A nos amis, à nos abonnés
La SATA contenues dans ces trois cahiers , D a HT ’ , Les noms soulignés sont ceux des mem- Lun
Ÿ Re. hé 4 Toutes les fois que le nom et le prénom 4 ” &a
LÉ TENR ê ont été soudés par l’usage, le prénométant AA
AE l’on trouvera l’ensemble des deux. Ainsi DR 2: Les notices biographiques individuelles | AU) À Dr: “VRTAe ; publiées dans les trois premiers Cahiers, LME cahier III, n’ont pas été renouvelées dans | LS e 60 11 n’a été attribué, dans les cahiers LV, V.
} M dr qu’aux personnages n’ayant pas figuré dans 5 “
FAP E RES les trois premiers cahiers, ou auxquels dl à 6 EAN n’avait pas semblé utile, pour une raison Fe Rs: À à 2 quelconque, de consacrer alors une de ces re ï
; mes cahiers rouges
4 Les chiffres soulignés renyoïent aux Notes j et corrections. w Toutes les fois que le nom et le prénom ‘@ ont été soudés par l’usage, le prénom étant : devant, c’est à la lettre du prénom que Fon l trouvera l’ensemble des deux. Ainsi Louis-
D Dbromant 2708: Garnier-Pagès. — 119. é t De
Moutard. — 87. Philippe (le père). — 24.
HTRVN Reclus (Elisée). — 180. ] EAN: le
À On nous demande souvent de quoi se compose officiellement une collection complète des
A la date du premier avril 1909, une collection complète des cahiers se compose officiellement de :
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B. — une collection complète de nos neuf
C. — un abonnement à la dixième série;
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_ de l’un quelconque de ces quatre éléments.
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— à la fin du premier cahier de la présente série ; B. — nos neuf premières séries sont énumérées …. à la fin du premier cahier de la présente série; C. — les conditions de l’abonnement à la … dixième série, qui est la série en cours, sont » énoncées ci-aprés; D. — Les conditions de l’inscription pour un » exemplaire du Polyeucte ont été énoncées en » tête du premier cahier de la présente série.
à … Il a été tiré de ce cahier vingt exemplaires sur
… whatman ainsi distribués :
ds premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant ;
| deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad-
troisième exemplaire de souche, exemplaire de limprimeur ;
. dix exemplaires d’abonnement, numérotés de I à 10
k et sept exemplaires d’auteur numérotés à, b, €, d,
6 Tous nos exemplaires sur whaitman sont numérotés
… à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos
- tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse-
. ment limités au nombre d’abonnements à chaque in » stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires
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4 Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, :
. en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon-
_ derie Mayeur (Allainguillaume, J. Saling et compagnie
2 Es . « CE » successeurs), 21,rue du Montparnasse, à Paris, sixième
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième
_ arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers
È Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières
: séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de
. cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse: on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XII+4c8 pages très denses,in-18 grandjésus, marqué cinq francs.
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est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André
… Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement: on
| recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine,
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rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
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suelles régulières et par des souscriptions extraordi-
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Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, c’est-à-dire du premier septembre de chaque année au 31 août de l’année suivante; l’abonnement se prend pour une série.
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| tions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé automatiquement par le rang même qu’elles occupent
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- l’achèvement de cette série ; ainsi jusqu’au 31 décembre . 1908 on pouvait encore avoir pour vingt francs les onze cahiers non épuisés de la neuvième série.
A partir du premier janvier qui suit l’achèvement
._ d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi depuis le premier janvier 1909 la neuvième série incomplète se vend
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance ; sans aucune exception. N’oublier pas d’indiquer dans la
… correspondance le numéro de l’abonnement, comme il / » est inscrit sur l’étiquette, avant le nom. Nous ne répon-
_ dons pas des manuscrits qui nous sont envoyés ; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des
._ manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en avons besoin ; les œuvres que nous publions
__ appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publi-
__ cation, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve,
- et sans autre signification ni contrat; les manuscrits $
L non insérés ne sont pas rendus. 1
. Notre catalogue analytique sommaire… 978 MAXxIME VUILLAUME. — mes cahiers rouges… 283 | HCeux qui dénoncent… etes la’éhambre aux Prussiens . 7.147111.) 0830
Se Ve onsième cahier ee de a dixième série __ Ixoex alphabétique général des notices biogræ= MARS INDEX ALPHABÉTIQUE GÉNÉRAL des noms propres PS AE On nous demande souvent… 33 w HAN IT Pour savoir ce que sont… 7)! ..\2 ON RAR Nos cahiers sont édités… …1… UNSS ER Nous avons donné le bon à tirer après corrections | | pour seize cents exemplaires de ce onsième cahier | Re et pour vingt exemplaires sur whatman le mardi
% f 6 Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués # F.
le travail du Zarathoustra à : paraissant le dimanche | 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée 4
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et. dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles. romans, drames, dialogues, poèmes et contes: — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il | suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la | Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondis- À sement; on recevra en retour le catalogue analytique | sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner, ; autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, À
î une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-
{ rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé
| dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées.
Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série ei nos abonnés l’ont reçu à sa date, le -2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905
| s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le recevait, par le fait même de son abonnement, en tête de la série : nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs : à toute personne qui nous en fait la demande.
| aux Cahiers de la Quinzaine PRES 2. a À Le présent petit index donne automati la PR Nr quement pour tout volume et pour tout 2° ARC le classement général de nos collections HE Re ame ss le numéro d’ordre de la série | MÉNSANRES étant naturellement composé en grandes RS ERA ER , < capitales de romain et le numéro d’ordre |: LTÉE du cahier lui-même, dans la série ainsi à à LE ANRSCRENSS déterminée, en chiffres arabes, de sorte FQ (oi 2 que V-r7 par exemple doit évidemment se RES : ACCES lire dix-septième cahier de la cinquième + LR ATEN défaut, la date du cahier même; : MA ‘40 v a A -d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos te La FA ER RS \ éditions antérieures et pour nos cinq pre SERRES ; mières séries, la page du catalogue ana- rer
‘ASC lytique sommaire où ce cahier se trouve Le” . TS “ _ Daniel Halévy, — Michelet et Quinet; — et dans le même Er _ cahier présentation des quelques textes (IV-21, mardi ie RARE — Histoire de quatre ans, 1997-2001 (V-6, mardi É M Louis Ménard, une étude préliminaire à la réim- A
- pression de Louis Ménard, Prologue d’une Révolution # __ — — un épisode (IX-6, mardi 10 décembre 1907 ÉPUISÉ
| en vente à la librairie des cahiers DanrxeLzL HALÉvy. — Essai sur le mouvement ou- | vrier en France. — Société Nouvelle de Librairie et | Wagner, un problème musical … deux francs d’après un travail inédit de madame Duclaux. Librairie à de Pages Libres. 1907… cinquante centimes
_ de travail du Zarathoust ve
SN TEEN mar et ete
+4 En juillet 1881, Frédéric Nietzsche venait de publier ï _ ua recueil d’aphorismes, Aurore, où s’annonçaient enfin A ses dernières pensées. Libéré des religiosités wagné- | à riennes; libéré de l’ascétisme critique auquel il s’astrei1 gnait depuis six ans, il entrevoyait, par delà ces négaPo tions qu’il avait essayées, une multitude d’idéalités inconnues, de modes lyriques et moraux. Où voulons-nous aller ? Voulons-nous franchir la __ mer ? Où nous entraîne cette passion puissante, qui prime pour nous toute autre passion ? Pourquoi ce vol éperdu dans ) eette direction, vers le point où jusqu’à présent tous les … Û soleils déclinèrent et s’éteignirent? De nous aussi peut-être on Re dira quelque jour que, gouvernant toujours vers l’ouest, __ nous espérions atteindre une Inde inconnue, — mais que c’était notre destinée d’échouer devant l’infini? Ou bien, gs mes frères, ou bien ? — 21e Il avait mis cet ou bien au terme de son livre et cette j interrogation finale lui semblait belle. « Quel autre
le travail du Zorathoustra RE Mont livre, écrit-il à un ami, s’achève surun ou bien? » — l’aimait, mais n’était pas homme à s’attarder en elle. Il s considérait Aurore comme l’exercice d’un convalescent qui s’amuse avec les désirs, les idées, et trouve en cha- 4 cune son plaisir, plaisir de malice ou d’amour. avait été un jeu qui devait prendre fin. Je dois maintenant . choisir parmi ces idées entrevues, pensait-il; je dois en É saisir une, l’exprimer dans sa force et clore mes années de retraite et d’attente. |
« En temps de paix, a-t-il écrit, l’homme aux instincts guerriers se tourne contre lui-même. » A peine sorti de ; ses combats, Nietzsche cherche une occasion nouvelle * de combats.
Ï était resté, jusqu’à la mi-juillet, à Recoare, en Vénétie, sur les premières pentes des Alpes italiennes. | 11 dut chercher un refuge moins brûlant. Il n’avait pas : oublié ces hautes vallées alpesires qui lui avaient donné, deux ans auparavant, un répit de santé et un | rapide bonheur : Il monta vers elles et s’installa d’une
. façon rustique dans l’Engadine alors solitaire, à SilsMaria. Il eut, pour un franc par jour, une chambre dans une maison paysanne; une auberge voisine lui fournit ses repas. De rares touristes passaient; aucun ne sé- journait, et Nietzsche, lorsqu’il se trouvait d’humeur causante, allait rendre visite à l’instituteur ou au curé : braves gens qui gardèrent le souvenir de ce professeur allemand si singulier, si instruit, modeste et bon.
Il réfléchissait alors sur les problèmes de la philoso-
phie naturaliste, Le système de Spencer était en vogue
V et nouveauté : Frédéric Nietzsche méprisait cette cosmo4 gonie qui prétend supplanter le christianisme et lui reste É . soumise. Spencer ignore la providence, mais croit au ; progrès. Il enseigne la réalité d’un concert entre les à mouvements des choses et les aspirations de l’humanité. Il conserve dans uz univers sans Dieu les harmo- | nies chrétiennes. Frédéric Nietzsche a suivi des écoles plus viriles : Empédocle, Héraclite, Spinoza, Goethe, sont des penseurs au regard calme qui savent étudier la nature sans chercher en elle quelque assentiment à ÿ leurs désirs. Il reste obéissant à ces maîtres et il sent | croître, müûrir en lui, une idée grande et neuve. Nous devinons à travers ses lettres l’émotion dont il ; est saisi. Il a besoin d’être seul et défend avec énergie : sa solitude. Le docteur Paul Rée, un ami, qui admire Aurore,veut le lui dire et l’aller voir. Frédéric Nietzsche l’apprend et se désespère. à écrit-il à sa sœur, soudre à télégraphier à Rée qu’il ne vienne point. Pourtant je dois considérer comme un ennemi quiconque vient interrompre mon travail d’été, mon travail d’Engadine, c’est-à- dire mon devoir même, ma « seule chose nécessaire ». Un homme ici, au milieu de ces pensées qui jaillissent de tous côtés en moi, — c’est une terrible chose; et si je ne puis
- mieux défendre ma solitude, je’ quitte l’Europe pour beaucoup d’années, je le jure! Je n’ai plus de temps à Mademoiselle Nietzsche prévint Paul Rée, qui renonça à son projet. Il trouve enfin cette idée dont le pressentiment
l’agite avec tant de violence. — Un jour qu’il allaità 4 travers bois de Sils-Maria jusqu’à Silvaplana, il s’assit non loin de Surlée au pied d’un rocher pyramidal È à “3 cette minute et à cette place il conçut le Retour Éternel. RUES 1 11 pensa : le temps, dont la durée est infinie, doit rame- LA ner, de période en période, une disposition identique M des choses. Cela est nécessaire; donc il est nécessaire que toutes choses reviennent. Dans tel nombre de jours, imprévisible, immense mais limité, un homme, en tout semblable à moi, moi-même enfin, assis à l’ombre de ce ) roc, retrouvera ici-même cette même idée. Et cette { même idée sera par cet homme retrouvée non pas seu- 4 lement une fois mais un nombre de fois infini, car ce 4 | mouvement qui ramène les choses est infini. Donc 1 nous devons écarter toute espérance et penser ferme- A5 ment : nul monde céleste ne recevra les hommes, nul ‘2 avenir meilleur ne les consolera. Nous sommes les à ombres d’une nature aveugle et monotone, les prison- de niers de chaque instant. Mais nous devons penser 14 aussi : l’instant n’est pas une chose passagère puisqu’il | revient éternellement. Le moindre est un monument 1 éternel doué de valeur infinie. « Que tout revienne sans cesse, écrit-il, c’est l’extréme rapprochement d’un monde du devenir avec un monde de l’être : sommet de la + L’émotion de la découverte fut si vive qu’il pleura et | resta longtemps abîimé dans ses larmes. Il avaït donc réussi son effort. Sans faiblir devant la réalité, sans f. s’écarter du pessimisme; au contraire, en menant à 5 (1) Cette formule est donnée dans Der Wille zur Macht, para- e
| ses dernières conséquences l’idée pessimiste de la réa-
. lité, il avait découvert cette doctrine du Retour qui,
à conférant aux plus fugitives choses l’éternité, restaure
l en chacune d’elles la puissance lyrique, la valeur reli-
; gieuse nécessaire à l’âme. — En quelques lignes, il
œ formula l’idée, et data : « Commencement d’août 1881,
R à Sils-Maria, à 6.000 pieds au-dessus de la mer et beaucoup plus au-dessus de toutes choses humaines ! »
Il vécut durant quelques semaines dans un état de
Ë ravissement et d’angoisses : sans doute les mystiques
| connaissent des émotions semblables, et leur vocabulaire convient ici. Il éprouvait un orgueil divin; mais
Ÿ dans le même instant il avait peur et s’épouvantaiit,
comme ces prophètes d’Israël qui tremblent devant
Dieu en recevant de lui l’ordre de leur mission. Le
malheureux homme, si blessé par la vie, envisageait
avec un indicible effroi la perpétuité des retours. Ce
lui était une attente insupportable, un supplice : mais |
il aimait ce supplice. Il s’imposait l’idée du Retour |
Eternel comme un ascète s’impose le martyre. Lux mea
crux, écrivit-il en ses notes, Crux mea lux! Lumière
ma croix, Croix ma lumière! Son agitation, que le
temps n’apaisait point, devenait extrême : il s’effrayait,
car il n’ignorait pas la menace qui pesait sur sa vie.
A mon horizon s’élèvent des pensées, quelles pensées!
écrit-il à Peter Gast, le 14 août;
je ne soupconnais rien
de tel. Je n’en dis pas davantage, je veux maintenir en moi
4 un calme inébranlable. Hélas, ami, des pressentiments me
traversent parfois l’esprit. Il me semble que je mène une vie
très dangereuse : car ma machine est de celles qui peuvent
sauter! L’intensité de mes sentiments me fait frémir et rire
le travail du Zarathoustra
— deux fois déjà j’ai dû rester à la PRE et pour une | ” raison ridicule : j’avais les yeux irrités, pourquoi? Parce 4 qu’en me promenant j’avais trop pleuré; non pas des larmes F sentimentales, mais des larmes de joie; et je chantais et . disais des folies, plein d’une nouvelle idée que je dois pro- 7
Dès lors il conçoit une tâche nouvelle : tout cequ’ila fait jusqu’alors ne fut qu’essai maladroit ou recherche : le temps est venu d’édifier l’œuvre. Quelle? Il hésite : nn ses dons d’artiste, de critique, de philosophe, le séduisent en divers sens. Mettra-t-il en forme de système | sa doctrine du Retour Éternel? Il y songe un instant, peut-être. Mais non : ce n’estpas une doctrine, c’est un à symbole, il faut l’entourer de lyrisme et de rythme. — Ne pourrait-il rénover cette forme oubliée que créèrent y les penseurs de la plus ancienne Grèce et dont Eucrèce nous transmet un modèle? Frédéric Nietzsche accueille cette idée : il lui plairait de traduire sa conception de la nature en un langage poétique, en quelque prose musicale et scandée. Il cherche encore : et son désir d’un langage rythmé, d’une forme vivante et comme palpable, lui suggère une pensée nouvelle : ne pourraitil introduire au centre de son œuvre une figure humaine, un annonciateur, un héros? Un nom lui vient à l’esprit : Zarathoustra, l’apôtre persan, mystagogue du feu. Un titre, un sous-titre, quatre lignes rapidement écrites, annoncent le poème :
Signe d’une vie nouvelle
Zarathoustra, né aux bords du lac Urmi, quitte à trente ans sa patrie, se dirige vers la province Aria et en dix années de solitude compose le Zend-Avesta.
_ Dès lors ses promenades, ses méditations cessent
: d’être solitaires : Frédéric Nietzsche écoute et recueille
sans cesse les paroles de Zarathoustra. En trois distiques
d’une allure douce, presque tendre, il a dit comme était entré dans sa vie ce compagnon : J’étais assis là dans l’attente — dans l’attente de rien; Je jouissais, par delà le bien et le mal, tantôt De la lumière, tantôt de l’ombre, abandonné Au jour, au lac, au midi, au temps sans but. Alors, ami, soudain un est devenu deux — Et Zarathoustra passa auprès de moi…
; En septembre, la saison devint tout à coup froide et neigeuse. Frédéric Nietzsche fut éprouvé par cette intempérie : son exaltation tomba et un long temps de dépression commença. Il pensait constamment au Retour Éternel : mais ayant perdu courage il n’en sentait plus que lhorreur. « J’ai revécu les jours de Bâle, écrivit-il à Peter Gast. Par-dessus mon épaule la mort me regarde… » Il est bref en ses plaintes : un mot doit nous suffire à deviner des abîmes. Trois fois, durant ces semaines de septembre et d’octobre, il fut tenté par le suicide. D’où lui venait cette tentation? Voulait-il éviter la souffrance? Non; car il était brave. Voulait-il prévenir la destruction de son esprit? Cette deuxième hypothèse est la vraie,
Il descendit à Gênes et continua d’être éprouvé par
les vents humides, les cieux bas dan au EE cieux. Il supportait impatiemment l’absence de lumière. ï ue.
. Une tristesse différente compliquait son ennui: Aurore n’avait aucunement réussi. Les critiques avaient ignoré ‘0 l’œuvre, les amis l’avaient lue à peine; Erwin Rohde, le plus cher, le plus estimé, n’avait pas répondu à l’envoi du livre. Frédéric Nietzsche lui écrivit de Gênes, le
Sans doute que’que embarras Varrête. Je T’en prie, en È
} toute sincérité : ne m’écris pas ! Cela ne changera rien entre nous; mais il m’est insupportable de penser qu’en envoyant 6
un livre à un ami, j’exerce sur lui une sorte de pression. VAN HAE
Qu’importe un livre ! Ce qui me reste à faire importe davan-
tage — ou je ne saurais pourquoi vivre. L’instant est dur y … pour moi, je souffre beaucoup. Û DRE Amicalement, ton HN de | Erwin Rohde ne répond pas à cette lettre même. | Novembre est beau : Frédéric Nietzsche se ranime. ! « Je me relève de mes désastres », écrit-il. Il parcourt la montagne et la côte génoise, retourne sur les rochers où lui étaient venues les proses d’Aurore. Telle est la douceur du temps qu’il peut se baigner dans la mer… « Je me sens si riche, si fier, écrit-il à Peter Gast, tout Û à fait principe Doria. Vous seul me manquez, cher ami, vous et votre musique! » HAE Depuis les représentations des Nibelungen à Bay- 8 reuth — depuis plus de cinq ans — Frédéric Nietzsche s’était privé de musique. Cave musicam! écrivait-il. Il craignait, s’il s’abandonnaïit à la jouissance des sons, 1 d’être repris par le magicien des sons, Richard Wagner. Mais il était enfin délivré de ces craintes. Son ami |
à _ Peter Gast lui avait joué, en juin, à Recoare, des chants 4 et des chœurs qu’il s’était diverti à composer sur des à épigrammes de Goethe. Paul Rée avait dit un jour : . « Aucun musicien moderne ne serait capable de mettre : en musique des vers si légers. » Peter Gast avait relevé le défi — et gagné la partie, estima Nietzsche, ravi par la vivacité des rythmes. « Persévérez, conseilla:t-il à son | ami; travaillez contre Wagner musicien comme je tra- : vaille contre Wagner philosophe. Efforçons-nous, Rée, vous et moi, d’affranchir l’Allemagne. Si vous réussissez à trouver une musique assortie à l’univers de Goethe | (elle n’existe pas), vous aurez fait une grande chose… » |: Cette pensée reparaît en chacune de ses lettres : son ami est à Venise, il est à Gênes; et il espère qu’en ce même hiver l’Italie va leur inspirer à tous deux, allemands déracinés, une métaphysique et une musique nouvelles. Il profite de sa santé meilleure pour aller au théâtre. _ Il entend la Sémiramis de Rossini, et quatre fois la Juliette de Bellini. Un soir il fut curieux d’entendre une | œuvre française dont l’auteur lui était inconnu : écrit-il à Peter Gast, encore une trouvaille heureuse : un opéra de Georges Bizet (qui est-ce done?!) : Carmen. Cela s’écoute comme une nouvelle de Mérimée, spirituelle, forte, par instant émouvante. Un vrai talent français, que Wagner n’a pas désorienté, un france disciple de Berlioz. Je ne suis pas loin de penser que Carmen est le meilleur opéra qui existe; si longtemps que nous vivions, ? il restera à tous les répertoires d’Europe. | La découverte de Carmen est l’événement de son hiver. Maintes fois il en parle, maintes fois il y re21
tourne : quand il a écouté cette musique franche et +4 passionnée, il se sent mieux armé contre les séductions ê romantiques toujours puissantes sur son âme. « Carmen : me délivre », écrira-t-il. |
Frédéric Nietzsche retrouve le bonheur dont il avait 1 joui l’année précédente; semblable, mais soutenu par une émotion plus grave : le plein midi de sa pensée se lève après l’aurore. Vers la fin de décembre il traverse x et surmonte une crise. Une sorte de poème en prose commémore cette crise. Nous le traduirons ici : c’est la suite de ces méditations, de ces examens de conscience : qu’il écrivait, jeune homme, à chaque saint Sylvestre :
Pour la nouvelle année.— Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. C’est aujourd’hui le jour où chacun est libre d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : moi aussi, j’exprimerai donc le souhait que je forme en moi-même aujourd’hui, et je dirai quelle pensée, cette année, je prends à cœur avant toute autre — quelle pensée j’ai choisie comme raison, garantie, douceur de ma vie à venir! Je veux m’exercer chaque jour à voir en toute chose, comme une beauté, le nécessaire — ainsi je serai l’un de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour! Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Dé- tourner mon regard, que cela soit ma seule négation. D’un mot : je veux, en toute circonstance, être toujours un afhrmateur !
Les trente jours de janvier passent sans qu’un nuage paraisse au ciel : il dédiera à ce beau mois, en signe de gratitude, le quatrième livre de la Gaya Scienza,
| qu’il intitule : Sanctus Januarius ; livre admirable, riche de pensée critique, de finesses intimes, et de la première à la dernière ligne dominé par une émotion En février, Paul Rée, traversant Gênes, resta quelques jours avec son ami, qui lui montra ses promenades
- préférées et le mena vers ces anses rocheuses « où dans quelque six cents ans, quelque mille ans », écrit-il gaiement à Peter Gast, « on élèvera une statue à l’auteur d’Aurore ». Puis Paul Rée descendit à Rome, où lattendait mademoiselle de Meysenbug. Il était curieux de pénétrer là-bas dans le monde wagnérien que Vattente du Parsifal agitait fort: c’était en juillet, à Bayreuth, que devait être donné le mystère chrétien. Frédéric Nietzsche ne voulut pas accompagner Paul Rée. Il préservait sa solitude et réfléchissait à son œuvre prochaine, l’exposition lyrique du Retour Éternel. | Quelle forme prenait-elle alors en son esprit? Nous lignorons. Il n’aimait pas à parler de son travail : il voulait achever avant d’annoncer. Pourtant il désirait que ses amis connussent ce mouvement nouveau où il engageait sa pensée. Il adressa à mademoiselle de .. Meysenbug une lettre où Wagner était mal traité; puis il ajouta une promesse assez mystérieuse. « Si je ne m’illusionne sur mon avenir, écrit-il, Cest par mon œuvre que sera continué ce qu’il y a de meilleur dans . l’œuvre de Wagner — et voilà peut-être le comique de Au début du printemps, Frédéric Nietzsche, séduit par un caprice, fit marché avec le patron d’un voilier
italien en partance pour Messine et traversa la Méditerranée. Le passage fut terrible : il fut malade à mourir. | Mais son séjour fut d’abord heureux : il écrivit des | vers, plaisir que depuis plusieurs années il avait cessé de connaître. Ce sont des impromptus, des épigrammes, peut-être inspirés de ces saillies goethéennes que | Peter Gast avait mises en musique. Il cherchait alors un coin de nature et d’humanité favorable à la production de sa grande œuvre: la Sicile, « margelle du monde où le bonheur habite », enseigne le vieil Homère, lui parut un refuge idéal ; et, oubliant soudain qu’il ne supportait pas les chaleurs, il décida de s’installer à Messine pour tout l’été. Quelques jours de sirocco, en fin d’avril, le mirent à bas et il prépara son départ.
