Mes cahiers rouges
périodique paraissant tous les deux dimanches 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
_ aux Cahiers de la Quinzaine Se Fes LEE Le présent petil index donne automati- RARE ie” MESURES + quement pour tout volume et pour tout À PE : 1 1 32808 ne: a) le numéro d’ordre de ce cahier dans RE 0 le classement général de nos collections LES TPE ës + complètes, le numéro d’ordre de la série | 4.15 EEE / capitales de romain et le numéro d’ordre NE s A du cahier lui-même, dans la série ainsi LS = NE - déterminée, en chiffres arabes, de sorte +
Se que V-r7 par exemple doit évidemment se w Ë
218 : lire dix-septième cahier de la cinquième k 11, See faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son ie LUS es défaut, la date du cahier même; Re M LE ; €) le prix actuel; nee 108 AT: À ; : d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos Êe EE . éditions antérieures et pour nos cinq pre- AS VOLS mières séries, la page du catalogue ana- : # ‘5 1e xs lrtique sommaire où ce cahier se trouve aie . Maxime Vuillaume, — mes cahiers rouges, — 1. — une 5 journée à la cour martiale du Luxembourg; — avant- Fe propos de Lucien Descaves (1X-10, mardi 4 février 1908… Eve …_— — mes cahiers rouges, — II. — un peu de vérité où sur la mort des otages, — 24 et 26 mai 1871 (IX-11, mardi Es — — mes cahiers rouges, — III. — quand nous faisions ue le « Pè Duchêne »; — mars-avril-mai 1871 (IX-12, mardi : Se = mes cahiers rouges, — IV. — quelques-uns de la , — — mes cahiers rouges, — V.— par la ville révoltée ? — — mes cahiers rouges, — VI. — au large (X-11, LR
Mercredi 24 mai. Dix heures du matin. Les flammes lèchent déjà les murs de la Préfecture de Police. Dans « une salle du Dépôt, une demi-douzaine d’hommes. Ferré, … lécharpe rouge à glands d’or sur son pardessus gris à … col de velours. Pilotell, Wurth, (1) ceinture rouge sur de police. Clermont, la nuit qui précède, a accompagné Raoul Rigault à Sainte-Pélagie. Il a assisté à l’exécution de Chaudey. Cette même nuit, Pilotell l’a passée à la Préfecture, sur un lit, voisin de celui sur lequel s’est étendu Ferré. . — Ce n’est pas dans des draps que nous dormons, dit Pilotell. Mais dans des suaires. Le matin, à la première heure du jour, Mégy (2) est () Wurth (Émile), juge d’instruction au parquet du procureur de la Commune (18 mai). (2) Mégy (Edmond) commandant du fort dIssy (18 avril), connu R … pour avoir lué d’un coup de pistolet, sous l’Empire, l’agent de police qui venait l’arrêter. L
venu. Il est entré dans le grand salon. A coups de £ sabre, il brise le lustre de Venise suspendu au plafond. Il lacère les tableaux, éventre les meubles. Il pose des cartouches partout. Puis il s’en va, après avoir raconté poignées, les croix, et les a jetées aux ordures. Le caissier, Replan, apporte, dans un drap, de l’ar- ; gent, de l’or, des billets. Ce qui reste dans la caisse. — Distribuez tout ça aux combattants, dit Ferré. Pilotell prend une poignée de monnaie, descend vers la barricade qui ferme l’entrée de la place Dauphine, sur le quai, en face du Henri IV. — Non. Nous ne nous battons pas pour ça… ; Pilotell est remonté. Sans mot dire, Ferré, assis à une table, lui tend un papier : « Ordre de prendre au Dépôt les prisonniers dont les noms suivent, et de les passer par les armes. » Sur ces quatre, Veysset. à Veysset. L’homme arrêté le dimanche, jour de l’entrée des troupes, à Saint-Denis. L’histoire est restée obscure. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il avait formé le projet de corrompre Dombrowski. Le général a averti le Comité de Salut public. Suivi, Veysset est tombé dans le piège qui lui a été tendu. Depuis trois jours, il est au Dépôt. | Ferré vient de signer son arrêt de mort. | Nul, mieux que Pilotell, qui était là, ne pouvait me conter la matinée tragique, où Veysset, conduit sur le Pont-Neuf, tomba sous les balles des Vengeurs de J’ai refait avec lui, pas à pas, le chemin que suivit |
de _ Veysset, du Dépôt au parapet contre lequel il fut k É. re Nous étions déjà — commença Pilotell — dans une ; … petite salle, qui servait d’habitude aux juges d’instruction, #1 quand Ferré entra. —_…. ‘— Faites venir Veysset, dit-il. ; ei … Les trois autres, on n’en parlera plus. « __ Veysset est amené. ï Res Te le vois encore, debout, en veston gris, son regard _ allant de l’un à l’autre. Ferré, frappant de sa badine le tapis é 7 de la table. Cinq ou six Vengeurs, capote grise et képi à bande blanche, le fusil chargé en bandoulière. D’autres, & F0 restés sur le quai, dont on entend résonner les armes. —__…… Tout de suite, Veysset se tourne vers Ferré. Se
— C’est pour m”assassiner.… à
- _ . — Vous avez conspiré contre nous. Vous avez reçu de CAE l’argent de Versailles pour corrompre Dombrowski… F … — C’est vrai, répond Veysset. _ Les Vengeurs encadrent le prisonnier. =. On s’arrête un instant pour former le groupe. Puis on se 2 — Dépêchons. Dépêchons, dit Ferré. TS € Me Un des Vengeurs, près de moi, est pâle. Ferré le prend par le bras, le secoue, le renverse presque. | Meute Nous marchons vite. e _ A l’angle du quai et du Pont-Neuf, une barricade. Les ‘ 4 … fédérés, à plat ventre, tirent dans la direction du Louvre… …. L’un d’eux demande… ; ..… — Citoyens, l’homme que nous emmenons est un traître !.…. . Un espion. La justice du Peuple l’a condamné. Il va nn. … — Vive la Commune!
cade Dauphine, (au bas de la maison où vécut madame Roland) tire par-dessus le fleuve. | Les Vengeurs ont traversé. Ils s’arrêtent face au parapet, : à mi-chemin du Henri IV et du quai Conti. L’arme au pied, ils attendent. Ferré, en face d’eux, fait un signe. ” Un Vengeur s’approche de Veysset, un mouchoir à la main. . 3 Le prisonnier ne fait aucune résistance. Le voilà, debout, la face barrée d’une large bande blanche. Il étend les bras. } — Je vous pardonne ma mort. (1) Fes, Les fusils sont en joue. — Feu ! dit Ferré. debout… Puis il s’affaisse. | gx. Le mouchoir qui lui bande les yeux se détache, tout éclaboussé de rouge … C’est là, en face du parapet contre lequel s’appuya Veysset avant d’être frappé à mort, que j”entendis, de ÿ ; la bouche de Pilotell, le poignant récit. — C’est bien là… Oui… Sur cette dalle… On a écrit _ partout que Veysset avait été fusillé au pied de la i statue de Henri IV. C’est faux. C’est ici. après le Se deuxième refuge circulaire, à égale distance du terreplein de la statue et du quai. cé : Et Pilotell frappait de la main sur la dalle tragique. — Là… C’est là que la cervelle a jailli… Le crâne était É _ tout fracassé.…
-
(1) Ce furent les seules paroles prononcées par Veysset. Lissagaray ë s (ist. Comm. Dentu) attribue à Veysset, d’après Wurth, ces mots : F4 ai « Vous répondrez de ma mort au comte de Fabrice. » Jamaïs ces £ (as paroles ne furent prononcées. Pilotell, qui était à deux pas de | 2e Veysset, quand il fut fusillé, les eût entendues, |
-
_ — On l’a abandonné ? demandai-je.
— Non… Deux hommes, ou quatre, ont soulevé le 5 mort… Ils l’ont balancé quelques instants, et l’ont, par- È dessus le parapet, précipité dans le fleuve. La fusillade : versaillaise se rapprochait..… Les Vengeurs se dirigèrent en courant vers la barricade du quai… Ferré, | Clermont, Wurth reprirent le chemin que nous venions | de parcourir. Je restai seul… Je me penchai sur le À fleuve, cherchant des yeux le cadavre… Je ne vis ; rien… Seul, le chapeau du mort, qu’un Vengeur avait F ramassé, et jeté par-dessus le parapet, flottait au fil
droit < xx noirs de méridional, vif et | >” d’Itali s mai : l’un des :| ÿ incider s expliqués encore, À 4 tions, la rue Haxo, des l . C’est qui a commande + le feu à ur. C’est lui qui Û a fait É — D e suis jamais, ; tion, le… Une quin- !
Décembre 1903. A la Chambre. Dans le salon de la
Paix. Nous causons. Léo Melliet et moi, assis sur une
des banquettes du pourtour. Je lui rappelle notre ren-
contre, un des premiers jours de la Semaine, le matin,
sur le quai, tout près du pont d’Arcole. Lui, à cheval,
lécharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d’artilleur. Képi de simple garde, sans galons.
Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il de l’Hôtel de
Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés
; les Dominicains d’Arcueil ? Il s’arrête devant la barri: .
cade. Il dit quelques mots d’encouragement à ceux qui achèvent de l’élever. Je m’approche de lui. Je lui serre
Et nous causons.. Nous causons.…
— Les Dominicains ?.. Voyons… Pourquoi les a-t-on Léo Melliet esquisse un geste vague… J’attends sa à
réponse. Je le regarde. Ce n’est plus le Melliet d’autre- É fois. Court, trapu, mais portant haut la tête, et tout /
à _ droit devant lui ses yeux noirs de méridional, vif et __ agissant. Melliet s’est alourdi. Les cheveux ont gri- 7 : sonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant, il F - incline la tête. Il roule, d’une main tremblotante, sa À L’affaire des Dominicains, la fusillade de l’avenue
- d’Italie, dans l’après-midi du jeudi 25 mai : l’un des À . incidents les plus obscurs, les moins expliqués encore, de la tragique Semaïne. Comme pour les autres exécutions, celle de l’Archevêque, celle de la rue Haxo, des légendes se sont établies, qui paraissent indéracinables. Ÿ Serizier. (1) Toujours Serizier. Rien que Serizier. C’est Serizier qui a tout fait. C’est lui qui a commandé
- Le feu à la porte de la prison du secteur. C’est lui qui | _a fait arrêter les Pères à Arcueil. : — On les a bien arrêtés — commençai-je à interroger — parce qu’ils faisaient des signaux aux Versaillais ? 5 Même geste vague de Melliet. — Des signaux aux Versaillais ? Je ne me suis jamais, | pour mon compte, aperçu de rien… La vérité est que l’exaspération était grande contre eux… Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable… Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient été surpris, la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du Moulin-Saquet. Un détachement de gendarmes l’avait envahie, grâce au mot d’ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à (1) Serizier, chef du 101° bataillon sous le siège. Colonel commandant la 13° légion sous la Commune, Fusillé à Satory, le 25 mai 1872.
bout portant, éventrés à coups de baïonnette.. Qui À
- avait donné le mot d’ordre ? Mystère… Ces moines qui, 4 tranquillement, vivaient là, tout près, n’étaient-ils pas ù . les coupables? Les traîtres, n’étaient-ce pas eux, les _ Dominicains à la robe blanche et noire? Voilà ce qui se répétait parmi les combattants… Il n’en fallait pas plus pour concentrer sur les Pères toutes les fureurs… À Mais les preuves, il n’y en avait aucune… J’ai écrit à 5 tout cela au conseil de guerre, quand l’affaire a été Fe jugée. Ma lettre doit être encore dans le dossier du | défenseur de Lucipia… la lettre de Léo Melliet : * La lettre qui suit n’a jamais été publiée. Elle forme à ‘ elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet Ê fut membre de la Commune, membre du Comité de è : Salut Public, commissaire civil près du général Wroblevski, (2) et gouverneur du fort de Bicêtre, où com- | mença le drame qui devait se terminer de si sanglante $ Léo Melliet écrit de Glasgow, où il s’est réfugié après la défaite, à M° Renoult. (3) ; F (x) M: Renoult, défenseur de Lucipia devant le conseil de guerre $ qui jugea, en février 1872, les accusés de l’affaire des Dominicains, L LÉ est le père de M. René Renoult, sous-secrétaire d’Etat aux finances. ï nd (2) Wroblevski (Valérien), général commandant les troupes fédé- FS __ rées dela rive gauche. Mort à Ouarville (Eure-et-Loir), le 5 août 1909. + FPE (3) Je joins à la lettre de Léo Melliet un plan détaillé sur lequel
- peuvent être suivis les différents incidents du drame, depuis î
- l’arrestation des Pères jusqu’à leur sortie du fort de Bicêtre, le i Dé jeudi 25 mai. Ce plan (page 93) a été dressé par Lucipia, pour son F.: — défenseur M° Renoult, lorsqu’il attendait, dans la prison, l’heure 4 ù téide comparaître devant le conseil de guerre, !
if à Glasgow, le 11 décembre 1871. = L’NFa rare 150 Bucelench Street. ps t Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos E des Dominicains d’Areueil. Voici : : Fe: Le jour de l’arrestation des Pères Dominicains, je me suis
- trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques ne gardes nationaux du 14:° bataillon, je crois, avaient été 4 surpris pendant la nuit par des gendarmes de l’armée de ; … Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême
droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes :
4 endormis avaient été dépèchés à coups de revolver, tandis 5
- que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le > ce mot, étaient tuées à l’arme blanche. Or, les gendarmes qui “ exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de É- franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraises saient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. _ Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d’ordre, Z£ - Mais où étaient les coupables ? Je n’en savais rien. : Malgré les recherches les plus actives et les plus minu- % _ tieuses, je n’ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu 5% passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, F je ne pouvais croire à la défection d’une compagnie entière; ; : d’un autre côté une troupe ne peut franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardent. F b: Grand était done mon embarras et par suite plus vif était __ mon désir d’éclairer la situation. J’avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d’Arcueil et l’armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant S au couvent, et de mille autres choses; aussi avais-je pra- | tiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n’était venu S justifier les rumeurs dont je m’étais ému. C’est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de | _ ce côté à propos des événements que je viens de vous dire. Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à : trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d’empècher à le renouvellement d’un pareil malheur. Je priai Wroblevski | 21
de désigner un bataillon pour remplacer le 142° qui était Ë démoralisé par cette aventure. Il désigna le 1o1°. Mais le : 101°, promené successivement de. Neuilly à Issy, d’Issy à
ge Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les
es dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos.
“4 Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux
: tranchées, car j’avais seul assez d’ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d’indisci-
: pline. Je me rendis done, le 19, vers 4 heures ou 4 h. 1/2, à Arcueil, aux quartiers du 101°.
, Là, je fus accueilli par des récriminations de toutes
; sortes. « Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours
M les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher,
P- mais demain, etc., etc. » Habitué que j’étais à de pareilles
4 réceptions, je n’en continuai pas moins à grouper silencieu-
54 sement mes compagnies, et ce n’est qu’après ce pénible
Re. _ travail que je pus m’apercevoir qu’il manquait près de la
cs moitié de l’effectif. Il fallait bien alors me donner la raison
a _ de l’absence du reste, et je n’appris qu’à ce moment l’oceu-
? pation de l’Ecole d’Aibert le Grand. Une compagnie et demie
à avait été requise pour garder les diverses avenues.
2 Mais mon angoisse arriva à son comble quand j’appris
- que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120°,
S celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une
$ livraison de mot d’ordre semblable à celle dont venait d’être
1 victime le 142°. Je frémis à l’idée des sentiments que pourrait
4 éveiller dans l’esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de
726 Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de
FU notre ancienne connaissance pour venir me demander des
$ renseignements pour son journal. (1)
5 Je ne sais si j’arrivai à temps et je ne puis rien en dire, |
fs car, au moment de mon arrivée, l’attitude des gardes natio-
S …. (1) Lucipia faisait partie de la rédaction du Crt du Peuple de
M. Vallès. Sa présence au fort de Bicêtre et à Arcueil le jour de l’ar-
9 restation des Dominicains le fit comprendre dans les poursuites. d
ei Le conseil de guerre le condamna à la peine de mort, qui fut
. Z. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des batail- : lons fédérés. — A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent … arrêtés les Dominicains. — M. P. Château du Marquis de la à Place, où se trouvait l’état-major de Serizier. — C. Etat-major . de Wroblevski. — B. B. B. Casernements des bataillons fédérés. ._ —F.F.F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.
nes ‘aatres otages ER an. |
726 naux ne me parut nullement violenie, ostilité de E ee. quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries …._ 7 d’un goût douteux que je fis cesser immédistement É EE Cependant je ne pouvais rester là toute La soirée, mes ÈS. occupations m’appelant ailleurs, et quitiant l’École, je ne 4 pouvais plus répondre de rien. Que faire ! Pour apprécier à D. sa juste valeur la résolution que j’ai prise alors, je vous con- ; ne seillerai de prendre l’avis de M. Turquet (1) et des généraux “+ Chanry ei Langourian, à qui je n’ai pu rendre service qu’en nr les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai 3 donc quelques hommes de cœur que je chargeai à haute | É woix de conduire les Pères à Bicètre, en rendant les officiers . 5 commandant des bataillons et compagnies responsables sur En leur tête de la non-exécution de mes ordres: je fis parürle 13 xor°, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et prenant E une voiture, je ramenai avec moi Luacipia, que je voulais ES charger d’une lettre pour la Commune dans le cas où ls ci gravité des circonstances m’empêcherait de quitter le fort = Jemmenai également avec moi un assistant de l’École dont ; je voulais connaître la version sur ce qui venait de se. e E passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après EU. - m’avoir fait son récit. 4
- Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, àce — ee que je chargeai d’informer immédiatement, et, dans des …. circonstances aussi graves, Lucipia n”hésita pas à m’eider PPT <: en acceptant ces comprometiantes fonctions. Il y passa —… presque toute La nuit. eLee Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de RE Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu - _.. - s’exécuter à mon insu : l’ordre était venu de la Guerre, qui ne prétendit l’avoir reçu du Comité de Salut Publie. Le Comité cé n’était pas réuni quand j’arrivai à l’Hôtel de Ville, et, à mon … ; 1e {1) Edmond Turquet, député, arrêté le 19 mars avec les généraux a nu. |: Chanry ei de Langourian. (Voir plus loin (page 35) la note de 4 AL Gaudin de Villaine)
retour au fort, je trouvai un ordre qui m’enjoignait de ne nc: pas relâcher les Pères, recommandation bien inutile, car les j
. relàcher, c’était les faire fusiller. 5 . Lucipia m’a alors rendu compte de son travail, concluant É à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié Be É — ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de = D: Sur ces entrefaites, l’entrée dans Paris des troupes de PI Versailles a porté à son comble l’irritation de la garde Fe on à lionale, et une fois même j’ai été obligé de défendre, le cs | _ revolver au poing, la casemate dans laquelle ils étaient Ft
_ enfermés, et de la placer ensuite sous la garde de deux
… pelotons d’hommes de mon choix qui se relayaient jour et
Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures 73
de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me ren- à … daient indispensables, ont pris la résolution d’évacuer le . fort et d’enlever le matériel, j’ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en lais- ss sant les Pères à la garde de l’adjudant de place chargé des DE prisons et à qui j’avais adjoint quelques hommes quise - ; — sont empressés de l’abandonner après la sortie de leurs PAS Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je | “n’en sais rien; j’ai été forcé de rallier les trainards qui … avaient quitté les derniers les tranchées, et que j’attendais | “dans les environs. Je ne sais s’ils sont rentrés avant ou | — après moi, car j’ai été obligé de revenir au galop sous une En
- grêle de balles que m’envoyait de Villejuif et de Bicêtre
F J’avant-garde de l’armée de Versailles, pour qui mon ‘4 ‘écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n’est … que dans l’après-midi que j’ai connu leur présence et, au « moment où je prenais les mesures nécessaires pour les … protéger, j’ai appris, coup sur coup, le danger qu’ils cou- —. raient et leur fin tragique. “ Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et | … mon caractère soient là pour démontrer l’improbabilité _ d’une accusation contre moi à ce sujet, je m’y soumettrai … avec la résignation d’un vaincu. Mais s’il faut que j’aille à
Paris pour démontrer en me livrant, l’innocence de Lucipia, dites un mot et je n’hésiterai pas. Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées. d le Moulin-Saquet Moulin à Moutard. Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet se renouvellent, en mai, tous les | ; jours. Celle du Moulin-Saquet est la première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment? Il faut avoir vécu ces temps, pleins d’enthousiasmes et d’angoisses, où chaque heure du jour ou de la nuit “ apporte à la ville insurgée la nouvelle d’un triomphe, î vrai ou inventé, ou d’une défaite, pour se représenter : la colère qui nous étreignit, quand nous sûmes le désastre du Moulin-Saquet. TE Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, con- } struite du temps du siège, un vrai fortin situé à l’extré- mité sud-est du plateau de Villejuif, à mille mètres ÿ environ de la barricade qui fermait la grande rue du A la même distance, à peu près, mais à droite, était ) une seconde redoute, les Hautes-Bruyères.
- Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes Fe deux par des bataillons d’élite. (1) , 2% Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s’étend de Villejuif à la Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, cou- % (1) La 13° légion, commandée par Serizier, se composait des 42°,
. vrant ainsi le fort de Bicêtre et les forces du général …. Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans …_ coup férir, par les Versaillais. Ses défenseurs mas- £ .— On citait le nom du traître, le commandant du 55°, qui avec le 120°, gardaient la redoute. … Voici ce qui s’était passé. Il était onze heures du soir, quand un groupe se pré-
- sente aux abords de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s’approche de la sentinelle.
Vengeur est le mot d’ordre.
L’homme passe. Mais à peine s’est-il avancé, que d’autres le suivent, terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les hommes des 1’° et 3° compagnies du 120° dorment sous la tente. Quelquesuns déchaussés, pour se reposer des fatigues du
-
jour. Les Versaillais — les envahisseurs sont des soldats de Versailles — tuent à coups de baïonnette et Ù
-
de revolver. Ils attellent les canons, qu’ils emmenèrent
_ avec leurs prisonniers.
Le lendemain, les canons défilent devant la grande cour d’honneur du Château, tout fleuris de lilas.
nous sommes trahis!
