XII-10 · Dixième cahier de la douzième série

Les Milliet

Paul Milliet

les Milliet

1862-1867

L’affaire Jecker. — La plus grande pensée du règne. — Catholicisme et monarchie. — L’avenir des races latines.

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Au Mexique, depuis de longues années, deux partis rivaux se disputaient le pouvoir : les catholiques et les libéraux. Les révolutions se succédaient avec une

Les commerçants, anglais, français et espagnols n’avaient pas été épargnés dans ces guerres civiles et leurs gouvernements demandaient pour eux de très fortes indemnités. Mais à ces réclamations légitimes s’en mêlaient d’autres qui l’étaient beaucoup moins.

(1) A peine Santa Anna avait-il été nommé dictateur, qu’il fut chassé, puis réélu en janvier 1855. En août, ce fut le tour de Car- rera, dépossédé en septembre par Alvarès. En décembre, celui-ci dut céder la place à Comonfort, et le mois suivant, à Zuloaga. En 1859, Miramon, chef du parti clérical, s’empara du pouvoir, mais Juarez, à la tête des Libéraux, établit un second gouvernement à la Vera-Cruz et fut reconnu seul Président en janvier 1861.

Le général Miramon, se trouvant à bout de res- sources, émit un emprunt de 15 millions de piastres (près de 80 millions de francs). Mais il ne pouvait pas ramener la confiance, et les bons de la Dette mexicaine tombèrent bientôt à 3 o/o de leur valeur nominale. Ce fut alors qu’un banquier suisse, Jecker, qui était lui- même sur le point de suspendre ses paiements, proposa de retirer les bons et de les échanger contre de nou- veaux titres, moyennant une prime de 25 o/o. (1)

La créance de Jecker semblait bien compromise, quand l’habile homme eut l’idée de se faire naturaliser français (le 26 mars 1862). Il soudoya quelques person- nages influents et peu scrupuleux dans l’entourage de Morny, auquel il promit pour sa part une vingtaine de

M. de Saligny menaçait le Gouvernement mexicain d’une ruine certaine, si les propositions de Jecker n’étaient pas acceptées.

Telle fut la véritable cause de cette désastreuse expé- dition. « C’est pour donner une valeur réelle à une créance fictive que la France a prodigué les hommes et les millions. » (3)

(1) Voir de Montluc, Correspondance de Juarez. Charpentier, (2) Le fait a été prouvé par les comptes de la succession de Morny (mort en 1865). Jecker le confirma par une lettre qu’il écri- vit en décembre 1869 à M. Conti, chef du Cabinet de l’Empe- reur : « Vous ignorez sans doute que j’avais pour associé dans cette affaire M. le duc de Morny, qui s’était engagé, moyennant 30 o/o des bénéfices de cette affaire, à la faire respecter et payer par le Gouvernement mexicain. » (Niox, Expédition du Mexique, (3) Du Barail. Mes Souvenirs. Plon-Nourrit éditeur, 1896.

Il fallait colorer cette escroquerie et trouver des pré- textes plus avouables : les catholiques mexicains réfu- giés en France, Mgr. Labastida, archevêque de Mexico, le général Almonte, M. Gutiérez, les Eraz[?]n commen- cèrent par circonvenir l’impératrice, qui poussait son mari avec un regrettable ascendant sur l’esprit de son mari. Ils lui persuadèrent que les Mexicains étaient profondément attachés aux traditions politiques et religieuses du passé ; ce serait faire œuvre pie que de les délivrer du joug républicain. — L’impératrice, dévote et peu intel- ligente, ne prit d’une belle passion pour cette belle entre- prise et poussa de toutes ses forces à la guerre.

Quant à l’empereur, déjà sur le penchant d’une vie pro- fonde. La guerre de Sécession n’était pas encore ter- minée, mais, pour faire contrepoids à la propagation des idées républicaines et protestantes, qui trium- phaient aux États-Unis, la France devait fonder au Mexique une monarchie catholique. Napoléon III joue- rait un grand rôle dans l’histoire, s’il soutenait l’hégé- monie des races latines, prêtes à succomber sous la prépotence envahissante des Anglo-Saxons ! — C’était oublier que la grande question est qu’il parviendrait diffici- lement à arrêter la décadence latine. Esprit nuageux et chimérique, Napoléon III fut dupe de ces grands mots vides et obéit à de funestes suggestions. Rouher, com- plice, déclara solennellement à la Chambre que l’Expédi- tion du Mexique était « la plus grande pensée du

On ne tarda pas à mettre en avant les indemnités récla- mées par les commerçants, qu’en octobre 1861, l’Angle- terre, la France et l’Espagne convinrent d’envoyer leurs

flottes pour appuyer ces réclamations. — Partis de la Havane, les Espagnols s’emparèrent les premiers de la Vera-Cruz, où les troupes françaises ne débarquèrent qu’en janvier 1862. L’ambitieux maréchal Prim rêvait de s’emparer pour son propre compte de l’empire du

Mais Juarez, soutenu par le Gouvernement des États- Unis, offrit aussitôt de payer les indemnités demandées. Il ne restait plus aucun prétexte valable pour continuer la guerre. L’Angleterre et l’Espagne, ayant accepté ces propositions, jugèrent qu’elles n’avaient plus qu’à se

Cet arrangement ne faisait pas l’affaire de M. Dubois de Saligny. C’est lui qui, aux réclamations de nos nationaux, avait ajouté celles de Jecker ; c’est lui qui fit repousser par la France la convention de la Soledad ; mais il dissimula adroitement son action et, se pré- tendant malade, laissa au naïf amiral Jurien de la Gravière la responsabilité de cette regrettable déci-

Le Gouvernement français désapprouva la convention de la Soledad. L’amiral Jurien de la Gravière fut blâmé et rappelé. (2) M. de Saligny resta seul chargé des

Une armée française, forte seulement de six mille hommes, sous les ordres du général Lorencez, s’avança devant Puebla, en fit le siège, et tenta vainement de

(1) Prim se rembarqua, dès qu’il eut appris que Napoléon III avait l’intention d’offrir le trône du Mexique à l’archiduc Maxi- (2) De leur côté MM. Wyke et Prim désapprouvèrent la rupture des négociations.

s’emparer du fort de Guadalupe (5 mai 1862). Elle dut

C’est pour réparer cet échec que le général Forey partit en septembre. Il fut suivi du colonel de Brincourt et du général Douay amenant des renforts qui por- tèrent l’effectif de notre armée à 30.000 hommes.

Juarez écrivait à M. de Montluc :

Le gouvernement mexicain se prépare à repousser la force par la force ; il met sa confiance en la justice de la cause qu’il défend, celle de la nationalité et de l’indépen- dance du Mexique. Le pays sortira avec avantage d’une lutte injuste, à laquelle il a été provoqué à son corps

1862-1863

1862-1863

La traversée. — Tempête. — La Martinique : Fort-de-France. — La Vera-Cruz. — Cordova. — Orizaba. — San Agus-

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Le général de Mirandol commandait la brigade de cavalerie qui fut envoyée comme renfort à l’armée du Mexique. Soldats et chevaux furent embarqués, non sans difficulté, le 6 septembre, dans la rade d’Alger, sur l’Aube, vaisseau qui marchait à la voile et à la vapeur. Le départ eut lieu le 9, par un temps superbe.

La brise souffle du nord-est. Nous lui livrons toute l’immense surface de nos voiles. — Le jour tombe, la lune monte à l’horizon. Ses lueurs d’argent glissent sur les flots et, frappant la voilure du transport, le transforment en un grand fantôme blanc. Groupés sur le gaillard d’arrière, les officiers chantent un nocturne à plusieurs voix que les hommes, impressionnés par la magie du spectacle, écoutent

Le vaisseau longea les côtes d’Espagne et, le 13 sep- tembre, il voguait déjà en plein Océan. Mais la brise étant tombée, la marche se ralentit. L’existence à bord n’était pas folâtre.

A la table du commandant, écrit M. du Barail, nous ne sommes que trois : le commandant Rozier, très brave homme et très bon marin, très sec aussi avec ses subor- donnés et attristé par la lenteur de sa carrière, le comman- dant de Tucé, très honorable officier, mais très taciturne convive, de plus, fort éprouvé par le mal de mer, et

Il ne sera pas inutile de faire faire au lecteur une connaissance un peu plus complète avec M. de Tucé, qu’il a déjà vu en Syrie, et dont les lettres vont nous raconter toute la campagne du Mexique.

Né en 1817, Adrien de Tucé était alors âgé de 45 ans. Sa haute stature, sa longue et épaisse moustache blonde qui cachait complètement sa bouche, ses yeux d’un bleu clair, la douceur calme de sa physionomie, la modération extrême de ses gestes, tout révélait en lui le descendant d’une race du Nord. Grave, froid, silencieux, il manquait un peu de vivacité et d’expan- sion, et ses traits impassibles laissaient rarement deviner ce qui se passait en lui ; je ne l’ai jamais vu rire aux éclats ni se mettre en colère. A son retour du Mexique, lorsque, après cinq ans d’absence, il retrouva sa famille, qu’il aimait beaucoup, il nous serra la main aussi tranquillement que si nous l’avions vu la veille. C’est ce calme imperturbable qui lui permettra de sauver son régiment du désastre de Sedan.

(1) Une estime réciproque établit bientôt entre M. du Barail et M. de Tucé une sincère et durable amitié. J’en trouve le témoi- gnage dans le volumineuse correspondance que je mettrai plus d’une fois à contribution. J’aurai recours aussi au très beau livre

1862-1863

Dédaigneux des controverses métaphysiques, des théories et des systèmes politiques ou sociaux, il aimait à écouter, parlait peu et bien ; ce qu’il disait était toujours juste, modéré et à propos. Il n’hésitait jamais, ne cédait jamais, quand il croyait avoir raison ; sa ténacité était extrême ; il persistait tout droit dans la voie qu’il avait choisie, avec une puissance de volonté irrésistible : on le vit bien à Atlixco. Sa haute taille, lorsqu’il était monté sur son grand cheval, lui faisait dominer de toute la tête les cavaliers de son régiment. En 1862, il remplissait les fonctions de chef d’escadron. Officier intrépide, Adrien de Tucé semblait né pour le commandement ; personne n’aurait eu l’idée de lui désobéir. C’était un chef prévoyant ; d’une sollicitude paternelle et éclairée. Audacieux, mais non téméraire, parce qu’il avait le sentiment de sa respon- sabilité, au moment du danger, il faisait passer dans l’âme de ses soldats, avec son sang-froid, sa ténacité et sa confiance. — D’un abord facile, sans que son autorité en souffrît jamais, il était sévère sur la disci- pline, mais on se plaisait à reconnaître la droiture de son jugement et son impartialité, unie à un grand fond de bienveillance. Son apparente froideur laissait vite deviner l’ami sûr et dévoué, l’homme droit et loyal. Sa modestie excessive retarda peut-être son avancement, mais elle inspirait à tous ceux qui l’ont connu une

M. de Tucé à madame Milliet

Fort-de-France, 10 octobre 62.

Nous sommes à la Martinique depuis trois jours. Notre voyage a été charmant dans la Méditerranée ; nous avons

passé le détroit de Gibraltar de jour et par un très beau temps. Cette heureuse traversée s’est prolongée jusqu’à l’île de Ténériffe, où les temps brumeux nous a empêchés de bien voir le pic. Santa Cruz est une ville espagnole, bâtie au bord de la mer. La campagne est triste, ce sont des terre, on cultive le nopal pour l’élève de la cochenille. Le vin des Canaries a une certaine réputation. Personne n’a été malade à bord, et pour moi je m’y trouve très bien, mais les soldats et les chevaux manquent d’air et d’espace.

En quittant Ténériffe, la mer s’est trouvée un peu plus houleuse, nous avons renoncé à la vapeur pour naviguer à la voile. Nos chevaux souffraient beaucoup d’un très fort roulis qui a fini par devenir une affreuse tempête. Nous avons couru des dangers assez sérieux. C’était un triste spectacle que l’intérieur de notre vaisseau : les pompes manœuvraient jour et nuit. Le navire, dans ses mouvements désordonnés, laissait embarquer l’eau par-dessus les bordages. Lorsqu’il s’inclinait, il était impossible de se tenir debout sans s’accrocher solidement à quelque objet. Les chevaux étaient renversés et projetés d’un côté à l’autre. Tu peux t’imaginer quel chaos faisaient les caisses, les fourrages, les sacs. Nous avons eu beaucoup de chevaux renversés, six noyés, dix-neuf broyés et d’autres asphyxiés. On en a jeté d’un même coup trente-deux à la mer. Beau- coup de ceux qui restent ont des blessures très graves et n’en réchapperont pas ; sans cela, les fourrages et l’orge ont été gâtés et jetés à l’eau. Heureusement, mes chevaux n’ont rien eu, ou peu de chose.

Notre séjour à Fort-de-France n’est pas agréable ; notre bivouac est situé dans un endroit marécageux, et il pleut constamment. Ces pauvres chevaux, qui auraient si grand besoin de se refaire, sont dans la boue jusqu’aux genoux.

Ici, les maisons sont en planches et les fenêtres n’ont pas de vitres. Il fait une chaleur humide, très fatigante, et nous ne serions pas fâchés de partir au plus vite ; mais notre vaisseau a besoin de grandes réparations, qui ne seront pas terminées avant une dizaine de jours.

Je compte aller faire quelques promenades à cheval,

malgré les serpents qui pullulent dans cette île et sont fort

Écrivez-moi au corps expéditionnaire du Mexique, et dites-moi ce que nous allons faire là, si vous le savez.

Fernand Milliet à sa mère (1)

Fort-de-France, 11 novembre 1865.

… Nous sommes restés vingt-quatre heures en quaran- taine et, le lendemain, notre débarquement s’est effectué sans encombre. L’on nous a envoyés au fort Desaix qui est à trois kilomètres de la ville, sur une hauteur, et où l’air est très sain. Quel ravissant pays que la Martinique ! de la verdure partout. La population est presque entièrement nègre ou mulâtre, mais tu ne saurais te figurer l’amabilité de tous ces gens-là. D’abord ils parlent tous français ou du moins le patois créole qui est très facile à comprendre. Ils abrègent tous les mots et ne prononcent pas les r ; ainsi, ils vous appellent tous ché, pour dire cher.

En arrivant, le bâtiment a été envahi par une nuée de femmes qui venaient demander notre linge à blanchir. La plupart auraient bien dû commencer par se blanchir elles- mêmes, mais malgré cela elles sont d’une affabilité rare et pas sauvages du tout.

J’ai été bien occupé pendant notre escale de cinq jours : tous les hommes partaient en ville s’amuser et la plupart buvaient du tafia ; c’est une liqueur terrible qui les rendait fous. Le navire l’Allier, qui était passé quelque temps avant nous, portant un millier de zouaves, a presque été cause d’une révolution. Les zouaves mutinés s’étaient emparés du fort Desaix. Ils ont tiré sur l’infanterie de marine. Toutes les forces de l’île étaient là. Il y a eu plus de 80 tués ou blessés, et tout cela causé par le tafia. Quant à nous, nous n’étions plus maîtres de nos hommes ; j’ai été obligé de me

(1) Je place ici cette lettre malgré sa date postérieure. Fernand ne partit pour le Mexique qu’après avoir passé par l’école de

flanquer des coups de poings avec quelques-uns. Les autres sous-officiers de même. Enfin, heureusement, ils n’ont pas commis de grandes bêtises.