Sur ces entrefaites, il reçut un mot de mademoiselle
de Meysenbug qui le pressait très instamment de s’arrêter à Rome. Rome était l’une de ses étapes naturelles: il accepta. Pourquoi cette insistance de mademoiselle de Meysenbug ? Nous le savons. Cette femme excellente ne s’était jamais résignée au malheur de l’ami dont elle avaït en vain cherché à rendre la destinée plus douce. Elle savait la délicatesse, la tendresse de son cœur, et souhaitait souvent lui trouver une compagne : au printemps de cette année 1882, elle crut avoir trouvé. C’était la raison de sa lettre. — Mademoiselle de Meysenbug avait le goût et l’habitude de la bonté ; peut-être elle ne prenait pas assez garde que la bonté est un art difficile où les défaites sont cruelles.
La jeune fille qu’elle avait trouvée s’appelait Lou Salomé. Elle était juive, elle était russe, admirable d’intelligence et d’ardeur intellectuelle. Il n’est pas rare de voir surgir ainsi, à Paris, Florence ou Rome, quelque
_ demoiselle excitée, native de Philadelphie, de Bucarest _ ou de Kief, qui vient avec une impatience barbare s’initier à la culture et conquérir un foyer dans nos vieilles capitales. Celle-ci, assurément, était de qualité rare: sa mère la suivait à travers l’Europe, portant les manteaux et les châles. ; Mademoiselle de Meysenbug s’engoua d’elle et désira aussitôt que Nietzsche connût cette rare créature. D’ac-
- cord avec Paul Rée, qui la connaissait de plus longue date, semble-t-il, et l’appréciait aussi, elle écrivit sa ; Frédéric Nietzsche arrive et entend l’éloge de made- | moiselle Lou. Elle est fine, inspirée, vaïllante : intransigeante dans la recherche et l’affirmation; par tous les | traits de son enfance’une héroïne : c’est la promesse d’une grande vie. À l’église Saint-Pierre, un matin, la jeune fille et le philosophe sont présentés l’un à l’autre. | Mademoiselle Lou Salomé discerna aussitôt la qua- | lité singulière de l’homme qu’on lui amenaït. Frédéric ; Nietzsche avait désappris, durant ses longs mois de vie | solitaire, le plaisir de causer et d’être écouté. « La jeune . russe » (c’est ainsi qu’il l’appelle en ses lettres) l’écouta;
- et l’aventure — enfin ce fut un drame — commença aus-
: Peu de jours après cette première entrevue, mademoiselle Salomé quitta Rome. Nietzsche et Rée partirent avec elle, tous deux enthousiastes de leur compagne. Nietzsche disait à Rée : C’est une femme admirable,
; épousez-la… — Non, disait l’autre avec gravité, je suis pessimiste, l’idée de propager la vie humaine m’est odieuse…. Madame Salomé examinait ces deux hommes empressés autour de son enfant : Frédéric Nietzsche
le travail du Zarathoustra l’inquiétait ; elle préférait Paul Rée et travaillait pour lui.
Les deux femmes et les deux philosophes s’arrétèrent à Lucerne. Frédéric Nietzsche voulut montrer à sa nouvellé amie cette maison de Triebschen où il avait connu Richard Wagner. Qui ne pensait alors au maïñîtré? Il la mena jusqu’aux peupliers dont les hauts feuillages en- : closent les jardins. II lui raconta les jours inoubliables, les gaietés, les colères magnifiques du grand homme. Assis aux bords du jiac, il parlait d’une voix basse, contenue, et détournait un peu son visage bouleversé par le rappel des joies dont il s’était privé : soudain il se tut, et la jeune fille, l’observant, vit qu’il pleuraït.
Il lui confessa toute sa vie : son enfance, la maïson pastorale, la grandeur mystérieuse du père si vite enlevé; les années pieuses, les premiers doutes et l’horreur de ce monde sans Dieu où il faut se résoudre à vivre; la découverte de Schopenhauer et de Wagner, la religion qu’il avait sentie pour eux et qui l’avait consolé de l’autre qu’il avait perdue.
— Oui, dit-il (mademoiselle Salomé rapporte ces paroles), c’est ainsi qu’ont commencé mes aventures. Elles ne sont pas terminées; où me mèneront-elles? Où m’aventurerai-je encore? Ne devrai-je pas revenir enfin à la foi? À quelque nouvelle croyance ?
Et il ajouta avec gravité :
— En tous cas un retour au passé est plus vraisemblable que l’immobilité.
En mai il la quitta, non sans espoir de réunion prochaine. Lou Salomé allait à Bayreuth d’où Nietzsche voulait s’exclure. Elle promit de le rejoindre aussitôt après les fêtes : elle pourrait confronter ainsi la der-
_ nière pensée du maître et celle du disciple affranchi. I! lui conseilla la lecture d’un de ses livres : Schopenhauer comme éducateur. Il avouait toujours cette œuvre de jeunesse, hymne à la bravoure d’un penseur, à la solitude volontaire.
— Lisez cela, dit-il à Lou Salomé, et vous serez prête
k Le huit mai, traversant Bâle, il vit les Overbeck et leur conta l’événement avec une exaltation étrange. Une femme était entrée dans sa vie : c’était un bonheur pour lui, un bienfait pour sa pensée; elle serait doré- navant plus vive, plus nuancée, plus riche, plus émouvante. Assurément il eût préféré ne pas épouser mademoiselle Salomé : il dédaignait tout lien de chair; mais peut-être il serait obligé de lui donner son nom pour la préserver des bavardages; et de son union spirituelle
. mnaîtrait un fils spirituel : le prophète Zarathoustra… Ces épanchemenis ne laissèrent pas d’inquiéter les Overbeck : ils auguraient mal d’une liaison si bizarre < et d’un enthousiasme si prompt.
Frédéric Nietzsche quitta Bâle et rentra en Allemagne : il désirait alors se rapprocher de son pays. Il était, nous lé savons, coutumier de tels désirs absorbants et subits. Un Suisse, rencontré à Messine, lui avait vanté la beauté de Grunewald, près de Berlin : il voulut s’y fixer et l’écrivit à Peter Gast auquel, six semaines auparavant, il indiquait comme résidence
Il alla visiter ce Grunewald, qui lui plut assez; mais il vit par la même occasion Berlin et quelques Berlinois, qui lui déplurent extrêmement. Il s’aperçut que ses derniers livres n’avaient pas été lus, qu’on
| ignorait sa pensée. On savait seulement qu’il 60 Ma de Paul Rée, sans doute son disciple. Il n’aima point Fe cela, partit sans retard et passa quelques semaines à Naumburg où il dicta le manuscrit de son prochain Fe livre, La Gaya Scienza. Aux siens, semble-t-il, à sa mère ? et à sa sœur, il parla discrètement de la nouvelle amie. n - ; Le 27 juillet était la date fixée pour la représentation | du Parsifal. Frédéric Nietzsche alla séjourner dans un | village des forêts Thuringiennes, Tautenburg, peu | distant de Bayreuth où tous ses amis allaient se retrou k ver : les Overbeck, les Seydlitz, Gersdorff, made moiselle de Meysenbug, mademoiselle Lou Salomé, U i Lisbeth Nietzsche sa sœur. Il se sentait comme proscrit. ù es ‘A cet instant, peut-être, un mot du maître eût suffi à le CN : ramener, èt peut-être il attendit, il espéra ce mot… Mademoiselle de Meysenbug voulut faire un essai de
- conciliation : devant Richard Wagner elle osa nommer Frédéric Nietzsche, Richard Wagner lui imposa silence et sortit en claquani la porte. & | Frédéric Nietzsche resta donc dars ses forêts. Il relut : une dernière fois son manuscrit et l’envoya à l’impres- . sion. Il sentait un peu de honte en publiant ce nouveau 14 recueil d’aphorismes. Ses amis, il le savait, blâmaient. | 4 ces volumes trop nombreux, ces essais trop courts, ces |: esquisses à peine formées. Il les écoutait avec une | un sérieuse et bonne volonté d’être modeste : mais ilne | pouvait se résoudre à croire que ses essais, si courts | | fussent-ils, ses esquisses, si peu formées, ne valussent la peine d’être lues. 4 Il pensait beaucoup aux fêtes de Bayreuth : mais il dissimulait ou n’avouait qu’à demi ses regrets. « Je suis bien content de n’y pouvoir aller, écrit-il à Lou Salomé. . a
5 x Et pourtant si je pouvais être à côté de vous, en bonne humeur de causerie; si je pouvais vous dire à l’oreille ceci, cela, eh bien, je pourrais supporter la musique de _ Parsifal (autrement, je ne saurais). » cette nouvelle. « Vive Cagliostro! » écrit-il à Peter Gast. « Le vieil enchanteur a retrouvé un prodigieux succès; les AE La « jeune russe » le vint rejoindre sitôt les fêtes ter- - : minées. Lisbeth Nietzsche l’accompagnait; les deux jeunes filles s’installèrent ensemble dans l’hôtel où les , attendait Frédéric Nietzsche : alors il entreprit d’initier | son amie. | Elle avait entendu à Bayreuth le mystère chrétien, l’histoire de la douleur humaine traversée comme une épreuve et consolée enfin par la béatitude. Frédéric Nietzsche lui enseigna un mystère plus tragique : la ) douleur est notre vie et notre destin même; n’espérons À pas la traverser; acceptons-la plus entièrement que É 4 les chrétiens ne firent jamais! arrêtons-nous en elle, ; épousons-la ; et méditons, pour exercer notre courage, le Retour Éternel. « Inoubliables sont pour moi ces heures où il me révéla ses pensées, écrit mademoiselle Lou s Salomé. Il me les confiait, comme si elles eussent été un mystère indiciblement pénible à dire : il n’en parlait qu’à voix basse, avec toutes les apparences de la plus profonde horreur. Et véritablement, la vie était pour lui une si vive souffrance qu’il souffrait du Retour Éternel comme d’une certitude atroce. » Mademoiselle Lou
- _ Salomé écoutait ces confessions avec une intelligence et une émotion dont les pages qu’elle écrivit ensuite “ ne permettent pas de douter.
Elle conçut un hymne bref qu’elle dédia à Frédéric Comme l’ami aime l’ami, Mo Ainsi je t’aime, vie surprenante! Que je jubilé ou pleure en toi, ; $ Que tu me donnes souffrance ou joie, ; Je t’aime avec ton bonheur et ta peine : [y 7 Et si tu dois m’anéantir, ; Comme l’ami qui s’arrache aux bras de l’ami. RE Je l’étreins avec toute ma force : Si tu n’as plus aucun bonheur pour moi * Soit! Il me reste — ta souffrance. Nietzsche, ravi par l’offrande, voulut composer su ces vers un dithyrambe douloureux. Depuis huit années | il s’était interdit l’invention musicale qui l’énervait et l’épuisait. Le trop émouvant travail lui causa de grandes peines : névralgies, crises de doute, de sécheresse et de satiété. IL dut s’aliter quelques jours. De sa chambre même, il adressait à Lou Salomé de courts billets : « Au lit. Terrible accès. Je méprise la vie. » Mademoiselle Salomé nous donne ce récit. Mademoiselle Nietzsche raconte très différemment les choses. à Lou Salomé, dit-elle, ne fut jamais l’amie sincère de son frère : elle était curieuse de l’entendre, mais sa passion, son enthousiasme n’étaient que feintes et elle était souvent fatiguée par son agitation terrible. — Il est’ difficile de décider entre ces deux femmes. Nous inclinons à croire que mademoiselle Nietzsche était jalouse de cette initiation qu’elle n’avait pas reçue et qu’il faut l’écouter prudemment. Pourtant une lettre de Nietzsche Ù à Peter Gast donne à penser qu’il y a quelque vérité dans ses affirmations. ;
à Lou reste encore une semaine avec moi, écrit-il, le 20 août, de Tautenburg ;
É elle est la plus intelligente de toutes les femmes. Tous les cinq jours une petite scène tragique s’élève entre nous. Tout ce que je vous ai écrit sur elle est absurde, et non moins absurde, sans doute, ce que je vous
Cette phrase un peu méfiante et réticente n’indique pas un cœur moins épris. Lou Salomé quitta Tauten- ÿ burg; Frédéric Nietzsche continua de lui écrire des lettres dont plusieurs nous sont connues. Il lui confie ses travaux, ses projets : il veut aller à Paris ou à Vienne étudier les sciences physiques pour approfondir la théorie du Retour Éternel : il ne lui suffit pas qu’elle soit saisissante et belle, il désire qu’elle soit vraie. —
_ Tel nous le vimes et le verrons toujours, gêné par son esprit critique quand il suit une inspiration lyrique;
_ gêné par son génie lyrique, quand il suit ses analyses critiques. — Il lui raconte l’heureux succès de l’Hymne à la vie que lui ont inspiré ses vers et qu’i soumet aux jugements d’amis musiciens. Un chef d’orchestre lui laisse espérer une audition : prompt à l’espoir, il communique la nouvelle. « Par cette petite voie, écrit:l, nous pourrons arriver ensemble à la postérité — toute autre voie restant ouverte. » Le 16 septembre, il écrit $ de Leipzig à Peter Gast : « Dernières nouvelles : le 2 octobre Lou vient ici; deux mois après nous partons
— pour Paris; et nous y resterons, peut-être des années. Tels sont mes projets. »
Deux mois après l’amitié est rompue. Qu’est-il arrivé? Nous le savons mal. Lou Salomé vint retrouver ;
Nietzsche à Leipzig, comme elle l’avait promis; ma is OU Paul Rée l’accompagnait. L’ancien ami, semble-t-il, SES
4 commençait à s’inquiéter de l’ascendant que le nouvel sa ami avait acquis sur la jeune fille. Il l’aimait d’amour 1
et le sentait enfin. Entre ces deux hommes épris d’elle | quelle fut l’attitude de Lou Salomé? Peut-être elle dità ; Nietzsche : « Si vous le voulez, je serai votre femme— Ÿ votre disciple et compagne spirituelle, je m’y refuse. #, + te Peut-être elle se divertit et joua un jeu cruel. HAL 5 Frédéric Nietzsche devint triste et soupçonneux. ” Certain jour, croit-il, ses compagnons causant à voix ta À basse ont ri de lui. Un racontar lui parvient et l’agite ñ A “ è puérile histoire qu’il faut pourtant conter. Rée, Nietzsche Ne n #
et Lou Salomé s’étaient fait photographier ensemble.
Lou Salomé et Rée ayaient dit à Nietzsche : « Montez de dans cette charrette d’enfant; nous tiendrons les bran- ASE cards; ce sera un symbole de notre union… » Nietzsche Ÿ avait répondu : « Je m’y refuse; mademoiselle Lou sera 4 dans la charrette; nous tiendrons les brancards, Paul
Rée et moi… » Ainsi fit-on. Et mademoiselle Lou (c’est
ce qu’on racontait) expédia la photographie à de nom breux amis, l’offrant comme un symbole de sa supré …
Frédéric Nietzsche, voulant une situation claire, ‘1 s’éleva contre son ami et réclama la jeune fille pourlui
seul. Dans une lettre dont nous possédons un brouillon, ” 14
il la mit en garde contre Paul Rée. « C’est un esprit merveilleux, lui dit-il, mais faible et sans but. Son édu=. cation en est cause : tout homme doit avoir été élevé …
. pour être, en quelque manière, un soldat. Et la femme, ue Ki
en quelque manière, la femme d’un soldat. » AE Nietzsche n’avait ni l’expérience ni la résolution néces- PE
_ saires pour trancher une situation infiniment pénible.
d Sa sœur, qui voyait son désarroi et détestait mademoi-
._ selle Salomé, intervint d’une façon brutale : sans y
…_ être autorisée, semble-t-il, elle lui adressa une lettre
qui détermina la rupture. Mademoiselle Salomé se
fâcha. Nous connaissons le brouillon de la dernière
À lettre que lui écrivit Frédéric Nietzsche; il éclaire peu ces difficultés.
Mais, Lou, quelles lettres sont les vôtres! Les petites pensionnaires irritées écrivent ainsi. Qu’ai-je à faire avec ces misères! Comprenez-moi : je veux que vous vous éleviez devant moi; je ne veux pas que vous vous diminuiez encore.
Je ne vous reproche que ceci : vous auriez dû plus tôt vous rendre compte de ce que j’attendais de vous. Je vous
| ai donné à Lucerne mon écrit sur Schopenhauer — je vous ai dit que mes vues essentielles étaient là, et que je croyais qu’elles seraient aussi les vôtres. Alors vous auriez dû lire et dire, non (en telles matières je hais toute superficialité),
À vous m’auriez beaucoup épargné! Votre poésie, « Douleur », (1) écrite par vous, est une profonde contre-vérité.
ÿ Je crois que personne ne pense plus de bien de vous que
ÿ je ne fais, ni plus de mal. Ne vous défendez pas : je vous ai déjà défendue, devant moi et devant les autres, mieux que vous ne pourriez faire. Des créatures de votre sorte ne sont supportables aux autres que lorsqu’elles ont un but
Que vous êtes pauvre en vénération, en reconnaissance, en piété, en courtoisie, en admiration, en délicatesse — je ne parle pas de choses plus hautes. Que répondriez-vous, si je vous disais : Etes-vous brave? Etes-vous incapable de
Ne seniez-vous donc point que lorsqu’un homme tel que
(1) Cette poésie n’est pas celle que nous avons citée; mais linspiration est pareille.
moi s’approche de vous, il a besoin de panne 14 00 : traindre ?.… Vous avez eu affaire à l’un des hommes les plus 4 longanimes, les plus bienfaisants qui soient : mais contre | les petits égoïsmes et les petites faiblesses, mon argument, sachez-le bien, c’est le dégoût. Personne n’est si vite quemoi HS vaincu par le dégoût. N
Je ne me suis encore illusionné sur qui que ce soit : J’ai ñ vu en vous cet égoïsme sacré qui nous force à servir ce qu’il ER à y a de plus haut en nous. Je ne sais quel maléfice aidant, ÿ vous l’avez échangé contre son contraire, l’égoïsme du chat, pe qui ne veut que la vie… Te
Adieu, chère Lou, je ne vous reverrai plus. Gardez votre d’A
- âme de semblables actions et réussissez mieux avec d’autres #4 cequi avec moi ne se peut réparer. 2H
Je n’ai pas lu votre lettre jusqu’au bout, mais j’en ai ës
Son départ est prompt comme une fuite. Il passe et s’arrête à Bâle, chez ses amis Overbeck qui écoutent sa plainte. Il est désabusé de son dernier rêve; tous l’ont trahi : ses amis, faibles et perfides; sa sœur, qui a grossièrement agi. De quelle trahison se plaint-il, et de quel acte? Il n’en dit rien et continue sa plainte amère. Les Overbeck voudraient le retenir quelques jours auprès d’eux : il leur échappe, il veut travailler et surmonter seul la tristesse d’avoir été trompé, l’humiliation de s’être trompé. Il les quitte. « Aujourd’hui,
leur dit-il, j’entre dans une entière solitude. » Il part et s’arrête d’abord à Gênes. « Froid, malade. Je souffre », écrit-il brièvement à Peter Gast. Il quitte cette ville où l’importunent peut-être les souvenirs d’un temps plus heureux, et s’éloigne en suivant la côte. Au temps dont nous parlons, Nervi, Santa Margherita, Rapallo, Zoagli, étaient des sites inconnus des tou1 ristes, de pauvres bourgs, habités par des pêcheurs qui | chaque soir retiraient leurs barques au fond des anses et raccommodaient en chantant leurs filets. Frédéric
Nietzsche découvrit ces endroits magnifiques et choisit, | 2 ” : pour y humilier sa misère, le plus magnifique, Rapallo. — Il raconte, dans une page fort simple, les circonstances de son séjour : | J’ai passé mon hiver 1882-1883 dans la gracieuse baie de L ; Rapallo; qui échancre la Riviera, non loin de Gênes, entre a le promontoire de Portofino et Chiavari. Ma santé n’était î pas des meilleures; l’hiver était froid, pluvieux; une petite A auberge, située au bord même de la mer, si près d’elle qu’à marée haute on ne pouvait dormir, m’offrait un abri à tous pe points de vue très peu satisfaisant. Malgré cela — et c’est AE un exemple de ma maxime que ce qui est décisif vient NN « malgré » — c’est durant cet hiver et dans cet inconfort Re, que mon Zarathoustra s’anima. Le matin, je grimpais vers 1 le sud sur la magnifique route montante; vers Zoagli, parmi $ les pins et dominant la mer immense; l’après-midi (dans ; . la mesure où le permettait ma santé) j’allais, contournant : la baie de Santa Margherita, jusqu’à Portofino. Sur ces deux routes m’est venue toute la première partie du Zarathoustra (fiel mir ein): plus encore, Zarathoustra lui-même, LÉ comme type ; plus exactement il est tombé sur moi. : En dix semaines, il conçoit, il termine son poème. Cest une œuvre nouvelle et, si l’on prétend suivre la | genèse des pensées, surprenante. Sans doute, il méditait une œuvre lyrique, un livre sacré. Mais la doctrine né essentielle de cette œuvre devait être donnée par l’idée , du Retour Éternel. Or, dans la première partie du #1 4 Zarathoustra, l’idée du Retour Éternel ne paraît pas. Nietzsche suit une idée différente et contraire, l’idée du Surhomme, symbole d’un progrès réel qui modifie les È choses, promesse d’une évasion possible hors du hasard i Zarathoustra annonce le Surhomme : c’est le prophète F
à d’une bonne nouvelle. Il a découvert dans sa solitude
3 ‘ une promesse de bonheur : il apporte cette promesse;
: sa force est douce et bienfaisante; il prédit un grand avenir en récompense d’un grand travail. Frédérie Nietzsche, en d’autres temps, lui fera tenir des langages plus âpres. Qu’on lise cette première partie, et se garde: de la confondre avec celles qui viendront ensuite : on sentira la sainteté, la fréquente suavité de l’accent. k
b D’où vient l’abandon du Retour Éternel? Nietzsche n’écrit pas un mot qui éclaircisse ce mystère. Mademoi-
_ selle Lou Salomé nous apprend qu’à Leipzig, durant | ses courtes études, il avait compris l’impossibilité de
fonder en raison son hypothèse. Mais cela n’en diminuait pas la valeur lyrique dont il saura, un an plus tard, tirer parti; et cela ne saurait expliquer, en tous
cas, l’apparition d’une idée contraire. Que penser? Peut- être son stoïcisme fut vaincu par la trahison de ses deux amis. « Malgré tout — écrit-il le 3 décembre à Paul Gast, — je ne voudrais pas revivre ces derniérs mois. » Nous savons qu’il ne cessait d’éprouver en luimême l’efficacité de ses pensées. Incapable de supporter le cruel symbole, il ne crut pouvoir sans mentir le proposer aux hommes et inventa un symbole nouveau, Y Uebermensch, le « Surhomme ».—« Je ne veux pas le recommencement, écrit-il en ses notes. (Ich will das Leben nicht wieder). Comment ai-je pu supporter cela ? En créant, en fixant ma vue sur le Surhomme, qui dit oui à la vie. J’ai essayé de dire oui moi-méme — hélas! » Au cri de sa jeunesse : ist Veredlung môglich ? 3 L’ennoblissement est-il possible ? Frédéric Nietzsche veut répondre et répondre oui. Il veut croire, il réussit à croire au Surhomme ; il peut saisir cette espérance. Elle con39
vient au dessein de son œuvre. Que se proposetil? Parmi tant de velléités qui la pressent, celle-ci est Richard Wagner a voulu montrer l’humanité tirée de sa langueur par le mystère eucharistique, le sang trouble des hommes rénové par le sang toujours versé du Christ. Frédéric Nietzsche veut montrer l’humanité tirée de sa langueur par la glorification de sa propre essence, par les vertus d’une élite volontaire qui purifie et rénove son sang. — Est-ce là tout son désir? Certes non. « Ainsi parla Zarathoustra » est plus qu’une réponse au Parsifal. Les pensées de Nietzsche ont des origines toujours graves et lointaines. Quelle est sa volonté dernière ? Il veut orienter, diriger l’activité des hommes; il veut créer des mœurs, assigner aux humbles leurs tâches, aux forts leurs devoirs et leurs commandements. Enfant, adolescent, jeune homme, il eut cette aspiration : à trente-huit ans, à cet instant de crise et de décision, il la retrouve et veut agir. Le Retour Éternel ne le satisfait plus; l’idée du Surhomme le cap - tive au contraire : c’est un principe d’action.
Quel est le sens de cette idée ? Est-ce une réalité, ou un symbole ? Une espérance illusoire, ou véritable ? C’est impossible à dire. L’esprit de Nietzsche est rapide et toujours oscillant. La véhémence de l’inspiration qui le porte ne lui laisse ni le loisir ni la force de définir. II | réussit mal à comprendre les idées qui l’agitent et lui-même les interprète en divers sens. Parfois, le Surhomme lui paraît une réalité fort sérieuse. Mais le plus souvent, semble-t-il, il néglige ou dédaigne toute A croyance littérale et son idée n’est plus qu’une fantaisie ;
. lyrique dont il joue pour animer la basse humanité.
He of C’est une illusion, une illusion utile et bienfaisante,
_ dirait-il, s’il était encore wagnérien ou s’il osait
| reprendre le vocabulaire de sa trentième année. Il
| aimait à répéter alors la maxime de Schiller : Ose réver
à et mentir. Le Surhomme est surtout, croyons-nous, le
rêve et le mensonge d’un poète lyrique.