La trahison du Moulin-Saquet, suivie d’autres semblables, aura bientôt pour conséquence l’accusation de
connivence avec Versailles portée contre les Pères ù: Dominicains de l’Ecole d’Arcueil. 7 Le commandant du 55° a livré le mot d’ordre. Mais | ces Pères qui promenèrent leur robe jusqu’à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux aussi, d’intelligence avec Quelques-uns d’entre eux font des voyages à Versailles. N’est-ce pas dans le but de renseigner les chefs de l’armée sur nos positions? ‘ La presse parisienne dépeint l’affaire du Moulin Saquet sous les couleurs les plus noires. Ce qui rend cette affaire si épouvantable — écrit le Mot
- d’Ordre, (1) journal de Rochefort — c’est la cruauté inouïe, __ ‘- exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux | accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n’eussent pu faire autrement que de | Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de J L’: baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces à cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui Ÿ, n’avaient reçu qu’une blessure. La plupart en ont trois, 4 quatre et jusqu’à cinq. : ‘ A côté d’un pauvre artilleur, âgé de soixante-deux ans, À ; dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un toul jeune : Lu” homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de % plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge | 3 de plusieurs coups de revolver tirés à brüle-pourpoint. Un à 5 autre avait les deux yeux crevés et sortis de leurs orbites. 1 4 Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque
- séparé du tronc. £ ru Il est impossible d’imaginer un spectacle plus affreux. î a …_ Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrér à
‘la mode des sauvages d’Afrique. Ils ont poussé leur affreux NE courage jusqu’à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée… : l’Avant-Garde, la Sociale, tous les journaux dévoués à : la Commune publient des récits semblables. Par toute S _ la ville, retentissent les cris des vendeurs : — La trahison du Moulin-Saquet! ts Le Père Duchéne gronde : (1) Ces misérables ne reculent devant aucun crime ! . Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquille- : ment, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l’entrée. Is ne se contentent pas de bombarder, De tuer femmes et enfants. Non ! cela ne suffit pas encore. Is ont l’argent ! Et, avec cela, ils achètent les consciences! C’est ainsi qu’ils ont pris le Moulin-Saquet…. Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de La Place, proche de l’école d’Arcueil, et siège de l’état-major du 1o1° bataillon. Les moines, accusés _ d’avoir mis le feu, sont arrêtés le 19, par ordre du _ général Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils sont enfermés dans les casemates, d’où ils ne sortent que le jeudi 25 mai, avec les fédérés qui évacuent Le fort pour rentrer dans leur treizième arrondissement. Conduits à la mairie de la place d’Italie, les Pères (1) Le Père Duchéne, numéro 53 du 18 floréal 79/7 mai 1871.
sont transférés à la prison du secteur, 38, avenue : d’Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont ramenés à | la prison. A 4 heures, ils sont fusillés par la foule. z Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus, sanglants, le corps troué de balles, | sur les pavés de l’avenue d’Italie. ; Qui a ordonné le meurtre ? | Les circonstances qui ont entouré la fusillade des | prisonniers sont restées aussi mystérieuses qu’au pre- 1 mier jour. 7 Quand on parle de l’affaire des Dominicains, c’est Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par | le conseil de guerre de février 1872, sont des comparses. Serizier, chef du fameux 1o1° bataillon, puis colonel de la 13° légion, était, sous l’Empire, un militant connu. L Avec Duval, Léo Melliet, Chardon, Passedouet, Lucipia, | d’autres, il menait le rude combat contre le régime impérial. Il doit, avant le Quatre-Septembre, se mettre j à l’abri en Belgique. Rentré à Paris après la proclama- Ti tion de la République, il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22 janvier est son feu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le 18 mars le met | en pleine lumière. Son 1or* est cité comme le plus Ê
ardent des bataillons fédérés. Il est partout où l’on se _ bat. Rossel fait Serizier chef de la 1% légion. … Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un
homme trapu, à la face énergique, sur laquelle brillent
et roulent perpétuellement de gros yeux. La mâchoire
- | carrée est forte. Sur la lèvre une moustache tombante, | épaisse, que complète une courte impériale. Ceux qui | Fe cent connu Serizier me l’ont dépeint comme un hâbleur, _ qui ne manquait cependant pas de bravoure. Orgueil- à D eux de ses galons et de son autorité, il se fait photo- — graphier en costume de colonel, revolver dans la ee. . ceinture, képi sur l’oreille, le bras droit appuyé sur le fe … sabre nu, la pointe fichée au parquet. Il aime à parader : & | ainsi, effrayant les timides. Il est heureux de la terreur ; ‘ _ qu’il inspire, et qui, la défaite arrivée, le livrera aux .—. xengeances des dénonciateurs. —. Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du < | meurtre. C’est lui qu’on accusera. : ;
- La légende s’établit. Elle devait le conduire à Satory. Rien west moins sûr cependant que la participation as | de Serizier au meurtre de l’avenue d’Italie. Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui Ke appelais notre rencontre au pont d’Arcole, m’a affirmé que Serizier n’avait été vu nulle part pendant la lutte ‘4 utour de la Butte-aux-Cailles. Quelques-uns même, — surpris de ne le point voir, disaient qu’il avait fui vers les Versaillais. %* au fut reconnu, lors de l’instruction du procès en con_ seil de guerre, par plusieurs témoins, entre autres le
Père Grandcollas. Mais, quand vint l’audience, le Père 1 Grandcollas se rétracta. Il ne le reconnaissait plus. ; Serizier ne cesse de protester contre l’accusation - d’avoir ordonné la fusillade. Quand l’heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa femme une protestation suprême : (1) Ma chère bien aimée, ; Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin : qu’elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l’opinion, et pour que l’on sache bien que je ne suis pour rien dans l’exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l’homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui - | opprime le travailleur. Ainsi que je l’ai dit dans mon jugement, je n’ai su l’arrivée des Dominicains dans le quartier + que lorsque les faits étaient accomplis ; je n’ai donc jamais donné des ordres les concernant. : Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme tou- “A jours, avec loyauté, et je n’ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j’ai prononcé en conseil de guerre : ignorant tout, je n’ai rien pu dire, ni avant, ni après. Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j’ai com- 4 battu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous d les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu’au bout, comme je l’ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, - et les mains pures de tout crime… 5 Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glasgow À à l’avocat de Lucipia, M° Renoult, il est fait allusion à 13 ( ») Cette lettre a été publiée dans le Radical (alors dirigé par 54 _ Mottu), du 29 mai 1872, quatre jours après l’exécution à Satory Là . (5 mai) de Serizier, Boin et Boudin. Elle avait été apportée au ÿ Ÿ Radical par le fils du fusillé. ee”
l’arrestation, le 19 mars 1871, du général Chanzy et du is général de Langourian. 4 « dé Villaine, sénateur de la Manche, qui fut arrêté en … ‘2 . même temps que les deux généraux, prit la parole pour 3% rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui les avaient “— sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs : | …. Léo Melliet et Serizier. JTE Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871, — écrit M. Gau- te —_ din de Villaine — aux fortifications de Paris, près la gare Ne ._ … d’Orléans, avec le général de Langourian, trainés de là et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu’à la prison du Secteur de l’avenue d’Italie, nous y retrouvâmes : le général Chanzy et d’autres prisonniers. PR À À 3 Enfin, vers quatre heures du soir — notre calvaire durait —. toujours — abandonnés par la compagnie du 101° bataillon —…— fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, ÿ —. Les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de NES …. Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et L: …. imbéciles d’une foule en délire. Ç 722 . Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis “ee 4 renversés de nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts à D. de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu’une partie de la foule proposait de nous fusiller ta | que lautre préférait nous pendre aux réverbères : s _ (Cette scène odieuse, qui avait pour théâtre la place è _ d’Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques à hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, * _ vinrent nous dégager. | Pet En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième
- arrondissement, Combes, adjoint, et Serisier, commandant du zro1° bataillon, celui-là même qui, quelques . semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains LS BE Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques
gardes municipaux, nous fümes poussés jusqu’au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au
Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le procès des accusés de l’affaire des Dominicains, le général Chanzy vint déposer (audience
— J’estime — dit Chanzy — que nous devons certainement la vie aux officiers de la garde nationale, et
Moreau le Dominicain |
Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil ; de guerre qui condamna à mort Serizier, et, avec lui, ; Boïin, qui avait été gardien de la prison de l’avenue
A Londres, qu’il habita après avoir quitté Genève, où il s’était réfugié tout d’abord, on l’appelait Moreau le |
Émile Moreau, déjà militant sous l’Empire — il avait ; alors une trentaine d’années — se mêla, après le : aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journées insurrectionnelles, du 31 octobre, au 22 janvier. Au 31 octobre, il entra l’un des premiers à l’Hôtel de Ville en brisant les carreaux d’une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle.
(1) La note de M. Gaudin de Villaine a été publiée dans la Libre Ë
à “a De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la Si _ barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites,
- Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l’ont connu _ m’ont raconté qu’il était à la fois emporté et bon. Se _ mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses » lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa
- bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d’un bataillon du quartier Mouffetard, le 138°, qui comp- . tait bon nombre de chiffonniers — Moreau était placier, . bricoleur plutôt — quand le jour de la solde venait, il
- mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des __ charges de famille.
- __ Wroblevski avait pris Moreau pour chef d’étatmajor. Il avait en lui toute confiance. à | Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d’avoir fait fusiller les Dominicains. Voici ce qu’à ce sujet m’a …_ écrit mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la ; Le 30 août 18791 — raconte Montels — le lendemain de | mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marehait en s’aidant d’une canne, n’étant pas encore complètement £ guéri de la blessure qu’il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (le bas-ventre traversé par une balle). Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d’une blouse passée sur un veston, eut l’énergie de venir de Paris à Genève, -_ prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée À sur la route. 4 Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq (celui qu’on appelait « le général ») (1) le soigna et le remit sur pied. Si mes souvenirs sont fidèles, c’est bien lui qui avait fait À (1) Voir Cahier V, page 223, Au Club Séverin.
arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais. | C’est Moreau — toujours d’après ce qu’il me raconta — 4 qui fit fusiller et fusilla les Dominicains, malgré Serisier, : Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s’il s’oppo- + sait à la livraison des Dominicains. Et quand les prison- 3 niers furent transportés avenue d’Italie, Moreau racontait ; — Je les faisais sortir un par un, en leur disant : « Vous 3 réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer. » - 4 ; N’ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m’a été dit, sans pouvoir autrement préciser. Ce qu’il y a de certain, c’est que Moreau fut l’objet d’une | demande d’extradition pour l’affaire d’Arcueil. L’affaire nous sembla tellement grave, que nous le fimes filer sur à Ù Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres. C’est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre de l’avenue d’Italie, reçut le sur- 1 nom de Moreau le Dominicain. Moreau présida-t-il au meurtre? Fut-il seulement l’un des meurtriers ? , Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c’est qu’il ; nie — et il doit s’y connaître — la participation, à ce 4 même meurtre, de Serizier. Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort par le conseil de guerre. s Lucipia eut beau protester contre l’accusation, répéter à ce que Léo Melliet avait écrit à M° Renoult, démontrer qu’il s’était borné à interroger les Dominicains amenés ; _ au fort de Bicêtre. e.
_ Plus tard, la peine capitale qui l’avait frappé fut com- “à __ muée en celle des travaux forcés à perpétuité. Si Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. 4 … Nous avions été ensemble sur les bancs du lycée, à e … Nantes. Nous faisions, au quartier latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie de la x. garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la ë … Commune. En képi de simple garde, vareuse sans “ galons et ceinture rouge passée sous le gilet, il allaït du
Cri du Peuple, auquel il collaboraït, à l’Hôtel de Ville,
où il remplissait je ne sais quelle fonction. Secrétaire
. du Comité de Salut public, je crois. L’un des secrétaires.
Un jour que j’étais à l’Hôtel de Ville, je me trouvai en
- face de Lucipia, assis devant un bureau chargé de à papiers, installé dans le petit appartement bouton d’or, 4 qui, racontait-on, avait abrité une charmante artiste de 5 … l’Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann. F | ju Quand Lucipia revint du bagne, il fut l’un des pre- miers et fidèles collaborateurs du Radical, qu’avait É _ fondé Victor Simond, et auquel je collaborais, moi & aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, Ja conversation revenait sur les Dominicains. à — Les Dominicains! — me disait un jour Lucipia — mais . ils auraient parfaitement pu se sauver, quand on les a …_ conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25. E On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, à dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient 3
- plutôt qu’ils ne marchaient. Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien L d’autres soucis. La preuve, c’est qu’arrivés au Champ de
- Navets, l’un d’eux, le Père Rousselin, s’attarda d’une cen- … taine de pas, et, tranquillement, ne rejoignit pas la colonne.
4 s, devant la porte de FRE ne l’ont dit en Calédo- k Lin pour se faire ouvrir! Î eslation, il ne me cachait pas H spérait qu’une fois le fort fi Versaillais. Mais il lui É les arracher de leurs case- ñ lu sais le reste. jai 1 sur Serizier 4H On m’a toujours dit quand on a fusillé les y TT ués par la foule, quand je, es acteurs du drame | 4 lu drame des Dominicains XAR F 1 moins qui furent compris :
- 4 conseil de guerre 3 . Séri ille et Pascal, présents, / zic y le 25 mai 1872, tomM : iant : Vive la Comja, ! nués aux travaux Æ D : aques, lors de
Un de mes amis, Alexandre ( | « était au bagne, pour l’affaire Saint-Éloi, me conta la fin t ; Pascal — me dit Girault — éta La veille de sa mort, un sur les condamnés au camp, s’éta 9 avait été pris — et mang Ê Pascal était à biner son petit : Canaques, simulant la soum ! tabac. Brusquement, ils fire Î Pascal, qui, avec un de ses compag luttèrent désespérément, mais ils Le lendemain, on retrouvait Lucipia, rentré à Paris, fut, « Î conseiller municipal du quar Puis président du conseil. Il J’ignore ce qu’est devenu Box à mort par contumace. à Glasgow, où il était professeu député de Marmande. Il est mort teur de l’asile d’aliénés de Cad Thaller et Moreau vivent-ils? Ils être, tirèrent sur les moines à son | à perpétuité. Plus tard député de P. (2) Thaller, sous-gouverneur du for
Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s’engouffrèrent en désordre. Et la porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là : encore, ils n’avaient qu’à fuir.
Eh bien! cela, des témoins sûrs me l’ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!
Se croyaient-ils plus en sûreté à Paris?
Melliet, qui était resté à l’arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu’il en était fort embarrassé. Il espérait qu’une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui . avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne… Tu sais le reste. |
Un jour, je mis la conversation sur Serizier. .
— Serizier! Un häbleur! Rossel lavait nommé colonel
à de la légion sans consulter personne… On m’a toujours dit | qu’il n’était pas à l’avenue d’Italie quand on a fusillé les moines. Du reste, à ce que m’a dit là-bas Pascal, personne n’a ordonné la fusillade. Ils ont été tués par la foule, quand | on a su que les Versaillais avançaient.… |
‘ les acteurs du drame
3 Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus. Ceux du moins qui furent compris - … dans les poursuites devant le conseil de guerre. s
Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents,
furent condamnés à mort. L
- Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tom- À 3 bèrent, le cigare aux lèvres, en criant : Vive la Com- 4 ur Lucipia, Boudaïlle et Pascal, commués aux travaux ‘ | forcés à perpétuité, s’en allèrent au bagne. , ‘4 Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de | | l’insurrection de 1878. 5 38 5
Un de mes amis, Alexandre Girault, (1) qui, lui aussi, … était au bagne, pour l’affaire de l’incendie de l’église _ Saint-Éloi, me conta la fin tragique de Pascal. Re. Pascal — me dit Girault — était au camp de Bouloupari. |
… La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant
0 condamnés au camp, s’était attardé dans la brousse, _ avait été pris — et mangé. LE …—..… Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de …. Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement, ils firent irruption, se jetèrent sur —. Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux 7 — luitèrent désespérément, mais ils furent accablés sous le —…. Le lendemain, on retrouvait leurs cadavres. _ Lucipia, rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé — conseiller municipal du quartier des Enfants-Rouges. _ Puis président du conseil. II mourut en mai 1904. ; —. J’ignore ce qu’est devenu Boudaille. —… Léo Melliet, Thaller (2) et Moreau furent condamnés à mort par contumace.
- à Glasgow, où il était professeur. Il fut, de 1898 à 1902, — député de Marmande. Il est mort, en mars 1909, direc- … teur de l’asile d’aliénés de Cadillac, près Bordeaux. Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n’ont plus fait parler ; _ Quant aux combattants anonymes, à ceux qui, peut- É — être, tirèrent sur les moines à leur sortie de la prison ” . (1) Girault (Alexandre), secrétaire du commissaire de police du à perpétuité. Plus tard député de Paris (Belleville). D” (2) Thaller, sous-gouverneur du fort de Bicêtre (9 mai).
ge de l’avenue d’Italie, leur sort, comme leurs noms, RE te Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? … These Furent-ils passés par les armes? Le massacre, dans ce 1 y treizième qui avait été l’une des citadelles de la révolte, « et sur lequel planaïit encore le souvenir de Bréa en juin, F4 fut épouvantable. Pr D. L’un des témoins du procès en conseil de guerre, pri nt _ sonnier, dans cette journée du 25 mai, des fédérés, 4 l’abbé Lesmayoux, revenu, le soir même de la défaite, … _ monceau de morts. 5 à — Nous relevions là, écrit-il, plus de cent cadavres, Eu parmi lesquels nous ne trouvions qu’un seul soldat si Les quatre-vingt-dix-neuf autres — autant dire tous— PER étaient les fédérés massacrés. Derrière cette seule barRS ricade… : Ne.
Be | déjeuner chez Vaillant a Le Lundi 22 mai. Premières heures du jour. La veille, PE 2 Vaillant nous a donné, à Vermersch et à moi, à l’issue Ua J Re du déjeuner auquel il nous avait conviés rue de Grenelle, | rendez-vous pour ce matin d’aujourd’hui, à l’Instruction & … publique. A la délégation à l’Enseignement, comme on ee 710 Rendez-vous! Les Versaillais sont entrés. Ils sont au 6 _ Trocadéro… Plus près peut-être. LS
- Et je me remémore le déjeuner —le dernier sûrement PERS En: — dans la grande salle à manger du ministère. Une % ï _ douzaine de figures connues. Présidant la table, ge — madame Vaillant, la mère du délégué, femme de haute ; … intelligence et de grand cœur, qui a voulu rester aux FE
- côtés de son fils. Madame Jaclard, femme du colonel qu
- commandant la 17° légion, adjoint de Clemenceau à Montmartre sous le siège. Madame Sapia, la veuve du | commandant tué place de l’Hôtel de Ville le 22 janvier. É Flotte. Constant Martin, secrétaire général de la délé- use
- gation. Nous deux. D’autres.
#4 La conversation roule, pendant tout le déjeuner, sur Een
410 43 5
les otages et l’échange contre Blanqui. Flotte a bâtiun ES — Nous viderons les prisons, s’il le faut, dit-il avec à Dre feu. Nous les leur donnerons tous, les curés, les magis__ traits, tous, tous. a ; au café de Rohan 4 ; J’erre. Je me dirige rue de Seine, chez Vermersch… “il 1 Personne. Je l’ai laissé, la veille au soir, chez D J’ai passé la Seine… Place du Palais-Royal… Iln’est … . que sept heures… Un gros de fédérés sous les arcades 5 : du Théâtre-Français.. Qui me donnera des nouvelles? Fe _ A la terrasse du café de Rohan, seul, Razoua. D Et Razoua, en uniforme de colonel. Tunique à revers … s Le képi aux cinq galons, près de lui, sur une chaise. Si pe Le sabre entre les jambes. E b: ; — Je viens d’évacuer le Trocadéro. 5 4 s — Un éclat d’obus… La cheville à moitié écrasée… Se. Le Impossible de me tenir debout… Je rentre chez moi. _ Demain, je serai dispos… J’irai à l’Hôtel de Ville… 3 RE: — Alors? Ils sont au Champ de Mars? Avancent- 4 4 *2 Une voiture passe, au petit pas. À À 20 (G) Voir Cahier III. Diner chez Rachel, page 353. « #4
Er | Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre… Il
| se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade… Nous
| nous serrons les mains.
à Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua
- pour la première fois depuis notre rencontre au Palais- : … Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate.
Se _ Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil
… gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en
… pointe. L’ancien colonel de la Commune, avec son nez
É fortement busqué, son front largement découvert et ses
“. yeux bleus, a toujours l’allure militaire. Jetez sur ses
54 épaules un burnous, coiffez le crâne d’une chechia, et
54 vous aurez devant vous le parfait spahis.
} Car, avant d’être journaliste au Réveil de Delescluze, a 4 chef du 61° bataillon de Montmartre sous le siège, .
— représentant du peuple de Paris à l’Assemblée de Bor- ; — deaux et colonel commandant l’École Militaire sous la
… Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en: -
De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé ; … l’habitude du silence et la nostalgie du rêve.
#4 . Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la à “ terrasse d’un café, le regard perdu sur les montagnes
4 sur la nappe brillante du lac. |
K D’À quoi pense:t-il ? Quelles visions lointaines retiennent
; sa pensée?
x ; (1) Razoua (Eugène). Souvenirs d’un spahis, avec préface de Tony
…. Révillon. Paris, Achille Faure, 1866. — Voir L’Homme qui tue,
N d’Hector France, qui fut de l’escadron de Razoua.