Nos chevaux sont dans un état admirable, nous n’en avons perdu que trois. On parle beaucoup des serpents de les fruits du pays, le coco, la banane, la goyave, l’arbre à pain, l’ananas, la sapotille, la canne à sucre, mais franche- ment tout cela ne vaut pas une pomme. Le tabac est détes- table et extrêmement cher.

J’ai trouvé à Fort-de-France un de mes amis qui, après avoir été brigadier au même régiment que moi, est mainte- nant gendarme. J’ai dîné avec lui. Il me semble que je m’établirais volontiers dans ce pays ; mais non, il faut continuer ma vie errante, voguons pour le Mexique ! Je pars demain matin, je continuerai ma lettre à bord. Je me porte toujours très bien et, quoique la chaleur soit très forte et accablante, je me sens frais, dispos et vigoureux.

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M. de Tucé à madame Alix Payen

La Vera-Cruz, novembre 1862.

Nous avons mis quinze jours à nous rendre de la Marti- nique à Vera-Cruz, lieu de notre débarquement qui s’est effectué le 5 novembre ; en tout 56 jours de traversée. Nous avons campé à la porte de la ville dans un endroit assez malsain. Une rivière dont l’embouchure est voisine se répand dans des lagunes qui empoisonnent toute la contrée par leurs miasmes pestilentiels. Tout autour de la ville s’étend une plaine de sable que la mer envahit quelquefois et couvre de débris de toute nature. Je crois que c’est à la décomposition de ces matières qu’est due l’insalubrité du pays : la fièvre jaune y règne une grande partie de l’année ; heureusement, nous sommes arrivés lorsqu’elle était à son déclin ; nous n’avons perdu qu’un homme, mais notre

1862-1863 séjour sous la tente est assez pénible dans ces parages

Le vice-roi d’Égypte nous a donné un bataillon de nègres du Soudan. Cette race a la chance d’être réfractaire à la

Le lendemain de notre débarquement, une affreuse tem- pête a détruit nos tentes, nous y voyions, au plus fort de la chaleur, dormir en plein soleil. La vente fonctionnait avec un magnifique trois-mâts anglais. C’est à grand peine que l’on parvint à sauver l’équipage de la goëlette ; les trois-mâts, brisé sur les rochers, coula à fond. Les matelots, le capi- taine, sa femme et son enfant s’étaient réfugiés dans le haut des mâts, où ils se cramponnaient avec la vigueur du désespoir. Nous voyons les vagues furieuses les emporter un à un et les noyer sous nos yeux. Une chaloupe montée par six matelots et un quartier-maître, vint vaillamment le sauvetage, elle fut broyée et les sept braves marins dispa- rurent dans les flots. (2)

La Vera-Cruz est une fort belle ville, bien alignée. Elle est bâtie au milieu des dunes, vue de la mer, sur ce fond d’un jaune éclatant, elle se détache tristement en noir. Ses clochers bulbeux rappellent ceux de la Russie ou de l’Orient. Mais rien ne nous entretenu et l’humidité ronge les murs qui tombent en ruines avant d’être achevés. (3)

La ville sert d’entrepôt à toutes les marchandises du Mexique. Peu d’indigènes ; la plupart des habitants sont européens. Cependant on rencontre des types curieux à observer et des costumes très pittoresques. Sur la place, à côté de la grande halle, sont en vente de jolies femmes se sont cachées, mais en vente fort peu. Elles portent la mantille espagnole et des crinolines… à entraver la circulation.

(1) C’était une troupe fort belle et admirablement disciplinée. Pas un de nos soldats n’a été malade. Ils sont les voyais, au plus fort de la chaleur, dormir en plein soleil, malgré tout leur équipement, sans en nous être pratiquement une telle impression de noirceur, on les voyait, malgré leurs commandés ; des officiers, écrit-il, mi- spinaient une couleur soufre devenant juslâtre. La chef d’escadrons de Tucé, solide et au courant du service, mettait son une con- science et une application extrême. — Du BARAIL. (2) Tout parait moisi, même les énormes pièces de canon que nous rongées jusqu’à l’âme, sans qu’on puisse leur imprimer le moindre choc sans crainte qu’on les voie tomber en poussière. — Du BARAIL.

… Nous n’avons pas trouvé d’ennemis à Vera-Cruz autres que des insectes, reptiles, bêtes de toute espèce qui ne nous laissent aucun repos. Nous avons établi dans nos tentes un serpent à sonnettes et un quadrupède étrange, gros comme un renard, tenant à la fois du rat et du cochon. Les Chas- seurs l’ont mangé. Nous avions établi notre cuisine sur le bord d’un petit ruisseau fangeux et, tout en dînant, nous voyions les petits crocodiles prendre leurs ébats sous l’œil vigilant de leurs parents.

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Le 17 novembre, nous sommes partis de la Vera-Cruz, quittant les terras calientes pour les terras templadas et nous dirigeant sur Orizaba où se trouve le quartier général de l’armée (sous les ordres du général Douay).

Nous avons encore trouvé la même insalubrité de l’air et les mêmes animaux malfaisants, mais en bien plus grand nombre, car nous parcourions des forêts vierges. Rien ne peut donner une idée de cette végétation, c’est un spectacle de toute beauté. On trouve toutes les plantes d’ornement de nos jardins d’Europe, mais avec une attitude toute diffé- rente et dans des proportions gigantesques. Ce qui est mer- veilleux, c’est la vie intense qu’elles abritent ; les oiseaux voltigent par myriades, ils sont parés des plus vives cou- leurs. Les perroquets et les perruches nous assourdissaient de leurs piaillements gutturaux, mille insectes nous harce- laient de leurs bourdonnements et de leurs piqûres. (1)

Dans les six jours de marche que nous avons fait pour aller jusqu’à Puente National, nous n’avons pas rencontré d’habitants. Les guérilas les avaient forcés à se retirer dans les forêts. On trouvait seulement des bœufs errants que l’on tuait à coups de fusil pour la soupe du soir ; et toujours

(1) « On se croirait dans une volière sans limites… Les oiseaux mangent les insectes, les insectes mangent l’homme, et tout le monde est content, sauf l’homme. » — Du BARAIL.

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les mêmes insectes, avec quelques espèces nouvelles plus méchantes encore, et qui ont mis plusieurs de nos hommes dans la nécessité d’entrer à l’hôpital. (1)

Nous avons aussi des reptiles en quantité ; il y en a de petits comme un crayon dont la morsure est très dange- reuse ; le remède consiste à couper de suite le membre attaqué, c’est le seul moyen d’échapper à la mort ; d’autres, gros comme ma cuisse, pétrissent leur proie dans leurs plis et la gobent comme une cerise, mais ils ne sont pas

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M. de Tucé à madame Alix Payen

Nous avons suivi la grande route de la Vera-Cruz à Mexico, si toutefois on peut appeler route un sentier tracé au milieu des forêts. Toujours la même végétation, les mêmes perroquets qui nous assourdissaient de leurs cris.— Nous n’avons pas rencontré de ville ; la Soledad, où nous avons passé, n’est qu’un hameau de misérables cabanes. La construction de ces cabanes est ce qu’il y a de plus sim- ple : elle consiste en une rangée de pieux plantés debout les uns à côté des autres, et laissant entre eux l’espace pour passer au moins le bras, puis un toit en feuilles de bana- nier. Elles sont accouplées habituellement par deux, pour que l’une fasse ombre à l’autre, à toute heure du jour.

(1) M. Wolff raconte dans ses mémoires les terribles ravages que cause dans un organisme la mouche de Cordova : « Elle s’introduit dans les fosses nasales du dormeur et y dépose ses œufs. Dans les vingt-quatre heures, les œufs donnent naissance à des vers qui évoluent, et rongent positivement les cartilages du nez, la voûte du palais et la gorge du patient, qu’on trouve ainsi dévoré vivant. Les indigènes se guérissent par des fumigations de vapeur d’eau saturée de piment rouge. » Quand nos hommes furent atteints, nos médecins diagnostiquèrent la syphilis et ordon- nèrent un traitement mercuriel qui fit mourir plus vite les malades. Cependant un de nos pharmaciens, M. Dauzats, parvint à engourdir les larves au moyen du chloroforme, puis il les tuait par des injections phéniquées.

Nous avons traversé, sans être inquiétés par l’ennemi, les dangereux défilés des Cumbres, et nous voici à la hauteur du mont Saint-Bernard. Enfin, nous respirons. L’air pur et léger des montagnes nous a fait grand plaisir et grand bien. Les sources d’eau vive abondent ici et l’eau fraîcheur est délicieuse.

Cordova est une charmante petite ville entourée de jar- dins verdoyants, avec des plantations de caféiers, de tabac, et de bananiers. (1)

A Orizaba, les maisons n’ont généralement qu’un rez-de- chaussée ; d’immenses toits de tuile débordent sur la rue et protègent contre le soleil. Les habitants ne nous accueillent pas trop mal, mais tout est pillé et brûlé. Les bêtes de somme et les moyens de transport manquent presque com-

Après avoir traversé des montagnes très difficiles, nous voici dans une plaine admirable, très bien cultivée, où l’on trouve de tout en abondance, principalement du maïs, de l’orge et du blé.

Je suis actuellement établi dans la ville de San Agustino del Palmar, dans les vastes cours d’une hacienda, avec mes deux escadrons. Il y avait longtemps que je n’avais couché dans une chambre ; j’en occupe une fort grande avec une vaste porte qui sert de fenêtre. Les officiers de l’état-major de mes deux escadrons sont établis avec moi ; les chevaux sont attachés au piquet devant la porte et mangent leur maïs ; mon ordonnance, Manière, assis à l’ombre, sur- veille, en raccommodant mes chaussettes, le séchage d’une lessive qu’il vient de faire.

Notre tenue est assez pittoresque ; nous portons tous, officiers et soldats, des chapeaux de paille et une large ceinture rouge. Les officiers ont le sabre et le revolver au côté et de grandes bottes en cuir jaune ; nous avons un costume mexicain qui ne ressemble en rien à celui des

(1) La culture de cet arbre, si précieux pour l’alimentation, ne demande presque aucun travail. On dit qu’un hectare planté de bananes suffit pour nourrir cent personnes.

1862-1863 çons de café, quelquefois en peau de cerf ou en velours brodé d’argent, large ceinture en crêpe de Chine, pantalon blanc recouvert d’un second pantalon en peau, collant par en haut et s’élargissant dans le bas, ouvert sur le côté et se fermant par une rangée de petits boutons d’argent. Le sombrero est un chapeau de feutre ou de paille à très larges bords plats, décoré avec un grand tour d’une épaisse torsade en velours noir ou bleu en argent et en or. On cite des parti- culiers dont le chapeau vaut plusieurs milliers de piastres. Celui de Carvajal en vaut, dit-on, 18.000.

Les femmes du peuple portent la jupe courte, généralement rouge et brodée de laine par en bas, une basquine et un rebozo, sorte d’écharpe en laine cendrée fine cendrée. Les dames riches ont le tapalo, châle en soie blanche ou noire, qu’elles savent draper avec beaucoup de grâce ; souvent elles s’en enveloppent le visage et ne laissent voir que leurs

Les Indiens sont vêtus du zarape, pièce d’étoffe grossière, percée au centre d’un trou pour laisser passer la tête, et retombant librement autour du corps.

Grâce à notre séjour en Afrique, nos hommes se sont assez bien acclimatés, mais notre colonel est tombé grave- ment malade à la Vera-Cruz, de sorte que je commande seul les deux escadrons de mon régiment. (1)

Tout n’est pas couleur de rose dans ce voyage et, à certaines choses dont la privation se fait vivement sentir. Ainsi nous ne mangeons plus de pain ; celui que nous avons eu fait avec de la farine de maïs. Il y a longtemps qu’il n’est plus question de vin, et malheureusement l’eau n’est pas toujours bonne ; celle d’ici est sont mauvais, elle est

(1) Le général Bazaine, auquel parait imputer la mauvaise intelligence, propose à M. du Barail de le faire rentrer en France. Celui-ci répondit qu’il attendrait à la Vera-Cruz la santé ou la mort. Il aurait d’ailleurs que, même en son absence, ses troupes étaient bien commandées : « Mes officiers, écrit-il, mi- spinaient une couleur soufre devenant juslâtre. Le chef d’escadrons de Tucé, solide et au courant du service, mettait à son une con- science et une application extrême. »

détestable. (1) Les provisions que l’on se procure sont très chères ; un œuf coûte un medio (six sous), un poulet une piastre (5 fr. 35) et le reste à l’avenant ; aussi a-t-on jugé indispensable de nous donner un supplément de solde.

Je crois que nous allons rester ici quelques jours pour protéger les moissons contre les guérillas ; de là nous nous porterons probablement sur Puebla, où se tient presque toute l’armée mexicaine et où on nous assure qu’ils veulent faire sérieuse résistance.

que nous faisons, pour plusieurs raisons : La première c’est que je n’y comprends pas grand’chose ; la seconde c’est qu’on nous assure que nos lettres sont décachetées. Je pense que l’honorable Monsieur qui remplit ces fonc- tions et auquel je présente mes civilités, voudra bien laisser passer celle-ci, en raison de ma discrétion, et qu’elle t’arri- vera avec toutes mes amitiés pour ton mari et tes parents.

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M. de Tucé à madame Milliet

… Nous marchons très lentement en avant, séjournant quinze jours, un mois, dans une hacienda ou une petite ville. Nous sommes employés à escorter des convois de

(1) Ce qui manque au Mexique, ce sont les cours d’eau. On y rencontre, il est vrai, de grands lacs, il y en a cinq près de Mexico, neuf près de Zacatécas, etc., mais leur eau contient du carbonate de soude en telle quantité qu’on y exploite des sels ; elle ne peut servir ni pour la toilette, ni pour la cuisine, ni même pour l’irrigation des campagnes. Le pulque, liqueur nationale des Mexicains, n’est que la sève fermentée de l’agave, sorte d’aloès. On coupe le cœur de la plante et l’on recueille la sève qui vient remplir l’espace laissé vide par cette mutilation. En général, les Mexicains ne sont pas ivrognes, mais le pulque grise comme l’eau-de-vie.

1862-1863 vivres et de munitions, ou à faire des reconnaissances. Les troupes mexicaines ne se montrent pas très empressées à nous rencontrer. Il est vrai que nous les avons un peu maltraitées dans plusieurs engagements.

Le 12 de ce mois, nous avons un convoi de malades et de munitions, escorté par le 51e, devait être attaqué à un certain passage. Nous nous y sommes rendus à la hâte, mais la bataillon du 51e, nous passant avant que les ennemis, nous a reçus par une grêle de balles qui n’a heureusement blessé personne, quelques plusieurs de nos hommes ainsi été atteints dans leur équipement ou le harnachement des chevaux. L’erreur reconnue, nous nous sommes portés en avant : un autre bataillon se trouvant engagé avec les Mexicains à environ une lieue de là ; nous y sommes allés en grande hâte, et nous les avons chargés de suite. Ils étaient environ 200 cavaliers que nous avons sabrés et dispersés dans les montagnes, où nous n’avons pu les suivre. Nous n’avons en personne de blessé ; seule- ment cinq chevaux tués ; mais la journée a été un peu rude. Partis le matin à six heures, nous ne sommes rentrés qu’à dix heures du soir, n’ayant guère mis pied à terre que trois quarts d’heure, car nous étions obligés de jeter leur café pour remonter à cheval.