] , Ce fut un pénible labeur : Frédéric Nietzsche, mal disposé à concevoir une espérance, avait de fréquentes révoltes contre la tâche qu’il s’imposait. Chaque matin, au sortir d’un sommeil que le chloral rendait doux, il retrouvait la vie avec une amertume affreuse. Vaincu par la tristesse et la rancune, il écrivait des pages qu’il devait ensuite relire attentivement, corriger ou biffer. Il redoutait ces mauvaises heures où la colère, le saisissant comme un vertige, obscurcissait en lui ses meilleures pensées. Alors il évoquaitsonhéros, Zarathoustra, toujours noble, toujours serein et cherchait auprès de lui quelque encouragement. Maint passage de son poème est l’expression de cette angoisse. Zarathoustra lui
Oui, je connais ton danger. Mais par mon amour et mon espoir je te conjure : ne rejette pas ton amour et ton espoir !
L’homme noble est toujours en danger de devenir un insolent, un railleur et un destructeur.
Hélas! J’ai connu des hommes nobles qui perdirent leur plus haut espoir. Et dès lors ils calomnièrent tous les plus
.… Par mon amour et mon espoir je t’en conjure : ne rejette pas le héros qui est dans ton âme! Crois à la sainteté de ton plus haut espoir !
: Le combat est toujours sensible; mais Frédéric : Nietzsche réussit néanmoins à faire avancer son travail: il achève un poème qui n’est que le début d’un poème
le travail du Larathousira « ANNEE
plus vaste. Zarathoustra, retournant vera! 0e +; 100 gnes, quitte les hommes. Deux fois encore L’AR de
| vers eux avant de dicter les tables de ses lois. Maisce qu’il dit suffit à laisser entrevoir les formes essentielles
_ d’une humanité obéissante à ses élites : trois castes la partagent; au plus bas, la caste populaire, laissée à ses humbles croyances ; au-dessus d’elle, la caste des chefs,
_ organisateurs et guerriers ; au-dessus des chefs mêmes, HA la caste sacrée, les poètes qui créent les illusions et dic- DA tent les valeurs. — Souvenons-nous de l’écrit de Richard Au
Wagner sur l’art, la religion et la politique admiré par Frédéric Nietzsche en 1869 : une hiérarchie semblable y : | était proposée. s fl
Dans son ensemble, l’œuvre est sereine. C’est la plus Hs) belle victoire de Frédéric Nietzsche : il a réprimé ses à tristesses. Il exalte la force, non la brutalité; l’expan- a sion, non l’agression. Aux derniers jours de février 1882, il écrit ces pages terminales qui sont peut-être les plus belles, les plus religieuses qu’ait jamais inspirées la pensée naturaliste : se Mes frères, restez fidèles à la terre, de toute la force de For votre amour! Que votre amour prodigue et votre connaissance aillent dans le sens de la terre. Je vous en prieetvous : Ne laissez pas votre vertu s’envoler loin des choses terrestres et battre des ailes contre des murs éternels! Hélas, ; il y eut toujours tant de vertu égarée! + ï Comme moi, ramenez vers la Terre la vertu qui s’égare— | oui, vers la chair et vers la vie; afin qu’elle donne son sens ; à la terre, un sens humain ! Û Tandis qu’il achevait de composer cet hymne sur la i côte de Gênes, Richard Wagner mourait à Venise. tn
| Nietzsche apprit cette nouvelle avec une émotion grave, 1 et reconnut une sorte d’accord providentiel dans la : * coïncidence des événements. Le poète de Siegfried , était mort; soit! Son heure était venue, et l’humanité ne û serait pas un instant sevrée de lyrisme, puisque Zarathoustra avait déjà parlé. Depuis plus de six ans il n’avait donné signe de vie à Cosima Wagner : il lui écrivit. « Vous m’en approuverez, je suis sûr », écrit-il à mademoiselle de Méysen- Le 14 février, il écrit à l’éditeur Schmeiïtzner : Aujourd’hui, j’ai quelque chose à vous dire : je viens de faire un pas décisif — je veux dire, pour vous-même proiitable. Il s’agit d’un petit ouvrage, cent pages à peine, intitulé : Ainsi parla Zarathoustra, un livre pour tous et pour personne. C’est une poésie ou c’est un cinquième évangile; ou quelque autre chose, qui n’a point de nom; de beaucoup la plus sérieuse, la plus heureuse aussi de mes productions et accessible à tous… . Il écrit à Peter Gast, à mademoiselle de Meysenbug : Cette année, dit-il, point de société. J’irai tout droit de Gênes à Sils! — Ainsi fit Zarathoustra qui laissa la grande ville et retourna vers la montagne. Mais Frédé- ric Nietzsche n’est pas Zarathoustra. Quelques semaines passent. L’éditeur Schmeïtzner est lent : Nietzsche s’im- , patiente et modifie les projets de son été. Il désire entendre une parole humaine. Sa sœur, qui est à Rome $ D auprès de mademoiselle de Meysenbug, le devinant las (1) Lettre inédite, communiquée par M. Romain Rolland.
Let détendu, saisit l’instant pour essayer de le rappro-
cher d’elle. Il ne se défend pas et promet sa venue, | à
Le voici à Rome : sa vieille amie l’introduit aussitôt
dans une société brillante : Lenbach était là, et aussi |
cette comtesse Dünhof, aujourd’hui princesse de Bülow,
femme aimable et grande musicienne. Frédéric Nietzsche
sent avec ennui combien il est différent de ces causeurs
heureux, combien il est d’un autre monde et par eux
méconnu. Comment le considère-t-on ? Il n’est pas aisé
de le concevoir. C’est un curieux, un singulier homme,
._ pense-t-on; fort excentrique. — Un grand esprit ? Personne ne hasarde ce jugement hardi. Et Frédéric Nietzsche, si fier quand il est seul, s’étonne, se trouble et s’humilie. Il semble ne pas avoir la force de mépriser ces gens qui ne l’entendent pas. IL s’inquiète et commence à craindre pour son fils bien-aimé, Zarathoustra.
On parcourra mon livre, écrit-il à Gast; ce sera un sujet de conversation. Cela m’inspire du dégoût. Qui est assez sérieux pour m’entendre ? Si j’avais l’autorité du vieux Wagner, mes affaires seraient en meilleur point. Mais à présent personne ne peut m’éviter d’être livré aux « belletristes ». Au diable! 4 D’autres ennuis l’atteignent: il avait pris Y’habitude du chloral, pendant l’hiver, pour combattre ses insomnies. Il s’en prive et ne retrouve pas sans difficultés un sommeil normal. — L’éditeur Schmeiïtzner imprime sans hâte Ainsi parla Zarathoustra. Pourquoi ce retard? Nietzsche s’informe, on le renseigne : il faut d’abord tirer à cinq cent mille exemplaires un recueil d’hymnes a
| pour les écoles du dimanche. Nietzsche attend quelques j semaines, ne reçoit rien, s’informe encore : autre histoire; le recueil d’hymnes est publié; mais il faut tirer et lancer un fort lot de brochures antisémites. Voici juin: Zarathoustra w’a pas encore paru. Frédéric Nietzsche s’irrite et souffre pour son héros qu’entravent ces deux platitudes, le piétisme et l’antisémitisme. I se décourage d’écrire et laisse ses malles en consigne à la gare avec les livres et les manuscrits qu’il avait apportés: cent quatre kilos de papier. Toutl’excède : dans Rome: le vilain peuple, plèbe de bâtards, de fils de prêtres; les prêtres plus laïds que leurs bâtards; les églises « cavernes aux odeurs fades ». Sa haine du catholicisme est instinctive et vient de loin. Chaque fois qu’il s’en approche, il frémit. Ce n’est pas le philosophe qui juge et réprouve; c’est le fils de pasteur, h demeuré luthérien, qui ne supporte pas l’autre église, pleine d’encens et didoles. Le désir lui vient de quitter cette ville: on lui vante la beauté d’Aquila. Frédéric de Hohenstaufen, l’empereur des Arabes et des Juifs, l’ennemi des papes, y résida; Frédéric Nietzsche voudrait y résider aussi. — Pourtant la chambre qu’il occupe est belle et bien située, piazza Barberini, au plus haut d’une maison. On : peut y oublier la ville : le ruissellement des fontaines couvre la rumeur humaine et sa tristesse. — C’est là qu’un soir il improvisera la plus poignante expression de son désespoir et de sa solitude : r Je suis lumière; hélas! si j’étais nuit! mais ceci est ma solitude d’être entouré de lumière. Hélas, que ne suis-je ombre et ténèbres! Comme je boirais aux mamelles de la lumière!
.… Mais je vis dans ma propre lumière, je bois les flammes Ru. qui s’échappent de moi! + LR ORNE AN
Ainsi parla Zarathoustra, un livre pour tous et pour <. personne, parut enfin, aux premiers jours de juin. ARE FT
« Je suis fort en mouvement », écrit Nieztsche. « Je suis en agréable société, mais sitôt seul je me sens ému comme je ne l’ai jamais été. » Il connaît bientôt le destin de son livre. Ses amis lui en parlent peu; les 40 journaux, revues, n’en parlent pas; personne ne s’inté- : resse à ce Zarathoustra, prophète étrange qui sur un ton AE biblique enseigne l’incroyance. « Comme c’est äpre! » L va disent Lisbeth Nietzsche et mademoiselle de Meysenbug.. | Ces deux femmes, chrétiennes de cœur, sont froissées. 4 « Et moi, écrit Nietzsche à Gast, moi qui trouve mon
La chaleur dispersa cette société romaine. Frédéric | Nietzsche ne sut où aller. Il avait espéré des jours si différents! Il avait été persuadé qu’il émouvrait l’Europe © lettrée ; qu’il s’attirerait enfin des lecteurs, ou (plus exac- ù
tement peut-être), qu’il attirerait, non vers lui si faible, A mais vers Zarathoustra si fort, des disciples et presque + | des fidèles. « Pour cet été, écrivait-il en mai à Peter Gast, j’ai un projet: choisir, dans quelque forêt, A quelque château jadis aménagé par des bénédictins : pour leurs méditations, et le remplir de compagnons, + d’hommes choisis. [1 faut que je me mette en quête | de nouveaux amis. » — Vers le 20 juin, atterré par la perte de ses espoirs, il monta vers sa retraite préférée, ARE, l’Engadine. ci
_ Lisbeth Nietzsche, qui retournait en Allemagne, l’ac-
, compagne. Jamais elle ne le vit plus brillant ni plus À gai, dit-elle, que durant ces quelques heures de voyage. Il improvisait des épigrammes, des bouts-rimés dont sa sœur lui proposait les termes; il riait comme un enfant, et, craignant les fâcheux qui eussent troublé sa joie, il appelait et soudoyait, à chaque station, le con- . ducteur du train.
Frédéric Nietzsche n’avait pas revu l’Engadine depuis cet été de 1881 où il avait conçu le Retour Éternel et les paroles de Zarathoustra. Saisi par les souvenirs, par la soudaine solitude, emporté par un prodigieux mouvement d’inspiration, il écrivit en dix jours la deuxième partie de son œuvre.
Elle est amère. Frédéric Nietzsche ne sait plus répri-
| mer les rancunes dont il avait senti l’autre hiver la me-
. nace; il ne sait plus unir la force à la douceur. « Je ne
suis pas un chasseur de mouches », disait jadis Zara-
thoustra ; et dédaignait ses adversaires. Il parlait en
bienfaiteur : on ne l’avait pas écouté. Nietzsche lui prête
un autre langage : « Zarathoustra justicier, écrit-il en
ses courtes notes, — une manifestation de la justice
sous sa forme la plus grandiose; de la justice qui façonne, qui édifie et qui par suite doit anéantir. »
Zarathoustra justicier n’a qu’insultes et lamentations aux lèvres. Il chante ce chant nocturne que Nietzsche, à Rome, un soir, avait improvisé pour lui seul.
Je suis lumière, hélas ! si j’étais nuit! Mais ceci est ma solitude d’être entouré de lumière. A
Ce n’est plus ce héros que Frédéric Nietzsche avait créé si supérieur à toute humanité : c’est un
le travail du Zarathoustra homme désespéré, c’est Nietzsche enfin, trop faible pour exprimer autre chose que son irritation et ses En vérité, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des fragments et des membres d’homme! ; Ceci est pour mon œil la chose la plus épouvantable que | de voir les hommes brisés et dispersés comme s’ils étaient : couchés sur un champ de carnage. Et lorsque mon œil fuit du présent au passé, il trouve toujours la même chose : des fragments, des membres et des hasards épouvantables — mais point d’hommes! Le présent et le passé sur la terre — hélas! mes amis — voilà pour moi les choses les plus insupportables; et je ne } saurais point vivre si je n’étais visionnaire de ce qui doit 5 Visionnaire, volontaire, créateur, avenir lui-même et pont vers l’avenir — hélas ! en quelque sorte aussi un infirme, debout sur ce poni : Zarathoustra est tout cela. Je marche parmi les hommes, fragments de l’avenir : de cet avenir que je contemple dans mes visions. Frédéric Nietzsche diffame les commandements moraux qui ont soutenu l’ancienne humanité : il veut les abolir pour instituer les siens. Les connaîtrons-nous? Je tarde à nous les dire. « Les qualités du Surhomme é deviennent de plus en plus visibles », écrit-il en ses notes. Il voudrait qu’il en soit ainsi; mais peut-il, envahi par le mécontentement et l’amertume, énoncer, définir une forme de vertu, un nouveau bien, un nouveau mal, comme il avait promis”? Il essaye; une humeur äpre et violente l’entraîne, et la vertu qu’il exalte, c’est |
- la force nue, non fardée par les hommes, l’ardeur sauvage que les morales ont constamment voulu atténuer,
nuancer ou vaincre. Voici l’une des premières expressions de son paradoxe fameux : : Je stis bienheureux de voir les miracles ‘que fait éclore l’ardent soleil, dit Zarathoustra ;
Ce sont des tigres, des à palmiers, des serpents à sonnettes.. En vérité, il y a un avenir même pour le mal et le midi le plus ardent n’est pas encore découvert pour l’homme… Un jour viendront au monde de plus grands dragons… Votre àme est si loin de ce qui est grand que le Surhomme vous serait épouvantable
. dans sa bonté!
_ Ily a de l”emphase en cette page. Les mots sont plus bruyants que forts : peut-être Nietzsche dissimule ainsi quelque gêne de sa pensée; il r’insiste pas sur cet évangile du mal.
Zarathoustra doit achever d’abord sa besogne de justicier, d’anéantisseur des faibles. Il doit frapper : avec quelle arme? Nietzsche reprend ici l’idée du Retour Éternel qu’il avait écartée de sa première partie. ll en modifie le sens et l’application : ce n’est plus un exercice de vie spirituelle, un procédé d’édification intérieure; c’est un marteau, dit-il; un instrument de terrorisme moral, un symbole qui disperse les rêves.
Zarathoustra assemble ses disciples et veut leur. communiquer la doctrine : mais sa voix défaille, il se tait. Soudain ému de pitié, le prophète lui-même souffre en évoquant l’idée épouvantable; il hésite à l’instant de détruire ces illusions d’avenir meilleur, ces attentes de vie future, de béatitudes spirituelles dont les nuées
cachent aux hommes la misère de leur état. Il se trouble. Un bossu, qui le devine, l’interpelle en ricanant : « Pourde *
le travail du Zarathoustra ÈS quoi Zarathoustra parle-t-il autrement avec ses dd NAN ciples qu’avec lui-même? » — Zarathoustra sent sa faute et cherche une nouvelle solitude. — La deuxième partie est ainsi terminée. IAE Le 24 juin de cette année 1883, Nietzsche s’était installé à Sils; avant le 10 juillet il écrit à sa sœur : l , Prière, prière instante, vois Schmeitzner, obtiens de lui, ; oralement ou par écrit, comme tu croiras le mieux, qu’il ; donne à l’impression la deuxième partie du Zarathoustra, cie aussitôt le manuscrit livré. Cette deuxième partie, aujourd’hui, existe : la véhémence d’une telle création, tâche de # l’imaginer, tu ne pourras guère te l’exagérer. Là est le danger. Au nom du ciel, arrange les chosesavecSchmeïtzner; 14 je suis moi-même trop irritable. NP Schmeïtzner s’engage et tient parole : en août les épreuves arrivent. Nietzsche, sans force pour cette besogne, laisse à Peter Gast et à sa sœur le soin deles | corriger. Les choses terribles qu’il a dites, celles’ plus “4 terribles encore qui lui restent à dire, le brisent. D’autres ennuis s’ajoutent aux tristesses de sa pensée. Gp Quelque démarche maladroïte de sa sœur a ranimé les. D dissentiments de l’été précédent. Au printemps, en se LA rapprochant d’elle, il lui avait dit, la sachant querel- A leuse : Promets-moi de ne jamais revenir sur les histoires HA de Lou Salomé et de Paul Rée. Pendant trois mois #4 elle s’était contenue; puis elle se dédit et parla. Que dit- ë V4 elle? Nous ne savons; nous sommes repris ici par les nn obscurités de cette obscure histoire. « Lisbeth, écrit-il à madame Overbeck, veut absolument se venger sur la ss
he _ jeune russe. » Sans doute elle lui rapporta quelque
à fait, quelque propos qu’il ignorait. Une irritation mala-
__ dive le saisit, une fureur contre cette inintelligente et
| basse humanité dont il est captif. Il écrit à Paul Rée, et voici cette lettre, dont un brouillon a été retrouvé
._ (fut-elle expédiée telle que nous la lisons? il est probable) : Trop tard, presque un an trop tard, j’apprends quelle ;
k part vous avez prise à ce qui s’est passé, l’autre été : et mon âme n’a jamais été si comblée de dégoût qu’elle ne l’est présentement, à la pensée qu’un individu de votre sorte, insidieux, menteur et fourbe, a pu se dire, pendant des années, mon ami. C’est un crime à mon sens, et non seule-
ment contre moi, mais tout d’abord et surtout contre
re lFamitié, contre ce mot très creux, d’amitié.
à Fi, monsieur! Donc, c’est vous, le calomniateur de mon | caractère; et mademoiselle Salomé n’a été que le porte-
\ parole, le très malpropre porte-parole, des jugements que
3 vous portiez sur moi? Donc, c’est vous, qui, moi absent, cela va de soi, parliez de moi comme d’un vulgaire et bas
- _ égoïste, toujours prêt à piller les autres ? Done, c’est vous
_ qui m’avez accusé d’avoir, auprès de mademoiselle Salomé,
k poursuivi les plus sales desseins sous un masque d’idéalité ? Done, c’est vous qui avez osé dire de moi, que j’étais fou et
ne savais ce que je voulais? Maintenant, assurément, je comprends mieux toute cette affaire qui m’a rendu étran-
gers les hommes les plus vénérables et que j’estimais les plus proches de moi… Et je vous ai cru mon ami; et rien, { peut-être, depuis sept ans, n’a contrarié mon succès davantage que la peine que je me suis donnée pour vous défendre.
Il paraît done que je ne suis pas fort avancé dans l’art de connaître les hommes. Cela vous fournit sans doute une matière à moqueries. Que vous avez dù me tourner en
_ dérision! Bravo! Les hommes de votre sorte, plutôt que de
- les comprendre, je préfère qu’ils se moquent de moi.
f . J’aurais grand plaisir à vous donner une leçon de morale pratique avec une paire de pistolets : je réussirais ?
_ le travail du Zaraihoustra APR 4 peut-être, dans le cas le plus favorable, à interrompre une fe A, fois pour toutes vos travaux sur la morale — : il y faut des mains propres, monsieur le docteur Paul Rée, et non des doigts souillés! Va
Cette letire ne peut suffire à condamner Paul Rée. Frédéric Nietzsche l’écrivit dans un mouvement de |
| colère, d’après des renseignements donnés par sa sœur,
souvent plus passionnée que véridique : c’est un pré- cieux témoignage sur son impression; sur les données mal connues de la cause, c’est un témoignage médiocre. … Quelle fut la conduite de Paul Rée? Quels furent ses 7 torts, son droit? En avril 1883, six mois après les difficultés de Leipzig, il avait écrit à Nietzsche pour lui offrir - la dédicace d’un ouvrage sur les origines de la conscience morale, ouvrage tout inspiré des idées nietzschéennes : Nietzsche avait refusé cet hommage public : « Je ne veux plus, écrivait-il à Gast, qu’on me confonde avec | personne. » — Une lettre écrite par Georges Brandès, en 1888, nous montre Paul Rée vivant à Berlin avec E mademoiselle Salomé « fraternellement, à ce qu’ils disent tous deux ». Il n’est pas douteux qu’il aïida mademoiselle Salomé, vers 1893, à écrire son livre sur Frédéric Nietzsche : un très intelligent et très noble livre. — Nous inclinons à croire qu’il y eut entre ces : deux hommes seulement un malheur : le commus amour qu’une même femme leur inspira.
Frédéric Nietzsche écrit de longues lettres fébriles : il se plaint d’être seul, à quarante ans passés, sans nom et sans amis, trahi par ses amis. Franz Overbeck, inquiet, monte à Sils pour le distraire un peu de cette solitude où il se blesse et se consume. Sa sœur, prudente personne et bourgeoise par ses goûts, lui donne
des conseils en réponse à ses plaintes : « Tu es seul, lui dit-elle; sans doute : n’as-tu pas cherché la solitude? Prends du service en quelque université; quand tu auras un titre et des élèves, on te connaîtra, on cessera d’ignorer tes livres. » Nietzsche l’écoute avec humeur, mais il l’écoute enfin et s’adresse au recteur de l’université de Leipzig qui sans retard lui déconseille toute démarche, aucune université allemande ne pouvant accepter parmi ses maîtres un athée, un antichrétien | déclaré. « Cette réponse m’a rendu courage! » écrit Nietzsche à Peter Gast; à sa sœur il envoie une lettre rude et dont elle sent les pointes. Il est nécessaire que je sois méconnu, lui dit-il; mieux encore, je dois aller au-devant de la calomnie et du mépris. Mes « proches » seront les premiers contre moi : l’été dernier j’ai compris cela et j’avais magnifiquement conscience que j’étais enfin sur mon chemin. Quand il m’arrive de penser : « je ne peux plus endurer la solitude », alors j’éprouve une indicible humiliation devant moi-même — je me sens en révolte contre ce qu’il y a de plus haut en moi… En septembre, il se dirigea vers Naumburg où il avait dessein de séjourner quelques semaines. Sa mère, î sa sœur, lui inspiraient un sentiment mêlé que l’analyse | saisit malaisément. Il aimait les siens parce qu’ils étaient siens, et parce qu’il était tendre, fidèle, infiniment sensible aux souvenirs. Mais chacune de ses idées, chacun de ses désirs l’éloignait d’eux et son esprit les ._. méprisait. Pourtant la vieille maison de Naumburg était le seul endroit au monde où subsistait pour lui, à con- | dition d’y rester peu, quelque douceur de vie.