De temps à autre, il hume une gorgée de son verre 4 d’absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu’il regarde s’étendre lentement et s’évanouir dans le : bleu du ciel. | Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l’Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l’œil bleu s’allume, les sourcils se haussent, le | front se ride. Le silence fait place à la parole exubé- J rante, à la colère. 4 Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau 1 dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de e nouvelles spirales de fumée. 1 Et c’est ainsi tous les jours. Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s’est servi d’un bon gendarme pour nous rejoindre. Il CAE s’était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s’en allait, l’après-midi, son chevalet sur l’épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade. Un jour, il s’est campé à quelque cent mètres de la ” frontière, qu’il n’ose cependant franchir. Passe un ÿ gendarme, qui s’approche de l’artiste, le regarde étaler « ses couleurs sur la toile. — Où allez-vous comme ça? demande le peintre. j — À Genève, au consulat de France. k — Tiens, je n’ai jamais vu Genève! 4
ie _ — Voulez-vous venir avec moi? C’est tout près. une Fs _ En route donc. Les deux amis arrivent à Genève. Le à gendarme se dirige vers le consulat. _ — Rendez-vous ce soir ici, dit le Pandore. J Et on se serre les mains. 2 Le gendarme attend encore. De Onrit. sa3 : ? Ce sont chaque jour des histoires semblables. } _ Razoua, qui a écouté sans mot dire, retire sa pipe de à ses lèvres, secoue le fourneau sur le marbre de la …—_ table… Nous voyons qu’il a quelque chose à nous
- — Oh! moi, c’est bien simple. J’ai trouvé — et j’en _ suis fier — un ami qui, certes, ne partage aucune de À É nos convictions. C’est un aristocrate. Mais c’est avant 4 _ tout un homme de cœur. Cet ami, riche et titré, m’a — offert l’asile que bien d’autres, en ces jours de lâcheté, ;: è. m’eussent peut-être refusé. Il s’est procuré un passeF. port espagnol au nom de Martinez… Lui-même, l’ami, 4 est d’origine espagnole… Et moi, basque, je parle la laissé qu’ici, sur la terre libre, après m’avoir embrassé. Ée. C’est tout. Vous voyez, mon récit est court. — Et le nom de cet ami? È — Vous ne le connaissez pas… Il s’appelle le marquis 6 Longtemps, bien longtemps après, je publiais, dans ; VAurore, une chronique sur Razoua. Les journaux | 47
mar LU 1 Rañtres hormimes” SES : avaient annoncé la mort d’Antonio d’Ezpeleta, l’eserimeur célèbre. Le mort était-il celui qui avait sauvé , notre ami? Je racontai, tel que Razoua nous l’avait i $ dit à Genève, le court récit de l’évasion. Quelques jours “4 De après, je recevais de M. Sylvère d’Ezpeleta la lettre ë
- Je viens d’être assez gravement malade, ce qui m’a em- # £ . pêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, 4 de m’adresser quatre ou cinq numéros de l’Aurore du À | 5 mars, où se trouve votre article : Comment je me suis : ‘ C’est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, 4 _ qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon Be. da ami Razoua, qu’il vit une seule fois dans notre appartement 3 à du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour 54 Ex Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d’Esteban NE Martinez, ancien sous-oflicier à la Légion étrangère. e. 2 Déjà, au 31 octobre, l’ami Razoua était venu, dans la nuit,
se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j’occupais seul s
- l’ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier. Y Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j’allais à F souvent voir Razoua à l’École Militaire, où il n’occupait nt que deux modestes pièces du rez-de-chaussée. + 3 va Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rende dais en voiture découverte à l’École Militaire avec mon é camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, 2e aide de camp de l’empereur Maximilien, et à ce moment-là | ‘4 aide de camp de l’empereur d’Autriche. £ Ex Avenue de La Motte Picquet, nous offrimes notre voiture. 14 pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous ren_ dimes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel 4 _ Kodolich. Nous primes l’absinthe ensemble, et le colonel os _ fut émerveillé de l’ordre et du calme qui régnaient à l’École
si Rs ès intéressé par les renseignements qui lui étaient pre donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon Lu résu ltat obtenu par son habile et sagace administration. Fr ._ En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à he ke: # _ Vienne, l’assurant de tout le plaisir qu’il aurait à lui rendre ee
- sa cordiale hospitalité. Eee …_ Quelques temps après la Commune, alors qu’il n’yavait +0 …. plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal DEA -_ de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant re -_ l’évasion de Razoua et notre voyage en Suisse. [he % Je vous donne ces détails, pensant qu’il vous sera agréable fé _ de savoir que le sauveur de notre ami commun n’est point PTE … mort et qu’il jouit encore d’une bonne santé. …_ Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes 12 _ bien cordiales salutations. :
- Razoua est pauvre. L ACER _ Jamais une parole amère. Jamais un regret. Ilpour- AE 4 _ rait être à Versailles, tranquillement assis sur le velours 2 À 4 rouge de son fauteuil législatif. Toucher, chaque mois, | 1 4 à la caisse de l’Assemblée, la bonne prébende. Il est à + …_ Genève. Sans ressources. SARA RS …_ Ilne fait entendre aucune plainte. re _ Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux de . qui lui avaient donné leurs voix. _ lIlles a rejoints. Sans s’interroger une minute. Sans …—. se demander s’il marchaït vers la victoire ou vers la … défaite. Vers l’exil. Vers la mort peut-être.
- En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, …_ ils étaient quelques-uns encore — trop rares — qui
Razoua était de ceux-là. |
Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux- À Vives, chez un ami, Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s’exiler.
De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque rare journal de Paris lui mettait en poche de quoi s’asseoir au café du Nord. L’été à la terrasse. L’hiver frileusement tapi près du poèle, dans son éternel
Six années de la vie monotone de l’exil s’étaient à écoulées, tant bien que mal, coupées d’espoirs et de | déceptions, quand, un beau jour, Razoua apprit qu’il ;
Oh! pas d’une fortune.
Arrivé la veille, d’Altorf où j’habitais, à Genève, je ; traversais le pont du Mont-Blanc quand je me trouvai : face à face avec Razoua. {
- — Eh oui, j’hérite. Mon frère le curé est mort. Il m’a % laissé une rente de douze cents francs. Payée par un A
| intermédiaire. Car vous pensez bien que le fisc mettrait l’embargo dessus, si la succession me touchait direc- £
Et me montrant en riant son pantalon de coutil à Ë raies bleues — nous étions en été — son veston d’alpaga } et son chapeau canotier : EF
— Me voilà tout de neuf habillé.
Douze cents francs de rente. Pour l’ancien spahis,
c’est la tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café
où il va lire ses journaux de France, l’absinthe évoca-
trice de rêves, la blague à tabac bourrée… l’existence | économe, sobre, heureuse… en attendant de revoir la -
À css A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une Ke O stupeur. Razoua est mort. -._ Cest un ami de Genève qui m’annonce la fatale « Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras. » De. Il était venu, comme tous les soirs, à l’héure de _ labsinthe, au café du Nord. Il quitte sa table pour 3 F3 _ s’approcher du billard. Subitemeni, il porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe. : ‘2 On s’empresse autour de lui. Alavoine, qui a son ss. —.. imprimerie en face, rue du Rhône, arrive en hâte. On “4 transporte Razoua, qui respire encore, aux Eaux-Vives, …—_ dans sa petite chambrette. 5 D. — Nous pleurions tous, me racontait plus tard ; 2 __ Alavoine. Nous lui prenions, à tour de rôle, ses mains, …—. déjà glacées. Nous l’appelions. Hélas ! ses lèvres étaient _ closes pour toujours. E Le lundi — Razoua était mort le samedi 29 juin 1878 —. — on le portait au cimetière de Plainpalais. Genève —. fétait ce jour-là le centenaire de Jean-Jacques Rousseau. ; ; E Les rues, pavoisées, étaient coupées d’arcs triomphaux. —._ Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil, À recouvert d’un drap rouge, passa sous les oriflammes nu. et les guirlandes de feuillages. Alavoine, derrière le —_ mort, tenait haut levé le drapeau du 22° bataillon £ à fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une ne. relique, par les vaincus…
Un soir d’hiver de 1880. Au café du Croissant. Rue 4 Montmartre. La salle est archi-pleine. A toutes les tables Ë de marbre blanc, des groupes qui bavardent haut. On : serre les mains des entrants. Depuis l’amnistie, c’est 4 un rendez-vous. Tous sont là. Vallès, dont la barbe À et la crinière ont pris, dans l’exil, des tons d’argent. + Humbert, toujours parlant, discutant, appuyant ses % arguments de coups de poing sur la table. Gill, qui n’a # pas quitté Paris, et qui, comme jadis, porte beau. d . Cournet. Avrial. Lissagaray. Les rédacteurs de l’Zntran- F3 sigeant. Olivier Pain, qui conte ses souvenirs de “2 Plevna. (1) Ayraud-Degeorge, Vaughan, Bazire. Le | o peintre Picchio. (2) Tant d’autres. È Face à face, silencieux, dans un coin isolé, deux qui | poussent les dominos. L’un, barbe noire, chevelure noire, + face couperosée. L’autre, châtain, la barbe longue sur 4 | laquelle il passe de temps à autre la main. Le visage ; long, mince, aux pommettes saïllantes. L’œil bleu. » | (1) Olivier Pain, correspondant d’un grand journal parisien, avait £ M2 été enfermé dans Plevna. Fait prisonnier par les Russes, il fut L _ envoyé dans une province lointaine, d’où il revint en France, non à . sans tribulations. __ (2) Picchio (Ernest), auteur de la Mort de Baudin et du Mur des
1 c’est Magnin, qui fonda plus tard le Petit 8 oyen, et mourut ee re eee par un express. ia £ _ L’autre. Jourde, l’ancien délégué aux finances de la 3 +4 _ Jourde et Magnin s’asseyent ainsi tous les jours l’un
—__ en face de l’autre. Au Croissant. A la place Blanchede É- Montmartre. Tous deux sont de furieux joueurs, où
plutôt des joueurs forcenés. Tous deux aussi des 5 _ fumeurs émérites. Et nous nous amusons parfois à con
_ sidérer Jourde et Magnin, leurs deux longues pipes de FRS
44 menaçant, prêtes à s’entrecroiser, comme le feraient “ES __ deux épées d’escrimeurs. Mais c’est en vain qu’on Me”
È É attendrait le duel. Jamais, de mémoire d’amis, Jourde , …— ni Magnin n’ont brisé leurs pipes de terre. >
24 deux millions de tabac! 8 Quand la partie est finie, les amis se rapprochent. ax 4 . Jourde renversé sur le dos de la banquette, prend un ee
- temps de repos. Et la conversation s’engage. Comme r Re. toujours, la Commune. 2, Ë . De quoi parlerions-nous, si ce n’était des jours inou- ; T0 5 _bliés et inoubliables ! ae
- — Quand j’étais aux finances. C’est Jourde qui raconte quelque incident de son —._ passage, en avril et mai 71, au ministère de larue
de Rivoli.
1 — À propos, dites, Jourde, est-ce vrai qu’au conseil
F4 de guerre de Versailles, le président ait trouvé, dans : | votre bilan, un trou de deux millions ?
—_. Jourde enlève de ses lèvres la pipe de terre blanche, Sr
| caresse sa barbe, relève d’un coup de main les mèches D:
__ rebelles qui couvrent son front.
— Oui. Et elle est bien bonne… Mais ce n’est pas
au conseil de guerre, c’est à l’instruction. Figurez-vous
que le capitaine instructeur, probablement pas très fort B
en comptabilité, avait découvert quelque chose comme à
dix-huit cent mille francs, qui eussent dû entrer dans
les caisses de l’État, et dont il ne voyait trace nulle part. 1
Ces dix-huit cent mille francs, à son dire, devaient
provenir des manufactures de tabacs… Très sérieusement, il me demanda ce que j’avais fait de ces dix-huit À
cent mille francs de caporal et de cigares.
Et Jourde, qui apprêtait son effet — car nous connaissions déjà l’histoire — riait d’avance, ses yeux bleus {
fixés sur nous. à
— Et vous lui avez répondu ? ]
— Mon capitaine, c’est moi qui les ai fumés.. Et
j’avais, bien entendu, pris mon ton le plus sérieux…
ministre pour de bon
1881. Jourde se présente à Lyon, où un siège de
député est vacant. IL a pour concurrents, d’abord un
candidat lyonnais, Lagrange, et un candidat parisien,
qui n’est autre qu’Humbert.
Jourde fait à Lyon un très grand effet… Il parle fort
bien. La voix est chaude, prenante. Le port est superbe.
Et, quand il tient la tribune, le geste élégant, le
cordon maçonnique barrant sa redingote — la maçonnerie était alors très en faveur — il conquiert tous ses
7” La légende est déjà solidement établie, de son | 4 _ habileté firancière, de son intégrité. Son avocat au
- conseil de guerre, M° Carraby, a lancé le premier
- l’histoire de la femme de Jourde, allant sous le Siège, — et sous la Commune — la femme d’un ministre! — laver son linge au lavoir… Cela ne fait-il pas venir des | larmes, de vraies larmes, aux yeux, quand on a devant è soi l’homme qui a manié des millions, qui eût pu — en garder quelques-uns, et qui est sorti, les mains vides et la conscience tranquille, d’un si formidable
Pourquoi Jourde n’a-t-il pas été élu député de Lyon?
% J’en causais, il n’y a pas longtemps, avec Humbert. N f — Mais tu sais bien — me dit Humbert — que c’est ‘ — Mais oui… Tu étais alors de passage à Lyon, je _ ne sais plus pourquoi. Tu vins me voir. Et, Rochefort —_ tardant à prendre position pour l’un ou pour l’autre, je 4 te demandai, puisque tu retournais à Paris, de faire U presser sur lui par nos amis communs. —. — C’est vrai. Je me rappelle maintenant… C’est Ro geard qui alla trouver Rochefort. Et, le soir même, —. lInitransigeant appuyait ta candidature … — Oui… C’est cela. Et Jourde se désista… Ce fut …._ du reste Lagrange qui passa. € Et je me disais, en causant avec Humbert de cet in_ cident lointain, que j’avais peut-être été cause que Jourde avait raté sa vie… Pourquoi n’aurait-il pas, î encore une fois, été ministre? Ministre pour tout de 5 bon… Une fois à la Chambre, il y prenait rapidement ue place importante… Réputation intacte… Talent de
: parole. Il avait tout pour lui… Oui. Jourde aurait très ”+ ; bien pu redevenir ministre des finances. Et il aurait fait, 4
croyez-moi, très bonne figure. L
Ù tout près de la fusillade 3 Encore au café du Croissant. Un autre soir. Pour la vingtième fois, je conte, à la demande d’un ami, ma 4 fuite de la Cour martiale du Luxembourg, le lendemain “2 de la prise du Panthéon. | Jourde est là. Il écoute. Puis, quand j’ai fini, il parle. à C’était le samedi soir. Très tard. J’errais depuis le matin, 4 à la récherche d’un asile, que je croyais enfin avoir trouvé “4 s — dans mon esprit — chez un vieil ami de mon père, un F
- -chiffonnier en gros de la Glacière. + J’entre. Je connais l’homme, que j’ai aidé pendant la 2 Commune. Il va me recevoir. Il refuse. 4 Et j’erre de nouveau. : J’erre toujours. 1 Je ne connais pas le quartier. ; À Tout est désert. Je croise une, deux sentinelles… Un 3 groupe de soldats… Vont-ils me poursuivre? Je dégrin- 4 gole le talus du chemin de fer de ceinture… Je me blottis ; sous un pont… Puis quand le silence s’est fait, je me Er | hasarde à sortir de ma cachette. Je trouve enfin la route Ÿ d’Orléans, et je marche, je marche… Il est deux heures du À ; matin quand je suis rue du Bac… On m’arrête. 4 2 Conduit à la mairie du VIl’, rue de Grenelle, reconnu, ._ grâce à la lâcheté de celui qui eût pu me sauver, je com- E HI. parus devant une cour martiale qui siégeait en face. À :: 0 Condamné à être passé par les armes, on me conduisit 4 __ dans une salle d’où je voyais le peloton d’exécution formé Ê
pour me fusiller. On m’avait déjà dit de me tenir prêt, Que nd arriva un ordre du maréchal, prévenu de l’incident, ce ; de surseoir à mon exécution… dre _ Et voilà comment je suis ici. LNAPEES
- La dernière fois que je vis Jourde, déjà miné parla FA ._ maladie, c’était dans son très modeste logement de la …_ Il partit dans le Midi. Nous ne devions pluslerevoir.…. . Un matin, on me remit une lettre de deuil. pee _ Vous êtes prié d’assister aux convoi et enterrement de AVE ._ décédé à Nice, le 20 mars 1893, à l’âge de 50 ans; quise ae … feront le vendredi 24 courant, à midi précis. ps LA
- Nous conduisimes son cercueil, drapé de rouge, au TS _ Comme tous ceux de la Commune, Jourde était mort ET . pauvre. Une pauvreté voisine du dénûment. RCE
| À à ibre du Comité central, Quipa ! t la Commune, galonné, il de Ville au ministère l la Commission de D, les soixante-dix ou douze 2e x r suppute les années. n A L Petit-Pont, légendaire ; au ont blanes et :
Brévannes. la 1 ipale de retraite pour Î $ vieillards. Là-bas. l ir: bien notre affaire nde.. ki :
- Trois mois de stilles, et f m’envoyait son fils osse enve- ï : loppe cachetée et u Fi une forme à la fois pe de ces FR rant des subtilités is d’idéal, s ea r toujours prêts à la ur dernier ; jour la foi de leurs il TC l’un des plus audac une Révo- C lution — que l’hi s vécurent, L après leur défait comme ils { l’avaient toujours sans en à excepter un seul p. uelques-uns ; dans la plus noir : Voici la lettre d il y aurait à glaner
Un matin de 1901. On sonne. Gouhier. (1) Un vieux 4 camarade de Genève. Vieilli, usé, cassé, courbé. Gou- | hier n’est plus le brillant membre du Comité central, : que j’ai rencontré, au temps de la Commune, galonné, à bavard, affairé, allant du ministère de la Guerre à { : l’Hôtel de Ville, et de l’Hôtel de Ville au ministère - l’intendance. È
Goubhier doit avoir largement les soixante-dix ou douze | ans. Tout en lui serrant la main, je suppute les années. $ Goubhier est un ancien combattant de Juin. Il m’a ë raconté, jadis, qu’il avait été pris aux Deux Pierrots, 2 à cette fameuse barricade du Petit-Pont, légendaire k dans l’histoire des sanglantes journées. |
— Eh bien! mon vieux Gouhier — qu’y at-il?
Je ne l’ai pas vu depuis des années. Les cheveux, ï autrefois roux et plantés en aigrette, sont blancs et : flasques. Il parle bas. Il a l’air tout attristé. É
treize. Ça compte… Ma femme en a autant… Et, plus 4
£ rien. Nous avons vendu nos dernières petites choses. 4 Je voudrais bien entrer à Brévannes.. $
(1) Gouhier (Charles), membre du Comité central, membre de la { Commission du contrôle général à la Guerre (19 mai).
à | Brévannes. la maison municipale de retraite pour | vieillards. Là-bas. La tombe. E — — Oui. Brévannes.. Oudet y est déjà. Ça ferait cl 4 bien notre affaire… J’ai fait ma demande… L 3 Trois mois de visites, de lettres, d’apostilles, et ë Ni. Gouhier voyait se réaliser son rêve. Il pouvait, avec sa “54 vieille compagne, finir ses jours à Brévannes. ds ses papiers À Quelques jours après son entrée à Brévannes, Gouhier 7 menvoyait son fils, qui me-remettait une grosse enve- +. loppe cachetée et une lettre. Fou dx _ La lettre, je la publie, parce qu’elle caractérise, dans *- une forme à la fois fruste et touchante, le type de ces travailleurs d’autrefois, sans instruction première, igno- — … rant des subtilités de la littérature, mais épris d’idéal, ÿ A : toujours prêts à la lutte, conservant jusqu’à leur dernier ; —_ jour la foi de leurs jeunes années. 4 F. Ces hommes-là, ces simples, préparèrent et réussirent 1 n lun des plus audacieux coups de main — une Révo- % lution — que l’histoire aït enregistrés. Ils vécurent, Fe après leur défaite, humbles et pauvres comme ils + _— l’avaient toujours été. Ils moururent tous, sans en — excepter un seul peut-être, dans la gêne. Quelques-uns 4 dans la plus noire misère. ; 1 # Voici la lettre de Goubhier : EL” Paris, le 19 février 1910… Jai,àmonâge, perdu tous mes compagnons jeunes etvieux. gr” “+4 Je ne sais à qui laisser ce peu de paperasses dans lequel
_ il y aurait à glaner.
ET e vous les laisse donc, à en otre Fa ie J les L done, quitte allumer votre feu. Si
vous trouvez, parmi nos jeunes coreligionnaires, un écri_- vain qui ferait une nouvelle histoire de la Commune,
_ donnez-les-lui. # 1% Je n’y attache qu’une importance. C’est d’avoir dit l’exacte r vérité. Car bien des choses ont été écrites à tort, ou inyenET tées, sur les hommes surtout. br
- Mon regret est d’y parler trop de moi. J’ai si souvent À Je n’ai reçu aucune instruction, que celle que j’ai pu me : ë J’ai tout sacrifié à la cause, car j’ai la haïne de l’injustice Ë et je regrette de n’avoir pu faire davantage. E __ - Je suis au bout du chemin, et prêt-à quitter cette terre, ” __ avec la certitude que le peu que j’ai pu faire n’aura pas été M: Voilà ce que je laisse. C’est peu de chose, et même _ ennuyeux à lire. Si vous en avez le courage, ce sera déjà bien … | _ beau et j’ai la certitude que vous saurez faire la part du feu. k : Tâchons de laisser à ceux qui viennent le souvenir de a nos frères, mère et enfants, qu’ils nous ont massacrés. M À j Agréez, avec toute l’estime que j’ai toujours eue pour 0 vous, l’assurance de ma profonde amitié. 4] “X Ancien combattant de Juin 1848, poursuivi 4 | FO pour la Nemesis et la Marianne,fondatèur nt - août 70, libéré le 5 septembre, membre F du Comité central du 18 mars,condamné : à mort en février 73 (8° conseil de guerre). EM Souvent, Gouhier m’avait parlé de son collègue au _ Comité, Édouard Moreau, arrêté pendant la Semaine … . de Mai, conduit à la Cour martiale du Châtelet, et … fusillé à la caserne Lobau. <
_ Édouard Moreau est certainement l’une des figures
Ÿ les p us’ intéressantes de l’Insurrection. C’est lui qui
’ ji gea les premières déclarations des membres du SES
… Comité central à la population parisienne, déclarations
. admirablement conçues, écrites d’une plume sobre et
-_ Voici la note laissée par Gouhier : st
. J’ai eu le bonheur de l’avoir eu comme collègue au Comité ge
… central. Ce fut un de ceux qui, par son grand désintéres- À
— sement, sut se faire estimer de ses collègues, et qui, le plus un
je Savant, ayant reçu une haute instruction, leur fut des plus ER
……. Je ne le connus qu’à partir du 18 mars. Nos relations
étaient devenues étroites, tant nous étions sympathiques. ve
. RTE était rare que l’on nous trouvât l’un sans l’autre, ave
_ Gaudier (1) le plus souvent. RARES
—. Il appartenait à une famille riche, et, par sa femme, à Tee
_ l’aristocratie des B. d’A. Il avait été joué aux Français. (2) LENS
….… Sous le siège, plusieurs conférences qu’il fit sur le communi isme le mirent en vedette. Il devait le payer de sa à
Tout jeune, il avait 35 ans, je crois, son dévouement à lat “:
ça use communale lui fit abandonner tous ses intérêts. Il PE
:k jouait, comme nous autres ouvriers, tout son avenir, qu’il
. savait si brillant devant lui, si jeune et si savant. À ME:
(1) Gaudier, membre du Comité central, membre de la commis- Y
sion du contrôle général à la Guerre. À
… (2) Edouard Moreau n’a jamais été joué, il n’a jamais présenté É
— de pièce à la Comédie-Française. M. Jules Claretie a bien voulu
…—. me le faire savoir. Divers journaux se sont faits, en 1871, l’écho de
. cette fausse nouvelle.