Le pays dans lequel nous opérons est très dangereux. Ce sont d’immenses plaines de poussière, parsemées de cactus, dont la moindre piqûre rend un cheval indispo- nible pendant un certain temps. De plus, le terrain est miné par certains animaux qui s’y creusent des trous où nos chevaux enfoncent en grand nombre d’endroits par dix dans le genre des marmottes. Ils font des trous dans les- quels un cheval enfonce jusqu’au ventre, ce qui s’appelle la plaine est en outre sillonnée par ce qu’on nomme des barrancas ; ce sont des ravins profonds de trente à qua- rante pieds, taillés à pic et creusés par les eaux de pluie. Rien ne signale leur présence, on les voit lorsque l’on est en dessus, et on ne peut les traverser qu’à pas très peu d’en- droits, où les Indiens ont tracé une piste.

Nous vivons toujours assez difficilement : pas de vin, du pain de maïs… L’essentiel est qu’on a porte bien. Nous avons reçu pour nous remonter quelques chevaux mexi-

cains. Quoi qu’en disent les romans, ce sont d’affreuses biques sans force et sans vitesse. Le moindre de nos che- vaux arabes vaut mieux que les mustangs les plus vantés.

Les troupes mexicaines auxquelles nous avons eu affaire sont assez bien armées : sabre, lance, mousqueton, mais mal vêtues ; beaucoup de jeunes gens, presque des enfants. Ils tiennent bien au feu et tiraillent volontiers, mais n’aiment pas à se laisser joindre par nos cavaliers et se sauvent en se débarrassant de leurs armes.

Nous allons, je pense, nous porter en avant et entourer Puebla dont on va enfin commencer le siège. Il nous arrive à ce sujet les bruits les plus contradictoires : tantôt les Mexicains doivent se rendre à notre approche ; tantôt ils vont faire une défense héroïque, et la place regorge de canons et de munitions. Le génie et l’artillerie français prétendent s’en rendre maîtres en quinze jours. Dans ma prochaine lettre, je te dirai qui a raison.

J’écris à Fernand pour lui donner des nouvelles de ses camarades et le consoler un peu de n’être pas avec moi.

Adieu, mes bons amis, je vous aime et vous embrasse

1863

1863

Devant Puebla. — Combat de Cholula. — Combat d’Atlixco. — Bataille de San Lorenzo. — Prise de Puebla.

1

Au début de la campagne, une proclamation faisant appel à de beaux sentiments d’honneur et d’humanité fut adressée aux troupes françaises :

Dans un pays où le désordre est à son comble, vous devez, en vrais soldats de la France, donner à la nation mexicaine l’exemple de la discipline. Vous respecterez donc les personnes et les propriétés, vous paierez exactement tout ce que vous achèterez et vous ne salirez pas vos mains et vos consciences des richesses acquises par le pillage… Vous respecterez les vieillards, les femmes et les enfants… et, si vous êtes terribles dans le combat, vous vous mon- trerez humains après la victoire.

C’est à Napoléon III lui-même que le général Forey attribuait la rédaction de ces conseils trop souvent oubliés. Je crois y reconnaître le cœur d’un honnête homme égaré dans l’entourage impérial.

Le général Forey était un homme de très haute taille à l’aspect martial, mais la rudesse de ses manières cachait une nature faible. Ses lenteurs et ses hésita- tions ont été funestes. Elles ont permis aux Mexicains de mettre les fortifications de Puebla en un état de défense si redoutable, qu’il a fallu sacrifier bien des vies pour s’en emparer.

Le 20 septembre 1862, dans un manifeste adressé aux Mexicains, le général Forey se défendait de vouloir imposer un empereur au pays : « Loin de là, le peuple mexicain, affranchi par nos armes, sera entièrement libre de choisir le gouvernement qui lui conviendra. »

Quelques mois après, le général mexicain Rivera répondait dans une proclamation à l’armée française :

Vous avez quitté votre patrie, vos familles, et malheu- reusement beaucoup d’entre vous laisseront leurs cendres ici, et pourquoi, pour qui ? Pour les réclamations injustes de vils agioteurs, qui ne sont pas même Français, pour rétablir ce que vous avez renversé dans votre immortelle

2

M. de Tucé à madame Milliet

Nous sommes devant Puebla depuis le 18 de ce mois et pas encore près d’être dedans, car la ville fait une défense énergique, mais l’attaque est menée avec prudence, de sorte que nous perdons peu de monde.

Notre régiment est campé au Sud-Ouest de la ville, à environ six kilomètres, sur un beau plateau, d’où nous découvrons toute la ville et tous les accidents du siège. Nous ne sommes pas oisifs ; nous montons tous les jours à

1863 cheval pour protéger des convois et nous opposer à une armée extérieure qui cherche à inquiéter les assiégeants. Nous venons de faire (1) une reconnaissance à Cholula, l’ancienne ville sainte de l’empire aztèque.

C’était jour de marché : vendeurs et acheteurs se pré- sentent dans la rue et s’écartèrent pour nous livrer passage. La foule regardait avec une curiosité plutôt sympathique notre beau régiment qui faisait fièrement son entrée au son des trompettes. Arrivés sur la grande place, nous alignons nos troupes comme pour une revue ; l’alcade nous reçoit avec les marques de la plus profonde déférence, mais il se garde bien de nous prévenir que l’armée ennemie, qui venait de se retirer à notre approche, n’était pas loin. — Le général de Mirandol commençait à lire au peuple une proclamation, quand des cavaliers mexicains viennent l’inter- rompre. Du haut d’un manteau voisin, les Mexicains tiraient sur nous. La foule se disperse en un clin d’œil et disparaît. Nous nous élançons à l’instant au galop contre l’ennemi qui s’enfuit sans nous attendre.

Mais, d’autre part, voici que nos tirailleurs, pris à l’improviste, rentraient en désordre, poursuivis par un régiment de cavaliers mexicains. C’étaient de fort beaux hommes ; ils avaient pour les premiers. Heureusement nous n’étions pas loin d’eux ; nos Chasseurs se sont jetés dessus à corps perdu et les ont mis en déroute. (2) Nous n’avons aucun un régiment entier, les Lanciers rouges du Nouveau-Léon. Ce combat, qui a fait honneur au 3e Chas- seurs d’Afrique, est connu sous le nom de combat de Cholula. Nous avons eu 2 hommes tués et 16 blessés, dont deux capitaines. Pour moi, j’ai eu le bonheur d’en sortir sain et sauf, après avoir culbuté avec mon cheval qui a été parfaitement pendant toute la bataille. J’en avais reçu un autre

(2) « C’étaient trois régiments, quinze cents hommes, du plus beau seuils escadrons de Chasseurs d’Afrique mirent dans la plus com- plète déroute. Le terrain était jonché de morts. Nous n’avions fait cent prisonniers, et parmi eux, le colonel des Lanciers rouges de Durango, réputés les plus braves du pays. » — Du BARAIL.

démonté, avec lequel j’ai continué la charge. Je n’ai retrouvé le mien qu’après le ralliement.

Du haut des terrasses de Cholula, toute la population assistait au combat comme à un spectacle, et le général Forey en suivait les péripéties avec sa lorgnette du haut du Cerro San Juan.

A la fin de la journée, une pluie torrentielle vint gâter un peu la joie de notre succès. La nuit était si noire que nous trouvions difficilement notre chemin ; le général eut l’heu- reuse idée de réquisitionner ces grandes lanternes d’église que l’on porte dans les processions, et c’est ainsi, dévote- ment éclairés, que nous rentrâmes au bivouac.

Cette belle affaire, il y a eu des récompenses ; trois croix de chevalier et huit médailles. Quant à moi j’ai été nommé officier de la Légion d’honneur. Le plus, si cela peut te rendre fière d’avoir un frère décoré de l’ordre du Medjidié 4e classe, sois-le ! Le Sultan vient de m’envoyer cette décoration pour les services que je lui ai rendus en

Aix et son mari m’envoyaient des lettres de recommanda- tion pour des négociants du pays, m’assurant ainsi des relations agréables et des moyens de se procurer de l’argent. Remerciez-les de ma part, je n’ai pas besoin d’argent ici, nous avons une très belle solde et il me suffit de dépenser un sou, même pour les besoins les plus urgents, tels que chaussures, habillement, etc…

L’essentiel est que je me porte bien ; les privations sont supportables, mais Puebla n’est pas, j’en suis sûr, près de se rendre. Le siège sera long, peut-être encore un mois.

La ville est attaquée par le Nord, nous avons déjà pris des ouvrages avancés, mais la fortification, quoique irrégu- lière, est fort bien entendue et garnie d’une artillerie très nombreuse et bien servie.

Tu verras dans l’Illustration, un dessin représentant le combat de Cholula. Un officier en envoie le croquis. Tu vois un tas de chevaux renversés les uns sur les autres, parmi lesquels j’en figure un. Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.

1863

puis on décachète les lettres et, si je t’adressais un mot, celui-ci ne te parviendrait pas. Adieu, je vous embrasse tous et vous écrirai lorsque Puebla sera prise. Tout à vous.

3

La Puebla de los Angeles occupe le centre d’une vaste plaine qu’entourent au loin de très hautes montagnes couronnées de neiges éternelles. (1) C’est une des plus belles villes du Mexique. Dans ses soixante églises s’entassent d’immenses richesses; elle a un évêché, un séminaire, des collèges, de nombreux et beaux monuments. Lorsque l’armée française, repoussée en 1862, revint, l’année suivante, devant Puebla, les troupes du général Douay tournèrent la ville sur la droite, celles du général Bazaine sur la gauche, et la place se trouva rapidement investie. Les troupes mexicaines enfermées dans Puebla étaient commandées par le général Ortega. Comonfort avec une armée de secours avait pour mission d’inquiéter les assiégeants. La cavalerie française s’efforçait de couper toute communication entre ces deux armées et d’empêcher le ravitaillement de la place. Le général Marquez commandait les troupes mexicaines, auxiliaires des nôtres. Dans la nuit du 21 mars, 1.500 cavaliers sortirent de Puebla pour aller rejoindre Comonfort. Ortega avait compris qu’ils n’étaient pas nécessaires à la défense et qu’ils auraient diminué les ressources en vivres. Marquez les laissa passer.

(1) Le Popocatepelt et l’Iztaccihualt.

Nos soldats regardaient avec curiosité leurs alliés mexicains, dont les types et les costumes ne ressemblaient guère à ceux des Européens : teint olivâtre, épais sourcils très noirs, surmontant des yeux farouches, qui brillent dans l’ombre projetée par les vastes ailes de leurs sombreros, vestes de cuir, lances, laços, éperons démesurés. Ils montent sur de lourdes selles de petits chevaux maigres à demi sauvages. Encore dans toute la force de l’âge, le général Marquez, petit, sec et alerte, avait une barbe épaisse et noire, surmontée d’un vaste front chauve, un air froid et dissimulé. Fanatique, peu intelligent, très brave, mais impitoyable, il méritait bien son surnom de Tigre de Tacubaya. Il avait en effet tout détruit et massacré dans cette charmante petite ville. (1) Universellement haï pour sa cruauté, il supportait le poids de toutes les haines suscitées par le parti clérical « dont il était le bras droit et l’âme damnée ». (2) L’indien Juarez, intelligent et énergique, avait les qualités de sa race sans en avoir les défauts. En général, cette race asservie est devenue inoffensive et même timide. Elle a si peu le goût du métier militaire que, pour recruter l’armée mexicaine, on était forcé d’avoir recours à la presse (leva).

Un beau matin, on barre toutes les rues d’une ville; on arrête tous les hommes qui s’y trouvent, puis on extrait du

(1) Il fit fusiller sept médecins occupés à panser des blessés. Le 17 novembre 1860, sur l’ordre de Miramon, il enfonçait les portes de la légation anglaise et y volait 660.000 piastres, soit 3.300.000 francs. (Voir de Montluc, page 53)

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troupeau tous les bipèdes en état de porter les armes. On les attache solidement les uns aux autres, et on les dirige sur les dépôts des régiments. (1) Ce qui étonne, c’est que les soldats ainsi recrutés se défendent très bien derrière des remparts. Il faut dire qu’en rase campagne, un ennemi, même inférieur en nombre, les met aisément en fuite. Marquez n’était pas parvenu à débarrasser son armée de ces nombreuses femmes qui, de tout temps, ont suivi les armées mexicaines : Le soldat indien ne sait ni faire la cuisine, ni blanchir, ni raccommoder ses vêtements. Il ne peut se passer de l’élément féminin.

Terribles après le combat, ces mégères se précipitent sur les morts et les blessés, les achèvent, les dépouillent, les déshabillent avec une célérité que n’atteindra jamais le plus pillard des bandits armés qui déshonorent le nom de soldat. (2)

Les lenteurs et les tergiversations du général Forey avaient permis à Ortega de compléter les fortifications de la ville assiégée. A tout propos, très habilement, Juarez affirmait sa sympathie pour la France, et ses proclamations étaient véridiques, lorsqu’elles assuraient que Napoléon III avait été trompé : « Sans cela, jamais l’Empereur n’aurait eu l’idée d’attenter à l’indépendance d’un peuple, pour lui imposer un gouvernement abhorré. » Marquez, qui connaissait bien les fortifications de

(2) « On enrôle l’Indien par force, sous les drapeaux du parti qui passe dans son village. Il se bat ma foi très bien mais avec une insouciance complète, pour le compte de n’importe qui. » — P. LAURENT (Journal de marche)

Puebla, conseillait d’attaquer la place par le Sud et par le fort Carmen. Forey préféra diriger ses efforts contre le fort San Xavier, du côté de l’Ouest. Il était dupe des affirmations mensongères de M. de Saligny, assurant que « la population tout entière attendait impatiemment sa délivrance, prête à tomber aux genoux du vainqueur ».

4

Deux escadrons à cheval, demain à 6 heures; deux jours de vivres; n’emmener que des chevaux en très bon état, laisser au camp les indisponibles et les mulets de bât ; colonne légère ; absence présumée de quatre à cinq jours. Le commandant de Tucé prendra le commandement et ira se mettre à la disposition du colonel de Brincourt, qui va en ravitaillement à Atlixco. (1)

M. de Tucé à madame Milliet

Je viens d’être très heureux. J’ai livré avec mes Chasseurs un combat de cavalerie qui a eu des résultats magnifiques.

(1) M. du Barail explique dans ses Souvenirs pourquoi il n’était pas ce jour-là à la tête de ses troupes. Le général Forey avait voulu que l’opération fût dirigée par le colonel de Brincourt, et M. du Barail, plus ancien que ce dernier, ne pouvait pas marcher sous ses ordres. C’est pour cela que les Chasseurs d’Afrique se trouvèrent commandés par M. de Tucé, simple chef d’escadrons.

1863

J’ai eu la chance de n’être pas blessé et ma santé se maintient très bonne. Je n’ai pas le temps de te donner des détails sur le combat ; tu en trouveras le récit dans quelques journaux et le dessin dans l’Illustration ; je connais celui qui doit l’envoyer. Le siège de Puebla n’avance pas et menace de traîner en longueur. Les habitants et les 15.000 hommes de troupe que renferme cette ville se défendent avec une énergie très remarquable et les fortifications sont habilement faites… Cependant il est temps d’en finir, car la saison des pluies approche et il ne reste que quatre à cinq mois pour entrer en campagne à cette époque. — Depuis huit jours je suis dehors, manquant des choses les plus indispensables.

