XI-12 · Douzième cahier de la onzième série · 1910-03-20

Notre jeunesse. Les Milliet

Charles Péguy

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Dans les seize cahiers de leur huitième série, année scolaire 1906-1907, nos cahiers ont publié : | VIll-1. — petit index alphabétique de nos éditions antérieures et de nos sept premières séries (1900-1906), — table Sr très sommaire de notre septième VIlI-2. — RoMaAIN ROLLAND. — Vies des hommes illustres.— la vie de Michel-Ange.—Il.— l’abdication 3 » 4 l’histoire et à la sociologie danslestemps modernes 2 » r au parti intellectuel dans le monde moderne … 2 » VIL-6. — Romain ROLLAND. — Jean-Christophe. — F Shakespeare, — essai d’une interprétation en vers VIII-8. — JEAN Bonneror.— le livre des livres, — VIll-9. — Romain RoLLanD.— Jean-Christophe. — 4 VIl-10. — Enmonp BERNUS. — Polonais et Prus- 4 siens, — de la résistance du peuple polonais aux 4 exactions de la germanisation prussienne. —1… 2 » } bas, — notre honneur.— CnarLes PÉGUY. — Cahiers 4 Vill-12. — Enmonp BERNUS. — Polonais et Prus- i siens, — de la résistance du peuple polonais aux &| _ exactions de la germanisation prussienne. — IL… 2 » 1 Vll-14. — Enmonp BERNUS. — Polonais et Prus- i siens, — de la résistance du peuple polonais aux ; exactions de la germanisation prussienne. — I… 2 » ITS Shakespeare, — essai d’une interprétation en vers LES A fe red des physiciens modernes, — avant- “ Voir à l’intérieur en fin des autres cahiers les condi- $ tions et le prix de l’abonnement. | Nous mettons le présent cahier dans le commerce; 5 j onzième cahier de la onzième série; un cahier vert AE | de 72 pages; in-18 grand jésus; nous le vendons La

+48 EC PETR odique paraissant tous les deux dimanches 4

8 ue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

s Une famille de républicains fouriéristes. — les 3 Milliet. — Après tant d’heureuses rencontres, après les se. cahiers de Vuillaume c’est une véritable bonne fortune : pour nos cahiers que de pouvoir commencer aujour- …_ d’huila publication de ces archives d’une famille répu_ blicaine. Quand M. Paul Milliet m’en apporta les —_ premières propositions, avec cette inguérissable mo_ destie des gens qui apportent vraiment quelque chose … il ne manqua point de commencer par s’excuser, disant : … Vous verrez. Il y a là dedans des lettres de Victor Hugo, de Béranger. (Il voulait par là s’excuser d’abord sur ce

  • qu’il y avait, dans les papiers qu’il m’apportait, des k: _ documents sur les grands hommes, provenant de
  • grands hommes, des documents historiques, sur les _ hommes historiques, et, naturellement, des documents ; 15 inédits.) Il y a des lettres de la conquête de l’Algérie, É de l’expédition du Mexique, de la guerre de Crimée. 1 (Ou peut-être plutôt de la guerre d’Italie.) (Il voulait B . _ s’excuser par là, alléguer qu’il y avait, dans ces papiers, 2 des documents historiques, sur les grands événements < à _ de l’histoire, provenant, venant directement des grands 7 événements, et naturellement des documents authen-

tiques, et naturellement des documents inédits.) Je lui 4 ie Je lui dis non vous comprenez. Ne vous excusez pas. Glorifiez-vous au contraire. Des lettres de Béranger, des 4 lettres de Victor Hugo, il y en a plein la chambre. Nous É: en avons par dessus la tête. Il y en a plein les bibliothèques et c’est même de cela (et pour cela) que les. : 2 bibliothèques sont faites. C’est même de cela que les ; bibliothécaires aussi sont faits. Et nous autres aussi les É amis des bibliothécaires. Nous en avons nous en avons $ nous en avons. On nous en publie encore tous les jours. É ÿ Parce que, dans le besoin, nous en ferons. Que dis-je, e. nous en faisons, on en fait. Et la famille nous aidera à 24 en faire. Parce que ça fera toujours des droits d’auteur à Mais ce que nous voulons avoir, ce que nous ne pou- à vons pas faire, c’est précisément les lettres de gens qui : ne sont pas Victor Hugo. Quinet, Raspail, Blanqui, — 4 Fourier, — c’est très bien. Mais ce que nous voulons 4 savoir, c’est exactement, c’est précisément quelles 3 troupes avaient derrière eux, quelles admirables $ : troupes, ces penseurs et ces chefs républicains, ces “4 grands fondateurs de la République. Due Voilà ce que nous voulons avoir, ce que nul ne peut a à faire, ce que nul ne peut controuver. +5 4 c Sur les grands patrons, sur les chefs l’histoire nous 4 À renseignera toujours, tant bien que mal, plutôt mal que ee 4 bien, c’est son métier, et à défaut de l’histoire les histo- NN riens, et à défaut des historiens les professeurs (d’his- T4 : toire). Ce que nous voulons savoir et ce que nous ne pouvons pas inventer, ce que nous voulons connaître, 4

; 1 ee que nous voulons apprendre, ce n’est point les pre- : Dre. miers rôles, les grands masques, le grand jeu, les | eE grandes marques, le théâtre et la représentation; ce De. que nous voulons savoir c’est ce qu’il y avait derrière, = ce qu’il y avait dessous, comment était fait ce peuple | de France, enfin ce que nous voulons savoir c’est quel % était, en cet âge héroïque, le tissu même du peuple et à L. du parti républicain. Ce que nous voulons faire, c’est : F- bien de lhistologie ethnique. Ce que nous voulons Ë

savoir c’est de quel tissu était tissé, tissu ce peuple et :

5 LS ce parti, comment vivait une famille républicaine ordi- ‘A _ 5e naire, moyenne pour airsi dire, obscure, prise au #34 hasard, pour ainsi dire, prise dans le tissu ordinaire, | : 4 prise et taillée à plein drap, à même le drap, ce qu’on -_ c’étaient des hommes d’action, — ce qu’on y écrivait; “4 _ comment on s’y mariait, comment on y vivait, de quoi, 70 _ comment on y élevait les enfants; — comment on y À 27 _ naïssait, d’abord, car on naïssait, dans ce temps-là; — —_ comment on y travaillait; comment on y parlait; comFe ment on y écrivait; et si l’on y faisait des vers quels _ vers on y faisait; dans quelle terre enfin, dans quelle Le Fe terre commune, dans quelle terre ordinaire, sur quel LE terreau, sur quel terrain, dans quel terroir, sous 2 es quels cieux, dans quel climat poussèrent les grands

  • poètes et les grands écrivains. Dans quelle terre de &
  • pleine terre poussa cette grande République. Ce que : nee nous voulons savoir, c’est ce que c’était, c’est quel était … le tissu même de la bourgeoisie, de la République, du _ peuple quand la bourgeoisie était grande, quand le _ peuple était grand, quand les républicains étaient héroïques et que la République avait les mains pures.

Pour tout dire quand les républicains étaient républi- 4 cains et que la république était la république. Ce 1 que nous voulons voir et avoir ce n’est point une histoire endimanchée, c’est l’histoire de tous les jours 4 de la semaine, c’est un peuple dans la texture, dans la tissure, dans le tissu de sa quotidienne existence, dans ; l’acquêt, dans le gain, dans le labeur du pain de chaque ; . jour, panem quotidianum, c’est une race dans son réel, | dans son épanouissement profond. 4 Maintenant s’il y a des lettres de Victor Hugo et des vers $ de Béranger, nous ne ferons pas exprès de les éliminer. k. D’abord Hugo et Béranger sortaient de ces gens-là. Mais 2 avec ces familles-là il faut toujours se méfier des procès. è Comment vivaient ces hommes qui furent nos ancêtres Be: et que nous reconnaissons pour nos maîtres. Quels ils 4 étaient profondément, communément, dans le laborieux 4 train de la vie ordinaire, dans le laborieux train de la . 4 pensée ordinaire, dans l’admirable train du dévoue- 1 : ment de chaque jour. Ce que’c’était que le peuple du à ‘temps qu’il y avait un peuple. Ce que c’était que la bourgeoisie du temps qu’il y avait une bourgeoisie. Ce : que c’était qu’une race du temps qu’il y avait une race, . du temps qu’il y avait cette race, et qu’elle poussait. $ $ Ce que c’était que la conscience et le cœur d’un peuple, d’une bourgeoisie et d’une race. Ce que c’était que la È République enfin du temps qu’il y avait une République : 3 voilà ce que nous voulons savoir; voilà très précisé ke: ment ce que M. Paul Milliet nous apporte. 4 Comment travaillait ce peuple, qui aimait le travail, % universus universum, qui tout entier aimait le travail Ne tout entier, qui était laborieux et encore plus travailleur, 4 é qui se délectait à travailler, qui travaillait tout entier

re ensemble, bourgeoisie et peuple, dans la joie et dans ee LED FA santé; qui avait un véritable culte du travail; un de culte, une religion du travail bien fait. Du travail fini. F5 Comment tout un peuple, toute une race, amis, ennemis, J tous adversaires, tous profondément amis, était gonflée de sève et de santé et de joie, c’est ce que l’on trouvera

dans les archives, parlons modestement dans les

Ÿ papiers de cette famille républicaine. ; On y verra ce que c’était qu’une culture, comment à c’était infiniment autre (infiniment plus précieux) qu’une “3 science, une archéologie, un enseignement, un rensei3 gnement, une érudition et naturellement un système. 3 On y verra ce que c’était que la culture du temps que À les professeurs ne l’avaient point écrasée. On y verra ce É que c’était qu’un peuple du temps que le primaire ne 54 l’avait point oblitéré. L On y verra ce que c’était qu’une culture du temps : L ; qu’il y avait une culture; comment c’est presque indéfi- : #2 nissable, tout un âge, tout un monde dont aujourd’hui ne nous n’avons plus l’idée. : 7 ‘ex On y verra ce que c’était que la moelle même de b. notre race, ce que c’était que le tissu cellulaire et mé- 1 £ dullaire. Ce qu’était une famille française. On y verra Ke des caractères. On y verra tout ce que nous ne voyons

plus, tout ce que nous ne voyons pas aujourd’hui. Com- À

E- ment les enfants faisaient leurs études du temps qu’il y 4 avait des études. | 4 Enfin tout ce que nous ne voyons plus aujourd’hui. à 7 à On y verra dans le tissu même ce que c’était qu’une

  • cellule, une famille; non point une de ces familles qui si _ fondèrent des dynasties, les grandes dynasties républi- % Fee caines; mais une de ces familles qui étaient comme des

. Charles Pégay st” + des He dynasties de peuple républicaines. Les dynasties du CARS tissu commun de la République. ; Ë PE 2 : Ces familles qui justement comptent pour nous parce à Ë qu’elles sont du tissu commun. À Un certain nombre, un petit nombre peut-être de ces È familles, de ces communes dynasties, s’alliant généra- < ; lement entre elles, se tissant elles-mêmes entre elles 4 4 comme des fils, par filiation, par alliance ont fait, ont “ ne fourni toute l’histoire non pas seulement de la Répu- % blique, mais du peuple de la République. Ce sont ces : F4 familles, presque toujours les mêmes familles, qui ont 4 : tissé l’histoire de ce que les historiens nommeront le à k mouvement républicain et que nous nommerons résolu- 3 ment, qu’il faut nommer la publication de la mystique . républicaine. L’affaire Dreyfus aura été le dernier sur- 1 ‘ saut, le soubresaut suprême de cet héroïsme et de cette “4 , mystique, sursaut héroïque entre tous, elle aura été la . dernière manifestation de cette race, le dernier effort, ] d’héroïsme, la dernière manifestation, la dernière publi- FAT cation de ces familles. Be __,.Halévy croirait aisément, et je croirais bien volontiers Be avec lui qu’un petit nombre de familles fidèles, ayant Ue 4 fondé là République, l’ont ainsi maintenue et sauvée, la ï 1 maintiennent encore. La maintiennent-elles autant? A e 4 travers tout un siècle et plus, en un certain sens, “4 presque depuis la deuxième moitié du dix-huitième 1 siècle. Je croirais bien volontiers avec lui qu’un petit à | nombre de fidélités familiales, dynastiques, héréditaires QE - ont maintenu, maintiennent la tradition, la mystique et + ce que Halévy nommeraïit très justement la conser 3 vation républicaine. Mais où je ne croirais peut-être 4 | pas avec lui, c’est que je crois que nous en sommes ‘e S

littéralement les derniers représentants, et à moins ñÉ DE que nos enfants ne s’y mettent, presque les survivants, | : 7 En tout cas les derniers témoins. | Je veux dire très exactement ceci : nous ne savons à ke. pas encore si nos enfants renoueront le fil de la tra- - ù À dition, de la conservation républicaine, si se joignant ‘ | à . à nous par dessus la génération intermédiaire ils maïn- : 4 tiendront, ils retrouveront le sens et l’instinct de la mys- < , tique républicaine. Ce que nous savons, ce que nous De E- voyons, Ce que nous connaissons de toute certitude, é __ c’est que pour l’instant nous sommes l’arrière-garde. | É. z __ Pourquoi le nier. Toute la génération intermédiaire a ; perdu le sens républicain, le goût de la République, | l’instinct, plus sûr que toute connaissance, l’instinct de à À “ la mystique républicaine. Elle est devenue totalement x nn étrangère à cette mystique. La génération intermédiaire, …_ et ça fait vingt ans. | 4 4 Vingt-cinq ans d’âge et au moins vingt ans de : 53 Nous sommes l’arrière-garde; et non seulement une < 4 -arrière-garde, mais une arrière-garde un peu isolée, à È É quelquefois presque abandonnée. Une troupe en l’air. À Re Nous sommes presque des spécimens. Nous allons être, ï ee _ nous-mêmes nous allons être des archives, des archives à 5 _ et des tables, des fossiles, des témoins, des survivants k -_ de ces âges historiques. Des tables que l’on consultera. : “34e Nous sommes extrêmement mal situés. Dans la chro- 4 | nologie. Dans la succession des générations. Nous 4 sommes une arrière-garde mal liée, non liée au gros de à D troupe, aux générations antiques. Nous sommes la ; g. Rire des générations qui ont la mystique républi- 3

caine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine. | Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil. E Aussitôt après nous commence le monde que nous ; avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer . le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui À savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à 4 qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on ; n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le 4 malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des ‘ imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux ‘ qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se à dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le $ monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en 4 vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par î conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. * Le mouvement de dérépublicanisation de la France est à profondément le même mouvement que le mouvement : de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un LE seul mouvement profond de démystication. C’est du î même mouvement profond, d’un seul mouvement, que plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républi- % caine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, 3% (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut #2 plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au 4 vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité : 72 atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux É

| dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nou18 veau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens. Une À _ même stérilité dessèche la cité et la chrétienté. La cité _ politique et la cité chrétienne. La cité des hommes et B la cité de Dieu. C’est proprement la stérilité moderne. _ Que nul donc ne se réjouisse, voyant le malheur qui ñ arrive à l’ennemi, à l’adversaire, au voisin. Car le …. même malheur, la même stérilité lui arrive. Comme je | É l’ai mis tant de fois dans ces cahiers, du temps qu’on 4 ne me lisait pas, le débat n’est pas proprement entre : d à la République et la Monarchie, entre la République et _ la Royauté, surtout si on les considère comme des 1 _ formes politiques, comme deux formes politiques, il 4 _ n’est point seulement, il n’est point exactement entre <

  • l’ancien régime et le nouveau régime français, le monde 3 k. moderne ne s’oppose pas seulement à l’ancien régime “à français, il s’oppose, il se contrarie à toutes les an- “ ciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes 3 —_ ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à 4 _ tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C’est en Ë …._ effet la première fois dans l’histoire du monde que tout ë Ée un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute —_ Que l’on m’entende bien. Je ne dis pas que c’est pour #% É.. _ toujours. Cette race en a vu bien d’autres. Mais enfin ; Le: cest pour le temps présent. É + |__ Et nous y sommes. D; Nous avons même des raisons très profondes d’espérer J …. que ce ne sera pas pour longtemps. à
  • Nous sommes extrêmement mal situés. Nous sommes … en effet historiquement situés à un point critique, à un 2

; point de discernement, à ce point de discrimination. à Nous sommes situés juste entre les générations qui ont à la mystique républicaine et celles qui ne l’ont pas, entre j celles qui l’ont encore et celles qui ne l’ont plus. Alors personne ne veut nous croire. Des deux côtés. Neutri, : ni les uns ni les autres des deux. Les vieux républi- 4 cains ne veulent pas croire qu’il n’y a plus des jeunes $ républicains. Les jeunes gens ne veulent pas croire qu’il É y a eu des vieux républicains. % Nous sommes entre les deux. Nul ne veut donc nous 4 croire. Ni les uns ni les autres. Pour tous les deux nous 4

| avons tort. Quand nous disons aux vieux républicains : : Faites attention, après nous il n’y a personne, ils 4 haussent les épaules. Ils croient qu’il y en aura tou- 4

jours. Et quand nous disons aux jeunes gens : Faites É.

attention, ne parlez point si légèrement de la Répu- ‘4

blique, elle n’a pas toujours été un amas de politi- à

: ciens, elle a derrière elle une mystique, elle a en elle =

une mystique, elle a derrière elle tout un passé de 4

| : gloire, tout un passé d’honneur, et ce qui est peut-être à 4 É plus important encore, plus près de l’essence, tout un é Je passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté, quand nous disons cela aux jeunes gens, ils nous méprisent |

doucement et déjà nous traiteraient de vieilles barbes. “A

Ils nous prendraient pour des maniaques. +4

; Je répète que je ne dis point que c’est pour toujours. “

Les raisons les plus profondes, les indices les plus

graves nous font croire au contraire, nous forcent à É.

penser que la génération suivante, la génération qui +3

à vient après celle qui vient immédiatement après nous,

et qui bientôt sera la génération de nos enfants,va être

enfin une génération mystique. Cette race a trop de

ue à: sang dans les veines pour demeurer l’espace de plus à “ __ d’une génération dans les cendres et dans les moisissures 4 es < de la critique. Elle est trop vivante pour ne pas se É réintégrer, au bout d’une génération, dans l’organique. < & # Tout fait croire que les deux mystiques vont refleurir Se. « à la fois, la républicaine et la chrétienne. Du même # Fi mouvement. D’un seul mouvement profond, comme LS È elles disparaissaient ensemble, (momentanément), ie F comme ensemble elles s’oblitéraient. Mais enfin ce que - =

je dis vaut pour le temps présent, pour tout le temps : £

À _ présent. Et dans l’espace d’une génération il peut se à & produire tout de même bien des événements. > norte IL peut arriver des malheurs. à Er te Telle est notre maigre situation. Nous sommes 4

  • maigres. Nous sommes minces. Nous sommes une 5 3 Sè lamelle. Nous sommes comme écrasés, comme aplatis à Fe _ entre toutes les générations antécédentes, d’une part, et ne L. d’autre part une couche déjà épaisse des générations sui- # be vantes. Telle est la raison principale de notre maigreur, À
  • de la petitesse de notre situation. Nous avons la tâche À _ _ ingrate, la maigre tâche, le petit office, le maigre devoir ë ._ defaire communiquer, par nous, les uns avec les autres, É . _ d’assurer la communication entre les uns et les autres, $ É d’avertir les uns sur les autres, de renseigner les uns +4 É sur les autres. Nous serons donc généralement conspués È à nu de part et d’autre. C’est le sort commun de quiconque 5 “ essaie de dire un peu de vérité(s). : ER Nous sommes chargés, comme par hasard, de faire 4 $ communiquer par nous entre eux des gens qui précisé- + ment ne veulent pas communiquer. Nous sommes %

chargés de renseigner des gens qui précisément ne * veulent pas être renseignés. Telle est notre ingrate situation. 5 i Nous retournant donc vers les anciens, nous ne ce pouvons pourtant dire et faire, nous ne pouvons que Ë 74 répéter à ces républicains antécédents : Prenez garde. Vous ne soupçonnez pas, vous ne pouvez pas imaginer ; à quel point vous n’êtes pas suivis, à quel point nous sommes les derniers, à quel point votre régime se creuse en dedans, se creuse par la base. Vous tenez la tête, | naturellement, vous tenez le faîte. Mais toute année qui vient, toute année qui passe vous pousse d’un cran, fait de votre faîte une pointe plus amincie, plus trem- . blante, plus seulette, plus creusée en dessous. Et déjà É: dix, quinze, bientôt vingt annuités, annualités de jeunes à gens vous manquent à la base. Le 3 Vous tenez la pointe, vous tenez le faîte, vous tenez 4 la tête, mais ce n’est qu’une position de temps, une Ê situation comme géographique, historique, temporelle, $ temporaire, chronologique, chronographique.: Ce n’est à qu’une situation par le fait de la situation. Ce n’est pas, î ce n’est nullement une situation organique. La situation É à la pointe, la situation de pointe du bourgeon qui : organiquement, végétalement mène l’arbre, tire tout $ l’arbre à lui. Et par où il a passé tout l’arbre passera. É: Je suis épouvanté quand je vois, quand je constate 4 simplement ce que nos anciens ne veulent pas voir, ce 4 qui est l’évidence même, ce qu’il sufit de vouloir bien D. regarder : combien nos jeunes gens sont devenus 3 15 4

3 _ étrangers à tout ce qui fut la pensée même et la mys_ tique républicaine. Cela se voit surtout, et naturel3 lement, comme cela se voit toujours, à ce que des pensées qui étaient pour nous des pensées sont devenues pour eux des idées, à ce que ce qui était pour nous, pour nos pères, un instinct, une race, des pensées, est devenu pour eux des propositions, à ce que ce qui était | pour nous organique est devenu pour eux logique. VA Des pensées, des instincts, des races, des habitudes ; qui pour nous étaient la nature même, qui allaient de e soi, dont on vivait, qui étaient le type même de la vie, ; à qui par conséquent on ne pensait même pas, qui É * L étaient plus que légitimes, plus qu’indiscutées : irrai- | » sonnées, sont devenues ce qu’il y a de pire au monde : $ = des thèses, historiques, des hypothèses, je veux dire ce ; 1 qu’il y a de moins solide, de plus inexistant. Des des- 5 …_ sous de thèses. Quand un régime, d’organique est devenu logique, et de vivant historique, c’est un régime ‘ 3 qui est par terre. 2 On prouve, on démontre aujourd’hui la République. j

  • Quand elle était vivante on ne la prouvait pas. E On la vivait. Quand un régime se démontre, aisé- | Ë ment, commodément, victorieusement, c’est qu’il est e- % creux, c’est qu’il est par terre. $ Be Aujourd’hui la République est une thèse, acceptée, : hr. par les jeunes gens. Acceptée, refusée; indifféremment; cela n’a pas d’importance; prouvée, réfutée. Ce qui ; 3 importe, ce qui est grave, ce qui signifie, ce n’est pas —_ que ce soit appuyé ou soutenu, plus ou moins indiffé- S É: remment, c’est que ce soit une thèse. …. C’est-à-dire, précisément, qu’il faille l’appuyer ou la à

Quand un régime est une thèse, parmi d’autres, 4 (parmi tant d’autres), il est par terre. Un régime qui est 4 debout, qui tient, qui est vivant, n’est pas une thèse. 4 — Qu’importe, nous disent les politiciens, profes- . : ? sionnels. Qu’est-ce que ça nous fait, répondent les E politiciens, qu’est-ce que ça peut nous faire. Nous avons “4 à de très bons préfets. Alors qu’est-ce que ça peut nous | faire. Ça marche très bien. Nous ne sommes plus répu- 4 blicains, c’est vrai, mais nous savons gouverner. Nous À savons même mieux gouverner, beaucoup mieux que É quand nous étions républicains, disent-ils. Ou plutôt quand nous étions républicains nous ne savions pas du 4 tout. Et à présent, ajoutent-ils modestement, à présent “4 nous savons un peu. Nous avons désappris la Répu- fE : blique, mais nous avons appris de gouverner. Voyez 4 ; les élections. Elles sont bonnes. Elles sont toujours bonnes. Elles seront meilleures. Elles seront d’autant . meilleures que c’est nous qui les faisons. Et que nous
commençons à savoir les faire. La droïte a perdu un k million de voix. Nous lui en eussions aussi bien fait 2 perdre cinquante millions et demi. Mais nous sommes à mesurés. Le gouvernement fait les élections, les élec- E tions font le gouvernement. C’est un prêté rendu. Le S gouvernement fait les électeurs. Les électeurs font le Le gouvernement, Le gouvernement fait les députés. Les ; députés font le gouvernement. On est gentil. Les popu- 4 ÿ lations regardent. Le pays est prié de payer. Le gouver- M

  • nement fait la Chambre. La Chambre fait le gouverne ment. Ce n’est point un cercle vicieux, comme vous 4 . pourriez le croire. Il n’est point du tout vicieux. C’est Lee

un cercle, tout court, un circuit parfait, un cercle fermé. : | Tous les cercles sont fermés. Autrement ça ne serait pas des cercles. Ce n’est pas tout à fait ce que nos fon- É- dateurs avaient prévu. Mais nos fondateurs ne s’en _ tiraient pas déjà si bien. Et puis enfin on ne peut pas 5 ù _ fonder toujours. Ça fatiguerait. La preuve que ça dure, Re _ la preuve que ça tient, c’est que ça dure déjà depuis _ quarante ans. Il y en a pour quarante siècles. C’est les 4 _ premiers quarante ans qui sont les plus durs. C’est le Ë

premier quarante ans qui coûte. Après on est habitué. À

È Un pays, un régime n’a pas besoin de vous, il n’a pas 4 _ besoin de mystiques, de mystique, de sa mystique. Ce ; ” serait plutôt embarrassant. Pour un aussi grand voyage. 4 662 1 a besoin d’une bonne politique, c’est-à-dire d’une : _ politique bien gouvernementale. e Ils se trompent. Ces politiciens se trompent. Du haut 4 _ de cette République quarante siècles (d’avenir) ne les A

  • contemplent pas. Si la République marche depuis qua- Le s $ | rante ans, c’est parce que tout marche depuis quarante < L £ ‘s ans. Si la République est solide en France, ce n’est pas $ … parce que la République est solide en France, c’est x parce que tout est solide partout. Il y a dans l’histoire à
  • moderne, et non pas dans toute histoire, il y a pour les < -_ peuples modernes de grandes vagues de crises, généra- ‘à font tout trembler d’un bout du monde à l’autre bout. 3 … Et il y à des paliers, plus ou moins longs, des calmes, Ÿ % des bonaces qui apaisent tout pour un temps plus ou # … moins long. Il y a les époques et il y a les périodes. à | Nous sommes dans une période. Si la République est 5

assise, ce n’est point parce qu’elle est la République, à (cette République), ce n’est point par sa vertu propre, 1 c’est parce qu’elle est, parce que nous sommes dans 1

une période, d’assiette. La durée de la République ne “ prouve pas plus la durée de la République que la : durée des monarchies voisines ne prouve la durée de 3 la Monarchie. Cette durée ne signifie point qu’elles sont < durables, maïs qu’elles ont commencé, qu’elles sont s dans une période, durable. Qu’elles se sont trouvées É comme ça, dans une période, de durée. Elles sont con- e temporaines, elles trempent dans le même temps, dans À le même bain de durée. Elles baïignent dans la même “À période. Elles sont du même âge. Voilà tout ce que ça 4

Quand donc les républicains arguënt de ce que la ;

République dure pour dire, pour proposer, pour faire à

/ état, pour en faire cette proposition qu’elle est durable, 4 quand ils arguënt de ce qu’elle dure depuis quarante

ans pour inférer, pour conclure, pour proposer qu’elle ee

est durable, pour quarante ans, et plus, qu’elle était au 4

  • moins durable pour quarante ans, qu’elle était valable, À qu’elle avait un bon au moins pour quarante ans, ils ont L

l’air de plaider l’évidence même. Et pourtant ils font, ils É- commettent une pétition, de principe, un dépassement Fr: d’attribution. Car dans la République, qui dure, ce n’est E

point la République, qui dure. C’est la durée. Ce n’est 1 point elle la République qui dure en elle-même, en soi- ;:

: même. Ce n’est point le régime qui dure en elle. Mais 4

en elle c’est le temps qui dure. C’est son temps, c’est :

son âge. En elle ce qui dure c’est tout ce qui dure. C’est 3

la tranquillité d’une certaine période de humanité, F

ns d’une certaine période de l’histoire, d’une certaine

  • période, d’un certain palier historique. à Quand donc les républicains attribuent à la force 1 propre du régime, à une certaine vertu dé la République : la durée de la République ils commettent à leur profit et au profit de la République un véritable dépassement de crédit, moral. Mais quand les réactionnaires par contre, les monarchistes nous montrent, nous font voir avec leur complaisance habituelle, égale et contraire à celle des autres, nous représentent, au titre d’un argument, la solidité, la tranquillité, la durée des monarchies voisines, (et même, en un certain sens, leur prospé- à rité, bien qu’ici, en un certain sens, ils aient quelquefois beaucoup plus raison), ils font exactement, de leur côté, non pas même seulement un raisonnement du , _ même ordre, mais le même raisonnement. Ils font, ils | commettent la même anticipation, une anticipation L contraire, la même, une anticipation, une usurpation, 6 un détournement, un débordement, un dépassement de < crédit symétrique, antithétique, homothétique : la même 3 anticipation, la même usurpation, le même détournement, le même débordement, le même dépassement de Quand les républicains attribuent à la République, (aux républicains), (au peuple, aux citoyens) à l’assiette,
  • blique la durée de la République ils attribuent à la À République ce qui n’est pas d’elle mais du temps où à elle se meut. Quand les monarchistes attribuent aux E; monarchies voisines, (aux monarques) (aux monarmA chistes, aux peuples, aux sujets), à leur assiette, à leur ne tranquillité, à leur solidité, à leur durée leur durée ils

attribuent à ces monarchies ce qui n’est pas d’elles mais du temps où elles se meuvent. Du même temps. Qui est le temps de tout le monde. Et cet escalier à. double révolution centrale, cette symétrie, cet anti- Î thétisme homothétique des situations, cet appareille- 1 ment des attributions n’a rien qui doive nous étonner. | Les républicains et les monarchistes, les gouvernants ; républicains et les théoriciens monarchistes font le |

  • même raisonnement, commettent la même attribution, ? des attributions contraires, complémentaires, homo- : thétiques, la même fausse attribution parce que tous l les deux ils ont la même conception, les uns et les | autres ils sont des intellectuels, tous les deux ensemble 4 et séparément, tous les deux contrairement et ensemble ils sont des politiques, ils croient en un certain sens à { la politique, ils parlent le langage politique, ils sont situés, ils se meuvent sur le plan (de la) politique. Ils 4 parlent donc le même langage. Ensemble les uns et les | autres. Ils se meuvent donc sur le même plan. Ils ; | 7 croient aux régimes, et qu’un régime fait ou ne fait pas L re maladie, l’assiette, la durée, la tranquillité d’un peuple. 4 La force d’une race. C’est comme si l’on croyait que les châteaux de la Loire font ou ne font pas les tremble- 5 ments de terre. $ : Nous croyons au contraire (au contraire des uns et 4 Ç des autres, au contraire de tous les deux ensemble) h: qu’il y a des forces et des réalités infiniment plus pro- 4 fondes, et que ce sont les peuples au contraire qui font 4 la force et la faiblesse des régimes; et beaucoup moins D,
  • les régimes, des peuples. LT Si

pos - Nous croyons que les uns et les autres ensemble ils ne voient pas, ils ne veulent pas voir ces forces, ces Ë _ réalités infiniment plus profondes. ; 3 Si la République et les monarchies voisines jouissent | _ de la même tranquillité, de la même durée, c’est : 5 qu’elles trempent, qu’elles baignent dans le même baïn, . dans la même période, qu’elles parcourent ensemble le : 4 même long palier. C’est qu’elles mènent la même vie, au Ë 4 fond, la même diète. Là-dessus les républicains et les F2 À monarchistes font des raisonnements contraires, le même raisonnement contraire, ils font des raisonne- - É. ments conjugués. Nous au contraire, nous autres, nous } 3 plaçant sur un tout autre terrain, descendant sur un 2 | tout autre plan, essayant d’atteindre à de tout autres ë. __ profondeurs, nous pensons, nous croyons au contraire | E _ que ce sont les peuples qui font les régimes, la paix et : des régimes. ; he. Les républicains et les monarchistes ensemble, pre- ; … mièrement font des raisonnements, deuxièmement font e “+ ; _ _ des raisonnements conjugués, appariés, couplés, - he. Nous tournant donc vers les jeunes gens, nous tour- : …. nant d’autre part, nous tournant de l’autre côté nous ne

  • _ pouvons que dire et faire, nous ne pouvons que leur Éc: dire : Prenez garde. Vous nous traitez de vieilles bêtes. 3 ES C’est bien. Mais prenez garde. Quand vous parlez à la légère, quand vous traitez légèrement, si légèrement la République, vous ne risquez pas seulement d’être : injustes, (ce qui n’est peut-être rien, au moins vous le :

dites, dans votre système, mais ce qui, dans notre système, est grave, dans nos idées, considérable), vous risquez plus, dans votre système, même dans vos idées, vous risquez d’être sots. Pour entrer dans votre système, dans votre langage même. Vous oubliez, vous mécon- | naissez qu’il y a eu une mystique républicaine; et de | l’oublier et de la méconnaître ne fera pas qu’elle n’ait ; pas été. Des hommes sont morts pour la liberté comme £ des hommes sont morts pour la foi. Ces élections aujourd’hui vous paraissent une formalité grotesque, universellement menteuse, truquée de toutes parts. Et vous . ; avez le droit de le dire. Mais des hommes ont vécu, des hommes sans nombre, des héros, des martyrs, et je dirai des saints, — et quand je dis des saints je sais peut-être ce que je dis, — des hommes ont vécu sans : nombre, héroïquement, saintement, des hommes ont 1 » souffert, des hommes sont morts, tout un peuple a vécu pour que le dernier des imbéciles aujourd’hui ait le droit d’accomplir cette formalité truquée. Ce fut un È terrible, un laborieux, un redoutable enfantement. Cene : fut pas toujours du dernier grotesque. Et des peuples Ë

  • autour de nous, des peuples entiers, des races tra À vaillent du même enfantement douloureux, travaillent À et luttent pour obtenir cette formalité dérisoire. Ces À élections sont dérisoires. Mais il y a eu un temps, mon È cher Variot, un temps héroïque où les malades et les à mourants se faisaient porter dans des chaises pour aller déposer leur bulletin dans l’urne. Déposer son bulletin dans l’urne, cette expression vous paraît aujourd’hui du dernier grotesque. Elle a été préparée par k un siècle d’héroïsme. Non pas d’héroïsme à la manque, d’un héroïsme à la littéraire. Par un siècle du plus ;

_ incontestable, du plus authentique héroïsme. Et je dirai ÿ É du plus français. Ces élections sont dérisoires. Mais il | y a eu une élection. C’est le grand partage du monde, : | la grande élection du monde moderne entre l’Ancien ; | tage, Variot, Jean Variot. Il y a eu ce petit ballottage ; qui commença au moulin de Valmy et qui finit à peine s sur les hauteurs de Hougoumont. D’ailleurs ça a fini | comme toutes les affaires politiques, par une espèce de

  • compromis, de cote mal taillée entre les deux partis Ë qui étaient en présence. ; __ Ces élections sont dérisoires. Mais l’héroïsme et la È sainteté avec lesquels, moyennant lesquels on obtient > : des résultats dérisoires, tenporellement dérisoires, c’est : _ tout ce qu’il y a de plus grand, de plus sacré au monde. î 4 C’est tout ce qu’il y a de plus beau. Vous nous repro4 chez la dégradation temporelle de ces résultats, de nos 4 résultats. Voyez vous-mêmes. Voyez vos propres résul- “_ ‘tats. Vous nous parlez toujours de la dégradation répu- * 4 blicaine. La dégradation de la mystique en politique ; “à n’est-elle pas une loi commune. É
  • Vous nous parlez de la dégradation républicaine, | … c’est-à-dire, proprement, de la dégradation de la mys- | — tique républicaine en politique républicaine. N’y at-il __ pas eu, n’y a-t-il pas d’autres dégradations. Tout com- : _ mence en mystique et finit en politique. Tout commence — par la mystique, par une mystique, par sa (propre) | … mystique et tout finit par de la politique. La question, | importante, n’est pas, il est important, il est intéres- | be sant que, mais l’intérêt, la question n’est pas que telle

politique l’emporte sur telle ou telle autre et desavoir qui l’emportera de toutes les politiques. L’intérêt, la 3 question, l’essentiel est que dans chaque ordre, dans a chaque système la mystique ne soit point dévorée 4 par la politique à laquelle elle a donné naissance. + L’essentiel n’est pas, l’intérêt n’est pas, la question n’est pas que telle ou telle politique triomphe, mais À que dans chaque ordre, dans chaque système chaque mystique, cette mystique ne soit point dévorée par la 4 politique issue d’elle. ; En d’autres termes il importe peut-être, il importe 4 évidemment que les républicains l’emportent sur les 4 royalistes ou les royalistes sur les républicains, mais à cette importance est infiniment peu, cet intérêt n’est : rien en comparaison de ceci : que les républicains 4 demeurent des républicains; que les républicains soient 4 des républicains. ; Ù ee Et j’ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la _4 symétrie, complémentairement j’ajoute : que les roya- : listes soient, demeurent des royalistes. Or c’est peut- | être ce qu’ils ne font pas en ce moment-ci même, où très L sincèrement ils croient le faire le plus, l’être le plus. | Vous nous parlez toujours de la dégradation républi- À | caine. N’y a-t-il point eu, par le même mouvement, ny 4 | a-t-il point une dégradation monarchiste, une dégrada- | | plus qu’analogue. C’est-à-dire, proprement parlant, une 2 dégradation de la mystique monarchiste, royaliste en une certaine politique, issue d’elle, correspondante, en

une, en la politique monarchiste, en la politique roya- $

#4 liste. N’avons-nous pas vu pendant des siècles, ne É “a _ yoyons-nous pas tous les jours les effets de cette poli- é L tique. N’avons-nous pas assisté pendant des siècles à

= ù _ la dévoration dela mystique royaliste par la politique

É: royaliste. Et aujourd’hui même, bien que ce parti ne

g soit pas au pouvoir, dans ses deux journaux principaux

3 nous voyons, nous lisons tous les jours les effets, les ÿ

E misérables résultats d’une politique; et même, je dirai AE,

1 plus, pour qui sait lire, un déchirement continuel, un ’

à combat presque douloureux, même à voir, même pour RS”

“À nous, un débat presque touchant, vraiment touchant à _ entre une mystique et une politique, entre leur mystique * EE et leur politique, entre la mystique royaliste et la poli- ; +

  • tique royaliste, la mystique étant naturellement à l’Ac- à De. tion française, sous des formes rationalistes qui n’ont | jamais trompé qu’eux-mêmes, et la politique étant au 4 _ Gaulois, comme d’habitude sous des formes mondaines. . Que serait-ce s’ils étaient au pouvoir. (Comme nous, ÉLaS É- On nous parle toujours de la dégradation républi- : +3 _ caine. Quand on voit ce que la politique cléricale a fait : k =. de la mystique chrétienne, comment s’étonner de ce à

1 _ que la politique radicale a fait de la mystique républi- : _ caine. Quand on voit ce que les clercs ont fait généra- à

  • lement des saints, comment s’étonner de ce que nos £ 3

… parlementaires ont fait des héros. Quand on voit ce que 3 les réactionnaires ont fait de la sainteté, comment | s’étonner de ce que les révolutionnaires ont fait de 3 | l’héroïsme. 4

Et alors il faut être juste, tout de même. Quand on 3 veut comparer un ordre à un autre ordre, un système à d un autre système, il faut les comparer par des plans et ; sur des plans du même étage. Il faut comparer les mys- Ë tiques entre elles; et les politiques entre elles. Il ne faut 3 pas comparer une mystique à une politique; ni une politique à une mystique. Dans toutes les écoles pri- : maires de la République, et dans quelques-unes des k ë secondaires, et dans beaucoup des supérieures on : compare inlassablement la politique royaliste à la mys- À tique républicaine. Dans l’Action française tout revient 4 à ce qu’on compare presque inlassablement la politique é républicaine à la mystique royaliste. Cela peut durer ; On ne s’entendra jamais. Mais c’est peut-être ce que d demandent les partis. C’est peut-être le jeu des partis. Nos maîtres de l’école primaire nous avaient masqué 4 ; la mystique de l’ancienne France, la mystique de l’ancien régime, ils nous avaient masqué dix siècles de : l’ancienne France. Nos adversaires d’aujourd’hui nous veulent masquer cette mystique d’ancien régime, cette 4

  • mystique de l’ancienne France que fut la mystique pl: Et nommément la mystique révolutionnaire. | Car le débat n’est pas, comme on le dit, entre l’Ancien ) régime et la Révolution. L’Ancien Régime était un | régime de l’ancienne France. La Révolution est émi- E; nemment une opération de l’ancienne France. La date discriminante n’est pas le premier janvier 1789, entre 4 minuit et minuit une. La date discriminante est située 3% aux environs de 1881. à

#4 Ici encore les républicains et les royalistes, les gou2 vernements, les gouvernants républicains et les théo4 riciens royalistes font le même raisonnement, un raisonse nement en deux, complémentaires, deux raisonnements } EE conjugués, complémentaires, conjugués. Couplés; gémis: nés. Nos bons maîtres de l’école primaire nous disaient à sensiblement : jusqu’au premier janvier 1789 (heure de 4 Paris) notre pauvre France était un abîme de ténèbres é et d’ignorance, de misères les plus effrayantes, des 3 barbaries les plus grossières, (enfin ils faisaient leur ; leçon), et vous ne pouvez pas même vous en faire une

  • idée; le premier janvier 1789 on installa partout la Û É lumière électrique. Nos bons adversaires de l’École d’en 1 face nous disent presque : jusqu’au premier janvier 1789

brillaït le soleil naturel; depuis le premier janvier 1789

E- nous ne sommes plus qu’au régime de la lumière élec- ; si trique. Les uns et les autres exagèrent. S. Le débat n’est pas entre un ancien régime, une 3 ancienne France qui finirait en 1789 et une nouvelle . = France qui commencerait en 1789. Le débat est beaucoup n. plus profond. Il est entre toute l’ancienne France 4 ensemble, païenne (la Renaissance, les humanités, la

  • culture, les lettres anciennes et modernes, grecques, g latines, françaises), païenne et chrétienne, traditionnelle ‘3 et révolutionnaire, monarchiste, royaliste et républi- à _ çaine, — et d’autre part, et en face, et au contraire une ._ certaine domination primaire, qui s’est établie vers 1881, . qui n’est pas la République, qui se dit la République, qui parasite la République, qui est le plus dangereux 2 _ ennemi de la République, qui est proprement la domibe nation du parti intellectuel. -_ Le débat est entre toute cette culture, toute la culture,

et toute cette barbarie, qui est proprement la bare “24 Le débat n’est pas entre les héros et les saints; le N combat est contre les intellectuels, contre ceux qui ke méprisent également les héros et les saints. à à Le débat n’est point entre ces deux ordres de (la) 4 | ‘grandeur. Le combat est contre ceux qui haïssent la À grandeur même, qui haïssent également l’une et l’autre 3 $ grandeurs, qui se sont faits les tenants officiels de la à ï ; C’est ce que l’on verra, ce qui éclate avec une évi- = dence saisissante dans les papiers de cette famille répu- Le blicaine fouriériste. Ou plutôt, car c’est un peu moins compact, un peu moins tassé, dans les cahiers de cette : 3 = famille de républicains fouriéristes. Mon Dieu, s’il y a 2 des lettres de Victor Hugo, eh bien, oui, nous les 4 publierons. Nous ne serons pas méchants. Nous ne Se ferons pas exprès d’embêter cette grande mémoire. Mais 4 ce que nous publierons surtout, ce sont les dossiers, ce à sont les papiers des Milliet. On y verra comment le tissu même du parti républicain était héroïque, et ce 4 qui est presque plus important combien il était cultivé; “4 : combien il était classique; en un mot, pour qui sait voir, E ; pour qui sait lire, combien il était ancienne France,et,

F _ On y verra ce que c’était que la pâte même dont le |. pain était fait. à Notre collaborateur M. Daniel Halévy a fort bien É indiqué, dans ces cahiers mêmes, dans son dernier À cahier, il a marqué seulement mais il a fort bien marqué 8 que l’histoire de ce siècle ne va pas pour ainsi dire tout É s de go. Qu’elle n’est pas simple, unique, unilatérale, k univoque, bloquée, blocarde, enfin elle-même qu’elle : à n’est pas un bloc; qu’elle ne va point toute et toujours | É dans le même sens; qu’elle n’est point d’un seul tenant. 1 . Il n’y a pas eu un ancien régime qui a duré des siècles; % È puis un jour une révolution qui a renversé l’ancien 3