Mais c’était un convaincu en l’avenir de la classe travail- à leuse. Très calme, maître de lui, et sachant toucher juste. Ce fut lui, qui, la veille des élections à la Commune (26 mars), proposa au Comité de ne point se porter candi- E dats, ce qui fut accepté, ‘4 Cependant, plusieurs d’entre nous crurent devoir accepter. Quelques-uns résistèrent. Je dus même faire brüler mes Y bulletins dans les sections. Moreau fut appelé à diriger l’Intendance dans les derniers : jours de la Commune. Très fatigué au moment de l’entrée à des Versaillais dans Paris, il vint me prier de passer la k nuit à l’Intendance avec Gaudier, me promettant d’être le 1 lendemain matin de retour à son poste. ù Il était cinq heures lorsque nous nous réveillèmes, Gau- Ë : dier et moi. Nous étions étendus tout habillés dans un ; fauteuil où se trouvait le coffre-fort dont il (Moreau) avait à -_ les clefs. Les coups de feu arrivaient jusqu’aux approches ; du ministère (de la guerre). Je parcourus tous les bureaux. PL: . Déjà tout le monde était parti. Dans la grande salle, les 1 armes étaient étendues par terre. Je dus, dans ce terrible moment, recevoir un envoyé de l’École Militaire qui venait Es demander des renforts et des ordres, et qui s’en retourna - Nous nous décidèmes à partir, Gaudier et moi, à l’Hôtel de Ville, avec l’espoir d’y rencontrer Moreau. Le poste du
- ministère prit les armes et barricada la rue. Pendant ce à temps, Moreau arrivait par la rue de l’Université… ” Nous étions très abattus, et nous fimes, d’après l’avis de : Moreau, la recherche d’un notaire, afin de lui remettre les BE | elefs du coffre-fort de l’Intendance. Il nous fut impossible, | : sur dix notaires, d’en rencontrer un. Je proposai alors la ; mise en boîte cachetée de ces clefs. Il ne nous restait plus alors qu’à les donner à un commerçant. Il s’en chargea et F. nous dit qu’il les remettrait au propriétaire du Paradis des
- Dames, rue de Rivoli, maison qu’il habitait. À pa. L’incendie de l’Hôtel de Ville (1) nous envoya à la mairie , . De (1) Ici une lacune. L’incendie de l’Hôtel de Ville commença le _ mercredi dans la matinée. 4
_ du X}, où l’on jugeait le jeune aide de camp, le comtede ‘4 _ Beaufort, condamné et exécuté sur l’heure. (1) Beaufort
- avait donné sa parole de ramener des renforts à Neuilly, je =: . crois, et le malheureux n’avait pu trouver un seul homme. ed Dans ce moment de désespoir, tout devenait trahison. Il
-_. fut reconnu et arrêté par les combattants de la dernière
N x Le comte de Beaufort était cousin éloigné de Moreau. Re _ C’était un jeune homme dévoué à la République et attaché . à Moreau par ses idées très avancées. Il ne nous quittait à que pour son service, et savait se prodiguer sans que jamais sa nous eùmes à nous défier en quoi que ce soit de lui. J’espère, __ pour sa mémoire, ne pas me tromper. $ = Ce jour, qui devait être le mercredi 24, nous devions Le. nous quitter pour ne plus nous revoir. Moreau nous —._ recommanda de tâcher d’arrêter les désastres et lui partit _ | pour empêcher l’incendie äu boulevard Bourdon, où il —. … Caché dans Paris (après la défaite) et déguisé, je fis bien
… ” des démarches pour le retrouver, et afin de savoir ce . = A qu’étaient devenus une masse de papiers de la plus haute À importance, trouvés à la Guerre. 4 Moreau les a-t-il remis chez le peintre Manet, un de ses amis, et enfermés dans son grenier? Manet est mort. Sont- à ils à l’étranger ? k No Voici, selon mon enquête, la fin d”Édouard Moreau. : 4 Au dernier moment, il se serait rendu chez un de ses _ …— amis, près de la rue Saint-Antoine, où on lui avait offert un De refuge. Mais il serait entré ensuite chez lui, rue de Rivoli, 4 où il fut arrêté. Conduit au Châtelet, à la cour martiale, jeté e - pêle-mêle avec une grande quantité de nos frères, il aurait A Parmi les condamnés que l’on conduisait à la caserne
- Lobau, pour y être passés à la mitrailleuse, se trouvait G…, | ” G) Voir Cahier Il. — Un peu de vérité sur la mort des otages, pages 157 et suivantes.
qui, plus tard, ayant échappé à la mort, racontait que Moreau À Des lui avait dit : ge 18
à — Vous direz à mes amis que je meurs tranquille, la ciga- 4
Fos J’ai 50 ans aujourd’hui, et je pleure encore au souvenir F de mon excellent ami Édouard Moreau. E Lullier et le Mont-Valérien 4 à Extrait d’une note de Goubhier sur le Mont-Valérienet : Le général Vinoy a déclaré que le Comité central avait # ; commis une faute en ne marchant pas tout de suite sur 4 S Eh bien! c’est à te sujet que le Comité avait cru devoir + | donner à Lullier l’ordre de s’emparer, avec des forces sufli4 santes, du Mont-Valérien. On sait comment Lullier se laissa __- jouer par le commandant de l’armée de Versailles. Venant rendre compte de sa mission au Comité, il parla de l’assu7 rance qui lui avait été donnée que le fort ne tirerait paset d qu’il laisserait passer les troupes parisiennes. À L Là, une scène peu connue éclata. 5 4 4 Lullier fut traité de lâche. : K Æ Assi, (1) tirant son révolver de sa ceinture, allait faire 4 14 feu, lorsque je lui relevai le bras en lui disant : . k à Lullier, fou de rage, écumant, fut enlevé et conduit à la Préfecture de Police. e. Fr Je me demande encore comment ceux des membres du S 3 4 Comité, qui étaient alors membres de la Commune, ne se 2 sont pas opposés à la sortie du 3 avril. Eux qui ne devaient #4 pas avoir plus de confiance que nous sur le rôle que se pré- #0 té parait à jouer le Mont-Valérien ! | Hu. (1) Assi (Alphonse), mécanicien au Creusot, membre du Comité À 1 2 A central, membre de la Commune (11° arrondissement). h.
SFR __ Picpus et Saint-Laurent 6. ee “Voici maintenant une étrange histoire, futile en appa- À . rence, mais qui, peut-être, a eu son influence sur deux _ faits importants : l’arrestation des religieux de Picpus, - RS — fusillés plus tard rue Haxo, et l’exhibition macabre des LS …. « cadavres de Saint-Laurent ». (1) 4e Le …_ Gouhier avait été chargé, par ses collègues du Comité,
- de recevoir, au ministère de la guerre, les mille quéman- ne: £ _ deurs qui Lg assaillaient chaque jour. Ve …— prêtre vêtu en civil. Il demande à faire des révélations KES re _ sur les églises et sur les couvents. RTS
- En retour, il exige qu’on lui rende sa maîtresse, une ie. ” pénitente que ses parents ont fait enfermer dans une 3 maison de la rue Saint-Jacques. Fret —_ Le prêtre, mis en disgrâce par l’archevêché, a frappé, _ pendant le siège, à toutes les portes. Celle qu’il aime 2 est toujours sous les pieux verroux, surveillée de près PRIS par la mère, qui — complication amusante — est égale- LRU _… ment éprise du prêtre. OM — Maintenant, suivons le récit de Gouhier. Ets …. Mes intentions — dit le prêtre — sont de me marier avec re -ma maîtresse. Je viens vous demander la liberté. En échange 6 < _ je vous donnerai mes révélations. ENS …… —JIlest neuf heures, répond Gouhier. À onze heures, je
- . vous promets que la jeune fille sera en liberté. &
(1) Voir Cahier V.— Par la ville révoltée, pages 218 et suivantes.
Le prêtre écrivit ses révélations. Deux pages de grand
Église Saint-Laurent, trois cadavres de jeunes filles.
-__ Notre-Dame-des-Victoires. Ici le nombre, ainsi que bien de ces révélations sont sorties de ma mémoire. |
D’autres couvents de sœurs, connus pour recevoir les sœurs dans un état intéressant. Ÿ
Je fis faire un double par mon secrétaire, et je le mis dans 1 une enveloppe cachetée que je remis au prêtre pour qu’il la É portât lui-même à la préfecture de police. |
Le prêtre me faisant observer qu’il n’avait pu parvenir, 4 depuis longtemps déjà, à soumettre sa réclamation, je mis 4
sur l’enveloppe : « Au citoyen Raoul Rigault, urgence. | Laissez passer le porteur. » Et j’y ajoutai le timbre du Comité central et ma signature. 4
— Avec cela, lui dis-je, vous arriverez facilement.
En effet, à onze heures et demie, il arrivait me remercier, E: et voulait à toute force que j’aille jusqu’à sa voiture pour e que sa future me remerciàt elle-même. Ce à quoi je me ; refusai, me trouvant largement récompensé par ces révé- *
J’appris que Rigault étant absent, ce fut son secrétaire Li Dacosta qui reçut le prêtre, et fit élargir immédiatement la ;
Et le brave Gouhier, qui, en 1898, date à laquelle il écrivit, ou recopia cet étrange récit, ajouta :
Que sont devenues ces révélations, écrites par ce prêtre désespéré ? Je l’ignore. À
Goubhier n’a pas perdu la foi. Il croit toujours aux -« cadavres de Saint-Laurent », aux nouveau-nés de . Picpus et aux révélations du prêtre, assez malin pour
faire ouvrir à sa belle les portes du couvent où elle | 66 4
E S Voilà tout ce que je puis extraire des notes confuses, E et parfois naïves, de mon vieil ami. : E De temps à autre, quand il fut entré à Brévannes, 7 . Gouhier m’envoyait quelques lignes de souvenir. Les
4 lettres s’espacèrent de plus en plus, à mesure que l’âge È L laccablait. Un jour on m’annonça qu’il n’était plus de ce 4 monde. Il était presque octogénaire, quand la mort lui
- ferma les yeux. 3 4 Il n’y a pas longtemps de cela, nous étions allés, d Pl Lucien Descaves, son beau-frère, le docteur Crépel et x moi, à Brévannes, où Descaves a lui aussi, un vieil ami, 2 Mathey, qui commanda pendant une quinzaine de jours, < en mai, le fort de Vanves. ; :
Mathey, qui fut lié avec Félix Pyat, a quatre-vingt-
| cinq ans sonnés. Toujours alerte, il nous accompagna : dans une promenade sous les grands arbres du parc. Ë — Vous savez, nous dit-il brusquement. Oudet est 2 toujours ici. « 4 Oudet. Le membre de la Commune du dix-neuvième
54 — Il est là-haut, continue Mathey, montrant de la $, main les fenêtres du bâtiment de l’infirmerie. Oh! il est s# très mal… Il est fini. z t .. Nous montons. Des files de lits blancs. Des vieillards. Nc Et des vieillards encore. É Étendu sur un lit, Oudet. Le masque, jaune, émacié.
- Les yeux clos. Un cadavre.
: — Il a quatre-vingt-six ans, nous dit l’infirmière qui
le veille. 11 ne peut plus bouger… Il y a deux mois, on
se pouvait encore le lever. Il n’y voit on uis, la
tête a déménagé. Continuellement, il radote Lo F3
on _ — Oui, il radote, dit un vieillard assis sur le HR
_ voisin… Il parle tout le temps… D # DE PTT
RC Ah! c’est bien difficile à comprendre… Rochefort…
__ Jusqu’au dernier soufile, le vieil insurgé songeencore,
dans son cerveau obscurci, aux jours héroïques.….
TEE Vaillant. la Commune… Rochefort. Les jours de
Un mois à peine après notre visite, Oudet rendait le
_ dernier soupir. Pauvre comme Gouhier. Comme tous
ceux de la Commune qui sont venus abriter, à Bré
| vannes, la misère de leurs vieux jours. . Ses
Septembre 1898. Au Radical. Depuis un quart d’heure, ne
14 | nous causons, Ranc et moi, dans le couloir sur lequel Ke 77
… donnent les salles de rédaction. FAN
2 Fa De quoi causons-nous ? De ce qui fait, chaque fois que 4
… nous nous rencontrons, le sujet de nos conversations. va
_ Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la Sa
| soirée du mardi au mercredi 24 mai, pris la résolution
| de fusiller le rédacteur du Siècle, détenu à Sainte- 3
__ — Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me
__ — Oui. Au café d’Harcourt. Place de la Sorbonne. (1) RS
a ‘est là qu’il m’a appris l’exécution. En quelques phrases
brèves, hachées, jetées à la hâte… La bataille allait
… éclater, tout près. Mais je n’ai pas eu le temps dd … l’interroger.. Je ne l’ai revu que mort, la tête fracassée,
le lendemain, rue Gay-Lussac… ; Ent
14 _@ Voir Cahier IV. — Quelques-uns de la Commune, pages 22 et %
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art, l’œuvre de Delescluze.
1 réclama dès le premier jour.
m’a conté que la veuve et la mère de Sapia venaient
souvent, très souvent, à la préfecture de police… Un
jour même, pendant que madame Sapia était là, 4
madame Chaudey vint demander l’autorisation de voir
son mari à la prison… La veuve et la mère de Sapia {
poussèrent-elles Rigault à venger le mort? Chardon C: . n’osait pas l’affirmer… Mais il n’était pas loin de le 4
— Et l’article du Père Duchéne ? +
— Eh bien! Vous le savez. ;
— Oui… Un soir, tard — les formes étaient déjà 3 serrées — on apporta un article… l’article fameux… 4 Il est exact qu’il ait été inspiré par Advenant… On ; desserra les formes pour le mettre à la dernière page. d Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était |
— Alors, c’est bien Advenant? à
Je fis un signe de tête aflirmatif… Ê
Ranc s’était tu.
Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, ve enlevant son lorgnon, et, d’un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le regard baissé.
— Voici ce que je sais, moi, reprit-il.
J’ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie
la note, écrite le jour même de notre conversation : .… J’étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain ; de l’attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu’un, je ne ; (à) Advenant, administrateur du Réveil de Delescluze. Cest - ] Advenant qui fit élever le tombeau de Delescluze au Père4 Lachaise, tout proche de l’emplacement où étaient installées, Ex pendant la Semaine de Mai, les batteries fédérées. ce
Es ais plus qui, propose de confisquer les biens des membres $ _ du gouvernement de la défense nationale. On dresse la __ liste des noms. 3 —_ . — Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une “er 3 Tout à coup, nous voyons Delesciuze se lever de son ES — Et Chaudey ? s’écrie-t-il. Il est encore libre! ; r _. — Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal 4 ? Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la …__… Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bua » reaux du Siècle, où je ne trouvai que Cernuschi. LE — Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la
- sortie de Delescluze.. Ce n’est rien… 3 si Le 5, comme vous savez, je donnais ma démission, et _ quittais l’Hôtel de Ville. S Le lendemain je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait au Siècle. Chaudey, avant même que j’eusse ouvert la bouche, me : . reprocha amèrement d’avoir quitté l’Hôtel de Ville. e æ: — Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux vioHo tlents…. È Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu,
- je lui contai l’incident Delescluze.
— Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m’a averti… Mais je :
-… suis de son avis. Ce n’est pas sérieux. PA — Si, repris-je. C’est très sérieux. Je ne suis ni un pol_ tron, ni un imbécile. Mais je vous dis : Partez. Il est temps, de si vous ne voulez pas être arrêté. -_ A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi . pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris. : Mais Chaudey n’en voulut rien croire. Il semble donc bien que l’arrestation de Chaudey fut, _ du moins pour une part, l’œuvre de Delescluze. _… Jla voulut, il la réclama dès le premier jour.
Il la fit réclamer, par son ami Advenant, au Père Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haïines ? C5 Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, e Edmond Levraud, Arthur Arnould, d’autres, chez 4 ; Lefebvre-Roncier (1) qui habitait, au 60 de la rue de 4 Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur “ la place de l’Hôtel de Ville. e Quand la fusillade éclata, laissant après elle une . douzaine de morts — parmi eux le commandant Sapia — Delescluze, m’a raconté un témoin, porta les mains 1 à son visage comme pour échapper à l’horrible vision. À On l’emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne - -À Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l’opinion publique, pe- M sait alors tout entière sur Chaudey, qui l’incita à ré R clamer, avec tant de ténacité, l’arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du 3 Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Rance, Avrial, qui, ayec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la À l’une des séances de la commission — me disait Avrial A à — Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de … Hi Q) Lefebvre Roncier, juge suppléant à la Cour martiale (13 mai). AE Sous-chef d’état-major au ministère de la guerre (Delescluze). Plus el, tard, conseiller municipal de Paris. “à
F __ Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle
__ de culpabilité n’avait été formulée.
Nr Vermorel demandait qu’on fournît au moins l’original de
Ci la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce
: dernier aurait donné l’ordre de « balayer la place », dans
| la journée du 22 janvier.
A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher $ la dépêche. On ne l’avait pas trouvée. ;
— Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu’on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base
Mais Delescluze protesta avec véhémence.
— Qu’on trouve ou non la dépêche, il faut garder
: L’affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du
Et comme je demandais à Avrial, s’il savait qu’après
. cette séance de la commission exécutive, une preuve
- quelconque de la culpabilité de Chaudey eût été portée
— Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos
A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l’article du Père Duchéne. Il savait qu’il avait été inspiré, réclamé, par Advenant.
Mais, comment? En quelles circonstances? A qui,
Bref, où et par qui l’article avait-il été rédigé, apporté
Il y avait, dans ces interrogations, le désir ardent de
percer un des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l’était avant tout. { Quand, pour une raison quelconque, pour une liste de ; souscription à publier, on lui demandait son titre. 27” Et il ajoutait, de son ton mi-aimable mi-renfrogné : F — C’est assez. L: — — Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a fait 4 Un dernier coup droit : e — Bah! c’est vous, alors? Voyons, avouez… E Mais je n’avouais pas. Je n’avouais pour personne. 4 Pl Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui pouvaittoucher l’un ou l’autre de mes deux collaborateurs. D : Et la conversation, encore une fois, en restait là. . | Peu de temps avant sa mort, j’allai voir Ranc, place des Vosges. Il m’avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochure Un peu de Vérité sur la mort des 4 Otages. Il avait égaré, avant de l’avoir lu, celui que je j lui avais remis lors de son apparition. (1) - à S Je le vois encore, solide malgré le commencement de : paralysie qui lui rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai, causeur, comme à : Nous bavardâmes de choses et d’autres. En | “4 ; (1) Avant de paraître dans les Cahiers de la Quinzaine, mon récit ._ de la mort des otages avait été publié, d’abord dans lAurore (mai À 1902), ensuite, en 1906, à l’Imprimerie l’Emancipatrice, 3, rue de M _ mis dans le commerce) 7
= Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le ns NE doigt posé sur le titre de la couverture rouge : TS *_ — Allons, cette fois, vous avouez, je l’espère. AN. reste, je n’y parle pas de l’affaire Chaudey. (1) k Mr: Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault. FR 274 Rance avait un faible pour les Hébertistes. (2) Il aimait Rs “assez qu’on le classât parmi eux. Hébertiste et BlanDe quiste, Rigault ne pouvait manquer d’avoir les sympa- è — thies de Ranc, avec qui il s’était rencontré un peu * “partout où l’on conspirait et où on luttait, dans les Re dernières années de l’Empire. # Re … — La dernière fois que je rencontrai Rigault — me conta he; -_ Rance — ce fut quelques jours avant l’entrée des troupes. he —_ Sur le quai. IL était, autant qu’il me souvienne, avec - : —__ (1) Da Costa, dans sa Commune vécue (volume II, pages 97 et : th __— suivantes), s’évertue à établir « la vérité » sur Particle du Père k … Duchéne. Il nomme avec raison Advenant. Mais l’interprétation : —. qu’il donne à sa démarche est inexacte. Il ignore également les SE - conditions dans lesquelles fut fait et publié l’article. Ce qu’il écrit _ mest donc pas, comme il le croit, la vérité. k
- — (2) Dans les Votes Politiques qu’il donnait au Radical, Ranc écrit as « La République Française, répondant à mon dernier article, SE _“ déclare que je suis resté fidèle à mes vieilles idées jacobines. A {
- __ mes vieilles idées républicaines et révolutionnaires, oui. Jaco- < _ bines, non. Jai la douce habitude d’être traité de vieux jacobin, __— et cela ne me touche pas autrement. Il faut pourtant que je ; 5 _ réclame au nom de la vérité, et je suis enchanté que la République Française m’en fournisse l’occasion. Qu’on m’appelle vieux danto- js nien, cela me flattera. Qu’on m’appelle vieil hébertiste, cela ne me choquera nullement. Je tiens qu’Hébert est un grand calomnié, et
- que Chaumette a été un des meilleurs, un des plus intelligents
- serviteurs de la Révolution. Donc, hébertiste, tant qu’il vous ; plaira! mais jacobin, non! Je n’ai jamais été de l’église où l’on _ glorifie Robespierre. Je n’ai jamais fait mes devoirs dans la cha_ pelle de l’Etre suprême. Ceci dit, passons. »
Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui 4 en fis part. Elles étaient très mauvaises. L’armée était aux 4 portes. C’était une affaire de jours. D’heures peut-être. — Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l’Empire 1 entre autres. Il faut brüler ça tout de suite… Que de gens br] compromis si vous les laissez au vainqueur… 14 Rigault songea un instant. # — Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple. 4 Nous foutrons le feu à la boîte! à — Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté 4
- je montrais du doigt les bätiments de la police — il yen a Ê aussi à l’Hôtel de Ville… Toute la Commune, la grande… B: Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfec4 ture de Police qu’à l’Hôtel de Ville, de ces précieux docu — C’est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd’hui, faire 4 k transporter tout en lieu sûr. St) Vous savez qu’il n’en fit rien, et que tout, ou presque tout, ; fut la proie des flammes. Ù ü ë
Juillet 1898. Rue de Rennes. Adossée à la muraille,
: au numéro 76, une baraque en planches. Une sorte de hangar qui donne asile à une modeste boutique d’antiquités. Derrière les vitres, des étoffes anciennes, des tableaux, des bibelots. Dans un coin du magasin, une ouvrière, le visage penché sur une bande de tapisserie qu’elle raccommode. Assis dans un large fauteuil, ancien comme tout ce qui est là, un homme au visage
énergique, à la barbe en pointe grisonnante. Il lit un
Privé a dépassé la soixantaine. Dans sa haute taille et ses larges épaules, avec sa crinière grise, ses sourcils broussailleux sur des yeux bleus, son nez fortement accusé, le regard franc toujours en avant, le vieil
— Mon père est mort à quatre-vingt-dix ans, me | disait-il un jour. J’ai encore le temps de voir la prochaine.