Le silence trop modeste de M. de Tucé m’oblige à résumer ici le récit officiel donné par le général Niox, (1) alors capitaine d’état-major :

Tandis que les troupes commandées par Etchegaray, chef d’état-major de Comonfort, descendaient dans la vallée, huit escadrons mexicains, aux ordres de Carbajal, furent vigoureusement attaqués par le commandant de Tucé, et forcés de faire un changement de front en arrière. Chargé de nouveau pendant sa manœuvre, l’ennemi fut complètement culbuté ; il se rallia cependant derrière une barranca, sous la protection de deux bataillons d’infanterie accourus à son secours. Une troisième charge acheva sa déroute, et les fuyards, battus d’autre part par le feu de notre infanterie et de notre artillerie, tombèrent encore sous le sabre de nos Chasseurs. L’honneur de la journée revient à la cavalerie française, qui ne montra jamais plus d’entrain et de vigueur. Environ deux cents Mexicains étaient

(1) Expédition du Mexique, page 268.

couchés sur le champ de bataille, et parmi les morts se trouvait le général Porfirio Garcia. Ce succès ne coûta cependant que trois chasseurs tués, deux officiers et sept chasseurs blessés. La cavalerie mexicaine alliée, qui se comporta bravement, eut dix-sept tués et trente-deux blessés. Le capitaine Paul Laurent, dans son Journal de marche du 3e Chasseurs d’Afrique, ajoute à ce récit quelques détails pittoresques :

Je suis de très mauvaise humeur. J’avais découvert un établissement de bains, j’en profitais, et mon ordonnance avait emporté, pour la raccommoder, mon unique chemise, nos bagages étant restés au camp. On sonne à cheval par alerte : me voilà forcé de mettre mon spencer sans chemise et de partir ainsi. Il paraît que cela presse. Les cavaliers, à mesure qu’ils sont prêts, rejoignent au galop. Le commandant de Tucé est déjà en avant, à un kilomètre de la ville, avec ce qu’il a trouvé sous la main. Nous prenons le trot dans un chemin couvert, dont les berges, arrivant à la hauteur de nos têtes, nous cachaient à l’ennemi. Aux premiers coups de feu, le commandant de Tucé nous donna l’exemple, et d’un bond de son cheval, il fut sur la berge. Chaque cavalier l’imita individuellement, et nous sortîmes du chemin creux comme des diables d’une boîte. Mais la plaine, déserte d’ordinaire, est aujourd’hui occupée par douze escadrons mexicains formés en échelons. (1) Heureusement l’ennemi n’eut pas l’idée de nous charger avant que notre formation fût achevée. Nous y sommes, tout le monde a passé, et ces maladroits-là se sont contentés de nous opposer un feu de tirailleurs. Le commandant de Tucé nous montre le premier échelon du bout de son sabre et nous dit avec son air bonhomme : « A fond ! et dans le tas ! »

(1) Il n’y en avait que huit; les chiffres donnés par le capitaine Laurent ne sont pas toujours exacts.

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Nous entrons comme un coin dans ce qu’il appelle le tas. Je vois encore dans la poussière ce premier escadron. C’étaient des dragons ! Ils avaient des casques, les malheureux ! Je ne sais quel pacotilleur européen leur avait fourni cette ferblanterie mince comme du papier, — de vrais casques de théâtre ; — nos hommes s’en donnaient à cœur joie. La poussière abattue, le premier échelon… supprimé, nous voyons les onze autres qui, désirant se conserver pour des temps meilleurs, s’en vont par où ils étaient venus.

M. de Tucé à madame Milliet

Notre combat d’Atlixco a été magnifique. Il a paru un ordre de l’armée qui m’attribue tout l’honneur de la journée. De plus, j’ai été l’objet d’une proposition spéciale pour le grade de lieutenant-colonel, puisse-t-elle réussir ! car, modestie à part, c’était une belle affaire. Avec 300 cavaliers, dont 150 irréguliers, sorte de cosaques, j’ai abordé 8 escadrons de cavalerie régulière mexicaine et je les ai mis en complète déroute en leur tuant 200 hommes sur la place. Tu peux juger de l’importance de ce combat par les récompenses que j’ai obtenues pour les troupes placées sous mes ordres, et ç’a été la plus douce satisfaction que j’ai éprouvée de ce succès : quatre croix de la Légion d’honneur et sept médailles militaires. Je te recommandais dans ma dernière lettre de voir l’Illustration, je n’avais pas alors connaissance du dessin ; on me l’a montré depuis, mais il est fait par un officier qui n’assistait pas à l’affaire. C’est un gâchis à n’y rien comprendre et qui ne donne aucune idée de ce qui s’est passé. L’article est mieux. D’autres officiers, qui n’étaient pas présents non plus, ont envoyé des dessins à l’Univers et au Monde Illustré ; ce ne doit pas être très exact. (1)

(1) Voir l’Annexe.

A cette occasion, M. de Tucé reçut de M. du Barail une lettre qui honore celui qui l’a écrite. On y trouve un sentiment bien rare chez nos grands chefs militaires, celui de la justice qui est due aux simples soldats. M. de Tucé était sur ce point trop bien d’accord avec son colonel, pour ne pas accepter les amicales observations dont il se hâta de tenir compte.

Le colonel du Barail au commandant de Tucé

Cholula, le 17 avril 1863.

J’ai lu avec le plus grand intérêt et le plus vif plaisir le rapport que vous m’avez adressé sur le brillant combat que vous avez livré à la cavalerie mexicaine près d’Atlixco. Je vous renouvelle encore toutes mes chaleureuses félicitations, et je vous prie de les transmettre aux escadrons sous vos ordres, et surtout au 5e qui a eu la plus grosse part dans le succès que vous avez obtenu.

C’est précisément parce que je sens très vivement tout l’honneur qu’il y a à commander une pareille troupe, que je cherche par tous les moyens possibles à récompenser de mon mieux ces braves gens, sans lesquels les officiers, si bons qu’ils fussent, ne pourraient pas remporter l’avantage sur un ennemi peut-être quatre fois plus nombreux. Aussi ai-je vu avec quelque regret que vous n’avez proposé pour la croix aucun sous-officier ou soldat. — Zimmer, Mattu devaient être cependant dans les conditions à obtenir au moins ce grand témoignage de satisfaction.

Je n’ai pas à blâmer ce que vous avez fait, vous aviez

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le commandement, et par conséquent vous avez agi suivant votre conscience. — Mais moi, je sais par expérience que les officiers, s’ils donnent l’exemple, ont besoin d’être vigoureusement soutenus par la troupe, qu’il est juste de récompenser dans de bonnes proportions.

Voilà encore l’affaire du chasseur Guyot. — Je me rappelle que déjà M. de Kératry a fait passer au conseil de guerre (et fusiller) à Constantine un chasseur, exactement pour le même motif (probablement une injure à un officier). — Assez d’un. — D’ailleurs les instructions du général en chef sont formelles à cet égard. — Je laisserai Guyot en prison assez longtemps pour qu’il se le rappelle ; mais l’effectif du régiment devient de jour en jour plus faible ; on ne le renforce pas, comme on le fait pour les trois autres régiments dans de larges proportions. Ma foi, je n’irai pas, dans les conditions où nous sommes, perdre encore un cavalier.

Je vous envoie par le maréchal des logis Duval, douze onces pour faire le prêt à la troupe — ou tout au moins une avance qui lui permettra de faire quelques provisions à Atlixco, que l’on dit assez bien fourni.

Resté en Afrique, le général Desvaux écrivait au colonel du Barail :

Vos chasseurs ont été admirables d’entrain et de courage… Vous avez dépassé mes espérances. M. le commandant de Tucé a conduit sa troupe à Atlixco d’une manière fort distinguée ; faites-lui mon compliment. Soyez l’interprète de la division de Constantine et le mien en particulier, auprès de tous vos officiers, sous-

officiers et soldats. Témoignez aux blessés la part que nous prenons à leurs souffrances. Laissez-moi vous serrer cordialement la main et comme chef et comme ami. Tout à vous. Le général commandant la division de Constantine,

5

M. de Tucé à madame Milliet

Je suis actuellement à Cholula, où un grand nombre de familles se sont réfugiées pour fuir le siège de Puebla. C’est l’ancienne ville des Aztèques et on y voit les restes de plusieurs pyramides ou Téocalis, sur le sommet desquelles les Mexicains offraient les sacrifices humains. Sur l’une d’elles, assez bien conservée, on a bâti une jolie église. Sans avoir toutes nos aises, nous ne sommes pas trop mal ici. On loge dans les maisons et le service n’est pas pénible : quelques reconnaissances du côté de l’armée mexicaine qui tient la campagne sous les ordres du général Comonfort, et dont les avant-postes sont à 6 kilomètres de nous. On a converti une église en hôpital où l’on transporte les fiévreux du corps de siège. Puebla est à 10 kilomètres de Cholula ; le siège n’avance pas. La ville est fortifiée au delà de toute prévision, et nos moyens d’attaque sont tout à fait insuffisants. Les rues tirées au cordeau et se croisant à angle droit, forment des pâtés de maisons ou cadres, et chacun est converti en citadelle, dont il faut entreprendre le siège. Les édifices publics, églises, couvents, etc… sont également devenus des forteresses. Sur 89 cadres, nous en avons pris 7, et sur 73 édifices publics, nous en avons 3. Nous perdons beaucoup de monde. Le 1er Zouaves a eu un bataillon presque détruit, il n’y reste qu’un officier. — La saison des pluies approche et va encore compliquer les difficultés. Comment sortir de

1863

là sans renforts ? et ils ne sont guère possibles avant le mois d’octobre, à cause de la fièvre jaune qui sévit tout l’été à Vera-Cruz. — On prétend que Mexico veut imiter la défense de Puebla et se fortifie également. Si nous entrons à Puebla, la ville sera complètement détruite. C’est cependant une grande et bien belle ville. Je pense souvent à vous et ne tiens pas le gouvernement quitte à moins de six mois de congé en rentrant. Ce n’est pas trop pour vous raconter toutes mes aventures. En attendant, je vo[u]s embrasse. Ton frère et ami.

6

Malgré l’énergie de ses défenseurs, « l’arrogante Puebla » ne pouvait plus résister bien longtemps. Le fort San Xavier tombait en ruines, une quatrième parallèle avait été ouverte à 70 mètres du bastion attaqué ; le 29 mars, Bazaine commandait l’assaut. Chasseurs à pied et zouaves s’élancèrent sur les parapets malgré une vive fusillade. Balles, boulets, bombes et mitraille, rien n’arrêta leur élan et le drapeau tricolore flotta bientôt sur le fort. On crut le siège terminé, c’était une erreur. Chaque îlot de maisons ou cadre avait été fortifié très habilement. Chaque monument formait un réduit garni d’artillerie. « Quant aux prétendus cléricaux qui devaient nous accueillir comme des sauveurs, ils n’étaient que dans l’imagination de M. de Saligny. » (1) Le 8 mai 1863, le général Bazaine livra une importante bataille à San Lorenzo, village où le général Comonfort avait concentré ses troupes.

A quatre heures et demie du matin, raconte le capitaine Niox, (1) les éclaireurs rencontrèrent un avant-poste ennemi. Fait assez rare, le général Bazaine répondit lui-même au « Qui en viva? » de la vedette mexicaine. Le petit groupe de cavaliers fut enlevé vivement ; cependant l’un d’eux renforça aussitôt la division qui défendait San Lorenzo et fit éloigner rapidement le convoi de ravitaillement. San Lorenzo est situé sur la rive droite de l’Atoyac. Le général Bazaine lança son aile gauche en avant, afin de déborder l’ennemi et de lui couper la retraite. La cavalerie devait prolonger ce mouvement tournant et rejeter sur l’Atoyac tout ce qu’elle rencontrerait. Ces ordres donnés, il fit battre la charge ; les cris enthousiastes des soldats y répondirent et les troupes s’élancèrent en bon ordre sur San Lorenzo, l’arme sur l’épaule, malgré un feu violent de mitraille et de mousqueterie. La défense fut opiniâtre dans le village, plus énergique encore dans le réduit occupé par un bataillon de Zapadores ; mais la vigueur de l’attaque triompha de toutes les résistances. Comonfort lui-même fut entraîné par les fuyards. — Pendant ce temps, une partie de la cavalerie française, sous les ordres du commandant de Tucé, se rabattait vers l’Atoyac en sabrant ceux qui cherchaient à gagner les gués. La première division de l’armée de Comonfort et la plus grande partie de la deuxième division furent détruites. — Le général Marquez était en position sur les hauteurs. Dès qu’il vit l’ennemi lâcher pied, il descendit dans la plaine et poursuivit son arrière-garde

(1) Dont je résume le récit.

1863

jusqu’à Santa Inès Zacatelco. A neuf heures et demie du matin, les débris de l’armée mexicaine disparaissaient dans la direction de Tlaxcala.

M. de Tucé à madame Alix Payen

… La bataille de San Lorenzo a été sérieuse. La position que nous attaquions au point du jour, après avoir marché toute la nuit, était très forte et garnie d’artillerie. Le général Bazaine qui nous commandait a admirablement conduit son petit corps d’armée. Nous avons pris la position, un fort convoi de vivres destiné à ravitailler Puebla, huit canons rayés avec leurs munitions et leurs attelages, plus de mille prisonniers, dont soixante-douze officiers.

Le général Bazaine, après cette brillante affaire, où il avait fait preuve d’un talent militaire supérieur, devint « le grand favori de l’armée ». On comparait la hardiesse et la rapidité de ses manœuvres aux lenteurs du général Forey, toujours indécis et alourdi par l’âge.

De jour, de nuit, dans la tranchée, au bivouac, on voyait perpétuellement Bazaine circuler sans faste, sans escorte, à pied, la canne à la main, l’air bonhomme, causant familièrement avec tout le monde, plaisantant avec le soldat ; l’écoutant, lui expliquant ce qu’il avait à faire et comment il devait le faire, marchant, en somme, très habilement à son but, qui était de supplanter son chef. (1)

(1) Du Barail, page 436. « Le lendemain du combat de San Lorenzo, le colonel du Barail est venu attaquer San Martino avec deux escadrons du 3e chasseurs d’Afrique, ayant pour toute infanterie deux bataillons mexicains, plaisantant avec la veille à l’armée de Comonfort ; ces braves gens firent admirablement le coup de feu, à côté de nous, sur leurs camarades d’hier. » — P. LAURENT.

Jaloux de son subordonné, le général Forey lui refusa l’autorisation de poursuivre l’ennemi en déroute.

7

Juarez, par des proclamations qu’animait un ardent patriotisme, s’efforçait de relever les courages. Il fit incendier toutes les récoltes autour of Puebla, afin d’affamer les assiégeants. Le général Ortega, avec vingt mille hommes de garnison, était décidé à se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et devant cette résistance imprévue, le général Forey s’apprêtait à lever le siège. Le général Douay lui-même était assez découragé pour approuver cette idée. « Une pareille reculade, écrit M. du Barail, aurait rallié toute la nation à Juarez, en nous couvrant de honte et de ridicule. » (1) Le commandant Capitan parvint à convaincre le général Douay qu’il fallait, coûte que coûte, s’emparer de « l’arrogante Puebla ». Forey convoqua un conseil de guerre, et le siège continua.

M. de Tucé à madame Alix Payen

Hacienda de San Cristoral, près San Martin, 29 mai 1863.