  • régime; puis des retours offensifs de l’ancien régime; et =: L. une lutte, un combat, un débat d’un siècle entre la révo- S ï É lution et l’ancien régime, entre l’ancien régime et la | z révolution. La réalité est beaucoup moins simple. # 1 Halévy a fort bien montré que la République avait, ä 1 était une tradition, une conservation, elle aussi, (elle : surtout peut-être), qu’il y avait une tradition, une con- È É servation républicaine. La différence, la distance entre -. les deux hypothèses, entre les deux théories se voit >. . surtout, surgit comme d’elle-même naturellement à 4 É certains points critiques, par exemple aux coups d’État. $ Dans la première théorie, dans la première hypothèse, 4 4 _ dans l’hypothèse du bloc et de la rigidité, les deux coups 3 -_ d’État sont des mouvements du même ordre, du même : Ée. _ sens, du même gabarit, de la même teneur. C’est un | E mouvement, le même mouvement en deux fois. Le à Êe _ deuxième coup d’État est le recommencement, le double, ë

Décembre est comme une deuxième édition deBrumaire. É Brumaire était la première édition.de Décembre. C’est ce qu’enseignent par un double enseignement, conjugué, par le même enseignement, par un enseignement con- ; jugué, géminé, d’une part les instituteurs, d’autre part les réactionnaires. Pour les instituteurs et dans l’ensei- Ë gnement des instituteurs (notamment de Victor Hugo) 1 les deux coups d’État sont deux crimes, un même crime, $ £ redoublé, le même crime, en deux temps. Pour les réac-

tionnaires et dans l’enseignement des réactionnaires les

deux coups d’État sont deux opérations de police, deux < heureuses opérations de police, renouvelées l’une de l’autre, recommencées l’une de l’autre, redoublées lune 3 de l’autre. Recommandées l’une de lautre. 4 Un mouvement en deux temps. Brumaire et décembre. C’est la double idée de Hugo et des bonapartistes. La réalité est beaucoup moins simple, beaucoup plus È complexe et peut-être même beaucoup plus compliquée. ; : La Révolution française fonda une tradition, amorcée 4 é déjà depuis un certain nombre d’années, une conserva- È tion, elle fonda un ordre nouveau. Que cet ordre nouLS veau ne valût pas l’ancien, c’est ce que beaucoup de : : bons esprits ont été amenés aujourd’hui à penser. Mais 4 elie fonda certainement un ordre nouveau, non pas un : désordre, comme les réactionnaires le disent. Cet d ordre ensuite dégénéra en désordre(s), qui sous le e. Directoire atteignirent leur plus grande gravité. Dès lors : si nous nommons, comme on le doit, restaurations les j restaurations d’ordre, quel qu’il soit, d’un certain ordre, | de l’un ou de l’autre ordre, et si nous nommons perturbations les introductions de désordre(s), le 18 Bru- $ maire fut certainement une restauration (ensemble, Le

— inséparablement républicaine et monarchiste, ce qui lui confère un intérêt tout particulier, un ton propre, un

sens propre, ce qui en fait une opération réellement

ÿ très singulière, comparable à nulle autre, et qu’il fau-

drait étudier de près, à laquelle surtout il ne faut rien

R comparer dans toute l’histoire du dix-neuvième siècle

| français, et même-ét dutant dans toute l’histoire de

; France, à laquelle enfin ïl ne faut référer, comparer

; nulle autre opération française, à laquelle on ne trou- -

F verait d’analogies que dans certaines opérations peut-

. être d’autres pays); (et surtout à qui il faut bien se

garder de comparer surtout le 2 Décembre); 1830 fut

Û une restauration, républicaine; ah j’oubliais, on oublie

3 toujours Louis XVIII; la Restauration fut une restaura-

Ë tion, monarchiste; 1830 fut une restauration, républi- - caine; 1848 fut une restauration républicaine, et une explosion de la mystique républicaine: les journées de juin même furent une deuxième explosion, une explosion redoublée de la mystique républicaine; au

| contraire le 2 Décembre fut une perturbation, une

introduction d’un désordre, la plus grande perturbation :

4 peut-être qu’il y eut dans l’histoire du dix-neuvième siècle français; il mit au monde, il introduisit, non pas seulement à la tête, mais dans le corps même, dans

S la nation, dans le tissu du corps politique et social un

politique et démagogique; il fut proprement l’introduc- F tion d’une démagogie; le 4 septembre fut une restaura-

‘ tion, républicaine; le 31 octobre, le 22 janvier même fut une journée républicaine; le 18 mars même fut une journée républicaine, une restauration républicaine en un certain sens, et non pas seulement un mouvement

5 35

-de température, un coup de fièvre obsidionale, mais une deuxième révolte, une deuxième explosion de la | mystique républicaine et nationaliste ensemble, républicaine et ensemble, inséparablement patriot(iqu)e ; les | journées de mai furent certainement une perturbation et | non pas une restauration; la République fut une restau- | ration jusque vers 1881 où l’intrusion de la tyrannie | intellectuelle et de la domination primaire commença d’en faire un gouvernement de désordre. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que le { 2 Décembre fut le Châtiment, l’Expiation du 18 Bru- | maire, et que le Deuxième Empire fut le Châtiment du ; Premier. Mais loin d’être la réplique du premier le | ; Second Empire fut en un sens tout ce qu’il y eut de plus contraire au premier. Le Premier Empire fut un régime , d’ordre, d’un certain ordre. Il fut même, sous beaucoup : d’indisciplines, même militaires, comme une sorte è $ : d’apothéose de la discipline, éminemment de la discipline j ; militaire. IL fut un régime d’un très grand ordre et * d’une très grande histoire. Le Deuxième Empire fatun régime de tous les désordres. Il fut réellement l’intro-
à duction d’un désordre, d’un certain désordre, l’intro- 4 duction, l’installation au pouvoir d’une certaine bande, F déconsidérée, très moderne, très avancée, nullement 4 ancienne France, nullement ancien régime. Ou encore # on peut dire que le Deuxième Empire est le plus gros boulangisme que nous ayons eu, et aussi le seul à qui ait réussi. ;

La Révolution au contraire, la grande, avait été une 3:

Ke instauration. Une instauration plus ou moins heureuse, é | mais enfin une instauration. Ë | Une instauration, c’est-à-dire ce dont toute restauration même n’est déjà plus qu’une répétition, une image affaiblie, un essai de recommencement, En d’autres termes encore, en un autre terme, le à | premier Empire ne fut point ce que nous nommons un

césarisme. Le deuxième Empire fut ce que nous nom- s | mons un césarisme., Le bouiangisme fut un césarisme. | Il y eut beaucoup de césarisme dans l’antidreyfusisme. Il

n’y en eut point dans le dreyfusisme. La domination coni-

biste fut très réellement un césarisme, le plus dangereux ce . de tous, parce que c’était celui qui se présentait le plus

comme républicain. La domination radicale et radicale- d

socialiste est proprement un césarisme, nommément un

multicésarisme de comités électoraux.

Il faut si peu suivre les noms, les apparences, les à aspects, il faut tant se méfier des noms que de même < que le Deuxième Empire, historiquement, réellement, ne continue pas l’Empire premier, de même la troisième Ù République, historiquement, réellement, ne se continue 3 pas elle-même. La suite, la continuation de la troisième si République ne continue pas le commencement de la } troisième République. Sans qu’il y ait eu en 188r Ê.

aucun grand événement, je veux dire aucun événement 5

inscriptible, à cette date la République a commencé de | se discontinuer. De républicaine elle est notamment l Il ne faut pas dire seulement : Tout s’explique, je dirai : Tout s’éclaire par là. Les difficultés incroyables ë : de l’action publique et privée s’éclairent soudainement, ; d’un grand jour, d’une grande lumière, quand on veut bien donner audience pour ainsi dire, quand on veut bien considérer, quand on veut bien seulement faire attention à cette distinction, à cette ï a récrimination, je veux dire à cette discrimination remontante que nous venons de reconnaître. Tous les É sophismes, tous les paralogismes de l’action, tous les i parapragmatismes, — ou du moins tous les nobles, : £ tous les dignes, les seuls précisément où nous puissions 3 : tomber, les seuls que nous puissions commettre, les à : seuls innocents, — si coupables pourtant, — viennent de : 4 à. ce que nous prolongeons indûment dans l’action poli- L

tique, dans la politique, une ligne d’action dûmentcom- Ë mencée dans la mystique. Une ligne d’action était commencée, était poussée dans la mystique, avait jailli dans la mystique, y avait trouvé, y avait pris sa source et son point d’origine. Cette action était bien lignée. Cette ligne d’action n’était pas seulement naturelle, elle . n’était pas seulement légitime, elle était due. La vie suit son train. L’action suit son train. On regarde par la portière. Il y a un mécanicien qui conduit. Pourquoi ) s’occuper de la conduite. La vie continue. L’action con- } tinue. Le fil s’enfile. Le fil de l’action, la ligne de l’action

& da continue. Et continuant, les mêmes personnes, le même

_ jeu, les mêmes institutions, le même entourage, le | même appareil, les mêmes meubles, les habitudes déjà prises, on ne s’aperçoit pas que l’on passe par dessus ce point de discernement. D’autre part, par ailleurs, extérieurement l’histoire, les événements ont marché.

x Et l’aiguille est franchie. Par le jeu, par l’histoire des ; événements, par la bassesse et le péché de l’homme la mystique est devenue politique, ou plutôt action mystique est devenue action politique, ou plutôt la politique s’est substituée à la mystique, la politique a |

dévoré la mystique. Par le jeu des événements, qui ne

î s’occupent pas de nous, qui pensent à autre chose, par

_ la bassesse, par Le péché de l’homme, qui pense à autre

D chose, la matière qui était matière de mystique est : devenue matière de politique. Et c’est la perpétuelle et

4 toujours recommençante histoire. Parce que cest la

même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités,

le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les

_ mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà :

4 prises, nous n’y voyons rien. Nous n’y faisons pas

_ même attention. Et pourtant la même action, qui était

À | juste, à partir de ce point de discernement devient

injuste. La même action, qui était légitime, devient

d. illégitime. La même action, qui était due, devient indue.

4 _ La même action, qui était celle-ci, à partir de ce point

Fe de discernement ne devient pas seulement autre, elle

54e devient généralement son contraire, son propre con-

… traire. Et c’est ainsi qu’on devient innocemment

… La même action, qui était propre, devient sale, devient L

… une autre action, sale.

C’est ainsi qu’on devient innocent criminel, peut-être e. les plus dangereux de tous. 3 Une action commencée sur la mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons 3 sur ce point de discernement, La politique dévore la ; mystique et nous ne sautons point quand nous passons à sur ce point de discontinuité. # Quand par impossible un homme de cœur discerne ; ” : au point de discernement, s’arrête au point d’arrêt, | refuse de muer à ce point de mutation, rebrousse à ce point de rebroussement, refuse, pour demeurer fidèle 2 à une mystique, d’entrer dans les jeux politiques, dans | les abus de cette politique qui est elle-même un abus, 4 | quand un homme de cœur, pour demeurer fidèle à une 3 mystique, refuse d’entrer dans le jeu de la politique correspondante, de la politique issue, de la parasitaire, F de la dévorante politique, les politiciens ont accoutumé > de le nommer d’un petit mot bien usé aujourd’hui : ; volontiers ils nous nommeraient traître. D’ailleurs ils nous nommeraient traîtres sans convic- À tion, pour mémoire, pour les électeurs. Parce qu’il faut = , bien mettre quelque mot dans les programmes et dans 4 : les polémiques. ; 1 Qu’on le sache bien c’est ce traître que nous avons à toujours été et que nous serons toujours. C’est ce traître, Er notamment, éminemment, que nous avons toujours été . dans l’affaire Dreyfus et dans l’affaire dreyfusisme. Le É véritable traître, le traître au sens plein, au sens fort, 3 au sens ancien de ce mot, c’est celui qui vend sa foi, 3 qui vend son âme, qui livre son être même, qui perd & son âme, qui trahit ses principes, son idéal, son être 4 même, qui trahit sa mystique pour entrer dans la poli- 4

FU tique correspondante, dans la politique issue, passant à ve complaisamment par dessus le point de discrimination. : ne Je ne suis pas le seul. Les abonnés de ces cahiers,

  • même aujourd’hui, après douze ans de morts, et de ñ : î encore pour les deux tiers, sont encore pour les deux ; tiers des anciens dreyfusards, des nouveaux dreyfusards, des dreyfusards perpétuels, des dreyfusards | impénitents, des dreyfusards mystiques, des hommes de cœur, des petites gens, généralement obscurs, géné- ralement pauvres, quelques-uns très pauvres, pour ainsi É dire misérables, qui ont sacrifié deux fois leur carrière,
  • _ leur avenir, leur existence et leur pain : une première 4 _ fois pour lutter contre leurs ennemis, une deuxième fois 5 _ pour lutter contre leurs amis; et combien n’est-ce pas É : plus difficile ; une première fois pour résister à la poli-

no tique de leurs ennemis, une deuxième fois pour résister 4

à la politique de leurs amis ; une première fois pour ne pas succomber à leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas succomber à leurs amis.

4 C’est ce traître-ci que nous entendons être. à. Une première fois pour ne pas succomber à la déma- à ki gogie de leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas

  • succomber à la démagogie de leurs amis; une première = fois pour ne pas succomber à l’inimitié, une deuxième +1 fois pour ne pas succomber à la plus difficile amitié.

4 Tous nous savons ce que ça nous a coûté. Et c’est pour cela que nous exigerons toujours de nos amis un

4 respect que nos ennemis ne nous ont jamais refusé.

4 _ Les politiciens veulent que nous endossions leurs po-

litiques, que nous marchions dans leurs politiques, dans leurs combinaisons, que nous entrions dans leurs vues, politiques, que nous trahissions nos mystiques pour leurs politiques, pour les politiques correspondantes, pour les politiques issues. Mais nous ne sommes pas sous leurs ordres.

Alors les politiciens veulent décerner l’honneur et le - droit. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres.

. Ils veulent décerner l’obéissance et l’obédience, con-

  • firmer la firme, distribuer l’honneur, déclarer la règle. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres.

Ils ne sont pas nos maîtres. Tout le monde n’est pas sous leurs ordres. Ils ne sont pas même leurs propres

Parlons plus simplement de ces grands hommes. Et 3 moins durement. Leur politique est devenue un manège Ë de chevaux de bois. Ils nous disent : Monsieur, vous avez changé, vous n’êtes plus à la même place. La É preuve, c’est que vous n’êtes plus en face du même 1

< chevau de bois. — Pardon, monsieur le député, ce sont les chevaux de Bois qui ont tourné. (

Il faut rendre d’ailleurs cette justice à ces malheureux ë qu’iis sont généralement très gentils avec nous, excepté 4 la plupart de ceux qui sortant du personnel enseignant 1 constituent le parti intellectuel. Tous les autres, les 5 députés propres, les politiciens proprement dits, les parlementaires professionnels ont bien autre chose à faire que de s’occuper de nous, et surtout que de nous 1 ennuyer ou de nous être désagréables : les concurrents, ;

les compétiteurs, les électeurs, la réélection, les compé- É titions, les affaires, la vie. Ils aiment mieux nous £ laisser tranquilles. Et puis nous sommes si petits (en x volume, en masse) pour eux. En masse politique et è sociale. Ils ne nous aperçoïivent même pas. Nous n’existons pas pour eux. Ne nous gonflons pas jusqu’à croire que nous existons pour eux, qu’ils nous voient. Ils nous méprisent trop pour nous haïr, pour nous en vouloir de nous être infidèles, je veux dire de ce qu’ils nous sont infidèles, à nous et à notre mystique, leur mystique, la mystique qui nous est commune, censé- ment, réellement commune, (à nous parce que nous | nous en nourrissons et qu’inséparablement nous vivons pour elle, à eux parce qu’ils en profitent et qu’ils la Parasitent), pour même nous (en) tenir rigueur. Quand nous sollicitons, à notre tour de bêtes, ils mettent même souvent une sorte de dilection, secrète, un certain point d’honneur, d’un certain honneur, une coquetterie à nous rendre service. Ils ont l’air de dire : Vous voyez bien. Nous faisons ce métier-là. Nous savons très bien ce qu’il vaut. Il faut bien gagner sa vie. Il faut bien faire une carrière. Au moins rendez-nous F cette justice que quand il le faut, quand on le peut, 9 quand loccasion s’en présente, nous sommes encore i compétents, nous sommes encore capables de nous 3 intéresser aux grands intérêts spirituels, de les dé- Ils ont raison. Et il faut que nous leur fassions cette justice. C’est une espèce de coquetterie qu’ils ont, fort L louable, une dilection, (un remords), une sorte de gaE rantie intérieure qu’ils prennent, un regret qui leur a vient, comme une réponse qu’ils font à un avertisse-

ment secret. Ceux qui sont intraïtables, ceux qui sont bien fermés, ce ne sont que les anciens intellectuels devenus députés, notamment les anciens professeurs, nommément les anciens normaliens. Ceux-là en veulent véritablement à la culture. Ils ont contre elle une sorte | de haïne véritablement démoniaque.

Il faut d’ailleurs bien faire attention. Quand on parle É de parti intellectuel et de l’envahissement de la domi- | . nation du primaire il faut prendre garde. Il ne suffit J pas de dire primaire, primaire. Il faut bien voir aujour- $ d’hui que le primaire n’est pas tout, (tout entier), dans 3 le primaire. Il s’en faut. Il n’est point tant dans le pri- 1 maire. Il s’en faut, et ce n’est même pas là qu’il est le ? plus. Il faut prendre garde que c’est sans aucun doute 4 dans le supérieur aujourd’hui qu’il y a le plus de pri- Ë maire, de contamination primaire, de domination primaire. Pour moi j’ai la conviction qu’il 8e distribue ; Le beaucoup plus de véritable culture, aujourd’hui même encore, dans la plupart des écoles primaires, dans la plupart des écoles des villages de France, entre les carrés x de vignes, à l’ombre des platanes et des marronniers, - ; qu’il ne s’en distribue entre les quatre murs de la Sor- 4 bonne. Voici quelle est à peu près aujourd’hui, dans la h réalité, la hiérarchie des trois enseignements : Un très grand nombre d’instituteurs encore, même radicaux et 1 radicaux-socialistes, même francs-maçons, même librepenseurs professionnels, pour toutes sortes de raisons È de situation et de race continuent encore d’exercer, généralement à leur insu, dans les écoles des provinces - | et même des villes un certain ministère de la culture. $ Ils sont encore, souvent malgré eux, des ministres, des à maîtres de la distribution de la culture. Ils exercent ‘

_ cet office. L’enseignement secondaire donne un admi- à ES _ rable exemple, fait un admirable effort pour maintenir, Ée + pour (sauve)garder, pour défendre contre l’envahisseD _ ment de la barbarie cette culture antique, cette culture _ classique dont il avait le dépôt, dont il garde envers :

et contre tout la tradition. C’est un spectacle admirable

E que (celui que) donnent tant de professeurs de l’ensei- ÿ: gnement secondaire, pauvres, petites gens, petits fonc4 tionnaires, exposés à tout, sacrifiant tout, luttant contre 3 tout, résistant à tout pour défendre leurs classes. É É Luttant contre tous les pouvoirs, les autorités tempo- ; bee relles, les puissances constituées. Contre les familles,

  • ces électeurs, contre l’opinion; contre le proviseur, qui 34 . suit les familles, qui suivent l’opinion; contre les pa- < __ rents des élèves; contre le proviseur, le censeur, l’in- “4 ; specteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’inspec_ teur général, le directeur de l’enseignement secondaire, #4 - le ministre, les députés, toute la machine, toute la hié- ne rarchie, contre les hommes politiques, contre leur me _ avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avan- “+ cement; littéralement contre leur pain. Contre leurs É _ chefs, contre leurs maîtres, contre l’administration, la
  • _ qui devraient naturellement les défendre. Et qui les Re abandonnent au contraire. Quand ils ne les trahissent : x: pas. Contre tous leurs propres intérêts. Contre tout le 5 _ gouvernement, notamment contre le plus redoutable de
  • tous, contre le gouvernement de l’opinion, qui partout Se Fe est toute moderne. Pourquoi. Par une indestructible -…._ probité. Par une indestructible piété. Par un invincible, #4 Re un insurmontable attachement de race et de liberté à

leur métier, à leur office, à leur ministère, à leur vieille 4 vertu, à leur fonction sociale, à un vieux civisme classique et français. Par un inébranlable attachement à ; ‘la vieille .culture, qui en effet était la vieille vertu, $ qui était tout un avec la vieille vertu, par une continuation, par une sorte ‘d’héroïque attachement au vieux métier, au vieux pays, au vieux lycée. Pour Ë quoi. Pour tâcher d’en sauver un peu. C’est par eux, à par un certain nombre de maîtres de l’enseignement ; secondaire, par un assez grand nombre encore heureusement, que toute culture n’a point encore disparu de È ce pays. Je connais, je pourrais citer moi tout seul, moi É tout petit cent cinquante professeurs de l’enseignement È secondaire qui font tout, qui risquent tout, qui bravent : tout, même et surtout l’ennui, le plus grand risque, la 4 5 petite fin de carrière, pour maintenir, pour sauver tout 4 ce qui peut encore être sauvé. On trouverait difficile- 4 ment cinquante maîtres de l’enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l’avancement, et pour com- 4 mencer précisément d’être de l’enseignement supérieur) ; qui se proposent autre chose que d’ossifier, que de Ë momifier la réalité, les réalités qui leur sont imprudem- 4 : ment confiées, que d’ensevelir dans le tombeau des : ( fiches la matière de leur enseignement. Je citerais cent cinquante professeurs de l’enseignement secondaire qui font tout ce qu’ils peuvent, et : - 1 même plus, pour essayer seulement de sauvegarder un : peu, dans ce vieux pays, un peu de bon goût, un peu ï de tenue, un peu d’ancien goût, un peu des anciennes | mœurs de l’esprit, un peu de ce vieil esprit de la liberté ;

$ 5 Les instituteurs ne font point tant partie du parti __ intellectuel. Ni tant qu’ils le croient. Ni tant qu’ils le ra voudraient bien. Ils ont tant d’autres attaches encore £ dans le pays réel, quoi qu’ils fassent. Ils sont beaucoup D plus les agents de la culture qu’ils ne le voudraient. à Les professeurs de l’enseignement secondaire n’en font ; pour ainsi dire aucunement partie, excepté les politi- : ciens, les quelques-uns qui ont chauffé leur avancement, L leur rapide acheminement sur Paris. Autrement, pour

  • tout le reste, pour tous les autres, pour tout le corps, 5; on peut dire, il faut dire que l’enseignement secondaire, L tout démantelé qu’il soit, tout défait que l’on l’ait fait, 4 est encore la citadelle, le réduit de la culture en France. é ; On fait quelquefois grand état, dans le supérieur, au ‘5 moins dans le commencement, dois-je dire pour épater : les nouveaux, les jeunes gens, de ce que les professeurs k de l’enseignement secondaire font des classes, tandis : | que messieurs les maîtres et professeurs de l’enseigne-
  • ment supérieur au contraire font des cours. Il faut mal- ê - heureusement le leur dire : Dans l’état actuel de l’en- à, seignement c’est dans les classes que se distribue À à encore beaucoup de culture, et c’est dans les cours he Ceux qui sont acharnés surtout, comme parti poli- #4 tique, comme parti intellectuel, ceux qui sont forcenés, $ ce sont ces jeunes gens qui passent directement de | l’ancienne et de la nouvelle École Normale au Parti ÿ Socialiste Unifié. Les dernières élections viennent de 3 nous envoyer encore tout un paquet de ces jolis gar- çons. Les enfants de chœur, notamment celui qui est si 4 joli et joufflu. Comme c’est son devoir d’enfant de chœur. 75 47

Notre première règle de conduite, ou, si l’on préfère, “4 la première règle de notre conduite sera done, étant 3 dans l’action, de ne jamais tomber dans la politique, É c’est-à-dire, très précisément, suivant une ligne de 25 l’action, de nous défier, de nous méfier de nous-mêmes ; et de notre propre action, de faire une extrême atten- | tion à distinguer le point de discernement, et ce point reconnu, de rebrousser en effet à ce point de rebrous- ; sement: Au point où la politique se substitue à la 1 | mystique, dévore la mystique, trahit la mystique, celui- É là seul qui laisse aller, qui abandonne, qui trahit la 4 politique est aussi le seul qui demeure fidèle à la mys-
tique, celui-là seul qui trahit la politique est aussi le - : seul qui ne trahit pas la mystique. à Au point de rebroussement il ne faut rien garder de À ï la vieille analyse, de la vieille idée. De l’habitude. Il 4 faut être prêt à recommencer, il faut recommencer de 4 plano l’analyse. | | Si notre première règle d’action, de conduite sera de 73 ne point continuer aveuglément par dessus le point de Ë discernement une action commencée en mystique et qui k finit en politique, pareillement, parallèlement notre 4 première règle de connaissance, de jugement, de con- 4

  • naissement sera de ne point continuer aveuglément par 4 dessus le point de discernement un jugement, un con- Ee naissement sur une action commencée en mystique et qui finit en politique. Il faut avant tout et sur tout se 3 défier, se méfier de soi, de son propre jugement, de £ 4

_ son propre connaissement. Il faut sur tout se donner -<e _ garde de continuer. Continuer, persévérer, en ce sens- | là, c’est tout ce qu’il y a de plus dangereux pour la es justice, pour l’intelligence même. Prendre son billet 1 ES au départ, dans un parti, dans une faction, et ne à plus jamais regarder comment le train roule et 4 surtout sur quoi le train roule, c’est, pour un homme, 4 se placer résolument dans les meilleures conditions À x pour se faire criminel. 1 Tout le fatras des propos et des conversations, les . £ embarras, les apparentes contradictions, les embrous- Ë A saillements, les inextricables difficultés du jugement, 2 les apparentes incompréhensions et impossibilités de e 4 comprendre et de suivre, les bonnes fois contraires et 5 les mauvaises fois entrelacées, les bonnes et les mauA vaises fois adverses, le recommencement perpétuel et « De fatigant de la vanité des mêmes propos, la répétition, EN lexécrable répétition des mêmes incohérents et infatie- gables propos seraient beaucoup éclairés si l’on faisait 3 seulement attention de quoi on parle, si, sur toute “3 action, dans chaque action, dans chaque ordre, on … tique. Ainsi s’explique que dans tant de polémiques, _ dans tant de débats les deux adversaires, les deux

ennemis paraissent avoir également raison, également

LES tort. Une des principales causes en est que l’un parle ei de la mystique, et l’autre répond de la politique corres- Le

“ politique, et l’autre répond de la mystique antérieure.

“ Ce n’est pas seulement la justice, dans l’ordre du jugeF4 ment moral, qui demande que l’on compare toujours deux actions aux mêmes étages et non point en deux

étages différents, la mystique à la mystique et la 1 politique à la politique, et non point la mystique à la F politique ni la politique à la mystique, c’est aussi la justesse, dans l’ordre du jugement mental, qui a exacte- 1 ment la même exigence. Quand nos instituteurs comparent incessamment la mystique républicaine à la politique royaliste et quand tous les matins nos royalistes comparent la mystique à royaliste à la politique républicaine, ils font, ils s commettent le même manquement, deux manquements F le même, un manquement conjugué; ensemble ils manquent à la justice et à la justesse ensemble. < Une première conséquence de cette distinction, une i 4 première application de ce reconnaissement, de ce dis- L. cernement, de cette redistribution, c’est que les mys- L tiques sont beaucoup moins ennemies entre elles que à les politiques, et qu’elles le sont tout autrement. IL ne À faut donc pas faire porter aux mystiques la peine des 4 dissensïons, des guerres, des inimitiés politiques, il ne : faut pas reporter sur les mystiques la malendurance É des politiques. Les mystiques sont beaucoup moins F4 ennemies entre elles que les politiques ne le sont entre ; elles. Parce qu’elles n’ont point comme les politiques à É: se partager sans cesse une matière, temporelle, un É. moride temporel, une puissance temporelle incessam- 4 ment limitée. Des dépouilles temporelles. Des dépouilles mortelles. Et quand elles sont ennemies, elles le $ sont tout autrement, à une profondeur infiniment plus È essentielle, avec une noblesse infiniment plus profonde. 4

$ Ë Par exemple jamais la mystique civique, la mystique 5 antique ne s’est opposée, n’a pu s’opposer à la mystique . du salut comme la politique païenne s’est opposée à la ; politique chrétienne; aussi grossièrement, aussi basse4 ment, aussi temporellement, aussi mortellement que 3 les empereurs païens se sont opposés aux empereurs 4 chrétiens, et réciproquement. Et la mystique du salut 4 aujourd’hui ne peut pas s’opposer à la mystique de £ la liberté comme la politique cléricale s’oppose par

  • exemple à la politique radicale. Il est aisé d’être a ensemble bon chrétien et bon citoyen, tant qu’on ne : fait pas de la politique. : Les politiciens, au moment qu’ils changent la mys- À: tique en politique, une mystique en une politique, si ; À on ne les suit pas, alors c’est eux qui vous accusent de x Nous en avons eu un exemple éminent dans l’affaire 4 Dreyfus continuée en affaire dreyfusisme. On peut dire . ee que les politiciens introduisent et dans l’action et dans À D ‘ de naturelles), des difficultés artificielles, des difficultés &: supplémentaires, des difficultés surérogatoires, des diff- | be. veulent toujours, quelquefois par politique, mais géné- E ralement par incompréhension naturelle, par insuff-
  • _ Sance, par incapacité d’aller profondément, que les

« serviteurs des mystiques deviennent les agents des : 2} politiques. Ils introduisent partout, ils découpent des

_ déchirures temporelles gratuites, des déchirures poli-

tiques artificielles. Comme si ce n’était pas assez déjà $ À des grands déchirements mystiques. Ils créent ainsi des : Nous en avons eu un exemple éminent dans cette ; sisme. S’il y en eut une qui sauta par dessus son point ê de discernement, ce fut celle-là. Elle offre, avec une # perfection peut-être unique, comme une réussite peut- Re être unique, comme un exemple unique, presque comme 4 à un modèle un raccourci unique généralement de ce que % c’est que la dégradation, l’abaissement d’une action 8 humaine, mais non pas seulement cela : particulière- ‘4 à ment, proprement un raccourci unique, (comme) une À culmination de ce que c’est que la dégradation d’une 4 : ment?) par dessus son point de rupture, par dessus son 4 point de discernement, par dessus son point de rebrous- Ê sement, par dessus son point de continuité discontinue. ‘4 Faut-il noter une fois de plus qu’il y eut, qu’il y a 4 dans cette affaire Dreyfus, qu’il y aura longtemps 4 3 en elle, et peut-être éternellement, une vertu singulière. Je veux dire une force singulière. Nous le voyons bien ; aujourd’hui. A présent que l’affaire est finie. Ce n’était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est À finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. Plus elle est finie plus elle prouve. Et d’abord il faut noter 4 | qu’elle prouve qu’elle avait une vertu singulière. Dans E les deux sens. Une singulière vertu de vertu tant qu’elle LA demeura dans la mystique. Une singulière vertu de E malice aussitôt qu’elle fut entrée dans la politique. C’est a un des plus grands mystères qu’il y ait dans l’histoire 4 et dans la réalité, et naturellement aussi, naturellement 3 ; | 52 -

; ES … done lun donc de ceux sur qui l’on passe le plus aveu3) _ glément, le plus aisément, le plus inattentivement, le “+ ; _ plus sans sauter, que cette espèce de différence absolue, 1 (irrévocable, irréversible, comme infinie), qu’il y a dans 3 le prix des événements. Que certains événements soient 4 d’un certain prix, aient un certain prix, un prix propre; “à que des événements différents du même ordre ou d’ordres voisins, ayant la même matière ou des matières 4 du même ordre et de même valeur, ayant la même J » forme ou des formes du même ordre et de même valeur, D aient pourtant des prix, des valeurs infiniment diffé- : rentes; que chaque événement, opérant une même os matière, faisant devenir une même matière, sous une ; 4 même forme, dans une même forme, que tout événement EE ait pourtant un prix propre, mystérieux, une force propre _ en soi, une valeur propre, mystérieuse; qu’il y ait des Ée 5 guerres et des paix qui aient une valeur propre, qu’il y 1 ait des affaires qui aient une valeur propre, absolue;

  • qu’il y ait des héroïsmes qui aient une valeur propre ; < % qu’il y ait des saintetés même qui aient une valeur 3 propre, c’est assurément un des plus grands mystères 4 de l’événement, un des plus poignants problèmes de 4 l’histoire ; qu’il y ait non seulement des hommes (et des nn - dieux) qui comptent plus que d’autres, infiniment plus, É- mais qu’il y ait des peuples, qui sont comme marqués, … qu’il y ait comme une destination, comme une évalua- & tion, comme une mesure non pas seulement des hommes _ et des dieux, mais des peuples mêmes: qu’il y ait des É PE peuples tout entiers qui aient un prix, une valeur
  • É. _ propre, qui soient marqués pour l’histoire, pour toute Fe. _ l’histoire temporelle, et (par suite) peut-être sans doute Ro pour l’autre, et que des peuples tout entiers, tant

d’autres peuples, l’immense majorité des peuples, la presque totalité soient marqués au contraire pour le silence et l’ombre, pour la nuit et le silence, pour tom- : ber dans un silence, ne se lèvent que pour tomber, c’est un mystèreque nous ne voyons pas, comme tous les plus grands mystères, précisément parce que nous y baï- ke gnons, comme dans tous les plus grands mystères; À enfin qu’il y ait non seulement des hommes et pour ainsi F ‘ dire des dieux temporellement élus, mais des peuples | entiers temporellement élus et peut-être plus, c’est cer- à tainement peut-être le plus grand mystère de l’événe- ‘4 ment, le plus poignant problème de l’histoire. Qu’il y ï 1 ait même comme des événements élus. C’est le plus # grand problème de la création. Nous ne manquerons 4 point, nous n’éviterons point de le considérer, de le $ méditer longuement dans les études que nous avons Fa commencées de la situation faite à l’histoire et à la £ sociologie dans la philosophie générale du monde Il faut donc le dire, et le dire avec solennité : l’affaire Dreyfus fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente { dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une + crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle $ fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaitra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente -* dans l’histoire de la chrétienté. Et peut-être de plusieurs 4 autres, Ainsi par un recoupement, par une élection ; peut-être unique elle fut triplement critique. EHe fut 4 triplement éminente. Elle fut proprement une affaire ;

…_ culminante. Pour moi, si je puis continuer ces études

que nous avons commencées de la situation faite à À l’histoire et à la sociologie dans la philosophie générale à du monde moderne, suivant cette méthode que nous e gardons de ne jamais rien écrire que de ce que nous 4 avons éprouvé nous-mêmes, nous prendrons certaine- Ë ment cette grande crise comme exemple, comme réfé- rence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui ; a une valeur propre éminente. ; Ce prix, cette valeur propre de l’affaire Dreyfus s apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en k ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme ; un revenant, comme une revenante. Ce qui double la £ è preuve, ou plutôt ce qui fait la preuve, c’est qu’elle ne : se manifeste pas seulement dans un sens, dans l’un des à deux sens, mais ce qui fait la preuve (rien ne prouve E - autant que le mal), c’est hélas qu’elle prouve, qu’elle se . manifeste également dans tous les deux sens. Elle a ne dans le bon sens, dans le sens mystique, une force Son 4 incroyable de vertu, une vertu de vertu incroyable. Et “4 dans le mauvais sens, dans le sens politique, elle a une : € force, une vertu de vice incroyable. Aujourd’hui encore, 4 aujourd’hui comme toujours, aujourd’hui plus que L jamais on ne peut pas en parler à la légère, on ne peut va pas en traiter légèrement, on ne peut pas en parler d’un À air détaché. On ne peut pas en parler sans se passion3 ner, aussitôt. Aujourd’hui comme jamais tout propos A qui se tient, tout article de revue ou de journal; tout 3 livre, tout cahier qui s’écrit de l’affaire Dreyfus a en lui, ‘à porte en lui on ne sait quel virus, quel point de virus

‘qui nous travaille infatigable. On n’en peut point tou- 4 cher un mot qui ne soit nocif et sacré. Nous n’en souf- À

frons que trop, quelquefois, aux cahiers, le jeudi. Mais

c’est la marque même et le signe de la valeur, du prix 3 propre, le signe de l’élection. F Pour moi si ayant achevé une œuvre infiniment plus À

grave je viens à l’âge des Confessions, qui est, comme | : on sait, cinquante ans révolus, à neuf heures du matin, É c’est ce que je me proposerai certainement d’y repré- ; senter. J’essaierai, reprenant, achevant mon ancienne 3 décomposition du dreyfusisme en France de donner 84 non pas une idée, mais j’essaierai de donner une repré- à sentation de ce que fut dans la réalité cette immortelle ; affaire Dreyfus. Elle fut, comme toute affaire qui se 4 respecte, une affaire essentiellement mystique. Elle e vivait de sa mystique. Elle est morte de sa politique. 2 ÿ C’est la loi, c’est la règle. C’est le niveau des vies. Tout 4 : parti vit de sa mystique et meurt de sa politique. C’est 4 ; ce que j’essaierai de représenter. J’avoue, je commence É à croire que ce ne sera pas inutile. Je soupçonne qu’il: É

” y a sur cette affaire Dreyfus de nombreux malentendus. 3 J’avoue que je ne me reconnais pas du tout dans le il

portrait que Halévy a tracé ici même du dreyfusiste. Je 4

ne me sens nullement ce poil de chien battu. Je consens 3

d’avoir été vainqueur, je consens (ce qui est mon juge- è

ment propre) d’avoir été vaincu (ça dépend du point + de vue auquel on se place), je ne consens point d’avoir 3 été battu. Je consens d’avoir été ruiné, (dans le tem- j

porel, et fort exposé dans l’intemporel), je consens 1

d’avoir été trompé, je consens d’avoir été berné. Jene , 1

s | consens point d’avoir été mouillé. Je ne me sens point < ce poil de chien mouillé. Je ne me reconnais point dans E- ce portrait. Nous étions autrement fiers, autrement haut la tête, infiniment pleins, infiniment gonflés des | vertus militaires. Nous avions, nous tenions un tout

autre ton, un tout autre air, un tout autre port de tête, ;

nous portions, à bras tendus, un tout autre propos. Je

ne me sens aucunement l’humeur d’un pénitent. Je hais

une pénitence qui ne serait point une pénitence chré- | tienne, qui serait une espèce de pénitence civique et | laïque, une pénitence laïcisée, sécularisée, temporalisée, $ 3 désaffectée, une imitation, une contrefaçon de La péni- | . tence. Je haïs une humiliation, une humilité qui ne serait ; point une humilité chrétienne, l’humilité chrétienne, qui : à serait une espèce d’humilité civile, civique, laïque, une : imitation, une contrefaçon de l’humilité. Dans le civil, F dans le civique, dans le laïque, dans le profane je veux $ * être bourré d’orgueil. Nous l’étions. Nous en avions le F É droit. Nous en avions le devoir. Non seulement nous SL | n’avons rien à regretter. Mais nous n’avons rien, nous ‘ n’avons rien fait dont nous n’ayons à nous glorifier. Dont 3 nous ne puissions, dont nous ne devions nous glorifier. 4 On peut commencer demain matin la publication de 4 mes œuvres complètes. On pourrait même y ajouter la È publication de mes propos, de mes paroles complètes. | É Il n’y a pas, dans tous ces vieux cahiers, un mot que À EE” je changeraïis, excepté quatre ou cinq mots que je ; É: connais bien, sept ou huit mots de théologie qui pour- à 5 raient donner matière à un malentendu, être interprétés ù _ à contre-sens, parce qu’ils sont au style indirect et que :

Yon ne voit pas assez dans la phrase qu’ils sont au style

indirect. Non seulement nous n’avons rien à désavouer, : mais nous n’avons rien dont nous n’ayons à nous glorifier. Car dans nos plus ardentes polémiques, dans nos invectives, dans nos pampbhlets nous n’avons jamais perdu le respect du respect. Du respectable respect.