La prochaine, c’est Elle… C’est la Commune ! ;
Revoir flotter le drapeau rouge ! Entendre encore une fois tonner, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les accla-
mations d’autrefois ! Rêve éternel du vieux comm anaré ER qu’était resté Privé ! | D Je donne un petit coup au carreau de la porte. Privé cs. lève le nez. : + — Entre, me criéft-il sans bouger. 4 — Les clients ne se sont guère montrés aujourd’hui. 4 Je t’avertis que je suis maussade… C’est demain le 44 terme. Tu sais, le Terme… Proudhon a fait un chouette re article sur ce foutu Terme… ; e) Nous bavardons. Il n’y a qu’une quinzaine que nous nous sommes rencontrés, au Père-Lachaise, où nous 4 accompagnions un camarade mort. (1) ; Êr: S — Au fait, dis-je, tu ne nous as pas conté l’autre jour Sh 4 comment tu avais pu C’échapper, la nuit du samedi au | dimanche… quand les troupes eurent complètement 30 envahi le cimetière… à ; — A mesure que les soldats entraient — commença De ; Privé — nous reculions vers le boulevard, là où est située | la Conservation. J’avais avec moi un gamin de quinze à seize ans, qui, depuis la veille, me suivait partout… Tout le : Re $ jour, la soirée plutôt, il avait rechargé mes fusils. J’en M avais deux… Nous attendions, appuyés au mur d’enceinte, Ne silencieux, guettant les moindres bruits… Les soldats ne or, bougeaient pas… Il était peut-être deux ou trois heures
après minuit, quand je me décidai à quitter le cimetière… à Tout était définitivement perdu. Il n’y avait plus qu’à fuir. x — Allons, filons, dis-je au gosse. Séparons-nous. Chacun | Ca _ pour son compte… C’est plus sûr. 0 Le gamin me quitta. Où alla—il? Je n’en sais rien. Je Re 754 n’ai jamais plus entendu parler de lui. Re
ÿ A Je cachai mes deux chassepots dans les broussailles. _ Pourquoi ? Je me le demande encore… Puisque je fuyais. LR Et je grimpai à la muraille, m’aidant aux poutres qui y 4 | étaient adossées. à Dès que je fus sur le faîte, je reconnus — je l’avais
- oublié — que la rue était à trois ou quatre mètres en contrece bas… Après m’être assuré que tout était désert, que pas un LE être humain ne pouvait me voir, j’enjambai la crête du Re mur et je me suspendis par les mains dans le vide. Je Ta làchai. et je me trouvai, sans une égratignure, solide sur pattes, droit sur le pavé…
- De Maintenant il fallait se garer. fe Mes mains étaient noires de poudre. Je sentais mon épaule tout endolorie. Et, tu sais, l’épaule. É à — L’épaule !.… Les mains, ça n’est rien. Un coup de tor-
_ chon suffit. Mais, l’épaule, ça se congestionne par le frottement du fusil. Ça se rougit.… Un officier malin ne s’y trompe pas… L’épaule, on ne peut pas se figurer ce que ça fait fusiller son monde… Dès que vous pouvez aviser un coin, vite la veste à bas, et la chemise, et si vous pouvez ; avoir un brin d’eau de cologne ou de vinaigre, frottez dur. f Ça fait passer la rougeur… F
— Te voilà donc au bas du mur du Père-Lachäise ? - — Tu connais le restaurant qui fait le coin du boulevard et de la rue du Repos, où nous nous réunissons, à chaque : anniversaire, pour aller porter au Mur les couronnes. Cest là que je suis entré. J’étais en civil… Ah! un drôle de costume de civil… Si . quelque soldat m’avait vu à ce moment, je crois bien qu’il n’aurait pas hésité un instant à me coller au mur… Mon chapeau mou, bossué, boueux… Et mes souliers! Des sou liers du Juif-Errant qui aurait marché un siècle dans la Je jetai un regard sur mon veston… De l’huile que m’avait laissée le voisinage des roues de canons. De la boue jaunâtre. De larges plaques blanches qui étaient les frottements contre les tombes, de l’herbe mouillée… Et, à ma ceinture, . mon revolver…
dût-il me faire fusiller… !
La salle du restaurant était vide. Tout le monde devait j
être caché dans les caves ou ailleurs. Je poussai une porte
et je me trouvai dans la cuisine.
Une forte fille aux manches retroussées astiquait tranquillement une casserole.
— Oh là! ma fille, il faut me donner de quoi laver ces
La fille me regarde.
Rapidement elle tourne le robinet et remplit une cuvette
Je me lave les pattes.
Brusquement, je songe à l’épaule… Mon habit est vite à
bas, et mon bras sorti de la chemise. La servante regarde.
— Je vais vous chercher des serviettes, dit-elle, en se ë
dirigeant vers la porte.
— Ne bouge pas d’ici, repris-je en faisant mes gros yeux.
Je m’arrangerai avec ce que j’ai là.
Et, ce disant, je pose près de moi mon revolver.
— Maintenant, aux souliers ! Donne-moi des brosses.
Il n’y avait pas de cirage. La fille me passa une brosse à
émeri qui servait à polir le poële de fonte.
Quand je sortis, je n’avais plus l’air d’un insurgé, avec
mon chapeau bien brossé, mes mains propres et mes
souliers brillants. à la mine de plomb. :
Ah! il n’aurait pas fallu entr’ouvrir mon veston, sous {3
lequel j’avais, le canon dans la ceinture de mon pantalon, |
fiché mon revolver. :
— Et tu es redescendu dans Paris ? :
— Oui, par la rue de la Roquette. Je me suis rappelé
qu’un maçon de ma loge avait sa boutique tout près.
— Tu t’es réfugié chez lui?
longue théorie sur les dangers que nous avions fait courir L |
à la République… Louis Blanc lui-même n’avait-il pas J
| flétri la Commune! ù
— Mon vieux! lui dis-je, au revoir. Î
Je filai sans regarder derrière moi… 4
: sé Heureusement d’autres maçons furent plus dévoués, et j’en connais qui risquèrent la fusillade pour sauver des frères Ë qu’ils voyaient pour la première fois. É Privé s’était tu… Chaque fois que je passais rue de Rennes, je ne ; manquais jamais de frapper aux carreaux du vieil ami. ‘2 Un jour, en janvier 1901 — il y avait quelques mois
- que nous ne nous étions rencontrés — je vis son grand fauteuil vide. J’entrai. L’ouvrière avait les yeux — Qu’y at-il? demandai-je. — Il y a… que Monsieur Privé est bien malade… Il est à la Charité. Rae J’y courus.. Je trouvai Privé mourant. Deux jours après, nous le conduisions au cimetière | d’Issy, où il avait voulu reposer.
- — C’est plein de fleurs par là, nous disait-il un jour
- qu’il nous faisait ses confidences. J’y serai très bien. Et puis, c’est tout près d’où nous nous sommes tant battus jadis… Il me semble que j’entendrai encore le canon de la Commune.
Un soir d’hiver 1902. Au Radical. J’ai demandé les | épreuves de mon article. Je suis seul dans une salle de à rédaction. Entre, l’épreuve à la main, un homme de a __ haute stature, le chef coiïffé d’une calotte usée, courbé, * cassé. Le correcteur du journal. Il s’avance vers moi, - #4 me tend le papier tout humide. > 4 ? — Vous ne me reconnaissez pas? à d Je lève la tête. J’hésite. L’homme sè nomme. . T2 — Le feu grégeois! m’exclamai-je en riant. Est-ce ‘4 bien vous, le feu grégeois du Siège! + Nous nous serrâmes les mains. Vieux et inoubliables À: _ souvenirs! Depuis cette rencontre, je voyais chaque 114 _ soir Mérigot corriger attentivement ses épreuves. Il les DE. _ corrigea courageusement, luttant contre la maladie, jusqu’au soir où, en avril 1907, le mal le terrassa et le - 4 2 -. Nul journal, autre que le Radical, où je fis la « nécro_ _ Mérigot? Inconnu. Et, cependant, aux plus sombres 24 7. _ jours du Siège de 1870, ce nom fut jeté par les orateurs 4 _ des clubs à la foule affolée de vengeance et de désespoir. 4 . 82 7
RER Mérigot, pendant ces mois enfiévrés de patriotisme, 2 avait, à lui tout seul, ou avec un ou deux amis, trouvé FOR le moyen suprême — et cela va sans dire infaillible — SES de briser le cercle de fer qui étreignait Paris. Mérigot, % pour tout dire, avait retrouvé le feu grégeois. ; Le feu grégeois! Ce mot magique soulevait au club F Favié des tempêtes d’acclamations. Le 29 décembre1870 Ë — quelques jours seulement avant le bombardement— 4 un orateur monte à la tribune : | . — Citoyens, s’écrie-t-il, il faut, pour nous délivrer, ‘s : user des moyens les plus barbares. Pourquoi n’userions_ nous pas du feu grégeois! Un savant vient de retrouver | sa composition mystérieuse depuis les croisades. Il la perfectionné. Une seule fusée peut tuer des milliers de Prussiens, pourvu seulement qu’ils se touchent… Ce savant, qui tuait les Prussiens comme des mouches, pourvu qu’ils se touchent — tout était là — c’était Germain Mérigot — notre ami Mérigot. Le lanceur, sous le Siège, du terrible feu des Grecs, | revu, amélioré et décuplé par lui, a laissé, sur son œuvre, une petite brochure jaune de 72 pages, devenue, comme tous ces fugitifs témoins du Siège, fort rare. (1) Germain Mérigot, avant qu’il s’occupât de tuer par
- milliers les Prussiens, faisait partie du groupe qui se réunissait à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Je. crois bien qu’en ce temps-là, avant la guerre, Mérigot, un grand diable bien découplé, beau garçon, gai et d’humeur égale, s’occupait déjà de chimie. (1) Voici le titre de cette brochure : « Délivrance de Paris. Le Feu Grégeois, par G. Mérigot, membre du Comité du Feu Grégeois. Administration centrale et Comité du Feu Grégeois, 3, rue de YIsly. Bureaux de la souscription, 2, rue Vivienne. » ”
Le Siège vint. On était aux premiers jours de - à novembre, quand nous le vimes entrer un soir, en è costume reluisant neuf de la garde nationale. Il vint s’asseoir à la table où nous causions, Frémine, Humbert, Pilotell, d’autres. — Tiens, Mérigot, voilà longtemps qu’on ne t’a vu. — Je « fais » le feu grégeois. — Le feu grégeois! Voyons, mon vieux, tu dois avoir , sur ta manche la croix de Godefroy de Bouillon! Mérigot nous expliqua que c’était très sérieux. Il avait redécouvert le feu grégeois. Le Gouvernement de la Défense nationale lui avait alloué quelques sub- 2 sides. Il avait mis, en outre, à sa disposition, pour ses % études, un vaste appartement, aux alentours de la Madeleine, — l’appartement d’un « franc-fileur ». Il est peut-être bon de rappeler ici, pour ceux qui l’ignorent — et, ma foi, le Siège est déjà loin de nous — qu’on désignait alors par francs-fileurs les gens qui avaient quitté Paris à l’annonce de l’investissement, que ces gens fussent des malades, des timorés ou simplement des lâches. Les municipalités avaient le droit ÿ de réquisitionner leurs appartements. Mérigot avait été gratifié d’un de ces logis. -£ — Venez donc me voir! nous dit-il en nous quittant. Demain, rue… (pas de souvenir de la rue), à côté de la 4 Madeleine. Vous verrez mon canon à feu grégeois. s 4 Un canon pour feu grégeois… Dans un appartement i du quartier de la Madeleine. Cela vaut la visite. Le | lendemain, avant l’heure du déjeuner, nous frappions à : Mérigot était sous les armes. Il vint ouvrir, un outil ; de forme étrange à la main, une espèce de seringue à À
_ bout pointu et allongé, tenant le milieu entre la lunette £ d’approche et le clystère. | — C’est là ton canon! — Clisterium donare… dit en riant Frémine. à Mais Mérigot ne riait pas. Il était, au contraire, fort
— Vous allez voir ! dit-il.
Une porte s’était ouverte à deux battants. Un salon superbe, éclairé par de larges baïes. Sur les meubles,
| des housses. Un piano. Des tableaux aux murs. Un
4 salon de franc-fileur cossu. Mais cela nous intéressait peu. Ce qui attirait nos regards, c’était, au beau milieu, posé sur un chevalet comme la lunette de l’astronome de la place Vendôme (il y avait, de ce temps, un astronome place Vendôme qui, la nuit, montrait la Lune, Saturne, ou telle autre planète) un tube de cuivre allongé, menaçant. Mérigot le fit basculer. Il tira une longue tige, la tige d’un piston qui se mouvait dans le tube et dont le rôle — il nous l’expliqua — était de refouler sur l’ennemi la fusée incendiaire.
C’était là le canon pour feu grégeois.
— Et tu veux chasser les Prussiens avec ça!
Mérigot sourit d’un sourire de dédain. Il nous tendit un numéro du Siècle. (Je retrouve l’extrait de ce numéro dans la petite brochure jaune.)
Après avoir expliqué que « la forêt de Bondy et les fourrés, éparpillés en si grand nombre de ce côté de Paris, sont autant de tanières à Prussiens », le Siècle préconisait avec enthousiasme la mise en vigueur des : canons de Mérigot, et réclamait l’incendie des bois parisiens. « À quand l’incendie de la forêt de Bondy! » concluait le journal, par le feu grégeois, qu’on peut
lancer de loin, dans un obus? « Les fusées conver- 33 gentes, disait encore le journal, éclatent en pluie de à feu à plus de douze cents mètres. » PE
Le Figaro, le Tribun du Peuple, le Combat, la Liberté, le Réveil, le Soir, rivalisaient, chaque jour, de zèle pour stimuler le Gouvernement de la Défense : nationale. Félix Pyat, dans le Vengeur, ouvraït une $ souscription pour l’organisation des bataillons de ä fuséens et la fabrication en grand du feu grégeois. Ÿ
Pour le salut public — écrivait Félix Pyat — tout, le fer et le ï feu, toute arme est humaine, toute force légitime, et toute rage sacrée. Nous voulions la paix, l’ennemi veut la guerre. ; Il la veut absolument, tuant, volant, violant, brülant systé- 3 matiquement. Il la fait, jaloux de notre ciel, de notre sol, 4 de notre nom, de notre gloire. Tous les moyens sont bons; souscrivons pour les fusées. C’est la paix !
Le lyrisme de Pyat n’atteignait pas toutefois celui de £ ce brave Mérigot, qui dépeignait ainsi, dans sa bro- ‘4 chure de propagande, les effets foudroyants du feu É-
L”infanterie se débandera sous une pluie de feu qui l’en- E. veloppera de toutes parts. Les chevaux atteints par une L:
éclaboussure du liquide en combustion s’affoleront et répan- T2 dront le désordre et la panique dans le camp ennemi. Les À cartouches des hommes feront explosion autour d’eux, les 4 caissons de l’artillerie voleront en éclats, et les généraux È qui ont trouvé le moment psychologique favorable pour _ bombarder Paris chercheront vainement le moment psy- Be chologique qui permet d’éteindre le feu grégeois. . E Un véritable massacre, quoi! ”+
Hélas! la capitulation vint, et, après elle, la paix. Le 4 feu grégeois n’avait pas eu le temps d’accomplir les = fameux exploits promis par Mérigot. 2
re De es premiers jours d’avril 1871, j’étais allé à Salle du Trône, causant dans un groupe, au milieu 2 ns des fusils en faisceaux et des matelas sur lesquels _ dormaient des gardes — Mérigot. NN. _ — Eh bien! le feu grégeois n’est donc pas mort? _ Vous y songez pour les Versaillais? à …_ — Ma foi oui. Je viens en causer avec Pyat. Maisje _ Suis ici déjà depuis plus d’une heure. LR _ Mérigot me conta qu’en ‘attendant d’inonder les de _ Versaillais de ses flots de feu liquide, il était à l’Officiel, _ _ avec Longuet.… SE Le __ Tridon, que j’avais fait demander, venait à moi.Je Ra mu le Feu grégeois, dont je n’entendis plus parler M. __ — jusqu’au soir d’hiver où le vieux correcteur du AS _ Radical, courbé, usé avant l’âge, sa calotte de fourrure se qe à la main, vint m’apporter mes épreuves. 4 20
ne quon VA
D Raoconté par un canonnier de Montmartre (1) FER
_ La veille. — Les canonniers de la 9° batterie d’artil- e Le lerie de la garde nationale — à laquelle j’appartiens—
- Be réunissent, sur convocation du capitaine, au café at _ Michaux, (2) 9, place Pigalle. Vers minuit, je regagne ne
._ mon domicile, 13, rue Saint-André. (3) Je traverse la Là _ place Saint-Pierre. Tout est désert. La Butte perdue Lo FES dans l’obscurité. Là-haut, les sentinelles veillent surles HE _ 8 mars. Six heures et demie du matin. — faità Fe Ar peine jour. Des coups de feu. Je saute hors du lit. pes
Dans la rue, les boutiquiers, leurs devantures encoreà er _ demi closes, discutent, affairés. « Les canons sont pris! » Ê Dee On n’entend que cela. Sous la porte cochère du ns (1) Le canonnier de Montmartre au 18 mars, Cest Guillaumin x _ Pépin, l’artiste qui a signé tant d’œuvres humoristiques et char- NS ER mantes. Dans la collection du Grelot, entre autres, on rencontre _ à chaque page les dessins, pleins d’ironie mordante, de Pépin. k u L’artiste habite toujours, à Montmartre, ce‘ boulevard Rochesy re chouart dont il nous parle ici.
_ (2) Aujourd’hui le café de la Vouvelle Athènes.
EH 3 laitière pleure et pi $ Ai s épar nant la générale Î La B res, en pleine nuit, ’ Serg jui ont, à leur képi, 1: : ir sommeil, les 1 s de crosse, ont pu F4 sont eux, les sergents x ! dansälés”r: pauvre laitière, qui :
- à | en « tres, a été leur pre- Re A ê: d Hérouges des soldats À : “ii nt forte A l’assaut! lits W û Mpent les pente ” En l Prampant
— Netirez pas! « l’avant } tous Arrêt des gard ine 4 Préparez-vous î Mais le momen ant Î On atteint la crêt 4 Ce n’est qu’une mi 4 Les mains se ten rre Les soldats du 88 quels or leur commandait tou Le plateau est € ivils femmes et enfants — Vive la ligne! — Vive la garde r — Vive la Républiq Sept heures et der heval derrière la troupe, u son aide de camp. A gauche, ft c aunicipaux et les serge n Le général — c’est le g tour : Apostrophé. On lui 1 is i fait sonner le feu… I | rre pas | les lèvres. | \ Brusquement, un de son k cheval. Ce sont ses pr le saisis | sant aux jambes, le On fait }
numéro 11, un groupe s’empresse autour de la laitière = | qui y stationne d’habitude. La pauvre laitière pleure et geint, pressant de ses deux mains sa cuisse découverte. ñ Une balle l’a frappée… La vareuse jetée à la hâte sur les épaules, des clairons courent, sonnant la générale. Les tambours résonnent, appelant aux armes. - | . Que s’est-il passé? ;
On le sait bientôt. :
La Butte a été envahie, à trois heures, en pleine nuit, fe par les troupes. Infanterie, le 88. Gardes de Paris. : Sergents de ville mobilisés, ceux qui ont, à leur képi, la grenade noire. Les sergents de ville, marchant en éclaireurs, ont enlevé le poste de gardes nationaux de
- la rue des Rosiers. Surpris dans leur sommeil, les F gardes, à demi assommés à coups de crosse, ont pu fuir cependant, et semer l’alarme.
Du haut de la Butte occupée, ce sont eux, les sergents de ville, qui ont exécuté un tir plongeant, au hasard, dans les rues avoisinantes. La pauvre laitière, qui ‘ mettait en ordre ses pots et ses litres, a été leur première et bien innocente victime.
Sept heures. — Les clairons sonnent toujours. Les tambours battent. Partout. Les gardes accourent, le | fusil au poing, la cartouchière sur le ventre.
Sur le ciel grisâtre, pas encore éclairci, la crête de la | Butte se dessine, avec les pantalons rouges des soldats. 4
— Montons à la Butte! A la Butte! A l’assaut! }
Par les rues Müller, Sainte-Marie, de la Fontenelle, : c’estune ruée… Les gardes grimpent les pentes abruptes, :
— Vive la ligne! 1
Je. — Ne tirez pas !erie-t-on aux gardes qui sont à l’avant. he Sonnerie là-haut. La sonnerie que nous connaissons
| tous.
Préparez-vous à commencer le feu!
On va tirer sur nous! Arrêt des gardes… Deuxième sonnerie. Encore une | Préparez-vous à commencer le feu! Mais le moment d’anxiété est passé… En avant! On atteint la crête.
Ce n’est qu’une minute… une seconde… un éclair.
Les mains se tendent… les fusils sont jetés à terre.
Les soldats du 88° acclament ceux sur lesquels on leur commandait tout à l’heure de tirer.
Le plateau est envahi. Gardes, soldats, civils,
: femmes et enfants… Inoubliable spectacle.
— Vive la ligne!