… Le 17 mai, Puebla s’est enfin rendue à discrétion. Il était temps. Nous commencions tous, l’infanterie surtout, à trouver ce siège un peu long. Toute l’armée ennemie a été faite prisonnière. Avant de se rendre, les Mexicains ont brisé leurs fusils, noyé les poudres, scié les affûts des

(1) Au moment où la situation des assiégeants était le plus difficile, le général Forey recevait une lettre de l’empereur l’informant qu’il savait de source certaine « que nous ne rencontrerions pas de défense sérieuse, ni à Puebla, ni à Mexico ».

1863

canons, puis au lever du jour, la garnison est sortie de la ville sans armes. Nous avons installé un bivouac pour les prisonniers.

Il faut citer la lettre si digne, si fière qu’Ortega fit remettre au général Forey :

Excellence. Le manque de munitions et de vivres ne me permet pas de continuer la défense de la place. Elle est donc aux ordres de Votre Excellence qui peut la faire occuper si Elle le juge convenable… Les généraux, officiers supérieurs et subalternes, se trouvent au Palais du Gouvernement et se rendent prisonniers de guerre. Je ne puis me défendre plus longtemps, sinon, Votre Excellence ne doit pas mettre en doute que je l’eusse fait.

Le général Bazaine eut connaissance de ces lignes. « Pourquoi, hélas ! en 1870, les avait-il oubliées ? » (1) Les vaillants défenseurs de Puebla s’étaient rendus sans conditions et Dubois de Saligny proposait de les envoyer à Cayenne !

Il n’y a pas de convention écrite, répondit le général Forey, mais il y a les lois de l’Honneur. Par l’opiniâtreté de sa défense, cette armée a forcé notre estime et notre considération, à nous autres soldats. Jamais je ne supporterai qu’on traite en malfaiteurs ces braves gens. (2)

Les officiers mexicains furent envoyés en France comme prisonniers de guerre. Quant aux simples soldats, habitués à l’obéissance passive, ils ne se souciaient guère de politique ; cinq mille d’entre eux consentirent à être incorporés dans l’armée cléricale

(2) Thiers n’a pas eu ce noble langage après la Commune.

du général Marquez. Les autres furent employés à la construction du chemin de fer dans les parages malsains des Terres-Chaudes. (1)

M. de Tucé à madame Milliet

… Le 19 mai, nous avons fait notre entrée dans Puebla. Pas un habitant dans les rues, pas une fenêtre ouverte, partout le silence et le deuil. On eût dit une ville morte. C’était très émouvant. Sur la grande place que des portiques entourent de trois côtés, se trouve la cathédrale. C’est la plus belle et la plus riche que j’aie jamais vue, avec ses portes revêtues d’ornements de bronze, ses deux tours majestueuses, sa coupole de faïence jaune et verte et tout un peuple de statues de marbre. Elle n’a pas trop souffert du siège, mais la plupart des monuments ont été complètement ruinés par nos obus. C’est à Cholula que le général de Mirandol a ramené la cavalerie, et c’est là que le clergé vient de célébrer en grande pompe nos succès, « partageant son enthousiasme entre l’envahisseur et le bon Dieu ».

Je complète le récit sommaire de M. de Tucé par quelques mots empruntés à la pittoresque description de M. du Barail :

« Pendant trois jours, les églises vomirent dans les rues un flot de reliques, de statues de saints, de papes, d’abbés, de confesseurs et de martyrs, escortés par des

(1) Pour éviter les évasions pendant le trajet, on avait pris une précaution ridicule et peu efficace ; on avait coupé les boutons de tous les pantalons. Généraux et simples soldats, tous étaient forcés de tenir à deux mains leur culotte, ce qui les gênait pour courir. Plus d’un pourtant parvint à s’échapper, et parmi eux, le général Ortega, « qui n’avait pris aucun engagement et n’était pas prisonnier sur parole ».

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nuées de chérubins en costumes de danseuses de l’Opéra. »

Le Christ en croix suivait la procession et son image était d’un réalisme horrible, bien fait pour émouvoir la foule. Des ruisseaux de sang coulent de la couronne d’épines, les genoux sont écorchés, et la statue est revêtue d’un costume d’hidalgo en loques.

« Le clergé dirigeait tout cela avec un air de componction et de béatitude indicibles, et les Indiens se prosternaient dans la poussière en se bourrant la poitrine de grands coups de poing. »

La musique n’avait rien de grave ni de religieux, valses, polkas et mazurkas à grand orchestre. Le soir, feu d’artifice, pétards, un vacarme épouvantable. Impossible de dormir.

« Les musiciens, gorgés de pulque, faisaient rage toute la nuit. A la fin, n’y tenant plus, le général de Mirandol commanda un piquet de chasseurs d’Afrique pour conduire toute la musique au violon et l’y garder jusqu’au lendemain matin. »

… Maintenant nous partons en avant-garde sur la route de Mexico, où nous allons probablement trouver encore quelque résistance. Je désire qu’elle ne se prolonge pas longtemps, car les pluies arrivent et durent jusqu’en octobre ; ce n’est pas le moment de coucher sous la tente.

Voici quelques extraits de l’article qui parut dans l’Illustration le 27 juin :

Les deux escadrons du 3e Chasseurs d’Afrique et les 150 chasseurs du colonel Lapena, sous les ordres du commandant de Tucé, partirent rapidement sur la gauche barrer la route à la cavalerie qui allait menacer notre convoi. Vers les 11 heures, la colonne du 3e Chasseurs d’Afrique, en débouchant sur le plateau d’Acacopan, rencontrait l’ennemi à 200 mètres sur sa droite. Les Mexicains nous attendaient de pied ferme dans le plus grand silence… Alors on peut se compter. Trois cents contre quinze cents ! Quel parti prendre ? Le commandant de Tucé, sabre en main, se retourne vers sa poignée d’hommes en criant : « Chargez, et à fond ! » Les escadrons s’ébranlent ; les Mexicains font une décharge à 30 mètres et croisent la lance. La mêlée commence, puis grâce à la poussière, on ne voit plus rien. Sur tous les points du plateau, ce sont des combats singuliers. Par la bravoure du colonel Lapena, cinq chasseurs d’Afrique, pris au lasso et garrotés, sont délivrés. Une demi-heure après, les régiments mexicains se reforment en masse. La charge recommence. Le colonel Carillo, du régiment d’Iturbide, tombe mort. Le payeur général de l’armée, don Manuel Gallegos, est fait prisonnier. Le général de cavalerie Porfirio Garcia de Léon, après avoir vu massacrer toute son escorte, est tué par M. Yarka, brave officier valaque, attaché au 3e Chasseurs d’Afrique, qui vient d’essuyer le feu du général à bout portant. Les Mexicains, mis en pleine déroute, fuient dans la direction du pont, où ils sont accueillis comme le 1er Zouaves sait accueillir. Les 3e Chasseurs d’Afrique ramenait à Atlixco blessés et prisonniers : les trompettes, coiffés des casques des Lanciers d’Iturbide, sonnaient la marche ; chaque chasseur portait au moins une lance.

Une heure après, le régiment allait enterrer ses morts dans le grand cimetière de la ville. Le cortège était nombreux. Le brancard était beau pour les braves tombés au champ de bataille, car leurs corps reposaient sur les lances prises à l’ennemi. Le lendemain, le général Uraga accusait une perte de 600 hommes, et en souvenir des cruels coups de sabre donnés par les chasseurs, laissait comme vengeance au 3e Chasseurs d’Afrique le surnom de bouchers bleus (carniceros azules).

Fernand Milliet à sa sœur Alix

… Je te remercie du journal que tu m’as envoyé. Tu ne saurais croire avec quel plaisir j’ai lu tous ces détails concernant mon oncle, et le surnom de bouchers bleus donné à mon régiment me fait regretter plus que jamais de ne pas être parti au Mexique. J’ai reçu une lettre de Manière qui me cite seulement les noms de ceux qui ont été médaillés et de ceux qui ont été tués.

Madame Milliet à sa fille Alix

Nous avons reçu des nouvelles de Fernand qui enrage de ne pas être au Mexique. Il espère que la guerre ne sera pas finie avant qu’il puisse y aller. Louise me fait des reproches sur la manière dont j’ai élevé Fernand : Je n’aurais jamais dû lui donner des soldats de plomb, ni des images de soldats. Chaque fois qu’il en aurait vu ou aurais parler, j’aurais dû lui dire que c’étaient des gens fort méchants, qu’on les mettait en prison, et qu’ils étaient très malheureux. Après cela il n’aurait pas eu l’idée de se faire militaire.

Le 18 mai, un décret impérial confirmait la nomination de M. de Tucé au grade d’officier de la Légion d’honneur, avec la mention suivante : 26 ans de services,

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6 campagnes, chevalier du 29 décembre 1860, a très vaillamment conduit ses escadrons à la charge du combat de cavalerie de Cholula ; prendra rang au 26 mars. Le Moniteur du 17 juin publia un rapport du général commandant en chef à S. Ex. le Ministre de la Guerre, citant la brillante affaire d’Atlixco, qu’avaient eue, le 14 avril, les escadrons du commandant de Tucé. Le 9 juillet, décret impérial qui le nomme à l’emploi de lieutenant-colonel au 12e régiment de Chasseurs à cheval.

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Entrée à Mexico. — Les trois Caciques. — Une bande de brigands. — Départ du maréchal Forey.

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M. de Tucé à madame Milliet

… En continuant notre marche en avant, nous sommes entrés dans les montagnes. Ce sont alors des forêts de sapins magnifiques et des points de vue admirables. Dans une vaste plaine semée d’haciendas et de villages à demi cachés dans des masses de verdure apparaît au loin la capitale du Mexique, blanche comme une ville d’Orient. Elle semble baigner ses pieds dans un grand lac peuplé d’oiseaux de toute sorte. Le Rio Frio est un passage situé à 3.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, c’est la hauteur du Saint-Bernard ; cependant, au-dessus de nos têtes, se dressaient encore les cimes du Popocatepelt et de l’Iztaccihualt qui ont près de 5.000 mètres. Là, sont arrivés les consuls européens de Mexico avec le drapeau parlementaire. Ils ont annoncé que l’armée mexicaine venait de partir avec Juarez, (1) se dirigeant vers San Luis de Potosi (à 150 lieues vers le Nord). Ils nous

suppliaient de hâter notre arrivée pour sauver la ville du pillage. Des officiers d’état-major se sont rendus à Mexico pour s’assurer des subsistances, des logements et de l’état de la ville. Enfin, nous y sommes entrés le 7, à sept heures du matin. Il n’y avait pas grand enthousiasme sur notre passage ; c’était peut-être un peu mauin pour les Mexicains. L’infanterie est restée dans la ville ; pour nous, nous l’avons traversée seulement et avons campé aux dehors, de l’autre côté ; puis, le lendemain, nous sommes allés à Tacubaya. C’est le lieu de plaisance des riches Mexicains. La ville n’est composée que de maisons de campagne ou jardins, et des parcs de toute beauté. Tacubaya est à Mexico ce que Saint-Cloud est à Paris, même distance, avec un chemin de fer. La place de Chapultepec avec les beaux arbres dont on me parlais dans une de tes lettres, n’est pas loin de notre résidence. Quelle végétation ! Les cèdres sont immenses; je ne crois pas qu’il en existe nulle part de semblables. Leurs branches et leur feuillage sont couverts d’une plante parasite de l’espèce des orchidées qui pend comme des chevelures blanches. L’effet est étrange et merveilleux.

Nous faisions partie de l’avant-garde ; l’armée n’est arrivée que le 10, et le général Forey a fait une entrée solennelle, où nous avions notre place. Quelle différence avec l’entrée du duc de Puebla vaincue ! Ici la ville était en fête. Les cloches sonnaient à toute volée, répondant à nos joyeuses fanfares. Nos jeunes chasseurs défilaient fièrement à cette occasion, tandis que les manolas, richement parées, leur souriaient du haut des balcons. Des fleurs jonchaient les rues en telle abondance qu’elles formaient sous nos pas un tapis moelleux et les maisons étaient pavoisées de splendides étoffes. L’enthousiasme paraissait sincère de la part des gens riches et des commerçants étrangers, mais je n’ai pas grande confiance dans ces dispositions. On nous assure ce soir ; cependant on a organisé des patrouilles, et, grâce à la police, la ville sera sûre maintenant. Je crois que nous ne ferons guère qu’un service de

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sûreté contre les bandes de brigands qui pillent les haciendas et les villages… … Nos officiers ont offert un grand bal aux dames de la ville dans la salle du théâtre. Les loges étaient pleines de jeunes Mexicaines, en riches toilettes décolletées, toutes couvertes de bijoux, et pour la plupart jolies. (1) L’intendant Wolff prétend que si on était venu proposer à nos jeunes gens un nouvel enlèvement des Sabines, ils n’auraient pas reculé devant cette réminiscence classique.

« Ce qu’il y a de certain, ajoute M. du Barail, c’est que Français et Mexicains ne se retirèrent qu’au grand jour, enchantés les uns des autres et convaincus qu’en se trémoussant pendant toute la nuit, ils venaient d’accomplir une action à la fois très agréable et très politique. » (2) Le général Douay donne aussi des fêtes très brillantes. Quant au général Forey, il faut le voir dans son riche équipage traîné par quatre superbes chevaux, précédé et suivi d’un peloton de hussards, officiers à droite, officiers à gauche et, derrière, un porte-drapeau faisant flotter au vent nos trois couleurs.

Le général Forey, s’il eût été libre d’organiser à son gré le nouveau gouvernement du Mexique, y eût volontiers fait entrer son ancien adversaire, Ortega, dont il avait admiré l’énergique résistance, et cette

(1) « Souple, gracieuse, petite, mignonne, enjouée, spirituelle, avec son teint mat, ses yeux de diamant noir, ombragés de grands cils, ses lèvres charnues et rouges, qui découvrent des dents blanches comme des perles, son abondante chevelure d’ébène, ses formes à la fois opulentes et délicates, et son pied cambré, la femme mexicaine peut passer pour une des merveilles de la création. » — DU BARAIL. (2) De nombreux mariages furent la suite des relations qui s’établirent à cette occasion entre nos officiers et les séduisantes Mexicaines.

générosité eût été habile, car il n’y a de paix durable que celle qui se fonde sur la conciliation. Mais Dubois de Saligny restait encore le représentant diplomatique de l’empereur. Il eut assez de crédit pour faire signer au général en chef une série de décrets destinés à donner satisfaction aux cléricaux les plus violents et qui achevèrent de nous aliéner les esprits modérés du parti national. L’enthousiasme de la population riche de la capitale n’était nullement partagé par le peuple mexicain. Le général Forey le croyait sans doute, lorsqu’il confia le pouvoir à un triumvirat composé de Mgr. Labastida et des généraux Almonte et Salas. Ces trois personnages furent aussitôt surnommés irrévérencieusement les trois Caciques. Leurs doctrines politiques étaient en effet d’un autre âge. (1) Almonte, bien que fils d’un célèbre curé libéral, se montra l’un des plus réactionnaires parmi les membres du parti clérical. Le général Salas, dont le grand âge avait affaibli l’intelligence et la volonté, se laissait mener par l’archevêque, véritable chef et presque seul maître du triumvirat. « Encore jeune, gras, la figure rose et fleurie, encadrée d’un triple menton, avec un petit ventre qui ne demandait qu’à pousser, Mgr. Labastida était le type de l’ecclésiastique papelard, onctueux, doucereux et faux. » A l’entendre, on l’aurait cru modéré et presque libéral, mais ses actes le montrèrent aveuglément entiché des doctrines les plus

(1) Le Triumvirat rétablit les titres de noblesse et l’ordre de Guadalupe, institué autrefois par Iturbide, avec de somptueuses pensions.