Nous n’avons, nous n’avons à avoir ni regret ni j remords. Dans ces confessions d’un dreyfusiste qui feront une part importante de nos Confessions géné- £ rales, il ÿy aura, je l’ai promis, de nombreux cahiers qui = s’intituleront Mémoires d’un âne, ou peut-être, plus pla- | tement, mémoires d’un imbécile. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera mémoires d’un lâche, ou d’un pleutre (nous laisserons ceux-ci à faire à M. Jaurès et ils ne : seront certainement pas mal faits). (Il est si bon à maquignon.) Il n’y en aura aucun qui s’intitulera : cahiers, mémoires d’un faible; d’un repentant. Il n’y ÿ j en aura aucun qui s’intitulera mémoires d’un homme 4 ’ politique. Ils seront tous, dans le fond, les mémoires | d’un homme mystique. 4 On peut publier demain matin nos œuvres complètes. :

: Non seulement il n’y a pas une virgule que nous ayons à désavouer, mais il n’y a pas une virgule dont nous 4 n’ayons à nous glorifier. C’est bien l’idée de Halévy, qu’en effet je ne m’y 1 reconnaisse pas. Plusieurs fois il nous le dit expressé- É ment. Mais je ne sais pas si son lecteur voit bien toujours que c’est son idée. Ç

; _ Notre collaborateur a bien marqué, dans tout son

  • cahier, qu’en effet il ne s’agit point de nous. Ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a si parfaitement réussi à nous donner, c’est bien plutôt l’histoire du dreyfusisme, le portrait du dreyfusisme que le portrait du dreyfusiste ; que l’histoire ou le portrait d’un dreyfusiste ; ou encore ce serait, je crois, dans sa pensée, le portrait, l’histoire ; et le portrait d’un dreyfusiste moyen; ou plutôt c’est l’histoire et le portrait d’un parti, du parti dreyfusiste; ou plus exactement d’un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste. Mais je crois qu’il y a un abîme entre ? histoire et le portrait d’un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste et l’histoire et le portrait d’un drey- < fusiste qui n’était pas dans le parti dreyfusiste. C’est pour cela que quand je lisais en épreuves le cahier de notre collaborateur je voyais venir ce malentendu, je 2 voyais prendre corps ce contre-sens. Je voyais poindre ce double sens et la confusion de ce double sens. C’est pour cela que j’avais une sourde révolte, sourde natu- | rellement parce que je ne suis pas éloquent. Je ron- | | chonnaïs, je marmonnais, je marmottais, tout en lisant | mes épreuves, et plus je trouvais que le cahier est beau, B ; plus je trouvais qu’il est bon, plus.je me révoltais. Parce e É que plus je pensais qu’il serait écouté. Plus je pensais % qu’il porterait. C’est pourquoi ce que je veux contester 4 à notre collaborateur, c’est la proportion, c’est la quotité ; même, la quotité respective, dans l’ensemble du drey- | fusisme et du parti dreyfusiste, de ceux que son cahier : habille, et de ceux qu’il n’habille pas. De ceux à qui 4 son cahier convient, et de ceux à qui il ne convient pas. S. Il a bien pensé lui-même, il a fait une réserve, il a fait 4 une distinction utile en marquant bien qu’il fallait mettre

.. à part ceux des dreyfusistes qui n’étaient point entrés dans les démagogies politiques, notamment dans la 2 démagogie combiste. Mais où je conteste à notre collaborateur, c’est quand il paraît admettre que nous ne représentons pas le dreyfusisme et que les autres le représentent, quand il nous classe et nous met à part comme une exception, comme une sorte d’exception, quand toute son attention se porte sur les autres, sur ceux que nous sommes autorisés à nommer les politis ciens. Nous prétendons au contraire que nous les mystiques nous sommes et nous fûmes, que nous avons toujours été le cœur et le centre du dreyfusisme, et que nous seuls nous le représentons. } Halévy a quelquefois l’air de dire que les autres auraient comme suivi une courbe légitime et que nous ! autres nous serions des sauvages, presque comme des i fantaisistes, que nous aurions fait une rupture, brusque, ï. un saut illégitime. Ce seraient les autres qui seraient à pour ainsi dire de droit et nous qui serions comme de + 4 ES travers. Ce seraient les autres qui seraient la règle, le 1] EF as £ commun, l’ordinaire, le naturel, et nous qui serions non s: 1 : _ pas seulement l’extraordinaire, mais l’exception, et : surtout une exception artificielle. On veut toujours que | ce soit la faiblesse et la dégradation qui soit la règle, { l’ordinaire, le commun, qui soit comme de droit, qui aille de soi. C’est précisément ce que je conteste dans } tous les ordres, au moins pour cette race française. En France le courage et la drciture vont très bien de soi. Sans doute les apparences donneraient raison à î Halévy, les apparents seraient pour lui. Je veux dire 1 que si l’on (ne) considère (que) les dreyfusistes appa- j

Fe se rents, les hommes en vue, journalistes, publicistes, conre férenciers, Universités Populaires, parlementaires, can- $ didats, hommes politiques, tout ce qui parle et tout ce En qui cause, tout ce qui écrit et tout ce qui publie, l’imb mense majorité des hommes en vue, la presque totalité des apparents s’empressèrent d’entrer dans les démagogies dreyfusistes, je veux dire dans les démagogies : politiques issues de la mystique dreyfusiste. Mais ce que je conteste précisément, ce que je nie, c’est que ceux qui sont apparents pour l’histoire (et que l’histoire, en retour, saisit avec tant d’empressement) aient une ; grande importance dans les profondeurs de la réalité. Ë Atteignant donc à des réalités profondes, seules impor- |

  • tantes, je prétends que tous les dreyfusistes mystiques Ë sont demeurés dreyfusistes, qu’ils sont demeurés myÿs2 tiques, et qu’ils sont demeurés les mains pures. Qu”imee. porte que tous les apparents, tous les phénomènes, tous les officiels, tous les avantageux aient abandonné, aient É raillé, aient renié, aient trahi cette mystique pour la politique issue, pour toutes sortes de politiques, pour S toutes les démagogies politiques. Cela, mon cher Halévy, vous l’avez dit vous-même : C’est le niveau des 4 vies. Qu’importe qu’ils nous raillent. Seuls nous repré- ‘à sentons et eux ils ne représentent pas. Qu’importe qu’ils k. nous tournent en dérision. Eux-mêmes ïls ne vivent É que par nous, ils ne sont que par nous. Les vanités 4 mêmes qu’ils sont, sans nous ils ne le seraient pas. $ Et non seulement je prétends que les dreyfusistes ‘à mystiques sont demeurés dreyfusistes et qu’ils sont F demeurés mystiques. Mais j’atteste en plus, en surcroît, 54 qu’ils étaient le nombre et qu’ils sont demeurés le

nombre. Même au grossier point de vue, non plus de la qualité, de la vertu, mais de la quotité même et de la quantité, c’est eux qui comptaient, c’est eux qui La politique se moque de la mystique, mais, c’est encore la mystique qui nourrit la politique même. Car les politiques se rattrapent, croient se rattraper en disant qu’au moins ils sont pratiques et que nous ne le sommes pas. Ici même ïls se trompent. Et ils trompent. Nous ne leur accorderons pas même cela. Ce : sont les mystiques qui sont même pratiques et ce sont les politiques qui ne le sont pas. C’est nous qui sommes pratiques, qui faisons quelque chose, et c’est eux qui ne le sont pas, qui ne font rien. C’est nous qui amas- = sons et c’est eux qui pillent. C’est nous qui bâtissons, c’est nous qui fondons, et c’est eux qui démolissent. C’est nous qui nourrissons et c’est eux qui parasitent. C’est nous qui faisons les œuvres et les hommes, les : peuples et les races. Et c’est eux qui ruinent. ; Le peu même qu’ils sont, ils ne le sont que par nous. La misère, la vanité, le vide, l’infirmité, la frivolité, la : bassesse, le néant qu’ils sont, cela même ils ne le sont que par nous. C’est pour cela qu’il ne s’agit point qu’ils nous regardent comme des inspecteurs (comme eux-mêmes étant des inspecteurs). Il ne s’agit point qu’ils nous examinent et nous jugent, qu’ils nous passent en revue

Re et en inspection. Qu’ils nous demandent des comptes, “£a eux à nous, vraiment ce serait risible. Tout le droit qu’ils ont, avec nous, c’est de se taire. Et de tâcher de à se faire oublier. Espérons qu’ils en useront largement. 4 Ce que je prétends, c’est que tout le corps mystique 3 du dreyfusisme est demeuré intact. Qu’importe que les À politiciens aient trahi cette mystique. C’est leur office “3 Après vous me direz que ni les États-Majors ni les 4 comités ni les ligues n’étaient donc de cette mystique. EE Naturellement qu’ils n’en étaient pas. Vous n’auriez Re tout de même pas voulu qu’ils en fussent. Qu’importe É toute la Ligue des Droits de l’Homme ensemble, et : même du Citoyen, que représente-t-elle, en face d’une 3 conscience, en face d’une mystique. Qu’importe une Là politique, cent politiques, au prix d’une mystique. Tout É: détestables qu’ils soient, ils ne sont encore que par nous, e ils sont encore et toujours nos débiteurs. Toute mystique É- es est créancière de toutes politiques. 4 Leur détestation même est de nous, est notre œuvre, ‘4 nous parasite. 4 Vous ajouterez que la victime elle-même n’était done ee point de sa mystique. De sa propre mystique. Cela est : 4 devenu évident. Nous fussions morts pour Dreyfus.

Dreyfus n’est point mort pour Dreyfus. Il est de bonne nu à règle que la victime ne soit point”de la mystique de sa È C’est le triomphe de la faiblesse humaine, le couron- 4 nement de notre vanité, la plus grande preuve; le plus 4 grand effort, le chef-d’œuvre, la démonstration la plus haute, suprême, culminante de notre infirmité. 2 1 Il fallait que ce fût ainsi pour que le chef-d’œuvre de ; notre misère fût achevé, pour que toute l’amertume fût 1 bue, pour que l’ingratitude fût vraiment couronnée. Pour que ce fût complet. Pour que le désabusement | ; L’affaire Dreyfus, le dreyfusisme, la mystique, le î mysticisme dreyfusiste fut une culmination, un recou- i pement en culmination de trois mysticismes au moins : 4 juif, chrétien, français. Et comme je le montrerai ces k trois mysticismes ne s’y déchiraient point, ne s’y meur- 3 3 trissaient point, mais y concouraient au contraire par 4 : une rencontre, par un recoupement, en une rencontre, :S en un recoupement peut-être unique dans l’histoire du À monde. à Je suis en mesure d’affirmer que tous les mystiques : dreyfusistes sont demeurés mystiques, sont demeurés 4 dreyfusistes, sont demeurés les mains pures. Je le 4 sais, j’en ai la liste aux cahiers. Je veux dire que ‘à tout ce qu’il y avait de mystique, de fidèle, de croyant à dans le dreyfusisme s’est réfugié, s’est recueilli aux ë cahiers, dès le principe et toujours, guidés par un ‘1 64 1

x So instinct sûr, par le plus profond des instincts, comme : dans la seule maison qui eût gardé le sens et la

_ tradition, le dépôt, sacré pour nous, et peut-être pour

l’histoire, de la mystique dreyfusiste. Tel fut le premier

| fond, le premier corps de nos amis et de nos abonnés.

Re Beaucoup déjà sont morts. Tous ceux qui ne sont pas

ne morts nous sont restés invariablement fidèles. Ou plutôt

: ce fut ce premier fond, ce premier corps, tout ce qu’il y

k. avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfu- eee

Ë sisme qui fut, qui devint non point seulement nos SR.

Re amis et nos abonnés, mais nos cahiers mêmes, le corps

:3 et l’institution de nos cahiers. Je puis donc le dire. Les 2 . hommes qui se taisent, les seuls qui importent, les silen-

5e cieux, les seuls qui comptent, les tacites, les seuls qui | se _ compteront, tous les mystiques sont restés invariables,

  • infléchissables. Toutes les petites gens. Nous enfin. J’en -

_ ai encore eu la preuve et reçu le témoignage aux

s vacances de Pâques, aux dernières, et à ces vacances

He de la Pentecôte, où tant de nos amis et de nos abonnés _ des départements, notamment des professeurs, nous

__ ont fait l’amitié de venir nous voir aux cahiers. Ils s Eur sont comme ils étaient, ce qu’ils étaient, ils sont les

. mêmes hommes qu’il y a dix ans. Qu’il y a douze ans. - __ Qu’il y a quinze ans. Et moi aussi j’ose dire qu’ils m’ont he: trouvé le même homme qu’il y a dix ans. Douze ans. = Quinze ans. Ce qui est peut-être plus difficile.

È 1 Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte. è Voilà quel était le cœur et la force du dreyfusisme. : Ms. Ce cœur, ce centre, cette force est demeurée intacte.

Il s’était même créé un honneur dreyfusiste, ce qui ; est la marque même et la consécration d’une mystique, 3 de la création d’une mystique. Quand une mystique en | vient à créer un honneur, son honneur, un honneur ù É propre, particulier, c’est qu’elle existe bien, comme mystique. Elle a donné, elle a trouvé sa marque. Cet honneur, dreyfusiste, est demeuré intact. i Cette fidélité même que nos amis et que nos abonnés , nous ont gardée depuis quinze ans à travers tant d’épreuves, à travers toutes les misères, toutes les | détresses, à travers, dessous tous les malentendus poli- é tiques, toutes les hontes politiques, cette amitié impec- ‘5 : cable, cette fidélité d’un autre âge, cette fidélité à ancienne, antique, d’un autre temps, cette amitié, cette à fidélité unique dans tout le monde moderne ne s’ex- j plique elle-même que comme une amitié, une fidélité de = lordre mystique. Elle nous récompense nous-mêmes 3 d’une fidélité toute mystique à notre mystique. Il n’est pas mort, pour lui; mais plusieurs sont morts : pour lui. Cela fait, cela consacre, cela sanctionne une , D’autres sont morts pour lui. 1 Il ne s’est pas ruiné pour lui-même. Il ne se ruinera pour nul autre. Mais beaucoup se sont ruinés pour lui. | Beaucoup ont sacrifié pour lui leur carrière, leur pain, ; leur vie même,-le pain de leurs femmes et de leurs 4 enfants. Beaucoup se sont jetés pour lui dans une É:

_ misère inexpiable. Cela fait, cela consacre, cela sanc54 tionne une mystique. -1 La misère, le seul incurable des maux. à < D’autres se sont ruinés, se sont temporellement à perdus pour lui.

Le plus grand de tous, Bernard-Lazare, quoi qu’on n- en ait dit, quoi qu’on en ait, plus lâchement, laissé dire, 4 a vécu pour lui, est mort pour lui, est mort pensant à 4 HE Ce qu’il y a de plus fort, c’est que cette mystique, que e. nos amis ont ignorée, plus que méconnue, ignorée, (nos 4 Se amis, j’entends ici ce mot au sens politique, au sens des E. combats politiques, nos amis politiques, nos politiciens, = nos parasites), nos adversaires eux-mêmes l’ont soupk çonnée. M. Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le ‘ mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux. Il Fa a même écrit, et il y a longtemps, qu’il fallait regretter que cette force religieuse fût perdue. Sur ce point au É moins nous sommes en mesure de le rassurer. Cette 3 force religieuse ne sera point perdue. Aux reconstruc- É : tions qui s’imposent, aux restitutions, nous avons dit le _ mot aux restaurations qui s’annoncent nous venons la

% tête haute, fiers et tout pleins de notre passé, battus de n tant d’épreuves, forgés par nos misères mêmes. Aux

2 restaurations qui s’annoncent nous venons la mémoire

Ke. pleine, le cœur plein, les mains pleines et pures.

2 67

Moi-même si depuis bientôt quinze ans (en comptant HUE à

tout) mal doué de ressources, mal doué de forces de +

tout ordre, mal doué de talents, à travers des difficultés FE

de toutes sortes, à travers des traverses sans nombre

j’ai pu tenir le coup, si j’ai pu continuer cette œuvre, 3 persévérer dans cette œuvre, dans cette opération inces- 4 sante, c’est certainement que je suis attaché à ces : 4

cahiers, à cette institution, à cette œuvre d’un atta- RE

  • chement, d’une liaison qui est de l’ordre mystique. ë Je le disais précisément à Isaac pendant les vacances 4 : de Pâques. Nous déjennions ensemble, une fois par an. — Je lui disais: Vous croyez, vous dites que nous sommes +

purs, que nous avons les mains pures. Vous le croyez, À

vous le dites. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. ï 4

z Vous ne pouvez pas mesurer ce que vous croyez. Il faut à ” .vivre à Paris, dans ce que l’on a fait de la République, < pour savoir, pour mesurer ce que c’est que d’être pur. 4

J’ai la certitude en effet que nos amis de province ‘4

. nous font confiance. Mais ils ne peuvent pas savoir, ils 4 ne peuvent pas soupçonner de quoi ils nous font con- À

fiance, quelle est la matière, le terrain de la confiance 4 qu’ils nous font. É:

L’affaire Dreyfus fut un recoupement, une culmination 4

s de trois mystiques au moins. Premièrement elle fut sur de le chemin de la mystique hébraïque. Pourquoi le nier. _

Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect. 4

_ Il y a une politique juive. Pourquoi le nier. Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect. Elle est | sotte, comme toutes les politiques. Elle est prétentieuse, _ comme toutes les politiques. Elle est envahissante, _ comme toutes les politiques. Elle est inféconde, comme |

  • toutes les politiques. Elle fait les affaires d’Israël __ comme les politiciens républicains font les affaires de ; _ la République. Elle est surtout occupée, comme toutes - à les politiques, à étouffer, à dévorer, à supprimer sa E. propre mystique, la mystique dont elle est issue. Et _ elle ne réussit guère qu’à cela. “ Loin donc qu’il faille considérer l’affaire Dreyfus E comme une combinaison, politique, un agencement, | comme une opération de la politique juive, il faut au E>- contraire la considérer comme une opération, comme 50 une œuvre, comme une explosion de la mystique juive.
  • Re Les politiciens, les rabbins, les communautés d’Israël, Le pendant des siècles et des siècles de persécutions et d’épreuves, n’avaient que trop pris l’habitude, politique,
  • Le pli de sacrifier quelques-uns de leurs membres pour
  • avoir la paix, la paix du ménage politique, la paix des …_ rois et des grands, la paix de leurs débiteurs, la paix à E des populations et des princes, la paix des antisémites. #4 daient qu’à continuer. Ils ne demandaient qu’à sacrifier … Dreyfus pour conjurer l’orage. La grande majorité des Juifs est comme la grande majorité des (autres) élec__ teurs. Elle craint la guerre. Elle craint le trouble. Elle craint l’inquiétude. Elle craint, elle redoute plus que
  • tout peut-être le simple dérangement. Elle aimerait mieux le silence, une tranquillité basse. Si on pouvait “2 _ s’arranger moyennant un silence entendu, acheter la

paix en livrant le bouc, payer de quelque livraison, de : quelque trahison, de quelque bassesse une tranquillité j précaire. Livrer le sang innocent, elle sait ce que c’est. En temps de paix elle craint la guerre. Elle a . peur des coups. Elle a peur des affaires. Elle est forcée à sa propre grandeur. Elle n’est conduite à ses grands destins douloureux que forcée par une poignée de factieux, une minorité ag’issante, une bande d’énergumènes et de fanatiques, une bande de forcenés, : groupés autour de quelques têtes qui sont très précisé- ment les prophètes d’Israël. Israël a fourni des prophètes innombrables, des héros, des martyrs, des guerriers sans nombre. Maïs enfin, en temps ordinaire, le peuple d’Israël est comme tous les peuples, il ne 1 : demande qu’à ne pas entrer dans un temps extraordi- 4 naire. Quand il est dans une période, il est commetous … les peuples, il ne demande qu’à ne pas entrer dans une k époque. Quand il est dans une période, il ne demande qu’à ne pas entrer dans une crise. Quand il est dans 3 une bonne plaine, bien grasse, où coulent les ruisseaux : sur la montagne, cette montagne füt-elle la montagne - : de Moïse. Israël a fourni des prophètes innombrables; : plus que cela elle est elle-même prophète, elle est ellemême la race prophétique. Toute entière, en un seul corps, un seul prophète. Mais enfin elle ne demande que ; ceci : c’est de ne pas donner matière aux prophètes à À s’exercer. Elle sait ce que ça coûte. Instinctivement, historiquement, organiquement pour ainsi dire elle sait n. ce que ça coûte. Sa mémoire, son instinct, son orga- À nisme même, son corps temporel, son histoire, toute sa : mémoire le lui disent. Toute sa mémoire en est pleine. 4

_ Vingt, quarante, cinquante siècles d’épreuves le lui - “4 disent. Des guerres sans nombre, des meurtres, des déserts, des prises de villes, des exils, des guerres 1 étrangères, des guerres civiles, des captivités sans L nombre. Cinquante siècles de misères, quelquefois ; dorées. Comme les misères modernes. Cinquante siècles de détresses, quelquefois anarchistes, quelquefois masF quées de joies, quelquefois masquées, maquillées de . voluptés. Cinquante siècles peut-être de neurasthénie. Cinquante siècles de blessures et de cicatrices, des points toujours douloureux, les Pyramides et les D Champs-Élysées, les rois d’Égypte et les rois d’Orient, | le fouet des eunuques et la lance romaine, le Temple À détruit et non rebâti, une inexpiable dispersion leur en $ ont dit le prix pour leur éternité. Ils savent ce que ça F coûte, eux, que d’être la voix charnelle et le corps tem_ porel. Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et . ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. 4 Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu’on ne = recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont : tant reçu. Ils aimeraient mieux qu’on n’en parle pas : Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour 4 les autres. On peut bien parler d’autre chose. Ils ont tant de fois payé pour tout le monde, pour nous. Si 1 on ne parlait de rien du tout. Si on faisait des 4 affaires, de(s) bonnes affaires. Ne triomphons pas. Ne 4 triomphons pas d’eux. Combien de chrétiens ont été “4 poussés à coups de lanières dans la voie du salut. C’est ; _ partout pareil. Ils ont peur des coups. Toute l’humanité ; “_ a généralement peur des coups. Au moins avant. Et 4 _ après. Heureusement elle n’a quelquefois pas peur des É. coups pendant. Les plus merveilleux soldats peut-être |

du grand Napoléon, ceux de la fin, ne provenaient-ils 3 pas généralement de bandes de déserteurs et d’insoumis que les gendarmes impériaux avaient poussés, menottes É aux mains, avaient refoulés comme un troupeau jusqu’en cette île de Walcheren. De là sortit pourtant Lutzen, Bautzen, la Bérésina, le glorieux WalcherenInfanterie, 131%° de l’arme. i Ils ont tant fui, tant et de telles fuites, qu’ils savent 4 le prix de ne pas fuir. Campés, entrés dans les peuples | = modernes, ils voudraient tant s’y trouver bien. Toute la politique d’Israël est de ne pas faire de bruit, dans ] le monde (on en a assez fait), d’acheter la paix par un : que tout le monde nomme, de se faire oublier. Tant de + meurtrissures lui saignent encore. Mais toute la î mystique d’Israël est qu’Israël poursuive dans le monde 4 à sa retentissante et douloureuse mission. De là des 4 : déchirements incroyables, les plus douloureux antago- ‘à d nismes intérieurs qu’il y ait eu peut-être entre une 4 mystique et une politique. Peuple de marchands. Le 5 même peuple de prophètes. Les uns savent pour les : autres ce que c’est que des calamités. is Les uns savent pour les autres ce que c’est que des à ruines; toujours et toujours des ruines; un amoncellement de ruines; habiter, passer dans un peuple de ruines, dans une ville de ruines. à Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la #4 : mémoire d’une douleur sourde, une cicatrice, une bles-. sure, une meurtrissure d’Orient ou d’Occident. Ils ont 4 les leurs, et toutes celles des autres. Par exemple on a 4

se | meurtri comme Français tous ceux de l’Alsace et de la 2 Te C’est bien mal connaître la politique juive, au moment 4 même qu’on en parle, que de supposer que ce soit la k | politique juive et le parti juif qui aient jamais soulevé LE. une affaire comme l’affaire Dreyfus. Au contraire. Ce E ne sont jamais eux qui soulèvent les tumultes. Ils ne demandent, ils ne recherchent que le silence. Ils ne | ne demandent qu’à se faire oublier. Sauf quelques écer- É velés, ils ne recherchent que l’ombre et le silence.

  • En fait et dans le détail même c’est ne pas connaître | _ un mot de l’affaire Dreyfus et du dreyfusisme et notam3 ment de la manière dont elle a commencé que de croire, que de s’imaginer qu’elle est comme une invention, une Ê fabrication, une forgerie du parti juif, de la politique -_ juive, que le parti juif, la politique juive ait vu de bon RS, 4 cœur poindre le commencement de cette affaire. C’est “ très exactement le contraire. Ils ne savaient pas bien, s mais ils se méfiaient. Ils avaient raison de se méfier. 4 Au point de vue des intérêts. Cette affaire, somme F toute, et sous des victoires apparentes, sous des aspects Ë de conquête(s), sous des surfaces de triomphe, leur a —._ fait (beaucoup) plus de mal que de bien. | Au point où en est tombée aujourd’hui la courbe de É: Fhistoire de cette affaire, nous pouvons dire en effet “_ aujourd’hui qu’une première fois nous fûmes vainqueurs -_ des antidreyfusistes antidreyfusistes; qu’une deuxième É fois nous fâmes vaincus par les antidreyfusistes dreyfu- É. sistes; qu’aujourd’hui enfin nous sommes en train LE. d’être vaincus par les deux ensemble.

ils se méfiaient. Prévoyaient-ils ce tumulte énorme, cet énorme ébranlement. On ne prévoit jamais tout. En à tout cas ils n’aiment pas soulever des tumultes. Quand donc la famille de M. Dreyfus, pour obtenir une réparation individuelle, envisageait un chambarde- :< ment total de la France, et d’Israël, et de toute la chré- Ê tienté, non seulement elle allait contre la politique | française, mais elle n’allait pas moins contre la poli- 4 tique juive qu’elle n’allait évidemment contre la politique È cléricale. Une mystique peut aller contre toutes les politiques à la fois. Ceux qui apprennent l’histoire ailleurs - : que dans les polémiques, ceux qui essaient de la suivre dans les réalités, dans la réalité même, savent que c’est Ë en Israël que la famille Dreyfus, que l’affaire Dreyfus : naissante, que le dreyfusisme naissant rencontra d’abord + les plus vives résistances. La sagesse est aussi une vertu

  • d’Israël. S’il y a les Prophètes il y a l’Ecclésiaste. Beau- | : coup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout ; qu’on allait soulever un tumulte, instituer un commen- À : cement dont on ne verrait peut-être jamais la fin, dont surtout on ne voyait pas quelle serait la fin. Dans les familles, dans le secret des familles on traïtait communément de folie cette tentative. Une fois de plus la folie devait l’emporter, dans cette race élue de l’inquiétude. Plus tard, bientôt tous, ou presque tous, marchèrent, : parce que quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l’admirent, tous le suivent. Cinquante : siècles d’épée dans les reins les forcent à marcher. Ils reconnaissent l’épreuve avec un instinct admirable, 1 avec un instinct de cinquante siècles. Îls reconnaissent, ils saluent le coup. C’est encore un coup de Dieu. La - ville encore sera prise, le Temple détruit, les femmes F

_ emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. 2 De longs convois traîneront dans le désert. Leurs 14 cadavres jalonneront les routes d’Asie. Très bien, ils 4 savent ce que c’est. Ils ceignent leurs reins pour ce nou2 veau départ. Puisqu’il faut y passer ils y passeront L encore. Dieu est dur, mais il est Dieu. Il punit, et il 1 soutient. Il mène. Eux qui ont obéi, impunément, à tant 3 de maîtres extérieurs, temporels, ils saluent enfin le maître de la plus rigoureuse servitude, le Prophète, le ; maître intérieur. son Éc Le prophète, en cette grande crise d’Israël et du 4 monde, fut Bernard-Lazare. Saluons ici l’un des plus à grands noms des temps modernes, et après Darmesteter : 4 lun des plus grands parmi les prophètes d’Israël. Pour 4 moi, si la vie m’en laisse l’espace, je considérerai comme & une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de & pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme + a - J’avais commencé d’écrire un portrait de Bernard- : _ Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles il 4 faut bien peut-être un recul de cinquante ans. D’énormes 1 quantités d’imbéciles, et en Israël et en Chrétienté, à ri croient encore que Bernard-Lazare fut un jeune homme, 2 É un homme jeune, on ne sait pas bien, un jeune écrivain, —. venu à Paris comme tant d’autres, pour s’y pousser, ee: pour y faire sa fortune, dans les lettres, comme on _ disait encore alors, dans le théâtre, dans les contes, —.. dans les nouvelles, dans le livre, dans la nouvelle, dans F2 k … le recueil, dans le conte, dans le fatras, dans le journal, € 3 Dons la politique, dans toute la misère temporelle, venu

au quartier, comme tous les jeunes gens de ces pays-là, 4 un jeune juif du Midi, d’Avignon et de Vaucluse, ou des _ Bouches du Rhône, ou plutôt du Gard et de l’Hérault. 1 Un jeune juif de Nimes ou de Montpellier. Je ne serais pas surpris, j’ai même la certitude que le jeune Bernard- é Lazare le croyait lui-même. Le prophète d’abord ne 4 se connaît point. On trouverait encore des gens qui ; feraient tout un travail sur Bernard-Lazare sym- 4 boliste et jeune poète ou ami des symbolistes ou 3 4 ennemi des symbolistes. On ne sait plus. Et dans À ; l’affaire Dreyfus même je ne serais pas surpris que 4 l’État-Major dreyfusiste, l’entourage de Dreyfus, la 3 famille de Dreyfus et Dreyfus lui-même aient toujours . considéré Bernard-Lazare comme un agent, que l’on 4 payait, comme une sorte de conseil juridique, ou judi- ‘4 ë ciaire, non pas seulement dans les matières juridiques, 3 comme un faiseur de mémoires, salarié, comme un (i 3 publiciste, comme un pamphlétaire, à gages, comme ‘4 un polémiste et un polémiqueur, comme un journaliste 4 sans journal, comme un avocat officieux, honoré, comme un officieux, comme un avocat non plaidant. Comme un faiseur, comme un établisseur de mémoires et dos- À | siers, comme une sorte d’avocat consultant en matières >. juridiques et surtout en matières politiques, enfin ù. comme un folliculaire. Comme un écrivain profes- È sionnel. Par conséquent comme un homme que l’on $ méprise. Comme un homme qui travaillait, qui écri- E vait sur un thème. Qu’on lui donnait, qu’on lui avait “4 donné. Comme un homme qui gagnait sa vie, qui 4 gagnait ce qu’il pouvait, qui gagnait ce qu’il gagnait. D Par conséquent comme un homme que l’on méprise. 3 Comme un homme à la suite. Peut-être comme un É

Se agent d’exécution. Israël passe à côté du Juste, et le ï ER méprise. Israël passe à côté du Prophète, le suit, et ne | le voit pas. Be La méconnaissance des prophètes par Israël et pourtant la conduite d’Israël par les prophètes, c’est toute : Fe l’histoire d’Israël. ; D: . La méconnaissance des saints par les pécheurs et : 6 pourtant le salut des pécheurs par les saints, c’est toute l’histoire chrétienne. | E- La méconnaissance des prophètes par Israël n’a BE. d’égale, n’a de comparable, bien que fort différente, * 4 -_ que la méconnaissance des saints par les pécheurs. É . On peut même dire que la méconnaissance des

  • prophètes par Israël est une figure de la méconnais_ sance des saints par les pécheurs. nn Quand le prophète passe, Israël croit que c’est un à __ publiciste. Qui sait, peut-être un sociologue. % Si on pouvait lui faire une situation en Sorbonne. Ou _ plutôt à l’École (pratique (?) (!) des Hautes Études. Qua- …_ trième section. Ou cinquième. Ou troisième. Enfin sec_ tion des sciences religieuses. A la Sorbonne, au bout de ; 4 la galerie des Sciences, escalier E, au premier étage. On __ pourra toujours. On est si puissant dans l’État français. 1 L’un des documents les plus effrayants de lingratiLe _ tude humaïne, (ici ce fut particulièrement de l’ingrati- …_ tude juive, mais généralement aussi ce fut l’ingratitude es de tant d’autres, sinon la nôtre, une ingratitude com- & _ mune), fut la situation faite à Bernard-Lazare aussitôt 2 après le déclanchement et le triomphe apparent, le ‘ _ faux triomphe de l’affaire Dreyfus. La méconnaissance à 520 totale, l’ignorance même, la solitude, l’oubli, le mépris

périr. Où on le fit mourir. î

— C’est de sa faute aussi s’il est mort, disent-ils . dans leur incroyable, dans leur incurable bassesse, | dans leur grossière promiscuité révoltante. Il ne faut 1 jamais mourir. On a toujours tort de mourir. — Il faut donc dire, il faut donc écrire, il faut donc publier que comme il avait vécu pour eux, littéralement il est mort par eux et pour eux. Oui, oui, je sais, il est mort de ; ceci. Et de cela. On meurt toujours de quelque chose. | Mais le mal terrible dont il est mort lui eût laissé un délai, dix, quinze, vingt ans de répit sans l’effroyable © surmenage qu’il avait assumé pour sauver Dreyfus. b: Tension nerveuse effrayante et qui dura des années. E Effroyable surmenage de corps et de tête. Surmenage 1 de cœur, le pire de tous. Surmenage de tout. À On meurt toujours de quelque(s) atteinte(s). : Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indé- s 5 niablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand Ô je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par É métaphore. Il avait une douceur, une bonté, une ten-

  • dresse mystique, une égalité d’humeur, une expérience 4 de l”amertume et de l’ingratitude, une digestion parfaite ï

de l’amertume et de l’ingratitude, une sorte de bonté à qui on n’en remontrait point, une sorte de bonté parfai- + tement renseignée et parfaitement apprise d’une pro- :

fondeur incroyable. Comme une bonté à revendre. Il vécut et mourut pour eux comme un martyr. Il fut un . prophète. IL était donc juste qu’on l’ensevelît prématu- À rément dans le silence et dans l’oubli. Dans un silence
fait. Dans un oubli concerté. 3

11 ne faut pas lui alléguer sa mort. Car sa mort même

    • fut pour eux. Il ne faut pas lui reprocher sa mort. È On lui en voulait surtout, les Juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu’il n’était pas 1 riche. Je crois même qu’on disait qu’il était dépensier. | Cela voulait dire qu’on n’avait plus besoin de lui, ou que l’on croyait que l’on n’avait plus besoin de lui. Peut-être en effet leur coûtait-il un peu; leur avait-il coûté un peu plus. C’était un homme qui avait la main Seulement il faudrait peut-être considérer qu’il était . 3; sans prix. à Car il était mort avant d’être mort. Israël une fois de L plus, Israël poursuivait ses destinées temporellement 4 éternelles. Il est extrêmement remarquable que le seul ; journal où on ait jamais traité dignement notre ami, je 4 veux dire selon sa dignité, selon sa grandeur, selon sa À : mesure, dans son ordre de grandeur, où on l’ait traité 4 en ennemi sans doute, violemment, âprement, comme 4 un ennemi, mais enfin à sa mesure, où on l’ait consi4 déré à la mesure de sa grandeur, où on ait dit, en pe termes ennemis, mais enfin où on ait dit combien il É aimait Israël et combien il était grand fut la Libre D: Parole, et que le seul homme qui l’ait dit fut M. Édouard “& _ Drumont. C’est une honte pour nous que le nom de 3 Bernard-Lazare, depuis cinq ans, sept ans qu’il est 4 mort, n’ait jamais figuré que dans un journal ennemi. de Je ne parle pas des cahiers, dont il demeure l’ami 4 x intérieur, l’inspirateur secret, je dirai très volontiers, et

très exactement, le patron. En dehors de nous, je dis £ : très limitativement, comme on dit dans le droit, en É dehors de nous des cahiers, il n’y a que M. Édouard 4 Drumont qui ait su parler de Bernard-Lazare, qui ait 9 -_ voulu en parler, qui lui ait fait sa mesure. 3 Les autres, les nôtres se taisaient dès avant sa mort, à se sont tus depuis avec un soin, honteux, avec une s perfection, avec une patience, avec une réussite extra- ï Eu il était mort avant d’être mort. 4 Ils avaient comme honte de lui. Mais en réalité : c’étaient eux qui avaient honte d’eux devant lui. 1 C’étaient les politiciens, c’était la politique même qui Œ avait honte de soi devant la mystique. ; 4 Combien de fois n’ai-je pas monté cette rue de ne Florence. Il y a pour tous les quartiers de Paris non Bt seulement une personnalité constituée, mais cette personnalité a une histoire comme nous. Il n’y a pas bien 4 longtemps et pourtant tout date. Déjà. Le propre de 4 ; l’histoire, c’est ce changement même, cette génération 2. et corruption, cette abelition constante, cette révolution 3 . perpétuelle. Cette mort. Il n’y a que quelques années, 5 huit ans, dix ans, et quelle méconnaissance déjà, 4 quelle méconnaissance immobilière. — Le vieux Paris #4 n’est plus (la forme d’une ville ; x Change plus vite, hélas! que le cœur d’un mortel); ‘3 On demeurait alors dans ce haut de Paris où personne : aujourd’hui ne demeure plus. On bâtit tant de maisons 5 demeurer encore 36 ou 38 rue de Lisbonne. Ou un autre FA # numéro. Mais enfin Bernard-Lazare y passait, y pouvait Ci

_ passer comme en voisin, en passant. Le quartier Saint-

eS. _ Lazare. La rue de Rome et la rue de Constantinople. __ Tout le quartier de l’Europe. Toute l’Europe. Des réso__ nances de noms qui secrètement flattaient leur besoin S

3 de voyager, leur aisance à voyager, leur résidence 3% européenne. Un quartier de gare qui flattait leur besoin de chemin de fer, leur goût du chemin de fer, à “à leur aisance en chemin de fer. Tout le monde a démé- 4 nagé. Quelques-uns dans la mort. Et même beaucoup. L ; Zola demeurait rue de Bruxelles, 81 ou 81 bis ou 83

s rue de Bruxelles. Première audience. — Audience du Re 7 février. — Vous vous appelez Émile Zola? — Oui, D. S monsieur. — Quelle est votre profession? — Homme de : … Lettres. — Quel est votre âge? — Cinquante-huit ans. | 5 — Quel est votre domicile? — 27 bis, rue de Bruxelles. “#0 M. Ludovic Halévy ne demeurait-il pas rue de Douai,

  • qui doit être dans le même quartier. 22, rue de Douai,

Ê et encore aujourd’hui 62, rue de Rome, 155, boulevard

: Me Haussmann, c’étaient des adresses de ce temps-là. | à S Dreyfus même était de ce quartier. Labori seul demeure 34 encore Z1 ou 45 rue Condorcet. On me dit qu’il vient : seulement d’émigrer 12, rue Pigalle, Paris IXème, Toute - & - une population, tout un peuple demeurait ainsi sur | les hauteurs de Paris, dans le flanc des hauteurs de

ns. Paris, dans ce haut Paris serré, tout un peuple, amis,

. _ ennemis, qui se connaissaient, ne se connaissaient pas,

  • mais se sentaient, se savaient voisins de campagne

E. dans cet immense Paris.

5 Combien de fois n’ai-je point monté, dans les jours

_ douloureux, jusqu’à cette rue de Florence. Jours dou-

LE dE . loureux pour lui et pour moi, ensemble, également, car à

Charles Péguy ne À

nous sentions ensemble, également, que tout était Ë perdu, que la politique, notre politique, (je veux dire la politique des nôtres), commençait à dévorer notre mystique. Lui le sentait si je puis dire avec plus de rensei- … . gnement, je le sentais avec plus d’innocence. Mais il ; avait encore une innocence désarmante. Et j’avais déjà É: beaucoup de renseignement. à

Je puis dire, pour qu’il n’y ait aucun malentendu, je dois dire que pendant ces dernières années, pendant 4 cette dernière période de sa vie je fus son seul ami. 3 Son dernier et son seul ami. Son dernier et son seu confident. A moi seul il disait alors ce qu’il pensait, ce 4 qu’i sentait, ce qu’il savait enfin. Je le rapporterai à quelque jour. à Je suis forcé d’y insister, je fus son seul ami et son 4 seul confident. J’y insiste parce que quelques amis de ‘4 : contrebande qu’il avait, ou plutôt qu’il avait eus, des 4 amis littéraires enfin, entreprenaient de se faire croire, Ë et de faire croire au monde, qu’ils étaient restés ses À amis, même après qu’ils avaient saboté, dénaturé, 4 méconnu, inconnu, empolitiqué sa mystique. 4 Des amis de Quartier enfin, d’anciens amis d’étu- 1 diants, peut-être de Sorbonne. Des amis qui tutoient. ri Et lui il était si bon que par cette incurable, par cette 1 inépuisable bonté il le leur laissait croire aussi, et il le + laissait croire au monde. Mais il m’en parlait tout Ë autrement, parce que j’étais son seul confident, parce qu’il me confiait tous les secrets, tout le secret de sa £. Il avait de l’amitié non pas une idée mystique seu- e lement, mais un sentiment mystique, mais une expé- °4 82 4

66 rience d’une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au cœur de

Æ l’amitié. Il faisait un exercice mystique de cette fidélité : qui est au cœur de l’amitié. Ainsi naquit entre lui et 4 nous cette amitié, cette fidélité éternelle, cette amitié

que nulle mort ne devait rompre, cette amitié parfai-

£. parfaite, nourrie de la désillusion de toutes les autres, k du désabusement de toutes les infidélités. ? Cette amitié que nulle mort ne rompra.

  • I avait au plus haut degré, au plus profond, cette 1 morale de bande, qui est peut-être la seule morale. 3 Or pour sa mystique même il avait cette fidélité mys- à F tique, cette amitié mystique. F Cette amitié, cette morale de bande. 4 Il avait cette fidélité à soi-même qui est tout de même 4 l’essentiel. Beaucoup peuvent vous trahir. Mais c’est “4 beaucoup, c’est déjà beaucoup que de ne pas se trahir D soi-même. Beaucoup de politiques peuvent trahir, 7 peuvent dévorer, peuvent absorber beaucoup de mys-
  • tiques. C’est beaucoup que les mystiques ne se tra2 hissent point elles-mêmes. D : Beaucoup de maréchaux ont pu trahir Napoléon. Mais

au moins Napoléon ne s’est pas trahi lui-même. Le. 5 +2 maréchal Napoléon n’a pas trahi Napoléon empereur. 5 Se

On peut dire que ses dernières joies, tant qu’il 4 3 marchait, tant qu’il allait encore, furent de venir comme : : se réchauffer parmi nous aux jeudis des cahiers, ou, # pour parler plus exactement, le jeudi aux cahiers. Il &.

aimait beaucoup deviser avec M. Sorel. Je dois dire CARS. que leurs propos étaient généralement empreïints d’un = 4

Il avait un goût secret, très marqué, très profond, et “4

: presque très violent, pour M. Sorel. Un goût commun = 4

de désabusement; de gens à qui on n’en contait point. ‘24 TE Quand ils riaient ensemble, quand ils éclataient, au ., : même moment, car tous les deux avaient le rire jailli, :

è c’était avec une profondeur d’accord, une complicité 3 incroyable. Cet accord saisissant de l’esprit, du rire, - à

Es qui n’attend pas, qui ne calcule pas, qui d’un coup de = atteint au plus profond, au dernier point, éclate et 23 révèle. Qui d’un mot atteint au dernier mot. Tout ce :

que disait M. Sorel le frappait tellement qu’il m’en par- =

lait encore tous les autres matins de la semaine. Ils e 4

étaient comme deux grands complices. Deux grands ee

enfants terribles. Deux grands enfants complices qui .

: eussent très bien connu les hommes. : a

. L’amitié qu’il avait pour ces cahiers naissants, pour | 4

__ moi, avait quelque chose de désarmant. C’était toute la ne SA sollicitude, toute la tendresse, tout le renseignement,

tout l’avertissement d’un grand frère aîné qui en a

  • beaucoup vu.

: Qui a été très éprouvé par la vie. Par l’existence. 5 L- Dès lors il était suspect. Dès lors il était isolé. ; n- L’honneur d’avoir fait l’affaire Dreyfus lui collait aux | $ épaules comme une chape inexpiable. Suspect surtout, ne EE . solitaire surtout dans son propre parti. Pas un journal, , É pas une revue n’acceptait, ne tolérait sa signature. On < “ eût pris peut-être à la rigueur un peu de sa copie, en la ‘3 5 maquillant, en l’avachissant, en la sucrant. Surtout en ÿ 284 ; . enlevant, en effaçant cette diablesse de signature. Il d É- _ revenait naturellement vers nous. Il n’y avait plus | _ qu’aux cahiers qu’il pût parler, écrire, publier, — causer ne. _ même. Quand on faisait des pourparlers pour créer un è “4 grand quotidien (dans ce temps-là on pourparlait : É toujours pour créer un grand nouveau quotidien) et . | 4 qu’on demandait de l’argent aux Juifs (ils en donnaient : à 5 alors, ils s’en laissaient arracher beaucoup trop,

4 M. Jaurès en sait quelque chose) les capitalistes, les : |

commanditaires juifs n’y mettaient guère qu’une con- |

he dition : c’était que Bernard-Lazare n’y écrivit pas. |

ee On s’organisait fort proprement de toutes parts pour

E qu’il mourût tout tranquillement de faim. ÿ

Le Il revenait vers nous comme par sa pente naturelle.

… Il était comme sacré, c’est-à-dire qu’on le comptait pour |

… son compte, on le mesurait à sa mesure, on le prisait à

? 4 _ sa valeur et en même temps et surtout on ne voulait

K _ plus entendre parler de lui. Tout le monde le taisait,

Ceux qu’il avait sauvés le taisaient plus obstinément, plus silencieusement que tous, l’enfonçaient dans un 7 silence plus sourd, plus obstiné. Quelques-uns, dans la criminelle pénombre de l’arrière-pensée, commençaient . à laisser se penser en eux qu’il était peut-être bien heureux, qu’il mourait peut-être juste à temps pour sa gloire. Quelques-uns le pensaient peut-être, quelques- F uns le pensaient sans doute. Le fait est, il faut lui rendre cette justice qu’il mourait opportunément, commodément pour beaucoup. Presque pour tout le à monde. Quelques personnes qu’il avait fait abonner aux cahiers pendant la crise de l’affaire Dreyfus atten- - daient impatiemment qu’il mourût pour nous envoyer leur désabonnement, se débarrasser de cet énorme tribut de vingt francs par an qu’il leur avait imposé pendant l’affaire Dreyfus, comme on disait déjà. Nous | reçûmes le désabonnement de M. Louis Louis-Dreyfus 2 dans la quinzaine ou dans le mois, peut-être dans la semaine qui suivit la mort de Bernard-Lazare. 4 Ceux qu’il avait sauvés étaient les plus pressés. Lui- | même le savait très bien. On a beau savoir aussi que É c’est la règle. A chaque fois c’est toujours nouveau. Et : , c’est toujours dur à avaler. b Lui-même ïil ne se faisait aucune illusion sur les hommes qu’il avait défendus. Il voyait partout les politiques, les hommes politiques arriver, dévorer tout, F dévorer, déshonorer son œuvre. Je dirai tout ce qu’il 3 m’a dit. Il atteignait, il obtenait une profondeur de $ sentiment(s), une profondeur de regret incroyable, il :

_ parvenait à ces profondeurs de bonté douce incroyables re _ qui ne peuvent être qu’à base de désabusement.

  • Une petite minorité, un petit groupe, une immense 4 majorité de juifs pauvres (il y en a, beaucoup), de ‘4 misérables (il y en a, beaucoup), lui demeuraient fidèles, : lui étaient attachés d’un-attachement, d’un amour fana-

L tique, qu’exaspéraient de jour en jour les approches de

3 la mort. Ceux-là l’aimaient. Nous l’aimions. Les riches

Re ne l’aimaient déjà plus.

E Je dirai donc quel fut son enterrement.

à Je dirai quelle fut toute sa fin.