Il trouva la mère et la fille en dispute. Lisbeth aimait FR un certain Fôrster, agitateur, idéologue germaniste et. ds fé antisémite qui organisait une entreprise de colonisa- 21 tion au Paraguay; elle voulait le suivre, et la mère désespérée voulait la retenir. Elle accueillit son fils comme un sauveur et lui raconta les projets insensés | que formait Lisbeth. Frédéric Nietzsche fut bouleversé: il connaissait l’homme et ses idées; il méprisait les passions lourdes et basses que suscitait sa propagande: et il le soupçonnait d’avoir tenu des propos malsonnants sur son œuvre. Que sa sœur, sa compagne re d’enfance, suivit Fôrster, c’était plus qu’il ne pouvait j accepter. Il appela sa sœur, lui parla violemment : : Lisbeth répondit sans faiblesse. C’était une fille médiocrement fine et délicate, mais énergique. Frédéric Nietzsche, si fin, si délicat, mais au fond de l’âme si. faible, estimait en elle cette qualité qui lui manquait. Il eut beau sermonner, gronder, il n’obtint rien. 1 L’automne s’avançait et Naumburg se couvrait de brumes : il partit, l’âme diminuée par les disputes, et | descendit vers Gênes. 6 Cela va mal pour moi, fort mal, 1 écrivit-il en octobre à
- mademoiselle de Meysenbug; mon voyage en Allemagne j en est cause. Je ne puis vivre qu’au bord de là mer. Tout k autre climat me déprime, m’abîme les nerfs, les yeux, me fait tomber en mélancolie, en humeur noire — ivraie affreuse; j’ai dù la combattre en ma vie plus que les hydres ci
| etautres monstres célèbres. Dans le petit ennui se cache le _ - plus dangereux ennemi, la grande infortune grandit… ; Vers la mi-novembre, Frédéric Nietzsche quitte | ‘Gênes et, longeant la côte occidentale, se met en quête
- d’un gîte pour l’hiver. IL dépasse San Remo, Menton, Monaco, et s’arrête à Nice qui l’enchante. Il y trouve cet air vif et cette plénitude de lumière, ce nombre de jours purs dont il a besoin. « Lumière, lumière, lumière, écrit-il, me voici remis en équilibre! » La cité cosmopolite lui déplaît, et au commencement de son séjour il loue une chambre dans une maison _ de la vieille ville italienne, non point Nice, mais Nizza comme les Allemands l’écrivent toujours. Il a pour _ voisins de petites gens, ouvriers maçons, employés qui parlent tous l’italien. C’est en des conditions semblables qu’à Gênes, en 1881, il goûta un certain bonheur. Il chasse les vaines pensées et fait un effort énergique
- pour terminer le Zarathoustra. Mais voici la plus grande de ses infortunes : la difficulté de son travail est extrême, peut-être insurmontable. Terminer le Zarathoustra, qu’est-ce à dire? L’œuvre est immense : ce doit être un poème qui fasse oublier les poèmes de Wagner; un évangile qui fasse ocblier l’Évangile. Frédéric Nietzsche en est-il capable? De 1875 à 1881, six années durant, ila examiné toutes les morales et montré l’illusion qui les fonde; il a défini son idée de l’univers : une anarchie de phénomènes, un perpétuel retour d’une énergie aveugle. : Pourtant il veut être un prophète, énonciateur de vertus et de fins. « Je suis celui qui dicte les valeurs pour
- mille années. » écrit-il dans ces notes où son orgueil éclate. — « Empreindre sa main en des siècles, comme en de la cire molle, — écrire sur la volonté des millé-
; le travail du Zarathoustra naires, comme sur de l’airain, plus dur que de Pairain, plus noble que l’airain, voilà, dira Zarathoustra, la béatitude du créateur. » Vie » re
Quelles lois, quelles tables, Nietzsche voudra-t-il ; dicter ? Quelles valeurs choisira-t-il d’honorer ou dépré- cier ? Et quel est son droit à choisir, à édifier un ordre fe dans lè désordre universel? — C’est le droit du poète, sans doute, dont le génie, créateur d’illusions, impose … à l’imagination des hommes tel amour, telle haïne, tel Ÿ Bien, tel Mal. Frédéric Nietzsche nous répondraäit ainsi : mais il ne laisse pas de connaître la difficultés Aux dernières pages de la deuxième partie de son SIN poème, il l’avoue : « Ceci est mon danger, dit Zarathoustra, que mon regard se précipite vers le sommet, tandis que ma main voudrait s’accrocher et se soutenir — dans le vide! »
Il veut aboutir. Il a senti, cet été même, proche et È pressante, la tragique menace pendante sur sa vie. Ia!
hâte d’achever une œuvre qu’il puisse enfin donner comme l’expression de ses derniers désirs, de sa pensée. Il avait eu l’intention d’achever son poème en trois
; parües : deux sont écrites et presque rien n’est dit. Le
drame n’est pas ébauché. Il faut montrer Zarathoustra F aux prises avec les hommes, annonçant le Retour ne Éternel, humiliant les faibles, fortifiant les forts, détuis sant l’ancienne humanité, Zarathoustra législateur ss dictant ses tables, mourant enfin de pitié et de joie en contemplant son œuvre. Suivons ses notes : RU CE À
Zerathoustra atieint dans un même instant la plus - ms extrême détresse et son plus grand bonheur. Au plus ut terrible instant du contraste, il est brisé. “A
La plus tragique histoire avec un dénouement divin. : ce ;
1 Zarathoustra devient graduellement plus grand. Sa doc- . . trine se développe à mesure qu’il grandit. j
Le « Retour Eternel » luit comme un soleil couchant sur
À la dernière catastrophe. “ Dans la dernière partie, grande synthèse de celui qui crée, qui aime, qui détruit.
Au mois d’août, Nietzsche avait indiqué un dénouement. Ses dispositions intimes étaient alors bien mauvaises et son travail s’en était ressenti. Il reprend cette ébauche et essaye d’en tirer parti.
C’est un drame qu’il ambitionne d’écrire. Il place son
- action dans un cadre antique, dans une cité dévastée par la peste. Les habitants veulent commencer une ère nouvelle. Ils cherchent un législateur, ils appellent Zarathoustra qui descend parmi eux suivi de ses disciples.
— Allez, leur dit-il, annoncez le Retour Éternel… Les disciples ont peur et l’avouent :
— Nous pouvons supporter la doctrine, disent-ils; mais cette multitude le pourra-t-elle?
— Nous devons faire un essai avec la vérité! répond Zarathoustra. Et si la vérité doit détruire l’humanité — eh bien, soit!
Les disciples hésitent encore.
— Je vous ai mis en main le marteau qui doit frapper
_ les hommes, leur dit-il; frappez!
Mais ils craignent le peuple et abandonnent leur maître. Alors Zarathoustra parle seul. La foule l’inter-
rompt, l’insulte.
Un homme en l’entendant, se tue; un autre devient fou. Un divin orgueil de poète l’anime : tout doit être mis en
lumière. Et à l’instant où il annonce ensemble le Retour | LA
Tous le renient. « Il faut, dit-on, étouffer cette doctrine et. #3
« IL n’est plus âme au monde qui m’aime, murmure-t-il; comment pourrais-je aimer la vie? » GX LR ES
1i meurt de tristesse en découvrant la souffrance qui est son œuvre. j Ke
— Par amour j’ai causé la plus grande douleur : maïntenant je cède à la douleur que j’ai causée.
Ils partent tous, et Zarathoustra, demeuré seul, touche de la maïn son serpent : « Que me conseille ma sagesse? » — Le serpent le pique. L’aigle déchire le serpent, le lion se ù précipite sur laigle. A l’instant où Zarathoustra vit le combat de ces animaux, il mourut. ARR
Cinquième acte : les louanges. 7 4H
La ligue des fidèles qui se sacrifient sur la tombe de Zara thoustra. Ils s’étaient enfuis : maintenant, le voyant mort, ils deviennent les héritiers de son âme et s’élèvent à sa
Cérémonie funèbre : « C’est nous qui l’avons tué. » — Les
« Le grand midi. » Midi et Eternité. :
Frédéric Nietzsche abandonne ce plan qui pourtant : laisse entrevoir de grandes beautés. Lui déplaisait-il de montrer l’humiliation de son héros ? Sans doute : et # nous le verrons chercher un dénouement triomphal. Mais surtout il se heurte à une difficulté de fondque peut-être il ne conçoit pas très nettement : les deux. symboles sur lesquels il fait porter son poème, le Retour Eternel et le Surhomme, sont en désaccord. Le Retour ” Éternel est un exercice spirituel qui a pour fin la sup- Re } pression de toute espérance — une âpre vérité. Le Surhomme est une espérance — une illusion. De Pun À à l’autre, il n’y a nul passage : la contradiction est | à
RAS entire. Si Zarathoustra enseigne le Retour Éternel, il ne pourra pas susciter dans les âmes une croyance pas- | _ sionnée en la surhumanité. Et s’il enseigne le Surhomme, | . ilne pourra pas propager le terrorisme moral du Retour
Éternel. Frédéric Nietzsche lui assigne pourtant ces deux tâches : le désordre et la hâte de ses pensées l’acculent à cette absurdité.
Aperçoit-il clairement le problème? Nous ne savons.
Ces difficultés réelles où il se heurte, il ne les avoue
E jamais. Mais s’il l’aperçoit mal, du moins il sent la gêne | et cherche d’instinct une échappatoire.
Il écrit un deuxième plan, qui ne laisse pas d’être
habile : même décor, même cité accablée par la peste,
Fr consumée par les flammes; même supplique à Zara-
+: thoustra, qui vient parmi ce peuple décimé. — Mais il vient en bienfaiteur et se garde d’annoncer la terrible
doctrine. D’abord il donne ses lois et les fait accepter. Ensuite, seulement ensuite, il annonce le Retour Éternel. Frédéric Nietzsche indique les lois de Zarathoustra : c’est l’une des pages, bien rares, où nous pouvons discerner l’ordre qu’il a rêvé :
a) Le jour divisé à nouveau; exercices physiques pour tous les âges de la vie. La concurrence comme principe.
b} La nouvelle noblesse et son éducation. Unité. Obtenue
par sélection. Pour la fondation de chaque famille, une fête.
‘ c) Les essais. (Avec les méchants, des châtiments.) La charité renouvelée par le souci des générations à venir. — Les méchants respectables en tant que destructeurs, car la destruction est nécessaire. Et aussi comme source de force.
vi Se laisser instruire par les méchants, ne pas leur interdire la concurrence. Utiliser les dégénérés. — Le châtiment est justifié, quand le criminel est utilisé, comme objet d’expé-
le travail du Zarathoustra
rience (pour une alimentation nouvelle). Le châtiment est ainsi consacré… À ÿ
d) Sauver la femme en la laissant femme. (Das Weiberlô-
e) Lesesclaves (ruche). Les petitset leurs vertus. Apprendre à supporter le repos. Multiplication des machines. Transformation des machines en beauté. à
« Pour vous croyance et servitude! »
jf) Les temps de solitude. Division du temps et des jours:
La nourriture. Simplicité. Un trait d’union entre les pauvres et les riches. 3
La solitude de temps en temps nécessaire, pour que l’être se pénètre de soi-même et se concentre.
L’ordonnance des fêtes, fondée sur un système de l’univers: fêtes des relations cosmiques, fête de la terre, fête de l’amitié,
Il explique ses lois, les fait aimer par tous; il répète neuf fois ses prédications, et enfin il annonce le Retour
Enfin Zarathoustra parle au peuple; ses paroles ont un accent de prière.
Les lois ont été données d’abord. Tout est disposé pour la production du Surhomme — grandiose et terrible instant! Zarathoustra révèle la doctrine du Retour Éternel — qui
- peut être supportée ; lui-même, pour la première fois, la
Moment décisif : Zarathoustra interroge toute cette multitude assemblée pour la fête :
— Voulez-vous, dit-il, le recommencement-de tout cela ?
Il meurt de joie.
Zarathoustra mourant tient la terre embrassée. Et quoique personne n’eùt dit mot, ils surent tous que Zarathoustra était mort.
60 ,
C’est un beau dénouement : Nietzsche ne tarde pas à le trouver trop facile et trop beau. Cette aristocratie platonicienne, un peu vite instituée, le laisse en doute. Elle correspond exactement à ses désirs; correspondelle à ses pensées ? Nietzsche, habile à ruiner toutes les morales antérieures, ne se trouve pas en droit d’en proposer si vite une autre. L’acclamation finale l’inquiète aussi. Tous répondent : Oui! Est-ce concevable ? Les sociétés humaines traîneront toujours après elles une « masse imparfaite qu’il faudra contraindre par la force, les croyances ou les lois. Frédéric Nietzsche ne l’ignore | pas. « Je suis un voyant, écrit-il en ses notes; mais ma conscience éclaire inexorablement ma vision, et j’en { suis moi-même le douteur. » Il renonce à ce dernier plan, il renonce à raconter la vie active et la mort de Aucun document ne nous permet d’entrer dans le
secret de sa tristesse. Aucune lettre, aucun mot ne nous en donne l’aveu : retenons ce silence même qui est Paveu de sa détresse et de son humiliation. Ne sontelles pas certaines ? Frédéric Nietzsche avait toujours rêvé d’écrire une œuvre classique, livre d’histoire, système ou poème digne des vieux Heliènes qu’il avait choisis pour ses maîtres. Jamais il n’avait pu donner forme à ce rêve. A la fin de cette année 1883, il venait de faire une tentative presque désespérée: l’abondance, Pimportance de ses notes nous laisse mesurer la grandeur d’un travail qui fut entièrement vain. Il ne peut ni fonder son idéal moral, ni composer son poème tragique; au même instant il manque les deux œuvres
\ et voit s”évanouir son rêve. Qu’est-il ? Un malheureux,
Ê capable de courts efforts, de chants lyriques et de cris.
10.4 Il commençait tristement l’année 1884: le hasard de | quelques belles journées, en janvier, le ranima. Il p improvisa soudain : point de cité, point de peuple, point de lois; c’est un désordre de plaintes, d’appels et de fragments moraux qui semblent être des débris subsistants à la ruine de la plus grande œuvre; c’est la troisième partie du Zarathoustra. Le prophète, comme Frédéric Nietzsche, vit seul et retiré dans la montagne. Il se parle à soi-même. Il s’illusionne, il oublie qu’il est seul; il menace, il exhorte une humanité qui ne l’écoute pas. Il lui prêche le mépris des anciennes vertus, le culte du courage, l’amour de la force et des générations naissantes : mais il ne descend pas vers elle. Sa mission l’épouvante toujours. Il est triste et désire mourir. Alors, la Vie, qui surprend son désir, vient jusqu’à lui et relève son courage :
— O Zarathoustra, dit la déesse, ne claque pas ton ! fouet, c’est insupportable. Tu le sais bien, le bruit assassine les pensées. et voici que me viennent de Si tendres pensées. Écoute-moi : tu ne m’es pas assez fidèle; tu ne m’aimes pas autant que tu le dis, il sen faut : car, je le sais, tu songes à me quitter…
Zarathoustra écoute le reproche, sourit et tarde à
— Cela est vrai, dit-il enfin; mais tu le sais comme
Il se penche vers la déesse et murmure à son oreille.
| Nous devinons la parole secrète : Qu’importe si je meurs, dit-il; rien ne sépare, rien ne rapproche, car chaque instant a son Retour, chaque instant est éternel.
— Quoi, répond la déesse, tu sais cela, Zarathoustra? Mais personne ne sait cela.
_ ensemble la prairie qui ondule dans la fraîcheur du soir; ils pleurent; puis, silencieux, ils écoutent et com : … prennent ensemble les ouze paroles du vieux bourdon k Au “qu sonne minuit dans la montagne. is
NE Que dit minuit profond ? 4 FOR
- Et plus profond que ne pensait le jour. LE À
| Profonde est sa douleur, — 7 ES {
x La joie — plus profonde que laflliction. RUE Fo La douleur dit : Passe et finis ! L To
TA Mais toute joie veut l’éternité — À #4
’ Alors Zarathoustra se lève : il a recouvré la sécurité, al j la douceur et la force. Il prend son bâton de route et FE
_le travail du Zarathoustra \ Nu descend en chantant vers les hommes. Un même verset achève Les sept strophes de son hymne : : 7 \ FA à Jamais encore je n’ai trouvé celle de qui je voudrais ‘ * avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je Car je taime, 6 Eternité ! Au début du poème, Zarathoustra entrait dans la -grande ville, « la vache multicolore » et commençait son apostolat. A la fin de la troisième partie, Zarathoustra descend vers la grande ville pour y recommencer son années de peine, a reculé. — En 1872, il envoyait à mademoiselle de Meysenbug la série interrompue de ses conférences sur l’avenir des universités. « Cela | donne une soif terrible, lui disait-il; et, enfin, rien à boire. » Ces mêmes mots s’appliquent à son poème.
-_ Au mois d’avril 1884, Frédéric Nietzsche publie simuk- je | ra ses deuxième et troisième parties. Il semble 4 heureux alors. (ETRUR Le Fu _ Tout vient en son temps, } ‘14 l’ATDSENENNNSS écrit-il à Gast,le5 mars; E quarante ans et je suis parvenu exactement au pointoüje à LAPS _ me proposais, à vingt ans, d’être parvenu à cet âge. Une di TA belle, une longue, une formidable traversée! SEX (SE Avec toi, OSTSE ÿ : SÉRIE écrit-il à Rohde, En “ Re qui es un homo litteratus, je PAL ne veux pas retenir cet aveu: — j’ai idée qu’avec ce Zara- si _ thoustra, j’ai porté la langue allemande à son point de pera Auei 4 . { . é es SUR de _ fection. Après Luther et Goethe, un troisième pas restaitàa _ faire; — vois, vieux et cher camarade, si la force, la sou- Fee _ plesse et la beauté du son furent jamais si bien liées dans notre langue… Mon style est une danse; je joue avec des |. symétries de toutes sortes, et je me joue de ces symétries 73 _ mêmes jusque dans mon choix des voyelles. “INT CE
_le travail du Zarathoustra Cette joie dure peu: Frédéric Nietzsche ne sait quel ri & nouveau travail entreprendre et son ardeur sans but se convertit en ennui. Rédigera-t-il son système, quelque PEN « Philosophie de l’avenir »? Il y songe; maïs non: las de pensée et d’écriture, il voudrait se reposer au son d’une belle musique. Quelle musique? Hélas! Celle qu’il pour- | rait aimer n’existe pas. L’italienne est molle; lallemande est sermonneuse; nulle n’est à son gré lyrique et vive, grave et fine, rythmée, moqueuse et passionnée. Carmen lui plaît assez: pourtant il préfère à Carmen e les compositions de son disciple Peter Gast. « Votre 2 musique, lui écrit-il, j’ai besoin de votre musique… » le rejoindre. Mais Venise est humide : il n’ose, avant la - mi-avril, quitter Nice. C’est une exigence de malade, chaque année plus pressante : un jour sans lumière lPattrisite; huit jours sans lumière l’accablent. Le 21 avril il arrive à Venise. Peter Gast l’installe | non loin du Rialto : la fenêtre de sa chambre ouvre su : : le grand Canal et il jouit de la chère cité retrouvée. Depuis quatre années il n’y était venu: il éprouve un plaisir d’enfant. Il erre dans ce dédale vénitien qu’animent les surprises du soleil et de l’eau, la grâce d’un peuple discret et gai, les jardins imprévus, les mousses et les fleurs germées entre les pierres. « Cent profondes solitudes, note-t-il, composent ensemble Venise — d’où sa magie. Un symbole pour les hommes : de l’avenir. » Il marche dans les petites rues comme il marchait dans la montagne, quatre ou cinq heures par 5 jour. Tantôt il se mêle à la foule italienne; tantôt il s’isole; et sans cesse il réfléchit aux difficultés de son 5
Il s’interroge : Qu’écrirai-je ? Il avait pensé commenter
_ en une série de brochures quelques versets de son
k poème. Mais personne n’a daigné lire les paroles de Zarathoustra. Ses amis les ont reçues, il attend leurs
lettres et n’en reçoit aucune, triste silence qui l’étonne toujours. Un jeune écrivain, Heinrich von Stein, lui adresse presque seul un mot chaleureux. Il renonce à son dessein, sentant le ridicule de commenter une Bible ignorée du public.
Il quitte Venise vers la mi-juin : des projets différents l’occupent. Il pense très sérieusement à sa « philosophie
- de l’avenir ». Il veut abandonner, tout au moins dif- … férer, son poème; s’astreindre à de longues études — « cinq, six années de méditation et de silence peut-être » — et formuler son système d’une manière précise et dé- finitive. Il se dirige vers la Suisse afin de lire des livres de science historique et naturelle dans les bibliothèques de Bâle. Mais c’est un séjour bref: la chaleur lourde loppresse, les amis Basi®s ne le satisfont pas. Ils n’ont pas lu Ainsi parla Zarathoustra, ou lu fort mal. « Je me trouvais parmi eux comme parmi des vaches », écrit-il à Peter Gast. Il monte vers l’Engadine. Il y reçut, le 20 août, un mot de Heinrich von Stein | annonçant sa venue.
Qui était ce visiteur? Un homme fort jeune: Stein avait vingt-six ans à peine; mais il n’y avait pas en Allemagne un écrivain dont on attendit davantage. Il
avait publié en 1878 un petit volume intitulé ; Die Ideale des Materialismus, Lyrische Philosophie. Frédéric
| : _ le travail du Zarathoustra ï Nietzsche, ayant reconnu en cet essai une recherche # analogue à la sienne, s’était lié avec l’auteur. Il avait cru trouver un esprit de sa lignée, un camarade de travail : son espérance fut déçue. Mademoiselle de Meysenbug, plus bienfaisante que perspicace (c’était son défaut), pensa ne pouvoir mieux faire que de mener Heinrich von Stein vers Richard Wagner. Elle lui ouvrit : cette maison, et il y fut admis comme Nietzsche dix | années auparavant l’avait été. IL y vécut. Nietzsche le prévenait en vain : « Vous admirez Wagner, c’est parfait, à condition que cela ne dure pas longtemps… » Heïnrich . von Stein ne sait ni résister ni s’affranchir. Wagner parle, il écoute. Sa recherche intellectuelle, jusqu’alors inquiète et féconde, s’arrête; il ferme ses cahiers de notes : un homme trop grand l’a conquis, et comme aspiré et tari. Les œuvres qu’il a publiées (Stein mourut à trente ans) méritent lecture : elles sont pénétrantes, sobres. Pourtant une qualité leur manque, et c’est la qualité même qui donnaïit tant de prix à ses premiers essais — l’audace et la témérité, le charme des pensées naissantes, maladroïtes et pressées. ‘ Frédéric Nietzsche avait continué de s’intéresser à Stein. Il surveillait ses travaux, ses amitiés. « Heïnrich von Stein », écrivait-il en juillet 1883 à madame Overbeck, « est présentement l’adorateur de mademoiselle Salomé. — Mon successeur en cet emploi comme en 1”, maintes autres choses. » Le péril de ce jeune homme lui : causait une grande peine. Heinrich von Stein, cependant, lisait et appréciait ses livres. Nietzsche le savait et s’en réjouissait ; il fut étrangement ému quand il reçut sa lettre. ! Pourquoi Stein venait-il? Il avait semblé comprendre
_ Ainsi parla Zarathoustra; avait-il senti quelque désir _ de liberté? Frédéric Nietzsche allait-il gagner à sa cause, contre tant d’amis perdus, celui-ci qui les valait . tous à lui seul? Allait-il conquérir ce disciple de . Wagner, ce philosophe de Bayreuth ? Pouvait-il espérer … cette revanche? — Il répondit sans retard un mot de | » bienvenue ei signa : Le solitaire de Sils-Maria. … Il est extrêmement probable que cette visite eut une ÿ raison secrète non soupconnée par Nietzsche : si Heinrich von Stein, intime et fidèle ami de Cosima Wagner, … monta vers lui, ce ne fut pas sans l’aveu et les conseils _ de cette femme très avisée. Frédéric Nietzsche, à ce . moment de sa vie, n’avait pas attaqué Wagner : il … s’était seulement écarté de lui. En juillet 1882, il avait ; … paru consentir à l’idée d’un retour : la tentative de mademoiselle de Meysenbug, qu’il eût autorisée ou non, _ le donnait à penser. En février 1883, Wagner étant mort, 8 _… il avait écrit à Cosima Wagner. Il avait su éviter les mots irréparables et sa toute dernière œuvre, la fin même du ’ . Zarathoustra, d’un lyrisme très imprécis, n’interdisait pas l’espoir d’uné entente. Heïnrich von Stein avait cette _ impression. En mai 1884, il avait écrit à Nietzsche : Combien je désire que vous veniez cet été écouter Par- …— sifal à Bayreuth… Quand je pense à cette œuvre, j’imagine _ une forme de pure beauté, une aventure spirituelle pure-
- ment humaine, le développement d’un adolescent qui de- ” vient homme. Il n’y a pour moi, dans Parsifal, aucune sorte
- de pseudo-christianisme et moins de tendances qu’en toute … autre œuvre de Wagner. Si je vous écris mon désir — avec. ; hardiesse et timidité tout à la fois — ce n’est pas parce que
- je suis wagnérien, c’est parce que je désire au Parsifal un eo auditeur tel que vous, et à un auditeur tel que vous, je
Cosima Wagner, qui n’errait pas en ses jugements, connaissait la valeur de Nietzsche : elle portait seule : un héritage difficile : la défense d’une gloire, le maintien d’une tradition. Elle put avoir la pensée qu’en ramenant vers elle ce rare et singulier homme qui ‘se perdait en efforts solitaires, elle servirait et sa cause et la sienne. Elle choïsit donc Heinrich von Stein comme
émissaire et conciliateur, — ou, pour mettre les choses
en termes moins formels, elle connut et ne désapprouva pas la tentative du jeune homme.
S’il était un wagnérien capable de l’entreprise, assurément c’était lui. Heinrich von Stein était le plus libre des disciples. Il n’acceptaït pas comme religion dernière
- le mysticisme de douteux aloi qu’avait propagé Parsifal. Il comprenait en une seule tradition Schiller,
Goethe et Wagner, créateurs de mythes, éducateurs !
de leur siècle et de leur race. Le théâtre de Bayreuth « était pour lui, non l’apothéose d’une œuvre, mais la : promesse et l’instrument d’œuvres nouvelles, le signe ,
- de la tradition lyrique.
Quel fut l’entretien? On l’imaginera peut-être. Stein | voulut s’acquitier de sa délicate mission : mais il ne » parla guère. L’homme auquel il s’adressait parla luimême et se fit écouter. Que dit-il? Ceci peut-être :
— Vous admirez Wagner ? Qui ne ladmire ? Autant ! que vous, plus que vous, je l’ai connu, vénéré, écouté.
é J’ai appris de lui, non le style de son art, mais le style de sa vie : le courage d’entreprendre. On m’a taxé | d’ingratitude, je le sais. C’est un mot qui n’a pas de … sens : j’ai continué mon travail. Je suis, au meilleur | sens du mot, son disciple. Vous fréquentez Bayreuth : c’est fort agréable, c’est trop agréable. Wagner vous
offre en jouissance toutes les légendes, toutes les croyances du passé, germaniques, celtiques, païennes et chrétiennes. Cette jouissance est néfaste pour un esprit qui cherche. Voilà pourquoi je suis parti. Voilà pourquoi vous devez partir. Entendez-moi : je ne médis Vautre reviendra, je le crois. Aucune des valeurs anciennes ne sera délaissée. Elles reparaîtront, transfigurées sans doute, plus puissantes, plus intenses, dans un monde éclairé jusqu’au tréfonds par la science. Tout ce que nous avons aimé, enfants, adolescents; tout ce qui a soutenu, exalté nos pères — nous le retrouverons. Un lyrisme, une bonté, les vertus les plus sublimes, les plus humbles aussi, nous les retrouverons toutes, chacune dans sa gloire et dans sa dignité. Mais d’abord il faut consentir à la nuit, il faut renoncer et chercher.