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arriérées, « un mulet obstiné dans l’immobilité ; il regrettait le Tribunal du Saint-Office et les autodafés ». (1) Ce qu’il regrettait par-dessus tout, c’étaient ces beaux biens de mainmorte dont une loi avait dépouillé le clergé et que ni Forey, ni l’empereur lui-même n’auraient pu lui rendre. (2) Dès que la Junte eut décrété le rétablissement de la monarchie, Napoléon III s’empressa d’offrir la couronne du Mexique à son protégé, l’archiduc Maximilien d’Autriche.

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M. de Tucé à madame Milliet

La Junte mexicaine vient de proposer à Maximilien le titre d’Empereur du Mexique. S’il refuse, on s’en remettra à l’empereur Napoléon pour trouver quelqu’un qui veuille de cette place. Celui qui la prendra aura de la besogne et en laissera encore à son successeur, si longtemps qu’il ait à régner. J’espère que Maximilien acceptera, et qu’il amènera ici assez d’Autrichiens pour nous remplacer et nous permettre d’aller passer un petit congé en France. Je ne vais pas souvent à Mexico, j’y ai pourtant passé toute la journée d’hier dimanche et j’ai assisté à une course de taureaux. Ces spectacles, que l’on dit cruels et barbares, sont très attrayants : la bravoure du taureau, l’adresse et l’agilité des hommes, ainsi que leur audace, font qu’on se

(2) « Ces biens étaient si considérables qu’ils immobilisaient une valeur d’un milliard environ. La captation et les abus d’autorité n’avaient pas été étrangers à cette accumulation de richesses si contraire à l’esprit de renoncement. » — DE KÉRATRY, page 36.

passionne malgré soi à cette lutte. — On nous promet un beau bal que doivent nous rendre les habitants de Mexico. S’il ne faut que de l’argent, on n’en aura jamais vu de plus magnifique, car la richesse de la plupart des particuliers est quelque chose d’inouï. Un monsieur qui demeure à côté de moi possède une mine qu’il loue 50.000 piastres, (1) et plusieurs Mexicains possèdent des fortunes semblables. Tu dois penser qu’un pays où il y a tant d’argent, sa valeur n’est pas la même qu’en France : tous les objets de consommation et de luxe sont à un prix exorbitant : 100 fr. un pantalon, 350 une tunique d’officier d’infanterie, etc… J’ai visité le Musée de Mexico ; il y a deux ou trois choses curieuses et belles, telles que le Zodiaque et la Pierre des sacrifices, qui servait au culte des anciens Aztèques, mais on est étonné de voir qu’il n’existe pas plus de traces du passé d’un peuple qui avait sa civilisation, sa religion et ses arts. Probablement les Espagnols ont détruit toutes ces images pour y substituer les leurs ; c’est seulement changer d’idolâtrie.

… Il faudra qu’on nous envoie des renforts : ce n’est pas avec une vingtaine de mille hommes que l’on peut espérer pacifier un pays grand comme l’Europe. Puis, que veut-on ? Personne ne le sait. On dit bien que nous ne voulons servir aucun parti, mais la nomination du Gouvernement provisoire prouve le contraire. Les arrestations, qui servent souvent des rancunes personnelles, le prouvent aussi. Un décret punit de 50 piastres celui qui travaille le dimanche sans avoir entendu la messe et obtenu la permission du curé ; et à défaut des cinquante piastres, cinquante jours de prison avec travail forcé. — Cela a fait si mauvais effet qu’on a dû rapporter le décret. — L’état civil est remis entre les mains des prêtres. — On attribue ces mesures à l’influence de M. de Saligny. On prétend qu’il est rappelé. Je le désire, car je crois qu’il a fait beaucoup de mal, et,

(1) A 5 francs 37 la piastre.

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d’après ce qu’on en dit, je le considère comme un coquin très fin et très adroit qui se joue du général Forey. Celui-ci n’est pas plus malin diplomate que fameux général. Mais je ne veux pas en dire de mal, s’il me fait passer lieutenant-colonel… De la Vera-Cruz les lettres arrivent, mais les paquets n’arrivent pas. — Pour la nourriture, excepté le vin, rien ne nous manque et nous vivons plus ou moins bien, selon les chefs de popote qui font chacun leur mois. Il y en a qui ont même le talent de faire paraître quelquefois sur la table l’entremets sucré ; ce sont de beaux jours que ceux-là, et la crème au chocolat est fêtée comme tu peux le penser. Notre popote est toujours de cinq : le médecin, le vétérinaire, le payeur, l’adjudant-major et moi. Nous nous entendons très bien et vivons fort agréablement.

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… Je suis encore à Tacubaya, faisant de temps à autre des excursions contre des bandes de voleurs. J’en ai arrêté et pris une de trois cents, il y a quelques jours, de concert avec des troupes mexicaines.

Le brigandage était à l’état endémique depuis de longues années dans tout le pays. Sous prétexte de politique, des bandes de voleurs fortement organisées pillaient les villages, les haciendas et détroussaient les voyageurs. Un certain Buitron, célèbre chef de bande, s’était donné d’abord pour un fougueux libéral, puis, en présence de nos succès, il se convertit soudain à la bonne cause ; depuis lors il ne volait plus qu’au nom du trône et de l’autel. Il avait installé son quartier général à San Angel, dans un couvent fortifié, ce qui ne l’empêchait pas de venir de temps en temps à Mexico pour ses plaisirs. Un soir, le général Bazaine, fatigué

des plaintes qu’il recevait de tous côtés, se décida à le faire arrêter. Buitron fut pris à l’improviste dans une maison de jeu, et, avant que les brigands pussent être informés du sort de leur chef, M. de Tucé reçut l’ordre de s’emparer de toute la bande. Le capitaine Laurent a raconté avec beaucoup de verve cette petite expédition. J’abrège, en le rectifiant, son amusant récit :

« Avant le jour, le couvent est cerné ; les chasseurs d’Afrique occupent tous les sentiers. La garnison s’est endormie après une nuit d’orgie ; la grande porte du couvent n’a pas même un factionnaire. Deux chasseurs d’Afrique mettent pied à terre et frappent à coups redoublés. La porte s’entr’ouvre, un Mexicain passe sa tête effarée et regarde avec des yeux encore gros de sommeil. Avant qu’il ait eu le temps de revenir de son étonnement, le peloton d’avant-garde se précipite sous la voûte et saute sur le ratelier d’armes ; le poste mexicain se réveille prisonnier. Les chasseurs à pied entraient par toutes les fenêtres du couvent, pendant que les chasseurs d’Afrique s’emparaient des chevaux dans les écuries. « Buitron avait demandé au général Marquez de la solde pour un nombre d’hommes double de celui qu’il avait. Nous allons les compter : Un trompette sonne l’appel. Tous les hommes viennent, l’oreille basse et sans armes, se mettre au rang. Ainsi, sans avoir brûlé une cartouche, nous tenons prisonniers les trois cent cinquante bandits qui désolaient la vallée de Mexico. « Trois cents magnifiques chevaux (1) — les bandits,

(1) M. de Tucé n’en a compté que 160.

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ayant le choix, prennent toujours les meilleurs — tombent entre nos mains avec une quantité considérable d’armes, de munitions et deux petits canons de campagne. La colonne des prisonniers défile lentement au milieu des acclamations de la population de San Angel, heureuse d’être délivrée de ses bourreaux. Les chasseurs à pied sont montés sur les chevaux des voleurs et se donnent toutes les joies du fantassin à cheval. Notre étape est une marche triomphale jusqu’à Mexico. « Buitron, condamné à mort par la cour martiale, a été fusillé le 15 octobre. Il est mort en lâche, il a fallu le traîner sur le terrain d’exécution, ses jambes refusaient de le porter. » « Les officiers, écrit M. de Tucé, ont été envoyés prisonniers à Mexico et les brigands sont incorporés dans les troupes qui les ont arrêtés. Je les vois qui font l’exercice avec les camarades, mais quelle confiance pouvons-nous avoir dans de pareils soldats ? »

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M. de Tucé à madame Milliet

… Le mauvais temps va durer jusqu’au mois d’octobre. Il est question de nous faire avancer vers le Nord, pour disperser les forces que Juarez essaie de réunir. Ce sera un long voyage, car les distances sont énormes dans cet immense Etat. La Commission qui va offrir le sceptre à Maximilien, part, je crois, en même temps que cette lettre. (1) Le sceptre est

(1) La députation envoyée à Miramar comprenait MM. Guttierez l’espagnol Hidalgo, le général Woll et le Père Miranda.

un petit bâton artistement orné et décoré, fabriqué à Mexico. Il est en or, bien entendu, mais creux ; il sera déposé après en être un rentremant le procès-verbal de la séance de la Junte qui le nomme empereur. — Le pauvre homme prendra une lourde charge, s’il accepte et, malgré les bonnes intentions qu’il peut avoir, aura bien du mal à tirer quelque chose de bon d’une race aussi corrompue. Si de moins on voulait faire de ce pays une possession française, ce serait un but pour lequel on pourrait travailler, avec l’espoir de rentrer un peu dans la dépense qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. (1) Si nous restons ici, ce n’est pas 30 mille hommes qu’il faut, c’est au moins 60 mille, sous les ordres d’un autre chef que le maréchal Forey. Il y a ici un général très capable sous tous les rapports, et qui inspire une grande confiance à l’armée, c’est le général Bazaine. On dit qu’il a l’intention de se prendre allez aussi ; il sera fort regretté. C’est lui qui commandait le 8 mai à la bataille de San Lorenzo, où on a détruit une partie de l’armée de Comonfort, et près le convoi qu’il voulait faire entrer à Puebla; il a conduit cette opération d’une façon très remarquable. Je crois l’avoir déjà rendu compte de cette bataille à laquelle j’ai assisté. Aussi, n’ai-je même été cité par mon colonel, mais de petites considérations ayant pour but de favoriser des officiers qui n’avaient pas encore eu l’occasion d’obtenir des récompenses, l’ont fait passer sur ce fait qui est de l’ordre de l’armée. Tu me demandes si le service des ambulances est bien organisé. Oui, il l’est aussi bien que possible ; ce qui ne va vent pas dire que, pendant les marches, les malades aient toutes leurs aises ; mais les hôpitaux sont bien tenus ; il n’y manque rien. Le médecin en chef, M. Hermann, est un habile homme. Je le connais beaucoup, il était avec moi à Kab-Elias. Les médecins sont autant d’excellents chirurgiens. Indépendamment de l’ambulance qui suit toute colonne un peu considérable, chaque régiment porte sur un mulet une pharmacie suffisante pour les premiers besoins,

(1) Bazaine faisait répandre habilement cette idée.

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à la disposition de son médecin qui ne le quitte pas. Nous avons même dans chaque régiment de cavalerie une pharmacie vétérinaire, mais l’état sanitaire est excellent en dehors des Terres-Chaudes. Malgré les pluies, les matinées sont très belles toujours, et il ne pleut jamais, jamais, avant deux heures. Paul me demande s’il y a ici quelques tableaux de l’École espagnole. Je n’ai pas pu visiter l’École des Beaux-Arts de Mexico, où je vais très rarement… J’ai vu un Murillo dans la chapelle d’une hacienda, à Nopaluca, très beau ; d’autres tableaux qui doivent être d’un maître, à la chapelle de l’hacienda de Zopiapian ; dans l’église de Puebla, il y a de fort belles copies de Rubens : Le Triomphe de la Foi, par exemple ; tous les autres tableaux ont été enlevés pendant le siège. Il y a quelques statues, entre autres celle d’un roi d’Espagne, dont M. de Humboldt fait grand cas ; je ne partage pas son opinion ; rien de plus lourd et de plus laid que le cheval. Ton rêve qui t’a fait voir une belle ville avec de magnifiques monuments en ruines peut parfaitement s’appliquer à Mexico, et mieux encore à Vera-Cruz ou à Puebla. Nulle part au monde on ne peut voir autant de ruines qu’ici. Ce devait être bien beau il y a une centaine d’années ; il en faudra bien autant pour rendre au pays toute sa splendeur. J’ai écrit à Fernand pour lui faire prendre un peu patience. Je pense qu’on va le nommer maréchal des logis. — Je ne sais pas encore si on fera de moi un lieutenant-colonel ; je ne saurai cela qu’après vous, si je suis nommé. Quant au colonel du Barail, il a l’assurance formelle de sa nomination au grade de général.

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Le 20 août, le courrier de France, si impatiemment attendu, apporta la liste officielle des récompenses ; le général Forey recevait le bâton de maréchal, le colo-

nel du Barail était nommé général ; M. Margueritte, qui le remplaçait comme colonel au 3me Chasseurs d’Afrique, était remplacé lui-même comme lieutenant-colonel par le commandant de Tucé. M. du Barail devenait le plus jeune des généraux de l’armée française. Quant au maréchal Forey, ce fut pour lui une amère déception, quand il apprit qu’il était rappelé en France et qu’il devait céder le commandement en chef au général Bazaine. « M. Dubois de Saligny, (1) rappelé aussi, était remplacé par M. de Montholon. Cette nouvelle fut accueillie avec joie par toute l’armée qui voyait en lui l’auteur de toutes les fautes commises, le fauteur de la politique réactionnaire et cléricale, opposée au goût des Mexicains et même aux institutions politiques des Français, et enfin le principal obstacle à la pacification désirée. » (2) Le maréchal Forey avait le droit d’en vouloir à cet astucieux diplomate auquel il avait obéi aveuglément et qui, jésuitiquement, se plaignait toujours qu’on n’eût pas suivi ses conseils. Il se remémorait tous les services qu’il avait rendus à Napoléon III en 1852, et la bataille de Montebello, où il avait soutenu victorieusement l’effort de l’armée autrichienne. Ne pouvant croire à l’ingratitude de l’Empereur, il espérait toujours un contre-ordre, et ne se décidait pas à partir. Il finit pourtant par comprendre qu’il fallait se résigner.

(1) M. de Saligny avait épousé mademoiselle Luz Ortiz, de famille mexicaine, ultra-cléricale. « Il était plus occupé de ses propres affaires que des intérêts de la France. » — MONTLUC.

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Le ministre de la guerre écrivait au général Bazaine : « M. le Maréchal Forey sera déjà bien loin du Mexique, quand vous recevrez cette lettre. Vous avez dû être frappé des fautes qui ont été commises depuis l’entrée à Mexico. Je ne doute pas que vous vous soyez déjà mis à l’œuvre pour réparer les fâcheuses mesures ordonnées par votre prédécesseur. » (1) La proclamation que le maréchal Forey adressa aux troupes le 30 septembre, laisse deviner son chagrin. Très modestement, il attribue ses succès à la vaillance et au dévouement des soldats, bien plus qu’à son propre mérite. Puis il fait généreusement l’éloge de son successeur :

« Souvenez-vous de San Lorenzo où, à la tête de quelques bataillons, le général Bazaine a détruit tout un corps d’armée. Rappelez-vous que la prise du fort San Xavier a commencé le siège de Puebla, que celle du fort de Totiméhuacan l’a terminé, et que c’est sous son intelligente et vigoureuse direction que ces deux faits d’armes ont été accomplis.