4 Je dirai combien il soufirit.

E Je dirai, dans ces confessions, combien il se tut. : “+ Je vois encore sur moi son regard de myope, si intel-

“3 ligent et ensemble si bon, d’une si invincible, si intelli-

: d’une si inlassable, si renseignée, si éclairée, si désa- É busée, si incurable bonté. Parce qu’un homme porte un = binocle bien planté sur un nez gras barrant, vitrant :

  • ë _ deux bons gros yeux de myope, le moderne ne sait pas Ÿ reconnaître, il ne sait pas voir le regard, le feu allumé
  1. il y a cinquante siècles. Mais moi je l’ai approché. Seul É j’ai vécu dans son intimité et dans sa confidence. Il A fallait écouter, il fallait voir cet homme qui naturel4 lement se croyait un moderne. Il fallait regarder ce ‘4 regard, il fallait entendre cette voix. Naturellement il « était très sincèrement athée. Ce n’était pas alors la . métaphysique dominante seulement, c’était la métaphy- % __ sique ambiante, celle que l’on respirait, une sorte de

métaphysique climatérique, atmosphérique; qui allait L de soi, comme d’être bien élevé: et en outre il était 3 | ment, que ce n’était pas, qu’elle n’était pas une méta- ; physique; il était positiviste, scientificiste, intellectuel, Ë moderne, enfin tout ce qu’il faut; surtout il ne voulait É pas entendre parler de métaphysique(s). Un de ses F arguments favoris, celui qu’il me servait toujours, était 4 qu’Israël étant de tous les peuples celui qui croyait le À moins en Dieu, c’était évidemment celui qu’il serait le 3 plus facile de débarrasser des anciennes superstitions; p et ainsi ce serait celui qui montrerait la route aux Ë autres. L’excellence des Juifs était selon lui, venait de 2 ce qu’ils étaient comme d’avance les plus libres pen- à seurs. Même avec un trait d’union. Et là dessous, et là à dedans un cœur qui battait à tous les échos du monde, É un homme qui sautait sur un journal et qui.sur les + quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages b: d’un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et à | dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui ko rougissait, pâlissait, un vieux journaliste, un routier du # : journal(isme) qui blêmissait sur un écho, qu’il trouvait e dans ce journal, sur un morceau d’article, sur un filet, à sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans : ce morceau d’article, dans ce filet, dans cette dépêche 1 il y avait le mot Juif; un cœur qui saignaït dans tous ‘3 les ghettos du monde, et peut-être encore plus dans les à ghettos rompus, dans les ghettos diffus, comme Paris, ‘4 que dans les ghettos conclus, dans les ghettos forclus; “4 un cœur qui saignait en Roumanie et en Turquie, en 4 Russie et en Algérie, en Amérique et en Hongrie, ? partout où le Juif est persécuté, c’est-à-dire, en un 4 88 31

is certain sens, partout; un cœur qui saignait en Orient et en Occident, dans l’Islam et en Chrétienté; un cœur qui _ saïgnait en Judée même, et un homme en mêmetemps 5 _ qui plaisantait les Sionistes ; ainsi est le juif; un trem- = blement de colère, et c’était pour quelque injure subie

  • dans la vallée du Dnièpr. Aussi ce que nos Puissances 3 # ne voulaient pas voir, qu’il fût le prophète, le juif, le à chef, — le dernier colporteur juif le savait, le voyait, le F plus misérable juif de Roumanie. Un tremblement, une #4 vibration perpétuelle. Tout ce qu’il faut pour mourir à E. quarante ans. Pas un muscle, pas un nerf qui ne fût É tendu pour une mission secrète, perpétuellement vibré Ë __ pour la mission. Jamais homme ne se tint à ce point Dé . chef de sa race et de son peuple, responsable pour sa k _ race et pour son peuple. Un être perpétuellement tendu. Le. _ Une arrière-tension, une sous-tension inexpiable. Pas
  • _ unsentiment, pas une pensée, pas l’ombre d’une passion 3 _ qui ne fût tendue, qui ne fût commandée par un com4 mandement vieux de cinquante siècles, par le comman_ dement tombé il y a cinquante siècles; toute une race, ‘4 tout un monde sur les épaules, uné race, un monde de

cinquante siècles sur les épaules voûtées; sur les = épaules rondes, sur les épaules lourdes; un cœur Ci dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de De son peuple; le feu au cœur, une tête ardente, et le _ charbon ardent sur la lèvre prophète. #2 _ Quand je viens en relation avec quelqu’un de nos Lt anciens adversaires (c’est un phénomène de plus en

Charles Pégur ce # e. plus fréquent, inévitable, désirable même, car il faut É bien qu’un peuple se refasse, et se refasse de toutes f ses forces), je commence par lui dire : Vous ne nous # connaissez pas. Vous avez le droit de ne pas nous 4 connaître. Nos politiciens ont fait une telle Foire sur : # la Place que vous ne pouviez pas voir ce qui se à passait dans la maison. Nos politiciens n’ont pas 4 dévoré seulement, absorbé notre mystique. Ils la { masquaient complètement, au moins au public, à ce Ÿ qu’on nomme le grand public. Vous n’étiez pas abonné ; aux cahiers. C’est tout naturel. Vous aviez autre chose 3 à faire. Vous ne lisiez pas les cahiers. Mais cette 5 mystique dont nous parlons, nous ne l’inventons pas E aujourd’hui pour les besoins de la cause, nous ne # Vimprovisons pas aujourd’hui. Elle fut pendant dix 4 = et quinze ans la mystique même de ces cahiers en k toutes ces matières et nous l’avons assez souvent manifestée. La seule différence qu’il y avait, c’est que 3 masqués par les politiciens nos cahiers ne parvenaient À point alors auprès du grand public et qu’aujourd’hui, : dans le désarroi des politiciens, et sans doute pour une 4 autre cause, et au moins même pour deux, ils y par- : La seule différence qu’il y a, c’est qu’on ne nous lisait : point ; et que l’on commence à nous lire. j

Et d’autre part il est certain que nous sommes les seuls, qu’il n’y a que nous qui depuis quinze ans ayons : cette mystique. Là était notre force. Et aujourd’hui, Ê obscure avec nous, ignorée avec nous, conservée avec F 90 4

2258 nous, par nos soins, aujourd’hui par nos soins, avec ; __ nous cette mystique naturellement apparaît. À Elle était notre force, à nous autres faibles, à nous

  • autres pauvres. La mystique est la force invincible des ] Mais toute la différence qu’il y a, c’est qu’elle était ï è inconnue ; et qu’aujourd’hui, avec nous, en nous elle est 1 C’est pour cela que je veux bien qu’il y aït une 4 $ apologie pour notre passé, et que je La trouve très bien 1 ë faite, pourvu qu’il soit bien entendu seulement qu’il ne 4 s’agit pas de notre passé, à nous, mais du passé des D - autres. Mon passé n’a besoin d’aucune apologie. Autre- É ment il y aurait, il se produirait un effet, une illusion 4 d’optique, extrêmement injurieuse pour nous; et injuste; “+ et sotte. Un certain nombre, un petit nombre de dreyfu-

sards, le dessus, ont fait, ont subi des démagogies, toute

4 4 une démagogie, toute une politique dreyfusiste. Un cer5 tain nombre, un très grand nombre d’autres, nous, les 4 dessous, les profondeurs, les sots, nous avons tout fait, “4 tout exposé pour demeurer fidèles à notre mystique, é pour nous opposer à l’établissement de la domination LE de cette politique. C’est nous qui comptons. C’est nous Ë. qui représentons. C’est nous qui témoignons. C’est nous

qui sommes la preuve. Nous voulons bien que les autres

3 fassent des défenses et des apologies, des remords, des F: regrets et des soucis, qu’ils fassent des repentirs et É. des pénitences, laïques, qu’ils demandent et qu’ils L: obtiennent des absolutions, laïques, civiques, civiles et

obligatoires. Nous leur en donnerons même les for- à È rules. Mais nous demandons qu’ils ne les demandent pas et ne les obtiennent pas pour nous; qu’ils ne les Ê exercent pas pour nous; et deuxièmement qu’ils ne les F demandent pas et ne les obtiennent pas et ne les à exercent pas pour l’affaire Dreyfus elle-même et pour le À dreyfusisme. Je ne veux point d’une apologie pour Péguy ni pour le passé de Péguy, ni d’une apologrie # pour les cahiers ni pour le passé des cahiers. Je ne veux E | pas qu’on me défende. Je n’ai pas besoin d’être défendu. k Je ne suis accusé de rien. F0 2 Je ne redoute rien tant que ceci : qu’on me défende. : Voilà tout le désaveu que j’ai le courage de m’in- - | Je ne suis pas accusé. Nous ne sommes pas accusés. # | Notre affaire Dreyfus n’est pas accusée. Sous ce nom À commun d’affaire Dreyfus, comme il arrive si souvent 4 en histoire, sous ce nom presque générique il y a eu au 7 moins, dans la réalité, deux affaires parfaitement É distinctes, extrêmement différentes. Deux affaires ont 1 couru, ont poussé leur carrière, ont suivi leur fortune. “A Ont poussé leur chemin. La nôtre n’a rien à se repro- 3 | .. cher. Il y a eu des dreyfusistes purs et des dreyfu- 4 sistes impurs. C’est le niveau de l’humanité. Il y a eu une affaire Dreyfus pure et une affaire Dreyfus | impure. C’est le niveau de l’événement. Nous ne souf- 4 frirons pas que la première fasse des excuses, donne | des pénitences pour la deuxième. Ou si l’on préfère, É l que la deuxième en fasse et en donne pour la première. 3 Avec la première. Ensemble. Nous n’avons rien à nous ‘4 faire pardonner. Nous ne souffrirons pas que ceux qui À

ee ont à demander pardon, ou qui ont le goût de demander ? % __ pardon, demandent pardon aussi ensemble pour nous.

Re Nous ne voulons pas du tout qu’on nous pardonne. £ #5 __ Nous qui avons tout sacrifié pour nous opposer 4 notamment à la démagogie combiste, issue de notre f ? dreyfusisme, politique issue de notre mystique, nous ne . 1 sommes point dans le dreyfusisme une quantité négli- | geable, qu’il faille ni que l’on puisse négliger dans

les comptes, éliminer et mépriser dans et pour les opé-

à rations de l’histoire. C’est nous au contraire qui sommes È le centre et le cœur du dreyfusisme, qui le sommes L restés, c’est nous qui sommes l’âme. L’axe passe par 5 nous. C’est à notre montre qu’il faudra lire l’heure. É:. _ ya eu, il y a un honneur dreyfusiste. Ceux qui n’ont “#4 _ pasété fidèles à cet honneur, ceux qui n’ont pas suivi #4 . cet honneur n’ont point à demander pardon pour ceux

  • qui l’ont suivi, qui le suivent. 2 À Quand de loin en loin je viens en relations avec
  • quelqu’un de ces anciens adversaires, je lui dis : Vous 243 ne nous connaissez pas. Vous ne nous soupçonnez peutnn Ë être pas. Vous en avez le droit. Tant des nôtres ne …_ nous connaissent pas. Nos politiciens ont tout fait pour
  • nous dérober à vous, pour nous masquer à vous, pour =: nous désavouer, pour nous renier, pour nous trahir,

- notre mystique et nous. Il est tout naturel que placés

2 en face d’eux dans la bataille vous n’ayez vu que le ;

_ dessus, la politique, qui se manifestait, et que vous ne

‘50 _ nous ayez pas vu, que vous n’ayez pas vu le dessous,

les profondeurs, qui nourrissaient. Vous avez vu les 3 manifestations et pendant que nous suivions les règles 4 de notre honneur vous n’avez pas vu les forces. C’est la loi même du combat. Aujourd’hui vous ne pouvez pas : l tout lire. En arrière, en remontant. Vous ne pouvez pas L tout nous connaître. On ne se rattrape pas, on ne se 4 refait pas, on ne se remet pas de dix, douze ou quinze F ans. Prenez seulement ceci. Et alors je leur donne ou je ; ; leur envoie un exemplaire du IlI-21, Jean Deck, pour la ; Finlande, non point seulement pour qu’ils lisent ce gros | É et beau travail de notre collaborateur, au moment 1 même où la Finlande, qui avait tout de même un peu j résisté à l’autocratie pure, à la bureaucratie autocra- ÿ tique, ne peut plus résister à l’autocratie parlemen- & taire, ne peut plus se défendre contre la bureau- 3 cratie autocratique déguisée, masquée d’un vague ë appareil parlementaire, mais parce qu’à la fin de ‘4 ce cahier, dans ce désastreux mois d’août de 1902, nous 3 ‘ avions, dans le désastre et dans le désarroi de notre zèle, dans le deuil de notre désastre, groupé hâtivement 4 à la fin de ce cahier tout ce que nous avions pu grouper de bâtivement de dreyfusiste, tout ce que nous avions pu ramasser contre la politique, contre la démagogie de la 1 | loi des congrégations. Lisez seulement, leur dis-je, à la le fin du cahier, ce dossier de trente ou quarante pages Fr pour et contre les congrég’ations. Lisez même seulement, : | à la fin de ce dossier, cette consultation de Bernard- _. Lazare datée du 6 août 1902, intitulée La loi et les con à grégations. Vingt-cinq pages. Les dernières vraiment Ë | qu’il ait données. Un an après il était mort ou mourait. É: Il faut leur faire cette justice qu’ils sortent de cette - 94 -

4 lecture généralement stupéfaits. Ils ne soupçonnaient 4 point qui nous étions. Et surtout ils ne soupçonnaient Fe point que nous l’étions dès le principe. Que nous : l’avions été depuis si longtemps, depuis le principe. Ils ne soupçonnaient point cette longue, cette initiale, cette impeccable fidélité. Cette fidélité de toute une vie. Notamment, éminemment ils ne soupçonnaïent point ce que c’était qu’un homme comme Bernard-Lazare.

Il faut penser que dans ce dossier, dans cette consultation, qu’il faut lire, qui n’est pas seulement un admirable monument mais un monument inoubliable, Bernard-Lazare s’opposait de tout ce qu’il avait encore de force à la dégénération, à la déviation du dreyfusisme en politique, en démagogie combiste. Que ceux qui ont

| succombé, qui ont cédé, si peu que ce fut, à la pire de

5 toutes les démagogies, à la démagogie combiste, fassent

5 des apolog’ies, ou qu’on en fasse pour eux. Mais pour

( ceux qui ont été inébranlables, pour ceux qui n’ont pas

cédé d’une ligne, de grâce, que l’on n’en fasse point.

4 Quand on relit cet admirable mémoire de Bernard-

Lazare, on est comme choqué, il vient une rougeur à ï : _ cette idée seulement que l’idée viendrait qu’un tel

, homme füt englobé, pût être englobé inconsidérément

  • par des tiers, par le public, par les ignorants, dans les

à grâciés, dans les bénéficiaires d’une apologie.

K Opérant travaillant la même matière, évoluant dans

k la même matière il y à eu au moins deux affaires

Dreyfus, élaborant la matière de la même histoire. Celle

3 de Bernard-Lazare, la nôtre, était innocente et n’a pas 5

besoin d’être défendue. Et en un autre sens encore

GS. il y avait très notamment deux affaires Dreyfus, celle : 1e qui était sortie de Bernard-Lazare, et celle qui était

sortie du colonel Picquart- Celle qui était sortie du colonel Picquart était très bien. Celle qui était sortie de Bernard-Lazare était infinie. e

Il faut penser que, notamment dans cette consultation, qui fut littéralement son testament mystique, il ne s’opposait pas seulement au combisme, qui fut l’abus, la démagogie du système. Il s’était opposé, non moins vigoureusement, au waldeckisme, qui en était censé- ment l’usage et la norme. Il n’était point allé seulement à l’abus, mais il était remonté à la racine même de À l’usage. Il était allé, il était remonté à la racine, jusqu’à la racine. Naturellement, d’un mouvement, d’une requête, d’une réquisition naturelle, comme tout homme de pensée profonde. Il avait discerné l’effet dans la cause, l’abus dans l’usage. I1 faut penser donc qu’il À s’était opposé, de toutes ses forces, de tout ce qui lui ik restait de forces, non point au développement seule- ; ment, et aux promesses de développement, mais à l’ori- h gine même, au principe de la politique dreyfusiste. Il ke faut relire ce dossier, cette consultation, cette adjura- ù. tion éloquente à Jaurès, presque cette mise en demeure, il certainement déjà cette menace. É Il faut penser que c’était un homme, j’ai dit très pré | ? cisément un prophète, pour qui tout l’appareil des puis- ; sances, la raison d’État, les puissances temporelles, les | puissances politiques, les autorités de tout ordre, politiques, intellectuelles, mentales même ne pesaient pas { une once devant une révolte, devant un mouvement de la conscience propre. On ne peut même en avoir aucune 4 idée. Nous autres nous ne pouvons en avoir aucune : idée. Quand nous nous révoltons contre une autorité, quand nous marchons contre les autorités, au moins d

52 _ nous les soulevons. Enfin nous en sentons le poids. Au ;

_ moins en nous. Il faut au moins que nous les soule-

__ vions. Nous savons, nous sentons que nous marchons

L- contre elles et que nous les soulevons. Pour lui elles

‘& n’existaient pas. Moins que je ne vous dis. Je ne sais 4

i même pas comment représenter à quel point il mépri-

: sait les autorités, temporelles, comment il méprisait 7

| les puissances, comment en donner une idée. Il ne les méprisait même pas. Il les ignorait, et même plus. Il é ne les voyait pas, il ne les considérait pas. IL était . myope. Elles n’existaient pas pour lui. Elles n’étaient s

  • pas de son grade, de son ordre de grandeur, de sa |

à grandeur. Elles lui étaient totalement étrangères. Elles

à: étaient pour lui moins que rien, égales à zéro. Elles

% étaient comme des dames qui n’étaient point reçues à

dans son salon. Il avait pour l’autorité, pour le com-

4 mandement, pour le gouvernement, pour la force, tem-

É gorelle, pour l’Etat, pour la raison d’Etat, pour les

messieurs habillés d’autorité, vêtus de raison d’État -

È une telle haïne, une telle aversion, un ressentiment con- <

À stant tel que cette haïne les annulait, qu’ils n’entraient

Fr point, qu’ils n’avaient point l’honneur d’entrer dans son

4 entendement. Dans cette affaire des congrégations, de ;

à cette loi des congrégations, ou plutôt de ces lois suc- |

à cessives et de l’application de cette loi, où il était si

évident que le gouvernement de la République, sous le

E. nom de gouvernement Combes, manquait à tous les ;

‘4 engagements que sous le nom de gouvernement Waldeck

3 il avait pris, dans cette affaire, cette autre affaire, cette

“à nouvelle affaire où il était si évident que le gouverne-

< ment faussait la parole d’un gouvernement et par con-

  • séquent du gouvernement, faussait enfin la parole de

l’État, s’il est permis de mettre ces deux mots ensemble, x Bernard-Lazare avait jugé naturellement qu’il fallait | acquitter la parole de la République. Il avait jugé qu’il F fallait que la République tint sa parole. Il avait jugé ; qu’il fallait appliquer, interpréter la loi comme le gou- | vernement, les deux Chambres, l’État enfin avaient À promis de la faire appliquer, s’étaient engagés à l’appli- 4 quer, à l’interpréter eux-mêmes. Avaient promis qu’on À lappliquerait. Cela était pour lui l’évidence même. La W Cour de Cassation, naturellement aussi, n’hésita point i à se ranger à l’avis (de ces messieurs) du gouverne- 1 ment. Je veux dire du deuxième gouvernement. Un :} ami (comme on dit) vint lui dire, triomphant : Vous ä voyez, mon cher ami, la Cour de Cassation a jugé F contre vous. Les dreyfusards devenus combistes cre- * vaient déjà d’orgueil, et de faire les malins, et de la À pourriture politicienne. Il faut avoir vu alors son œil pétillant de malice, mais douce, et de renseignement, E Qui n’a pas vu son œil noir n’a rien vu, son œil de i myope; et le pli de sa lèvre. Un peu grasse. — Mon $ cher ami, répondit-il doucement, vous vous trompez. ; . C’est moi qui ai jugé autrement que la Gour de Gassa- 3 tion. L’idée qu’on pouvait un instant lui comparer, à lui À Bernard-Lazare, la Cour de Cassation, toutes chambres [e éployées, lui paraissait bouffonne. Comme l’autre était + tout de même un peu suffoqué. — Mais, mon garçon, # lui dit-il très doucement, la Cour de Cassation, c’est _ des hommes. Il avait l’air souverain de parler très dou- { | cement, très délicatement comme à un petit imbécile 4 d’élève. Qui n’aurait pas compris. Pensez que c’était le É. temps où tout dreyfusard politicien cousinait avec la 2 Cour de Cassation, disait {a Cour de Cassation en gon- à

ES flant les joues, crevait d’orgueil d’avoir été historique- % ment, juridiquement authentiqué, justifié par la Cour 4 de Cassation, roulait des yeux, s’assurait au fond de 4 soi sur la Cour de Cassation que Dreyfus était bien à innocent. Il était resté gamin, d’une gaminerie invin1 cible, de cette gaminerie qui est la marque même de la grandeur, de cette gaminerie noble, de cette gami4 nerie aisée qui est la marque de l’aisance dans la gran- à | deur. Et surtout de cette gaminerie homme qui est 2 rigoureusement réservée aux cœurs purs. Non jamais 4 je n’ai vu une aisance telle, aussi souveraine. Jamais : je n’ai vu un spirituel mépriser aussi souverainement, 4 : aussi sainement, aussi aisément, aussi également une 4 compagnie temporelle. Jamais je n’ai vu un spirituel à annuler ainsi un corps temporel. On sentait très bien Æ que pour lui la Cour de Cassation ça ne lui en imposait 2 pas du tout, que pour lui c’étaient des vieux, des vieux É bonhommes, que l’idée de les opposer à lui Bernard- % Lazare comme autorité judiciaire était purement baroque, 4 burlesque, que lui Bernard-Lazare était une tout autre Ne: autorité judiciaire, et politique, et tout. Qu’il avait un E- tout autre ressort, une tout autre juridiction, qu’il à disait un tout autre droit. Qu’il les voyait parfaitement È : et constamment dévêtus de leur magistrature, dépouillés E- de tout leur appareil et de ces robes mêmes, qui % empêchent de voir l’homme. Qu’il ne pouvait pas les voir À autrement. Même en y mettant de la bonne volonté, toute E sa bonne volonté. Parce qu’il était bon. Même en s’y effor- À LE çant. Qu’il ne concevait même pas qu’on pût les voir $ autrement. Que lui-même il ne pouvait les voir qu’en 4 vieux singes tout nus. Nullement, comme on pourrait le …_ croire, d’abord, comme un premier examen, superficiel,

hâtif, pourrait d’abord le laisser supposer, en vieux : singes revêtus de la simarre et de l’hermine. On sentait 4 si bien qu’il savait que lui Bernard-Lazare il avait fait marcher ces gens-là, qu’on les ferait marcher encore, et que lui Bernard-Lazare on ne le ferait jamais mar- Ë cher, que ces gens-là surtout ne le feraient jamais mar- s cher. Qu’il avait temporellement fait marcher tout le 3 monde ; et que tout le monde ne le ferait jamais spiri- : tuellement marcher. Pour lui ce n’était pas, ce ne serait + | jamais la plus haute autorité du royaume, la plus haute autorité judiciaire, la plus haute juridiction du royaume, si le plus haut magistrat de la République. C’étaient des : vieux juges. Et il savait bien ce que c’était qu’un vieux 3% juge. On sentait si bien qu’il savait qu’il avait fait # marcher ces gens-là, et qu’ils ne le feraient jamais à marcher. Quand l’autre fut parti : Vous l’avez ou, me à dit-il en riant. Il était rigolo avec sa Cour de Cassation. : Notez qu’il était, et très délibérément, contre les lois 4 É Waldeck même. Contre la loi Waldeck. Mais enfin, 4

puisqu’il y avait une loi Waldeck, il voulait, il fallait F qu’on s’y tint juridiquement. Et même loyalement. 1 Qu’on l’appliquât, qu’on l’interprétât comme elle était. 2 | Il n’aimait pas l’État. Mais enfin puisqu’il y avait un | État, et qu’on ne pouvait pas faire autrement, il voulait 4 au moins que le même État qui fît une loi fût le même 4 aussi qui l’appliquât. Que l’État ne se dérobât point et 1 | ne changeât point de nom et de statut entre les deux, 3 qu’il ne fit point ceci sous un nom et qu’il ne le défit À point sous un autre, sous un deuxième nom. Il voulait au È | moins que l’Etat fût, au moins quelques années, constant + É avec lui-même. L’autre voulait dire évidemment qu’il 3 était d’un très grand prix, d’un prix suprême, d’un prix Ë

| decour suprême que la Cour de Cassation eût innocenté 4 _ Dreyfus. Pour lui ce n’était d’aucun prix. Il considérait , _ cette sorte de consécration juridique comme une consé- # cration purement judiciaire, et uniquement comme une ‘ _ victoire temporelle, surtout sans doute comme une vic- 3

  • toire de lui Bernard-Lazare sur la Cour de Cassation. Il *à

_ ne lui venait point à la pensée qu’une Cour de Cassa- CRE.

4 à tion pût faire ou ne pas faire, fit ou ne fit pas l’inno- ë

cence de Dreyfus. Mais il sentait, il savait parfaitement è

à que c’était lui Bernard-Lazare qui faisait l’autorité d’une Fe 4 Cour de Cassation, qui faisait ou ne faisait pas une +

. Cour de Cassation même, parce qu’il en faisait la nour- ‘

|} saitla magistrature. Ce n’était pas la Cour de Cassa- |

_ tion qui lui faisait bien de l’honneur. C’était lui qui _S faisait bien de l’honneur à la Cour de Cassation.

. Jamais je n’ai vu un homme croire, savoir à ce point | _ que les plus grandes puissances temporelles, que les 54 _ plus grands corps de PÉtat ne tiennent, ne sont que À _ par des puissances spirituelles intérieures. On sait

  • assez qu’il était tout à fait opposé à faire jouer l’ar- | Ée ticle 445 comme on l’a fait jouer (Clemenceau aussi y … était opposé), et tous les embarras que nous avons 54 eus du jeu de cet article, les embarras insurmontables : 5 qui se sont produits, qui sont résultés du jeu de cet ‘4 article, ou plutôt de ce jeu de cet article étaient évités |
  • si on lui avait laissé le gouvernement de l’affaire. Il ne fait aucun doute qu’il considérait ce jeu comme une for- j __ faiture, comme un abus, comme un coup de force judi- : É _ciaire, comme uneillégalité. En outre, avec son clair bon sens, bien français, ce juif, bien parisien, avec son clair

regard juridique il prévoyait les difficultés inextricables où elle nous jetterait, qu’elle rouvrirait éternellement ; Vaffaire ou plutôt qu’elle empécheraït éternellement 1 l’affaire de se clore. Il me disait : Dreyfus passera devant cinquante conseils de guerre, s’il faut, ouencore : Dreyfus passera devant des conseils de guerre toute sa | vie. Mais il faut qu’il soit acquitté comme tout le monde. i Le fond de sa pensée était d’ailleurs que Dreyfus était 1

| bien sot de se donner tant de mal pour faire consacrer à : son innocence par les autorités constituées; que ces gens-là ne font rien à l’affaire; que puisqu’on l’avait + arraché à une persécution inique le principal était fait, ; tout était fait; que les revêtements d’autorité, les consécrations judiciaires sont bien superflues, n’existent É pas, venant de corps négligeables; que c’est faire beau- À coup d’honneur à ces messieurs; qu’on est bien bon, 4 quand on est innocent, en plus de le faire constater. à | Qu’on apporte ainsi, à ces autorités, une autorité dont elles ont grand besoïn. Mais alors, au deuxième degré, si on y avait recours, il fallait y avoir recours droite- 4 : ment, il ne fallait point biaiser, il ne fallait point tricher, ; surtout sans doute parce que c’était se donner les apparences, et peut-être la réalité, de s’incliner devant elles, É de les redouter. Puisqu’on y allait, puisqu’on s’en servait, il fallait s’en servir, et y aller droitement. C’était F encore un moyen de leur commander. Si c’était de la À politique, il fallait au moins qu’elle fût droite. Il avait un goût incroyable de la droiture, surtout dans ce qu’il L. p’aimait pas, dans la politique et dans le judiciaire. IL EL se rattrapait pour ainsi dire ainsi d’y aller malgré lui $ en y étant droit malgré eux. Je n’ai jamais vu quelqu’un savoir aussi bien garder ses distances, être aussi distant, 4

ne - aussi doucement, aussi savamment, aussi horizontale- à ment pour ainsi dire. Je n’ai jamais vu une puissance L. spirituelle, quelqu’un qui se sent, qui se sait une puis- À : sance spirituelle garder aussi intérieurement pour ainsi ; dire des distances horizontales aussi méprisantes envers 4 les puissances temporelles. Et donc il avait une affec- | tion secrète, une amitié, une affinité profonde avec Les autres puissances spirituelles, même avec les catholiques, qu’il combattait délibérément. Mais il ne voulait
les combattre que par des armes spirituelles dans des batailles spirituelles. Sa profonde opposition intérieure : | et manifestée au waldeckisme même venait ainsi de | deux origines. Premièrement, par une sorte d’équilibre, de balancement, d’équité, d’égalité, de justice, de santé ._ politiques, de répartition équitable il ne voulait pas qu’on fit aux autres ce que les autres vous avaient fait, | mais qu’on ne voulait pas qu’ils vous fissent. Les cléricaux nous ont embétés pendant des années, disait-il, et plus énergiquement encore, il ne s’agit pas à présent L d’embéter les catholiques. On n’a jamais vu un Juif aussi peu partisan, aussi peu pensant, aussi peu conce- | vant du talion. Il ne voulait pas rendre précisément le | bien pour le mal, mais très certainement le juste pour Fi l’injuste. Il avait aussi cette idée que vraiment ça n’était D pas malin, qu’il ne fallait guère se sentir fort pour avoir 3 recours à de telles forces. Or il se sentait fort. Qu’il ne | fallait guère avoir confiance en soi. Or il avait confiance - L en soi. Comme tous les véritables forts. Comme tous : les véritables forts il n’aimait point employer des armes faciles, avoir des succès faciles, des succès diminués, 4 dégradés, des succès qui ne fussent point du même | É ordre de grandeur que les combats qu’il voulait soutenir.

Deuxièmement il avait certainement une sympathie + à secrète, une entente intérieure avec les autres puis- : sances spirituelles. Sa haïne de l’État, du temporel se $ retrouvait là toute entière. On ne peut pas poursuivre, ;

  • disait-il, par des lois, des gens qui s’assemblent pour 1 faire leur prière. Quand même ils s’assembleraient cinq ï cent mille. Si on trouve qu’ils sont dangereux, qu’ils 4 ont trop d’argent, qu’on les poursuive, qu’on les atteigne 2 par des mesures générales, comme tout le monde, (ce Ë : même mot, cette même expression, comme tout le à monde, dont il se servait toujours, dont il se servait précisément pour Dreyfus), par des lois, économiques à générales, qui poursuivent, qui atteignent tous ceux 4 : qui sont aussi dangereux qu’eux, qui ont de l’argent À ; comme eux. Il n’aimait pas que les partis politiques, que l’État, que les Chambres, que le gouvernement lui : enlevât la gloire du combat qu’il voulait soutenir, lui ‘1 : déshonorât d’avance son combat. SE à D’une manière générale il n’aimait pas, il ne pouvait > pas supporter que le temporel se mêlât du spirituel. Tous E : ces appareils temporels, tous ces organes, tous ces ap- 1 pareils de levage lui paraissaient infiniment trop gros- 4 2 siers pour avoir le droit de mettre leur patte grossière non 4 seulement dans les droits mais même dans les intérêts espirituels. Que des organes aussi grossiers que le gou- 3 vernement, la Chambre, l’État, le Sénat, aussi étrangers : à tout ce qui est spirituel, missent les doigts de la main 5 dans le spirituel, c’était pour lui non pas seulement une 4 profanation grossière, mais plus encore, un exercice de L mauvais goût, un abus, l’exercice, l’abus d’une singulière 4 incompétence. Il se sentait au contraire une secrète, ;

© üne singulière complicité de compétence spirituelle au

  • besoin avec le pape. ca = Jamais je n’ai vu un homme je ne dis pas croire, je & _ dis savoir à ce point je ne dis pas seulement qu’une : 4 conscience est au-dessus de toutes les juridictions, mais Se __ quelle est, qu’elle exérce elle-même dans la réalité une $ ; juridiction, qu’elle est la suprême juridiction, la seule. 4 È Si on l’avait suivi, si on avait au moins suivi son 4 | enseignement et son exemple, si on avait continué dans Be ÿ

son sens, si on avait seulement suivi le respect que l’on Me. ÈS devait à sa mémoire, aujourd’hui la revision même du : É: procès Dreyfus ne serait pas en danger, comme elle 4 2 l’est. Elle ne serait pas exposée, comme elle l’est. 4 EN Aussi nous avons vu son enterrement, Je dirai quel . fut son enterrement. Qui nous étions, combien peu É L: dans ce cortège, dans ce convoi, dans cet accompagne- SUR à . ment fidèle gris descendant et passant dans Paris. En ; a pleines vacances. Dans ce mois d’août ou plutôt dans ce Fa A commencement de mois de septembre. Quelques-uns, les $ Re mêmes forcenés, les mêmes fanatiques, Juifs et chrétiens, % Le quelques Juifs riches, très rares, quelques chrétiens 4 -_ riches, très rares, des Juifs et des chrétiens pauvres et 3 Es misérables, eux-mêmes en assez petit nombre. Une petite Se 4 troupe en somme, une très petite troupe. Comme une ”

  • espèce de compagnie réduite qui traversait Paris. De > Be. misérables juifs étrangers, je veux dire étrangers à la nationalité française, car il n’était pas un Juif roumain, 4

je veux dire un Juif de Roumanie, qui ne le sût pro- ; phète, qui ne le tint pour un véritable prophète. Il était pour tous ces misérables, pour tous ces persécutés, un éclair encore, un rallumage du flambeau qui éternelle- i ment ne s’éteindra point. Temporellement éternellement. 3 Et comme toutes ces marques mêmes sont de famille, ‘ comme tout ce qui est d’Israël est de race, comme ces choses-là restent dans les familles, comment ne pas se 5 rappeler, comment ne point voir cet ancien enterrement quand on voyait si peu de monde, il y a quelques à semaines encore, à l’enterrement de sa mère. Relative- É ment peu de monde. Et pourtant ils connaissaient £ beaucoup de monde. Je dirai sa mort, et sa longue et à sa cruelle maladie, et tout le lent et si prompt achemi- $ nement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce. Ë Comme acharnée. Comme fanatique. Comme elle-même 1 forcenée. Comme lui. Comme nous. Je ne sais rien de À si poignant, de si saisissant, je ne connais rien d’aussi 4 tragique que cet homme qui se roïdissant de tout ce qui Ë : lui restait de force se mettait en travers de son parti k victorieux. Qui dans un effort désespéré, où il se brisait E lui-même, essayait, entreprenait de remonter cet élan, É cette vague, ce terrible élan, l’insurmontable élan de la 3 victoire et des abus, de l’abus de la victoire. Le seul 1 élan qu’on ne remontera jamais. L’insurmontable élan : de la victoire acquise. De la victoire faite. De l’entraîne- É ment de la victoire. L’insurmontable, le mécanique, l’au- : tomatique élan du jeu même de la victoire. Je le revois ï encore dans son lit. Cet athée, ce professionnellement athée, cet officiellement athée en qui retentissait, avec e une force, avec une douceur incroyable, la parole éter- 3 nelle; avec une force éternelle; avec une douceur éter- É

__ nelle; que je n’ai jamais retrouvée égale nulle part 4 ailleurs. J’ai encore sur moi, dans mes yeux, l’éternelle ; bonté de ce regard infiniment doux, cette bonté non 4 pas lancée, mais posée, renseignée. Infiniment désa- 1 elle-même. Je le vois encore dans son lit, cet athée 4 ruisselant de la parole de Dieu. Dans la mort même tout le poids de son peuple lui pesait aux épaules. Il ne fallait point lui dire qu’il n’en était point responsable. Je n’ai jamais vu un homme ainsi chargé, aussi chargé d’une charge, d’une responsabilité éternelle. Comme nous sommes, comme nous nous sentons chargés de ; nos enfants, de nos propres enfants dans notre propre k famille, tout autant, exactement autant, exactement | ainsi il se sentait chargé de son peuple. Dans les souf2 _frances les plus atroôces il n’avait qu’un souci : que ses ; Juifs de Roumanie ne fussent point omis artificieuseJ ment, pour faire réussir le mouvement, dans ce mouve- É ment de réprobation que quelques publicistes européens entreprenaient alors contre les excès des persécutions É orientales. Je le vois dans son lit. On montait jusqu’à | cette rue de Florence; si rive droite, pour nous, si loin ; du quartier. Les autobus ne marchaïent pas encore. On : montait par la rue de Rome, ou par la rue d”Amster- : dam, cour de Rome ou cour d’Amsterdam, je ne sais plus laquelle des deux se nomme laquelle, jusqu’à ce ; carrefour montant que je vois encore. Cette maison } riche, pour le temps, où il vivait pauvre. Il s’excusait 3 de son loyer, disant : J’ai un baïl énorme sur le dos. Je | ne sais pas si je pourrai sous-louer comme je le vou- à drais. Quand j’ai pris cet appartement-là, je croyais ke que je ferais un grand journal et qu’on travaillerait ici.

J’avais des plans. Il en était loin, de faire un grand 4 journal. Les journaux des autres se faisaient, des autres | mêmes, à condition qu’il n’y fût pas. Je revois encore cette grande chambre, rue de Florence, 5, (ou 7) rue de Florence, la chambre du lit, la chambre de souffrance, la chambre de couchée, la chambre d’héroïsme, (la : chambre de sainteté), la chambre mortuaire. La e chambre du lit d’où il ne se releva point. L’ai-je donc 3 tant oublié moi-même que ce 5, (ou ce 7), ne réponde s plus mécaniquement à l’appel de ma mémoire, que ce | 5 et ce 7 se battent comme des chiffonniers dans le | magasin de ma mémoire, que chacun s’essaye et fasse | valoir ses titres. Et pourtant j’y suis allé. Et nous disions familièrement entre nous : Est-ce que tu es allé Fe rue de Florence. Dans la grande chambre rectangulaire, ë je vois le grand lit rectangulaire. Une, ou deux, ou trois Fe. grandes fenêtres rectangulaires donnaient de grands e jours” de gauche obliques rectangulaires; tombant, % descendant lentement; lentement penchés. Le lit venait 3 : du fond, non pas du fond opposé aux fenêtres, où # étaient les portes, et, je pense, les corridors, mais du | | fond qu’on avait devant soi quand on avait les fenêtres 4 e à gauche. De ce fond le lit venait bien au milieu, bien # ï carrément, la tête au fond, jointe le fond, les pieds vers 4 le milieu de la chambre. Lui-même juste au milieu de À son lit, sur le dos, symétrique, comme l’axe de son lit, | 1 comme un axe d’équité. Les deux bras bien à gauche | et à droite. C’étaient dans les derniers temps. La 1 maladie approchait de sa consommation. Une profonde, 5 4 ; une vigilante affection fraternelle, la diligence d’une #l affection fraternelle pensait déjà à lui faire, à lui pré- à parer une mort qui ne fût point la consommation de à 108 4

| cette cruauté, qui fût plus douce, un peu adoucie, qui É _ n’eût point toute la cruauté, toute la barbarie de cette : maladie forcenée. Qui ne fût point le couronnement de d F cette cruauté. On lui avait conté des histoires sur sa | É maladie, des histoires et des histoires. Qu’en croyait- ; ; il? 11 faisait, comme tout le monde, semblant de les

: croire. Qu’en croyaitil, c’est le secret des morts. Morientium ac mortuorum. Dans cette incurable 4 4 lâcheté du monde moderne, où nous osons tout dire à 3 É lhomme, excepté ce qui l’intéresse, où nous n’osons $ < i pas dire à l’homme la plus grande nouvelle, la nouvelle | | de la seule grande échéance nous avons menti nous- + mêmes tant de fois, nous avons tant menti à tant de | ù mourants et à tant de morts qu’il faut bien espérer que : quand c’est notre tour nous ne croyons pas nous-mêmes |

tout à fait aux mensonges que l’on nous fait. Il faisait __ - donc semblant d’y croire. Mais dans ses beaux yeux Ÿ

doux, dans ses grands et gros yeux clairs il était impos-

4 sible de lire. Ils étaient trop bons. Ils étaient trop doux. | Ils étaient trop beaux. Ils étaient trop clairs. Il était ; impossible de savoir si c’était par un miracle d’espé- :

i rance (temporelle) (et peut-être plus) qu’il espérait

1 encore ou si C’était par un miracle de charité, pour nous, qu’il faisait semblant d’espérer. Son œil même,

son œil clair, d’une limpidité d’enfant, était comme

un binocle, comme un deuxième verre, comme une

deuxième vitre, comme un deuxième binocle de douceur et de bonté, de lumière, de clarté. Impénétrable. Parce \

_ qu’on y lisait comme on voulait. C’étaient les derniers

4 temps. Peu de gens pouvaient encore le voir, des

parents mêmes. Mais il m’aimait tant qu’il me mainte-

L nait sur les dernières listes. J’étais assis au long de son

lit à gauche au pied. A sa droite par conséquent. Ji parlait de tout comme s’il dût vivre cent ans. Il me demända comment je venais. Il me dit, avec beaucoup d’orgueil, enfantin, que le métro Amsterdam était ouvert. Ou quelque autre. Il se passionnaït ingénument pour tout ce qui était voies et moyens de communica- . tions. Tout ce qui était allées et venues, géographiques, et retour, circulations, déplacements, replacements, É voyages, exodes et deutéronomes lui causaïit un amoncellement de joie enfantine inépuisable. Le métro parti- 4 culièrement lui était une victoire personnelle. Tout ce qui était rapidité, accélération, fièvre de communication, déplacement, circulation rapide l’emplissait d’une joie enfantine, de la vieille joie, d’une joie de cinquante siècles. C’était son affaire, propre. Étre ailleurs, le ÿ grand vice de cette race, la grande vertu secrète; la grande vocation de ce peuple. Une remontée de cin- | quante siècles ne le mettait point en chemin de fer que : ce ne fût quelque caravane de cinquante siècles. Toute ; ; : traversée pour eux est la traversée du désert. Les maisons les plus confortables, les mieux assises, avec | des pierres de taille grosses comme les colonnes du temple, les maisons les plus immobilières, les plus immeubles, les immeubles les plus écrasants ne ; sont jamais pour eux que la tente dans le désert. Le granit remplaca la tente aux murs de toile. Qu’importe ces pierres de taille plus grosses que les colonnes du temple. Ils sont toujours sur le dos des chameaux. ; Peuple singulier. Combien de fois n’y ai-je point pensé. Pour qui les plus immobilières maisons ne seront jamais que des tentes. Et nous au contraire, qui avons réelle- ; | 110

Fe ment couché sous la tente, sous des vraies tentes, com-

£ bien de fois n’ai-je point pensé à vous, Lévy, qui n’avez É jamais couché sous une tente, autrement que dans la A Bible, au bout de quelques heures ces tentes du camp 3 de Cercottes étaient déjà nos maisons. Que vos pavillons ; sont beaux, 6 Jacob: que vos tentes sont belles, 6 Israël. Combien de fois n’y ai-je point pensé, combien de fois

F n’ai-je point pensé à vous, combien de fois ces mots | ne me remontaient-ils pas sourdement comme une

remontée d’une gloire de cinquante siècles, comme

: une grande joie secrète de gloire, dont j’éclatais sour- É. dement par un ressouvenir sacré quand nous rentrions : au camp, mon cher Claude, par ces dures nuits de mai. | Peuple pour qui la pierre des maisons sera toujours la È toile des tentes. Et pour nous au contraire c’est la toile s: des tentes qui était déjà, qui sera toujours la pierre de ÿ nos maisons. Non seulement il n’avait donc pas eu pour 4 le métropolitain cette aversion, cette distance qu’au fond É nous lui gardons toujours, même quand il nous rend S les plus grands services, parce qu’il nous transporte trop ô vite, et au fond qu’il nous rend trop de services, mais au contraire il avait pour lui une affection propre toute orgueilleuse, comme un orgueil d’auteur. On le perçait E += alors, la ligne numéro 1 seulement je crois était en s exploitation. Il avait un orgueil local, un orgueil de 1 quartier, qu’il eût abouti, déjà, jusqu’à lui, un des pre- ; : miers, qu’il eût percé jusqu’à lui, qu’il eût commencé L à monter vers ces hauteurs. Il me l’avait dit, quelques j D. mois auparavant, quand on avait essayé de l’envoyer, à ; comme tout le monde, vers les réparations du Midi. Il ee était allé d’hôtel en hôtel. Il était heureux comme un

  • enfant. Jusqu’à ce qu’il trouva une espèce de petite

maison de paysan; qu’il me présenta dans une lettre .: comme le paradis réalisé. Et d’où natureliement il 4 revint rapidement, il rentra à Paris. Il me l’avait dit F alors, dans un de ces mots qui éclairent un homme, un À peuple, une race. Voyez-vous, Péguy, me disait-il, je ne ; commence à me sentir chez moi que quand j’arrive dans pe un hôtel. Il le disait en riant, mais c’était vrai tout de : ï ) En somme, dans l’action, dans la politique, puisqu’il : À en faut une, puisqu’il fallait y descendre, il était parti- : 4 san du droit commun. Droit commun dans laffaire à Dreyfus, droit commun dans l’affaire Congrégations. Ê 7x Droit commun pour Dreyfus, droit commun contre les 4 congrégations. Cela n’a l’air de rien, cela peut mener 4 loin. Cela le mena jusqu’à l’isolement dans la mort. 4 Il était essentiellement pour la justice, pour l’équité, E. pour l’égalité (non point naturellement au sens démo- 3 Ë cratique, mais au sens d’équilibre parfait, d’horizonta- 3 5 lité parfaite dans la justice. Il était contre l’exception, É contre la loi d’exception, contre la mesure d’exception, 4 qu’elle fût pour ou contre, persécution ou grâce. Il était É pour le niveau de la justice. Je le regardais donc ce matin-là. 7, rue de Florence. : Et je l’écoutais. J’étais assis au pied de son lit à gauche 4 comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de n mansuétude dans une si cruelle situation me désar- 4 112 4

Re _ maït, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire __ inexpiable. J’écoutais dans une piété, dans un demi- ; 4 silence respectueux, affectueux, ne lui fournissant que 4 le propos pour se soutenir. Le Beethoven de Romain D = Rolland venait de paraître. Nos abonnés se rappelss lent encore quelle soudaine révélation fut ce cahier, ù 3 quel émoi il souleva d’un bout à l’autre, comme il £ se répandit soudainement, comme une vague, comme < 3 en dessous, pour ainsi dire instantanément, com- à : ment il fut soudainement, instantanément, dans une $ Ée révélation, aux yeux de tous, dans une entente É soudaine, dans une commune entente, non point seule7 ment le commencement de la fortune littéraire de ; “4 Romain Rolland, et de la fortune littéraire des cahiers, Ÿ 4 mais infiniment plus qu’un commencement de fortune ET, littéraire, une révélation morale, soudaine, un pressenEee timent dévoilé, révélé, la révélation, l’éclatement, la : Ë _ soudaine communication d’une grande fortune morale.