_ Les promesses sont inouïes; mais je suis faible d’être seul. Aidez-moi, restez, ou revenez ici — à 6.000 pieds au-dessus de Bayreuth! (1)
Stein écoutait Nietzsche. Son journal laisse entrevoir
la vivacité croissante de ses impressions : @ 24 VIII. 84. Sils Maria. Soirée avec Nietzsche. Spectacle désolant. — 27. Sa liberté d’esprit, sa parole imagée; grande impression. Neige et vent d’hiver. Maux de tête. — Le soir, je le vois souffrir. — 28. Il n’a pas
__ dormi, mais il est ardent comme un jeune homme. Jour ensoleillé, magnifique! »
Le trop jeune émissaire partit après trois jours, fort
ému des heures qu’il venait de passer. IL promit à
(1 Cette dernière phrase est donnée par un passage d’Æcce homo.
: Le travail du Zarathoustræ Nietzsche de l’aller rejoindre à Nice. Nietzsche du $ moins l’entendit ainsi et eut le sentiment d’une grande victoire par lui remportée. « Une rencontre telle quela nôtre ne peut rester sans longues conséquences », écritil à Stein peu de jours après son départ; « ceci est sûr, croyez m’en : dès maintenant vous êtes du petit . nombre de ceux dont le sort, dans les choses bonnes … comme dans les choses mauvaises, est lié à monsort. » Stein répondit : « Les jours de Sils sont pour moiun . grand souvenir, un grave et solennel instant de ma 2 4 vie. »-Pourtant il n’écrit pas « Oui, je suis votre… » Il _ parle, non sans prudence, de ses travaux et de sa pro- S. fession qui l’obligent. “. Frédéric Nietzsche eut-il l’esprit assez libre pour per- 3 cevoir cette réserve ? Cela n’est point sûr. Il faisait de . 3 merveilleux projets pour son hiver et rêvait à nouveau d’un « cloître idéal ». Il écrivait à mademoiselle de $ Meysenbug et proposait avec simplicité qu’elle vint passer l’hiver à Nice, auprès de lui. MS, Il descend vers Bâle en septembre : un hasard nous
y laisse découvrir les abîimes de son âme. 3 Overbeck va lui rendre visite à son hôtel : Nietzsche est au lit, souffrant d’une migraine, fort déprimé. Pour- 3 tant il cause et inquiète son ami par le trouble de ses discours. Il veut l’initier au mystère du Retour Éternel. « Un
jour nous nous retrouverons ici-même, moi de nouveau
malade comme je suis, vous de nouveau surpris par * mes discours comme vous êtes. » Son visage est bou leversé, sa voix basse et tremblante : tel nous la
_ toute discussion et se retire avec un mauvais pressen-
- timent. — Il ne devait plus revoir son ami avant la_ tragique rencontre de Turin, en janvier 1889. ; _ Frédéric Nietzsche ne faisait que traverser Bâle : sa sœur, qu’il n’avait pas revue depuis les disputes de : l’autre automne, lui demandait et fixait un rendez-vous … à Zurich. Elle voulait lui annoncer son mariage depuis Elle l’annonce en effet : elle n’est plus mademoiselle ._— Nietzsche, elle est madame Fôrster et s’apprête à partir
- pour le Paraguay avec les colons que son mari dirige.
_ Frédéric Nietzsche ne discute pas, ne s’attarde pas à 5
… récriminer sur un fait accompli, et s’efforce d’être une _ dernière fois aimable avec sa sœur perdue four lui. . « Je trouvai mon frère en très favorable état, écrit-elle, ;
- charmant et gai; nous vécûmes ensemble huit jours, _ causant, riant de tout… » Elle raconte ces jours qu’à tort elle croit — ou feint
- de croire — heureux. Frédéric Nietzsche aperçoit à la _ devanture d’une librairie les œuvres d’un poète | médiocre et populaire, Freiligrath; et sur la couverture du volume ces mots : trente-huitième édition. « Celui- ï là, s’écrie-t-il avec une solennité comique, celui-là est à done un vrai poète allemand, les Allemands achètent … ses vers! » Et, bon Allemand lui-même ce jour-là, il É
- achète le volume. Ii le lit, se divertit, sa gaieté n’a E point de cesse. Il déclame les pompeux hémistiches : 3 - Le lion est le roi des déserts ; È à À Veut-il parcourir son domaine. à
St le travail du Zarathoustra Il s’amuse à improviser sur tous sujets des vers àla Freiligrath et l’hôtel zurichois retentit de ses rires $ — Ah ça, dit un vieux général au frère et à la sœur, de quoi riez-vous? Vous entendre fait envie : on veut rire avec vous. À Sans doute Frédéric Nietzsche n’avait pas grand sujet à rire. Pouvait-il penser sans amertume aux trente-huit éditions de Freiligrath ? A Zurich, durant ces mêmes jours, il allait à la bibliothèque et parcourait en y cherchant vainement son nom les collections de journauxet de revues. À Le ciel est beau, digne de Nice, et cela dure depuis des 1 écrit-il à Peter Gast le 30 septembre, S ma sœur est ; avec moi; il est bien agréable de se faire du bien l’un à l’autre quand depuis longtemps on s’est fait du mal… J’aila | tête pleine des plus extravagants poèmes qui aient jamais
- hanté le crâne d’un Iyrique. J’ai reçu une lettre de Stein. | Cette année m’a donné beaucoup de bonnes choses; lun de ces précieux dons, c’est Stein : un nouvel, un sincère ami. à Bref, soyons plein d’espoir; ou, pour nous mieux expri- E mer, disons avec le vieux Keller : 1e) Buvez, à mes yeux, ce que vos cils enclosent 1 De l’excès doré du monde! “ ”+ « Le frère et la sœur quittent Zurich; l’un allant vers * Naumburg, l’autre vers Nice; chemin faisant, il s’arrête à Menton. « L’endroit est magnifique, écrit-il à peine
_ installé. J’ai déjà découvert huit promenades. Que _ personne ne me vienne rejoindre : j’ai besoin de cette
Que fait-il? Se souvient-il du projet qu’il avait formé au commencement de l’été : Six ans de méditation et de silence ? Non; la méditation longue et silencieuse sup-
_ pose une force de volonté qu’il n’a pas. Ému par l’espé- ; _ rance d’un ami, par la perte d’une sœur, il ne peut contenir son impatience lyrique. Il cède à son instinct, il improvise des chants : lieds, stances brèves, épigrammes. Presque tous les poèmes que l’on rencontre _ dans son œuvre — vers légers, distiques mordants insérés dans la deuxième édition de la Gaya Scienza;
- grandioses chants Dyonisiaques — furent achevés ou _ conçus durant ces quelques semaines. Et derechef il pense à l’œuvre toujours inachevée, Ainsi parla Zarathoustra. « Une quatrième, une cinquième, une sixième _ partie sont inévitables », écrit-il. « En tout état de cause, je mènerai mon fils Zarathoustra jusquà sa belle mort. Il ne me laisse aucun repos. » Octobre passe : Nietzsche quitte Menton où il se | trouve gêné par la vue des trop nombreux malades, et se dirige vers Nice. Un compagnon imprévu l’y rejoignit bientôt : il se nommait M. Lanzky. C’était un intellectuel qui menait la vie errante, Allemand par naissance et par goût Florentin. Un hasard lui avait mis en main les œuvres de . Nietzsche : il les avait comprises. Il s’était adressé à
l’éditeur Schmeïitzner afin de connaître l’adresse de l’au- … teur. « M. Frédéric Nietzsche, lui avait-on répondu, vit très solitairement en Italie. Écrivez-lui à Gênes, poste : restante. » Il avait ainsi fait, et le philosophe, sans
doute moins sauvage et’solitaire qu’on n’avait dit, avait FEES répondu avec promptitude et grâce : « Venez à Nicecet hiver; nous causerons.… » Ces lettres avaient été échangées durant l’automne 1883. Lanzky, n’étant point libre, ; s’excusa; mais en octobre 1884, il vint au rendez-vous. se — Entre temps il avait pu connaître les deux dernières FA parties de Zarathoustra, et publier dans la Rivista Æuropea des comptes rendus fort intelligents. 4 _ Au matin même de son arrivée il entendit frapper à LA la porte de sa chambre; un homme souriant et doux, | 4 : l’ayant ouverte, vint vers lui. ; ue — Vous voici donc! 1 Ii le prit par le bras, curieux d’examiner ce lecteur à de ses livres. F4 — Voyons un peu comme vous êtes fait. Ne Et il fixa sur lui ces yeux qui avaient été beaux, qui par instants l’étaient encore, mais que voilaient un peu « les trop longues souffrances. Lanzky, venu rendre hom- Ds mage à un redoutable prophète, était surpris de ren contrer le plus affable, le plus simple, et, semblaït-il, le plus modeste des professeurs allemands. | - e Les deux hommes sortirent ensemble. Lanzky avoua 4 . sa surprise. É LEE L — Maître. dit-il. ; A — Vous êtes le premier qui m’appeliez ainsi, fit
Mais il savait qu’il était un maître ét ne s’étonnait
— Maître, dit-il, comme on vous devine mal à travers vos livres; expliquez-moi.. £ DRE — Non, non, pas aujourd’hui. Vous ne connaissez pas 1
LP Nice. Je veux vous faire les honneurs de cette mer, de
Re ces montagnes, de mes promenades… Un autre jour, si
_ vous voulez, nous causerons. :
- Ils ne rentrèrent pas avant six heures du soir et
Lanzky sut du moins quel marcheur infatigable était
_ son prophète.
_ Ils organisèrent leur vie commune : Frédéric Nietzsche
a prenait seul le matin, vers six heures et demie, une
| tasse de thé qu’il préparait lui-même; vers huit heures,
à Lanzky frappait à sa porte, lui demandait les nouvelles
: _ de sa nuit (souvent il dormait mal) et l’emploi de sa
à matinée : il le rejoignait ensuite sur le bord de la mer
$ ou respectait sa promenade solitaire. Tous deux déjeu-
_ naiïent dans leur pension. Durant l’après-midi ils mar-
chaïent ensemble. Le soir, à la lumière, Nietzsche écri-
- vait ou Lanzky lui lisait à haute voix quelque livre, : souvent quelque livre français, les lettres de l’abbé Ga-
liani; le Rouge et le noir, la Chartreuse, Y Armance de
| Lanzky fut plus d’une fois interloqué par Frédéric Nietzsche. Ce solitaire de table d’hôte s’était com-
. posé des manières dissimulées, presque rusées, tout un
art de vivre avec politesse sans manifester le secret de
“ sa vie. Certain dimanche, une jeune fille lui ayant de-
5 _ mandé s’il avait été au temple :
__ — Aujourd’hui, répondit-il avec courtoisie, je n’y ai
__ pas été.
Lanzky admira cette parole prudente; Frédéric
_ Nietzsche Pexpliqua : Toute vérité n’est pas bonne pour
_ tous, dit-il; si j’avais troublé cette jeune fille, je serais
… désolé… — Il s’amusait parfois à annoncer sa gloire
de travail du Zarathoustra — Dans quarante ans je serai illustre en Europe! 4 : affirmait-il à ses voisins de table. ‘À — Prêtez-nous vos livres, lui disait-on. 7 Mais il s’y refusait absolument et répétait à Lanzky : son explication : — Mes livres ne doivent pas être lus par les premiers — Maître, disait Lanzky, pourquoi les faites-vous l, A cette question trop sensée il semble qu’aucune ré- ] ponse satisfaisante ne fut donnée. :7% Mais Frédéric Nietzsche dissimulait avec Lanzky A même. — Il aimait à lui répéter, à développer devant 4 lui son vieux rêve : la constitution d’une société d’amis, d’un phalanstère idéaliste pareil à celui où vécut Emerson. Il l”emmenait souvent vers la presqu’île Saint- s. — Ici, disait-il, reprenant une parole biblique, ici k nous dresserons nos huttes. 4 Il avait même choisi un groupe de petites villas voi. __ sines qui lui paraissaient convenir à son dessein. Quels … 4 hôtes y assembleraient-ils? Ceci demeurait vague; et 0 4 Heinrich von Stein, le seul ami, le seul disciple qu’il ne désira avec ardeur, jamais il n’en prononça le nom Heinrich von Stein n’annonçait pas sa venue, nine donnait signe de vie. Quelles étaient ses dispositions? Il était monté à Sils-Maria pour concilier, s’il se pouvait, deux maîtres. L’un de ces maîtres lui avait dit: entre nous deux il faut choisir. Un instant peut-être il À avait été ébranlé. Mais il était retourné dans son Alle- © magne; il avait revu Cosima Wagner; et puisque 4
Nietzsche exigeait qu’il choisit, il restait fidèle à Frédéric Nietzsche pressentit un nouvel abandon. Il eut peur; et, cédant à une humble et triste impulsion, _ il écrivit, en forme de poème, un douloureux appel qu’il adressa au jeune homme : O midi de la vie! Temps solennel! Bonheur inquiet : je suis là, j’épie, j’attends! Nuit et jour, je vis en espérant l’ami; Où êtes-vous, ami? Venez! Il est temps, il est temps! Heinrich von Stein dut répondre; il écrivit : À un appel tel que le vôtre une seule réponse convien_ draït : venir; me vouer tout entier; donner, comme à la | plus noble des tâches, tout mon temps à l’intelligence des | choses nouvelles que vous avez à dire. Cela m’est interdit. = Maïs une idée m’est venue : chaque mois je réunis auprès 3 de moi deux amis, je lis avec eux quelque article du …_ Wagner-Lexicon, je le prends comme texte, et, là-dessus, je cause avec eux. Ces entretiens deviennent de plus en …. plus élevés et libres. Dernièrement nous avons trouvé celte
- définition de l’émotion esthétique : un passage à l’imper- . sonnel par la plénitude même de la personnalité. Je crois que vous auriez plaisir à ces entretiens. Et cette idée m’est ; venue : né serait-il pas excellent que Nietzsche nous envoie,
- de temps à autre, un texte pour nos entretiens? Voudriez- . vous ainsi communiquer avec nous? Une telle correspon- “ dance, ne voudriez-vous pas y voir une introduction, un … acheminement à votre cloître idéal?
- |: Cest la lettre d’un bon élève. Heinrich vonStelnnom | mait Wagner, non sans intention sans doute. Frédérie = Nietzsche l’entendit ainsi et fut exaspéré. Il retrouvait F, Le. devant lui, contre lui, ce même adversaire, simulateur ÿr 4 de pensée, séducteur des jeunes hommes. Fôrster, qui lui prenait sa sœur, était un wagnérien; et Heinrich 2 von Stein, à cause de Wagner, lui refusait son dévouement. Seul, au prix d’un combat dont il restait blessé, 10 il avait su conquérir une cruelle liberté, Il écrivit à sa ©! poésie! Je suis bien péniblement affecté. Me voici de nou- LR veau malade. Je recours au vieux moyen, (1) — et tous les 54 hommes que j’ai jamais connus, je les haïs, indiciblement, y compris moi-même. Je dors bien; mais j’éprouve au réveil de la misanthropie, des rancunes. Pourtant il existe + à peu d’hommes mieux disposés, plus bienveillants que Lanzky remarqua, sans en deviner la cause, le trouble de Frédéric Nietzsche. La crise fut très dure: il ne se laissa pourtant pas accabler et travailla avec = énergie. Il se promena seul plus souvent qu’aux pre 4 miers jours, et Lanzky le voyait aller d’un pas dansant # sur la promenade des Anglais ou sur les routes de montagnes : il sautillait, bondissait, il gambadaït par- 4 fois, puis soudain interrompait ses entrechats pour 23 crayonner quelques mots. Quel travail avait-il entre: pris? Lanzky l’ignorait. E Un matin de mars comme il entrait, suivant sonhabitude, dans la petite chambre qu’occupait le philosophe, il le trouva couché malgré l’heure avancée. < 4
2: — Je suis malade, lui dit Nietzsche. Je viens d’accou- : _ cher. La quatrième partie du Zarathoustra est écrite.
Dee Que nous apprend cette quatrième partie ? Saisissonse nous enfin un progrès de l’œuvre, une précision de
pensée? Non; nous lisons un singulier fragment. Nietzsche le dit : c’est un « intermède », un épisode re dans la vie du héros; épisode étrange qui a déconcerté
maint lecteur. Peut-être nous le comprendrons plus È aisément si nous pensons à la déception qui vient de … traverser la vie de Nietzsche. k. Les « hommes supérieurs » montent vers Zarathous- = tra et le surprennent dans sa solitude montagnarde : | un vieux pape, un vieil historien, un vieux roi, malheu- .. reux êtres qui souffrent de leur abaïissement et viennent k demander secours au sage dont ils sentent la force. —
Pensons à Stein, ce distingué jeune homme que Bay- ë reuth étiole: n’est-il pas aussi monté vers Nietzsche? Ë Zarathoustra admet auprès de lui Ces « hommes 3 supérieurs »; il réprime pour eux son humeur sauvage; É il les fait asseoir dans sa grotte, prend en pitié leur …. inquiétude, les écoute et leur parle. — Pensons à 4 Nietzsche : n’a-til pas ainsi reçu Heinrich von Stein? Ë Zarathoustra, dont l’âme est au fond moins dure _ qu’il ne faudrait, se laisse séduire par le charme mor- $ bide, par la finesse des « hommes supérieurs »; il a pitié : d’eux, il oublie que leur misère est sans remède et cède ie au plaisir d’espérer : ces « hommes supérieurs » sont- Ê - ils enfin ces amis qu’il attend? — Pensons à Nietzsche : _ n’a-t-il pas espéré de Stein quelque secours? 7% Zarathoustra laisse un instant ses hôtes et va seul
le travail du Zarathoustra dans la montagne. Il revient vers la grotte; que voit-1? 4 Les « hommes supérieurs » tous agenouillés autour d’un âne qu’ils adorent et le vieux pape disant la messe devant la nouvelle idole. — Pensons à Stein : n’est-ce | pas en telle posture que Nietzsche l’a surpris, interpré- fe tant avec deux amis une Bible wagnérienne ? : Zarathoustra chasse ses hôtes : il veut des ouvriers nouveaux pour un monde nouveau. Les trouvera-t-il 4 jamais? Il les appelle : Ë Mes enfants, ma race au sang pur, ma belie nouvelle race : 4 qu’est-ce qui retient mes enfants sur leurs îles ? LA ù N’est-il pas temps, grand temps — je le murmure à ton : oreille, bon esprit des tempêtes, — qu’ils reviennent enfin vers leur père? Ne savent-ils pas que ma chevelure grisonne ; et blanchit dans l’attente ? K LE Va, va, esprit des tempêtes, indomptable et bon! Quitte 4 les gorges de tes montagnes, précipite-toi sur les mers et, | dès avant ce soir, bénis mes enfants. - Porte-leur la bénédiction de mon bonheur, la bénédiction | de cette couronne de roses heureuses! Laisse tomber ces G roses sur leurs îles et qu’elles restent posées là comme un à signe, qui interroge : « D’où peut venir un tel bonheur? » Enfin, ils demanderont : « Vit-il encore, notre père Zara- * thoustra ? Quoi, est-il vrai, notre père Zarathoustra vit encore? Notre vieux père Zarathoustra aime encore ses É Le vent souflle, le vent souflle, la lune resplendit, — oh œ. mes lointains, lointains enfants, que n’êtes-vous ici, auprès de votre père ? Le vent souffle; aucun nuage ne passe au À ciel, le monde dort. — O bonheur ! O bonheur! 4 Frédéric Nietzsche ne maintint pas cette page dans É son œuvre : peut-être il eut honte d’un aveu si triste 3
La quatrième partie du Zarathoustra ne trouva pas éditeur. Schmeiïtzner, qui peu de mois auparavant avait _signifié à Nietzsche que « le public ne voulait pas lire ses aphorismes », lui écrivit, sans se gêner davantage, que le public voulait ignorer son Zarathoustra. qui l’humilièrent et n’aboutirent pas; puis, choisissant un parti plus fier, il paya de son argent l’impression du manuscrit dont il restreignit le tirage à quarante exemplaires. À vrai dire, ses amis n’étaient pas si nombreux. Il trouva sept destinataires — dont aucun n’était vraiment digne. Quels furent-ils ? Présumons, s’il se peut : sa sœur (il ne cessait de se plaindre d’elle); mademoiselle de Meysenbug (elle ne comprenait rien à ses livres); Overbeck (ami exact, lecteur intelligent, mais réservé); Burckhardt, l’historien baslois (celui-ci répondaïit toujours aux envois de Nietzsche, mais il était si poli qu’on le pénétrait mal); Peter Gast (le disciple
- fidèle, que Nietzsche trouvait sans doute trop obéissant et fidèle); Lanzky (bon compagnon de cet hiver); Rohde | (qui dissimulait à peine l’ennui de ces lectures impoEh sées). à Tels furent, présumons-nous, ceux qui reçurent, mais
- ne prirent pas tous le soin de lire cette quatrième et . dernière partie, cet « intermède » qui termine, mais qui | n’achève pas, Ainsi parla Zardthoustra.
On nous demande souvent de quoi se compose
_ officiellement une collection complète des
A la date du premier mai 1909, une _ collection complète des cahiers se compose officiellement de : : A. — une collection complète de nos éditions B. — une collection complète de nos reuf GC. — un abonnement à la dixième série; D. — une inscription pour un exemplaire du Ces quatre éléments sont également indispensables et nulle collection ne peut, dans le
- commerce de la librairie, être tenue pour complète si elle manque, en tout ou en partie, :
_ de l’un quelconque de ces quatre éléments.
À. — nos éditions antérieures sont énumérées à la quatrième page de la couverture du présent
\ B. — nos neuf premières séries sont énumérées à la fin du premier cahier de la présente série;
G. — les conditions de l’abonnement à la dixième série, qui est la série en cours, sont
D. — les conditions de l’inscription pour un exemplaire du Polyeucte ont été énoncées en tête du premier cahier de la présente série.
Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur whatman ainsi distribués :
- premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; deuxième exemplaire de souche, exemplaire de lad_ ministrateur; troisième exemplaire de souche, exemplaire de limprimeur ; et dix exemplaires d’abonnement, numérotés de r à Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement
- sur whatman à cette dixième série est de deux cents __ francs pour tous pays. | Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon-
- derie Mayeur (Allainguillaume, J. Saling et compagnie ; successeurs), 21,rue du Montparnasse, à Paris, sixième
Nino on he ae
Fr Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
_ il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante RS Fe M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, LE … &,ruede la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième és “ arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers ë Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières de | séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de FE … cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on F … recevra en retour le catalogue analytique sommaire, SES 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier nn T de la sixième série, un très fort cahier de XII+468 me … pages très denses,in-18 grandjésus,marqué cinq francs. Ts Pour s’abonner à la dixième série des cahiers, qui LESC est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André Se … Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement; on LE recevra les cahiers parus, et à leur date les cahiers à Re … paraître de cette dixième série. 2
_ rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- k suelles régulières et par des souscriptions extraordi- | naires; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration; ces fonctions
_ Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, c’est-à-dire du premier septembre de chaque année au 31 août de l’année suivante; l’abonnement se prend pour une série.
On peut souscrire cet abonnement à tout moment de l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit,
_ valable pour la série en cours. Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série : | Abonnement or- \ Algérie, Tunisie. vingt francs dinaire … } Autres pays de l’Union postale universelle… vingt-cinq francs Abonnement sur whatman… deux cents francs pour tous pays | Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, . sont numérotés à la presse et imprimés au nom du … souscripteur; le tirage à part sur whatman a commencé … de fonctionner au premier janvier 1906; les inscrip- « tions pour cet abonnement particulier sont reçues en : … iout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé . automatiquement par le rang même qu’elles occupent … dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant naturellement aux premières inscriptions; c’est ce numméro d’inscription qui devient automatiquement le . numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; l’édition sur whatman est strictement limitée au
_ Notre catalogue analytique sommaire… … 2
_ DU MÊME AUTEUR en vente à la librairie des cahiers. 7 … Danez Harévy.—letravail du Zarathoustra. 9 _ I. — la conception du Retour Éternel… 11 à
_ III. — la visite de Heinrich von Stein… 65
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
“ pour treize cents exemplaires de ce douzième cahier » et pour treize exemplaires sur whatman le mardi
a Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués £
à nos abonnés paraissant le dimanche 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
; à nos abonnés. — Comme on a déjà pu le voir au bas : de la première page de la couverture des deux cahiers précédents, une modification importante venait dès lors de s’introduire dans notre périodicité. Nos cahiers paraîtront désormais toutes les quinzaines pendant les mois d’hiver, et toutes les deux quinzaines pendant les mois d’été, sans aucune interruption de vacances. Nous nous conformerons ainsi à la loi (de finances) du . 29 avril 1908, concernant les tarifs postaux applicables aux journaux et écrits périodiques. L’article 2 de cette - loi est ainsi énoncé : : ARTICLE 2. — Ne sont considérées comme périodiques, au point de vue de l’application de la taxe, que les publications remplissant les conditions de la loi sur la presse, paraissant î . au moins une fois par mois et dont la fin ne peut être prévue Ée Nos séries commenceront désormais le premier ; . septembre de chaque année et finiront le 3r août de
- l’année suivante. C’est d’ailleurs à ces deux dates que 3 commençaient et finissaient déjà nos exercices budgé-
_taires. Nos cahiers paraïîtront par quinzaines sensi- f | blement de la mi-novembre à la mi-mars, et toutes les deux quinzaines sensiblement de la mi-mars à la minovembre. ue à nos amis. — Je ne puis taire, et nous ne pouvons pas cacher plus longtemps ce que savent depuis le commencement de cette série tous ceux de nos amis qui vien- | nent quelquefois au bureau des cahiers: que jai été très sérieusement malade et que cette maladie a mis
- en danger l’existence même des cahiers. Je ne parle ; pas seulement de la mienne. 4 la dixième série, comme je prépare une série toutes les vacances, et en outre à préparer la fabrication de notre 1 Polyeucte, javais même commencé de lancer les pre- : mières circulaires de ce Polyeucte quand je tombai | presque brusquement, le 10 septembre. Je dus garderle … . lit pendant quatre semaines, et non guéri je dus sauter - à du lit et de la maison, car il était temps, pour affronter | cette vague redoutable de la rentrée. Je me suis provi- à soirement et pour cette fois rétabli et guéri en travail- 4 lant et à force de travail, mais il ne faut pas tenter la à Je dois dire encore, nous devons ajouter que pourtant j cette maladie n’avait rien d’imprévu, qu’elle peut me F reprendre demain, qu’elle était toute naturelle, si je 1 puis dire, que par sa nature et ses modes, par sa à qualité elle dénonçait elle-même qu’elle n’était que la . : | conséquence inévitable de quinze ans de ‘surmenage et 4 de soucis (car il faut bien compter les cinq années de 4 préparation et d’apprentissage, avant le départ même 0h
| deces cahiers, avant le départ d’il y a dix ans) et, car
il faut dire le mot, de soucis d’argent.