Alors vous serez fiers d’avoir un tel chef à votre tête. Si vous avez de nouveaux combats à livrer, vous serez certains de la victoire, et votre ancien général en chef applaudira de loin à vos succès, s’il ne lui est pas donné de les partager avec vous. »

(1) Le maréchal Forey avait concédé des grades élevés dans la Légion d’Honneur à Marquez, surnommé le Tigre de Tacubaya, à Lopez qui livra plus tard Maximilien, et à un nommé Facio, qui passa en conseil de guerre pour détournements. On conçoit le mécontentement des officiers français.

Dans ses adieux aux Mexicains, le maréchal exprimait des vœux pleins de sagesse :

« J’aurais voulu, dit-il, voir les partis opposés réunis en un seul, le parti de la nation tout entière. Parvenir à constituer ce parti a été mon rêve, et s’il n’est encore réalisé, c’est que les loyales intentions de l’Empereur ont été méconnues et perfidement dénaturées par ceux qui, sous le masque du patriotisme, trompent les crédules et se servent de vils instruments pour se cramponner au pouvoir qui leur échappe. »

Évidente allusion à la duplicité de M. de Saligny.

M. de Tucé à madame Milliet

… Le maréchal Forey est parti dimanche dernier. En nous quittant, il a exprimé ses regrets d’une façon si touchante que nous étions tous très émus. Nous ne pensions plus à son indécision, à ses lenteurs, mais à sa loyauté et à la réelle bienveillance qu’on devinait toujours sous la rudesse rébarbative de ses manières. C’est maintenant M. Bazaine qui commande l’expédition et qui a aussi les pouvoirs diplomatiques. On compte beaucoup sur lui, peut-être trop, car il lui sera difficile de satisfaire à tant d’intérêts divers. On dit que nous sommes ici pour longtemps. Je ne vois pas encore clairement le but de l’expédition. S’il faut régénérer le pays et faire d’honnêtes gens de tous les coquins qui l’habitent, ce sera long. On n’a pas idée d’une démoralisation pareille. Mes nouvelles fonctions n’ont rien changé à mes habitudes ni à mes occupations, seulement je suis président du Conseil de guerre, ce qui me fait aller plus souvent à Mexico pour siéger. Il y a des causes assez importantes et le code militaire est sévère. Il y va parfois de la vie d’un homme.

1863

Tu diras à Louise que Manière lui élève une petite perruche verte qu’il a dénichée. J’espère pouvoir l’emporter; elle est très apprivoisée et baragouinera tout ce qu’on voudra. J’oubliais de vous dire que j’ai reçu le Loir, journal de Vendôme et l’Avenir, journal de Blois, dans lesquels il y a un article sur moi, signé de M. Chauvin, mais je crois que c’est d’Harcourt qui l’a fait. Il y est dit que je suis un grand homme et que Montoire est fier de m’avoir vu naître !!! Il y en a une grande page. J’ai peur qu’on ne m’élève une statue sur la place. Il n’y a que d’Harcourt capable d’avoir écrit cela.

1863-1864

1863-1864

Expédition dans le nord : Témascaltépec. — Toluca. — Célaya. — Saint-Juan de Lagos. — Zacatécas. — Téocatliche. — Les contre-guérillas.

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Le général Bazaine s’était fait une réputation de bravoure en Crimée et en Italie. Très populaire dans l’armée et sympathique même aux Mexicains, il montrait une impassibilité absolue au plus fort du danger, affectant, pour ainsi dire, « la coquetterie de l’indifférence. Sous des allures de bonhomie, auxquelles se prêtaient un corps replet et une bonne grosse figure éclairée par des yeux très intelligents, mais qui ne s’ouvraient jamais qu’à demi, il cachait un esprit très fin, trop fin peut-être ». (1) Les Mexicains aimaient à entendre un général français parler la langue espagnole. Malheureusement il se plaisait à nouer mille intrigues dont il savait profiter sans jamais paraître s’y mêler.

Dans toute cette expédition, Bazaine fit preuve de remarquables qualités militaires, sûreté de coup d’œil, énergie, décision, rapidité d’exécution. Il alla jusqu’à Guadalajara, seconde capitale du Mexique. Mais Juarez, forcé un instant de se réfugier au Texas (juin et décembre 1864), disputa le terrain pas à pas et occupa San Luis de Potosi. Ses guérillas ne cessèrent pas de harceler notre armée. Il n’était pas possible d’organiser une occupation permanente de cet immense territoire. Quelques troupes seulement furent placées en garnison dans les principales villes. Le plan de Bazaine consistait à faire sillonner le pays par des colonnes mobiles rayonnant en tout sens et se donnant la main. Bazaine avait une seconde mission : obtenir en faveur de Maximilien les suffrages des villes de l’intérieur. (1) C’était une véritable tournée électorale qu’entreprenait l’armée française.

M. de Tucé à madame Milliet

… Nos auxiliaires mexicains, sous les ordres des généraux Marquez et Mejia, vont prendre part avec nous à l’expédition que prépare le général Bazaine. Les officiers des anciennes armées qui se sont ralliés prétendent tous être généraux ou au moins colonels, et comme le gouvernement mexicain n’a pas le sou, c’est la France qui paie la haute solde de tout ce monde-là. (2)

(1) Maximilien avait mis pour condition à son acceptation que les populations seraient préalablement consultées. Mais quelle valeur pouvait avoir une consultation faite ainsi les armes à la main? (2) La révision des grades créa beaucoup de mécontents et amena même des défections.

M. de Tucé à madame Milliet

… Le temps du repos est passé. Me voici en route depuis le 15 octobre, et je ne sais pas trop quand je m’arrêterai. Je suis parti de Tacubaya avec le commandement d’une colonne composée d’infanterie, d’artillerie et de cavalerie, plus un fort convoi de munitions de toute espèce. J’ai voyagé pendant huit jours à travers les forêts et les montagnes, la cavalerie à pied, conduisant ses chevaux par la figure, passant par des endroits où jamais bête de somme n’avait passé, nos mulets dégringolant dans les précipices et les ravins. Il n’y avait aucune trace d’habitations ni d’habitants; nous bivouaquions dans les bois et sur le bord des torrents. Enfin nous avons rejoint le général de Bertier à Témascaltépec; il était temps, car les provisions commençaient à nous manquer. Nous sommes restés un jour à Témascaltépec. C’est une petite ville dans les montagnes où l’on exploitait les mines d’argent, mais depuis deux ans les usines ont été détruites par les bandes armées, et on ne fait plus rien. Je suis donc en ce moment à Toluca, recevant le matin l’ordre de partir le lendemain, et le soir contre-ordre. C’est là la guerre : on se figure généralement que ce sont des coups de fusil, de sabre et de canon ; ce n’est que l’exception ; le fond se compose de marches et de contremarches très fatigantes. Heureusement je me porte toujours parfaitement. Nous avons ici une force assez considérable de Mexicains alliés, que la France vient d’habiller et d’équiper. Ils imitent le troupier français le mieux qu’ils peuvent et ont beaucoup gagné depuis qu’ils sont avec nous. Je désire de tout mon cœur que cette armée s’organise complètement et devienne une force respectable, qui permette de se passer de nos services. La ville de Toluca est grande et bien bâtie, elle est plus agréable que Mexico qui, hors de la Place d’armes, n’est qu’un horrible infect. Seulement, il n’y a pas ici les beaux magasins, ni les ressources de la capitale, ni d’aussi beaux monuments.

La fête de la Toussaint est ici ce qu’est en France le jour de l’an. Sous des galeries abondent les magasins où l’on trouve ces confiseries pour lesquelles les Mexicains ont, comme moi d’ailleurs, un goût très prononcé : tout cela a bonne mine, on y voit tous les fruits des tropiques, confits et glacés. Ce qu’on a en France vaut mieux. Les régiments mexicains ont une musique qui n’est pas plus mauvaise qu’une autre, et qui joue le soir sous les galeries. La foule s’y presse et l’on voit quelques jolies femmes. Il y a aussi spectacle : on joue Don Juan Tenorio, drame en deux soirées ; mais la promenade est gâtée par l’odeur des cuisines indiennes qui empestent tout. Les Indiens mangent des chenilles et des potages aux œufs de mouche. Tu vois qu’on est ici plutôt en avance qu’en retard sous le rapport de l’art dramatique, aussi bien que de l’art culinaire. C’est ici, comme dans tout le Mexique, le pays du jeu, de la roulette, du monté; les tables sont couvertes d’onces, et cela marche jour et nuit. — Je loge chez une dame veuve, dont la maison a coûté un million à bâtir; son mari, dont la fortune était immense, a tout perdu dans une nuit et s’est tué après. Cette belle maison tombe en ruines, et les meubles y sont rares ; ce sont des coffres et des chaises en bois blanc qui craquent sous celui qui s’abandonne avec trop de confiance. Pas de tables ; les lits sont très bas, en bois peint, avec des paysages et sujets à la tête et au pied. Quant au matelas, ce n’est qu’au bout d’un certain temps que l’on parvient à dormir dessus, à moins qu’on ne soit habitué à coucher par terre, au bivouac, dans une couverture. Il y a dans tous les coins de petites consoles supportant des bons dieux en cire avec des moutons, le tout dans des cages de verre. Aux murs sont des tableaux de piété affreux, et toujours et partout une Notre-Dame de Guadalupe.

M. de Tucé à madame Milliet

Nous marchons toujours sans connaître le but et le terme de ce voyage. L’armée mexicaine se retire devant nous à

mesure que nous avançons ; c’est à peine si nous l’apercevons quelquefois. Cependant, en arrivant à Maravatio, mon peloton d’avant-garde a rencontré un escadron ennemi qui se retirait trop tard ; il les a chargés et dispersés en leur tuant pas mal de monde. J’ai fait médailler là un vieux soldat qui s’est très bien conduit. Le pays que nous parcourons n’est pas gai ; ce sont d’immenses plaines entourées de montagnes volcaniques. Elles sont uniquement cultivées en maïs ; c’est la nourriture pour les hommes et les animaux ; nos chevaux ne mangent que cela. L’eau est très rare, et nous avons déjà fait des bivouacs où il n’y en avait pas du tout. Les villes sont toujours du même modèle, peu animées et le siège de leurs nombreux monuments, mais on n’y trouve rien comme ressources. Célaya est une grande ville d’environ 25,000 âmes ; beaucoup d’églises et très peu de boutiques. Je me suis installé près de mes escadrons dans un pensionnat. J’ai donné congé aux élèves et me suis établi, avec mon lit de cantine, dans la salle d’études, d’où je viens d’écrire sur la chaire du professeur. Il y a sur la table Les Aventures du jeune Télémaque, en français. Les sentiments de bureau sont de fabrique française et me servent à renouveler les miens à peu de frais. Le pays est beaucoup plus haut que le plateau de Mexico ; nous nous sommes rapprochés de l’Océan Pacifique, à l’entrée des Terres-Chaudes. C’est la même végétation que du côté de l’Est, mais l’air, que c’est moins malsain. Les pluies ont complètement cessé ; nous n’en aurons plus avant le mois d’avril. La journée et la nuit sont chaudes, mais les matinées très froides : au lever du soleil, on grelotte dans son manteau, puis on s’essuie le front deux heures après. Nous partons dans deux ou trois jours pour Guanajato, où l’ennemi nous attend, dit-on, sur la route, vers Salamanca. C’est à douter, tant nous courons après lui sans le rejoindre. De Guanajato, nous irons jusqu’à Guadalajara, la plus grande ville du Mexique dans la partie nord, mais c’est diablement loin, les chemins ne sont pas jolis, et il faut se passer d’eau de temps en temps ; c’est de bonne guerre, quand on a déjà fait le sacrifice du vin, et cela pour une cause et un peuple qui ne valent pas une pipe de tabac.

Je parle de la cause bien à mon aise, je n’en sais pas plus que n’importe quel officier ou troupier. On parle d’organiser pour Maximilien une légion étrangère d’environ dix mille hommes. Il le désire, car nous rentrerions plus tôt. Dis à Fernand de m’apporter ma selle, que j’ai laissée chez le sellier du régiment à Constantine. C’est un supplice de loger dans celles que cet âne de Ministre de la guerre nous a forcés à prendre et à payer.

Depuis le 15 octobre, je ne me suis pas arrêté plus de quatre jours dans un endroit. L’arrivée de Guadalajara et nous repartons pour Zacatécas, où l’on prétend que les débris de l’armée mexicaine se fortifient et nous attendent. Il y a 9 jours de marche d’ici à Zacatécas qui se trouve à 12 lieues de Mexico ; où irons-nous ensuite ? Voici la troisième fois que je viens à Lagos, et je vous ai même écrit déjà une fois de cette ville, mais le pourrite a été pris par les Mexicains, et quelques soldats qui l’accompagnaient ont été massacrés, ainsi que deux officiers suédois qui s’en retournaient dans leur pays. Quant au terme de la campagne, je l’aperçois de moins en moins. Malgré les discours et écrits, je doute que Maximilien vienne ici. Il doit avoir envoyé quelqu’un de confiance pour avoir des renseignements sûrs. S’il accepte après cela, il n’aura que ce qu’il mérite. J’apprends que le 1er Chasseurs s’est embarqué le 20 décembre pour nous rejoindre… J’avais écrit au colonel de la Jaille pour le prier de m’envoyer Fernand. Je désire maintenant qu’il vienne. Le plus fort de la campagne est faite maintenant, mais il y a encore quelque chose à faire pour un jeune homme qui a envie d’arriver… Le corps auquel j’étais attaché revient à Mexico, mon ennemi me tient, et il ne reste plus avec moi qu’une batterie d’artillerie et ma rentre au 1er Chasseurs. Le général du Barail est dans un assez fâcheux état de santé. Ces marches lui font beaucoup fatigué ; il demande à rentrer en France. La température est très bonne ; jamais de pluie. On vit bien : gibier, volailles, viande en quantité, très bon pain,

peu de légumes, pas de vin. Il y a beaucoup d’aguardiente (eau-de-vie) dont les troupiers consomment pas mal. Avec tout cela on se porte bien, il y a fort peu de maladies et rien de grave. Je vous embrasse tous et voudrais bien être auprès de vous. Le général Bazaine vient d’apprendre la mort de sa femme ; il l’avait épousée en Afrique.

Me voici au milieu de montagnes dont les flancs, ouverts d’endroit en endroit, laissent sortir l’or et l’argent. La valeur de ces mines mal exploitées est considérable ; on pourrait en tirer dix fois plus, au dire de l’ingénieur français qui suit nos colonnes et qui doit rendre compte des richesses minérales de ce pays. (1) La terre est très fertile, mais la population manque, et le peu qui existe préfère le brigandage à l’agriculture. Tu apprendras peut-être par les journaux que nous avons eu une petite affaire à Téocatliche. Cette lettre te fait voir que je n’y ai été ni tué ni blessé. Nous allons maintenant redescendre vers le sud et retourner à Guadalajara, où je voudrais bien passer la saison des pluies. Cette ville me plaît plus que les autres. Je viens de voir, affichée sur les murs de la ville, une lettre de Maximilien, qui accepte et s’embarquera dans les premiers jours de mars. J’ai bien mauvaise opinion de l’avenir de son règne, si jamais il commence.

M. de Tucé à madame Alix Payen

Saint-Juan de Lagos, 19 février 1864.