— Vive la garde nationale!”
— Vive la République!
: Sept heures et demie. — Sur le plateau. A cheval, derrière ia troupe, un général. A côté de lui, son aide de camp. A gauche, formant réserve, les gardes municipaux et les sergents de ville à grenade noire. Le général — c’est le général Lecomte — est entouré. Apostrophé. On lui reproche d’avoir, par deux fois, fait sonner le feu. Il reste immobile. Il ne desserre pas les lèvres.
Brusquement, un groupe se jette à la tête de son cheval. Ce sont ses propres soldats. D’autres, le saisissant aux jambes, le soulèvent sur ses étriers.. On fait
avancer la monture. Le général reste debout. On We 4 | voit un instant, dominant la foule, comme élevé en © triomphe… On le dépose sur le sol… Il est prisonnier. P+. Gardes nationaux, soldats, mobiles, entourent le gé- 3 L Un rapide colloque, dont toutes les paroles n’arrivent S | pas jusqu’à nous. 4 — Il faut le conduire au Château-Rouge ! 1 On désarme municipaux et sergents de ville… Que ques bourrades… Ils se dispersent. B. Huit heures. — Bruit de tambours et de clairons.. È On dit que sur le boulevard Rochechouart, des troupes arrivent… Vive alerte… On croit à un retour offensif de E l’armée… Soudain, une colonne s’avance. Gardes * $ nationaux et lignards mêlés, bras dessus bras dessous. 3 On dégringole les pentes. On s’aborde.. Nouvelles ;| embrassades.. Ce sont les bataillons de Belleville, avec 4 les soldats que l’on a envoyés contre eux, et qui, comme È ceux des Buttes, ont fraternisé.. Là-haut, c’est une E Victoire !.… C’est fini… Il n’y aura pas eu de sang £ Neuf heures. — On élève à la hâte des barricades à 4 | l’entrée des rues qui conduisent aux Buttes. Les sol-. . dats du 88 sont toujours là. Il faut s’occuper d’eux… Ils n’ont ni vivres, ni ordres, ni rien. On les emmène 4 | ” pour les restaurer… Les officiers les regardent s’éloi- À __: gner… Ils ne font rien pour les retenir. Beaucoup sont : d’anciens sous-ofliciers qui ont gagné leurs galons pen. __ dant la campagne… #
_ — La guerre est finie, dit l’un d’eux. Nous ne deman_ dons qu’à retourner chez nous. …__ Neuf heures et demie. — Devant la mairie de Mont- . martre. Place des Abbesses. Quelques hommes sou_ lèvent les pavés au coin de la rue Germain-Pilon.… : Boulevard de Clichy. Une foule remuante et ner_ veuse. Beaucoup de gardes nationaux en armes… On nous dit que Vinoy et ses chasseurs à cheval viennent de tourner bride… Une dizaine de municipaux et de _ sergents de ville désarmés, que la foule hue…. ; _ Je descends dans le centre de Paris, rue d’Hauteville, où j’ai mon atelier. On commence à connaître les incidents de la matinée. On lit les affiches du gouverne- Onze heures et demie. — Je suis de retour à Montmartre. Au coin du boulevard Rochechouart et de la rue Clignancourt, une petite barricade, avec un passage libre pour les piétons. Accroché aux pavés, un tronc, avec une pancarte : à « Pour nos frères du 88° .… » Les passants déposent leur Contre la barricade, un garde national et un soldat, tous deux en armes, veillent. De une heure à trois heures. — Les bataillons des . autres arrondissements arrivent… Ils défilent, joyeux, sur les Buttes.. Le bataillon de Saint-Vincent-de-Paulancienne légion de l’Empire, vient, lui aussi, féliciter les Le Château-Rouge est sévèrement gardé. On ne laisse Ù
w Quatre heures et demie. — Une colonne, gardes et 724 soldats, est montée aux Buttes, conduisant le général é. __ Lecomte.. Nous courons.. Rue des Rosiers. Tout est fini. Les deux généraux — Clément Thomas a été _ emmené, lui aussi, là-haut — sont fusillés. On nous re | raconte que Clément Thomas a été poursuivi, tué À Ë « comme un lapin ».…. ni #1 A la nuit tombante. — Avec deux lieutenants du
; 61° bataillon, nous pénétrons dans le jardin sinistre. À
Les deux cadavres sont couchés sur l’herbe, à une + Ée Nous restons là quelques minutes… Cinq ou six gardes, debout, le bras appuyé sur le fusil… Sur la s Hu. crète du mur, assis, les jambes pendantes, des gamins, À Fa qui, du doigt, sans mot dire, se montrent les géné-
a la porte de Vincennes Pourquoi Delescluze, le soir du jeudi 25 mai, quittat-il la mairie du onzième arrondissement pour aller se _ faire tuer, volontairement, sur la barricade qui barraït, au Château-d’Eau, le boulevard Voltaire? È Aux premières heures de l’après-midi de ce même jour, Delescluze, accompagné de plusieurs membres 5 de la Commune, s’était rendu à la porte de Vincennes. Il s’agissait de tenter une démarche près des autorités militaires allemandes, en vue d’un armistice ou d’une de Versailles. Cet incident est resté assez obscur. Au nombre des membres de la Commune qui accom- Fe pagnaient le délégué à la guerre, était Georges Arnold. C’est d’Arnold que je tiens le récit suivant. Dans la matinée de jeudi — me raconta Arnold — je reçus, à la mairie du onzième, la visite d’un de mes parents, com97 : dernier. — 6
merçant, installé boulevard Voltaire, qui me dit connaître quelqu’un qui se chargerait d’obtenir, par l’entremise des 4 Prussiens, l’acceptation par le gouvernement de Versailles de la cessation des hostilités, à certaines conditions à dé- 1 Après quelques minutes de conversation, mon parent 1 sortit. Peu après, il me mettait en présence de l’intermé- $ Je fis part, sans tarder, de la situation, à mes collègues de 3 la Commune, qui étaient encore une vingtaine présents à la La proposition fut acceptée. Il fut convenu que la délé- ; gation, accompagnant l’intermédiaire — passé au rôle de 4 parlementaire — serait composée de Delescluze, Vaillant, $ Vermorel, et de moi-même. F Nous nous rendrions à la porte de Vincennes, et, après l’avoir franchie, nous prendrions, d’accord avec l’homme 3 qui se faisait fort de mener à bien les pourparlers, toutes 4 dispositions pour remplir notre mission. S Nous partimes, suivis d’un détachement de gardes recrutés 1 sur la place Voltaire. *0 Delescluze était, selon son habitude, en costume civil,
- chapeau haut-de-forme, pardessus gris, écharpe rouge sous ! la redingote. Je portais l’uniforme de chef du 164° bataillon. Mes collègues portaient l”écharpe rouge apparente, en | sautoir, et, à la boutonnière, la rosette rouge frangée d’or. Le chemin de la mairie à la porte de Vincennes se fit sans incident. è , Il n’en fut pas de même quand nous fùmes à la porte e Il était entre deux et trois heures quand nous y arrivàmes. à Les gardes de service, quand nous voulûmes franchir le ” pont-levis, nous barrèrent nettement le passage. r ; Et comme nous montrions nos écharpes de membres de 3 : la Commune. — Non. Vous ne passerez pas! Personne ne passera. à AU — Non. Vous ne passerez pas. 3 | 4
Encore Dibi-Péfesdure, protesta: : à + : RE Mais je suis le citoyen Delescluze, délégué à la - _ — Personne ne sortira d’ici. È RE Et, quelqu’un ajouta : : LITE — Nous sommes fichus. Vous resterez avec nous. ; pis I n’y avait pas à s’insurger. Nous convinmes d’envoyer
._ un de nous chercher l’ordre de Ferré à la mairie du ; Es onzième. je
- _. Delescluze et nous qui l’accompagnions fùmes conduits,
par les gardes, baïonnettes aux fusils, chez un marchand Ra _ Là, Delescluze se laissa tomber sur une chaise, écroulé, A
tué par la douleur et la honte. Ft
_ — Je ne veux plus vivre! répétait-il. Non. Tout est fini
ne _ pour moi. : # —_ Nous n’attendimes pas l’ordre de Ferré. k …_ Nous reprimes le chemin de la place Voltaire,etrentrâmes se _ à la maïrie, où nous mîmes nos collègues au courant des A _ incidents auxquels nous venions d’être mêlés.. ‘ +4 _ Je n’abandonnaïis pas cependant le projet. “es na Toujours accompagné du parlementaire, je franchis avee __ Ja plus grande difliculté les barricades. ES Jarrivai enfin à la porte. RES JÉ Les Bavaroïs s’étaient avancés jusqu’à une centaine de tros mètres du rempart. PA. Le parlementaire se rendit près d’eux. ae
- D’après ce qu’il me dit au retour, il aurait été mis en Fa
R relations avec un officier supérieur, un colonel, qui aurait Re
écouté ses propositions, mais qui aurait refusé de s’y
associer, donnant pour raison qu’il était désormais trop
Quand je rentrai à la mairie du onzième, il était huit Delescluze n’était plus là. Mes collègues m’apprirent que, peu après son retour à la mairie, il les avait quittés pour se diriger, par le boule_ vard Voltaire, vers le Chäteau-d’Eau..
un témoin | : Il y a quelques années de cela, à la suite d’un article ! sur la mort de Delescluze, je recevais d’un de nrès lec- |
teurs le précieux témoignage suivant. Je le publie, sans Paris, le 14 février 1901. 4
Je lis à l’instant votre article. Le 25 mai, Delescluze, accompagné de plusieurs officiers supérieurs de la Com- 3 mune, voulait passer la barrière de Vincennes, vers deux
| heures de l’après-midi. ) La garde de service — Le 31° je crois — avait ou disait À avoir la consigne de ne laisser passer personne, et, sauf le colonel Murat ou Demurat qui, avec une compagnie de C garde nationale et des voitures d’artillerie, était allé cher- 1 cher des munitions au fort de Vincennes, personne ne pouvait passer. E Je me rappelle, comme si c’était hier, le dialogue entre le chef de poste et les officiers. è — Vous ne passerez pas. ; — Mais c’est Delescluze, le ministre de la guerre, et nous voulons aller au fort pour nous assurer s’il y a les muni- Ê Explosion de rires des gardes qui entourent l’état-major. à — Ha! Ha! Ha! On ne nous la fait pas… celle-là ! Vous voulez vous tirer des pieds /sic) après nous avoir mis dans le pétrin. Restez-y avec nous, mais vous ne passerez pas. Parmi les officiers, quelques-uns font mine de vouloir forcer la consigne. Mais les gardes croisent la baïonnette, 2 et font observer que les fusils sont chargés. “ Delescluze, tout habillé de noir, petit et mince, la barbe 1 et les cheveux tout blancs sous le chapeau haut de forme ) (je le vois toujours), rappelle ses officiers d’une voix douce, +
- et tous s’en retournent vers Paris, sur lequel flotte un L énorme panache de fumée noire. É Les faits de cette journée sont tellement gravés dans ma.
nt mémoire, que je pourrais vous dire, heure par heure, tout
_ ce qui s’est passé, ou, plutôt, tout ce que j’ai vu ce jour-là,
_ depuis cinq heures du matin, heure à laquelle je quittai la j villa des Rigoles, pour aller à la batterie d’artillerie de la rue de l”Ermitage, où je restai jusqu’à neuf heures du soir.
X. Parisien de Paris. (1) l’intermédiaire
ë D’où venaient les propositions faites à Arnold d’abord,
5 et, par lui, ensuite, à la Commune, d’entrer en pourparlers avec les Prussiens? (2)
: Malon, dans sa Troisième Défaite du Prolétariat français (page 454) dit que « le secrétaire de M. Washburne (3) vint offrir à la Commune une proposition émanée des Prussiens pour un arrangement entre les Ver- : saillais et les fédérés ».
du personnel de la légation des Etats-Unis ait été mêlé : à ces pourparlers.
Mais pourquoi Malon, qui assistait à la séance que tinrent à la mairie du onzième les vingt membres de la Commune encore présents, a-t-il nommé le secrétaire ‘ de M. Washburne?
(1) Le signataire de cette lettre est un industriel connu.
(2) Maxime Du Camp (Convulsions, 8 édition, I. 293) nie formellement l’incident Delescluze. Il nignore pas la deuxième démarche dArnold, mais il ne sait rien de ce qui se passa à la porte de Vincennes. Il traite de « déposition erronée », le récit, pourtant exact, bien que malveillant, d’un sieur Reculet, qui a assisté à la scène du refus de passage par les gardes. (Voir Enquête Parlementaire, 18 mars, édition en un volume, page 522).
(3) M. Washburne était alors ambassadeur des Etats-Unis à Paris. Il avait fait, avec son secrétaire particulier, Mac-Kean, de nombreuses démarches pour faire mettre en liberté Monseigneur
ï Pourquoi aurait-il inventé cette fable? Le secrétaire particulier de l’ambassadeur des ÉtatsUnis était alors M. Mac-Kean, (1) nommé à plusieurs reprises par M. Washburne dans la brochure relatant + ses démarches auprès de la Commune, en vue de l’élar- E | gissement de l’archevêque de Paris. 4 1 M. Mac-Kean, qui avait accompagné M. Washburne ‘4 dans toutes ses visites (à Cluseret, à Raoul Rigault) n’aurait-il pas, à la dernière heure, sans interroger à M. Washburne, conçu le projet dont parle Malon? 4 F. J’ai interrogé Arnold, qui, lui, ne se souvient pas du ” 3 nom de Mac-Kean. 4 i Ce côté de l’incident reste donc encore assez mysté- Je ne veux plus vivre! 4 Ce qu’il faut retenir, c’est le désespoir, la honte de 4 Delescluze, soupçonné, injurié par les combattants de la dernière heure, traité de fuyard.… 4 — Je ne veux plus vivre! répétait-il à la porte de Et à Ferré, qu’il rencontra à son retour à la mairie % | Dès cet instant, sa résolution fut prise de marcher à à Ds (1) J’ai déjà nommé Mac-Kean (voir Cahier IV, page 40, en note). « _ Mais je dois reconnaître que j’ai été trop affirmatif. Le doute 4
De Au Père-Lachaise… Aux obsèques d’un vieux cama- LPS ‘4 _ rade. Les discours sont finis. On reste à causer sur le cu _ terre-plein du columbarium, dont les cheminées fument nas | encore. Avrial, Privé, Roullier, Alavoine. D’autres. Les
- amis descendent, par petits groupes, les allées qui con #4 . duisent à l’entrée. Machinalement, tout en causant, ne _ nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habiDe tuel. a re Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, ne _ aux rubans déchiquetés par la pluie et le vent. « Aux __ morts de 1871. Anniversaire de la Semaine sanglante. _ Aux victimes du grand massacre. » Et, mélées aux cou- LES _ ronnes géantes, apportées par les comités, les asso = ciations, les cercles révolutionnaires, d’autres, toutes et _ petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. « A mon père. À mon mari. » Pieux souvenirs, _ pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins, LE rs que l’on croit être là. A 2 re Car, sont-ils là ? Lai 4 PA Au pied de ce Mur, dorment-ils, les fusillés de la nuit ; _ du samedi au dimanche? Ceux de la Roquette, qui ?
« moururent avec insolence » et dont les cadavres troués de balles furent emportés, dans les horribles tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole
Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés par les armes, tout près, le dimanche matin, sur le tertre, encore verdoyant aujourd’hui, où | s’ouvrirent, pour cacher le grand massacre, les épou- :
Nous échangions, tout en interrogeant les tombes r voisines, de rares paroles. A chacun de nous, certaine- 1 ment, les souvenirs revenaient en foule. Là-bas, de 4 l’autre côté, au pied de cette pyramide dont nous 4 voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris }
— Tu y étais, toi? dis-je à Alavoine. 4
— Oui. J’y étais. Le samedi matin, il nous fallut É abandonner les pièces — une dizaine de pièces de 7 — Ë faute de munitions. Les Versaillais étaient tout près. 3 Dans l’avenue de Saint-Mandé.… Il pleuvait à verse… A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d’un cheval, tué par un obus, qui empestait l’air… Nous ne restions b plus guère qu’une quinzaine… Je me souviendrai tou- } jours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, L avec deux artilleurs, dont l’un blessé au bras enveloppé d’un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté de J nous, un tas d’obus qui n’étaient pas de calibre… L’ar- k: tilleur blessé jurait :.. « Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis! » Nous étouffions là-dedans… Je sortis un instant. Quel spectacle! Tout Paris, au-dessous ;
ke _ de nous, flambait comme une gigantesque fournaise… La moitié de la ville disparaissait sous un nuage colos_ sal. Noir, noir, plus noir que de la poix… A cette heurelà, on ne se battait pas. Quel silence !.…. Je montaï, une 3 cinquantaine de pas à peine, jusqu’à la pyramide blanche — tu sais, le monument de Beaujour. La porte = du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine L d’artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes. _ Vers onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions bel et bien pris par les fusiliers-marins.… Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d’as- | sentiment. Lui aussi, était là. (1)
— Quand j’eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j’avais rencontrés, et moi. Nous entendimes les premiers coups de feu des soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des Rondeaux, tout
Privé indiquait de la main un endroit de l’enceinte. Pas loin du Mur.
— Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous - grimpons rapidement. Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du monument de Casimir-Perier… Nous sommes restés là des heures
Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n’avan- çaient pas. Ce ne fut qu’à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre… Nous n’avions plus qu’à nous réfu-
gier dans la partie du cimetière encore inoccupée.. Les
(:) Voir plus haut, page 77. Le citoyen Privé.
soldats bivouaquaient.. Moi, vers le milieu de la nuit, _je grimpai au sommet du mur d’enceinte, et me laissai : tomber de l’autre côté… J’étais hors de danger. — Alors, on ne s’est pas beaucoup battu, au fond, * | ; dans le Père-Lachaise ? Ë — Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu É isolés. Une chasse à l’homme. Toute l’après-midi du : samedi… Mais c’est tout. Ceux qu’on a fusillés, ils venaient d’autre part… Ramassés un peu partout. Dans 4 le cimetière même. Dans les escarmouches qui précé- : dèrent l’entrée des soldats. | k. Nous nous étions éloignés du Mur. 4 Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise. 4 Je cherchais depuis longtemps un témoin de l’héca- 4 tombe du dimanche matin. 4 Ê Je le rencontrai. 4 Un conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune 4 employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux É qui, serrés, en tas, attendaient la fusillade. Les morts. — C’était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis ici les notes écrites que j’ai prises de À notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l’allée centrale, k à une cinquantaine de mètres du grand portail du bou- à levard Ménilmontant. Ils étaient là quand j’arrivai. Depuis combien d’heures? Je ne sais. D’où venaient- A : ils ? Je n’en sais rien non plus. Il y en avait en costume & ; de fédéré. D’autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d’eux, une vingtaine de soldats, l’arme au pied… Te Quand je les vis, j’ignorais le sort qui leur était à ue _ réservé… Brusquement, un officier supérieur paraît. Il 4
be dirige à grands pas vers le groupe. « Allons, conduiES | sez-moi tout ça là-haut ! » Il s’approche d’un officier — un officier de fusiliers-marins — lui parle à voix basse. ; _ “L’officier fait un signe. Le triste cortège s’éloigne, monte, prend une allée à droite. Je les suis des yeux…
- Un quart d’heure, une demi-heure — cela me parut 1 long, long — j’entends des détonations. He — Vous ne les avez pas accompagnés ? Me À — Non. On ne m’aurait pas permis de les suivre… Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l’ordre de les faire inhumer… J’escaladai la hauteur en : \ quelques minutes. J’avais hâte de voir… Quel spec- : _ tacle. On en avait fusillé là — nous étions montés 5 _ tous deux presque près du Mur — sur le tertre…. Il y _ avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés.. Is étaient étendus, la face contre terre, presque tous. 3 ” Tous les pieds nus… Je les fis déposer dans la fosse ; commune, près des autres. — Alors, ils ne sont pas au Mur? Mon interlocuteur hésita.. Il cherchait à fixer ses Ê — Pas ceux-là… Moi, je n’ai vu inhumer que dans les $ — Je ne sais pas. On n’a pas compté… Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux _ qui étaient de mon temps… Un millier. Peut-être Ë moins… Peut-être plus… Je vous dis. On ne les comptait pas. (1) (1) Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d’un millier de cadavres. A elle seule, labominable cour martiale de la Roquette fournit à ses fosses communes douze cents fusillés.
Comme un peu partout. Il se peut aussi qu’onenait 368 enterré quelques-uns à cette place. mire mob je vous à __ le répète, c’est dans les fosses que je les ai vu jeter, 54 tous. On les apportait à pleins tombereaux de la 4 _ Roquette, de la place Voltaire, de partout… Encoreun détail… Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l’allée centrale, l’officier de fusiliers-marins qui Re commandait passa près de moi, avant d’obliquer à __ droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixe ment. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous _ ses paupières… Moi aussi, j’avais le cœur affreusement Se.
A maintes reprises, pendant nos longues causeries su _ les derniers jours, Brunereau m’avait conté, à Genève, la scène tragique des funérailles du général de la Commune, le mercredi 24 mai, au Père-Lachaise.
Là-haut, sur la plate-forme où, depuis la veille, : tonnaient les pièces fédérées, les canons s’étaient tus.
Les artilleurs, les servants, les combattants des alen-
tours, tous, avaient quitté leur poste, pour venir embrasser une dernière fois le chef héroïque, blessé à rue des Poissonniers, porté à Lariboisière expirant, reconduit, mort, à l’Hôtel de Ville, d’où, la nuit, à la lueur des torches, il avait été enlevé sur une civière.