Nous souffrons surtout, depuis quatre ou cinq ans,
_ - d’une opinion totalement fausse qui s’est établie sur la prospérité « de nos cahiers. Quand nous rencontrons des gens, même des amis, qui ne nous ont pas vus depuis un certain temps: Eh bien! nous disent-ils, ça va très
bien, les cahiers. Ils veulent dire par là confusément ensemble: qu’ils sont très contents des cahiers qu’ils
: reçoivent, qu’ils entendent parler très favorablement partout des cahiers, et que par conséquent nous sommes évidemment très à l’aise pour les fabriquer.
Nego consequentiam. Je nie cette conséquence. Il faut rompre cetie conséquence, il faut dissiper cette confusion. Je reconnais moi-même qu’elle est toute c naturelle. Quand nos abonnés reçoivent de quinzaine en quinzaine, avec une régularité aussi ponctuelle, des cahiers fabriqués avec une attention aussi soutenue, aussi inlassable, avec tant de sérieux, avec tant de sévérité, avec tant de soin, avec tant de convenance, avec tant de sollicitude, comment ne croiraient-ils pas, en ce temps de sabotage universel, que c’est que nous
| en avons les moyens, et que nous sommes à notre aise | pour travailler. N’est-ce point là la conséquence? la
Qu’ils se détrompent. Et qu’ils se détrompent doublement. Qu’ils se détrompent en fait. Si en fait en ce temps de sabotage universel nous avons maintenu la décence et la propreté de la fabrication, de toutes les fabrication industrielle, de la plume et de l’encre, de la
n’est point que nous en ayons ni que nous en ayons (4 jamais eu les moyens, c’est que depuis quinze ans nous travaillons très au-dessus de nos moyens. Nous pe sommes à aucun degré ni en aucun sens des amateurs.
Nous sommes dans le sens le plus rigoureux de ce mot, ë
le pius beau de tous, des professionnels. Nous travail-
lons d’un certain métier, d’un dur métier. Le peu que
nous faisons nous ne le faisons point par amusements
ni avec notre superflu, mais nous le faisons de notre |
chair et de notre sang, de notre substance même, et
nous exerçons un métier. : 4 Nous vivons en un temps si barbare que quand on ;
, voit des hommes imprimer des textes propres sur un { papier propre avec une encre propre tout le monde se ‘à
récrie: Faut-il qu’ils aient du temps à perdre! Et de A l’argent! Nous n’avons pas de temps, nous n’avons 1 plus d’argent, nous n’avons que notre vie à perdre. F Nous avons failli la perdre; et nous sommes exposés à 4
Nous vivons en un temps si barbare que l’on confond 1 le luxe avec la propreté. Quand un ouvrier essaye de F. travailler proprement, on l’inculpe de luxe. Et comme 4 dans le même temps et de l’autre part le luxe et la 1 richesse travaille toujours salement, il n’y a plus litté- 4 ralement aucun joint par où la culture puisse ni se 1 maintenir, ni essayer seulement de se réintroduire, ni à seulement se défendre. Par où elle puisse passer. à
Ceux qui n’ont pas d’argent font de la saleté sous le ; nom de sabotage; et ceux qui ont de l’argent font de la 4 saleté, une contre et autre saleté, sous le nom de luxe. 4 Et ainsi la culture n’a plus aucun joint; où passer. IL + n’y a plus cette merveilleuse rencontre de toutes les
pr anciennes sociétés, où celui qui produisait et celui qui achetait aimaient également et connaissaient la culture. | C’est comme si l’on concluait, de ce qu’un statuaire | travaille dans le marbre, qu’évidemment c’est un homme très riche, puisqu’il travaille dans le marbre, et que le marbre est très cher. C’est ici le plus odieux raisonnement moderne, le contre-sens injurieux de la barbarie et de l’amateurisme. C’est le contraire. Si un statuaire est pauvre, et s’il faut qu’il achète son marbre, il tombe irrévocablement dans des misères . sans fin. Il s’enfonce, il descend dans des misères descendantes sans fin. Nous avons mis sur pied, nous avons soutenu à travers des dangers de toute sorte, à travers toutes les épreuves, à travers tous les accidents, à travers toutes les misères, la plus importante, la plus grosse entreprise de publication littéraire et autres, périodique _ et autres, qui ait été tentée pendant ces dix ans, et nous | l’avons faite, et nous l’avons tenue sans jamais avoir un sou devant nous; ce que tant de capitaux mêmes autour __ de nous n’ont pu faire, nous avons créé en dix ans une ; firme nouvelle, presque universellement connue, très _ généralement estimée, très bien cotée, universellement _ - respectée, nous l’avons faite et nous l’avons maintenue ÿ sans jamais avoir un sou devant rous. Tout homme __ qui a quelque expérience des réalités économiques
- saura, pourra mesurer ce que représente une telle | entreprise, et que c’est une véritable gageure. Mais il … saura aussi, il mesurera ce que coûte une telle gageure,
- et de la tenir pendant dix ans, et où se prend ce que . Yon ne prend pas à l’argent, ce que l’on ne demande 7
pas à l’argent, car il faut toujours que cela se prenne quelque part, et que ce qui ne coûte pas à l’argent,ce
& qui ne coûte pas en argent, se paie par un surmenage | perpétuel, un risque de mort constant, des ravages irréparables de la santé. :
C’est ainsi que les seules personnes, les quelques
personnes qui sachent non seulement vraiment mais
réellement ce que c’est que les cahiers sont quelques :
chefs, propriétaires, directeurs des plus grandes maisons d’édition de Paris, dont le nom a paru quelquefois |
dans ces cahiers dans les remerciements que je leur ai
faits, qui sont nos abonnés, qui nous lisent et nous À
suivent de près, qui seuls peut-être nous mesurent à 3
notre mesure, et le peuvent, qui dans la misère crois- +
sante de ce pays, dans le marasme croissant des ‘
affaires, dans toutes ces crises des affaires, et plus que à
toutes autres dans le marasme et dans l’effroyable :
crise de la librairie, nous estiment à notre juste prix, ÿ
je veux dire en connaissance de cause, en connaissance
de difficulté, qui me traitent personnellement avec une
amitié affectueuse, confraternelle et quelquefois, vu ‘
leur autorité, presque paternelle, et qui, sachant, eux,
ce qu’ils disaient, m’ont dit vingt fois : Ce que vous |
avez fait, personne n’aurait pu le faire, et à aucun prix. 1
D’autre part et deuxièmement, non plus en fait, mais en calcul, que l’on ne se trompe pas en calcul. Que lon À
; ne s’abuse pas sur ce qui nous attend. Ni sur l’avenir 4 prochain de nos cahiers, ni sur lavenir prochaïn de ce | 4 pays. Dans cette barbarie, dans cette inculture crois- 1 sante, dans ce désarroi des esprits et des mœurs, dans à 4 ; ce désastre de la culture, plus nos cahiers seront bons,
_ moins ils auront accès auprès du grand public, auprès $ de ce que nous pouvons nommer le public, tout court. | De plus en plus, d’année en année, et pour de longues années peut-être, le grand public s’abandonne et on labandonne, le public est abandonné à toutes les bassesses : à la pornographie, et non pas seulement à la pornographie grossière, vulgaire, basse, à la porno- | graphie du ruisseau, à la pornographie des foules et des masses, à la pornographie populaire, à la pornographie de la plèbe, dont nos moralistes professionnels | mènent tant de bruit, qui serait encore la moins dangereuse de toutes, et presque naturelle, en un certain sens, mais à la pornographie censément élégante et : sociable, à la pornographie mondaine, à la pornographie du salon, du coin de la cheminée, la plus per- < | nicieuse de toutes, à beaucoup près, et qui, à son tour et par un débordement prévu, par une imitation, par $ une contrefaçon, par une singerie prévue envahit le à peuple même; à la frivolité, à la fatuité mondaine, à la légèreté, à la futilité, à la fausse élégance mondaine, à _ toute la mondanité, barbarie infiniment pire et plus dangereuse que l’obscénité même. Et de ce que sont devenues Les mœurs politiques, parlementaires, électo- ; rales, de la corruption politique il vaut mieux ne point Ne nous félicitons pas. Nous sommes des vaincus. Le
- monde est contre nous. Et on ne peut plus savoir aujourd’hui pour combien d’années. Tout ce que nous avons soutenu, tout ce que nous avons défendu, les mœurs et les lois, le sérieux et la sévérité, les principes et les idées, les réalités et le beau langage, la propreté, _ la probité de langage, la probité de pensée, la justice
et l’harmonie, la justesse, une certaine tenue, l’intelli- | gence et le bon français, la révolütion et notre ancien socialisme, la vérité, le droit, la simple entente, le bon travail, le bel ouvrage, tout ce que nous avons soutenu,
tout ce que nous avons défendu recule de jour en jour : devant une barbarie, devant une inculture croissantes, devant l’envahissement de la corruption politique et
Ne nous le dissimulons pas : nous sommes des | vaincus. Depuis dix ans, depuis quinze ans nous n’avons jamais fait que perdre du terrain. Aujourd’hui, | dans la décroissance, dans la déchéance des mœurs ; politiques et privées, nous sommes littéralement des assiégés. Nous sommes dans une place en état de siège
et plus que de blocus et tout le plat pays est abandonné, toute la plaine est aux mains de l’ennemi. Tous 4
‘ les champs. Comme disent nos vieilles chroniques, l’ennemi s’était mis par les champs. Y
Nul aujourd’hui, nul homme vivant ne nie, nul ne : conteste, nul ne songe même à se dissimuler qu’il y a un 4 désordre; un désordre croissant et extrêmement inquié- i tant; non point en effet un désordre apparent, un trouble de fécondité, qui recouvre un ordre à venir, mais un . 4 réel désordre d’impuissance et de stérilité; nul ne nie ; plus ce désordre, le désarroi des esprits et des cœurs, la 1 détresse qui vient, le désastre menaçant. Une débâcle. J
C’est peut-être cette situation de désarroi et de : à
: détresse qui nous crée, plus impérieusement que ni. jamais, le devoir de ne pas capituler. Ii ne faut jamais . capituler. Il le faut peut-être moins encore d’autant que la place est plus importante et plus isolée et qu’elle est
_plus menacée et que justement le pays est au pouvoir
_ de l’ennemi. Cette place où nous tenons n’est point une place que nous ayons rencontrée au hasard sur le chemin d’une déroute; ce n’est point, elle n’est point une
_ place de fortune; il n’y a jamais eu l’ombre d’une déroute et d’un sauve qui peut, rendons-nous cette justice; c’est une place que nous avons bâtie de nos propres mains, patiemment, que nous avons faite nous-mêmes, au cours d’une retraite difficile, un réduit central, dont nous connaissons toutes les pierres, et : tout le parement, et tout l’appareil. Par dix ans, par
_ quinze ans d’une recherche patiente, infatigable, nous : avons constitué un corps de collaboration qui ne se fût point constitué, qui ne pouvait pas se constituer k ailleurs ni autrement ni par d’autres, par d’autres mains ni par un autre ministère; qui ne pourrait se reconstituer nulle part, si aujourd’hui, si jamais il
. … était dispersé; et non seulement qui ne pourrait pas se
_ reconstituer, lui-même, mais comme on ne pourrait pas
en reconstituer un autre; car il a fallu pour constituer celui-ci un concours inouï de circonstances et de $
.__ dévouements et de telles rencontres et de telles préparations, si nombreuses et si bien venues, et de telles patiences, que de telles fortunes aussi ne se trouvent
_ pas, ne se produisent pas deux fois. Plus que cela par ï
À cette même patience nous avons constitué un corps
d’abonnés dont je puis dire non seulement qu’il est
- unique au monde, mais qu’il est supérieur encore,
_ dans son ensemble, au corps de nos collaborateurs.
- Nous nous sommes permis quelquefois de communi-
: quer la liste de nos abonnés, non point publiquement
ÿ certes, mais nous avons cru pouvoir et devoir la com-
muniquer, montrer nos fiches et nos étiquettes d’envoi Z seulement à ceux de nos collaborateurs qui nous ie demandaient, qui voulaient savoir, comme ils en avaient le droit, et même le devoir, à qui nommément ils s’adressaient, à qui allait leur travail, qui serait atteint par leur copie; à qui enfin ils parlaient; c’était même d’une très bonne économie, d’une très bonne administration : il n’y a jamais eu qu’un cri, et qu’une opinion sur ce point : que la liste de notre abonnement, comme elle -est actuellement constituée, d’abord est sans contredit ce que nous avons fait de mieux; de plus fort; et de plus difficile ; la formule qui sort généralement alors, qui échappe à tout le monde, est la formule qui dès le principe m’a échappé, à moi le premier, c’est que | c’est sans aucun doute notre meilleur cahier; et ensuite | sur ce point que c’est le dernier refuge, le seul refuge sérieux de tous les hommes qui ont gardé quelque attachement pour la culture dans le relâchement, dans | l’abaissement général des compétences et des caractères. ; C’est littéralement le dernier rendez-vous des hommes de bonne compagnie. Sans rien demander à personne, F rien qui ressemble même à une adhésion, sans rienimposer à personne, sans imposer aucune ligature, sans avoir (publié) aucun programme (et ceci naturellement. était le plus difficile, on le sait assez, c’est ce qui compliquait le plus notre tâche, qui contribuaït le plus à la ; rendre diflicile), (et même qui nous rendait presque | suspects, tant, dans cet envahissement des mœurs À électorales, il faut partout un programme), (et quand on n’en à pas les gens vous en demandent un, quand 3 même ; c’est toujours comme à la porte des théâtres; il est vrai qu’en effet ce n’est que théâtre, immense
_ théâtre et cabotinage; ils ont tellement le goût de la servitude, et Vignorance et la méconnaissance des mœurs de la liberté, qu’ils vous supplient, impatiem-
_. ment, bientôt arrogamment, de vouloir bien lier leur liberté; et aussi la vôtre; et si vous refusez encore, d’abord ils vous agonisent d’injures; et enfin vous prenant en pitié, comme deminutus, ils vous le font, votre programme, ils vous le découvrent; ils ne sont pas si bêtes, ils le’connaissent bien; et par charité pure ils Î vont le proclamer partout, de votre part : Il ne veut pas le dire, il n’ose pas le dire, mais c’est cela, son
_ programme. Je le sais.) sans déclaration, sans proclamation, sans déclamation, sans appareil, extérieur, sans apparat, sans statuts, prétentieux, sans formalités nous avons obtenu deux résultats importants : le premier, qui est peut-être le plus important, est de n’étre pas devenu ni une secte, ni une école, ni une , boîte, ni un parti, ni une cabale, ni une affaire, aucune sorte de monôme : je dis peut-être le plus important car c’est déjà beaucoup, c’est certainement le plus, c’est peut-être tout de ne pas faire de mal aussitôt que lon veut seulement remuer le petit doigt : c’est ici la première règle de l’action, la première loi, le premier principe, le principe préliminaire même, le principe avant les principes, la règle antérieure de toute
… morale de l’action, c’est-à-dire de toute morale : il ne faut donc pas s’étonner que tant de maîtres respectés,
_ qui nous ont enseigné tant de morales, n’aient point
_ pensé d’abord à nous enseigner ce principe commun, ce premier principe, ce principe antérieur de toutes
_ les morales.
| Deuxièmement nous avons obtenu ce résultat que sans
exercer rien qui ressemblât à une pression, d’aucune LA sorte, sans exercer ni demander aucun entraînement, … s sans rien demander à personne, sans rien exercer ni de- {4 mander qui ressemblât à une adhésion, à une sollicita- | tion, à un engagement, à une aliénation quelconque nous avons par cette longue patience, par un recrutement longuement patiemment poursuivi, par un filtrage, … : | par une épuration, par un épurage si je puis dire encore F plus longuement patiemment poursuivi, constitué peu à Ne peu, sans engager personne, une société d’un mode à incontestablement nouveau, une sorte de foyer, une ji société naturellement libre de toute liberté, une sorte 14 de famille d’esprits, sans l’avoir fait exprès, justement; nullement un groupe, comme ils disent; cette horreur; mais littéralement ce qu’il y a jamais eu de plus beau dans le monde : une amitié; et une cité. À À ‘or Techniquement, expressément ce que Michelet nom- 51) mait une amitié. RULES 1 Et naturellement et pour cette raison cette amitié, de 0 notre abonnement, dispersée, serait encore plus impos- | sible à reconstituer que le premier groupement de nos eu : collaborateurs. Que le groupement du premier degré. ‘4 C’est à nos amis de décider à présent s’ils veulent ou. à s’ils ne veulent pas que tant d’efforts mis dans ue œuvre, dans une institution, rendent ou ne rendent M pas, et n’aient plus qu’un intérêt historique. Ils sont les 4 maîtres. Nous autres d’ici nous avons conduit la barque | ‘4 au delà de ce que nous pouvions. Ceux de nos amis | qui m’ont assisté dans cette crise savent que mon idée :
| secrète, que ma tentation était la tentation d’un silence ÿ
_ absolu. Entrer enfin dans une retraite totale. Nous
sommes saturés, nous sommes excédés de cette activité.
Pouvoir se taire. » Et pouvoir travailler. C’était aussi la tentation du
travail. Travailler pour soi, comme nous disions naïvement à l’École. J’avais la tentation de travailler pour moi. Je ne puis oublier que je suis un philosophe. Je le | dis avec une certaine fierté, en un temps où de toutes
. les cultures, la philosophie est certainement la discipline
_ la plus exposée aux injures, aux ravages, aux mépris
pire, aux contrefaçons de toutes les démagogies.
| Je ne nie pas, je ne veux point oublier tout ce que je
… dois, pour mon travail, pour le peu que j’ai de philo- » sophie, à cette épreuve, à cette expérience de quinze
années. J’y ai appris et presque j’y ai pris beaucoup de
__ ce que l’on n’apprend pas dans les écoles et dans les » assemblées. Je sais aujourd’hui, de la seule manière
dont on le puisse savoir, par une expérience réelle et
\ involontaire (je veux dire qui n’avait jamais voulu ni
\ prétendu être une expérience), par une dure et cruelle
F épreuve, et longue, ce que c’est que des frais généraux
‘à et des frais de premier établissement, tout ce que c’est
1 qu’un budget, non seulement le budget d’une famille
‘4 vivant réellement d’un travail de production, du travail
… d’une production, mais le budget d’une œuvre, d’une
fe institution, d’une maison; j’entends d’une maison aussi
he: de production; j’ai appris, je sais ce que c’est qu’un
‘2 exercice, que des comptes courants, un doit, un avoir,
… un excédent, un déficit, un prix de revient, un bilan, un
Ka sondage, un inventaire, un (pour cent de) rendement,
un lancement, une force de production, je sais ce que c’est que de la publicité. Je sais en un mot ce que c’est - qu’un organisme économique, industriel et commercial. J’ai appris aussi, je sais ce que c’est que l’amitié, cette puissance économique. J’ai connu d’une connäissance, d’une épreuve, d’une expérience unique, non interchan-
à geable, ce que c’est que la fidélité, et l’infidélité au con- | traire, j’ai connu la constance et j’ai connu l’inconstance. J’ai beaucoup connu l’ingratitude. Jai connu la camaraderie, cette pire de toutes les misères. Et comme . javais appris la nourriture et le rendement d’une | œuvre, j’ai appris aussi la nourriture d’un sentiment. Et le rendement. J’ai connu l’amitié ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas. J’ai connu les amitiés et les inimitiés, les amours et les haïnes, le silence concerté, le boycottage, l’étranglement sourd, l’étranglement rauque, | lindex laïque, l’investissement silencieux, la guerre … économique, le blocus, déjà et de tout temps le siège.
Je ne nie point cette expérience, et qu’elle soit » unique, et que ces quinze années et ce travail et cette vie m’aient apporté un enseignement unique, m’aient 4 apporté, m’aient fait faire une expérience comme on 1 n’en trouverait nulle part ailleurs. Nulle part une autre. Mais je sais aussi, je vois bien que de cetie expérience j’en ai assez. J’en suis comme plein, comme débordant. J’en ai par dessus la tête. J’en suis saturé. w J’en suis rassasié. J’en ai presque (beaucoup) plus qu’il ; ne m’en faut, s’il était permis de parler ainsi de l’expé- À rience. Je sais aussi qu’il est temps de penser aux 4 œuvres, ou tout au moins à la mise en œuvre, à un essai de commencement de mise en œuvre. Ce n’estpas tout que d’acquérir toujours. La vie est courte. Il vient \
‘un âge de produire. Les deux thèses du doctorat es lettres que je préparais depuis tout ce temps pour la Faculté des Lettres de l’Université de Paris seront parvenues dans quelques mois à tout ce que je pourrai leur donner d’achèvement. Dans la thèse complémentaire je me suis proposé de mettre autant que je le pourrai ce que j’ai acquis d’expérience dans les arts et métiers de la typographie. Dans la thèse principale je me suis proposé de mettre un peu de ce que j’ai acquis d’expé- rience dans la connaissance que nous pouvons obtenir par l’histoire des réalités mêmes de l’action publique et privée; politique, sociale, religieuse ; économique, militaire et toutes autres; notamment intellectuelle et
La vie est brève et si l’on se tue dans lexpérience même et pour l’expérience, qui en produira jamais les
Si même l’on se fatigue de trop, comment voir encore et comment subir utilement l’expérience et l’épreuve ?
Pour voir il ne faut point avoir les yeux ni brouillés ni usés.
Le désir secret, la tentation, la convoitise était cer- » tainement du silence total et d’entrer dans une retraite absolue. Tu ne convoiteras pas la retraite et le silence
- de ton voisin. Tu ne convoiteras pas la charnelle soli-
3 tude. C’était assurément ensemble et dedans la tentation
… du travail. La philosophie est le plus beau des métiers. » Ji faut toujours croire que le métier que l’on exerce est
. le plus beau de tous les métiers. Et d’abord c’est un
- métier. Il faut dire que la philosophie est le plus beau
des métiers en un temps où plus que toutes les disci-
plines, avant toutes les disciplines, elle est exposée aux dérisions, aux lacérations du primaire, mon cher Halévy, Ce n’était pas seulement la tentation du travail. C’était aussi, c’était peut-être autant, il faut l’avouer, une tentation, une réalité de lassitude. Un grand épuisement de force et de santé, peut-être. Mais surtout un grand épuisement d’espérance, de la force la première | de toutes, la plus forte de toutes, peut-être la seule | forte, de la force de l’espérance. Ce n’est pas impuné- ment qu’une génération comme la nôtre subit tant de | déceptions. Non pas même tant de déceptions. Fragmen- ’ taires. Discontinues. Discriminées. Distinguées. Et dont É on peut dire l’une après l’autre que ce sont des décep- ” tions, telle et telle déception. Mais une seule déception. 1 Indistinguée intérieurement. Étalée sur dix et quinze | ans. Un désabusement perpétuel, commencé il y x dix w ans par un coup d’éclat, continué incessamment depuis ! par une accélération, par une aggravation perpétuelle. … Un de nos abonnés, M. Salomon Reïinach, me disait | un jour dans son cabinet : l’Affaire Dreyfus est la plus grande escroquerie du siècle. Sans doute il n’y voyait 4 pas, il n’entendait pas par cette phrase, par ce mot ter- 4 rible, il n’y voulait pas dire tout ce que nous y mettons M aujourd’hui; autrement il eût été un peu prophète, ce M qui, je crois, n’entre pas dans son système de l’histoire M des religions; et je ne veux pas surtout lui faire dire ce qu’il ne voulait pas dire; mon intention n’est naturelle- ‘1 ment pas de le compromettre ni même de le citer comme témoin. Le temps des témoignages n’est pas encore À
venu. C’était le temps où Bernard-Lazare mourait. La _ banqueroute frauduleuse de l’affaire Dreyfus dans la fourberie politicienne mettait une amertume sans fond au cœur des véritables dreyfusistes. On voit qu’il y a déjà de cela beaucoup d’années. Pour qu’on puisse même parler de véritables dreyfusistes. On ne pou- | wait pas prévoir alors, même dans ce flot d’amertume, même dans ce coup d’éclat de la désillusion, jusqu’où irait cette déchéance, ni surtout qu’elle irait ‘ _ sans fin. Comme une mécanique affolée qu’elle ne s’arrêterait pas. J’étais allé le voir ce jour-là uniquement pour lui donner et lui demander des nouvelles d’une chère santé, d’un homme dont la santé nous donnait déjà les plus graves inquiétudes, pour causer je ne _ dirai pas seulement d’un ami commun, mais d’un homme qui était pour lui un ami plus jeune, qui était pour moi un ami, moins jeune, un confident, de toute de l’autre, et l’un des plus grands des prophètes d’Israël. Le plus grand que j’aie connu, avec notre Marix. _ J’étais jeune homme alors; je n’étais pas haut de cent coudées ; novice, bien que mon instinct, un instinct profond, m’ait toujours averti contre la politique. Cette _ parole me frappa. Je ne l’ai certes point enregistrée
- pour le plaisir. L’homme qui l’a dite l’a peut-être . oubliée aussitôt, l’a certainement oubliée depuis. Je ne l’oublierai jamais. Le maître, qui a beaucoup d’élèves, | oublie. L’élève, qui n’a pas beaucoup de maîtres, n’oublie : » pas: Contrairement à ce que l’on croit, c’est le maître . qui oublie l’enseignement. Et c’est l’élève qui ne l’oublie
Le riche, aussi, oublie; le pauvre et le misérable
n’oublie pas. 4 “x à
Cette parole d’aïlleurs ne répondait que trop à cet
instinct profond. Et la maladie et la mort de Bernard- :
Lazare lui donnait non point une valeur épisodique, :
supplémentaire, mais plus qu’une valeur symbolique,
une valeur tragique, une valeur aiguë, temporellement
trâgique, une sanction, temporellement, corporellement, |
Des témoignages mêmes de ce grand Bernard-Lazare 1
j’aurais honte de les reproduire, de les introduire ici.