Mais tout ce mouvement se gonflait, n’avait pas encore

£: venait tout juste de paraître. Bernard-Lazare me dit : | __ Ah j’ai lu votre cahier de Romain Rolland. C’est . vraiment très beau. Il faut avouer que l’âme juive et Le l’âme hellénique ont été deux grands morceaux de É- l’âme universelle. Je ne manifestai rien, parce que j’ai | Êr dit que quand on va voir un malade on est résolu à ne : “à rien manifester. On est donc gardé par une cuirasse, à : invincible, par un masque impénétrable. Mais je fus : = saisi, je me sentis poursuivi jusque dans les vertèbres. . É Car j’étais venu pour voir, je m’étais attendu à voir les “_ avancées de la mort. Et c’est déjà beaucoup. Et je voyais brüsquement les avancées des au delà de la 4

mort. Pour mesurer la profondeur, la nouveauté d’un tel mot, l’âme éternelle, et même l’âme juive, et l’âme hellénique, il faut savoir à quel point, avec quel scrupule religieux ces hommes, les hommes de cette géné- ration évitaient d’employer le moindre mot du jargon mystique. On parlait alors de recommencer l’affaire

  • Dreyfus, de reprendre l’affaire Dreyfus. Il faut se : rappeler qu’entre l’affaire Dreyfus elle-même et la deuxième affaire Dreyfus il y eut un long temps de calme plat, de silence, d’une solitude totale. On ne ; savait pas alors, du tout, pendant tout ce temps, si $ l’affaire recommencerait; jamais. Mieux eût valu qu’elle ne recommençât point. Nous n’eussions point été i acquittés par la Cour de Cassation. Maïs nous demeurions ce que nous étions, nous demeurions purs devant & le pays et devant l’histoire. Mais tout pantelants de Ÿ cette grande Affaire, de cette première grande histoire, # tout suants et tout bouillants de la bataille, tout décon- | certés du repos, du calme, du plat, de la paix fourrée, 4 a du repos louche, du traité louche, de l’inaction, de la Ÿ paix des dupes, tout anxieux de n’avoir point obtenu, $ atteint tous les résultats temporels que nous espérions, 4 que nous attendions, que nous escomptions, de m’avoir À point réalisé le royaume de la justice sur la terre et le ñ royaume de la vérité, tout anxieux surtout de voir ; notre mystique nous échapper, nous ne pensions dans : le secret de nos cœurs qu’à une reprise de l’affaire, à ce à que nous nommions entre nous, comme des conjurés, la reprise. Nous ne prévoyions pas, hélas, que cette 2 reprise n’en serait que la plus basse dégradation, un ? détournement total, un détournement grossier de la à mystique en politique. Nous en parlions. Lui, dans son L.

rx lit, m’en parlait doucement. Je vis rapidement qu’il

__ m’en parlait comme d’une conjuration, mais comme

£ d’une conjuration étrangère, à laquelle il démeurait : étranger. De gré, de force ? Je lui dis : Mais enfin : 3 qu’est-ce qu’ils vont faire. Ils ne vous ont donc pas : 3 demandé conseil ? Il me répondit doucement : Ils ont . préféré s’adresser à Jaurès. Ils sont si contents de

faire quelque chose sans moi.

Ils, c’était tout, c’étaient tous les autres, c’était f

: Dreyfus qu’il aimait comme un jeune frère.

e. Il ne fait aucun doute que pour nous la mystique | 4 dreyfusiste fut non pas seulement un cas particulier de Fe la mystique chrétienne, mais qu’elle en fut un cas, éminent, une accélération, une crise, temporelle, une / sorte d’exemple et de passage que je dirai nécessaire. < Comment le nier, à présent que nous sommes à douze à 4 et quinze ans de notre jeunesse et qu’enfin nous voyons ; ë clair dans notre cœur. Notre dreyfusisme était une Ne ‘ : religion, je prends le mot dans son sens le plus littéra- À lement exact, une poussée religieuse, une crise reli- | 3 _gieuse, et je conseillerais même vivement à quiconque | Fe voudrait étudier, considérer, connaître un mouvement ; É religieux dans les temps modernes, bien caractérisé,

bien délimité, bien taillé, de saisir cet exemple unique.

É J’ajoute que pour nous, chez nous, en nous ce mou-

A vement religieux était d’essence chrétienne, d’origine

chrétienne, qu’il poussait de souche chrétienne, qu’il 4

coulait de l’antique source. Nous pouvons aujourd’hui ï nous rendre ce témoignage. La Justice et la Vérité que 4

nous avons tant aimées, à qui nous avons donné tout, à

notre jeunesse, tout, à qui nous nous sommes donnés tout entiers pendant tout le temps de notre jeunesse 3 n’étaient point des vérités et des justices de concept, À elles n’étaient point des justices et des vérités mortes, : 1

elles n’étaient point des justices et des vérités de livres É

et de bibliothèques, elles n’étaient point des justices et -

des vérités conceptuelles, intellectuelles, des justices et

des vérités de parti intellectuel, mais elles étaient orga- 3 niques, elles étaient chrétiennes, elles n’étaient nulle- 4 ment modernes, elles étaient éternelles et non point 4 temporelles seulement, elles étaient des Justices et des * Vérités, une Justice et une Vérité vivantes. Et de tous à

À les sentiments qui ensemble nous poussèrent, dans un ;. tremblement, dans cette crise unique, aujourd’hui nous 3 pouvons avouer que de toutes les passions qui nous 4

= poussèrent dans cette ardeur et dans ce bouillonnement, : 4 3 dans ce gonflement et dans ce tumulte, une vertu était EF au cœur, et que c’était la vertu de charité. Et je ne 4

veux pas rouvrir un ancien débat, aujourd’hui, désor- ne. mais historique, mais dans nos ennemis, chez nos < ennemis, chez nos adversaires d’alors, historiques 4

comme nous, devenus historiques, je vois beaucoup k. d’intelligence, beaucoup de lucidité même, beaucoup S L.

x d’acuité : ce qui me frappe le plus, c’est certaine- 2% ment un certain manque de charité. Je ne veux #4

pas anticiper sur ce qui est le propre des confes- 754

sions. Mais il est incontestable que dans tout notre À socialisme même il y avait infiniment plus de chris- 4

pe tianisme que dans toute la Madeleine ensemble avec

_ Saint-Pierre de Chaillot, et Saint-Philippe du Roule,

Bec et Saint-Honoré d’Eylau. Il était essentiellement une

_ religion de la pauvreté temporelle. C’est donc, c’est

  • assurément la religion qui sera jamais la moins célébrée 2 4 dans les temps modernes. Infiniment, d’infiniment la ns moins chômée. Nous en avons été marqués si durement, si

4 ineffaçablement, nous en avons reçu une empreinte, une = si dure marque, si indélébile que nous en resterons.

É marqués pour toute notre vie temporelle, et pour l’autre.

; Notre socialisme n’a jamais été ni un socialisme parle-

| mentaire ni un socialisme de paroisse riche. Notre

_ christianisme ne sera jamais ni un christianisme parle- | = mentaire ni un christianisme de paroisse riche. Nous - ‘4 avions reçu dès lors une telle vocation de la pauvreté, |

É même temps si historique, si éventuelle, si événemen-

3 taire que depuis nous n’avons jamais pu nous en tirer, 4 2 que je commence à croire que nous ne pourrons nous

À en tirer jamais.

de C’est une sorte de vocation.

Ë Ce qui a pu donner le change, c’est que toutes les \ forces politiques de l’Église étaient contre le dreyfu-

SE sisme. Mais les forces politiques de l’Église ont toujours x été contre la mystique. Notamment contre la mystique % chrétienne. C’est l’application la plus éminente qu’il y _ ait jamais eu de cette règle générale que nous posions

4 plus haut. b On pourrait même dire que l’affaire Dreyfus fut un

pe beau cas de religion, de mouvement religieux, de com-

mencement, d’origine de religion, un Cas rare, peut- Ë | être un cas unique. qe | _ La mystique dreyfusiste enfin fut pour nous essen- ; tiellement une crise de (la) mystique française. Cette 3 affaire fat pour nous et par nous très exactement dans % la ligne française. Comme elle avait été très exactement ÿ pour nous et par nous dans la ligne chrétienne. Nous- à mêmes nous y fûmes très exactement dans la ligne k française comme nous y avions été très exactement ë dans la ligne chrétienne. Nous y fâmes de qualité fran- 3 çaise comme nous y avions été de qualité chrétienne. $ Nous y déployâmes proprement les vertus, les qua- à lités françaises, les vertus de la race : la vaillance à claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la x fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de 3 belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et | mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé; une 3 tristesse gaie, qui est le propre du Français; un propos à délibéré; une résolution chaude et froide; une aisance, h: un renseignement constant; une docilité et ensemble 4 une révolte constante à l’événement; une impossibilité 4 organique à consentir à l’injustice, à prendre son parti # de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de 3 pointe. Il faut dire simplement que nous fûmes des L héros. Et plus précisément des héros à la française. E (La preuve, c’est que nous ne nous en sommes pas 2 relevés, que nous ne nous en sommes pas retirés). à ; (Toute notre vie peut-être nous serons des demi-soldes). 3

À Il faut bien voir en effet comment la question se posait.

PS La question ne se posait nullement alors, pour nous, de

_ savoir si Dreyfus était innocent ou coupable. Mais de 24 savoir si on aurait ou si on n’aurait pas le courage de 24 le déclarer, de le savoir innocent.

É; Quand nous écrirons cette histoire de l’affaire DreyF 4 Jus qui sera proprement les mémoires d’un dreyfusiste ! 3 il y aura lieu d’examiner, d’étudier de très près et nous à établirons très attentivement, dans le plus grand détail, À ce que je nommerai la courbe de la croyance publique à : l’innocence de Dreyfus. Cette courbe a subi naturelle- À ment les variations les plus extraordinaires. Naturelle-

: ment aussi les antidreyfusistes ont tout fait pour la “+ faire monter et il faut rendre cette justice aux dreyfu- #

Be: sistes qu’ils ont généralement tout fait pour la faire

  • descendre. Partie des environs de zéro en 1894 (la #4 famille et quelques très rares personnes exceptées), on E., peut dire qu’elle monta, qu’à travers des soubresauts 4 de toute sorte, des fluctuations politiques et historiques E- comme il ne manque jamais de s’en produire pour ces 7260 sortes de courbes elle monta constamment jusqu’au E, jour où le bateau qui ramenait Dreyfus en France intro4 duisit parmi nous le corps même du débat. Dès lors, ni malgré les apparences, malgré un palier apparent, 5 malgré une apparence d’horizontalité, en réalité elle 4 commença de baisser lentement, régulièrement. Malgré 3 des fortunes diverses, malgré des apparences de fors tunes en réalité elle commença de tomber. Cette desL: cente, cette chute, cette baisse est arrêtée aujourd’hui, 4 on peut croire qu’elle est arrêtée pour toujours, parce 3 qu’elle ne peut guère aller plus avant, tomber plus bas, È - parce que beaucoup de monde aujourd’hui s’en moquent

Charles Péguyr ne Sun RT 4 totalement, et surtout parce que nous sommes retombés A 4 : à un certain équilibre, dans un certain équilibre très 4 tentant, très solide, très commun, le même où nous E nous étions arrêtés si longtemps à la montée : la France, 4 le monde, l’histoire coupés en deux, en deux partis _ bien distincts, bien coupés, bien arrêtés, croyant pro- % l’autre à l’innocence, faisant profession de croire l’un à 5 la culpabilité et l’autre à l’innocence. C’est la situation, 4 : c’est la position commune, usuelle, familière, pour ainsi - 4 dire classique, c’est la situation connue, le monde ; coupé en deux sur une question. C’est la situation + : commode, car c’est la situation de guerre, la situation N ° de haine, mutuelle. C’est la situation à laquelle tout # le monde est habitué. C’est donc celle qui durera, qui 3 déjà faillit durer pendant la montée de notre courbe, 4 . qui s’est retrouvée, qui s’est reçue, qui s’est recueillie EL. -— elle-même au même niveau dans la descente, qui ne se À reperdra plus, qui sera définitive. Avec les amortisse- É raents successifs naturellement par la successive arrivée È des nouvelles générations; avec les amortissements 4 croissants et l’extinction finale, l’extinction historique. 4 ; £e qu’il y a de remarquable, c’est combien cette situa- 4 tion, ce palier intermédiaire est commode, du pays coupé en deux, combien nous nous y sommes arrêtés complai- 4 samment, commodément, à la montée, comment, com- 4 bien nous nous y sommes retrouvés aisément, rapide- ‘2 ment à la descente. Commodément. Combien nous nous y 4 mouvions aisément, naturellement à la montée, en pleine 74 bataille, combien nous y bataiïllions aisément, naturelle- 53 ment, comme chez nous, et combien nous nous y sommes ‘4% même attardés. Et combien au retour, à la descente. =

nous l’avons retrouvé aisément, combien rapidement à | nous nous y sommes retrouvés chez nous. Mais ce qui j À _ est incontestable c’est que cette courbe, dans ces sou- | -_ bresauts, à l’issue de cette montée atteignit plusieurs Fa fois un maximum qui était même un universum. Je __ veux dire que dans ces fluctuations, dans ces agitations, ï à : dans cette crise, dans ces sautes, dans ces coups de à B: force et dans ces coups de théâtre il y eut au moins L x deux ou trois fois quarante-huit heures où tout le pays 4 (nos adversaires mêmes et je dis même leurs chefs) crut | 4 à l’innocence de Dreyfus. Par exemple, notamment | É dans ce coup de foudre, instantanément après ce coup | __ de théâtre du colonel Henry au Mont-Valérien (mort ou simulation de mort, assassinat, meurtre, suicide ou si- -_ mulation de suicide). (Enfin disparition), Comment nous 4 _ sommes retombés, redescendus de ce summum, qui | be ce jour, qui dans cet éclair paraissait définitivement ‘4 acquis, comment on nous en a fait redescendre, É comment on a ainsi, autant réussi à faire redescendre cette courbe, c’est le secret des politiciens. C’est le … secret des politiques. C’est le secret de la politique . : E- même. C’est le secret de Dreyfus même, dans la mesure, %. < et elle est totale, où nous quittant il s’est remis tout $ 4 r: entier aux mains des politiques. Comment on a réussi L à tenir cette gageure, à nous faire tomber de ce maxi_ mum total, c’est la grande habileté, c’est le secret ne _ des politiciens. Comment on perd une bataille qui : … était gagnée, demandez-le à Jaurès. Aujourd’hui É nous sommes condamnés à la contestation, perpétuelle, 0 jusqu’à cet émoussement, cette hébétude, cette oblité- x 4 É ration, inévitable, qui vient du temps, des générations suivantes, qu’on nomme proprement l’histoire, la posi-

tion, l’acquisition de l’histoire. Quand nos ennemis, | quand nos adversaires nous reprochaïent d’être le parti äe l’étranger, ils avaient totalement tort, absolument tort sur nous et contre nous (sur notre mystique et ; contre notre mystique; ils avaient partiellement raison : ‘sur et contre notre État-Major, qui précisément nous masquait à eux, qui faisait même tout ce qu’il pouvait | pour nous masquer, devant le monde, et qui y a si par- 3 faitement, si complètement réussi; ils avaient partiellement raison, (peut-être pour un tiers, en quotité), sur 0 et contre nos chefs, sur et contre notre politique, sur et contre nos politiciens, l’adhésion à Hervé et à l’hervéisme, la flatterie pour Hervé et pour l’hervéisme, la lâcheté, le tremblement de Jaurès, la platitude, l’aplatissement devant Hervé et devant le hervéisme, plus que cela l”empressement, la sollicitude empressée pour Hervé et l’hervéisme l’ont bien prouvé); mais enfin ils s: avaient le droit de ne pas nous connaître, dans le fatras 2 de la bataille ils pouvaient à la rigueur, historiquement, 3 : à la rigueur historique ils pouvaient ne pas nous con- À naître; la Foire sur la Place pouvait leur masquer lin- à

: térieur de la maison; ils pouvaient ne voir que la à à parade politique; mais enfin au pis aller, à l’extrême, ! & à la limite, à l’extrême rigueur quand nos ennemis, L quand nos adversaires nous accusaient d’être le parti £ de l’étranger, ils ne pouvaient jamais que nous faire un ni tort temporel; un tort extrême temporel, un tort capital k temporel, mais en fin un tort temporel. Ils ne pouvaient : pas nous déshonorer. Ils pouvaient nous faire perdre pe nos biens, ils pouvaient nous faire perdre la liberté, ils 3 pouvaient nous faire perdre la vie, ils pouvaient nous : faire perdre la terre même de la patrie. Ils ne pouvaient ee:

__ pas nous faire perdre l’honneur. Au contraire quand _ Jaurès, par une suspecte, par une lâche complaisance à 4 tout le hervéisme, et à Hervé lui-même, à Hervé per- = sonnellement, d’une part, pour la patrie, laissait dire et ; % laissait faire qu’il fallait renier, trahir et détruire la ; s France: créant ainsi cette illusion, politique, que le | mouvement dreyfusiste était un mouvement antifran4 çais; et quand d’autre part, pour la foi, quand mû par les plus bas intérêts électoraux, poussé par la plus | lâche, par la plus basse complaisance aux démagogies,

aux agitations radicales il disait, il faisait que l’affaire Dreyfus et le dreyfusisme entrassent, comme une partie : intégrante, dans la démagogie, dans l’agitation radicale 4 anticléricale, anticatholique, antichrétienne, dans la 4 séparation des Églises et de l’État, dans la loi des Con3 grégations, waldeckiste, dans la singulière. application, À dans l’application combiste de cette loi; créant ainsi ; cette illusion, politique, que le mouvement dreyfusiste était un mouvement antichrétien; il ne nous trahissait n. pas seulement, il ne nous faisait pas seulement dévier, $ il nous déshonoraïit. Il ne faut jamais oublier que le È combisme, le système combiste, la tyrannie combiste, : x d’où sont venus tous ces maux, a été une invention de s Jaurès, que c’est Jaurès qui par sa détestable force po- à litique, par sa force oratoire, par sa force parlemen- À taire a imposé cette invention, cette tyrannie au pays, À cette domination, que lui seul l’a maintenue et a pu la

_ maintenir; que pendant trois et même quatre ansila

4 été, sous le nom de M. Combes, le véritable maître de à la République. « Quand Jaurès, disait déjà Bernard4 Lazare dans cet admirable dossier, dans cet admirable E mémoire, dans cette admirable consultation, datée de

Paris, 6 août 1902, quand on voulait que la loi ; Waideck eût un effet global, et qu’elle eût un effet 4 rétroactif, Quand Jaurès se présente devant nous pour soutenir une œuvre qu’il approuve, à laquelle il veut ; collaborer, il doit, parce qu’il est Jaurès, parce qu’il 3 .a été notre compagnon dans une bataille qui n’est pas 3 finie, (ce qu’il y avait d’admirable en effet, même au 3 point de vue politique, au seul point de vue politique, É- et Bernard-Lazare, avec sa grande lucidité politique, 3 l’avait aperçu instantanément, c’était qu’on n’avait $ même pas attendu la fin de laffaire Dreyfus, la conclu- % sion pour opérer la contamination, la dégénération, le À déshonneur, la déviation, la dégradation de mystique : en politique, mais c’était entre les deux affaires Drey- Ë fus même que l’on se préparait à la commettre, à : 4 laccomplir, avant même d’avoir liquidé l’affaire, au < reprendre), (c’est-à-dire qu’on avait commencé d’opérer î la dégénération de mystique en politique au moment s même où l’on se préparait à faire appel de nouveau à 4 toutes les forces, aux forces incalculables de la mystique. É C’est pour cela que nos politiciens, que nos politiques Ë furent les derniers des criminels, qu’ils furent des cfimi- # nels au deuxième degré. S’ils n’avaient fait que leur poli- à tique, pour ainsi dire professionnellement, s’ils n’avaient Æ fait qu’exercer leur métier de politiciens, ils pouvaient A premier degré. Mais ils voulaient en même temps con- 3 server tous les avantages de la mystique. Et c’est cela - -_ très précisément qui constitue le deuxième degré. Ils à voulaient bien en même temps trahir la mystique et en “4 même temps non pas seulement s’en réclamer, non pas . Er

s £ seulement s’en revêtir et s’en servir et apparaître avec, __ mais continuer à l’exciter. Ils voulaient, ils entendaient : s: jouer le double jeu, ils voulaient jouer ensemble les 5 deux jeux contraires, et le mystique, et le politique, qui à exclut le mystique, ils se préparaient à jouer le double | jeu, ils entendaïent jouer ensemble de leur politique et 1 de notre mystique, cumuler les avantages de leur politique et de notre mystique, s’avantager ensemble de leur politique et de notre mystique, jouer toujours ensemble le temporel et l’éternel. Jouer le temporel avec les puissants de ce monde et L en même temps faire appel à la mystique et à l’argent | | des pauvres gens, puiser toujours dans le cœur et‘dans : à la bourse des pauvres gens. C’est ce qui fait que la responsabilité de Jaurès dans k ce crime, dans ce double crime, dans ce crime au Ë B: deuxième degré est culminante. Lui entre tous, lui au | chef de l’opération il était un politicien comme les ê autres, pire que les autres, un retors entre les retors, | un fourbe entre les fourbes; mais lui il faisait semblant ; de n’être pas un politicien. De là sa nocivité culminante. De là sa responsabilité culminante. Quand les nationalistes, professionnels, disaient que nous étions le parti de l’étranger, ils ne pouvaient que nous calom- ‘ nier, ils ne pouvaient que nous faire un tort temporel, | à la limite un tort temporel limite, à l’extrême un tort . temporel extrême. Quand Jaurès au contraire parlait pour nous, s’avouait pour nous, quand à ce titre, à + E notre titre, il intercalait le dreyfusisme et l’affaire | 3 Dreyfus d’une part dans l’antipatriotisme, politique, J É dans l’antipatriotisme hervéiste, dans la politique anti-

_ patriotique, hervéiste, dans l’agitation, dans la démane 125

gogie antipatriotique, hervéiste, quand il l’intercalait À d’autre part dans cette autre démagogie politique, dans } ja démagogie antichrétienne, il atteignait, il touchait, 3 il blessait au cœur le dreyfusisme même. ; Ce qui fait à Jaurès dans ce double crime, dans ce Ë crime au deuxième degré, une responsabilité culmi- F nante, c’est que lui entre tous il était un politique, un k politicien comme les autres et que lui il disait qu’il était É un mystique. Il me chicanerait naturellement sur ce s. mot, car c’est un homme de marchandage, et le plus 3 maquignon que je connaisse. Mais il sait très bien ce À £ que nous voulons dire. 4 Par son passé universitaire, intellectuel, par son $ commencement de carrière universitaire, intellectuelle, Û = par ses relations, par tout son ton, par le grand é nombre, par le faisceau d’amitiés ardentes qui mon- 4 taient vers lui et qu’il encourageait, complaisamment, 2 qu’il excitait constamment à monter vers lui, amitiés 2. de pauvres, de petites gens, de professeurs, de nous, * et qu’il récapitulait pour ainsi dire en lui, qu’il ramas- 2 sait comme un foyer ramasse un faisceau de lumière 4 : et de chaleur, Jaurès faisait figure d’une sorte de pro- à fesseur délégué dans la politique, mais qui n’était pas & politique, d’un intellectuel, d’un philosophe (dans ce 4 temps-là tous les agrégés de philosophie étaient philo- : sophes, comme aujourd’hui ils sont tous sociologues). - D’un homme qui travaillait, qui savait ce que c’est 3 que de travailler. Qui avait un métier. Il faisait essen- ; * tiellement figure d’un impolitique, d’un homme qui # était comme chargé de nous représenter, de nous E. transmettre dans la politique. Au contraire c’était un s. politicien qui avait fait semblant d’être un professeur, à

| qui avait fait semblant d’être un intellectuel, qui avait ù fait semblant de travailler et de savoir travailler, | d’avoir un métier, qui avait fait semblant d’être des nôtres, qui avait fait semblant de tout. Quand les politiciens, quand ceux qui font métier et profession de la politique font leur métier, exercent leur profession,

  • quand ils jouent, quand ils fonctionnent professionnellement, officiellement, sous leur nom, ceux qui sont connus comme tels, il n’y a rien à dire. Mais quand ceux qui font métier et profession d’être impolitiques font, sous ce nom, de la politique, il y a le double
  • crime de ce détournement perpétuel. Faire de la politique et la nommer politique, c’est bien. Faire de la : politique et la nommer mystique, prendre de la mystique et en faire de la politique, c’est un détournement | inexpiable. Voler les pauvres, c’est voler deux fois. Tromper les simples, c’est tromper deux fois. Voler ce confiance. Et Dieu sait si nous étions des âmes simples, des pauvres gens, des petites gens. C’est bien ce qui les fait rire aujourd’hui. Quels sont, dit-il, quels sont ces imbéciles qui croyaient ce que je disais? Qu’il | se rassure, qu’il .attende. Les vies sont longues, les mouvements contraires, qu’il ne nous tombe jamais dans les mains. Il ne rirait peut-être pas toujours. É Quoi de plus poignant que ce témoignage, que cette adjuration de Bernard-Lazare condamné, de Bernard- à Lazare destiné, quoi de plus redoutable que ce témoi4 gnage, redoutable par sa mesure même. Quand Jaurès,

écrivait Bernard-Lazare, se présente devant nous pour 4 soutenir une œuvre qu’il approuve, à laquelle il veut à collaborer, il doit, parce qu’il est Jaurès, parce qu’il 1 a été notre compagnon dans une bataille qui n’est pas à finie, nous donner d’autres raisons que des raisons 4

  • théologiques. (Il voyait très nettement combien il y 4 avait de théologie grossière dans Jaurès, dans toute 4 cette mentalité moderne, dans ce radicalisme politique 1 et parlementaire, dans cette pseudométaphysique, 4 dans cette pseudophilosophie, dans cette sociologie.) à Or c’est une raison théologique que de nous dire : « (Ici je préviens que c’est du Jaurès, cité par # Bernard-Lazare) : « Il y a des crimes politiques et n 2 sociaux qui se payent, et le grand crime collectif 4 commis par l’Église contre la vérité, contre l’humanité, à 4 centre le droit et contre la République, va enfin rece- 4 voir son juste salaire. Ce n’est pas en vain qu’elle a A révolté les consciences par sa complicité avec le faux, le # de Jaurès. Bernard-Lazare disait plus simplement : On à 4 ne peut pas embéter des hommes parce qu’ils font leur 3 : prière. Il les avait, celui-là, les mœurs de la liberté. à Il avait la liberté dans la peau; dans la moelle et dans le sang; dans les vertèbres. Non point, non plus, À une liberté intellectuelle et conceptuelle, une liberté & livresque, une liberté toute faite, une liberté de biblio- A thèque. Une liberté d’enregistrement. Mais une liberté, É aussi, de source, une liberté toute organique et vivante. : Je n’ai jamais vu un homme croire, à ce point, avoir à 4 ce point la certitude, avoir conscience à ce point qu’une - conscience d’homme était un absolu, un invincible, un 4 éternel, un libre, qu’elle s’opposait victorieuse, éternel 128 0

lement triomphante, à toutes les grandeurs de la terre. 3 Il ne faut pas recevoir des justifications semblables, 4 écrivait encore Bernard-Lazare, méme et surtout quand elles sont données par Jaurès, car, au-dessous, d’autres 5 sont prêts à les interpréter dans un sens pire, à en | tirer des conséquences redoutables pour la liberté. Il énumérait, sur quelques exemples éclatants, dans un style éclatant, coupant, bref, quelques-unes de ces antinomies, les capitales, quelques-uns de ces antagonismes. Il te prévoyait, Bernus, et la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. Dès lors il écrivait en effet, et ces paroles < sont claires, elles sont capitales, elles sont actuelles | | comme au premier jour : Si nous n’y prenons garde, 3 demain on nous mettra en demeure d’applaudir le : ; gendarme français qui prendra l’enfant par le bras a pour l’obliger à entrer dans l’école laïque, tandis que nous devrons réprouver le gendarme prussien contraignant l’écolier polonais de Wreschen. Voilà l’homme, voilà l’ami que nous avons perdu. Il écrivait encore, et ces paroles sont à considérer, elles sont à méditer aujourd’hui comme hier, aujourd’hui comme alors, elles seront à méditer toujours, caf elles sont d’une hauteur de vues, d’une portée incalculable : « Que demain on | nous propose les moyens de résoudre la question de l’enseignement et nous les discuterons. Dès aujourd’hui on peut dire que le monopole universitaire n’en est pas la solution. Nous nous refuserons aussi bien à | _ accepter les dogmes formulés par l’État ensei- | gnant, que les dogmes formulés par l’Église. | Nous n’avons pas plus confiance en l’Université ; _ qu’en la Congrégation. » Mais il faut que je m’arrête

de citer. Je ne peux pourtant pas citer toute cette E admirable consultation, citer tout un cahier dans un $ cahier, refaire les cahiers dans les cahiers, mettre tout 1 Voilà l’homme, voilà l’ami que nous avons perdu. É . Pour un tel homme nous ne ferons jamais une apologie, k. nous ne souffrirons jamais qu’on en fasse une. | Ce sont de tels hommes qui comptent, et qui comptent ; seuls. C’est nous qui comptons, seuls. Non seulement 3 les autres n’ont point à parler pour nous. Mais c’est 4 nous qui avons à parler, pour tout. % IL fut un héros et en outre il eut de grandes parties de 4 sainteté. Et avec lui nous fâmes, obscurément, des héros. F 5 Comment ne pas noter dans les quelques mots que 1 nous avons cités, dans ces quelques phrases seulement ique nous avons rapportées, je ne me retiens pas de É noter non pas seulement ce sens de la liberté, et cette 3 aisance dans la liberté, dans le maniement de la 3 liberté, mais ce sens beaucoup plus curieux, beau- 1 : coup plus imprévu, apparemment plus imprévu, de + la théologie, cet avertissement de la théologie. Instan- ï = tanément il la voyait poindre partout où en effet elle 4 point, elle-même ou quelque imitation, quelque contre- ‘È façon, elle-même ou contrefaite. % Comment ne pas noter aussi son exact, son parfait, ; son réel internationalisme, Israël excepté, l’exactitude, FE l’aisance, l’allant de soi de son internationalisme, qui était 3 trop aisé, beaucoup trop allant de soi pour jamais 3

être un antinationalisme. Quand il parlait des Polonais pour les Bretons, ce n’était point un amusement, un rapprochement piquant. Ce n’était point un jeu d’esprit et pour jouer un bon tour. C’était naturellement qu’il voyait sur le même plan les Bretons et les Polonais. Il voyait vraiment la Chrétienté comme l’Islam, ce que nul de nous, même ceux qui le voudraient le plus, ne peut obtenir. Parce qu’il était bien réellement également en dehors des deux. Vue, angle de regard que nul de nous ne peut obtenir. Au moment où on faisait, même : et peut-être surtout autour de lui, tout ce que l’on pouvait humainement pour évincer ses Juifs de Roumanie, par politique pour ne pas compromettre, pour ne pas charger le mouvement arménien, et qu’il y voyait très clair, dans cet assourdissement, un vieil ami de Quartier ” venait de le quitter. Il me dit doucement, haussant doucement les épaules, comme il faisait, me le montrant pour ainsi dire des épaules, par dessus le haut de ses épaules : Zl veut encore me rouler avec ses Arméniens. C’esttoujours la même chose. Ils en…treprennent le ; Grand Turc parce qu’il est Turc et ils ne veulent pas qu’on dise un mot du roi de Roumanie parce qu’il est chrétien. C’est toujours la collusion de la chrétienté. Comment ne pas noter enfin comme c’est bien écrit, posé, mesuré, clair, noble, français. Il ne faut pas recevoir des justifications semblables. Une certaine proposition, un certain propos. Une certaine délibération. Un certain ton, une certainerésonance cartésienne même. Apolog’ie pour Bernard-Lazare. — Nourris, abreuvés

de notre mystique, la déformant, la dégradant aussitôt, la détournant instantanément en politique nos politiciens, Jaurès en tête, Jaurès le premier, créèrent cette double illusion, politique, premièrement que le dreyfusisme était antichrétien, deuxièmement qu’il était |

  • antifrançais. Il faut s’arrêter quelques instants à la | Notre socialisme même, notre socialisme antécédent, | à peine ai-je besoin de le dire, n’était nullement anti- | Il était essentiellement et rigoureusement, exactement | international. Théoriquement il n’était nullement anti- | | nationaliste. Il était exactement internationaliste. Loin d’atténuer, loin d’effacer le peuple, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Loin d’affaiblir, ou d’atténuer, loin d’effacer la nation, au contraire il l’exaltait, il | l’assainissait. Notre thèse était au contraire, et elle est | encore, que c’est au contraire la bourgeoisie, le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois, le sabotage capita- | : liste et bourgeois qui oblitère la nation et le peuple. Il faut bien penser qu’il n’y avait rien de commun entre le socialisme d’alors, notre socialisme, et ce que nous ; connaissons aujourd’hui sous ce nom. Ici encore la politique a fait son œuvre, et nulle part autant qu’ici la j politique n’a défait, dénaturé la mystique. La politique, je dis La politique des politiques, professionnels, des politiciens, des politiques parlementaires. Mais plus encore, sans aucun doute, par l’invention, par linter- , vention, par l’intercalation du sabotage, qui est une | invention politique, au même titre que le vote, plus 4 132 3

encore que le vote, pire, je veux dire plus politique, plus _ profondément politique, plus encore sans aucun doute ENT les antipolitiques professionnels, les antipoliticiens, …_ les syndicalistes, les antipolitiques antiparlementaires. _ Nous pensions alors, nous pensons toujours, maisily a 15 quinze ans tout le monde pensait comme nous, pensait F avec nous, ou affectait de penser avec nous, il n’y avait 3 sur ce point, sur ce principe même pas l’ombre d’une hési- ; Ë tation, pas l’ombre d’un débat. Il est de toute évidence 0 3 que ce sont les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. Je veux dire que les bourgeois et les capitalistes ; ont cessé de faire leur office, social, avant les ouvriers

  • le leur, et longtemps avant. Il ne fait aucun doute que | …_ le sabotage d’en haut est de beaucoup antérieur au Ë É sabotage d’en bas, que le sabotage bourgeois et capita- ; E liste est antérieur, et de beaucoup, au sabotage ouvrier; 25 . que les bourgeois et les capitalistes ont cessé d’aimer le : 4 travail bourgeois et capitaliste longtemps avant que les É ouvriers eussent cessé d’aimer le travail ouvrier. C’est

exactement dans cet ordre, en commençant par les

Æ bourgeois et les capitalistes, que s’est produite cette 4 désaffection générale du travail qui est la tare la plus | % profonde, la tare centrale du monde moderne. Telle : étant la situation générale du monde moderne, il ne E s’agissait point, comme nos politiciens syndicalistes Ë % l’ont inventé, d’inventer, d’ajouter un désordre ouvrier É au désordre bourgeois, un sabotage ouvrier au sabotage 1% bourgeois et capitaliste. Il s’agissait au contraire, notre E- socialisme était essentiellement et en outre offcielle4 ment une théorie, générale, une doctrine, une méthode x _ générale, une philosophie de l’organisation et de la réorganisation du travail, de la restauration du travail.

Notre socialisme était essentiellement et en outre offciellement une restauration, et même une restauration générale, une restauration universelle. Nul alors ne le contestait. Mais depuis quinze ans les politiciens ont marché. Les doubles politiciens, les politiciens propres

  • et les antipoliticiens. Les politiciens ont passé. Il s’agissait au contraire d’une restauration générale, d’une restauration totale, d’une restauration universelle en commençant par le monde ouvrier. Il s’agissait d’une restauration totale fondée sur une restauration préalable du monde ouvrier; sur une restauration totale préalable du monde ouvrier. Il s’agissait très exacte- | ment, et nul alors ne le contestait, tous au contraire : l’enseignaïent, tous le déclaraient, il s’agissait au contraire d’effectuer un assainissement général du monde ; ouvrier, une réfection, un assainissement moléculaire, organique, et commençant par cet assainissement de | proche en proche un assainissement de toute la cité. C’était déjà cette morale, cette méthode, générale, cette philosophie des producteurs qui devait trouver en | M. Sorel, moraliste et philosophe, son expression la _ plus haute, son expression définitive. J’ajoute même É que ce ne pouvait être que cela.

Et qu’il ne pouvait nullement, aucunement être j question que ce fût rien d’autre. Disons-le; pour le & philosophe, pour tout homme philosophant notre socia- È lisme était et n’était pas moins qu’une religion du 4 salut temporel. Et aujourd’hui encore il n’est pas moins 4 que cela. Nous ne cherchions pas moins que le salut . ; temporel de l’humanité par l’assainissement du monde $ ouvrier, par l’assainissement du travail et du monde du # travail, par la restauration du travail et de la dignité É

134 4

_ du travail, par un assainissement, par une réfection & organique, moléculaire du monde du travail, et par lui de tout le monde économique, industriel. C’est ce que nous nommons le monde industriel, opposé au monde 4 intellectuel et au monde politique, au monde scolaire et 4 au monde parlementaire; c’est ce que nous nommons à l’économie ; la morale des producteurs; la morale indus- : ? trielle; le monde des producteurs; le monde écono- . mique ; le monde ouvrier; la structure (organique, molé- culaire) économique, industrielle; c’est ce que nous j nommons l’industrie, le régime industriel; c’est ce que ] nous nommons le régime de la production industrielle. 4 Le monde intellectuel et le monde politique au contraire, E- le monde scolaire et le monde parlementaire vont à ensemble. Par la restauration des mœurs industrielles, …. par l’assainissement de l’atelier industriel nous n’espé- E rions pas moins, nous ne cherchions pas moins que le E. salut temporel de l’humanité. Ceux-là seuls s’en moqueront qui ne veulent pas voir que le christianisme ? même, qui est la religion du salut éternel, est em4 bourbé dans cette boue, dans la boue des mauvaises - 4 mœurs économiques, industrielles; que lui-même il n’en F, sortira point, qu’il ne s’en tirera point à moins d’une- % révolution économique, industrielle; qu’enfin il n’y a 4 point de lieu de perdition mieux fait, mieux aménagé, 4 mieux outillé pour ainsi dire, qu’il n’y a point d’outil de É: perdition mieux adapté que l’atelier moderne. À , Et que toutes les difficultés de l’Église viennent de là, s. 2 toutes ses difficultés réelles, profondes, populaires : de 4 _ ce que, malgré quélques prétendues œuvres ouvrières,

sous le masque de quelques prétendues œuvres ou- E ._ vrières et de quelques prétendus ouvriers catholiques, É: de ce que latelier lui est fermé, et de ce qu’elle est £ fermée à l’atelier; de ce qu’elle est devenue dans le . monde moderne, subissant, elle aussi, une moderni- 3 sation, presque uniquement la religion des riches et À ainsi qu’elle n’est plus socialement si je puis dire la communion des fidèles. Toute la faiblesse, et peut-être ‘ faut-il dire la faiblesse croissante de l’Église dans le Ë monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la À 5 Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Reli- LR gion des arguments, des raisonnements censément vic- % torieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien à socialement manque aujourd’hui profondément de 4 charité. Ce n’est point du tout le raisonnement qui : e manque. C’est la charité. Tous ces raisonnements, tous | ces systèmes, tous ces arguments pseudoscientifiques È ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s’il y avait une 4 once de charité. Tous ces airs de tête ne porteraient

  • .. pas loin si la chrétienté était restée ce qu’elle était, une 4 communion, si le christianisme était resté ce qu’il était, ÊÈ une religion du cœur. C’est une des raisons pour É. lesquelles les modernes n’entendent rien au christia- 4 nisme, au vrai, au réel, à l’histoire vraie, réelle du 4 | christianisme, et à ce que c’était réellement que la chré- # tienté. (Et combien de chrétiens y entendent encore. À Combien de chrétiens, sur ce point même, sur ce point 1 aussi, ne sont-ils pas modernes.) Ils croient, quand ils . sont sincères, il y en a, ils croient que le christianisme si. fut toujours moderne, c’est-à-dire, exactement, qu’il É:

fut toujours comme ils voient qu’il est dans le monde __ avaitune. Ainsi dans le monde moderne tout estmoderne, | _ quoi qu’on en ait, et c’est sans doute le plus beau coup

  • du modernisme et du monde moderne que d’avoir en Ê _ beaucoup de sens, presque en tous les sens, rendu
  • moderne le christianisme même, l’Église et ce qu’il y _ avait encore de chrétienté. C’est ainsi que quandily a » une éclipse, tout le monde est à l’ombre. Tout ce qui 3 passe dans un âge de l’humanité, par une époque, dans _ une période, dans une zone, tout ce qui est dans un k monde, tout ce qui a été placé dans une place, dans un
  • temps, dans un monde, tout ce qui est situé dans une ‘4 _ certainesituation, temporelle, dans un monde, temporel, . en reçoit la teinte, en porte l’ombre. On fait beaucoup …_ de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est “ pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté É: intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de 4 cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appau_ vrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes 4 des anciennes grandes hérésies. Cette pauvreté n’eût È exercé aucuns ravages, elle eût été purement risible si les k voies ne lui avaient point été préparées, s’il n’y avait É. point ce grand modernisme du cœur, ce grave, cet infi_ niment grave modernisme de la charité. Si les voies ne < lui avaient point été préparées par ce modernisme du cœur et de la charité. C’est par lui que l’Église dans le E monde moderne, que dans le monde moderne la chré- % _ tienté n’est plus peuple, ce qu’elle était, qu’elle ne l’est ; 20 plus aucunement; qu’ainsi elle n’est plus socialement un FE. _ peuple, un immense peuple, une race, immense; que le a _ christianisme n’est plus socialement la religion des pro-

fondeurs, une religion peuple, la religion de tout un ; peuple, temporel, éternel, une religion enracinée aux plus grandes profondeurs temporelles mêmes, la reli- 3 gion d’une race, de toute une race temporelle, de toute une race éternelle, mais qu’il n’est plus socialement 1

  • qu’une religion de bourgeois, une religion de riches, une 1 espèce de religion supérieure pour classes supérieures ; de la société, de la nation, une misérable sorte de à

$ . religion distinguée pour gens censément distingués; par conséquent tout ce qu’il y a de plus superficiel, de plus : officiel en un certain sens, de moins profond; de plus inexistant; tout ce qu’il y a de plus pauvrement, de ; plus misérablement formel; et d’autre part et surtout ; tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution; à | la sainteté, à la pauvreté, à la forme même la plus : l’esprit de son institution. De sa propre institution. Il À

: suffit de se reporter au moindre texte des Évangiles.

