un éclair de génie + ou de la grâce paye pour toute la longueur d’une vie. Le plus grand génie du monde ne remplace pas d’avoir eu 3 tel berceau, telle patrie, d’être sorti de telle race ter- e rienne. Le plus grand génie du monde aussi ne remplace pas d’avoir eu telle amitié, à telle date, en ce lieu, tel 1 berceau d’amitié. Tout homme a, par sa naissance temporelle, par sa situation temporelle, par son lieu, par | son temps temporel, par sa prise de date, une certaine zone d’amitié, et nulle autre, une certaine zone où il à travaille, où il peut travailler, où l’événement travaille, À pour ou contre lui. Une zone étroite, une sorte de coupe. 1 Il n’est donné à l’homme de se faire une amitié, de lier à l’amitié que dans une seule génération, dans une seule promotion, dans une seule zone. Le reste est autre. Il ‘ n’est pas donné à l’homme de se faire un autre berceau,
. de quelque sorte, ni de prolonger outre mesure, au delà . du temps marqué, l’usage de cet osier. à Je profitai aussi de la grande clarté qu’il y avait pour
voir aussi et par cela même que comme j’ai eu l’hon-
- neur de l’exposer nous autres de l’affaire Dreyfus nous ne serons jamais pour ceux qui viennent après nous é . que des vieilles bêtes. Et ceux qui viennent après nous, | _ mes amis, bientôt c’est tout le monde.
C’est aussi pour cela que les éclaircissements que la
- mort pratique dans les rangs de l’amitié ont ce carac__ tère d’éclaircissement irrévocable et d’antécédence de la mort propre. Ce caractère définitif et déjà final. Ces éclaircies ne sont point comme les éclaircies des forêts, comme les coupes sombres et claires, qui repartiront,
_ qui repousseront du pied. Contrairement à ce qui se passe dans les autres ordres, dans les ordres de la vie
- dans l’amitié nous n’avons pas à garder les places de
ceux qui disparaissent. Elles se gardent bien toutes ? seules. Nul ne vient remplacer ceux qui manquent. Ce n’est pas comme dans les batailles militaires où derrière les vétérans il y a les recrues, où il suffit donc de
_ serrer les rangs, où derrière les régiments de ligne et
: les divisions de marche il y a les bataillons de dépôt.
_ Et c’est vraiment ici qu’une nuit de Paris ne répare rien