Tant ils sont demeurés saisissants. Le temps de ces 1
témoignages n’est point encore venu. Il viendra. Le 4
temps des confessions n’est point encore venu. Ce sont
des témoignages terribles. Ce prophète, prophète du .
malheur, au moins du malheur temporel, comme tous w
les véritables prophètes, eut l”amertume infinie, au mo- 1
ment même et dans les antécédences de la mort, de
mesurer du regard, de ce regard d’une infinie bonté, »
d’une infinie douceur, mais d’une sûreté totale; d’une …
gaieté infinie, infiniment et amèrement amusé du scan- |
dale même, mais d’une clairvoyance de sang-froïd ter-w
riblement infinie: cette abhorreur, cet abîme debarbarie M
et de lassitude, de corruption publique et politique où
depuis nous descendons infatigablement, où nous roulons de cercle en cercle. ES:
Et non seulement infatigablement; mais, à ce qu’il”
semble, avec une vitesse qui s’accélère. 3
Ces témoignages viendront. Ils sont encore trop ter-
ribles. H faudra un jour arrêter arbitrairement une date,
dans cette déchéance. C’est ce que font généralementw
les historiens. Il faudra écrire jusqu’à cette date cette Histoire de la décomposition du dreyfusisme en France. ll faudra que cette Histoire elle-même ne soit que le dernier chapitre, le plus important hélas, et un chaPitre sans fin, d’une très brève Histoire de l’affaire Cette décomposition commande toute notre vie, toute
- notre fortune, tout notre événement. On peut aller jus- -qu’à se demander si elle ne commandera point toute notre destinée. D’elle vient, d’elle date toute notre
- misère. C’est une grande pitié pour une génération, c’est une grande peine, c’est une grande misère, une dé- chéance infatigable que d’avoir débuté dans la vie par une aussi retentissante déception, par un aussi brutal, aussi brute désenchantement. Une génération peut ne pas s’en relever. Cette capitulation initiale, post-initiale de notre État-Major a commandé toute notre histoire. Elle l’a commandée jusqu’ici. Elle en a peut-être pris le
- commandement pour toujours. Elle la commandera peut-être sans retour, et sans reprise possible. Les ce maréchaux généralement trahissent. Même dans l’histoire militaire. Ils ne sont même faits que pour cela. Quelques-uns trahissent formellement. La plupart trahissent comme tout le monde, non moins réellement, au sens réel que nous donnons, que nous reconnaissons _ à ce mot. Mais nous avons touché un État-Major, nous _ pouvons nous vanter d’avoir touché un État-Major qui … nous fit bonne mesure. Du premier coup, d’un seul, il passa la moyenne, et même le maximum. Il nous trahit, il trahit notre cause, la cause, hélas, qui nous était . commune, ensemble avec lui, plus qu’il n’est raisonna- … blement permis, infiniment plus qu’il n’est dans l’office
même d’un État-Major. Infiniment plus enfin que pour a: son grade. si Ut À Nous sommes une génération sacrifiée. Nous ne sommes pas seulement des vaincus, une génération . vaincue. Cela ne serait rien. Cela n’est rien. Il y a des | défaites glorieuses, des désastres rétentissants, plus assis, qui fixent mieux la gloire, plus beaux, plus ad- | mis, plus commémorés que n’importe quel triomphe. … Maïs notre défaite est la pire de toutes, une défaite : obscure, et nous ne serons pas même méprisés : nous À serons ignorés; tout au plus nous serons peut-être grotesques. Il y a des défaites, Waterloo morne plaine, qui plus que des victoires, plus avantageusement, se fixent | dans les mémoires des hommes, dans la commune mé- 4 moire de l’humanité. Nous serons mesquins, nous serons 4 petits, nous serons ordinaires, nous serons MmOYEns, OU À plutôt nous ne serons pas du tout. On ne s’occupera pas à de nous. Nous passerons inaperçus. Une défaite sans grandeur, liminaire, nous aura condamnés à ce silence. 1 éternel, temporellement éternel. Un silence règnera, un È silence pèsera, le silence se fera sur nous. Ou plutôt il ” n’aura pas même à se faire. Il se fera, il se sera fait tout seul, de soi-même. Devant l’histoire ce n’est pas le 4
silence qui aura jamais à donner, à se trouver des causes “positives, des efficiences. Il est de règle et les déficiences suffisent. Pour l’établir. Il suffit que les déficiences w jouent et laissent librement la place, donnent place | libre, le peu de place qu’il y a, aux efficiences concur- « rentes. Nous ne serons jamais grands; nous ne serons F
jamais connus; nous ne serons jamais inscrits. Nous ne serons jamais grands. Nous ne serons pas de l’ordre :
de. torique. L’histoire n’aura aucun moyen de nous mesurer.
__ Et à vrai dire elle n’en aura aucun goût. Elle n”inscrit à à
_ vrai dire que ceux qui s’inscrivent eux-mêmes, Elle ne
- mesure, elle n’enregistre que ceux qui se font mesurer
. de force. C’est encore un royaume qui ne se prend que
. de force, qui souffre la force. et les hommes de force, i
= et violenti rapiunt illud. On aura beau changer les méthodes historiques. Il y aura toujours peu de place(s)
dans l’histoire, dans la mémoire, même commune, et dans les opérations de la mémoire, dans toutes les sortes
_ de commémorations, et les véritables inscriptions seront
| toujours fort rares.
Dans cette rareté, dans ce resserrement du marché
_ de l’histoire c’est une singulière destinée; et ce serait | un malheur irrévocable, une infortune infinie que la nôtre, pour qui mettrait son espérance, le sot, dans les jugements et dans les connaissances de l’histoire tem-
_ porelle. Pour qui mettrait, pour qui placerait son espé- ‘ rance, temporelle, dans aucunes sortes de commémora-
_ tions, temporelles. Nous pouvons nous rendre aujour-
d’hui ce témoignage, nous pouvons l’introduire,
_ l’apporter, le donner solennellement, le contribuer, aujourd’hui que nous avons l’âge et l’expérience, que
…_ nous avons acquis l’un et l’autre, au juste prix, qui est
” cher et irrévocable, de connaître, de pouvoir à notre
“ tour mesurer la vie et l’action. Nous pouvons parler
aujourd’hui, nous avons acquis de pouvoir parler des
à jeunes gens que nous fûmes comme on parlerait s
… d’étrangers, comme nous parlerions de jeunes gens que
ñ _ nous aurions connus, dans le temps. Nous pouvons
donc en toute justice, en toute juste mesure, et j’ajou-
; terai même pour cette fois en toute impartialité, nous
rendre ce témoignage, et c’est un témoignage posthume, que nous valions des hommés qui ont eu les plus grandes fortunes historiques et que nous n’aurons pas de fortune du tout. Nous pouvons le dire aujourd’hui, puisque c’est vrai, et qu’on ne nous croira pas. Nous valions des hommes qui ont eu les plus hautes fortunes. Nous étions des jeunes gens, dont nous pouvons parler aujourd’hui avec un entier détachement, qui valions je ne dis pas seulement des hommes comme ceux de la Commune, mais, je le dis comme c’est, les hommes de la Révolu- . tion et de l’Empire. Et valant autant, nous avons autant qu’eux, peut-être plus que la plupart d’entre eux, jeté . dans l’action, dans le public, dans le civisme, dans le civique, notre corps et nos biens, le peu que nous en avions, plus encore, plus peut-être. Sans compter. Nous y avons jeté notre destinée toute entière. Mais cela sans aucun rendement historique. Nous avons fait, opéré en réalité autant qu’eux; peut-être au moins. Mais le mécanisme était petit. Et une fois de plus, une fois encore nous retrouvons, nous recoupons ici cette importance capitale du mécanisme. Et on avait beau y mettre du grand. A l’entrée. Il n’en pouvait rien sortir, . il n’en est rien sorti que de petit. A la sortie, au débouché, à la maison de vente; au magasin. Nous fournissions du grand à cet appareil. Mais historiquement comment le savoir, comment le prouver? Auto-
- matiquemenit il n’a jamais rendu, il ne nous a jamais | rendu et fourni, il n’a jamais rendu et fourni au monde et mis dans le commerce que du petit. Nous avons été grands, dans la réalité; mais nous ne l’avons été que dans la réalité. C’est commé rien. Nous ne l’avons pas :
_ été dans l’enregistrement, dans l’appareïl d’enregistrement, dans l’histoire. Et quand nous le disons nous parlons comme des imbéciles. Nous apparaissons comme des imbéciles. Nous avons l’air d’être des imbéciles. Et nous le sommes; puisque nous faisons figure d’imbéciles. Qu’importe que nous ayons été grands en réalité? L’histoire ne s’occupe pas des réa-
_ lités. Elle n’a que faire de la réalité. Elle s’occupe de ce
_ qui fait figure. Elle s’occupe des figures ainsi faites,
. ainsi obtenues, et de les mesurer, comme elle peut. Elle à s’occupe de ce qui apparaît. Science de mesure, comme toute science communément admise, science des mesures de l’événement, et de mesures communément, généralement grossières, puisqu’il faut qu’elles soient
. communément admises, puisqu’il faut que ca s’enseigne, et ainsi que ça se transmette, elle ne peut s’occuper, elle ne s’occupera jamais que de ce.qui est mesurable. Elle n’aura pas besoin de nous flétrir. Elle n’aura même pas à nous mépriser. Elle ne s’occupera pas de nous. Elle nous oubliera, nous ignorera. Si elle s’occupait de nous, tout ce qu’elle pourrait faire pour nous serait de _ nous traiter négligemment d’imbéciles. Pour avoir tant _ mis dans un tel mécanisme. En quoi elle se tromperait, du tout au tout. Mais elle y est accoutumée. : Contre ce verdict où serait d’ailleurs l’appel tem- Les Nous paraïîtrions les mains vides. Mais nous ne pa-
. raîtrons même pas. Nous n’irons jamais jusqu’à l’au- ê
dience, et à la présentation à cette reine des temps 4
- modernes, souveraine incontestée des temps futurs.
Ÿ Maîtresse de tout jugement. Étant maîtresse de toute
Va Reine du temps. Même. Regina temporis acti. Et ï terrarum et rerum praetereuntium. Eh Où sont, dira-t-elle, où sont les marques de votre | action, les signes, les mesures de votre dévouement, les . mesures de vos sacrifices ? Où sont vos documents, vos monuments, vos preuves, vos témoins ? Vos mots d’écrit? L’histoire se fait avec des documents. Où sont vos témoignages sensibles? Vous y avez mis, autant que les autres, votre cœur et vos Corps, VOUS y avez engagé VOS CŒurS F et vos biens, vous y avez mis, vous vous y êtes mis Corps (et âme). Tout ce que vous aviez; tout ce que vous étiez. 1 Plus encore. Je le sais. Mais je ne (le) sais pas. Je n’en sais rien. Moi officiellement je ne sais rien. Avez-vous vos papiers ? Je ne laisse passer que ceux qui ont des papiers. De ces papiers qui emplissent les archives. Les liasses de papiers. Où sont vos barricades. C’est à peine si vous avez renversé quelques ministères. Et encore : vous vous y êtes pris de telle façon, imbéciles, de si. mauvaise grâce que vous avez l’air, que vous vous êtes donné l’air que ce n’est pas vous qui les avez renversés. Vous ne m’en apportez aucune preuve. Tout le monde À pourrait vous le disputer, et contester, et le plaider contre . | vous. Tout se plaide. Où sont vos mesures ? Vous ne ! ‘ m’apportez que de ce que je ne peux pas mesurer, Dece $ qui r’a pas de mesure matérielle. De commune mesure: | Vous n’avez même pas renversé un gouvernement. Où sont vos mourants et vos morts. Vous mourez tous 4
- dans votre lit. Je ne m’intéresse pas aux personnes qui mettent cinquante ans à mourir dans leur lit. Cela aussi | 1 n’entre pas dans mes comptes. Cela aussi n’est point |
3 matière de mesure, objet de mes mesures. Vous ne
us . m’apportez jamais que de l’immesurable. Où sont vos
… guerres civiles et vos guerres nationales ? Vos guerres
h plus que civiles? Où sont vos bataïlles rangées? Où
- (sont) vos échafauds, les échafauds que vous avez dres-
ÿ _sés et ceux où vous êtes montés ? Car, vous comprenez,
…_ pour nous, ça revient identiquement au même : c’est l’échafaud, c’est la barricade, c’est la bataille, c’est
. l’appareil qui fait la grandeur et la dimension, c’est le parement et l’apparat qui fait la capacité historique ; : c’est l’arrimage : peu importe après que vous soyez
di: dessus ou dessous. Et le côté de la barricade est ce
…_ qui m’importe le moins. Pourvu qu’il y ait des barri-
À. cades. Mais où sont vos batailles de rue, où sont vos
$ _ batailles de plaines? Les chaudes batailles dans les
… blés brûlés. Wagram. Ce brûlant soleil. Cette pous-
” sière. Et cette brûlante journée de juin où il y avait
1 . eu un orage la veille. Vous vous rappelez. Et alors … les terres étaient détrempées, comme disent nos histo-
riens. Vous comprenez ce que ça veut dire. Ça veut 0
… dire qu’il y avait de la boue. La sale boue (noire
4 . et) liquide des plaines belges. Boueuse. Pleine de boue.
La terre pleine de terre et d’eau. Alors on n’en sortait
“ pas. Alors l’artillerie n’avançait pas. Vous comprenez. à Les canassons ne tiraient pas. Ne pouvaient pas en “ Voilà la vérité. Alors la bataille a commencé trop
4 tard. Des fondrières, quoi. Ce que dans tous les pays ÿ du monde on a toujours nommé vulgairement des
“ fondrières. Alors il y avait de la boue, de la boue
4 \ ordinaire, de la boue comme il y en a tous les jours,
- jusqu’aux essieux. Seulement ce jour-là elle a compté,
la boue. Vous vous rappelez. Tout le monde se rappelle. a Hyena souvent, de la boue. Tout le temps elle embête , les charretiers. Seulement, ce jour-là, un jour élu, elle a embèêté les charretiers de canons. Où sont vos mar- 3 tyrs? Où sont vos héros? Où sont seulement vos victimes? Vous savez que je vous ai dit que pour moi ça |
revient au même. Les centaines et les milliers et les
centaines de milliers d”hommes marchant du mêmepas, :
tombant de la même mort, éternellement impérissables
_ pour moi, les centaines et les milliers et les centaines de milliers d’hommes courant au même assaut, pliant. | de la même défaite, battant du même cœur, courant du même pied, soufilant, chantant du même souffle, char- j riés du même élan, éclatants de la même victoire, mar- 1 chant du même pas, chargeant de ce même pas de é charge, chancelants, rompus de la même débâcle, oscillants de la même détresse, crevés du même | désastre, éclatants, rompus du même triomphe; les à formidables et irréguliers alignements; ces centaines ; et ces milliers d’hommes, et ces centaines de milliers d’hommes penchés de la même pente, le corps tendu en : avant, penché de la même pente, incliné en avant de la É même inclinaison, innombrables corps obliques parallè- se mouvant et müûs, innombrables corps mortels, im- . périssables pour moi, innombrables corps obliques | nés vers le destin de l’assaut. Où sont vos Marseil- | laises? Et les clameurs innombrables dans les plaines? Les clameurs immenses, les montées des clameurs, les | clameurs grandissantes, les clameurs assourdissantes ; ; . les stations et les prolongements et les profilements |
_ dans les prés; les pas lourds dans les labours, si légers ; les pas empâtés dans les labours; les mottes de terre;
_ et les clameurs dans les blés, les incendies dans les blés mûrs, les meurtres dans les blés chauds. Et les drapeaux dans les charniers, les drapeaux en guenilles, penchés au front des bataillons? Ces énormes aligne- : ments mousseux, fins ou carrés, linéaires ou trapus, sur le mouvant terrain, d’hommes au jarret également tendu, le front en avant de la tête, la tête en avant du
corps. Et les drapeaux couchés comme eux, battant - comme eux, les drapeaux déchirés, claquant comme
_ eux, déchirés comme eux, déchirés comme le fond de culotte et comme l’habit bleu et comme le parement et comme la peau qui est dessous. Parbleu! Ils n’étaient pas déchirés exprès pour le Musée de l’Artillerie. Ils étaient déchirés comme tout. A force d’avoir servi. Car c’est très drôle : des drapeaux qui servaient, comme la cantine, comme les bretelles de gibernes. Les drapeaux
_ inclinés de la même inclinaison, battus comme eux, de la même tempête, craquant comme eux, craquant ’ comme des branches, comme des vraies branches,
__ d’arbres, noyés du même flot, battus de la même tour-
. mente. Les drapeaux effilochés, usés, pliés à la hampe
- _ comme la voile au mât, tendus comme eux, pointant, pointés comme eux, culbutés comme eux, à la face du
- ciel, terrassés comme eux, vaincus comme eux, — se relevant comme eux. Où sont vos batailles de pleine plaine, et la section défendant le village, et sous l’ardent soleil, et les hommes dans le fossé, et la célèbre défense au coin d’un bois, du célèbre bois; et le mame- | lon, Derrière un mamelon; et le moulin sur la butte, l’irrécusable moulin; et le général, et l’État-Major 31 5
avec ses lorgnettes; le même État-Major bien entendu A qui devait (tant) trahir plus tard; mais quand ça va: à mal on dit qu’il trahit, on voit qu’il trahit. Quand ça va # bien, on ne trahit jamais; et le général des généraux. | Vous comprenez, voilà ce qu’il faut me dire, à moi. Ï Alors je vous entends. Mais vous vous n’entrez ni dans l’histoire militaire ni dans j’histoire économique. Vous n’entrez pas dans l’histoire militaire, la seule qui m’in- ( téresse au fond. Et d’autre part vous n’entrez pas davan- fi
- tage dans les statistiques, vous savez, dans les histoires … économiques, la seule à laquelle je suis forcée parles pouvoirs publics, depuis les nouveaux programmes, de faire semblant de m’intéresser uniquement; aussi je l’aime, dites-le bien, comme ma fille unique. N’ou- ] a bliez pas surtout de bien le répéter à ces messieurs les inspecteurs. Vous me parlez de maladie et de mort. Une mort qui dure aussi longtemps ne min téresse pas. Elle m’est même suspecte, sachez-le. Et s à bon droit. Avez-vous seulement cette magnifique hécatombe, cette semaine rouge, les rues rouges, | la rue rouge, cette semaine pourpre, cette semaine N admirable, cette semaine pourprée, cette semaine sanglante, rouge comme une rose pourpre, ces trente 4 mille morts, trente mille fusillés. Et pour Paris l’auréole, 1 la tragique auréole de ce double siège. Non, n’est-ce ‘à pas. Alors de quoi parlez-vous? Apportez-moi donc À seulement vos morts. Voyons, comptons-les. 4 Où est votre semaine. Quelle sera votre féte? Quel voire anniversaire ? Quel jour sera le jour de votre É commémoration ? Quel jour les petits arrivistes ulté- l rieurs célébreront-ils, organiseront-ils votre glorieux. cinquantenaire, votre centenaire, votre bi-, votre cing-
49 _ centenaire. Il faut tout cela pour l’histoire. Où est votre | cette semaine tragique, la plus belle peut-être de toutes, . ‘semaine de mai, de qui mai est taché pour son éternité
- temporelle, semaine tragique, grande comme l’antique, Fr . plus grande, si puissamment, si grandement tragique, 4 si douce à moi cruelle. Tant de grandeur, tant de bas- L trente mille meurtres; trente mille crimes. Des dévoue-
- ments sans nom. Trente mille sacrifices; trente mille f folies. La terreur et le meurtre. Et dans tout ça, mélées, F des histoires de concierge. L’assouvissement des haïnes.
- La luxure du meurtre et du sang. Un orgueil fou. Une . insouciance encore plus admirable. Le(s) concierge(s) ‘ 4 roi(s). Tant de bravoure comme aux temps (les plus) 4 héroïques. Un exercice de trahison comme aux temps . les plus bas des abjections romaines; un jeu de délations plus qu’impériales, plus que triumvirales; et un ” exercice, un jeu de fidélités plus quantiques, une célé- … bration d’hospitalité plus qu’antique, plus qu’hellé- | | nique, plus qu’odysséenne, et plus que Priam aux pieds “ d’Achille. Et tant de haine et tant de charité qu’en plein treizième siècle. Une sorte de reéclatement à distance, À à quelle distance, un éclat soudainement éclaté, à vingt siècles, à sept et quatre siècles, de tout l’antique et de
- tout le chrétien. Tant d’infamie, tant d’ignominie, tañt
- d’ignobiliesse. Et tant d’espièglerie héroïque. Vous me È parlez, mon ami, de maladie et de fatigue. Vous allez | me parler de potion. Oui, vous prenez de l’euonymine. Thibault, sans doute, peut-être de l’aloïne, dernier perfectionnement. Vous comprenez combien je méprise » toutes ces drogues. Et qu’il faut que vous soyez vrai- ÿ ment bien goujat pour oser parler ainsi en public, (même
en privé), de toutes ces questions de drogue. Vousme parleriez d’ipéca. Cela sent, mon ami, l’infirmerie régi- 4 mentaire. Vous me parleriez de pilules, de médecins et % de pharmaciens. Laissons tous ces herboristes. Les chambres de malade ne sont pas mon affaire. Et les : liniments. Et les flacons. Et les potions. Et les tisanes, qui sont trop sucrées. Comment pouvez-vous boire ça?