Il suffit de se reporter à tout ce que d’un seul tenant il vaut mieux nommer l’Évangile. s C’est cette pauvreté, cette misère spirituelle et cette J richesse temporelle qui a tout fait, qui a fait le mal. 4 C’est ce modernisme du cœur, ce modernisme de la ; charité qui a fait la défaillance, la déchéance, dans 1 l’Église, dans le christianisme, dans la chrétienté même À qui a fait la dégradation de la mystique en politique. à -On mène aujourd’hui grand bruit, je vois qu’on fait :

Me un grand état de ce que depuis la séparation le catholi- é cisme, le christianisme n’est plus la religion officielle, la religion d(e lJ’État, de ce que, ainsi, l’Église est libre. à l’Église est évidemment tout autre, tout à fait autre sous le nouveau régime. Sous toutes les duretés de la liberté, d’une certaine pauvreté, l’Église est autrement | elle-même sous le nouveau régime. Jamais on n’ob- | tiendra sous le nouveau régime des évêques aussi mauvais que les évêques concordataires. Mais il ne faut point exagérer non plus. Il ne faut pas se dissimuler que si l’Église a cessé de faire la religion officielle de | l’État, elle n’a point cessé de faire la religion officielle de la bourgeoisie de l’État. Elle a perdu, elle a laissé politiquement, mais elle n’a guère perdu, elle n’a guère laissé socialement toutes les charges de servitude qui | lui venaient de son officialité. C’est pour cela qu’il ne | faut pas triompher. C’est pour cela que l’atelier lui est fermé, et qu’elle est fermée à l’atelier. Elle fait, elle est la religion officielle, la religion formelle du riche. Voilà

ce que le peuple, obscurément ou formellement, très Ë 1 assurément sent très bien. Voilà ce qu’il voit. Elle n’est donc rien, voilà pourquoi elle n’est rien. Et surtout et elle n’est rien de ce qu’elle était, et elle est, devenue, tout ce qu’il y a de plus contraire à elle-même, tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution. Et elle ne se rouvrira point l’atelier, et elle ne se rouvrira point le peuple à moins que de faire, elle aussi, elle comme tout | le monde, à moins que de faire les frais d’une révo3 lution économique, d’une révolution sociale, d’une révolution industrielle, pour dire le mot d’une révolu- É tion temporelle pour le salut éternel. Tel est, éternelle-

et temporellement éternellement), le mystérieux assu- ; jettissement de l’éternel même au temporel. Telle est e proprement l’inscription de léternel même dans le temporel. Il faut faire les frais économiques, les frais k sociaux, les frais industriels, les frais temporels. Nul

  • ne s’y peut soustraire, non pas même l’éternel, non : pas même le spirituel, non pas même la vie inté- c .rieure. C’est pour cela que notre socialisme n’était pas E si bête, et qu’il était profondément chrétien. L. C’est pour cela que lorsqu’on leur met sous les yeux | la vieille chrétienté, quand on les met en face de ce que È c’était dans la réalité qu’une paroisse chrétienne, une . paroisse française au commencement du quinzième æ siècle, du temps qu’il y avait des paroisses françaises, E quand on leur montre, quand on leur fait voir ce que à : c’était dans la réalité que la chrétienté, du temps qu’il À y avait une chrétienté, ce que c’était qu’une grande 4 sainte, la plus grande peut-être de toutes, du temps <3 qu’il y avait une sainteté, du temps qu’il y avait une È | charité, du temps qu’il y avait des saintes et des saints, tout un peuple chrétien, tout un monde chrétien, “4 tout un peuple, tout un monde de saints et de pécheurs, @ aussitôt quelques-uns de nos catholiques modernes, #

  • modernes à leur insu, mais profondément modernes, à jusque dans les moelles, intellectuels à leur insu et En? qui se vantent de ne pas l’être, intellectuels tout de 4 même, profondément intellectuels, intellectuels jus- 4 au’aux moelles, bourgeois et fils de bourgeois, rentiers É: et fils de rentiers, pensionnés du gouvernement, pen- | siornés de l’État, fonctionnaires, pensionnés des autres, #

20 des autres citoyens, des autres électeurs, des autres ÿ ee, contribuables, et qui fort ingénieusement ont préalableL ment fait inscrire sur le Grand-Livre de la Dette Pu4 _ blique les assurances d’ailleurs modestes de leur pain À quotidien, ainsi armés quelques-uns de ces contempo_ rains catholiques, devant une soudaine révélation de E. l’antique, de la vieille, de la chrétienté ancienne se F hâtent de pousser quelques cris, comme de pudeur Le outragée. Dans un besoin ils renieraient Joinville, | 4 comme trop grossier, comme trop peuple. Le sire de ; Joinville. Ils renieraient peut-être bien saint Louis. | Comme trop roi de France. 1 Il faut faire les frais temporels. C’est-à-dire que nul, | _ … füt-ce l’Église, fût-ce n’importe quelle puissance spiriRe tuelle, ne s’en tirera à moins d’une révolution tempo- % relle, d’une révolution économique, d’une révolution î sociale. D’une révolution industrielle. A moins de 4 payer cela. Pour ne pas payer, pour ne pas les faire un , à singulier concert s’est accordé, une singulière collusion s’est instituée, s’est jouée, se joue entre l’Église et le E-. parti intellectuel. Ce serait même amusant, ce serait risible si ce n’était aussi profondément triste. Ce con4 cert, cette collusion consiste à décaler, à déplacer le se à débat, le terrain même du débat. L’objet du débat. 3 A dissimuler dans un coin le modernisme du cœur, le 2 modernisme de la charité pour mettre en valeur, en É- fausse valeur, en lumière, en fausse lumière, pour è mettre en surface, en vue, dans toute la surface le = modernisme intellectuel, l’appareil du modernisme ; ï intellectuel, le solennel, le glorieux appareil. Ainsi tout r le monde y gagne, car ça ne coûte plus rien, ça ne

coûte plus aucune révolution économique, industrielle, _% sociale, temporelle, et nos bourgeois de l’un et l’autre 4 côté, nos capitalistes de l’un et l’autre bord, de l’une et #

l’autre confession, les cléricaux et les radicaux, les ‘4 cléricaux radicaux et les radicaux cléricaux, les intel- à lectuels et les clercs, les intellectuels clercs et les clercs 4

  • intellectuels ne veulent rien tant, ne veulent que ceci : # ne pas payer. Ne point faire de frais. Ne point faire les à

” frais. Ne point lâcher les cordons de la bourse. On me : pardonnera cette expression grossière. Mais il en faut 5 une, il la faut dans cette situation grossière. Concert : merveilleux, merveilleuse collusion. Tout le monde y 4 gagne tout. Non seulement que ça ne coûte rien, mais 4 aussi, en surplus, naturellement la gloire, qui ne vient à : jamais qu’à ceux qui la méritent. Tout le monde y À trouve son compte, et même le nôtre. Une fois de plus 4 deux partis contraires sont d’accord, se sont trouvés, Ë se sont mis d’accord non pas seulement pour fausser le débat qui les divise ou paraît les diviser, mais pour É fausser, pour transporter le terrain même du débat là À où le débat leur sera le plus avantageux, leur coûtera 4 le moins cher à l’un et à l’autre, poussés par la seule considération de leurs intérêts temporels. L’opération è consiste à effacer, à tenir dans l’ombre cet effrayant NA modernisme du cœur et à mettre en première place, | en seule place, le modernisme intellectuel, à tout attri- 3 buer, tout ce qui se passe, à la feinte toute-puissance, + à l’effrayante, à la censément effrayante puissance du 3 modernisme intellectuel. C’est un décalage, une substi- 3 | tution, un transfert, un transport, une transposition + merveilleuse. Un déplacement perfectionné. Les intel- # à lectuels sont enchantés. Voyez, s’écrient-ils, comme À

_ nous sommes puissants. Nous en avons une tête. Nous | avons trouvé des arguments, des raisonnements si À extraordinaires que par ces seuls raisonnements nous E avons ébranlé la foi. La preuve que c’est vrai, c’est 1 que ce sont les curés qui le disent. Et les curés F ensemble et les bons bourgeois cléricaux, censés catho- ; liques, prétendus chrétiens, oublieux des anathèmes sur ; le riche, des effrayantes réprobations sur l’argent dont 4 l’Évangile est commesaturé, moelleusement assis dans la

paix du cœur, dans la paix sociale, tous nos bons bour-

geois se récrient : Tout ça aussi, se récrient-ils, c’est de la faute à ces sacrés professeurs, qui ont inventé, qui À ont trouvé des arguments, des raisonnements si extra- : < ordinaires. La preuve que c’est vrai, c’est que c’est È nous, curés, qui le disent. Alors ça va bien, et non 3 seulement tout le monde est en République, mais tout 4 le monde est content. Les porte-monnaies restent dans | les poches, et les argents restent dans les porte- | monnaies. On ne met pas la main au porte-monnaie. : l C’est l’essentiel. Mais je le redis en vérité, tous ces É raisonnements ne pèseraient pas lourd, s’il y avait une : once de charité. Le monde clérical bourgeois affecte de croire que ce 1 sont les raisonnements, que c’est le modernisme céré- 4 bral qui est important uniquement pour n’avoir point à k dépenser une révolution industrielle, une révolution A. Tel étant notre socialisme, et cela ne faisait alors

aucun secret, comme cela ne faisait aucun doute, il est j | évident que non seulement il ne portait aucune atteinte : et ne pouvait porter aucune atteinte aux droits légitimes | à des nations, mais qu’étant, que faisant un assainisse- 4 : ment général, et par cela même, en dedans de cela ; 4 même un assainissement du nationalisme et de la nation À : même, il servait, il sauvait les intérêts les plus essen- F

  • tiels, les droits les plus légitimes des peuples. Les droits, -

les intérêts les plus sacrés. Et qu’il n’y avait que lui qui 4 le faisait. Ce n’était point violer, effacer les nations et | les peuples, ce n’était point les fausser, les violenter, les oblitérer, les forcer, leur donner une entorse, mais au a contraire, que de travailler à remplacer d’une substitution, d’un remplacement organique, moléculaire, un champ clos, une concurrence anarchique de peuples for- : cenés, frénétiques, par une forêt saine, par une forêt | grandissante de peuples prospères, par tout un peuple 4 de peuples florissauts. Montants dans ieur sève, dans 4 leur essence, dans la droiture et la lignée de leur végé- 4 tale race, libres de l’écrasement des servitudes écono- : miques, libres de la corruption organique, moléculaire 4 des mauvaises mœurs industrielles. Ce m’était point à annuler les nations et les peuples. Au contraire c’était à les fonder, les asseoir enfin, les faire naître, les faire et É les laisser pousser. C’était les faire. Nous avions dès e __ lors la certitude, que nous avons, que le monde souffre n. infiniment plus du sabotage bourgeois et capitaliste que 4 du sabotage ouvrier. Non seulement c’est le sabotage bourgeois et capitaliste qui a commencé, mais il est devenu rapidement presque total. Et il est si je puis dire + : entré dans le monde bourgeois comme une seconde race. 4

  • Il est fort loin au contraire d’avoir pénétré aussi pro144 “4

| fondément dans le monde ouvrier, à cette profondeur, aussi totalement. Et surtout il n’y est pas du tout le même. Il est fort loin d’y être entré comme une race. Contrairement à ce que l’on croit généralement, à ce que croient communément les écrivains, les publicistes, les sociologues, qui sont des intellectuels et des bourgeois, le sabotage dans le monde ouvrier ne vient pas des profondeurs du monde ouvrier; il ne vient pas du monde ouvrier lui-même. Il n’est point ouvrier. Il est, essentiellement, bourgeois. Il ne vient pas du bas, par une remontée des boues, des bas-fonds ouvriers. Il vient du haut. C’est le socialisme qui seul pouvait l’éviter, éviter cette contamination. C’est le sabotage bourgeois, le, même, le seul, qui par contamination de proche en proche descend par nappes horizontales dans le monde ouvrier. Ce n’est point le monde ouvrier qui exaspère des vices propres. C’est le monde ouvrier qui s’embourgeoise graduellement. Contrairement à ce que l’on croit, le sabotage n’est point inné, né dans le monde ouvrier. Il y est appris. Il y est enseigné dogmatiquement, intellectuellement, comme une invention étrangère. C’est une invention bourgeoise, une invention politique, parlementaire, essentiellement intellectuelle, qui pénètre par contamination et enseignement, intellectuel, par en haut dans le monde ouvrier. Elle y rencontre des résistances qu’elle n’avait jamais rencontrées dans le monde bourgeois. Elle n’y a point bataille gagnée. Elle n’y a point ville prise. Elle y est, somme toute, artificielle. Elle s’y heurte à. des résistances imprévues, à des résistances d’une profondeur incroyable, à cet amour séculaire du

  • travail qui enrichissait le cœur laborieux. Le monde

bourgeois et capitaliste est presque tout entier, pour

ainsi dire tout entiér consacré au plaisir. On trouverait ! ‘encore un très grand nombre d’ouvriers, et non pas à “ seulement des vieux, qui aiment le travail. s / Tel étant notre socialisme, il est évident qu’il était, un renforcement encore inconnu, une prospérité, une 4 floraison, une fructification. Bien loin d’en conjurer, 4 d’en conspirer la perte. Nous avions déjà la certitude, : que nous avons, que le peuple qui entrerait le premier $ dans cette voie, qui aurait cet honneur, qui aurait ce k, courage, et en un sens cette habileté, en recevrait une É. ; telle force, une telle prospérité organique et molécu- :æ laire, constitutionnelle, histologique, un tel renforce- & ÿ ment, un tel accroissement, un tel assainissement de (2 ; tous les ordres de sa force que non seulement ïül L marcheraït à la tête des peuples, mais qu’il n’aurait 4 | plus rien à redouter jamais, ni dans le présent ni dans D ! l’avenir, ni de ses concurrents économiques, industriels, 3 | commerciaux, ni de ses concurrents militaires. :4 Ainsi lembourgeoisement par le sabotage suit une F: marche exactement inverse de celle que nous voulions 4 i suivre. Et faire suivre. Nous voulions qu’un assaïnisse- | ment du monde ouvrier, remontant de proche en à proche, assainît le monde bourgeois et ainsi toutela _ société, toute la cité même. Et il s’est produitaucontraire, en fait il s’est produit qu’une démoralisation du …

monde bourgeois, en matière économique, en matière

_ industrielle et en toute autre matière, dans l’ordre du

_ travail et dans tout autre ordre, descendant de proche

en proche, a démoralisé le monde ouvrier, et ainsi toute <: = __ la société, la cité même. Loin d’ajouter, de vouloir ;

  • ajouter un désordre à un désordre, nous voulions

Ë instaurer, restaurer un ordre, un ordre nouveau, ancien; à | É- nouveau, antique; nullement moderne; un ordre labo- % Y rieux, un ordre du travail, un ordre ouvrier; un ordre

$ _ économique, temporel, industriel; et par la contamina-

tion pour ainsi dire remontante de cet ordre réordonner |

. le désordre même. Par une contamination descendante - ; % _ c’est le désordre qui a désordonné l’ordre. Qui a désor-

  • ganisé l’organisation de l’organisme. Mais nous avons

le droit de dire que ce désordre, que ce mauvais É. exemple a été introduit dans le monde ouvrier par une

| sorte d’insertion intellectuelle, par une opération en un sens aussi artificielle qu’a pu l’être par exemple cette

Es _ autre invention des Universités Populaires.

Ce serait une erreur de croire qu’il n’y a que le bien,

l’effort au bien, la morale qui soit artificielle. Le mal,

Ë surtout dans une race comme la nôtre, l’effort au mal,

l’effort d’avilissement, de contamination peut aussi bien

3 Autant que personne je sais combien ces efforts d’in-

__ struction et de moralisation, ces Universités Populaires

È et toutes autres, et tous autres, autant que personne je

24 sais combien ces efforts bourgeois, intellectuels, dis-

Rs: ss d’en haut sur le monde ouvrier, étaient factices,

vides, vains; creux; combien ils ne rendaient pasetne pouvaient pas rendre. Combien ils étaient artificiels, 3

  • superficiels. Mais ce que je veux dire, c’est que au contraire, par contre les enseignements du sabotage étaient ; . * aussi des enseignements bourgeois et intellectuels; qu’ils : étaient aussi des enseignements, donnés, reçus; versés, É. reçus; enseignés, appris. Des enseignements et des À apprentissages. Ils ont plus rendu, ils ont mieux porté, : ils ont plus et mieux entré, ils sont entrés beaucoup É plus profond parce que le mal entre toujours plus que é le bien, mais ce que je veux dire et que l’on ne dit pas, ; ce que je tiens à dire, ce qu’il faut dire c’est qu’ils étaient bien des enseignements du même ordre, venus, descendus du même lieu, du même monde. Aussi bourgeois, aussi intellectuels, aussi artificiels. Peut-être un peu moins superficiels, parce que le mal est toujours F moins superficiel que le bien. Au fond aussi étrangers F au monde ouvrier. À C’étaient des enseignements de (la) même sorte. > Étant donné ce qu’était le monde ouvrier, c’était une Ë erreur de croire que le mal y était naturel et que le 4 bien seul, par une sorte de disgrâce, y était artificiel. 1

Ainsi dans ce monde moderne tout entier tendu à #4 l’argent, tout à la tension à l’argent, cette tension à F l’argent contaminant le monde chrétien même lui fait & sacrifier sa foi et ses mœurs au maintien de sa paix à économique et sociale. 4 C’est là proprement ce modernisme du cœur, ce mo- n dernisme de la charité, ce modernisme des mœurs. -5+

À Il y a deux sortes de riches : les riches athées, qui : _ riches n’entendent rien à la religion. Ils se sont donc mis à l’histoire des religions, et ils y excellent, (et d’ailleurs il faut leur faire cette justice qu’ils ont tout fait pour n’en point faire une histoire de la religion). C’est eux qui ont inventé les sciences religieuses; : et les riches dévots, qui riches n’entendent rien au christianisme. Alors ils le professent. j Tel est, il faut bien voir, il faut bien mesurer, tel est | l’effrayant modernisme du monde moderne: l’effrayante, | la misérable efficacité. IL a entamé, réussi à entamer, il a modernisé, entamé la chrétienté. Il a rendu véreux, dans la charité, dans les mœurs il a rendu véreux le christianisme même.

Ai-je besoin de dire, pour mémoire, de noter et de faire noter combien ce socialisme même était dans la pure tradition française, combien il était dans la ligne, dans

3 la lignée française. L’assainissement, l’éclaircissement k du monde a toujours été la destination, la vocation française, l’office français même. L’assainissement de ce | qui est malade, l’éclaircissement de ce qui est trouble, ; l’ordination de ce qui est désordre, l’organisation de ce 3 ; qui est brut. Faut-il noter combien ce socialisme à base : de générosité, combien cette générosité claire, combien

cette générosité pleine et pure était dans la tradition | 4 ._ française; plus que dans la tradition française même, ! plus profondément, dans le génie français. Dans la sève et dans la race même. Dans la sève 3 : - abondante et sobre, généreuse et pourtant renseignée, À | pleine et pure, féconde et nette, pleine et fine, abon- 5 | dante sans niaiserie, renseignée sans stérilité. Un 4 héroïsme enfin plein et sobre, gai et discret, un héroïsme #2 2 Telétant notre socialisme, un socialisme français, quel Es devait être notre dreyfusisme, un dreyfusisme éminem- 4 ment français. La plus grande erreur sur ce point, la À plus grande illusion, sur ce chef de la patrie, est venue- 4 sans aucun doute de l’affaire Hervé. De l’hervéisme, -4 de la démagogie hervéiste. Et surtout et sans aucun 4 doute beaucoup plus de la complaisance suspecte à la 4 démagogie hervéiste. Je ne parlerai qu’avec un grand 4 respect d’un homme qui vient de rentrer en prison pour “2 la troisième ou quatrième fois, peut-être plus. Au moins = il va en prison. On n’en saurait dire autant de M. Jaurès 3 qui s’est toujours arrangé pour ne pas aller en prison. Et pourtant ce n’est point tant Hervé qui a fait le virus ne | de l’hervéisme, de la démagogie hervéiste. C’est sans -4 1 aucun doute M. Jaurès, nul autre, ce sont les louches D.

  • conversations, les intrigues, les compromissions, les 3 négociations de groupes et de congrès, de parti et = 2

| d’unification, ce sont les troubles ententes, les avances,

ee _ les platitudes, les plates capitulations de Jaurès à Hervé 4 j et à tout le hervéisme. Ce qui fut dangereux dans : . 4 a Hervé et dans le hervéisme, mortellement dangereux, . 1 ce ne fut point tant Hervé lui-même, ce ne fut point ÿ e tant le hervéisme. Ce fut Jaurès et le jauressisme, car

  • ce fut cette incroyable capitulation perpétuelle de __ Jaurès devant Hervé, cet aplatissement, cette platitude : infatigable. Cette capitulation en quelque sorte auto- RAR 3 risée, officielle, revêtue d’un grand nom et du nom d’un pe
  • grand parti, qui seule par conséquent pouvait lui

#5 donner quelque autorité et le lui donna, quelque vête-

_ ment, quelque consécration. Cette capitulation constante 3 _ quine gonfla pas seulement Hervé d’orgueil, mais qui : à È le revêtit très authentiquement d’une autorité morale,

Ho d’une autorité politique, d’une autorité sociale. Car | 8 l’homme qui l’autorisait ainsi, et de la meilleure des É autorisations, en capitulant perpétuellement devant lui, à è et presque solennellement, en causant même avec lui, É - - avait lui-même une haute autorité morale, celle précik: sément que nous lui avions conférée, il avait une grosse S ; autorité politique, une grosse autorité sociale. Il ne SJ à - faut jamais oublier que pendant toute cette période cet F: homme, par cette invention qu’il avait faite du com- : % bisme, et qu’il maintenait, patronnait, protégeait, repré-

sentait le gouvernement même de la République. Il y

É eut ainsi ici un des plus beaux cas qu’il y eût jamais ?

  • eu de détournement d’autorité morale, politique et |

- sociale. Et ainsi de report de la responsabilité. Sans “

É- Jaurès Hervé n’était rien. Par Jaurès, avec Jaurès il À ER È devint autorisé, il devint authentique, il devint (comme) £ = _ un membre, et secrètement à beaucoup près le plus

Jaurès, par le jauressisme, par le combisme, c’était le 3 gouvernement même pour ainsi dire qui recevait, qui :

Cela étant, il faut serrer de plus près, d’un peu plus près, il faut serrer au plus près cette affaire Hervé. Il + faut bien voir ce que cela veut dire, ce qu’il y avait # dedans. Et la serrant il faut bien dire que ceux qui ont =) | fait et endossé Hervé, fait et endossé le hervéisme sont ? ceux qui ont fait une atteinte mortelle, qui ont porté un f coup incalculable, un coup mortel à la croyance publique | à l’innocence de Dreyfus. C’est par eux, surtout par £ eux, par Jaurès dans la mesure où il a autorisé Hervé, 2 par Dreyfus même dans la mesure où il a autorisé #

Jaurès, que nous sommes retombés sur ce palier moyen, | ; sur ce palier sans fin, à mi-côte, dont nous avons dit 4 | que nous ne sortirions, que nous ne remonterons 4 jamais, dont nous avons dit que l’histoire ne remon- 3 terait jamais. À Car il faut enfin, en quelques mots, démonter le F3 mécanisme de cette dangereuse, de cette démagogie # mortelle. Il me semble bien, si ma mémoire est bonne, % si mes souvenirs sont justes, que pendant toute l’affaire à Dreyfus nous nous efforcions de démontrer que Dreyfus E n’était pas un traître. Autant que je me rappelle c’étaient nos adversaires qui s’efforçaient de démontrer * ou enfin qui prétendaient qu’il était un traître. Ce 152 3

ee: n’était pas nous. Autant que je me rappelle. Nous nous prétendions qu’il n’était pas un traître. Les uns et les - | autres, autant qu’il me souvienne, nous avions un postulat commun, un lieu commun, c’est ce qui faisait notre dignité, commune, c’est ce qui faisait la dignité de toute cette bataille, c’est ce qui fit bientôt notre : force, et cette proposition commune initiale, qui allait de soi, sur laquelle on ne discutait même pas, sur laquelle tout le monde était, tombait d’accord, dont on ne parlait même pas, tant elle allait de soi, qui | était sous-entendue partout, qu’on a honte à dire, tant elle allait de soi, c’était qu’il ne fallait pas $ trahir, que la trahison, nommément la trahison mili- À taire, était un crime monstrueux. Tout a changé de 2 face, depuis que sur ces bords. Tout le mécanisme a ; été démonté, détourné, remonté à l’envers, depuis que | Hervé est venu, de ce que Hervé est venu. Hervé est un £ homme qui dit au contraire. | Les antidreyfusistes et nous les dreyfusistes nous a parlions le même langage. Nous parlions sur le même ; plan. Nous parlions exactement le même langage patrio- ; tique. Nous parlions sur le même plan patriotique. = \ Nous avions les mêmes prémisses, le même postulat : patriotique. Qu’en fait eux ou nous nous fussions les 4 meilleurs patriotes, c’était précisément l’objet du débat, à mais que ce fut l’objet du débat, c’est précisément ce qui prouve que les uns et les autres nous étions 3 patriotes. Qu’en droit, en intention ce fût l’objet du à débat. Nous autres, de ce côté-ci, nous ne l’étions À pas seulement sincèrement, nous l’étions profondément 3 d’abord, d’autant plus qu’on nous le contestait. Nous 2 l’étions ensuite frénétiquement, peut-être avec une

: sorte de rage, parce qu’on nous le niait publiquement, et surtout peut-être parce que notre situation géogra- ; : phique dans la carte mentale et sentimentale, parce ; « que les circonstances, les événements historiques nous 2 L . avaient plusieurs fois donné les apparences de ne pas eS être: à à ; Fondés sur le même postulat, partant du même pos- - É Er tulat nous parlions le même langage. Les antidreyfu ; sistes disaient : La trahison militaire est un crime et É

  • Dreyfus à trahi militaire. Nous disions : La trahison 4 | militaire est un crime et Dreyfus n’a pas trahi. IL est 4 innocent de ce crime. Tout a changé de face depuis 3 __ que Hervé est venu. La même conversation eut l’air de ; 4 se poursuivre. L’affaire continue. Mais elle n’était plus & fus la même affaire, la même conversation. Elle n’était plus la même. Elle en était une tout autre, infiniment È. autre, parce que le langage même était autre, infini- S E ment autre, parce que le plan même du débat n’était 4 plus le même. Hervé est un homme qui dit : Il faut À | Nommément il faut trahir militairement. “34 Les antidreyfusistes professionnels disaient : Il ne À faut pas être un traître et Dreyfus est un traître. Nous 3 les dreyfusistes professionnels nous disions : Il ne faut D. pas être un traître et Dreyfus n’est pas un traître. Hervé D : est un qui dit, et Jaurès laisse dire à Hervé, et Dreyfus #4 même laisse Jaurès laisser dire à Hervé, et en un sens, + et en ce sens au moins Dreyfus même laisse dire à #4 Jaurès même : 1! faut étre un traître. 7 Nommément il faut être un traître militaire. 4
  • Par cet entraînement de proche en proche, par cette . sorte de dérapage de proche en proche, par cette déri- 4

__ vation, par ce détournement, par ce déglinguement _ Jaurès est entré dans le crime de Hervé; par cette à ES _ réversion, par cette réversibilité des responsabilités; et | Eee de la plus basse façon que l’on y pût entrer, non point ; 3 ; même par une complicité active, qui a ses risques, qui 2 a son efficience, qui peut avoir même pour ainsi dire sa 4 4 grandeur, mais obliquement, mais bassement, par une Ë ; complicité sourde et silencieuse, par une complicité à tacite, sournoise, par une complicité de laissez faire et É 3 de laisser passer, par une complicité les yeux baissés. 2 É. La plus basse de toutes. Et Dreyfus, faute de marquer à _ les temps, est entré, s’est laissé entrer dans le crime * F Quelle fut la répercussion de cette double dérivation, es de cette double décadence, de ce double détournement, Ë -_ de ce détournement à deux temps sur l’efficacité de ;

nos démonstrations dreyfusistes, il était aisé de le pré- | |

< voir. Quand on s’efforce de démontrer qu’un homme 2

  • n’est point un traître pensant profondément qu’il ne $ 6 faut pas être un traître, on est au moins écouté. Mais 3 Ée quand on s’efforce de démontrer qu’un homme n’est : D _ point un traître laissant dire et disant qu’il faut être un e es traître, l’opération, la démonstration devient extrême- 3 À ment suspecte. Car alors, dans l’hypothèse hervéiste, É. . qu’il faut trahir, qu’il faut être un traître, s’il n’a pas + 4 - trahi, il a eu les plus grands torts, ce Dreyfus. Et alors : | F. pourquoi le défendre. Par une sorte de gageure, de Ë
  • suprême élégance on le défendrait d’avoir commis un S; 3 crime que précisément il faudrait commettre, on le L_ défendrait d’avoir fait ce que précisément il fallait : É: faire : c’est bien de l’honneur, c’est bien de la poli44 tesse. C’est trop poli pour être honnête. S’il faut être

ua traître militaire, Dreyfus a eu les plus grands torts $ d’avoir fait ce qu’il faut faire. On dirait : Il n’a pas 1 trahi. Il a eu tort, car il faut trahir. Aussi nous le dé- 1 ‘_ fendons. Ce serait, ce ferait un retournement de poli- À S tesse bien acrobatique, une galanterie bien française, & un retournement diagonal, diamétral de politesse. Une 4 : opération bien suspecte. Ces gens ne nous avaient 3 point habitués à ces gageures de politesse. Tant de . : politesse devient extrêmement suspecte. Dans le raison- Fi nement hervéiste en effet, s’il est permis de le nommer à ainsi, Dreyfus, tant qu’il ne trahit pas, est un bien 3j grand coupable. Il est un grand criminel. D’autant plus criminel et d’autant plus coupable qu’il était mieux situé, militairement, qu’il avait une admirable = situation pour trahir. Militairement. Hervé, lui, n’avait Le pas cet honneur, il n’avait pas ce bonheur d’avoir, à de pouvoir avoir à sa disposition les graphiques j des chemins de fer. Comment, voilà un homme, Drey- F fus, qui pouvait avoir en mains les graphiques des ; chemins de fer et il ne les aurait pas instantanément Ne: sabotés. Quel être. Il ne faut pas oublier que Hervé est 3 un monsieur qui le premier jour de la mobilisation, 1 plus précisément dans la première heure du premier de jour, c’est-à-dire, je pense, de minuit or à 1 heure 00 FL fusillera les cinq cent trente-sept mille hommes de FE: l’armée (française) active; plus les treize cent cinquante- 4. Le sept mille hommes de la réserve de l’armée active, qui # forment avec elle le premier ban; puis les cinq cent : E. soixante-seize mille hommes de l’armée territoriale; : - 1 puis les sept cent cinquante et un mille hommes de % la réserve de l’armée territoriale, qui forment avec +

ë elle le deuxième ban; sans compter le premier et le £ deuxième ban des volontaires; et si on ne l’arrête il fusillera aussi les troupes noires, de récente formation, la célèbre, la fameuse division noire, les Toucouleurs, : Ouolofs, Sarakollés, Malinkés, et les autres popula- ! tions, Djermas, Bellas, Baribas, Baoulés, Bobos, Soussous, et Nagots, et les Tourelourous et mesdames leurs ; épouses. Tout ça avec des revolvers américains, car il ne veut point encourager la production nationale. Je me garderai de dire que ce sont des Brownings, on leur a déjà assez fait de publicité. A cette marque. | Auprès de ce grand massacre, bien connu sous le nom de massacre des deux bans, que pèse la tradition d’un LE. graphique des chemins de fer. Hervé parle souvent de = l’affaire Dreyfus, il en écrit dans son journal. S’il était conséquent, constant avec lui-même, s’il était logique, — et logicien, mais les plus rigoureux, les plus cruels 4 logiciens, pour les autres, ne sont pas toujours ceux qui sont les plus impitoyables pour soi, — s’il était ; logique avec lui-même il dirait : Nous avons défendu ce Dreyfus, nous avons eu tort. Pensez donc : Il était k capitaine; capitaine d’État-Major; enfin il travaillait dans les bureaux de l”État-Major de l’armée. Il était $ merveilleusement outillé, merveilleusement situé pour trahir. Et malheureusement il n’a pas trahi. Cet homme insuffisant n’a pas trahi. Voilà ce que Hervé dirait, s’il était logique et s’il était libre. Voilà ce que les événements, ce que la . réalité dit pour lui. On voit assez quelle est pour nous la conséquence, quelle est sur notre situation histo- à rique la répercussion de ce changement de situation

géographique. Quand je dis nous, naturellement je

42 Charles Péguy ee re de. veux dire notre parti, nos politiciens. Car il ne s’agit “2 pas de nous mêmes. C’est un retour en arrière, une ‘à répercussion en arrière, une répercussion remontante, ; reportée, en arrière, réversible, réversée, reportée sur 4 ; . tout ce que nous avions dit, sur tout ce que nous 4 : . avions fait, sur tout ce que nous avions été. Quand 3 nous repoussions l’accusation d’être un traître repous- 2 : sant profondément l’idée même d’être un traître, on 4 2 pouvait nous combattre, mais au moins nous nous fai- 4 sions écouter. Quand au contraire nous repoussons l’accusation d’être un traître accueillant profondément # l’idée d’être un traître, comment ne pas voir que nous - devenons instantanément suspects. Que uous perdons Là l’audience même. + Et même l’audience que nous avions déjà, eue, F obtenue. L’ancienne audience. -“$ Une audience qui paraissait acquise. S 4 | Une audience aujourd’hui annulée. NC On peut se déshonorer en arrière. 2 . Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je - ” ; reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j’y suis “% resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les : 20 innombrables couleuvres que Hervé m’a fait avaler, + c’est pour deux raisons également valables. Premiè- 4 rement c’est précisément, c’est à cause de ces innom 5 brables couleuyres mêmes. Il faut bien songer que ce 1e Hervé est l’homme du monde qui m’a administré le. M plus de coups de pied dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans : E: son journal. Publiquement et privément, comme dit 7 0

‘40 Péguy. Il faut l’en louer. Et comme il me connaît bien. Il

<a _ faut l’en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récom-

F pensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu’avec

ds ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me

tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais

à _ avec les imbéciles qui m’aimaient. Comme il connaît

É bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut

| aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récom-

pensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme

1 moi-même. Il sait que quand quelqu’un m’aime et me 3

à sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontes-

: tables de l’amitié la plus dévouée, du dévouement le

ÿ plus absolu, aussitôt je sens s’élever dans ce qui me

4 sert de cœur d’abord un commencement, un mépris

invincible pour cet imbécile. Faut-il qu’il soit bête en

4 effet, d’aimer un ingrat comme moi, de s’attacher à un

E ingrat comme moi. Comme je le méprise, ce garçon.

1 ; En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un

L sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus

Ë basse contre un homme qui est capable de concevoir |

É les sentiments de l’amitié. Enfin un tas d’autres beaux j

É: sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui pous-

ÿ sent dans la boue politique comme une bénédiction de « défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l’en admire moi-même. Comme il connaît bien ma — psychologie, si vous permettez. Et qu’au contraire

quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière,

3 je me retourne instantanément avec un sentiment de

à respect profond, avec un respect inné pour ce pied,

5 pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied,

% pour l’homme qui est au bout de la jambe; et même

5 pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. Un bon

coup de pied dans le Xinterland, dans mon Hinterland. 4 .Et quand je pense qu’il y a des gens qui disent que je n’ai 4

  • pas de fond. Je hais mes amis. J’aime mes ennemis. On 3 _ ferait une belle comédie avec mon caractère. Je hais mes 2 amis parce qu’ils m’aiment. Je méprise mes amis parce 4
  • qu’ils m’aiment. Parce qu’ils m’aiment j’ai en moi pour 4 S ‘eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bas- S 3 sement envieuse, l’invincible sentiment d’une incurable Ë haine. Je trahis mes amis parce qu’ils m’aiment. J’aime, É je sers, je suis, j’admire mes ennemis parce qu’ils me 4 méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu’ils 3 me maltraitent, parce qu’ils me violentent, parce qu’ils ; me connaissent enfin, parce qu’ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l’aime double, je l’admire, à j’admire sa compétence. Il me ressemble tant. J’ai un & goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous 1 les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m’y # connais. J’y suis chez moi. J’y suis à l’aise. On ferait À une grande tragédie, une triste comédie avec mon 4 caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me à connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que : j’aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonc- À tionne, il n’y a pas un exemple que j’aie trahi mes 1 ennemis. C’est vous dire que j”excelle dans tous les + sentiments politiques. On ferait un beau roman de À l’histoire des soumissions que j’ai faites à notre cama- À Ce vice, secret, ce goût secret que j’ai pour l’avanie. a J’encaisse, j’encaisse. Ce goût infâme que j’ai pour ‘4 l’avanie. Pour le déshonneur, de l’avanie. Je suis E Jhomme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus

; 3 d’avanies. A mon banc. Dans mon journal même. A

; mon banc Guesde n’en rate pas une. Il ne manque

i point, il ne manque jamais de s’adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi comme je respecte, comme j’admire, comme j’estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l’effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d’un Guesde, à côté surtout d’un Hervé.

Et ce goût de l’ingratitude, que j’ai, qui est au fond le même que le goût de l’avanie. Voyez comme aujourd’hui je traite et laisse traiter (ou fais traiter) GéraultRichard qui pendant huit ans s’est battu pour moi.

: Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c’est précisément pour laffaiblir, pour l’énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C’est ma mé-

thode. Quand je vois une doctrine, un parti devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m’en mrts. Mais généralement comme j’en suis j’y reste. Mais alors j’y reste complaisamment. J’y adhère. Je m’y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J’inonde. Je reçois précisé-

; ment ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochezvous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n’empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement,

Ë j’agis en outre, j’agis en dessous), (j’excelle dans le traF- 161

s< vail des commissions, dans les (petits) complots, oi Es 1 . les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans F2

  • les petites manigances, dans les commissions et compro- 4
  • missions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous s: : ” la main, sous le manteau. Dans le jeu, dans l’invention des 3 ; .majorités, factices ; faites, obtenues par un savant com- 4 partimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit 3 $ et le grand mécanisme politique et parlementaire.) enfin, 4 - à au bout d’un certain temps de cet exercice il n’y a plus É: < parti, il n’y a plus rien, il n’y a plus aucune de ces viru- 4 lences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un + certain temps, supportant pour cela les avanies qu’il È faut, quand je suis resté dans un parti pendant un cer- æ k tain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce & temps on voit, on s’aperçoit, tout le monde comprend “à que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, gros bête, 3 me dit-il me poussant du coude. Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se 4 connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que 4 c’est un parti qui devient malade. Quand je me mets ; mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une En. idée, elle devient véreuse. Ë à Je l’ai fait au dreyfusisme; je l’avais fait et je l’ai fait : 12 l’ai fait et je le fais au syndicalisme. C’est encore le À combisme que je n’ai jamais pas trahi du tout. E : Je crois Jaurès très capable de trahir tout le monde, 2540 |

_ etles traîtres mêmes. Mais ici encore il souffrira que 1 56 _ nous ne l’accompagnions pas. Pour deux raisons, nous ‘ti > _ aussi. La première est assez basse et je m’en excuse _ d’avance. Elle est politique. C’est qu’on a beau être _ Jaurès, en pareille matière on ne sait jamais où l’on va, : jusqu’où l’on entre, jusqu’où on réussit, ou au contraire 4 jusqu’où l’événement réussit contre vous, jusqu’où les É : autres, ceux où l’on entre, réussissent contre vous, sur 3 vous, en vous même. J’entends bien que c’est une espèce ; s de contre-espionnage. Mais justement on sait assez com- : - bien les services du contre-espionnage (on l’a su notam- + ment par l’affaire Dreyfus même, on l’a vu par tant Ex: d’autres) sont bizarrement mais naturellemeni embar- L % bouillés, imbriqués dans les services contraires du droit e 2 espionnage. On ne sait jamais bien jusqu’où on trahit 3, les traîtres. Jusqu’où on y réussit. Et jusqu’où au con4 traire la trahison, l’habitude, le goût de la trahison ; s’infiltre, pénètre dans les veines mêmes. On voit bien

  • ce qu’on fait pour eux. On voit moins bien ce qu’on LES £ fait contre eux. Quand on va officiellement, formellement avec eux, parmi eux, on voit bien la force qu’on È leur apporte. On voit beaucoup moins bien le tort qu’on leur fait. Ë La trahison de tous que l’on fait avec eux, à leur f 1 exemple, dans leur compagnie, on voit bien ce qu’elle /
  • ; rapporte, ce qu’elle leur apporte de trahison réelle. On 4 voit bien ce qu’elle est de trahison. Au contraire la 4 trahison d’eux que l’on est censé faire, on ne voit pas ; E. du tout toujours à quoi elle aboutit, ce qu’elle rend. P. - Ce qu’elle est. Le. Quand une fois on a lâché, une fois qu’on a rendu la _ main, on ne sait plus jusqu’où elle se rend. | !

Deuxièmement, et celle-ci est une raison de bonne

  • compagnie, tirée de la vieille morale, et je suis heureux 2

de la dire : On n’a pas le droit de trahie les traîtres

mêmes. On n’a jamais le droit de trahir, personne. Les :

; traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir. £. 1 3 Hervé même, qui fait tant le fendant depuis que ça D lui rapporte, fût-ce des mois de prison, et des années, Ÿ È quatre années aujourd’hui, mais c’est toujours un rap- 4 port, Hervé au contraire, qui fait profession de tout dire, *

lui, et de n’avoir peur de rien, Hervé était au contraire 5

d’une sorte de prudence consommée, même cauteleuse, il ne faut pas dire bretonne pendant tout le temps de

son introduction. Tout eût été si simple, si direct, s’il F nous eût dit directement : Mesdames et messieurs, x citoyennes et citoyens, j’arrive de Sens. Vous voyez en Es

moi le traître. Ce que Dreyfus n’a malheureusement pas 2 É

été, je le suis. Ce que Dreyfus n’a malheureusement pas ne fait, je le veux faire, je suis venu à Paris pour le faire. 4

Je me suis fait venir de Sens pour étre traître. Je suis 4 celui qui enseignerai désormais la trahison militaire, E techniquement parlant. On s’était trompé jusqu’ici. Il & faut être un traître, et nommément un traître militaire. . Comme le disaient nos maîtres, nos communs maîtres, L a j’ai renouvelé la question. : # S’il nous eût dit tout simplement cela. e +

Mais dans ce temps-là je le connaissais beaucoup. Ce 4 ° pacifiste s’avançait avec une prudence extraordinaire B

dans le sentier. . 164 4

3 4

% Le hervéisme a ainsi dénaturé en retour, déformé en

  • arrière, disqualifié en remontant le dreyfusisme par’

une rétroactivité, une rétroaction, une rétroversibilité,

; uve rétrospectivité, une rétroversion, une rétrospection,

: une responsabilité remontante. Une rétroresponsabilité.