Le cadavre avait été, par les soins de Brunereau, mis en bière, revêtu de son uniforme, et enveloppé dans un
Vers quatre heures, au moment même, où, sur la place Voltaire, allait se dérouler le premier acte de la tragédie des otages, le corps de Dombrowski avait été, après un adieu poignant de Vermorel, déposé dans un
L’AIR autres fas.* O0 l Les restes de Dombrowski étaient-ils toujours là où ils avaient été déposés ? Avaient-ils été enlevés ? 5 Un jour de juillet 1898, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à consulter le registre des entrées des morts pendant la semaine de mai. Le registre me fut aimablement communiqué. A la date du 24 mai, une seule entrée est mentionnée. | Sur le registre, je lus : | Dombrowski, général de la Commune (sic), déposé au ; Le cercueil resta dans ce caveau jusqu’au 18 février A cette date, le propriétaire du caveau, ayant besoin : de la case occupée par Dombrowski, fit enlever le cercueil, qui fut porté au cimetière d’Ivry. de Au cimetière d’Ivry, où je me rendis, il me fut dit — Ë et je vérifiai sur le registre d’entrée — que le cercueil, | apporté du Père-Lachaise, avait été, dès son arrivée, Cinq années après, en novembre 1884, la tranchée avait été reprise, c’est-à-dire bouleversée. Ÿ Je tentai de savoir si quelques indices n’avaient pas, à l’ouverture du cercueil, attiré l’attention des ouvriers, : Dombrowski ayant été, comme je l’ai dit plus haut, % mis en bière, revêtu de son uniforme. € : Les boutons de la tunique. La plaque du ceinturon. Î | Les débris du vêtement. Ceux du drapeau rouge? Fi Sur la bière, au témoignage de Brunereau, le frère
de Dombrowski, présent aux funérailles, avait écrit le nom du mort : 3
Quelqu’un .n’avait-il pas été frappé par les vestiges de l’inscription ?
Rien encore. ;
Ni dans les bureaux de la Ville, ni au Conseil municipal, personne n’avait prêté la moindre attention à la translation et à la dispersion des restes du vaillant général de la Commune.
Où sont-ils aujourd’hui ?
Enfouis dans quelque trou? Dormant aux catacombes ?
Une après-midi de juin 1907. A la Chambre. Dans É l”embrasure d’une des fenêtres du Salon de la Paix. | Nous causons, Humbert, un de nos confrères, Ernest B.. et moi. Ernest B… a été mêlé à bien des choses’intéressantes de la période qui suivit 1871. Il a été l’un des
Nous causons du « Flambez Finances », le fameux ordre manuscrit, produit au conseil de guerre qui, en août 1871, jugea les membres de la Commune. J
— Ce « Flambez Finances » — dit B… — est un faux. É
Humbert et moi attendons. Fe
Non que nous soyons le moins du monde surpris. i Mais nous attendons ce que va nous raconter B… £
Dans les environs du 16 mai — nous dit notre confrère — 1
je me trouvais chez le procureur de la République d’alurs,
parent — frère ou cousin — du général du même nom, qui
fut ministre de la guerre. ‘
Nous causions de choses et d’autres. La conversation tomba sur les procès des conseils de guerre. À
Le procureur ouvrit un tiroir, prit un dossier, et, me pré- £ sentant un papier : *: &
— Voilà une pièce curieuse.
Je pris en mains le papier.
C’était le « Flambez Finances » de Ferré. |
Les caractères de l’écriture me semblèrent tout de suite
J tracés par la main d’un enfant… Le papier était déchiré en -
— C’est le fameux ordre de Ferré ? dis-je au magistrat.
Et, le reprenant, le procureur ajouta :
— C’est un faux.
— Et comment l’avez-vous en votre possession ?
— Oh ! c’est très simple… Quand un procès était terminé, chacun pouvait fouiller le dossier, emporter des auto-
_ graphes. Celui-là est venu jusqu’à moi.
Rentré chez moi, je me hâtai de fixer sur le papier
| D’où venait le « Flambez Finances » ?
Comment était-il parvenu jusqu’au président du conseil de guerre ?
Un des derniers jours de la semaine de mai, racontet-on, un agent de la sûreté trouve — sur le cadavre d’un fédéré, sur une table du ministère de la guerre, on n’a jamais pu être fixé — un carré de papier sur lequel est écrit, sous forme de dépêche à un certain citoyen Luçay (1) — que personne n’a jamais connu et qui ne s’est jamais fait connaître — cet ordre significatif :
Le 4 prairial, cela correspond au mardi 23 mai, jour de l’incendie du ministère des finances.
(1) Parfois on l’appelle aussi Lucas (Voir Procès des membres de la Commune).
L’agent de la sûreté porte le papier au général | Valentin, alors préfet de police. Les journaux sont | avertis. Vingt-quatre heures après la France et le |
monde connaissent le « Flambez Finances », auquel on
a fait la plus rapide et la plus étendue des réclames. Certaines feuilles, parmi elles la Petite Presse, en 3 publièrent un fac-similé. Ceux qui auraient la curiosité | de consulter ce fac-similé — soit dans la collection de È la Petite Presse, à la Bibliothèque Nationale, soit dans ; un curieux recueil de coupures de journaux, réunies en ] un petit volume à dos rouge conservé à la Bibliothèque | Carnavalet — seront frappés, tout de suite, de la gros-
sièreté du faux.
La Il suflira pour cela de confronter le fac-similé avec lune des pièces réellement écrites par Ferré, entre ‘ autres la déclaration qu’il lut devant le conseil de guerre, et cette admirable lettre qu’il écrivit à sa sœur, À le matin même de son exécution, le 28 novembre 1871, ;: une demi-heure avant de marcher au poteau de Satory. ; Ces deux dernières pièces ont été publiées dans l’Auto- à
graphe de 1871 (première série, pages 3 et 216). 4
Et cependant, ce faux, ce faux ridicule, reconnaissable ; __ au premier coup d’œil pour le plus grossier des faux, la justice militaire en fit état. Un expert à la cour d’appel, 1 M. Pierre Delarue, le reconnut fermement comme émanant de Ferré. | -
FE — L’écriture de Ferré, déclare le commandant Gaveau, d
r commissaire du gouvernement, a été reconnue par l’expert
% — J’aimerais mieux, fait observer M° Charles Bigot (qui 4
Pa défendait Assi), une autre notoriété. M. Delarue nous fait
toujours rire depuis qu’il a reconnu dans un rapport la
MS signature d’un traducteur et celle d’un juge d’instruction ù pour la signature d’un accusé. (Hilarité.) (1) : Ferré, qui est au banc des accusés, ne fait aucune 5 ; observation. Déjà, à l’audience du 8 août, la deuxième $ de ce long procès, il s’est expliqué dédaigneusement. …_ “Lui, qui refuse de se défendre — lui qui, dans sa décla- à ration au conseil, prononça ces fières paroles : « Membre & de la Commune de Paris, je suis entre les mains de : mes vainqueurs. Ils veulent ma tête, qu’ils la prennent. », il ne veut cependant pas endosser le faux grossier de 74 — Les journaux — dit Ferré — déclarent que cette pièce a été trouvée au ministère de la guerre. En effet, le ministère de la guerre a été abandonné assez précipitamment, et on y a trouvé des papiers. On y a trouvé une lettre que jécrivais au citoyen Lacord. Eh bien, c’est cette lettre qui a servi de modèle au faussaire qui a fabriqué l’ordre à Luçay.
Et comme Ferré proteste plus énergiquement encore, $ disant qu’il est « indigne » que l’instruction ait laissé paraître ce faux dans les journaux.
É — Il n’y a que vous d’indigne ici! s’empresse de répondre le commissaire du gouvernement Gaveau. -_ O respect de l’accusé!
Le « Flambez Finances », qu’il ait été trouvé au ministère de la guerre ou sur le cadavre d’un insurgé — il faudrait pourtant s’entendre — n’a jamais été écrit } par Ferré. i
Si Ferré l’avait écrit, il n’eût pas hésité une minute à le dire. Il a, au cours de ses interrogatoires, tout accepté.
(1) Audience du 21 août 1871. Troisième conseil de guerre.
La fusillade de Veysset au Pont-Neuf. L’ordre donné par lui de fusiller l’archevêque. L’ordre de fusiller les otages | de la prison de la Santé. Ce dernier ordre, le président du conseil de guerre l’avait égaré. Il le retrouve et le
— Parfaitement, dit Ferré, je le reconnais. Il est de
Pourquoi donc Ferré eût-il nié le « Flambez Finances »?
Pourquoi eût-il menti?
Par un matin glacial, le 28 novembre 1871, Ferré fut F conduit, avec Rossel et Bourgeois — un pauvre petit e déserteur de vingt ans, orphelin — à Satory. Trois Ë poteaux étaient dressés. En face, trois pelotons de 2 soldats. Quand Ferré descendit de la voiture qui l’avait À amené, il buta contre un caïllou. Subitement, on le * vit frapper du pied, redresser sa petite taille, lisser | de la main sa barbe brune, ses yeux noirs brillant à derrière son lorgnon. Ferré avait-il craint, à cette heure 4 dernière, qu’on attribuât l’involontaire fléchissement de 3 ses jambes à une faiblesse? Il refusa de se laisser | bander les yeux, s’appuya, la cigarette aux lèvres, au poteau, regarda bien en face ses exécuteurs.
Et il tomba.
Un homme qui sait mourir ainsi ne ment pas. |
Autre faux. Moins célèbre que le « Flambez Finances ». | Il n’eut pas, comme ce dernier, l’honneur d’être produit et discuté en conseil de guerre. Je n’en aurais même point fait mention ici, si une petite polémique, soulevée à propos du mur de la rue Haxo, ne l’avaitremis en vedette.
Dans un article, Le Mur de la rue Haxo, publié par la Liberté du 24 novembre 1909, M. Étienne Charles, s’appuyant sur mon récit (Cahier II de mes Cahiers Rouges),
; nommait, comme principal auteur du massacre du 26 mai, le colonel Gois. L’article de M. Étienne Charles fut reproduit par le ; Nouvelliste de Lyon, qui reçut d’un de ses lecteurs, M. Sombardier, régisseur du château La Croix, par Bollène (Vaucluse), la note suivante :
D’après l’auteur de cet article (M. Étienne Charles), le massacre des otages, en 1871, serait imputable au colonel fédéré Emile Gois, qui serait « de sa propre autorité », allé chercher à la Roquette les malheureuses victimes, pour les j conduire à la mort.
Or, je possède les fragments de l’ordre suivant, entièrement écrit et signé de Raoul Rigault. Les points indiquent les lettres qui manquent au document.
« Fr… archevêque et les otages; incendi… Tuileries et
le Palais-Royal, et repliez-vous sur la rue Germain-des-Prés. « Le procureur de la Commune,
« Ici tout va bien. »
; Ce document, écrit au verso d’un imprimé de chemin de “4 fer et dont les fragments, tout maculés, ont été réunis avec 4 peine, fut découvert en 1871 dans la paille de l’emballage de Ë : ‘ balles de draperie renvoyée à Vienne par un négociant de E la place des Victoires, et semble établir, d’une façon irré- : futable, que le massacre des otages n’est pas un fait indi- 1 viduel, mais qu’il doit être imputé à la Commune même et 5 à ses meneurs, qui devront en supporter tout le poids et la 4 honte devant l’histoire. | M. Étienne Charles m’apporta la note du Nouvelliste. $ L’occasion était bonne, et valait de n’être point man- à quée. La pièce invoquée par le correspondant du grand journal lyonnais, n’était autre en effet que le faux La- S Je remis donc à M. Etienne Charles la lettre suivante, 2 qui fut publiée par la Liberté et par le Nouvelliste. k: Paris, le 10 décembre 1909. La pièce communiquée au Vouvelliste par son correspon- É. dant, et que vous me signalez, est très connue. Elle a été reproduite, en fac-similé, dans l’Autographe, dirigé alors par | Villemessant, du 2 décembre 1871 (n° 14), qui reproduit FE. aussi la déclaration d’expédition, imprimée, du chemin de n fer d’Orléans, au dos de laquelle le faux a été fabriqué. : Car cette pièce est un faux. -# Voici le texte exact, donné par l’Autographe. Les mots A manquant — le papier avait été déchiré et on n’en a re- Ne: trouvé que des fragments — sont ici remplacés par des . € F… archevêque… et les otages, incend… Tuileries… 4 1; le Palais-Ro yal et repliez… sur la rue G…ain des Prés. à x « .…rocureur de la ….mmun.
- « Ici tout va bien. » (4
_ L’Autographe, après avoir fait remarquer qu’aucun cachet D _ de la Commune ne figure sur le document, raconte qu’il » a été trouvé « en boule, dans un emballage, avec toutes de Ë __ sortes de vieux papiers, par un négociant de Vienne (Isère), -_ un honorable membre de la Société industrielle de cette * BU ville qui l’a ainsi reçu, et qui, par le plus heureux des 4
- hasards, l’a ramassé sur.le sol et l’a déplié ». 3 _ L’histoire est, vous le voyez, fort ancienne. per
- Maintenant, voyons le document. (| HSE 15 Il suffit de jeter un coup d’œil sur le papier, ou les frag- - _ ments du papier, pour reconnaître, sans hésitation, que _ —_ l’écriture de Rigault a été imitée. Caractères grossis, 3 appuyés, hésitants, sans liaison de lettre à lettre, comme ; _ cela existe dans l’écriture courante. Cela suffirait déjà à s _ faire rejeter la pièce. * as chirure n’a laissé subsister que les lettres éal, très nettes. < Re … Ce n’est pas ial, mais éal, l’é avec boucle et accent. Fe Or, depuis le samedi 19 mai, nous ne sommes plus en 68 Florëal, mais en Prairial. Les otages ont été exécutés, non e HA, pas en Floréal, mais les 5 et 7 Prairial (mercredi 24 à la RoHMS quette, vendredi 26 à la rue Haxo). es AE Rigault n’aurait certainement pas commis cette faute sp de: grave de faire mentir le calendrier révolutionnaire. ÿ ea La dépêche est adressée au citoyen Latron.….e. % 2 Qui est ce Latron..e ? s 5 re L’Autographe, s’appuyant je ne sais sur quoi, traduit CE v Consultez l’Officiel de la Commune, ou, plutôt, pour alle LS plus vite, le Livre Rouge de d’Heilly, qui réunit les noms (1) à de de ceux qui ont joué un rôle principal ou occupé une fonction, vous ne rencontrerez ni Latronche ni même Latron…e. ; | Et ce Latronche introuvable eût-il existé, pourquoi Rigault : à: eût-il adressé à un vague personnage une dépêche d’une É- (:) Le Livre Rouge de d’Heilly ne donne pas fous les noms. Il Æ donne cependant la plupart des noms des acteurs principaux.
Rigault donne l’ordre d’incendier les Tuileries. Or, les Tuileries, au moment de l’exécution des premiers otages (mercredi, 7 h. 1/2 soir à la Roquette), brülent depuis la
Notez encore que lorsque ces otages sont fusillés, Rigault est déjà tué, rue Gay-Lussac (vers 3 heures).
L’ordre de se replier sur la rue Germain des Prés est idiot.
Il n’y a pas, il n’y avait pas, en 1871, de rue Saint-Germain- ; des-Prés. Rigault, Parisien de Paris, n’eût pas écrit cette
Le papier Latronche est donc un faux. Et un faux ridicule.
Il a pu être accueilli de très bonne foi par ceux qui l’ont trouvé « roulé en boule », dans des circonstances vraiment étranges. En ces jours où les cerveaux, comme les monu- | ments, étaient en feu, tout s’explique et s’excuse. Mais, ; aujourd’hui, quand tout cela n’est plus que de l’histoire, il d n’est plus possible de prendre pour document sérieux un papier dont les conseils de guerre eux-mêmes n’ont pas osé
Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments de cordialité.
Le possesseur du document — dont la bonne foi ne peut être mise en doute, répétons-le — ne s’avoua pas “ vaincu. Quelques jours après la publication de ma à lettre, M. Sombardier adressait au Nouvelliste la note £
D’après la lettre de M. Vuillaume publiée dans votre numéro d’hier, « À propos de la rue Haxo », l’ordre de F Raoul Rigault, que je vous ai décrit, serait un faux, et ma
S’il en était ainsi, je serais désolé d’avoir fait état d’une telle pièce dans les colonnes de votre journal; mais qui aurait commis ce faux, et quel en serait l’intérêt ?
Cette pièce fut, en effet, communiquée gracieusement au journal l’Autographe, dont M. H. de Villemessant était alors * rédacteur en chef, et l’authenticité n’en fut nullement mise 1
en doute, à cette époque, encore bien rapprochée des tristes événements qui nous occupent.
D’ailleurs, l’écriture de l’original, (1) que M. Vuillaume n’a
pas eu sous les yeux, n’est point du tout hésitante, ni con-
Ë trefaite, comme il est dit; les lettres sont parfaitement liées,
x et on voit que la plume de l’auteur a couru brutalement sur le chiffon de papier. Quant à la date, on ne peut affirmer
ÿ qu’il reste « eal », an 79, 9 h. soir, au lieu de « ial ».
| On ne peut, en typographie, reproduire des fragments de lettres. Ainsi, du nom du destinataire de l’ordre, il reste bien « Latron..….e », mais l’e final est visiblement précédé d’une partie de la boucle d’un I. Je crois donc que c’est à tort que l’Autographe en fit le nom de « Latronche ». Il y a aussi, à la suite de l’F qui commence le texte, distinctement
| la première jambe d’un u., comme je l’avais d’ailleurs indi-
_ qué dans la copie que je vous avais envoyée.
L’incendie des Tuileries et la mort de R. Rigault avant l’exécution des otages ne sauraient constituer une preuve en faveur de la thèse soutenue par M. Vuillaume, car il est plus facile d’allumer l’incendie que de préparer et perpétrer le massacre de victimes nombreuses, et la mort de l’auteur de l’ordre donné n’en arrête pas les effets.
. Relativement au nom de la rue Saint-Germain-des-Prés en 1871, je ne suis pas renseigné; mais l’original porte nettement « rue Germain-des-Prés ».
Il ne m’appartient pas d’exagérer, ni de pallier les fautes de la Commune et de ses membres; mais, pour affirmer que le document en question est un faux, il faudrait en avoir confronté l’écriture et la signature avec d’autres pièces émanant de R. Rigault.
(1) Cest bien en effet l’original (et non une reproduction) que possède M. Sombardier. Il a bien voulu, fort aïmablement, me l’écrire, en réponse à la demande que je lui avais adressée. Il me renouvelle l’affirmation que les fragments de l’ordre à Latronche furent découverts, dans le courant de l’automne 1871, parmi l’emballage de pièces de draperie que renvoyait à Vienne un négociant parisien de la place des Victoires. Le document fut communiqué par M. A. Jullien, manufacturier, à lAutographe, qui, après publication, renvoya la pièce à son possesseur.
Je suis, d’ailleurs, tout disposé à le soumettre à votre : examen si cela peut vous être agréable. 4 Régisseur du château La Croix, par Bollène (Vaucluse). | Le principal argument du possesseur du document est que je n’ai eu sous les yeux qu’une reproduction, et | non l’original. | Il faudrait donc que la reproduction publiée par V4 l’Autographe de Villemessant eût été nettement défec- s. tueuse! Or, cela ne peut être. Les centaines d’auto- | x graphes de personnages de la Commune reproduits par Ê l’Autographe sont absolument sans défaut. L’Auto- J graphe publie d’autres ordres, authentiques ceux-là, de à Rigault, admirablement reproduits. Pourquoi aurait-il F s raté si déplorablement l’ordre Latronche, à ce point que 4 l’écriture du procureur de la Commune fût absolument Il reste encore du reste un point mystérieux. Il est entendu que l’ordre à Latronche est bien arrivé à Vienne. Mais comment se trouvait-il dans l’emballage ! expédié de Paris? Qui l’y avait introduit? Et d’où . venait-il ? M. Sombardier demande qui aurait commis ce faux? Nous n’en savons que ce que nous dit l’Autographe. 1 | Et quel en serait l’intérêt ? ; À Le même, à coup sûr, qui a guidé la main du faussaire | du Flambez Finances.
. M: Rousse, qui fut bâtonnier de l’ordre et membre de 43 ‘es TJAcadémie française, a laissé, d’une visite qu’il fit à la = délégation de justice en avril 1871, un récit, publié tout d’abord dans la Revue des Deux-Mondes, (1) et qui, « 115 = + . s + depuis, a eu les honneurs d’innombrables reproductions. D -_. Voicice récit. Nous n’en donnons ici que la partie pure- s RG Eee . Comme j’ouvrais la porte de l’antichambre du ministère pt, _ de la justice — raconte M° Rousse — deux hommes sor- ae 7
- taïent, portant, accroché en travers d’un bâton, un seau RE Fe SE rempli de vin. L’un d’eux me salua comme une vieille con Fr naissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu’il NE Se est à la chancellerie depuis sept ans, qu’il y est entré sous ne. | le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d’attente est de . pleine de monde, j’ai prié ce brave homme de faire passer : ma carte à M. Protot. Au bout d’un instant, je suis intro _ duit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier Sr Le _retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c’est _ bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires denotre #4 magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine à _ de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d’individus vÀ _…. très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou {1 Voir Reoue des Deux-Mondes, 15 juin 1871, dans article le __ 18 mars, par E. de Pressensé. Voir Edmond Rousse, Lettres à un | 1 123
en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle- L mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devient très pâle, et m”invita très poliment à m’asseoir pendant que ses secré- taires continuaient à dépouiller la correspondance.
Nous causions, un de ces jours derniers, à la Biblio- | thèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par À
Les individus mal peignés, très sales, c’étaient nos Ë amis dont j’ai déjà dit les noms, dans un de ces à cahiers. (1) Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont $ le père était plus que millionnaire. Dessesquelle, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre du . docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. ; Da Costa, le frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à Sainte-Barbe. Et d’au- 1 tres, que M° Rousse a également vus hirsutes et très F
— Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux que personne, sur la visite de Me Rousse. C’est vous qui me l’avez amené. L
Ce fut moi, en effet, qui introduisis M° Rousse dans 1 le cabinet de Protot. Î
Par une belle matinée d’avril, j’entrais à la déléga- 3 tion de la place Vendôme. Un groupe de fédérés, cau- F
(1) Voir Cahier III, page 393, Déjeuner chez Protot.
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F sant sous la voûte, m’arrêta. Parmi eux, un ami, Besson, dont j’ai raconté autre part l’histoire. (1) J’allais | poursuivre mon chemin, me diriger vers le cabinet du
_ délégué, quand un nouveau venu s’approche de notre “ — Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je ; dois m’adresser pour être introduit près de monsieur le 4 ministre de la justice ?
— Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué? Re — Oui.., monsieur… le délégué. ; Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. à Lèvre rasée. Favoris. Haut-de-forme. Pardessus gris. — Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.
Le visiteur me suit, sans mot dire.
A l’entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D’autres les vivres.
La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme,
| dans cette vareuse que nous n’avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré.…
— Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?
— Mais oui… Donnez… Du reste, entrons ensemble.