Ces tisanes fades, ces boissons, cet air fade. Tout cela fait si mal au cœur. Tous les malades sont pour moi des malades imaginaires. Il me faut une mort bien fauchée. 3 En fait d’hôpitaux il ne me faut que des hôpitaux de campagne. Et encore, hein, il ne faut pas trop en parler. Je ne suis pas de semaine. Les hôpitaux publics et privés ne sont pas mon fait. Je ne fais aucun usage des maladies, ni la prière pour le bon, ni la prière pour le . mauvais usage des maladies. Je ne suis pas même ‘à démoniaque. Le tragique combat de la vie et de la mort ne m’intéresse pas, quand il se poursuit dans les draps du lit. Alors je ne dis pas que ça n’est pas inté- n’est-ce pas, qui s’occupent d’autrés choses, de choses comme du salut. De la sainteté. Je fais une très grande différence entre les différents liquides qui peuvent exsuder, ou extravaser, du corps humain. Le sang est
- un liquide noble. Couler le sang, faire couler le sang, c’est très bien. Il faut qu’un san kimpur abreuve nos sillons. Je n’ai que du mépris au contraire pour les mucosités plus ou moins flatulentes. Les débris sanguinolents ne me disent plus rien. Les humeurs me sont dégoûtantes comme les tisanes elles-mêmes. Ce Lannes même au fond (un de mes enfants pourtant, maïs ai-je ; bien des enfants?) cesse de m’intéresser aussitôt que ;
par Fadministration d’un boulet de faible calibre il a la rotule droite brisée et le jarret gauche déchiqueté. Singulière destinée. Il ne m’appartenait pas avant, il ne m’appartient pas, il ne m’appartient plus après. Avant quoi? Avant que d’entrer dans mon corps de volontaires. Quand il a commencé, il n’était pas encore entré dans mes contingents. Fils d’un garçon d’écurie, apprenti teinturier, én a beau dire, et nous raconter des histoires sur les petites gens, sur les petits métiers, sur l’histoire économique, sur l’histoire des petites gens et des petits k métiers, sur l’histoire du travail, je ne connais pas ce Jean Lannes. Vous avez beau faire, il n’exerçait pas un métier historique. Vous avez beau faire des manuels. Et créer des chaires. Il y aura toujours des métiers _ historiques et des métiers non historiques. Mais il y a un Jean Lannes que je connais. C’est celui qui est de Lectoure; il a commencé sergent-major au deuxième bataillon des volontaires du Gers. Vous demanderez de ses nouvelles au prince de Siévers. Vous savez que j’ai décidé que ceux qui contractaient un engagement dans les bataillons de la Révolution et de l’Empire et les conscrits contractaient ipso facto un engagement dans mes contingents historiques; cela, cet engagement équivaut à un bon pour la gloire. Mes bureaux de 1 recrutement ont beaucoup travaillé parmi ces volontaires. Ils signaïent deux engagements ensemble, lun, valabie, pour la patrie; le deuxième, valable, pour moi. Il fut longtemps des miens. C’était un homme dur. Mais je commençai de sentir que j’éprouvais le besoin de le renier quand son genou et son jarret se furent trouvés sur la trajectoire de ce boulet de faible calibre. Car il . commençait de devenir ainsi suspect de vouloir devenir
candidat à devenir de la matière d’hôpital. C était parle chemin de ce village allemand. Ilavait à F1 le maréchal Bessières, ou plutôt sur le maré Bes- 14 sières. Une route vers Essling, une route vers Aspern.Ces journées du Danube et de Vienne qui tiraient déjà, qui | | montraient déjà la corde, qui sentaient, quiannonçaient les difficultuosités des difficultés ultérieures, les lointaines À 1 et déjà prochaines acrimonies, étroitesses, les imminents | étranglements, les resserrements, les pénuries, les * parcimonies des finales, des définitives retraites, du ‘4 | désastre. Ah c’était des batailles, des victoires d’âge M mûr, des batailles querellées. Des victoires alourdies. a Ce n’étaient plus les jeunes, les belles batailles de jeunesse et d’enfance de la campagne d’Italie. Les 4 souples, les sveltes batailles élancées. Quand on est #3 jeune ils avaient eu des matins triomphants. L’archiduc Charles ne conçut pas moins que (l’espoir) (et le projet) de |: jeter l’armée française dans le Danube. C’était déjà une M idée bien hardie pour un Autrichien. Mauvais signe : les M Autrichiens, (les (anciens) Impériaux) commençaient M d’(oser) avoir des idées; bien hardies. Qu’un archiduc M eût eu l’idée de jeter une armée française dans un Da- M nube, c’était grave. Le moins grave est qu’il y faillit réussir. Le Danube aussi eut l’idée de déborder. Etpuis \ à force de se battre on perdait du monde. On s’usait. 1 On perdit Saint-Hilaire. On perdit notamment Lannes, 20 Jean Lannes. Les ambulances. La destruction de lar- % \ mée française? On perdit Pouzet. Une centaine de 27° pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf. Assis au 4 bord d’un autre fossé. Quelques sombres réflexions au +00 © bord d’un fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l’une sur l’autre… lorsqu’un petit beulet de
à ‘ trois, lancé par le canon d’Ensersdorf, arrive en Ce fut alors qu’il commença de sortir de mon domaine. Il faisait très chaud pour une amputation. Il mourut dans _ une des meilleures maisons d’Ebersdorf. 11 y avait eu cette crue du fleuve. La situation du maréchal fut aussi bonne que possible pendant les quatre premiers jours ._ qui suivirent sa blessure… Mais les fortes chaleurs qui nous accablaient depuis quelque temps redoublèrent d’intensité, et leur effet produisit un bien fâcheux ré- sultat sur le blessé. C’est ce que nous nommoss la pour_ riture d’hôpital. Une fièvre ardente s’empara de lui, et bientôt survint un délire affreux. Le maréchal, toujours i préoccupé de la situation critique dans laquelle il avait »_ laissé l’armée, se croyait encore sur le champ de bataille ; il appelait à haute voix ses aides decamp,ordon nant à l’un de faire charger les cuirassiers, à l’autre de conduire l’artillerie sur tel point, etc., etc. En vain le docteur Yoan et moi cherchions-nous à le calmer. il ne nous comprenait plus: sa surexcitation allait toujours croissant; il ne reconnaissait même plus l’Empereur !.… Cet état dura plusieurs jours sans que le
- maréchal dormît un seul instant, ou cessât de combattre imaginairement!.… Enfin, dans la nuit du 29 au 30, il s’abstint de donner des ordres de combat; un grand affaissement succéda au délire ; il reprit toutes ses Jfa- j cultés mentales, me reconnut, me serra la main, parla . de sa femme et de ses cinq enfants, de son père… et, comme j’étais très près de son chevet, il appuya sa tête sur mon épaule, parut sommeiller, et rendit le dernier soupir! C’était le 30 mai au point du jour. Peu d’instants après ce fatal événement, l’Empereur
arrivait pour sa visite du matin, je crus devoir aller au devant de Sa Majesté, pour lui annoncer la malheureuse NEA catastrophe, et l’engager à ne pas entrer dans l’appar-
L tement infecté de miasmes putrides ; … pe
Ÿ Vous voyez que j’avais bien raison de vous dire qu’il
y avait déjà plusieurs jours que ce malheureux ne m’ap-
. partenait plus, qu’il était hors de mes frontières, qu’il À
avait passé, que son corps avait passé les frontières de
mon (étroit) domaine. Je ne suis pas comme l’empereur
Napoléon, moi : je n’entre pas dans un appartement |
infecté de miasmes putrides. Je suis comme ces deux
valets de chambre : De terribles secousses morales et
physiques avaient ébranlé ma santé; ma blessure, fort d
simple d’abord et facile à guérir, si, après l’avoir reçue, 14
J’eusse pu jouir de quelque repos de corps et d’esprit, ;
s’était horriblement enflammée, pendant les dix jours à
que je venais de passer dans de terribles angoisses et
des fatigues continuelles; car personne ne m’avait À
secondé dans les soins qu’exigeait l’affreuse position du À
maréchal, pas même ses deux valets de chambre. L’un
d’eux, espèce de mirliflor, avait abandonné son maître :
dès les premiers jours, sous prétexte que la mauvaise ÿ
odeur des plaies lui soulevait le cœur. Le second valet
de chambre montra plus de zèle, mais les émanations | 4
putrides, qu’une chaleur de 30 degrés rendait encore ‘A
plus dangereuses, le forcèrent à garder le lit, et je fus %
obligé de faire venir un infirmier militaire, homme
rempli de bonne volonté, mais dont la figure inconnue,
et surtout le costume, paraissaient déplaire au maré- 158
chal, qui ne voulait rien prendre que de ma main. Je le %
veillai donc jour et nuit; … =
D’ailleurs, il avait trop traîné, ce maréchal. Il avaït 4
_ traîné neuf jours. C’est trop. Ce qu’il me faut, à moi, c’est une mort avec une date. Baudin, par exemple, en voilà une (belle) réussite. Il n’a rien eu à faire de toute sa vie durant, ce garçon-là. Il a fait la mort de Baudin. Vous me dites que c’est souvent plus difficile. De faire quelque chose tout le durant de sa vie. Je le sais mieux que vous. C’est toujours plus difficile. Seulement ça entre ou ça n’entre pas dans mes mesures. Valmy a été une petite bataille de rien du tout. Une canonnade. Un moulin, comme je vous le disais. Des chapeaux sur les __ baïonnettes. Pour une bataille difficile, non, ça n’a pas été une bataille difficile. Et pourtant le canon de Valmy tonnera éternellement. Ce fut bien le jour des clameurs _ envahissantes. Et descendantes. Cent autres batailles, plus héroïques, infiniment plus difficiles, n’auront jamais é _ le méme retentissement. Ça ne me regarde pas. Toute la question est d’être bien placé. C’est le mystère même de la destinée, la destination de l’événement. Cette prise de la Bastille, quoi de plus facile? Infiniment plus facile que tout ce que vous faites. N’est-ce pas; il faisait chaud ; un superbe soleil de juillet; il n’y avait qu’à se laisser faire, pour prendre la Bastille. Il n’y . avait qu’à se baisser pour la prendre. C’était de ne pas prendre la Bastille, qui aurait été dificile. Tout vient place où on tombe. Toutes les petites blanchisseuses de Paris étaient amoureuses de tous les garde fran- çaise. C’est connu. Nous avons tous appris ça dans madame Sans-Géne. Seulement, voilà, c’était la Bastille. Il y avait dix siècles de monarchie derrière. Il y avait la fête nationale devant. Cinq siècles selon les historiens; mais au moins dix siècles en comptant
comme Victor Hugo. C’était le seuil d’un grand événement. Et ces pierres, qu’on a foutues (1) par terre, sur- ‘4 tout le lendemain, n’étaient pas des pierres comme … tout le monde. Vous autres vous êtes mal placés. fi Vous n’êtes même pas placés du tout. : { C’est ainsi que par la sa voix triste et superbe. Triviale à quelquefois, car elle est le maître de l’heure. Et en outre j: elle affectait la brutalité factice du langage militaire. Nous ne l’en croirons point. Nourris dans d’autres disciplines, nourris dans des cultures, nourris dans d’autres $ philosophies, nous savons de certain, nous connaissons, 4 nous avons appris, nous avons connu de toute certitude n que le regard de l’histoire n’est pas le seul regard et | n’est pas tout le regard. Il n’est qu’un regard d’empla- . cement, de place, c’est elle qui le dit, de relativité des » places, un regard de perspective. Il est, il peut étreun regard de vérité. Il n’est point, il s’en faut, il ne peut pas être, aucunement, il s’en faut de tout, un regard de réalité, et surtout un regard d’épuisement de la réalité. À Il n’est à aucun degré un regard total, un regard de la 4 totalité. Nourris dans d’autres philosophies, d’autres philosophies nous ont enseigné, une philosophie notam- 1 ment nous a révélé que la réalité a un tout autre prix, qu’elle a une valeur intrinsèque infiniment autre, infini- 54 (1) Fou.ues était là, comme on s’en doute, uniquement pour la RU couleur locale, et parce que l’histoire voulait se mettre au ton de “0 son sujet. On sait assez en quoi consiste le langage révolution ‘4 naire. Et aussi parce que c’est un langage militaire. — Note de. - #0 la rédaction. DAS D -
ment supérieure, qu’elle a d’infiniment autres exigences, qu’elle requiert, qu’elle exige de tout autres calculs, h qu’elle nous fait faire de tout autres comptes, et que nous n’en avons jamais fini. Nous savons, nous connaissons de toute certitude, nous avons appris, nous avons connu que le regard temporel de l’histoire n’est ni le regard : total, ni le regard définitif, que les réalités de la con- | science ne se réduisent aucunement, et qu’il s’en faut au moins d’une infinité, au regard temporel de l’histoire, à un regard de perspective, temporelle. Quand même le regard de l’histoire ne serait point ce qu’il est, quand S même il ne serait point, ce qu’il est, infiniment fragmentaire, fragmenté, infiniment précaire, infiniment incomplèt, même dans son genre, infiniment brisé, dans son ordre, quand même il serait, ce qu’il n’est pas, ce qu’il ne peut pas être et ne pourra jamais être, un regard entier, dans son genre, dans son ordre, un regard total, un regard à qui rien, par une hypothèse invraisemblable, _ impossible, ne manquerait, à qui rien ne serait refusé, à qui rien ne serait caché, masqué, à qui rien n’échap_ perait, même alors, même dans cette hypothèse impossible, invraisemblable, même alors, quand même lie _ regard de l’histoire ne comporterait, comme tel,-aucune défectuosité, quand même il serait par impossible totalement complet dans son ordre, même alors il serait, encore, infiniment éloigné de saisir, à fond, d’épuiser la réalité, il y serait encore, en ce sens, infiniment étranger, il s’en faudrait, il s’en manqueraïit encore infiniment, d’une infinité, qu’il saisit et épuisât, qu’il pût saisir et épuiser la réalité, car il n’est, jamais, et il ne sera jamais qu’un regard de perspective, et la réalité n’est pas toute en perspective, non, nullement un regard éternel, un
regard partout présent, partout contemporain, qui saisit, embrasse, épuise tout d’un regard. Ce qui est dire, ce qui revient à dire qu’il s’en faut de deux infinités au moins, : multipliées pour ainsi dire l’une par l’autre, que l’histoire saisisse, épuise la réalité de l’événement; l’une k qu’elle est infiniment incomplète dans son propre ordre; l’autre que quand même par impossible elle y serait complète, même alors elle ne serait qu’un regard | comme linéaire, un regard de perspective. À
Or la réalité n’est pas plus faite pour une perspective ni épuisée par une perspective qu’un paysage n’est fait pour une perspective ni épuisé par une perspective. Ici $ comme là, et justement parce que le paysage lui-même est une réalité, un fragment de la réalité, une sorte de ‘ la réalité, une partie intégrante de la réalité, ici comme là il faut au moins, au premier degré, une infinité de i perspectives; et il faut en outre sortir-de là, il faut au 1 deuxième degré sortir de toute(s) perspective(s), sortir : de l’ordre même de la perspective et des perspectives, essayer de contempler d’un tout autre regard. à
— De quel éclat brillaient dans la bataille. « Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, “4 Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus, À 4 Sur la frontière à sa voix accourus? 1 Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Hi Tous à la gloire allaient du même pas. 2: Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. 10h Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! 1
, « De quel éclat brillaient dans la bataille
_ Ces habits bleus par la Victoire usés. |
La liberté mélait à la mitraille
… Des fers rompus et des sceptres brisés.
_ Les nations, reines par nos conquêtes, :
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »
Il faudra même, dit l’histoire, il faudra que je fasse
une enquête, et une sérieuse, une enquête philologique
et critique enfin sur ces beaux vers. Car ce Béranger
est mort en 57, et les Chäâtiments ont été composés
_ au moins depuis 51. Et il est bien impossible de ne pas
_ reconnaître dans ces beaux couplets quelques-uns des À
plus beaux vers de mon grand ami. Le vers admirable
de l’Expiation:
Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête,
y est tout entier : :
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
Et les accentuations des soldats de l’an II: (à l’obéissance passive)
Ils chantaient, ils allaient, l’âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers!
Avec de vieux fusils sonnant sur leurs épaules, Re
Passant torrents et monts, it ï à (je ne me rappelle plus) 4 Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres, $ Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres Ainsi que des démons! s “RE.
Chocs, rencontres, combats: et Joubert sur l’Adige, 4 Et Marceau sur le Rhin! 4 Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales, N Et ton rire, 6 Kléber! Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes à ’ Sur le monde ébloui! | La tristesse et la peur leur étaient inconnues. HA Je sais bien que c’est le même sujet. Mais il y a! tout : de même des rencontres singulières entre tous ces deux textes, et ça ressemble encore à des suppliants parallèles. J’adore ces problèmes, vous le savez. Ce sont eux , qu’on nomme des problèmes d’histoire, des problèmes historiques, des problèmes d’histoire littéraire. Ce parallélisme m’est un peu suspect. C’est ce que j’aime. à Il faudra faire des recherches. C’est mon office, et mon métier et ma raison d’être. Il faudra même que je voie | si je n’en ferai pas faire une thèse par un de mes jeunes Î Au fond je suis partagée (c’est ce que j’aime). Ce Victor Hugo est mon plus grand ami, vous le savez. Il | avait une telle affection secrète, une telle affinité profonde, une telle complicité avec moi pour les grandeurs É de l’ordre que j’excelle à mesurer. C’est un vieux com-
plice à moi. S’il a volé ce Béranger, c’est bien fait. Et 6 il en avait cent fois le droit. C’est royal. Un homme . comme lui prend son bien partout. Mais j’aime bien aussi ce Béranger, parce que ce que j’aime par dessus tout, ce sont les médiocres. Je suis une espèce de suffrage universel en long. Ainsi parla Clio, fille de Mémoire. Laissons parler Clio, fille de Mémoire. Car nous savons, nous aussi par tous les textes et par les monuments, nous savons qu’il y a d’autres Muses. Nous savons qu’il y a d’autres disciplines. Nous savons qu’il y a d’autres filles de Mémoire, Fi _ des filles peut-être un peu plus insubordonnées. Je veux j dire beaucoup plus libres. | ; Laissons dire la vieille. Maîtresse d’erreur(s); mère des impostures. Elle n’a pas fait tout le compte. Laissons dire la viéille. Celle qui ne peut pas; et qui ne veut pas; et qui ne sait pas se taire; celle qui ne sait pas le prix du silence. Nourris dans d’autres disciplines, nous savons que l’histoire est sporadique et qu’elle ne donne que des cendres. Mais non pas même _ des cendres continues, totales, une continuité et une totalité, au moins, de cendres. Un système de cendres. Non, _ quelques cendres discontinues, disrompues, des frag_ ments de cendres même, des brisures de cendres dans
- le creux de la main. Sovet saeclum in favilla. — Solvit; solvitur ; solutum est. Le siècle temporel n’attendra point le règne éternel pour se résoudre en cendre. Tous les jours du temps dans le présent nous le voyons qui s’y résout. À mesure même qu’il passe. Dans tout l’immense passé, dans tout le présent, à mesure que l’évé-
nement réel passe, nous avons vu, nous connaissons, À tout le monde a vu, sous nos yeux nous voyons tous les jours que par là même et automatiquement devenant
lévénement historique automatiquement aussi et en cela même il devient presque instantanément événement historique; d’événement réel qu’il était, qu’il venait d’être, qu’il était à l’instant, événement historique : moins que rien, une cendre, en comparaison du réel. Une cendre temporelle. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Le siècle temporel ne laissera, déjà ne laisse qu’une poignée; moins qu’une poignée; moins qu’une pincée de cendres : une (vague) traînée de cen-
dres temporelles. Et non seulement des cendres; maïs des cendres disparates; et les plus inconsistantes du monde. Des traces de cendres, ce que nous lisons dans les analyses (chimiques) d’eaux minérales, sur les étiquettes collées sur les bouteilles. Non seulement le monde est cendre et il retournera en cendre. Mais . d’une part cette cendre n’est point une cendre complète. C’est une cendre infiniment incomplète. Une poussière de cendres. Et d’autre part déjà nous voyons qu’il y retourne tous les jours. Et que tous les jours du temps il y est retourné. Memento, qu’il se rappelle : il n’a pas même à se rappeler. Car c’est tout de suite, c’est à pré- sent, c’est à chaque instant que s’accomplit sous nos yeux la tombée en cendre, la finale et irrévocable, la
définitive, la déjà temporellement éternelle incinération i et délitation cinéraire. Sous nos yeux le jugement tem-
porel s’accomplit tous les jours, les siècles s’accom-
plissent tous les temps. Sous nos yeux à mesure que
tout l’événement, sur un seul front, sur un immense
front (comme un immense camp d’Israël qui tomberait
constamment sur tout son immense front de bandière, | mesure que tout l”événement campé, sur tout ce front _ universel, tombe comme une immense cascade incessante, comme une cataracte, perpétuelle, régulière, inépuisable, temporellement éternelle barrant pour cette chute inépuisable d’un barrage latéral et ainsi perpendicuiaire le cours, le fleuve immense, temporellewent universel de l’événement, à mesure que sur ce front tout l’événement tombe, descend inépuisablement du présent dans le passé, de ce qui se fait à cé qui est … : fait, du discuté à l’acquis, de ce qui est en cause à ce qui est acquis; à cette mesure et sur tout ce front, par . là même et en méme temps, en cela même et par la même aventure, du même mouvement, après la même oscillation, de la mème tombée, de la même descente, par le même événement l’événement tombe en cendre. Incessamment sous nos yeux. Incessamment depuis le commencement. Incessamment jusqu’aux fins. Par le même événement, par la même histoire, par le même épisode constant, par la même partie de son histoire et de son propre événement l’événement, de présent $ devenant passé, tombant passé, aussitôt et aussi et en | ceci même de réel devient historique, c’est-à-dire ciné- raire même, cendre d’événement; tombe historique, et il ne remontera jamais cette pente; et il ne devient même historique qu’au sens et dans la mesure où il devient cinéraire. Et réciproquement. Car c’est tout un. — Je suis, dit-elle, la grande Mademoiselle. I1 me faut des sièges et des appareillements, le faubourg Saint-
; -. Charles Péguy PI ne HN Antoine et des habillements de guerre. Ne me parlez k pas de tisanes. Je ne suis ni une sœur ni une dame de 1 charité, ni ne suis ni ne serai jamais une Fille repentie. 1] Mon royaume est de ce monde. C’est l’appareillage, c’est l’armement, c’est l’équipage qui fait l’histoire.
Je ne suis point Fille de la Charité, ni Dame du Bon | Pasteur, ni Fille de la Merci-Dieu, ni Fille de la Paix, ni Dame Hospitalière de la Miséricorde saint Gervais, | ni petite sœur des Pauvres, des petits Pauvres, ni sœur . de saint Vincent de Paul, ni ces sœurs qui soignent les malades dans cette maison de santé.
‘Laissons dire Clio, fille de Mémoire. La mère a d’au- | tres filles; la vieille mère, la première mère, la mère ; commune. Laissons dire et parler celle qui fait pro- | fession, qui fait métier de dire et de parler, mais qui a reçu ce don de ne pouvoir dire et de ne pouvoir parler que par (des) échos. Laïssons retentir ces échos indéfiniment prolongés. Nourris dans d’autres diseiplines, non seulement nous savons le prix et la valeur du silence, et la grande connaissance obtenue dans le silence; non seulement nous savons le prix et la valeur
. de la réalité ; non seulement nous savons que la réalité n’est point épuisée par une perspective, par une seule perspectivé; mais nous savons que peut-être, que sans doute elle ne serait point épuisée par une infinité même. | de perspectives, tant qu’elles seraient et qu’elles restent d des perspectives, des regards de perspective, qu’il y K faut autre chose et un autre regard, un tout autre, L n’étant peut-être même pas du tout faite pour être, pour 1 devenir un objet de perspective, une matière de per- ;
| spective, pour être enfin mise en perspective. Et il ne faut assurément pas la mettre du tout. En rien. Ni en per_ spective. Ni, et notamment, en système. Laissons dire Clio, fille de Mémoire, sœur des huit autres. Laissons-la remémorer et tenter de remémorer. Et puisqu’elle est elle-même et qu’elle ne peut être en définitive, et qu’elle ne peut faire qu’un exercice de mémoire, puisqu’en dernière analyse l’histoire n’est et | ne peut être et ne peut faire qu’un exercice et tout au plus une accommodation de la mémoire, memento, qu’elle : se souvienne, qu’elle se rappelle donc ; et qu’elle se rappelle d’elle-même, qu’elle pense d’abord à ellemême; que sur elle d’abord, sur soi elle exerce sa propre mémoire; qu’elle se rappelle d’abord, qu’elle commence par se rappeler ; qu’elle se rappelle qu’elle est cendre elle-même ; et poussière et poudre; la première et la dernière de toutes et plus que toutes, que seule même de toutes, en un certain sens, elle est poussière ; et non pas même comme la poussière de la route, qui fait au moins semblant d’être continue, qui offre au moins, qui affecte une apparence, une image, grossière . et imparfaite, un semblant d’une continuité ; une image de route, une image itinéraire; qu’elle est à peine une $ discontinuité même, un vague alignement de points de F _ discontinuité; (et) qu’elle n’a pas même à retourner _ en poussière; qu’elle y est déjà ; qu’elle est essentiellement poussière, par sa nature, par sa fonction, par sa matière, par son office. Nés du même temps, que tout ce qui est temporel
Nourris dans d’autres disciplines nous savons que la réalité est comme elle est, non comme elle apparaît ; | qu’elle est ce qu’elle est, non ce qu’elle apparaît ; qu’elle vaut ce qu’elle vaut, non ce qu’elle se mesure; qu’il faut la saisir ce qu’elle est, tant que nous le pouvons,
nullement l’effleurer toujours de ces regards circonfé- rentiels. De ces effleurements, qui ne touchent que des affleurements. Que la réalité est ce qu’elle est, non, nullement ce qu’elle rend à l’enregistrement, ce qu’elle laisse aux mains des méthodes résiduelles; qu’elle est tout ce qu’elle est, non seulement, nullement seulement son propre résidu.
Nous savons que la réalité est ce qu’elle est, vaut ce qu’elle vaut, nullement ce qu’elle est rapportée, ce qu’elle est contée, ce qu’elle est même vue, ce qu’elle
} est estimée, ce qu’elle est honorée, ce qu’elle est considérée, ce qu’elle est glorifiée, ce qu’elle est commémorée, ù remémorée, ce qu’elle est regardée de ce regard perpé- tuellement tangentiel. Gette histoire ne nous fait jamais : voir que des soleils couchés. Ces soleils qu’on attend sont des soleils couchés. Et elle veut nous faire croire au moins que ce sont des soleils couchants; pour qu’il | soit dit qu’ils ne sont pas tout à fait tombés. Des obliques rayons, des flammes éclatantes; des soleils prolongés À
s sur les cimes des tentes. Et les éclats mêmes, et les retentissements de sa voix, qui paraissent éternels, ne sont eux-mêmes que des échos prolongés sur les cimes des tentes.
Sa voix n’est qu’une voix d’échos.
Un regard de perspective et ainsi de circonspection. Or ce que la réalité est le moins, c’est circonspecte.