On peut se démentir en arrière. C’est même ce que

  • l’on fait le plus souvent. Dans la décomposition du

dreyfusisme cette rétroaction, cette rétroversion fut

au moins triple, elle fut peut-être quadruple. Par son

endossement, par son invention, par son imposition du

combisme Jaurès créa en arrière cette illusion que le

dreyfusisme était anticatholique, antichrétien: Par son

endossement de l’hervéisme il créa en arrière cette

illusion que le dreyfusisme était antinationaliste, anti-

patriote, antifrançais. Par son endossement (dans le

combisme) de la démagogie primaire et laïque il créa

s en arrière cette illusion que le dreyfusisme était bar-

x bare, était contre la culture. Par son endossement (dans

le socialisme) du syndicalisme démagogique, je veux

lisme, dans l’invention et dans l’enseignement du sabo-

tage, il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme

était un élément important, peut-être capital, du désordre,

de la désorganisation industrielle, de la désorganisation

S. Nous fâmes des héros. Il faut le dire très simplement,

car je crois bien qu’on ne le dira pas pour a na 22

  • très exactement en quoi et pourquoi nous fûmes des ‘4 . héros. Dans tout le monde où nous circulions, dans tout E le monde où nous achevions alors les années de notre 4 apprentissage, dans tout le milieu où nous circulions, “à \ ‘ où nous opérions, où nous croissions encore et où nous : achevions de nous former, la question qui se posait, EE : pendant ces deux ou trois années de cette courbe mon- + tante, n’était nullement de savoir si en réalité Dreyfus = | F était innocent (ou coupable). C’était de savoir si on 4 aurait le courage de le reconnaître, de le déclarer à innocent. De le manifester innocent. C’était de savoir si È on aurait le double courage. Premièrement le premier à à courage, le courage extérieur, le grossier courage, déjà ee difficile, le courage social, public de le manifester K< ionocent dans le monde, aux yeux du public, de l’avouer Lau public, (de le glorifier), de l’avouer publiquement, de $ le déclarer publiquement, de témoigner pour lui publi- l quement. De risquer là-dessus, de mettre sur lui tout ce 5 que lon avait, tout un argent misérablement gagné, à tout un argent de pauvre et de misérable, tout un argent > 1 | de petites gens, de misère et de pauvreté; tout le temps, “4 < toute la vie, toute la carrière; toute la santé, tout le “4 corps et toute l’âme; la ruine du corps, toutes les ruines, De 4 la rupture du cœur, la dislocation des familles, le As reniement des proches, le détournement (des regards) 54 des yeux, la réprobation muette ou forcenée, muette et À forcenée, l’isolement, toutes les quarantaines; la rupture 2 ; d’amitiés de vingt ans, c’est-à-dire, pour nous, d’amitiés E commencées depuis toujours. Toute la vie sociale. Toute _ la vie du cœur, enfin tout. Deuxièmement le deuxième 2 4 courage, plus difficile, le courage intérieur, le courage

Fort _ secret, s’avouer à soi-même en soi-même qu’il était : “5 innocent. Renoncer pour cet homme à la paix du : __ foyer. A la paix de la famille, à la paix du ménage. À Mais à la paix du cœur. Au premier des biens, au seul bien. »: - Le courage d’entrer pour cet homme dans le royaume : 4 d’une incurable inquiétude. É Et d’une amertume qui ne se guérira jamais. Nos adversaires ne sauront jamais, nos ennemis ne pouvaient pas savoir ce que nous avons sacrifié à cet homme, et de quel cœur nous l’avons sacrifié. Nous lui $ Ë avons sacrifié notre vie entière, puisque cette affaire nous a marqués pour la vie. Nos ennemis ne sauront D jamais, nous qui avons bouleversé, retourné ce pays s à nos ennemis ne sauront jamais combien peu nous étions, et dans quelles conditions nous nous battions, dans quelles conditions ingrates, précaires, dans quelles con- é dit:ons de misère et de précarité. Combien par consé- quent pour vaincre, puisque enfin nous vainquimes, il | nous fallut déployer, manifester, retrouver en nous, dans notre race, les plus anciennes, les plus précieuses qualités de la race. La technique même de l’héroïsme, et nommément de lhéroïisme militaire. Il ne faut pas se | prendre aux mots. La discipline des anarchistes, par exemple, fut notamment admirable. Il n’échappe point | à tout homme avisé que c’était en nous qu’étaient les à $ vertus militaires. En nous et non point, nullement dans % l’État-Major de l’armée. Nous étions, une fois de plus Re nous fûmes cette poignée de Français qui sous un feu

écrasant enfoncent des masses, conduisent un assaut,

Comment nos ennemis, comment nos adversaires le

: sauraient-ils, quand nos amis (je veux dire ceux de : : notre parti, de notre bord, les politiques, les historiens

é de notre bord) quand nos amis mêmes ne s’en aper- çoivent même pas. Sur ce point particulier des anar-

À chistes, par exemple, ne leur demandez point à euxmêmes des renseignements sur eux-mêmes. Ils vous jureraient leurs grands dieux, si je puis dire, qu’ils n’ont | jamais été aussi indisciplinés. Les gens sont tous et si profondément intellectualistes qu’ils aiment mieux leur histoire et leur propre réalité, renier leur propre grandeur et tout ce qui fait leur prix, tout plutôt que de intellectuelles, à l’idée intellectuelle qu’ils veulent avoir | d’eux et qu’ils veulent que l’on ait d’eux.

Les théoriciens de l’Action française veulent que | l’affaire Dreyfus ait été dans son principe même, dans son origine non seulement une affaire pernicieuse, une affaire véreuse, mais une affaire intellectuelle, une

ï invention, une construction intellectuelle; un complot intellectuel. Je me permettrai de dire à mon tour, et en retour, que cette idée même me paraît être le résultat d’une construction intellectuelle. Si l’on engageait la conversation, je dis une conversation un peu suivie avec les hommes de ce parti, on (dé)montrerait peut- être aisément, on en viendrait, je crois, rapidement à

  • poser qu’ils sont et surtout qu’ils se croient les grands

Ë ennemis du parti intellectuel et du monde moderne, j mais qu’en réalité ils sont eux-mêmes une certaine sorte _ de parti intellectuel et de parti moderne. Très notamment un parti de logiciens, un parti logique. C’est ce qu’il y aurait à dire sur eux de plus probant. Sinon de plus profond. Aussi on ne le dit pas. Cela se voit notamment à la forme de leur bataille même, notamment à l’idée qu’ils ont, qu’ils se font du parti intellectuel, de leurs adversaires intellectuels du parti intellectuel. Ils s’en font une idée, une représentation | toute intellectuelle. Elle-même. Ils soutiennent contre eux, on serait tenté de dire avec eux un combat, une bataïlle intellectuelle, sur un plan, sur le plan intellectuel, en langage intellectuel, avec des armes intellectuelles. Ainsi généralement ils se font de leurs adversaires une idée intellectuelle, parce qu’étant eux-mêmes intellectuels ils se font une idée intellectuelle de tout, et deuxièmement, par un recoupement, par un secret accord

É au mécanisme des mentalités, ils se font des intellectuels, du parti intellectuel, une idée comme doublement intellectuelle; intellectuelle dans son corps et dans son mode; dans sa matière et dans sa forme: dans son auteur et dans son objet; dans son point d’origine et dans son point d’application; dans tout son transport, dans tout son trajet.

  • Sur cette question historique particulière de l’origine de l’affaire Dreyfus quand je lis dans l’Action française les souvenirs notamment de M. Maurice Pujo je vois qu’il croit (et naturellement qu’il croit se rappeler, mais je crois, moi, que c’est une opération purement intellectuelle, un phénomène très connu, en ce siècle de

ne Charles Pégur RE: à domination intellectuelle, une sorte de report de l’intel- = lectuel sur la mémoire même, une introduction de l’intellectuel dans la mémoire, d’obumbration, une ombre portée, sur la mémoire, de l’idéation intellec- ; Pa tuelle) il croit se rappeler que l’affaire Dreyfus a été 3 < Ë préparée de toutes pièces, qu’elle a été comme montée è 4 dès l’origine, dès le principe, par le parti intellectuel. £ ë Il obéit aïnsi, il obéit ici à la plus grande illusion : intellectuelle peut-être, je veux dire et à celle qui est la À plus grande en nombre, en quotité, la plus nombreuse, vs à celle qui s’exerce le plus fréquemment, et à celle qui s est la plus grande en quantité, dont l’effet est le plus È grand, le plus grave; nôn pas seulement à cette illusion intellectuelle pour ainsi dire générale, de substituer # 3 partout, dans tout l’événement historique, la formation intellectuelle à la formation organique; mais très parti- ; : culièrement à cette illusion d’optique historique intellectuelle qui consiste à reporter incessamment le présent ? Î sur le passé, l’ultérieur incessamment sur l’antérieur, ; z tout l’ultérieur incessamment surtout l’antérieur; illusion - pour ainsi dire technique; et organique elle-même, je à veux dire organique de l’intellectuel; illusion de perspective, ou plutôt substitution totale, essai de substitution Ë totale de la perspective à l’épaisseur, à la profondeur, … essai de substitution totale du regard de perspective : à la connaissance réelle, au regard en profondeur, au É regard de profondeur; essai de substitution totale du ÿ regard de perspective, à deux dimensions, à la connaissance réelle à trois dimensions d’un réél, d’une réalité k

  • à trois dimensions; illusion d’optique, illusion de | regard, illusion de recherche et de connaissance que

| j’essaie d’approfondir lui-même, entre toutes les illu- CR sions, (car elle est capitale, et d’une importance capitale), dans ma thèse de la situation faite à l’histoire se dans la philosophie générale du monde moderne; Le illusion qui consiste à substituer constamment au e +3 mouvement organique réel de l’événement de l’histoire, L

4 qui se meut perpétuellement du passé vers le futur en ‘

F passant, en tombant perpétuellement par cette frange Ç 5% du présent, une sorte d’ombre dure angulaire portée à à __ chaque instant du présent sur le passé, l’ombre du coin

  • du mur et du coin de la maison, du pignon que nous : : F3 croyons avoir sur la rue. + » Quand on effectue ce report il semble en effet que le . ne parti intellectuel a monté toute l’affaire Dreyfus. Mais ;
  • quand on ne l’effectue pas on se rappelle qu’il n’a rien ÿ

__ monté du tout. D’abord généralement én histoire on ne 5

  • monte rien du tout. Ou enfin on ne monte pas tant que ë
  • ça.fe qu’il y a de plus imprévu, c’est toujours l’événe- 3 -_ ment. Il suffit d’avoir un peu vécu soi-même hors des : _ livres des historiens pour savoir, pour avoir éprouvé < que tout ce qu’on monte est généralement ce qui arrive é É le moins, et que ce qu’on ne monte pas est généralement à 24 ce qui arrive. Sans doute il y a des préparations, mais # 4 a _ilfaut qu’elles soient générales, il n’y a guère de montages particuliers, de montages de détail. Et quand il y a des : Ù Pc. montages de détail, il faut qu’ils soient bien immédiats, #4 … presque instantanés, qu’ils précèdent de bien peu è _ lefet. Autrement la déconvenue s’intercale. Napoléon Ne æ sans doute a bien monté Austerlitz. Mais il ne le mon- É ;

tait pas le jour du 18 Brumaire. Et pourtant il était un _ autre préparateur, un autre monteur que le parti intel-

  • lectuel]. C’est la plus fréquente, la plus générale erreur intellectuelle, et elle (pro)vient précisément de ce report FD du présent sur le passé, que de croire que tout a été : .__ monté et que c’est ce qui a été monté qui a réussi. Si le ; parti intellectuel avait été si malin, (si fort), que de { - faire une aussi grande affaire que l’affaire Dreyfus, à que de la monter, mais alors il aurait précisément les vertus que nous lui nions, et il n’y aurait plus, messieurs, qu’à lui rendre les armes. Rassurez-vous, il ne les a point. Il est venu pour profiter, comme tous les profi- ; teurs viennent ensuite. Il est venu en parasite, en suiveur. Il n’était point venu pour combattre, il n’était Ê point venu pour fonder. C’est précisément la commune ‘à erreur historique, la commune erreur intellectuelle en matière d’histoire, que de reporter, en toute affaire historique, sur les vertus des fondateurs l’ombre portée des | abusements des profiteurs. 3 Les fondateurs viennent d’abord. Les profiteurs vien- Ë On peut préparer toute une carrière, toute une vie, | on ne peut pas la monter. On peut préparer une guétre, à une révolution, (et encore), (il faut être beaucoup, et encore), on ne peut pas la monter. À l’autre extrémité | de la ligne, de la série, comme toujours, dans le détail | on peut monter une journée, une bataille, une émeute, bataille de rues, et encore. Mais au milieu de la ligne, ;
  • de la série, comme toujours, on ne peut pas monter à distance dans le détail une affaire. On peut monter une ;

journée, un coup d’État, une émeute, un coup de force. : D’une préparation, d’un montage immédiat. On ne peut pas monter à quelque distance, au milieu, de loin, d’ensemble une aussi grosse affaire. Ou si on la montait elle n’arriverait pas. C’est à peine déjà si on peut monter une affaire, au sens industriel et commercial de ce mot. : C’est précisément ce qui est en cause. Si le parti intellectuel était assez malin, assez fort, assez pénétrant dans la réalité pour avoir monté, pour avoir su, pour avoir pu monter une aussi grosse affaire, s’il avait été de taille et d’une profondeur à soulever ainsi un gros mouvement de la réalité, un aussi gros mouvement, s’il avait été capable de malaxer ainsi, de triturer, de : manier, d’élaborer, de pétrir un aussi gros morceau de la réalité, justement alors, alors précisément ils ne seraient pas ce que nous nommons le parti intellectuel, x ils n’auraient point ces défauts, ces vices que nous nommons précisément du parti intellectuel, cette stérilité, cette incapacité, cette débilité; cette sécheresse, cet artificiel, ce superficiel; cet intellectuel. Ils seraient au contraire des gens qui auraient travaillé, connu, malaxé, pétri de la réalité. Ils seraient des gens qui auraient trempé dans la réalité même. Et pour avoir trituré un aussi gros morceau de la réalité ils seraient Fr de singulièrement gros hommes, d’action, d’un rude | calibre, d’un rude gabarit, d’un rude volume, de(s) grands réalistes, des maîtres. Enfin tout ce que préci- ; sément nous leur nions. Ils seraient des Richelieu et des k Napoléons. Ils seraient peut-être, sans doute des tyrans

. encore. Mais’ils seraient des grands tyrans, des tyrans à . considérables, des maîtres, des réalistes. Tout ce que 4 précisément nous leur nions. Ils seraient des tyrans : comme Richelieu et Napoléon. Ils baïigneraient, ils : F tremperaient, ils commanderaient dans la réalité. ns 5 On nous abuse beaucoup, les historiens, sur la -4 valeur des préparations historiques. En 1870 même, au F

mois d’août, si une armée française, comme elle était, 3 Ÿ avait été remise aux mains d’un Napoléon Bonaparte, 3 tous les tiroirs et toutes les préparations, toutes les À fiches et tous les registres d’un de Moltke seraient & aujourd’hui la risée des historiens mêmes. EEE) Ils commettent une erreur du même ordre, plus 4 qu’une erreur analogue, une erreur inverse et parallèle ” quand ils nous nomment le parti de l’étranger. Is : reportent sur nous les abusements de Hervé. Ou plutôt ils commettent une erreur parallèle et non point de Re sens contraire, mais de même sens, car en un sens 4 Hervé est lui aussi un profteur. Il est un parasite. : ‘ Ilest même un parasite de nous. Sur ce point particulier c’est encore nous qui avons été des fondateurs, 4 les fondateurs, et c’est Hervé qui en un sens a été un n. profiteur. Il n’eût point atteint en quelques jours, en. :

  • “quarante-huit heures, cette sorte non pas seulement de 1 réputation, de célébrité, mais de gloire propre qu’il a #

__ s’ilne s’était pas fondé sur nos propres, sur nos lentes __ fondations, s’il n’avait pas profité, abusé de nos : EE | grandes préparations. Nos adversaires feraient bien, rs ET F ils auraient le droit, et même le devoir, ils auraient _ raison de nommer Hervé le parti de l’étranger. Is ne ; ca le font généralement point, pour des raisons fort hono- È rables, comme de respecter un prisonnier, et aussi pour un fort honorable compagnonnage de prison, pour avoir ë été en prison ensemble, pour d’autres aussi qui le sont : : peut-être moins, comme par une sorte de sympathie de :

trouble, une secrète amitié de désordre, une secrète |

#4 ‘complaisance de démagogie. Une complaisance à l’op- | position, quelle qu’elle soit, quand même elle est au sk _ fond encore plus une opposition à eux-mêmes; une Æ complaisance à tout ce qui trouble un régime détesté. - _ A tout ce qui embête un gouvernement haï. Alors ils se ë = rattrapent, de cette indulgence et de ce compagnon F _ nage et de cette sympathie et de cette complaisance . “ - en nous nommant, nous, le parti de l’étranger. C’est ! : _ une sorte de virement. C’est aussi le même report. On = &

reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé profi-

  • teur. On reporte sur nous antécédents la trahison de z = Hervé suivant, de Hervé successeur. C’est un transfert. | … On reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé 3 parasite. L’attention que l’on préfère ne point accorder “4 _ à Hervé, on nous l’accorde à nous généreusement. È- Seulement, passant de Hervé à nous son contraire elle be. change de signe. Puisqu’elle passe au contraire gardant D. le même signe. Alors que, passant au contraire, elle =_ devrait prendre le signe contraire. Il faut donc que par une opération _intérieure, purement arbitraire, elle 7 ba change de signe. On la fasse arbitrairement changer de

. signe. Le grief que l’on devrait faire à Hervé, c’est 1 précisément celui-là que l’on nous fait à nous son 4 Ils commettent une erreur non pas seulement du même x ordre, mais de la même tribu, de la même gens, une » erreur voisine, alliée, une erreur apparentée, une erreur de la même famille quand ils attribuent, quand ils nous représentent l’affaire Dreyfus comme montée par le parti juif. Il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire déclarer ce que je pense, que l’affaire Dreyfus, dans la mesure où elle fut montée, fut montée contre le 3 parti juif. De toutes les résistances que Bernard-Lazare É eut à refouler, pour commencer, dans le principe, les : premières furent naturellement les résistances juives, À puisque c’étaient celles de son propre milieu. Mais elles 4 ne furent pas seulement les premières, elles furent aussi F les plus énergiques peut-être. Les plus profondes, je crois. Sans doute les plus agissantes. Et ensuite ceux É qui lui pardonnèrent le moins ce furent encore les Juifs. # J’entends les politiciens juifs, le parti (politique) juif. à ! De même que du côté intellectuel, dans le camp, dans Fe le clan intellectuel, même dans le clan universitaire 4 cette affaire Dreyfus fut commencée, fut engagée par À quelques forcenés contre la résistance, contre la répro- + bation du parti, contre les résistances sourdes ou = avouées, contre le silence et la peur et l’activité politique du parti. Le parti (politique) intellectuel ne s’y :

É engagea lui-même que quand il crut que l’heure des dépouilles était venue. Il ést certain qu’il y a eu une trahison au moins dans l’affaire Dreyfus, et c’est la trahison du dreyfusisme même. Mais c’est commettre une erreur totale que de s’imaginer que cette trahison a été montée, délibéré- \ . ment commise, délibérément exercée par des juifs sur des chrétiens. Dans l’État-Major de cette trahison il y avait Jaurès, qui n’est pas Juif, il y eut, il vint Hervé, qui n’est pas Juif. Jaurès est Toulousain, Hervé est

breton. Dans le parti de l’étranger je vois Hervé; si ; Hervé avait du courage (non point du courage moral si je puis dire et sentimental, je suis assuré qu’il en a, F mais du courage mental et intellectuel même, de la conséquence, il dirait : Voyez, je suis en fait le parti | de l’étranger ; dans le parti de l’étranger je vois Hervé;

par endossement de Hervé nous avons vu Jaurès. Par

endossement dé Jaurès nous en atteindrions, j’en ai : bien peur, quelque autre. Mais enfin je ne vois dans ce parti, dans cet État-Major aucun Juif qui ait la taille, _ le volume social de Jaurès. 9 À Ce que nos adversaires par contre ne peuvent pas ; savoir, ce que sincèrement ils ne peuvent pas imaginer, ce qu’ils ne peuvent pas compter, ce qu’ils ne connais- , sent pas, ce qu’ils ne peuvent pas se représenter, ce qu’ils ne soupçonnent pas, ce qu’ils ne peuvent pas 1 même supposer, c’est combien de Juifs ont été irrévo-

. cablement enveloppés dans le désastre de l’affaire: Hi : Dreyfus, combien de Juifs ont été les victimes, les . réelles victimes, et sont demeurées les victimes de ee

  • l’affaire Dreyfus, de cette trahison, de cette livraison É.
  • de l’affaire Dreyfus. Combien de carrières, combien de 4 \ - vies juives ont’été irréparablement ruinées, brisées, E. cela, nous le savons, combien de misères juives, nous 4 3 le savons, nous qui étions de ce côté-ci de la bataille EE. et pour le savoir il fallait être de ce côté-ci de la + 2 bataille; combien en sont restés marqués de misère 3 pour leur vie entière; sans recompter celui qui est À mort, sans compter ceux qui sont morts, comme des E: nôtres. Car enfin c’est une prétention qui fait sourire, Hs que cette prétention des antisémites, que tous les Juifs % sont riches. Je ne sais pas où ils le prennent, comment e E ils font leur compte. Ou plutôt je le sais trop, quand 4 ils sont sincères. Mettons que je le sais bien. L’expli- É : cation est bien simple. C’est que dans le monde É moderne, comme je l’ai indiqué si souvent dans ces 4 cahiers mêmes, nul pouvoir n’existe, n’est, ne compte Re auprès du pouvoir de largent, nulle distinction n’existe, 4 à n’est, ne compte auprès de l’abîime qu’il y a entre les riches et les pauvres, et ces deux classes, malgré les L apparences, et malgré tout le jargon politique et les + grands mots de solidarité, s’ignorent comme à beau- 3: coup près elles ne se sont jamais ignorées. Infiniment _Æ ” autrement, infiniment plus elles s’ignorent et se mécon- ; 4 naissent. Sous les apparences du jargon politique 4 parlementaire il y a un abîme entre elles, un abîme ‘4 d’ignorance et de méconnaissance, de l’une à l’autre, b. ST un abime de non communication. Le dernier des serfs 4 était de la même chrétienté que le roi. Aujourd’hui il 54 178 0

; How a plus aucune cité. Le monde riche et le monde

_ pauvre vivent ou enfin font semblant comme deux Re” 4 masses, comme deux couches horizontales séparées par he un vide, par un abîme d’incommunication. Les antiE sémites bourgeois ne connaissent donc que les juifs he bourgeois, les antisémites mondains ne connaissent et

ne haïssent que les juifs mondains, les antisémites qui

Es font des affaires ne connaissent et haïssent que les

F2 juifs qui font des affaires. Nous qui sommes pauvres,

E comme par hasard nous connaissons un très grand s nombre de juifs pauvres, et même misérables. Dans 5 CA . cette région des juifs pauvres l’affaire Dreyfus, la tra- = Er hison politique et politicienne, la trahison parlemen- ? _ - taire, la banqueroute frauduleuse de l’affaire Dreyfus

Ê et du dreyfusisme a causé des ravages effroyables et

“el qui ne seront jamais réparés. Ravages d’argent, de e Ée: travail, de situations, de carrière, — de santé, — mais be: aussi ravages de cœur, désabusement qui est venu se É- -oindre à l’éternel désabusement de la race. Ê Ils sont comme nous, ils sont parmi nous, ils sont nos 3 amis, ils ont été éprouvés, ils ont souffert, ils ont été ï L- maltraités autant que nous, plus que nous. Car ils s’en

relèvent plus malaisément encore. ; | Comme nous ils sont des demi-soldes, ils sont et 4 ils seront toute leur vie dans cette situation ingrate à de demi-soldes qui n’auraient point fait de grandes 55 Ce qu’il faut dire, c’est qu’un État-Major de juifs et de chrétiens a trahi des troupes excellentes de juifsetde

chrétiens. Et ce qu’il faut dire aussi, c’est que c’est toujours comme ça.

ES Voici exactement ce que je veux diré de Bernard- : Lazare. Dans le Temps du vendredi 27 mai 1910 je lis ce simple filet, dans les petits caractères de la dernière 5 heure : Dernière heure.— L’expulsion des juifs de Kief. — Saint-Pétersbourg, 26 mai.— Les autorités de Kief ont procédé à l’expulsion de 1.300 familles israélites a condamnées par une récente circulaire du ministère de l’intérieur, à quitter la ville. — La misère des expulsés est très grande. (Havas) — Ce qu’il y a de poignant z dans cette dépêche, ce n’en est point seulement la sécheresse et la brièveté. C’est à quel point de telles 1 dépêches passent aujourd’hui inaperçues. Ce que je veux dire, c’est que sous Bernard-Lazare elles ne pas- ; Le même Temps, — du mercredi 15 juin 1910 : Les ; travaux de la Douma. — On a déposé sur le bureau de . l’Assemblée un projet de loi tendant à abolir la séquestration des juifs dans des quartiers spéciaux. Ce projet ! a l’appui de 166 députés de l’opposition et de quelques

  • Dans le Matin du dimanche 12 juin 1910,carilyena

| presque tous les jours : Les droits électoraux de la 3 % _ Dépêche particulière du « Matin ». — La Douma a voté e à 3 aujourd’hui une loi créant des zemstvos électifs dans # six provinces du sud-ouest et assurant aux paysans un A ES À minimum du tiers des conseillers et aux propriétaires 51 £ polonais un maximum qui est également fixé à un tiers. 5 É : Les Polonais sont éligibles comme membres des comités ; É | exécutifs et reconnus qualifiés pour servir comme Z : employés des zsemstvos. Les juifs, par contre, (c’est : | moi qui souligne), les juifs par contre sont entièrement RAR

exclus, sauf comme employés. ; 5

À Le projet présenté par le gouvernement privait les * _ Polonais de la majeure partie de ces droits: mais g. ê l’opposition, soutenue par les octobristes, a imposé ces 3 3 Dans le Matin du lundi 13 juin 1910 : Six mille k k. israélites sont expulsés de Kieff. — Saint-Pétersbourg, ; É < _ 12 juin. — D’après la Rietch, près de six mille israé- 1 4 - lites ont été expulsés de Kieff. La plupart sont de f 7 pauvres gens. Beaucoup d’entre eux, sans foyer et dans Le _ la plus grande misère, errent aux environs de la ville. F. % 5 Un fait à peine croyable est que leur expulsion a eu “6 :

  • lieu en vertu de la circulaire de 1906 de M. Stolypine, 4 circulaire qui accordait à tous les israélites alors à RAR . Kieff sans droit légal de résidence la permission d’y : es 4 he rester. Tous les israélites pouvant prouver qu’en 1906 3 ils résidaient légalement à Kieff sont laissés tranquilles; S- à : | mais ceux au contraire qui s’y trouvaient alors illéga- k $

lement tombent sous le coup d’arrétés d’expulsion. ” Chaque jour, de nouveaux groupes de victimes sont

  • chassés de la ville. (Times.) Et dans le méme numéro du Matin, pour que ce soit E, complet, cette extraordinaire nouvelle, cette extraordi- | naire annonce de Salonique : les bateliers juifs exerçant un boycottage turc des marchandises grecques. C’est à assez bien. Le boycottage antigrec à Salonique. — ç Constantinople, 12 juin. — Les bateliers de Salonique, qui pour la plupart sont des israélites, (c’est encore moi qui souligne), ont décrété le boycottage des : Ici cependant, l’agitation antigrecque semble devenir moins violente et on espère que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour empécher toute nouvelle propagation du mouvement. (Times.) Singulier | peuple, qui a toutes ses querelles, propres, et qui | | - épouse les querelles des autres, qui a toutes ses infor- ; tunes propres et qui épouse les fortunes et les infortunes | des autres. ; Par un mouvement parallèle, comparable, analogue, | assimilable à plusieurs mouvements que nous avons déjà $ trouvés, dans cette matière même, sur ce point même | les antisémites sont beaucoup trop modernes. Ils sont _ beaucoup plus modernes que nous. Ils sont beaucoup plus modernes qu’ils ne le veulent. Ils sont beaucoup 182 -

plus modernes qu’ils ne le croient. Ils sont beaucoup

plus enfoncés dans le monde moderne qu’ils ne le veulent et qu’ils ne le croient et que nous ne le sommes, | ils en sont beaucoup plus teintés. C’est faire beaucoup d’honneur au monde moderne, c’est aussi pour ainsi dire en un certain sens le méconnaître, méconnaître justement son modernisme, sa modernité, ce qu’il est, c’est en méconnaître le virus que de dire : Le monde moderne est une invention, une forgerie, une fabrication, le monde moderne est inventé, a été inventé, monté, de toutes pièces, par les juifs sur nous et contre nous. C’est un régime qu’ils ont fait de leurs mains, qu’ils nous imposent, où ils nous dominent, où ils nous gouvernent, où ils nous tyrannisent; où ils sont parfaitement heureux, où nous sommes, où ils nous rendent

C’est bien mal connaître le monde moderne, que de

3 parler ainsi. C’est lui faire beaucoup d’honneur. C’est le

connaître, c’est le voir bien superficiellement. C’est en

méconnaître bien gravement, (bien légèrement), le virus, toute la nocivité. C’est bien en méconnaître toute la

misère et la détresse. Premièrement le monde moderne .

est beaucoup moins monté. Il est beaucoup plus une ma-

ladie naturelle. Deuxièmement cette maladie naturelle

É est beaucoup plus grave, beaucoup plus profonde, beau-

} coup plus universelle.

s Nul n’en profite et tout le monde en souffre. Tout 4 183

le monde en est atteint. Les modernes mêmes en ‘souffrent. Ceux qui s’en vantent, qui s’en glorifient, qui ‘s’en réjouissent, en souffrent. Ceux qui l’aiment le ; mieux, aiment leur mal. Ceux mêmes que l’on croit qui | SE n’en souffrent pas en souffrent. Ceux qui font les heu- . reux sont aussi malheureux, plus malheureux que les autres, plus malheureux que nous. Dans le monde moderne tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font ceux que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne. Les Juifs sont plus malheureux que les autres. Loin que le monde moderne les favorise particulièrement, leur soit particulièrement avantageux, leur ait fait un siège de repos, une résidence de quiétude et de privilège, au contraire le monde moderne a ajouté sa dispersion propre moderne, sa dispersion intérieure, à leur dispersion séculaire, à leur dispersion ethnique, à leur antique dispersion. Le monde moderne a ajouté son trouble à leur trouble; dans le monde moderne ils cumulent; le monde moderne a ajouté sa misère à leur ” misère, sa détresse à leur antique détresse; il a ajouté sa mortelle inquiétude, son inquiétude incurable à la / mortelle, à l’inquiétude incurable de la race, à l’inquié-

  • tude propre, à l’antique, à l’éternelle inquiétude. Il a ajouté l’inquiétude universelle à l’inquiétude é Ainsi ils cumulent. Ils sont à l’intersection. Ils se 184 4

“à | recoupent sur eux-mêmes. Ils recoupent l’inquiétude _ juive, qui est leur, par l’inquiétude moderne, qui est __ nôtre et leur. Ils subissent, ils reçoivent ensemble, à cette intersection, l’inquiétude verticale et l’inquiétude _ horizontale; l’inquiétude descendante verticale et l’in- Éi- quiétude étale horizontale; l’inquiétude verticale de la E race, l’inquiétude horizontale de l’âge, du temps. 13 Dans cette âpre, dans cette mortelle concurrence du PA 4 monde moderne, dans cette compromission, dans cette E. compétition perpétuelle ils sont plus chargés que nous. E. Ils cumulent. Ils sont doublement chargés. Ils cumulent “#4 deux charges. La charge juive et la charge moderne. Ée La charge de l’inquiétude juive et la charge de l’inquié- É: tude moderne. Le mutuel appui qu’ils se prêtent, (et “4 que l’on a beaucoup exagéré, car il y a aussi, naturelLe lement, des inquiétudes intérieures, des haïnes, des Fe _ rivalités, des compétitions, des ressentiments inté- E _ rieurs; et pour prendre tout de suite un exemple écla- :

  • tant, l’exemple culminant la personne et la si grande 4 philosophie de M. Bergson, qui demeurera dans l’his- É \ toire, qui sera comptée parmi les cinq ou six grandes ; 4 philosophies, de tout le monde, ne sont point détestées, 3 haïes, combattues par personne, dans le parti intelE lectuel, autant que par certains, par quelques profes- É: seurs juifs notamment de philosophie), le mutuel appui
  • qu’ils se prêtent est amplement compensé, plus que comE- pensé par cette effrayante, par cette croissante poussée 224 de l’antisémitisme qu’ils reçoivent tous ensemble. Qu’ils KE: * à: ont constamment à repousser, à réfuter, à rétorquer tous È

. ensemble. Combien n’ai-je point connu de carrières de . juifs, de pauvres gens, fonctionnaires, professeurs, qui

  • ont été brisées, qui sont encore brisées, pour toujours, : par le double mécanisme suivant : pendant toute la | poussée de l’antisémitisme victorieux et gouvernemental on a brisé leur carrière parce qu’ils étaient Juifs; (etles chrétiens parce qu’ils étaient dreyfusistes). Et aussitôt après pendant toute la poussée du dreyfusisme victorieux mais gouvernemental on a brisé leurs carrières parce qu’on était combiste et qu’avec nous ils étaient demeurés dreyfusistes purs. C’est ainsi, par ce double mécanisme, qu’ils partagent avec nous, fraternellement, une misère double, une double infortune inexpiable. Dans cette course du monde moderne ils sont comme nous, plus que nous ils scnt lourdement, doublement Les antisémites parlent des Juifs. Je préviens que je d vais dire une énormité : Les antisémites ne con- $ naissent point les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les : mais ils ne les connaissent point. Les antisémites riches Dee connaissent peut-être les Juifs riches. Les antisémites capitalistes connaissent peut-être les Juifs capitalistes. Les antisémites d’affaires connaissent peut-être les Juifs d’affaires. Pour la même raison je ne connais guère que des Juifs pauvres et des Juifs misérables. Il y en a. Il £ y en a tant que l’on n’en sait pas le nombre. J’en vois

F Il ne sera pas dit qu’un chrétien n’aura pas porté 3 témoignage pour eux. Il ne sera pas dit que je n’aurai ë f pas témoigné pour eux. Comme il ne sera pas dit qu’un

chrétien ne témoignera pas pour Bernard-Lazare.

! Depuis vingt ans je les ai éprouvés, nous nous sommes 4 éprouvés mutuellement. Je les ai trouvés toujours solides au poste, autant que personne, affectueux, solides, ï d’une tendresse propre, autant que personne, d’un atta- ; chement, d’un dévouement, d’une piété inébranlable, d’une fidélité, à toute épreuve, d’une amitié réellement

: mystique, d’un attachement, d’une fidélité inébraniable 4 à la mystique de l’amitié. Ë. L’rrgent est tout, domine tout dans le monde moderne % à un tel point, si entièrement, si totalement que la sépa4 ration sociale horizontale des riches et des pauvres est ‘4 devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue si je puis dire que la séparation verticale de 5 race des juifs et des chrétiens. La dureté du monde ; moderne sur les pauvres, contre les pauvres, est devenue Ë si totale, si effrayante, si impie ensemble sur les uns et ï sur les autres, contre les uns et contre les autres.

2 Dans le monde moderne les connaissances ne se font, 1 ne se propagent que horizontalement, parmi les riches

entre eux, ou parmi les pauvres entre eux. Par couches ; Pauvre je porterai témoignage pour les Juifs pauvres. Dans la commune pauvreté, dans la misère commune . pendant vingt ans je les ai trouvés d’une sûreté, d’une fidélité, d’un dévouement, d’une solidité, d’un attachement, d’une mystique, d’une piété dans l’amitié inébranlable. Ils y ont d’autant plus de mérite, ils y ont d’autant plus de vertu qu’en même temps, en plus de nous, . ils ont sans cesse à lutter contre les accusations, contre les inculpations, contre les calomnies de l’antisémitisme, | qui sont précisément toutes les accusations du contraire. Que voyons-nous. Car enfin il ne faut parler que de £ ce que nous voyons, il ne faut dire que ce que nous .

  • voyons; que voyons-nous. Dans cette galère du monde moderne je les vois qui rament à leur banc, autant et = plus que d’autres, autant et plus que nous. Autant et plus que nous subissant le sort commun. Dans cet enfer RSS temporel du monde moderne je les vois comme nous, . autant et plus que nous, trimant comme nous, éprouvés É comme nous. Épuisés comme nous. Surmenés comme | nous. Dans les maladies, dans les fatigues, dans la : neurasthénie, dans tous les surmenages, dans cet enfer ÿ temporel j’en connais des centaines, j’en vois des ; 2 milliers qui aussi difficilement, plus difficilement, plus ÿ

_ misérablement que nous gagnent péniblement leur

misérable vie.

Es Dans cet enfer commun. : | ! Des riches il y aurait beaucoup à dire. Je les connais É beaucoup moins. Ce que je puis dire, c’est que depuis ‘ vingt ans j’ai passé par beaucoup de mains. Le seul de % mes créanciers qui se soit conduit avec moi non pas

seulement comme un usurier, mais ce qui est un peu ;

; _ plus, comme un créancier, comme un usurier de Balzac, | & le seul de mes créanciers qui m”ait traité avec une 2 : dureté balzacienne, avec la dureté, la cruauté d’un ’

  • usurier de Balzac n’était point un Juif, C’était un Fran- < çais, j’ai honte à le dire, on a honte à le dire, c’était

À hélas un « chrétien », trente fois millionnaire. Que

Er. : naurait-on pas dit s’il avait été Juif.

E - Jusqu’à quel point leurs riches les aident-ils. Je soup-

à çonne qu’ils les aident un peu plus que les nôtres ne nous

% aident. Mais enfin il ne faudrait peut-être pas le leur

à ; reprocher. C’est ce que je disais à un jeune antisémite, | : 4 joyeux mais qui m’écoute; sous une forme que je me

  • permets de trouver saisissante. Je lui disais : Mais

É- enfin, pensez-y, c’est pas facile d’être Juif. Vous leur

e faites toujours des reproches contradictoires. Quand

  • leurs riches ne les soutiennent pas, quand leurs riches

Es sont durs vous dites : C’est pas étonnant, ils sont

  • _ Juifs. Quand leurs riches les soutiennent, vous dites :

. . C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Ils se soutien- : nent entre eux. — Mais, mon ami, les riches chrétiens n’ont qu’à en faire autant. Nous n’empéchons pas-les : chrétiens riches de nous soutenir entre nous. C’est pas facile d’être Juif. Avec vous. Et méme sans $ vous. Quand ils demeurent insensibles aux appels de leurs frères, aux cris des persécutés, aux plaintes, aux lamentations de leurs frères meurtris dans tout le monde vous dites : C’est des mauvais Juifs. Et s’ils ouvrent seulement l’oreille aux lamentations qui montent : du Danube et du Dnièpr vous dites : Zls nous trahissent. C’est des mauvais Français. : Ainsi vous les poursuivez, vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Vous dites : Leur finance est juive, elle n’est pas française. — Et la finance française, mon ami, est-ce qu’elle est française. Est-ce qu’il y a une finance qui est française.

: É Vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Au fond, ce que vous voudriez, c’est qu’ils n’existent pas. Mais cela, c’est une autre question.

Que n’aurait-on pas dit s’il avait été Juif. Is sont 190 3

ne victimes d’une illusion d’optique très fréquente, très connue dans les autres ordres, dans l’ordre de l’optique même. De l’optique propre. Comme on pensé toujours à eux, à présent, comme on ne pense qu’à eux, comme l’attention est toujours portée sur eux, depuis que la question de l’antisémitisme est soulevée (et sur cette question même de l’antisémitisme il faudrait (en) faire toute une histoire, il faudrait en faire l’histoire, voir comment il vient pour un tiers d’eux, pour un tiers des antisémites, professionnels, et pour les deux autres tiers, comme disait un professeur, pour les deux autres tiers de mécanismes), depuis que la question de lanti- | sémitisme est ainsi posée, comme on ne pense qu’à eux, comme toute l’attention est toujours sur eux, comme ils sont toujours dans le faisceau de lumière, comme ils | sont toujours dans le blanc du regard ils sont très : exactement victimes de cette illusion d’optique bien : connue qui nous fait voir un Carré blanc sur noir 4 beaucoup plus grand que le même carré noir sur : blanc, qui paraît tout petit. Tout carré blanc sur noir paraît beaucoup plus grand que le même carré noir sur blanc. Tout ainsi tout acte, toute opération, À tout carré juif sur chrétien nous parait, nous le voyons beaucoup plus grand que le même carré chrétien sur juif. C’est une pure illusion d’optique historique, d’optique pour ainsi dire géographique et topographique, É d’optique politique et sociale qu’il y aura lieu quelque : jour d’examiner dans un plus grand détail. : Pour mesurer toute la valeur, toute‘la grandeur, 4 toute l’amplitude, tout l’angle de cette illusion, pour ‘4 corriger cet angle d’erreur, pour faire la correction, . É. les corrections nécessaires, pour nous redonner, pour

retrouver la ligne, la direction, pour nous redonner,

  • pour retrouver la justice et la justesse, il est un exercice salubre, excellent pour la justice, pour la : justesse, pour la bonne santé intellectuelle et morale, ES _ excellent pour l’hygiène intellectuelle et mentale, un $ | exercice salutaire, une sorte de gymnastique suédoise ‘a de l’esprit, un Müller mental. Il consiste à faire la meilleure des preuves, qui est la preuve par le contraire. Est-ce Pesloüan, est-ce moi qui l’avons inventé. Les questions d’origine se perdent toujours dans la

nuit des temps. C’est plutôt nous deux. Ce que je sais c’est que nous le pratiquons souvent ensemble, dans nos pourparlers d’expérience. Les résultats sont tou- . jours merveilleux. Il consiste à faire le contraire. ; C’est un exercice d’assouplissement, de rectification

merveilleux. Il consiste à retenir certains faits, nome breux, à mesure qu’ils passent, et à dire, à se deman3 der, de l’auteur, ce que nous venons par exemple de

F nous demander une fois : Qu’est-ce qu’on dirait s’il ! ÿ était juif. Non seulement cet exercice rend toujours, - A : mais on est surpris de voir comme il rend, comme il L rectifie. Combien il rend. On voit vite alors, on compte Æ aisément que les plus grands scandales et les plus : ; nombreux ne sont point des scandales juifs. Et il s’en ER Sans nous livrer délibérément ici à cet exercice,

  • n’est-il pas frappant déjà, au premier abord, que nos grandes hontes, nos hontes nationales, Jaurès, Hervé, Thalamas, ne sont point juives, ne sont point des : à Juifs. Il est même très remarquable au contraire, une | Ë fois que l’on compte ainsi, combien peu de nos hontes sont juives, il est remarquable que parmi les prota- ël

gonistes de nos hontes nationales il n’y a aucun Juif. ;

__ Qu’est-ce que l’on dirait si Jaurès était juif. Qu’est-ce $

_ que l’on dirait, surtout, si Hervé était juif. C’est-à- ;

he dire, précisément, si un Juif avait été lâche le ving- à

ee tième de ce que Jaurès l’a été, si un Juif avait dit À

‘2 contre la patrie, française, avait prononcé, contre 7

À notre patrie, le vingtième des monstruosités que notre

£- compatriote Hervé a si superbement sorties, qu’est-ce Ë

; qu’on aurait dit. Et pareillement qu’est-ce que l’on 4

ne dirait si Thalamas était juif. j 4

= Pour prendre un exemple d’épisode, tout petit, mais . :

k térisé, d’autant mieux (dé)limité, d’autant plus aisé, À

plus facile à saisir, qu’est-ce qu’on aurait dit dans un - *

à débat récent, dans un monde très spécial, si c’eût À

_ été M. Bctaille qui eût été Juif et madame Bernhardt à

EE qui ne l’eût pas été. 3

RD Dans l’affaire Dreyfus même, sans yrevenir, ou plutôt $

Es sans y entrer, dans l’État-Major même du dreyfusisme k

& et de l’affaire Dreyfus il est fort notable que ce sont les 3

=: Juifs, les grands Juifs qui ont encore le moins faibli. %

5 L’exemple de M. Joseph Reinach est caractéristique. Je

3 On peut dire que dans l’affaire Dreyfus, dans l’Etat- fe

__ Major de l’affaire Dreyfus et du parti dreyfusiste il É

ë rs représentait en un certain sens, et même pour ainsi dire N

£ ofBciellement, ce que l’on a nommé le parti juif. Dans Ë le parti politique dreyfusiste il représentait pour ainsi : dire le parti politique juif. Seul en outre il était d’un volume politique et social, d’un ordre de grandeur au É moins égal à celui d’un Jaurès. Or que voyons-nous. Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. Nous voyons que de tout notre État-Major il est le seul qui n’ait point faibli devant les démagogies dreyfusistes, devant les démagogies politiques issues de notre mystique dreyfusiste. 11 est le seul notamment qui n’ait pas faibli, qui n’ait pas plié devant la démagogie combiste, devant la démagogie de la tyrannie combiste. Il est le seul nommément, et ceci est d’autant plus remarquable qu’il est par toute sa carrière un homme politique, il est le seul qui un des premiers se soit résolument opposé à la délation aux Droits de l’Homme, comme on le voit dans le dossier que nous avons constitué en ce temps. Si l’on voulait bien prendre la peine de lire les six ou | sept gros volumes de son Histoire de l’affaire Dreyfus et si on ne laissait pas au seul M. Sorel tout le soin de : les Lire, on verrait aussitôt que nul (historien) ne fut aussi sévère que lui pour toutes les démagogies dreyfu- à : sistes, issues du dreyfusisme, pour toutes les déviations politiques, pour toutes les dégradations du dreyfusisme. d ” On en est même surpris. Il y a là comme une sorte de stoïcisme politique assez curieux. Et même quelquefois comme une espèce de gageure. On est surpris, et c’est bien le plus grand éloge que je connaisse d’un homme, on est surpris que cet homme politique, riche et puis- É sant, ait eu plusieurs fois les vertus politiques d’un pauvre. De quel non-Juif pourrait-on en dire autant.