Nous entrons.. Protot est là… devant le grand bureau à de gauche, au fond… Je vais vers lui… J’attends deux minutes la fin d’une conversation entamée avec une dame qui se plaint que son notaire n’ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu’il a dû les envoyer à
(1) Voir Cahier IV, page 55, À {a Justice.
Versailles, en lieu sûr… La dame est partie… Je serre la main de Protot.. Je lui remets la carte, qu’il me fait lire. Je n’ai pas eu la curiosité de la regarder… Alors 5 seulement, je sais le nom du visiteur. Maître Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats. Protot s’est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d’artilleur. Avant d’être commandant du 217° bataillon , fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des 3 logis-chef de la 2° batterie bis de l’artillerie auxiliaire. à Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur 1 les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le à fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau : d’Ayron. Il n’a pas quitté son costume. Sa vareuse, | qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, ; il chausse les bottes courtes qui complètent son uni- ; M: Rousse a raison. Le « veston » n’est pas de la | première fraîcheur. IL a le tort d’avoir fait la dure Je m’étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc J . qu’à demi la conversation de Protot avec M° Rousse. Il | s’agissait de l’affaire Chaudey.M° Rousse, après quelques minutes d’entretien calme, ayant marqué son impatience, j’entendis distinctement Protot disant à son J nue visiteur, d’une voix ferme : : $ — Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le mi- “1 k nistre de la justice. sa Les deux interlocuteurs se saluèrent. M° Rousse quitta ; Evt le cabinet du délégué.
24S J’ai demandé à mon vieil ami Camelinat, directeur de À la Monnaie sous la Commune, de me renseigner sur le 4 type des pièces de cinq francs frappées, sur leur nombre, sur les circonstances qui ont entouré le départ, — Je mercredi 24 mai, des deux fourgons chargés de pièces à pour la mairie du onzième où siègeait, depuis le matin,
la Commune.
Voici la très intéressante lettre que j’ai reçue de l’ancien directeur de la Monnaie en avril et mai 1871. (1)
Paris-Belleville, le 15 septembre 1909.
Tu me demandes de te fixer, d’une manière complète et définitive, sur les opérations de la Monnaie, pendant ma direction, du 3 avril au 25 mai 1871.
La Monnaie n’a frappé que des pièces de cinq francs.
Elle en a frappé pour une valeur de 2.400.000 francs, repré- sentée par les lingots d’argent qui lui avaient été délivrés, sur ma demande, par le gouverneur de la Banque de France.
Les pièces frappées sont de deux types, différant seulement par la légende frappée sur la tranche.
Les deux types ont un avers et un revers commun : ceux
(1) Cette lettre complète et met au point le chapitre la Pièce de
1 la Commune (Cahier V, pages 213 et suivantes), ainsi que la note sur le même sujet (Cahier VI, page 360).
des pièces de 1848, dites à l”Hercule, de Dupré. Au revers, à gauche du millésime, figure un trident, choisi par moi : comme déférent.
Il fut frappé pour 2.350.000 de pièces, types ci-dessus de 1848, portant sur la tranche la légende Dieu protège la
Il fut frappé pour 50.000 francs de pièces, au même type de 1848, portant sur la tranche : Travail, garantie nationale.
La légende nouvelle : Travail, garantie nationale, fut exécutée par deux artistes : le ciseleur Jean Garnier, un des fondateurs de j’Internationale, et le graveur Lupeau. | Elle doit être encore à la Monnaie. (1)
Le personnel sous mes ordres se composait de : André Murat, chef de la fabrication; Perrachon, commissaire général; Lamperrière, chargé du monnayage;etJean Garnier. É Tous fondateurs, comme moi, de l’Internationale. 3
En dehors des lingots d’argent qui m’avaient été envoyés, À j’ai fait usage d’une assez grosse quantité de vaisselle aux armes impériales, provenant des Tuileries et de la Légion d’Honneur, d’objets divers, de reliquaires pris dans les À appartements de l’Impératrice. Aucune des pièces jetées au
| creuset n’offrait le moindre caractère artistique. Les œuvres 3 d’art, même médiocres, étaient envoyées à la commission 4 compétente. Ainsi il a été fait pour un très riche service à e bière, un pot et deux gobelets en argent ciselé et repoussé, ( signé des orfèvres réputés, les frères Fannière. d
Toutes les pièces de cinq francs sorties de la Monnaie, 3 qu’elles aient été faites avec des lingots seuls, ou mélangés | à l’argenterie ouvragée, sont au titre légal.
La frappe commencée vers le 15 avril, dura jusqu’au
Maintenant, voici ce qui s’est passé, ce dernier jour Ju 3
Sur les 2.400.000 francs de pièces frappées, il restait à la 4
; Monnaie — les autres ayant été envoyées au ministère des 3 finances — 153.000 francs — soit 103.000 francs avec la ÿ
(1) Il n’existe plus à la Monnaie aucune trace de.l’exécution de $
cette tranche. Je m’en suis assuré près de la direction. F
4 tranche : Dieu protège la France, et 50.000 francs avec : . Ces derniers 50.000 francs venaient d’être frappés. à Entre midi et une heure — exactement midi 45 — sor- : Xa taient, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons, —. deux prolonges d’artillerie, qui m’avaient été envoyées de À l’Hôtel de Ville, la nuit précédente, par le commandant L… ‘4e _ Les deux prolonges, conduites par des gardes du train F des équipages, étaient accompagnées par un détachement _ — environ 8o hommes — du 23° bataillon. . _ Elles transportaient les 153.000 francs, moitié en sacs, #: moitié dans des corbeilles. F Le quai étant balayé par les balles et les obus de l’armée
- de Versailles, les prolonges tournèrent à droite, gagnant la place Saint-Michel par les rues abritées, Mazarine, Dau5 phine, Christine, Saint-André-des-Arts, faisant des tours et détours pour trouver un cheminlibre,àtraversles barricades. ; La marche était lente. Place Saint-Michel, un des mulets attelés tomba. Il avait reçu une balle. On coupa les traits et on l’abandonna. Puis on continua par le quai Saintn Michel. Les gardes, se retournant, faisaient le coup de feu. ; On marcha ainsi jusqu’au pont d’Austerlitz.
Nous dûmes présenter notre laissez-passer pour franchir la barricade qui défendait Le pont. Nous primes ensuite le boulevard Mazas jusqu’au haut du faubourg Saint-Antoine, puis la rue des Boulets jusqu’à la rue de la Roquette, et, enfin la place Voltaire.
Il était environ quatre heures quand nous traversâmes - la place, pleine de bataillons, prêts à partir aux avancées.
Nous croisàmes le groupe qui, à ce moment même, conduisait Beau’ort au mur où il fut fusillé. Nous le vimes, au milieu d’une foule exaspérée, l’uniforme déchiré, la poitrine nue… (1)
(:) I ressort du récit de Camelinat que Beaufort aurait été fusillé vers quatre heures. Gouhier (voir Cahier II. Un peu de vérité sur la mort des otages, page 146, note) dit deux heures. On comprend qu’il soit extrêmement diflicile, au milieu des incidents tumultueux et tragiques de ces jours de bataille, de préciser une heure, parfois même une date, un jour.
Les prolonges s’arrêtèrent devant la mairie, ou siégeait $ la Commune, depuis la matinée. : Les gardes montèrent au premier étage les sacs et les 4 corbeilles contenant les 153.000 francs, dont le préposé aux finances me donna un reçu. Ce sont ces 153.000 francs qui servirent à payer les derniers combattants. Les gardes du 232°, qui avaient accompagné les prolonges, | reçurent chacun une pièce de cinq francs. É Ë Je sortis ensuite pour aller, avec Vermorel, visiter les $ Voilà, mon cher Vuillaume, l’histoire du dernier jour de $ la Monnaie de la Commune. LFais de cette lettre l’usage que tu voudras, et crois-moi e ton vieil ami.
É. San Pier d’Arena (Italie). Octobre 1878. — Une lettre. Fi — Encadrée de noir… Vermersch mort. Délivré plutôt. D Mort. Mon cœur se serre. Toute une vie se repré- ; …—_ sente à ma mémoire. Nos causeries au quartier. La 2” —_ brasserie Saint-Séverin. Le Père Duchéne. Ses lettres “4 - de Londres, après la défaite. Lettres exaspérées.. Son ie séjour, près de nous, à Altorf. Sa vie calme des pre- Re …_ miers mois, là-bas, hors la petite ville, locataire d’un #18 —_ curé. Puis, un changement subit… Un soir, ilest venu me prendre, comme d’habitude, pour aller, dans quel- LE que petite brasserie, causer des vieux jours… Brusque- HAT 6 ment, au cours d’une explication, il s’est dressé devant LES “ moi. Que voulait-il? Pourquoi me menaçait-il?.. Ah! LHARR #4 je comprends, maintenant. 1 EST 7244 . J’ai toujours à la main la lettre encadrée de noir. Es FE — … SoMER, ses enfants, parents, frères, sœurs et beaux-frères, FR ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils TN 5 . viennent d’éprouver dans la personne de leur bien-aimé Lt ‘a _ mari, père, gendre et beau-frère, 1 ses journaliste et docteur ès-lettres (1) 18% 7 mort à Londres, le 9 octobre 1838, à l’âge de 33 ans Û k5 et deux mois, après une longue et pénible maladie. sh j L’enterrement civil aura lieu à New South Gate, au Great “ Northern Cemetery, le dimanche 13 octobre, à trois heures. M (1) Vermersch n’élait pas docteur és-lettres.
autres faits et
Depuis que, en octobre 1875, moins d’un an après être venu m’y retrouver, Vermersch avait quitté Altorf, je
: n’avais que de loin en loin de ses nouvelles. Je savais . qu’il avait abandonné Genève pour retourner à Londres. Ce fut Caria qui, le 10 août 1878, m’apprit, le premier, l’état, déjà désespéré, de notre pauvre ami. Caria
Je crois devoir vous donner connaissance de la position malheureuse dans laquelle se trouve Vermersch.
° Depuis huit jours, il est au lit, atteint d’une maladie dont nous désespérons pouvoir le sauver.
Il fut atteint dimanche dernier des premiers symptômes.
Les premières paroles qu’il prononça, quand il revint à lui, furent : « Vuillaume… Avec toi… Vuillaume… Qu’il vienne
C’est à la misère, et aux calomnies, qu’il doit cette position malheureuse.
Il faut vous dire que, depuis quelque temps, le Grelot ne
. le payaïit plus que 75 francs par mois. (1) Ce coup fut tellement fort pour lui que cela l’a tué.
Recevez, citoyen, une cordiale poignée de main.
La lettre de Caria m’avait trouvé à San Pier d’Arena, | près Gênes, où j’habitais, non loin de la plage, une petite villa. Je répondis à Caria que Vermersch, dès qu’il serait rétabli, pouvait venir m’y rejoindre. Loin des soucis qui l’accablaient, il se rétablirait. Et, après,
(1) Vermersch rédigeait, depuis plusieurs années, en entier, le Grelot, pour l’éditeur Madre, de la rue du Croissant. (Voir ;
2e nous aviserions. Aussitôt ma lettre reçue, Caria At _ m’écrivait : : des FR 4 _ Il y a une heure que j’ai votre lettre. Comme vous le dési- EU
- … rez, je réponds de suite, et je vais vous donner tous les e __ renseignements que vous me demandez… ‘ à _ C’est de son chevet, à une heure du matin, que je vous ai se …_ écrit ma première lettre. Cette nuit fut bien pénible pour Ie
-
- moi. Il avait le délire. EN _ Vous me demandez ce qu’il faut faire. Pour l’instant, S
- Il est toujours à Londres, dans une maison de santé, à be à - dix minutes de chez moi. Comme je ne puis le voir que tous 5 les mardis, je ne puis vous donner de nouvelles fraîches. a …... Vendredi, il allait un peu mieux. Mardi dernier, je le vis le s . matin, à six heures un quart. Il m’a reconnu aussitôt que je ce suis entré dans la chambre, et il me causa environ cinq VS tee minutes. Dans la journée il dit à d’autres personnes que ES 44 2; j’avais été le voir le matin. JE qe S’il était tranquille, loin de tous tracas, je suis convaincu L274n 0 qu’il guérirait rapidement. Mais il aura toujours devant lui EE? D _ la position pécuniaire qui le tourmentera. Voilà à quoi il FE . faut que nous pensions. RS _ Citoyen Vuillaume, puisque vous avez une maison au FR ne bord de la mer, aussitôt qu’il sera en état de voyager, nous ferons tout notre possible pour qu’il aille vous rejoindre… ©: v- IL a été convenu ici entre les quelques amis que nous se “ sommes, de lui établir un petit pécule pour, quand il sera tre & rétabli, faire ce qu’il désirera. Par ce moyen, il aura l’argent
- nécessaire pour aller vous joindre. Mais cela ne sera pas +! 3 Dans huit jours, je vous récrirai pour vous tenir au cou _ rant de sa guérison, ou des complications qui pourraient ne survenir. st Recevez, cher citoyen, l’assurance de mes amitiés sincères.
Le 20 et le 21 août, je reçois deux lettres de madame Vermersch. Elles sont, l’une et l’autre, désolées. Le # 2 septembre, nouvelle lettre. Le pauvre malade va mieux. Ou du moins, ses proches veulent espérer.
… Nous sommes allés, mon père, ma mère et moi — m’écrit madame Vermersch — le voir, et l’avons trouvé mieux. Hier, nous avons trouvé un si grand changement que j’ose le croire complètement guéri…
D’autres nouvelles m’arrivent bientôt par Edmond Levraud, que j’avais vu, quelques mois auparavant, à
Caria, qui m’a donné votre adresse, vous à raconté l’état dans lequel se trouve Vermersch.
J’ai été le voir hier… Chose étrange, il passe son temps à faire des vers.
Il est on ne peut mieux dans un établissement qui est parfaitement situé. Le médecin et le directeur sont très bons pour lui. C’est Vermersch qui me l’a dit.
Malheureusement, je crains fort qu’il ne guérisse que bien
Enfin, pour le moment, il est aussi bien soigné que possible.
Je vous serre bien les mains de tout cœur.
Je ne conservais pas beaucoup d’espoir. Une lettre de Caria vint m’enlever le peu qui m’en restait.
Pour la seconde fois depuis ma dernière lettre, j’ai vu Eugène dimanche. Regnard aussi est venu le voir. Nous l’avons trouvé dans l’état le plus déplorable. Il ne pouvait
e plus parler, et pleurait à chaque instant. Tout espoir est - k donc perdu. J’ai bien de la peine à croire qu’il verra le mois de janvier. à
J’ai vu bien des amis mourir. Mais jamais je ne me suis
trouvé aussi affecté que dimanche, en voyant ce pauvre
< ami souffrir, et me prier de le sortir de cette maison où il
: bien serré que l’on revient d’une visite comme celle-là.
Recevez, cher citoyen, une cordiale poignée de main de
votre dévoué Quelques jours encore, et la triste nouvelle me sera annoncée par Edmond Levraud. ; Vermersch est mort (le 10). L’enterrement a eu lieu aujour- <
Ne sachant pas si Caria vous a annoncé cette triste nou- : velle, je vous écris ces deux mots à la hâte. Car je pars à l’enterrement.
14 A vous d’amitié. EDpMonp LEVRAUD. Une dernière lettre de Caria. ;
Vous avez appris par Levraud la mort de ce pauvre Ê Eugène. Je ne suis pas sensible, mais il faut vous avouer : que, malgré ma fermeté, il m’a fallu verser un pleur à son
is enterrement. C’est mon meilleur ami que j’ai perdu.
Nous avons ouvert une souscription pour lui élever un petit monument sur sa tombe. (1) C’est Regnard qui est trésorier.
Recevez, citoyen, l’assurance de mon dévouement.
Ces vers de Vermersch dont me parlait Edmond Levraud, je les ai devant moi, pendant que j’écris ces
(1) Je ne crois pas que ce projet ait jamais été mis à exécution.
lignes, tels que les a copiés, pour me les envoyer, su LES . l’original, la veuve de mon pauvre ami. Les LU NL TARE 4 Se Plus d’un sage envierait ma vie, ÿ ES Te Qui vraiment est digne d’envie; LEE ur L’excellent docteur qui me soigne Cr D Comme un fils, ayant le frisson Res me Que de lui trop tôt je m’éloigne, S: 1 M Me donne un jardin pour prison. a er, Dans ces premiers jours de septembre, | 0) Pat. Des arbres le feuillage vert à: de S’emplit de feuilles couleur d’ambre tes ” Annonçant le prochain hiver. LS LP Mais le temps est si doux encore “4 FR U Dans un grand ciel couleur de lait. Se” 4 #74 Un de ces ciels que l’Italie : ; ni Toute seule mavait montré, ; FF Be; Et que jamais, même en folie, à à 4 Se Un peintre n’avait rencontré. Ë, pe Dernier sans doute de l’année, NS 72 Hier je vis voler, tremblant, ; Re HR. Autour d’une rose fanée Ge DE: 7 . Un papillon autrefois blanc. ; <- 00 Ce beau de la saison passée, PS d É. Ce marquis poudré, somptueux, FIN FLE Sans doute à cette trépassée ; 40 qe. FA Psalmodiait de longs aveux. +. FR ; Les moineaux, ces parisiens, 4 e + ï “À + Cancanent comme des portières, . 4
À NE AU -Brochant sur mille et mille riens. 11724
Mais les légères alouettes Allant se perdre dans le ciel, Dans leurs harmonieuses strettes Chantaient le printemps éternel, Qui réveillera toutes choses, Avec son sourire vermeil, Les papillons avec les roses Dans la jeunesse du soleil (?) Vermersch n’est plus. Ce sont maintenant les lettres, toutes mouillées de larmes, de celle qui reste après lui. .… Il ne faut pas croire, mon cher Vuillaume — m’écrit la veuve en deuil — que notre ami a quitté la terre sans —…. penser à vous. Le 3 août, il a repris un moment connaissance, et, voyant quelqu’un dans sa chambre, il dit : « Est-ce toi, Vuillaume ? » et, ensuite : « Toi, Wieland ? » (1) C’est après vous deux qu’il a demandé avant tout. Puis, un peu plus loin, les souvenirs de notre vie, les uns près des autres, à Altorf. .… Quand je pense à ces bons jours d’Altorf, les larmes Le 12 novembre, une dernière lettre. Jamais je n’aurais cru qu’il aurait fait un si grand vide. Je ne puis l’oublier. (:) Wieland était un professeur “d’Alfort avec qui Vermersch s’était lié.
| 4
4 > Boulevard Rochechouart. — Je rôde aux devaniures des marchands de vieilleries. Dans une sébille, des pièces de monnaie, des médailles. Une, en étain doré, e du Quatre-Septembre. Sur la face, une tête de Répu- —_ blique, coiffée du bonnet phrygien. Au revers, une légende, rappelant la déchéance de Napoléon II, la — proclamation du gouvernement de la Défense, les noms …— des membres qui le composent. Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, etc. Cette médaille, on la vendait dans les rues, aux jours qui suivirent la chute de
La médaille n’est pas rare. Je la laisserais dans la sébille du brocanteur, si quelque chose d’elle ne retenait ma curiosité.
Tout un coin de la médaille a été gratté. Et sur cette place où l’étain, au revers, est mis à nu, se lit, en caractères grossièrement tracés au couteau, ce mot :
L’inscription primitive : Gouvernement de la Défense
nationale, devient ainsi :
La grossière rondelle d’étain doré est un véritable document. Je l’emporte.
Et, en même temps que je longe les boulevards exté- rieurs, témoins des luttes et des massacres de Mai, l’histoire des cinq mois de siège repasse devant mes yeux, comme dans une vision tragique. L’enthousiasme, peu à peu refroidi, se changeant en fureur, à l’annonce de la reddition de Metz. Les défaites succédant aux défaites. Les longs jours sans pain et sans feu. Les queues à la porte des boucheries et des boulangeries, sous la pluie des obus. Buzenval. Les coups de fusil du 22 janvier. La capitulation. La honte…
A qui a appartenu la médaille accusatrice? En quel jour de déception et de colère l’inscription vengeresse a-t-elle été tracée? |
Quelque citoyen, plein d’illusions et d’espoir, voyant abattre, au Quatre-Septembre, à coups de crosses de fusil, les aigles impériales, a vu se lever dans ses rêves l’aurore si ardemment attendue. Il a acheté cette médaille à quelque coin de rue. Il l’a chérie, adorée peut-être, comme on chérit et comme on adore une
L’aurore ne s’est point levée.
Peu à peu, une rage sourde a envahi le possesseur soir, entre deux grand’gardes, dans les tranchées glacées, il a, sur la relique menteuse, désormais détestée, incisé le mot sinistre. |
Le mot courait de bouche en bouche. Le soir, les orateurs le jetaient, d’une voix retentissante, à la foule
houleuse des réunions populaires. Tant de défaites pouvaient-elles s’expliquer autrement que par la
; Le 18 Mars est fils, pour une bonne part, (1) de cette _ exaspération, dont étaient sorties déjà les deux journées La médaille de la Trahison que je rencontrais dans
- la sébille du boutiquier du boulevard Rochechouart avait appartenu à l’un de ces exaspérés du siège, futurs . combattants de la Commune qui, en haine de ceux
- qu’ils croyaient être des traiîtres, acclamèrent le dra- S . … peau rouge et le défendirent jusqu’au dernier jour. ; L’infortuné qui, de la pointe de son couteau, avait _ tracé la lugubre devise, avait-il péri sous les balles,
- frappé derrière les pavés, mitraillé dans quelqu’une des horribles cours martiales de la semaine de mai? ÿ _ L’humble médaille, que je conserve précieusement, ne . porte, à côté de l’inscription vengeresse, aucune indication qui puisse mettre sur la trace de son ancien G) La fameuse affiche, Au Peuple de Paris, les délégués des vingt Arrondissements, dont les signataires furent tous, à de rares exceptions près, de la Commune (vingt-six membres de la Commune, et, à côté d’eux, Brideau, Caria, Clavier, Flotte, Sapia, Salvador Daniel, Treillard, etc.), témoigne de cette exaspé- ration. Voir sa reproduction dans les Murailles politiques françaises.
Le nom souligné est celui d’un membre
de la Commune. Cahier I. — Page 85, au lieu de : débiteur, lire : créancier. Cahier II. — Page 300, au lieu de : par le boulevard Haussmann, lire : par le faubourg Saint-Honoré.