4 $ De Dreyfus même, pour aller au cœur du débat, à | l’objet, à la personne mème, de Dreyfus il est évident que je n’ai rien voulu dire, que je n’ai rien dit ni rien pu dire qui atteignit l’homme privé. Je me rends bien compte de tout ce qu’il y a de tragique, de fatal dans la vie de cet homme. Mais ce qu’il y a de plus tragique, de plus fatal c’est précisément qu’il n’a pas le droit d’être un homme privé. C’est que nous avons incessamment le droit de lui demander des comptes, le droit, et le devoir de lui demander les comptes les plus sévères. Les plus rigoureux. Autrement je saurais bien tout ce qu’il y a de tragique, de fatal dans la vie privée de cet homme. Ce 4 que je sais de plus touchant de lui est certainement cet attachement profond, presque paternel, qu’il a inspiré à notre vieux maître M. Gabriel Monod. M. Monod me le disait encore aux cahiers il n’y a que quelques semaines. À peine. Dreyfus venait encore d’avoir un

  • deuil, très proche, très douloureux, très fatal, dans sa famille. M. Monod nous le rapportait, nous le contait | avec des larmes dans la voix. Il nous disait en même Ë temps, ou plutôt il ne nous le disait pas, mais il nous disait beaucoup plus éloquemment que s’il nous l’eût dit, combien il l’aimait, nous assistions un peu surpris, un peu imprévus, un peu dépassés, parce qu’on ne le croit pas, on ne s’y attend pas, à cette affection profonde, à cette affection sentimentale, à cette affection + privée, à cette affection quasi-paternelle, paternelle $ même qu’il a pour Dreyfus. Nous en étions presque un peu gênés, comine d’une découverte, toujours nouvelle, et comme si on nous ouvrait des horizons nouveaux, comme si on nous avait fait entrer dans une famille

sans bien nous demander notre avis, un peu inconsidé- ; 4

  • rément, un peu indiscrètement, tant nous avons pris 2 l’habitude de ne vouloir connaître en Dreyfus que * .. l’homme public, de ne vouloir le traiter qu’en homme É SEE public, durement comme un homme public. Laïssant de F côté, non seulement devant une réalité, mais devant une aussi saisissante, aussi tragique, aussi poignante réalité laissant de côté tout l’appareïl des méthodes de côté tout l’appareil des métaphysiques métahistoriques notre vieux maître, assis, disait, avec des larmes intérieures : On dirait qu’il y a une fatalité. On dirait que c’est un homme qui est marqué d’une fatalité. Il ne sort point constamment du malheur. Je viens de le : 3e quitter encore. (Et il nous contait cette dernière ÿ entrevue, ce dernier deuil, cette sorte d’embrassement, ce deuil familial, privé). Je l’ai ou, nous disait-il, ce EST
  • héros, ce grand stoïcien, cette sorte d’âme antique. 3 (C’est ainsi qu’il parle de Dreyfus, une âme inflexible, + un héros, douloureux, mais antique). Je viens de le voir. 3 Cet homme héroïque, cette âme stoïque, ce stoïcien que 4 J’ai ou impassible et ne jamais pleurer dans les plus 3 grandes épreuves. Je viens de le voir. Il était courbé, il : : pleurait sur cette mort. Il me disait : « Je crois qu’ily a une fatalité sur moi. Toutes les fois que nous nous $ | 1 attachons à quelqu’un, que nous voyons un peu de
  • bonheur, que nous pourrions un peu commencer d’étre 4 heureux, ils meurent. » Nous étions saisis, dans cette 1 petite boutique, de cette révélation soudaine. Quand F nous pourrions un peu commencer d’être heureux, É

n’était-ce point le mot même, le cri d’Israël, plus qu’un É symbole, la destination même d’Israël. Et en outre nous

E. x voyions passer, venant d’un historien, passant par : Dre: dessus un historien, par dessus les épaules d’un histo3 … rien, rompant toutes les méthodes, rompant toutes les | _ métaphysiques positivistes, rompant toutes les disci- à & plines modernes, rompant toutes les histoires et toutes É À _ les sociologies nous voyions passer les au delà de J l’histoire. L’arrière-pensée, l’arrière-intention, la mysté- : 3 ? rieuse arrière-inquiétude, arrière-pensée de tant de 4 peuples, des peuples antiques nous était ramenée, la = j “4 même, intacte, intégrale, toute neuve, nous était recon- > 4 duite entière par le plus vieux maître vivant de nos 4 _ historiens modernes, par le plus respecté, par le plus Ë E considéré. Et c’était toujours l’histoire, plus que lhis- À <a toire, la destination du peuple d’Israël. L’émation des ; _ autres était décuplée pour moi par cette sorte d’affec-

tion presque filiale, par cette sorte de piété secrète que

depuis mes années de normalien j’ai toujours gardée ;

E- pour notre vieux maître. Affection, piété un peu rude, . = on la vu. Mais d’autant plus secrètement profonde. 4 D’autant plus filiale, d’autant plus comme personnelle, = n. _ d’autant plus jalousement gardée. Je me sentais dans 4 son affection un peu frère en pensée de Dreyfus, frère 6 4 en affection, et cela me gênait beaucoup. Nous étions È 1 là. Nous étions des hommes. Le même souflle nous à courbaït, qui courba les peuples antiques. Le même | E problème nous soulevait, qui souleva les peuples RTE . antiques. Ce problème, cet arxieux problème de la : E: fatalité, qui se pose pour tout peuple, pour tout homme ; ÿ à non livresque. Et associant dans sa pensée, dans sa ; =. parole, sans même s’en apercevoir, tant c’était naturel, ; “Fe tant on voyait que c’était l’habitude, son habitude, * Le associant l’homme et l’œuvre, le héros et l’histoire, sa

l’objet et l’entreprise, partant déjà il nous disait s’en

  • allant : Quelle affaire. Quel désastre. Quand on pense ; à tout ce qui pouvait sortir de bien de cette affaire-là

pour la France. Et en effet on ne savait plus si c’était

+: Dreyfus ou l’affaire Dreyfus qui était malheureuse, qui était fatale, qui était mal douée pour le bonheur, incapable de bonheur, marquée de la fatalité. Car c’étaient bien tous les deux ensemble, inséparablement, insépa-

rément, indivisément, indivisiblement, l’un portant | l’autre, l’une dans l’autre. Et déjà il partait, (il était venu acheter une Antoinette, dans l’édition des cahiers), et nous nous serrions la main, repartant vers nos travaux différents, vers nos soucis différents, vers nos

préoccupations différentes. Et nous nous serrions bien la main comme à un enterrement. Nous étions les parents du défunt. Et même les parents pauvres.

La plus grande fatalité, c’est précisément que cet homme ait été cette affaire, qu’il ait été jeté irrévocablement dans l’action publique, et même la plus publique. Il avait peut-être toutes les vertus privées. Il aurait fait sans doute un si bon homme d’affaires. | Qu’est-ce qu’il est allé faire capitaine. Qu’est-ce qu’il

! est allé faire dans les bureaux de l’État-Major. Là est la fatalité. Qu’est-ce qu’il est allé faire dans une réputation, dans une célébrité, dans une gloire mondiale. Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui. Glorieux malgré lui il a trahi sa gloire. Là est la 3 fatalité. Invitus invitam adeptus gloriam. Parce qu’il était devenu capitaine, parce qu’il était entré dans les |

; capitaines, parce qu’il était entré dans les bureaux de 4 VÉtat-Major cet homme fut contraint de revêtir une charge, une gloire inattendue, une charge, une gloire inexpiable. Mystérieuse destination du peuple d’Israël. Tant d’autres, qui voudraient la gloire, sont forcés de se tenir tranquilles. Et lui, qui voudrait bien se tenir tranquille, il est forcé à la vocation, il est forcé à la charge, il est forcé à la gloire. Là est sa fatalité même. - Voilà un homme qui était capitaine. Il pensait monter colonel ou peut-être général. Il est monté Dreyfus. Comment voulez-vous qu’il s’y reconnaisse. Il fallait pourtant qu’il s’y reconnût, il devait pourtant s’y reconnaître. On la improvisé pilote, gouverneur, gubernator d’un énorme bateau qu’il n’a pas su conduire, qu’il n’a pas su gouverner. Et pourtant il en est responsable. Là est la fatalité. Là est la mystérieuse destination d’Israël. Brusquement revêtu, revêtu malgré lui d’une énorme magistrature, d’une magistrature capitale, de la ma-

gistrature de victime, de la magistrature de héros, de

| la magistrature de martyr il s’en est lamentablement ce qu’il y a de tragique, c’est que nous ne pouvons pas ne pas lui en demander compte.

Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de

| sainteté. Investi victime malgré lui, investi héros malgré

: lui, investi victime malgré lui, investi martyr malgré

ñ: lui il fut indigne de cette triple investiture. Historique-

È pable. Impéritie et incurie. Incapacité profonde. Indigne ° 1 de ce triple sacre, de cette triple magistrature. Et ce

“plus tragique, c’est qu’à moins d’entrer dans son crime : et sous peine de participer de son indignité, de cette 1 . . indignité même nous ne pouvons pas ne pas lui en 1 as demander compte. Quiconque a eu le monde en main, est responsable du monde. Nous ne pouvons pas entrer 4 dans son jeu. Nous n’avons pas le droit d’entrer dans ses raisons, fussent-elles légitimes ; privément légitimes. Et c’est surtout si elles sont légitimes qu’il faut nous en défier. Car elles nous tenteraient. Nous devons tout . oublier, le bien que nous savons de lui, l’affection que | nous aurions pour lui, que nous serions tentés d’avoir pour lui, la touchante, la paternelle affection de ce vieil : homme pour lui; de ce vieil homme que lui-même nous | respectons tant, que nous aimons tant. Nous devons : tout oublier et nous ne pouvons que lui demander compte. Compte de cette immense bataille qu’il a perdue. Il s’est trouvé engagé sans le vouloir général en É chef, plus que cela, drapeau d’une immense armée 1 dans une immense bataille contre une immense armée. 5 Et il a perdu cette immense bataille. Et nous ne pouvons F. lui parler que de cela. Nous n’avons le droit que de lui e 3 parler de cela. Nous n’avons le droit d’engager, d’ac- a 4 cepter de lui, avec lui nulle autre conversation, aucun Ù : Nous devons taire, nous devons faire taire tous nos % autres sentiments. Il a été constitué un homme public. Il ë a été constitué un homme de gloire, d’un retentissement 1 universel. Nous ne pouvons que lui demander compte É de son action publique, de ses sentiments publics, de ce = désastre public. Celui qui perd une bataille, en est ; responsable. Et il a perdu cette immense bataille. Nous É

er pouvons que lui demander compte de tout ce qui

: était engagé dans cette bataille, dans cette action publique. Nous ne pouvons que lui demander compte

| des mœurs publiques, de la France, d’Israël méme, de

1 lhumanité dont il fut un moment. / Singulière destinée. Il fut investi, institué malgré lui

4 homme public. Tant d’autres ont voulu devenir hommes

publics, et y ont mis le prix, et en ont été implaca-

4 blement refoulés par l’événement. Il fut investi, institué

malgré lui homme de gloire. Tant d’autres ont voulu la

4 gloire, et y ont mis le prix, et en ont été implacablement

4 refoulés par l’événement. Et lui il a eu tout cela. Il a eu

: tout malgré lui. Il a eu tout ce qu’il ne voulait pas. Mais 4 ; il faut que celui qui est investi marche. i | à Tant d’hommes, des milliers et des milliers d’hommes, À

| (victimes), héros, martyrs, tant d’hommes, des milliers

7 et des milliers d’hommes ont voulu entrer dans l’action

publique, devenir, se faire des hommes publics; et ils y £

: ont mis le prix. Tant d’hommes ont brigué la gloire, | 3 temporelle, des milliers et des milliers d’hommes, et

4 d’être immortels, temporellement immortels dans la

F mémoire des hommes. Et ils y ont mis le prix. Ils y ont e à mis le génie, l’héroïsme, des efforts sans nombre, des É efforts incroyables, des efforts effrayants; des souf- J À frances effrayantes; des vies entières, et quelles vies, de

“4 véritables martyres, Et rien, jamais rien. Et lui, sans : _ rien faire, malgré lui en quelques semaines il est devenu

4 l’homme dont l’humanité entière a le plus retenti, son

: nom est devenu le nom, il est devenu l’homme dont tout < É. _ le monde a le plus répété, a le plus célébré le nom

depuis la mort de notre maître Napoléon. Ce que cent |

batailles avaient donné à l’autre, il l’a eu malgré lui. Et ; “il n’en était pas plus fier. C’est bien pour cela que nous * ne pouvons écrire et parler de lui que comme nous l’avons fait dans les deux premiers tiers de ce cahier. ‘ Cette situation tragique me rappelle un mot de | Bernard-Lazare. Il faut toujours en revenir, on en revient | toujours à un mot de Bernard-Lazare. Ce mot-ci sera le | mot décisif de l’affaire. Puisqu’il vient, puisqu’il porte | de son plus grand prophète sur la victime même. Il est donc culminant par son point d’origine et par son point d’arrivée. Bernard-Lazare, né à Nîmes le 14 juin 1866 ; mort à Paris le premier septembre 1903. Il avait donc trente-huit ans. Parce qu’un homme porte lorgnon, parce qu’il porte un binocle transverse barrant un pli du nez devant les deux gros yeux, le moderne le croit moderne, le moderne ne sait pas voir, ne voit pas, ne | sait pas reconnaître l’antiquité du regard prophète. | C’était le temps où quand il rencontrait Maurice Montégut il disait. L’autre avait mal à l’estomac, comme tout le monde, comme tout pauvre mercenaire intellectuel. Et lui aussi il croyait avoir mal à l’estomac comme tout le monde. Il disait à Montégut : Hein, Montégut, . ° en riant, car il était profondément gai, intérieurement

  • gai : Æh bien, Montégut, hein ça va bien avant de déjeuner, quand on na rien dans l’estomac. On est léger. On travaille. Mais après. Il ne faudrait jamais manger. Dreyfus venait de revenir. Dreyfus était rentré |
  • et presque instantanément, aux premières démarches, aux premiers pourparlers, au premier contact tout le

monde avait eu brusquement l’impression qu’il y avait

| une paille, que ce n’était pas cela, qu’il était comme il était, et non point comme nous l’avions rêvé. Quelquesuns déjà se plaignaiïent. Quelques-uns, sourdement, bientôt publiquement l’accusaient. Sourdement, publiquement Bernard-Lazare le défendait. Aprement, obstinément. Tenacement. Avec cet admirable aveuglement volontaire de ceux qui aiment vraiment, avec cet acharnement obstiné invincible avec lequel l’amour défend un être qui a tort, évidemment tort, publiquement tort. — Je ne sais pqs ce qu’ils veulent, disait-il, riant mais ne riant pas, riant dessus mais dedans ne riant pas, je ne sais pas ce qu’ils demandent. Je ne sais pas ce qu’ils lui veulent. Parce qu’il a été condamné injustement, on lui demande tout, il faudrait qu’il ait toutes les vertus. Il est innocent, c’est déjà beaucoup.

Non seulement nous fûmes des héros, mais l’affaire

Dreyfus au fond ne peut s’expliquer que par ce besoin d’héroïsme qui saisit périodiquement ce peuple, cette race, par un besoin d’héroïsme qui alors nous saisit nous toute une génération. Il en est de ces grands mouvements, de ces grandes épreuves de tout un peuple comme

: de ces autres grandes épreuves les guerres. Ou plutôt il n’y a pour les peuples qu’une sorte de grandes épreuves temporelles, qui sont, les guerres, et ces grandes

4 _ épreuves-ci sont elles-mêmes des guerres: Dans toutes ces grandes épreuves, dans toutes ces grandes histoires | c’est beaucoup plutôt la force intérieure, la violence d’éruption qui fait la matière, historique, que ce n’est la 22 ? matière qui fait et qui impose l’épreuve. Quand une grande guerre éclate, une grande révolution, cette sorte EE de guerre, c’est qu’un grand peuple, une grande race a ; besoin de sortir; qu’elle en a assez; notamment qu’elle | en a assez de la paix. C’est toujours qu’une grande masse éprouve un violent besoin, un grand, un profond | besoin, un besoin mystérieux d’un grand mouvement. Si le peuple, si la race, si la masse française eût eu | envie d’une grande guerre il y a quarante ans, cette misérable, cette malheureuse guerre elle-même de 1870, si mal commencée, si mal engagée qu’elle füt, fût devenue une grande guerre, comme les autres, et en mars 1871 elle n’eût fait que commencer. Une grande É histoire, je dis une grande histoire militaire comme ces ‘ guerres de la Révolution et de l’Empire ne s’explique | aucunement que par ceci : un saisissement de besoin, 3 un très profond besoïn de gloire, de guerre, d’histoire É qui à un moment donné saisit tout un peuple, toute une race, et lui fait faire une explosion, une éruption. Un ! mystérieux besoin d’une inscription. Historique. Un d 5 mystérieux besoin d’une sorte de fécondité historique. î À Un mystérieux besoin d’inscrire une grande histoire : dans l’histoire éternelle. Toute autre explication est ; vaine, raisonnable, rationnelle, inféconde, irréelle. De k même notre affaire Dreyfus ne peut s’expliquer que par un besoin, le même, par un besoin d’héroïsme qui saisit toute une génération, la nôtre, par un besoïn de guerre, de guerre militaire, et de gloire militaire, par me

Ris un besoin de sacrifice et jusque de martyre, peut-être, (sans doute), par un besoin de sainteté. Ce que nos : _ _ adversaires n’ont pu voir que en face, de l’autre côté, 3 de face, ce qu’ils n’ont pu recevoir que en creux, ce que 3 __ nos chefs mêmes ont toujours ignoré, c’est à quel point à nous marchâmes comme une armée, militaire. Comment L tant d’espérance, tant d’entreprise a été brisée sans É obtenir, sans effectuer une inscription historique, c’est précisément ce que j’ai essayé non pas seulement 3 d’expliquer, mais de représenter à nos amis et à nos 3 _ abonnés dans un cahier de l’année dernière sensiblement : ; à la même date. Que si nous avons été, une fois de g. 3 plus, une armée de lions conduite par des ânes, c’est > alors que nous sommes demeurés, très exactement, ï dans la plus pure tradition française. Ë

  • Nous avons été grands. Nous avons été très grands. 4 Aujourd’hui ceux dont je parle, nous sommes des gens | € qui gagnons pauvrement, misérablement, miséreusement ; l notre vie. Mais ce que je ne vois pas, ce soit que les ; Juifs pauvres, ici encore, se séparent de nous, qu’ils $ gagnent leur vie en un tour de main, qu’ils n’aient point ; à de mal, qu’ils aient moins de mal que nous à gagner

leur vie. Peut-être au contraire, car s’ils se soutiennent |

  • un peu entre eux, moins qu’on ne le croit, moins qu’on |
  • ne le dit, et quelquefois ils se combattent, et se 4 ë trahissent, en revanche ils se heurtent à un antisémitisme
  • aujourd’hui revenu, aujourd’hui croissant. Ce que je

: 4 vois, c’est que juifs et chrétiens ensemble, juifs pauvres L

à et chrétiens pauvres, nous gagnons notre vie comme . |. nous pouvons, généralement mal, dans cette chienne 5 de vie, dans cette chienne, dans cette gueuse de société

Mais dans cette misère même, et à cause de cette mi-

sère même, nous voulons avoir été grands, nous voulons |

avoir été très grands. Justement parce que nous n’aurons | jamais une inscription historique. Si nous avions comme tant d’autres une inscription historique, si nous avions comme quelques-uns une grande inscription historique,

si seulement nous avions une inscription historique

assez mesurée à notre effort, à notre intention, à ce |

que nous fûmes en réalité, alors nous saurions la payer ;

le prix, alors nous aurions mauvaise grâce à insister F

sur la considération qui nous est due. Nous sommes si ; attachés, nous mettons un tel prix à l’enregistrement

historique dans la mémoire temporelle de l’humanité |

: que la considération de l’histoire nous dispenserait de toute autre considération. Et nous y gagnerions i encore. Nous croirions encore y gagner. Mais juste- ; ment parce que nous sommes pauvres, pauvres de biens et pauvres d’histoire, justement parce que ; nous avons sur nous le mépris et la méconnaissance des riches, et de cette grande riche d’histoire, ïl faut qu’il soit bien entendu pour nous et entre nous

que nous savons que nous fûmes très grands. Nous pou-

2 2

4 vons ne pas le dire aux autres, nous savons que les

d autres, s’ils veulent, n’ont pas à s’occuper de nous, nous

: pouvons ne pas le dire à l’histoire, nous savons que

E l’histoire, si elle veut, n’a pas à s’occuper de nous. Mais

; si nous ne le disons pas entre nous, et dans le secret de nos propos, c’est parce qu’il est bien entendu que - nous le savons. Et surtout nous n’avons pas à dire le contraire et aux autres et à l’histoire.

Nous voulons bien avoir été bernés, mais nous vou-

: Voilà, cher Halévy, à quel point nous en sommes;

À voilà, mon cher Halévy, ce que je nomme un examen

z de conscience. Voilà ce que je nomme exprimer des

. regrets, faire des (mes) excuses. Voilà ce que je nomme

; une amende honorable, faire amende honorable. Min-

: fliger un désaveu. C’est ce que je nomme être timoré.

. C’est ma manière d’être timoré. C’est comme ça que

je porte la chemise longue, et la corde au cou, la :

corde de chanvre. C’est comme ça que je tiens mon

Ë cierge. On parle toujours comme si dans une société

d’ordre nous étions venus introduire un désordre.

£ Arbitrairement. Gratuitement. Mais il faut tout de même

FA voir qu’il y a des ordres apparents qui recouvrent, qui

Ë | sont les pires désordres. Nous retrouvons ici ce que ë

Fe nous avons dit de l’égoïsme des riches dans le monde

a moderne, de la classe riche, de l’égoïisme bourgeois.

< Get égoïsme porte sur leur entendement même. Sur leur # vue. Même sur leur vue politique du monde politique. | ’ li y avait un ordre sous Méline. C’était un ordre pourri, un ordre mou, un ordre apparent, un ordre purement B bourgeois. Notre collaborateur Halévy l’a très bien ; marqué, c’était un ordre comme sous Louis-Philippe, comme sous Guizot, comme dans les huit, dix, douze dernières années de Louis-Philippe. Un ordre de surface, (comme aujourd’hui d’ailleurs), un ordre gangrené, mortifère, mort, une chair morte (comme aujourd’hui). De toute façon une crise venait, comme elle vient Un ordre mortel pour la fécondité, pour les intérêts profonds, pour les intérêts durables de la race et du peuple, de la patrie. a En réalité la véritable situation des gens que nous ; avions devant nous était pendant longtemps non pas 6 de dire et de croire Dreyfus coupable, mais de croire ; et de dire qu’innocent ou coupable on ne troublait pas, on ne bouleversait pas, on ne compromettait pas, on ne risquait pas pour un homme, pour un seul homme, la vie et le salut d’un peuple, l’énorme salut de tout un É ; peuple. On sous-entendait : le salut temporel. Et préci- ; sément notre mystique chrétienne culminait si parfaite- ; ment, si exactement avec notre mystique française,

ee avec notre mystique patriotique dans notre mystique J | dreyfusiste que ce qu’il faut bien voir, et ce que je dirai, _ ce que je mettrai dans mes confessions, c’est que nous _ ne nous placions pas moins qu’au point de vue du salut éternel de la France. Que disions-nous en effet ? Tout < À était contre nous, la sagesse et la loi, j’entends la sagesse humaine, la loi humaine. Ce que nous faisions à était de l’ordre de la folie ou de l’ordre de la sainteté, qui ont tant de ressemblances, tant de secrets accords, pour la sagesse humaine, pour un regard humain. Nous $ allions, nous étions contre la sagesse, contre la loi. Fs Contre la sagesse humaine, contre la loi humaine. Voici » ce que je veux dire. Qu’est-ce que nous disions en effet. 3 j Les autres disaient : Un peuple, tout un peuple est un : énorme assemblage des intérêts, des droits ies plus Re

  • légitimes. Les plus sacrés. Des milliers, des millions de ‘4 vies en dépendent, dans le présent, dans le passé, (dans le futur), des milliers, des millions, des centaines de È millions de vies le constituent, dans le présent, dans le 1 passé, (dans le futur), (des millions de mémoires), et L Ë par le jeu de l’histoire, par le dépôt de l’histoire la
  • garde d’intérêts incalculables. De droits légitimes,

sacrés, incalculables. Tout un peuple d’hommes, tout |

un peuple de familles; tout un peuple de droits, tout un = peuple d’intérêts, légitimes; tout un peuple de vies; | toute une race; tout un peuple de mémoires; toute 3 l’histoire, toute la montée, toute la poussée, tout le > passé, tout le futur, toute la promesse d’un peuple et ; _ d’unerace; tout ce qui est inestimable, incalculable, d’un 4 prix infini, parce que ça ne se fait qu’une fois, parce

  • que ça ne s’obtient qu’une fois, parce que ça ne 8e $ : recommencera jamais; parce que c’est une réussite,

unique; un peuple, et notamment, nommément ce peuple-ci, qui est d’un prix unique; ce vieux peuple; 3 : un peuple n’a pas le droit, et le premier devoir, le

  • devoir étroit d’un peuple est de ne pas exposer tout Fe cela, de ne pas s’exposer pour un homme, quel qu’il soit, quelque légitimes que soient ses intérêts ou ses droits. Quelque sacrés même. Un peuple n’a jamais le droit. On ne perd point une cité, une cité ne se perd point pour un (seul) citoyen. C’était le langage même et du véritable civisme et de la sagesse, c’était la sagesse même, la sagesse antique. C’était le langage de la raison. À ce point de vue il était évident que Dreyfus . devait se dévouer pour la France; non pas seulement pour le repos de la France mais pour le salut même de la France, qu’il exposait. Et s’il ne voulait pas se dévouer lui-même, dans le besoin on devait le dévouer. Et nous que disions-nous. Nous disions uve seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure
  • à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément | acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le $ pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, é un seul déshonneur suffit à perdre, d’honneur, à déshon norer tout un peuple. C’est un point de gangrène, qui ._ corrompt tout le corps. Ce que nous défendons, ce n’est 5 pas seulement notre honneur. Ce n’est pas seulement l’honneur de tout notre peuple, dans le présent, c’est l’honneur historique de notre peuple, tout l’honneur 3 historique de toute notre racé, l’honneur de nos aïeux, 6 : l’honneur de nos enfants. Et plus nous avons de passé, $

à à _ plus nous avons de mémoire, (plus ainsi, comme vous S le dites, nous avons de responsabilité), plus ainsi aussi 1 ici nous devons la défendre ainsi. Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le à défendre ainsi, le garder pur. Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu. C’était la règle et l’honneur et la poussée cornélienne, la vieille poussée cornélienne. C’était la règle et l’honneur et la poussée chrétienne. Une seule tache entache toute une famille. Elle entache aussi tout un peuple. Un seul point marque l’honneur de toute une famille. Un seul point marque aussi l’honneur de tout un peuple. Un peuple ne peut pas rester sur une injure, subie, exercée, sur un crime, aussi solennellement, aussi définitivement endossé. L’honneur | d’un peuple est d’un seul tenant. $ Qu’est-ce à dire, à moins de ne pas savoir un mot de Hé français, sinon que nos adversaires parlaient le langage 1 de la raison d’État, qui n’est pas seulement le langage de la raison politique et parlementaire, du méprisable intérêt politique et parlementaire, mais beaucoup plus exactement, beaucoup plus haut qui est le langage, le très respectable langage de la continuité, de la continuation temporelle du peuple et de la race, du 3 salut temporel du peuple et de la race. Is n’allaient k pas à moins, Et nous par un mouvement chrétien È profond, par une poussée très profonde révolutionnaire F4 È et ensemble traditionnelle de christianisme, suivant en

ceci une tradition chrétienne des plus profondes, des Et. ‘ plus vivaces, des plus dans la ligne, dans l’axe et ”

ï au cœur du christianisme, nous nous n’allions pas à moins qu’à nous élever je ne dis pas (jusqu’)à la concep- <

tion mais à la passion, mais au souci d’un salut éternel,

du salut éternel de ce peuple, nous n’atteignions pas à

$ moins qu’à vivre dans un souci constant, dans une pré-

occupation, dans une angoisse mortelle, éternelle, dans ;

une anxiété constante du salut éternel de notre peuple,

du salut éternel de notre race. Tout au fond nous étions

les hommes du salut éternel et nos adversaires étaient

les hommes du salut temporel. Voilà la vraie, la réelle

division de l’affaire Dreyfus. Tout au fond nous ne

voulions pas que la France fût constituée en état de

péché mortel. I1 n’y a que la doctrine chrétienne au

monde, dans le monde moderne, dans aucun monde,

qui mette à ce point, aussi délibérément, aussi totale-

ment, aussi absolument la mort temporelle comme rien,

comme une insignifiance, comme un zéro au prix de la

mort éternelle, -et le risque de la mort temporelle comme rien au prix du péché, mortel, au prix du risque de la mort éternelle. Tout au fond nous ne voulions pas que ;

| : par un seul péché mortel, complaisamment accepté, N complaisamment endossé, complaisamment acquis pour |

ainsi dire notre France fût non pas seulement déshonorée

devant le monde et devant l’histoire : qu’elle fût propre-

; ment constituée en état de péché mortel. Un jour, au point

le plus douloureux de cette crise, un ami vint me voir, qui fortuitement passait par Paris. Un ami qui était chrétien. | — Je ne connais pas cette affaire, me dit-il. Je vis dansle _

fond de ma province. J’ai assez de mal à gagner ma vie. Je ne connais rien de cette affaire. Je ne soupçon- 4

4 nais pas l’état où je trouve Paris. Mais enfin on ne peut à. RE pas sacrifier tout un peuple pour un homme. Je n’eus : 2 rien à lui répondre que de prendre un livre dans mon ee Ÿ armoire, un petit livre cartonné, une petite édition É Hachette. — 27. lui dis-je. « Or vous demant:je, fist-il, : « lequel vous ameriés miex, ou que vous fussiés mesiaus,

(mesiaus c’est lépreux), ou que vous eussiés fait un

« pechié mortel? » Et je, qui onques ne li menti, li

respondi que je en ameroie miex avoir fait trente que d estre mesiaus. Et quant li frere s’en furent parti, (c’étaient deux frères qu’il avait appelés), il m’appela È _ tout seul, et me fist seoir à ses piez et me dist : « Com- É - ment me deistes-vous hier ce? » Et je li diz que encore | _ li disoie-je. Et il me dist : « Vous deistes comme hastis ( .. « musarz; car vous devez savoir que nulle si laide E « mezelerie n’est comme d’estre en pechié mortel, pour a « ce que l’ame qui est en pechié mortel est semblable 4 « au dyable : par quoy nulle si laide meselerie ne puet Ë 28. — « Et bien est voirs que quant li hom meurt, il f- « est gueris de la meselerie dou cors; mais quant li Là « hom qui a fait le pechié mortel meurt, il ne sait pas À « ne nest certeins que il ait eu en sa vie tel repenbance . F2 « que Diex li ait pardonnei : par quoy grant poour doit ( « avoir que celle mezelerie li dure tant comme Diex à « yert en paradis. Si vous pri, fist-il, tant comme je …. « puis, que vous metés votre cuer à ce, pour l’amour È « de Dieu et de moy, que vous amissiez miex que touz : « meschiez avenist au cors, de mezelerie et de toute Ë ; . « maladie, que ce que li pechiés mortex venist à l’ame 2 « de vous. » On voit que si pour une présentation, dans L ” une présentation récente je me référais à ce grand chro- |

; niqueur; à ce grand chroniqueur d’un autre grand saint:

: et d’un autre grand saint français, j’avais pour le faire

, de multiples autorités de raison.

Mais tel est le jeu des partis. Les partis politiques,

les partis parlementaires, tous les partis politiques ne

peuvent tenir aucun propos que dans le langage poli-

tique, parlementaire, ils ne peuvent engager, soutenir

aucune action que sur le terrain, sur le plan politique, parlementaire. Et surtout, et en outre, et naturellement È

ils veulent que nous en fassions autant. Que nous soyons

constamment avec eux, parmi eux. De tout ce que nous

faisons, de tout ce qui fait la vie et la force d’un peuple,

de nos actes et de nos œuvres, de nos opérations et

de nos conduites, de nos âmes et de nos vies ils

5 innocemment une traduction en langage politique, parlementaire, une réduction, un rabattement, une |

projection, un report sur le plan politique, parlemen-

taire. Ainsi ils n’y entendent, ils n’y comprennent rien,

: et ils empêchent les autres d’y rien comprendre. Ils nous déforment, ils nous dénaturent incessamment et en euxmêmes dans leur propre imagination et auprès de ceux qui les suivent, de ceux qui en sont, dans les imagi- |

nations de ceux qui les suivent. Tout ce que nous $ disons, tout ce que nous faisons, ils le traduisent, ils le + 214 4

: trahissent. 7Traducunt. Tradunt. On ne sait jamais s’ils à vous font plus de tort, s’ils vous dénaturent plus quand | ils vous combattent ou quand ils vous soutiennent, quand ils vous combattent ou quand ils vous adoptent, car quand ils vous combattent ils vous combattent - ” en langage politique sur le plan politique et quand ils vous soutiennent, c’est peut-être pire, car ils vous soutiennent, ils vous adoptent en langage politique sur le plan politique. Et dans ces tiraillements contraires ils ont également et contrairement tort, ils sont également et contrairement insuffisants. Ils sont également et contrairement des dénaturants. Ils ne présentent, ils ne se représentent, ils ne conçoivent également et contrairement qu’une vie diminuée, une vie dénaturée. Un fantôme, un squelette, un plan, une projection de vie. Quand ils sont contre vous, ils vous combattent et vous feraient un tort mortel. Quand ils sont pour vous, et qu’ils croient que vous êtes pour eux, ils vous accaparent et ; vous font certainement un tort mortel. Ils veulent alors _ vous endosser, et qu’on les endosse. Ils vous protègent. Quand ils vous combattent, ils combattent vos mys- É tiques par des bassesses politiques, par de basses politiques. Quand ils vous soutiennent ils traduisent, ce qui est infiniment pire, ils traduisent vos mystiques par des bassesses politiques, par de basses politiques. Et ce que nous avons fait pour nos mystiques, l’ayant interprété pour leurs politiques, pour les politiques : correspondantes, pour les politiques issues, c’est là- dessus précisément qu’ils se fondent, c’est là-dessus ; qu’ils arguënt pour nous lier à leurs politiques, à ces politiques, pour nous interdire les autres mystiques, ÿ transférant ainsi, transférant arbitrairement dans le

: monde des mystiques dés oppositions, des contrariétés ; à qui n’existent, qui ne se produisent, qui ne jouent que : : sur le plan politique. ; C’est ainsi que les partis vous récompensent de ce J que vous avez fait pour eux dans les moments où ils étaient en danger; je veux dire de ce que vous avez fait pour les mystiques dont ils sont issus, pour les mystiques dont ils vivent, pour les mystiques qu’ils exploitent, qu’ils parasitent. C’est de cela précisément qu’ils prennent barre, qu’ils veulent prendre barre sur vous, c’est partant de cela qu’ils veulent vous lier à leurs politiques, vous interdire les autres mystiques. ; Parce que depuis la dégradation de la mystique : dreyfusiste en politique dreyfusiste, remontant tous les 4 courants de toutes les puissances, remontant des 4 épaules toutes les puissances de tyrannie, toutes les démagogies de tous nos amis (politiques), nous avons risqué, nous avons éprouvé quinze ans de misère pour | la défense des libertés privées, des libertés profondes, : é des libertés chrétiennes, pour la défense des consciences : chrétiennes, pour nous récompenser les politiques, les politiciens réactionnaires nous interdiraient volontiers d’être républicains. Et parce que nous avons mis non | pas comme ces ouvriers des semaines et des mois mais ù quinze années de misère au service de la République, pour nous récompenser les politiques, les politiciens .

| républicains nous interdiraient volontiers d’être chré- | Er $ tiens. Ainsi la République serait le régime de la liberté dre LEE de conscience pour tout le monde, excepté précisément : Fe pour nous, précisément pour nous récompenser de ce 33 ns que nous l’avons quinze ans défendue, de ce que nous la | ae défendons, de ce que nous la défendrons encore. Pour FRE nous récompenser d’avoir mis quinze ans de misère au ; Érs service de la République, d’avoir défendu, d’avoir i Ke. sauvé un régime qui est le régime de la liberté de # FE conscience, on accorderait la liberté de conscience à Le tout le monde, excepté seulement à nous. Nous nous Re: passerons de la permission de ces messieurs. Nous ne Re vivons pas, nous ne nous mouvons pas sur le même es | plan qu’eux. Leurs débats ne sont pas les nôtres. Les

  • douloureux débats que nous avons, que nous soute- £ MA nons parfois n’ont rien de commun avec leurs faciles, - Fi Le avec leurs superficielles polémiques. : 2 La République serait le régime de la liberté de Se Ê . conscience pour tout le monde, excepté précisément | Re pour les républicains. OURS FER Ze Nous demanderons à ces messieurs la permission See Ls + _de nous passer de leur permission. Nos cahiers sont : : devenus, non point par le hasard, mais ils se sont . ne constitués par une lente élaboration, par de puissantes, ;
  • par de secrètes affinités, par une sorte de longue évaLS _ poration de la politique, comme une compagnie parfai- 2

-___ tement libre d’hommes qui tous croient à quelque chose, : à commencer par la typographie, qui est un des plus : beaux art et métier. Malgré les partis, malgré les $£ (hommes) politiques, malgré les politiciens contraires, (contraires à nous, contraires entre eux), c’est cela que nous resterons. Voilà, mon cher Variot, quelques-uns des propos que $ j’eusse tenus aux cahiers le jeudi, si on y parlait moins haut, et si on m’y laissait quelquefois la parole. Dans ces cahiers de M. Milliet vous trouverez ce que c’était que cette mystique républicaine. Et vous monsieur qui ‘ me demandez qu’il faudrait bien définir un peu par voie de raison démonstrative, par voie de raisonnement de | raison ratiocinante ce que c’est que mystique, et ce que c’est que politique, quid sit mysticum, et quid politicum, la mystique républicaine, c’était quand on mourait pour la République, la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit. Vous comprenez, n’est-ce pas. £ Les papiers de M. Milliet que nous publierons donneront immédiatement l’impression d’avoir eux-mêmes 4 été choisis d’un monceau énorme de papiers. On ne peut naturellement tout donner. A partir du moment où ; M. Milliet m’apporta les premiers paquets de sa copie, À

un grand débat s’éleva entre nous. Il voulait toujours, 2 par discrétion, en supprimer. Mais j’ai toujours tout F _ gardé, parce que c’était le meilleur. On en avait assez

  • supprimé pour passer des textes à la copie, pour conE: stituer la copie elle-même. — Cette lettre est trop intime, F disait-il. — C’est précisément parce qu’elle est intime que je la garde. Il avait marqué au crayon les passages Fi à: qu’il pensait que l’on pouvait supprimer. J’achetai une gomme exprès pour effacer son crayon. Il voulait s’ef_ facer. Je lui dis : Paraissez au contraire. Un homme Ë qui ne se propose plus que de se rappeler exactement, - 3 fidèlement, réellement sa vie et de la représenter est,
  • devient lui-même le meilleur des papiers, le meilleurdes - 3 _ Monuments, le meilleur des témoins; le meilleur des { _ textes; il apporte infiniment plus que le meilleur des pa- É piers; il est infinimeat plus que le meilleur des papiers ; À € il apporte, à infiniment près, le meilleur des témoignages. É Vous remarquerez, Variot, vous entendrez le ton de É ÿ ces mémoires. C’est le ton même du temps. Je ne serais à u Pas surpris qu’un imbécile, et qui manquerait du sens s historique trouvât ce ton un peu ridicule. Il est passé. $ Ces hommes, qui avaient ce ton, ont fait de grandes “ choses. Et nous ? È ù Le civisme aussi paraît aujourd’hui ridicule. Civique F4 est un adjectif aujourd’hui qui se porte très mal. Il à ; __ Sonne en ique. Civique a l’air de rimer avec bourrique à CORRE « . et avec atavique. Et même avec ataxique. Que des AR ê . vieillards, que des malades, que des mourants se fissent 4 (trans)porter aux urnes, évidemment ce n’est pas les” * : rs _ cuirassiers de Morsbronn. Pourtant tous ceux qui ont | 5 _ vu Coppée se faire porter mourant à l’Académie pour pes 3 assurer l’élection de M. Richepin ont trouvé que c’était 5e très grand. La seule valeur, la seule force du royalisme, mon cher | Variot, la seule force d’une monarchie traditionnelle, | c’est que le roi est plus ou moins aimé. La seule force à de la République, c’est que la République est plus ou
  • moins aimée. La seule force, la seule valeur, la seule dignité de tout, c’est d’être aimé. Que tant d’hommes < aïent tant vécu et tant souffert pour la République, Re € qu’ils aient tant cru en elle, qu’ils soient tant morts 3% pour elle, que pour elle ils aient supporté tant d’épreuves, “à < souvent extrêmes, voilà ce qui compte, voilà ce qui Æ : m’intéresse, voilà ce qui existe. Voilà ce qui fonde, voilà 3 a - ce qui fait la légitimité d’un régime. Quand je trouve 3 Æ dans l’Action française tant de dérisions et tant de sar- Pa

casmes, souvent tant d’injures, j’en suis peiné, car il 4

| s’agit d’hommes qui veulent restaurer, restituer les plus + Fat anciennes dignités de notre race et on ne fonde, on ne & ar refonde aucune culture sur la dérision et la dérision et 7 es le sarcasme et l’injure sont des barbaries. Ils sont même 4 ke __: restaure, on ne restitue rien sur la dérision. Des calem- = À bours ne font pas une restitution de culture. J’avoue 3 ; : que je n’arrive point à comprendre tout ce que l’on met, : # 4

e tout ce qu’il y a évidemment d’esprit dans cette graphie ; de Respubliquains que l’on nous répète à satiété. Cela | _ me paraîtun peu du même ordre que les sots de l’autre | -_ côté qui écrivent toujours le roy. Avec un y. Gets et ce qu me paraissent du même alphabet que cet y. J’ai peur qu’il ne soit presque également sot de se moquer de l’un et de l’autre. Le roi a pour lui toute la majesté de la tradition française. La République a pour elle toute la grandeur de la tradition républicaine. Si on met cet s à Respubliquains on ne fait rien, on ne peut rien faire que de lui conférer un peu de la majesté romaine, | Je suis plongé en ce moment-ci, pour des raisons parti-

  • culières, dans le de Viris. J’avoue que respublica y est : un mot d’une grandeur extraordinaire. D’une amplitude, d’une voûte romaine. Quant au changement de c pas plus déshonoran: que le féminin de Turc en 7 urque, et de Grec en Grecque, et de sec en sèche .comme la $ è grammaire (française) nous l’enseigne. On a le féminin | qu’on peut. Quand je trouve dans l’Action française, dans Maurras des raisonnements, des logiques d’une rigueur implacable, des explications impeccables, invincibles comme quoi la royauté vaut mieux que la république, et la monarchie que la république, et surtout le royalisme mieux que le républicanisme et ie monar- : < chisme mieux que le républicanisme, j’avoue que si je voulais parler grossièrement je dirais que ça ne prend pas: On pense bien ce que je veux dire. Ça ne prend pas comme un mordant prend ou ne prend pas sur un : vernis. Ça n’entre pas. Des explications, toute notre éducation, toute notre formation intellectuelle, universitaire, scolaire nous a tellement appris à en donner, :

. à en faire, des explications et des explications, que nous 7 en sommes saturés. Au besoin nous ferions les siennes. : Nous allons au devant des siennes, et c’est précisément 4 ce qui les émousse pour nous. Nous sortons d’en prendre.

Nous savons y faire. Dans le besoin nous les ferions.

Mais qu’au courant de la plume, et peut-être, sans doute sans qu’il y ait pensé dans un article de Maurras je trouve, comme il arrive, non point comme un argument, présentée comme un argument, mais comme oubliée au contraire cette simple phrase : Nous serions préts à mourir pour le roi, pour le rétablissement de notre roi, oh alors on me dit quelque chose, alors on commence à causer. Sachant, d’un tel homme, que c’est vrai comme il le dit, alors j’écoute, alors j’entends, alors je m’arrête, . £ alors je suis saisi, alors on me dit quelque chose. Et . l’autre jour aux cahiers, cet autre jeudi, quand on eut discuté bien abondamment, quand on eut commis bien abondamment ce péché de l’explication, quand tout à coup Michel Arnauld, un peu comme exaspéré, un peu comme à bout, de cette voix grave et sereine, douce et comme tout le monde, à peine railleuse et prête au combat que nous lui connaissons, que nous aimons en lui depuis dix-huit ans, interrompit, conclut presque brusquement : Tout cela c’est très bien parce qu’ils ne sont qu’une menace imprécise et théorique. Mais le jour , | où ils deviendraient une menace réelle ils verraient ce ; que nous sommes encore capables de faire pour la : République, tout le monde comprit qu’enfin on venait 4 de dire quelque chose. ;