Je continue mes pérégrinations à travers le Mexique et ne suis pas près de m’arrêter. La végétation consiste principalement en nopals, cactus, cierges et autres plantes gras-

(1) On citait quelques grandes fortunes réalisées par les Escandon, les Errazu, etc… « Ce qu’on ne citait pas, c’étaient les noms de milliers de pauvres diables qui avaient trouvé dans ces mines la misère et la mort, ni les nombreuses sociétés qui avaient fait faillite. » — DU BARAIL.

ses que les bonnes gens de France élèvent dans de petits pots et qui atteignent ici des hauteurs de quatre à cinq mètres, et même plus. Ajoute à cela des jujubiers, des mimosas, des arbustes épineux et des poiriers, tu auras une idée de la végétation des Hautes-Terres. Plusieurs de nos officiers photographient les différents points de vue et envoient des clichés au Ministère de la Guerre. Il y aura de quoi faire un bel album, mais, pas varié, car toutes les villes sont bâties sur le même modèle. Puisque ton mari est chasseur, envoie-le un peu faire un tour ici ; les lièvres vont par troupeaux ; nous sommes fatigués de manger du gibier ; il y en a de toute espèce, excepté des perdrix qui sont très rares et ne ressemblent pas à celles de France.

2

L’archiduc Maximilien hésita longtemps avant d’accepter la couronne du Mexique. Le gouvernement français promettait de mettre à son service « sa diplomatie, ses finances et ses soldats ». Mais la majorité des Mexicains gardaient leur préférence pour les institutions républicaines, et d’autre part, les États-Unis affirmaient avec énergie leur volonté de faire respecter strictement la doctrine de Monroë et de ne pas tolérer sur la terre d’Amérique un seul soldat européen. A Pittsburg, à Philadelphie et à New-York, on laissait Ortega enrôler librement des volontaires pour l’armée mexicaine. (1) Après le triomphe des Fédéraux du nord sur les Confédérés du sud, l’exemple et le voisinage d’une république qui se maintenait glorieusement à la tête du

(1) Dès le début de l’expédition, le Président Lincoln avait pris parti pour les républicains du Mexique. Il écrivait à Juarez : « Nous ne sommes pas en guerre ouverte avec la France, mais comptez sur de l’argent, sur des canons et sur des provisions volontaires que nous favoriserons. »

progrès, rendaient plus impopulaires au Mexique les doctrines rétrogrades et cléricales. Comment les Français, dont les sympathies s’alliaient jamais du côté des esclavagistes, auraient-ils eu la prétention d’instaurer en Amérique un ordre de choses aboli depuis longtemps chez eux ? (1) Les biens de main-morte ayant été légalement vendus, le général Forey avait promis que ces ventes ne seraient pas attaquées. Les généraux Almonte et Salas promulguèrent ou ce sens un décret de la Régence. Mais ce décret excitait jusqu’à la démence la fureur du cupide Labastida ; « Un beau matin l’armée française apprit qu’elle venait d’être excommuniée. » Bazaine répondit à cette sentence ridicule en destituant l’obstiné archevêque. Mais dès lors les hommes du clergé devinrent nos pires ennemis. Il fallait faire accepter au Mexique tout entier le gouvernement de Maximilien. D’une vraie adhésion momentanée, rien n’était plus facile. « Ces populations, habituées à voter aujourd’hui pour Pierre, demain pour Paul, auraient acclamé le diable ou le grand Turc, si nous avions présenté leur candidature au bout de nos sabres et de nos baïonnettes. » (2) Mais que se passerait-il aussitôt que les sabres auraient disparu ? Beaucoup de riches propriétaires avaient formé à leurs frais des corps francs et commandaient les

(1) Deux Français établis au Mexique disaient au général du Barail : « Puisque vous aimez tant ce Labastida, pourquoi Napoléon III ne le prend-il pas pour premier ministre ? Il ne tiendrait pas vingt-quatre heures avec lui en France, où on le déteste avant de le connaître, parce qu’on y imagine que les prêtres seront prépondérants dans son gouvernement. »

vaqueros qui vivaient sur leurs terres. (1) Quelques-uns combattaient avec les Libéraux et faisaient la guerre de partisans. Ces guérillas, réunies la veille, se dispersent le lendemain ; elles sont insaisissables ; quelques jours après on les retrouve reformées un peu plus loin. Les militaires de profession se défient des corps francs, de toutes les troupes indisciplinées dont l’initiative n’est pas toujours sans danger. Cependant Bazaine comprit qu’au Mexique il fallait nécessairement s’organiser des contre-guérillas, et pour les commander, il nomma colonel un certain Dupin. C’était l’un de ces déclassés qui, pouvant plus trouver en France une position avouable, étaient accourus en foule au Mexique pour y chercher fortune. M. de Saligny s’était entouré de ces intrigants, leur avait distribué des places lucratives et favorisait leurs affaires. Bazaine ne se montra pas plus scrupuleux dans le choix de ses protégés. Déjà en Chine pendant le pillage du Palais d’Été, Dupin avait raflé une superbe collection d’œuvres d’art. De retour en France, et ayant bien vite dissipé au jeu tout son argent, il chercha à se défaire avantageusement des trésors qu’il avait volés. Avec une inconscience inouïe, il fit annoncer cette vente par les journaux ! Gros scandale ! Le gouvernement, pour donner satisfaction à l’opinion publique, crut devoir mettre Dupin en retrait d’emploi. Et cet homme auquel Bazaine confia le commandement des contre-guérillas des Terres-Chaudes.

(1) Les vaqueros sont les gardiens des troupeaux de chevaux ou de bétail vivant en liberté sur les grandes haciendas : hardis cavaliers, ils passent leur temps à dresser des chevaux sauvages. — NIOX, page 533.

Lorsqu’on demanda dans l’armée française des soldats de bonne volonté pour former les corps francs, on n’eut que l’embarras du choix. « L’imprévu, le débraillé de cette vie aventureuse, sa quasi-indépendance, de sérieux avantages de solde, la perspective de bénéfices à récolter et de coups à faire, séduisaient, tournaient les têtes et enlevaient ainsi à nos régiments quelques-uns de leurs meilleurs éléments. » Voici la description que trace M. de Kératry de la troupe qu’il commandait : « Dans cette guérilla, toutes les nations du monde semblent s’être donné rendez-vous : négriers, écumeurs de mer, chercheurs d’or, chasseurs de bisons… Cette bande d’aventuriers ignorait la discipline. Officiers et soldats se grisaient sous la même tente ; les coups de revolver sonnaient souvent le réveil. » De tels hommes valaient-ils mieux que les brigands qu’ils étaient chargés de combattre ? On peut en douter. « Cette bande, écrit M. Allenet, (1) avait pleins pouvoirs pour fusiller, pendre, incendier tout ce qui cherchait à défendre l’indépendance nationale. Aujourd’hui on brûle les villages, on fusille, un à un et de demi-heure en demi-heure, les notables d’une ville, jusqu’à ce que la rançon exigée soit payée ; demain on fouette des femmes ; on accroche aux réverbères des chapelets de pendus grimaçants, dont les cadavres se balancent aux bras des lanternes sous le souffle de la brise de mer. » C’est la prose de M. de Kératry que nous citons textuellement.

1864-1866

1864-1866

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M. de Tucé à madame Milliet

… La tournée que nous venons de faire a été assez pénible. J’avais déjà vu bien des horreurs commises par les brigands mexicains, mais jamais encore pareil spectacle ne m’était apparu : le 21 mars, en entrant dans un bois, nous vîmes huit malheureux pendus aux branches des arbres et brûlés avec des raffinements de cruauté atroces. Plus loin, 32 cadavres, hommes et femmes, gisaient massacrés dans un ravin. Nous étions tous saisis d’horreur et de dégoût ; aussi tu peux te figurer avec quelle ardeur ces monstres ont été sabrés et poursuivis par nos Chasseurs, lorsque nous les avons rencontrés, sur les 11 heures. Ils étaient environ six cents. On leur a tué à peu près une centaine d’hommes, pris deux cents chevaux, une pièce de canon et des armes en quantité. La poursuite a duré 12 kilomètres à travers les bois et les rochers. Ils ont été

dispersés de la manière la plus complète et n’ont dû la vie qu’aux difficultés du terrain qu’ils connaissaient parfaitement. Quel affreux pays ! on plutôt quels affreux habitants ! Maximilien aura un grand homme s’il parvient jamais à en tirer la moindre chose. Il nous arrive quelques journaux et il nous faisons avidement tout ce qui a rapport à nous autres. Quelles bonnes blagues on vous raconte, et comme elles paraissent passer facilement ! Maximilien nous rendra un grand service en venant, mais viendra-t-il ? Cela me paraît impossible, s’il n’est pas aveuglé par l’ambition, et il a pris suffisamment de renseignements sur le pays… Je reste à Guadalajara où je commande la cavalerie du district. Mon ancien, mon colonel, M. Marguerite, venant de partir en congé de convalescence. Je vous envoie mon portrait fait par un photographe du cru. Je suis en tenue d’expédition, sauf le couvre-nuque. J’ai reçu celui de Paul que je trouve bien changé ; c’est-à-dire que sa physionomie a pris un aspect plus viril. Il manque à sa collection celui de certaine jeune personne que je désirerais bien voir ; j’espère que vous me l’enverrez dans une de vos prochaines lettres. Je n’ai pas de nouvelles de sa perruche qui est restée à Mexico ; elle doit faire du chemin. P.-S. — Je reçois à l’instant ta lettre et les journaux que tu m’envoies. J’y lis : « La campagne peut être considérée comme terminée au Mexique. L’enthousiasme des villes tombées au pouvoir du Corps expéditionnaire, l’adhésion des généraux juaristes, l’arrivée de Maximilien, l’organisation des ressources du pays par des employés français, tout cela, surtout le dernier paragraphe, rentre dans la catégorie des bonnes blagues que l’on raconte aux Parisiens. C’est aujourd’hui dimanche. Je vais assister à une superbe course de taureaux, il y a également des combats de coqs, et le soir au théâtre un grand drame, Jean sans Terre. Un bataillon de Turcos est venu nous rejoindre ce matin ; les Mexicains en ont une peur affreuse ; ils croient fermement que ces sauvages ils dévorent les petits enfants.

C’est toujours à Guadalajara que je reviens après mes excursions. Nous vivons très bien chez un pâtissier suisse qui nous fait d’excellente cuisine. Cela repose la cuisine de popote, très militaire il est vrai, mais peu variée. Je ne vois pas arriver Maximilien que tu me promets dans chacune de tes lettres. Il est temps qu’il vienne, car le comito negro ne va pas tarder à paraître à la Vera-Cruz et il ne fera pas bon y passer. Il est probable, mais c’est mon opinion, qu’il viendra pas du tout, car, quelque grand que puisse être son désir d’avoir une couronne, il recevra sur le pays des renseignements tels qu’il préférera rester chez lui. Personne ne voit une issue à notre situation. Impossible de retourner en prétexte pour nous en aller ; nous n’avons pas fait un pas. Le parti clérical que nous avons appuyé, ou sur lequel nous nous sommes appuyés, n’a aucune force ; il est même contre nous, parce que nous ne pouvons pas soutenir ses exigences exorbitantes. Les armées ennemies, peu redoutables il est vrai, sont encore tout entières et conservent leur unité. Elles usent d’un très bon système : se tenir toujours loin de nous, sans s’engager ; elles reculent à mesure que nous avançons et, lorsque nous nous retirons, comme nous ne sommes pas assez nombreux pour occuper toutes les positions, elles reviennent tranquillement se réinstaller dans les places qu’elles occupaient. Ce territoire est si vaste qu’elles peuvent jouer ce jeu-là aussi longtemps qu’elles voudront. Les officiers supérieurs de mon nouveau régiment sont maintenant tous arrivés ; je reste seul ici, loin, à la présidé un Conseil de guerre. On a fait de la cavalerie une la moitié du bataillon de Turcos ; ils montent des chevaux du pays et rendent beaucoup de services. Le 17 mai 1864, Doblado fut mis en déroute dans le combat de Matehuala. Le 3 juin, un détachement français débarquait à Acapulco. L’armée française,

forte d’environ 40.000 hommes, était presque partout victorieuse. Cependant Juarez se maintenait à Monterey et parvenait à réorganiser l’armée des libéraux.

M. de Tucé à madame Payen

… Je suis toujours à Guadalajara et je m’y trouve bien, aussi bien qu’on peut l’être à trois mille et quelques cents lieues de sa famille et de ses amis. Je suis logé chez de fort braves gens, la famille est nombreuse, comme presque toutes les familles mexicaines ; il y a huit enfants, et ce n’est pas fini. Quoiqu’ils ne soient pas très partisans de l’intervention française, je suis bien traité, tout gênant que je suis, avec mes huit chevaux et trois quatre domestiques ; ils ne reçoivent aucune indemnité et ils ne sont pas riches. La mère est une femme bien élevée et d’un grand bon sens ; je parle espagnol avec elle et avec son mari qui ne m’a tire pas trop mal maintenant. Les filles aînées ont 17 et 16 ans, je voudrais reconnaître les soins de ces braves gens en donnant à ces deux demoiselles deux beaux colliers que tu choisiras ; je ne demande pas les perles de Golconde, mais ce qu’on soit joli et de bon goût ; demande superflue, puisque cela sortira de la maison Payen. J’ai aperçu ces jours derniers une dame en chapeau ; je n’en avais pas vu depuis que je suis au Mexique. La pauvre dame était suivie et regardée comme tu peux le penser, d’autant plus que cette mode est affreuse. Est-ce que tu portes un cabriolet semblable ? Enfin cette pauvre dame est allée à l’Église ; là le curé, ému du brouhaha que causait cet événement, a sans approuvé d’elle et lui a dit qu’il était inconvenant de se présenter dans une église avec une machine comme celle-là sur la tête, ouvrage de l’inventeur le Bon Dieu, et il a mise à la porte. — Les dames sortent toujours la tête nue, avec les cheveux pendant en deux tresses sur les épaules. A l’église, elles s’enveloppent la tête dans une écharpe ou reboso qui encadre fort bien la figure. Il n’y a pas de chaises ni de bancs dans les églises, toutes

les femmes sont à genoux par terre, et quand elles sont fatiguées de cette posture, par un mouvement très gracieux, et impossible à exécuter si elles avaient un corset, elles se rejettent en arrière, et prennent une base de sustentation plus large. L’église présente alors un singulier aspect : toutes les crinolines se touchent et bouffent autour de chaque dame, qui a l’air d’être dans un nid. C’est un spectacle dont je jouis tous les dimanches, car il y a tant une concession à l’esprit de dévotion des femmes que ces populations pourtant bien peu morales ; il leur faut des pratiques extérieures qui sembleraient bizarres en France ; ainsi, lorsque le prêtre dit la messe, chaque jour à la cathédrale, au moment de la consécration, la grosse cloche sonne un coup ; alors toute la ville, passants, marchands, voitures, tous enfin se mettent à genoux et ils se trouvent, et ne se relèvent qu’après un second coup de cloche. La même chose a lieu à l’heure de l’Angélus, à midi et le soir. Les personnes riches invitent souvent le Bon Dieu à passer la soirée chez elles. Elles préparent dans le salon un reposoir et dans la salle à manger des rafraîchissements. Puis, les amis et connaissances sont priés de se réunir. A huit heures, le curé monte avec le Saint-Sacrement dans une belle voiture. Il est précédé de torches et d’une musique qui joue des valses ou des contredanses ; il se rend à la maison indiquée, place le Saint-Sacrement sur le reposoir. Alors on prend quelques rafraîchissements, à la suite desquels le curé donne sa bénédiction. Il reprend le chemin de son église avec ses torches, ses clochettes et sa musique ; tout le monde se met encore à genoux, et comme les Français sont peu démonstratifs, les habitants prétendent que nous sommes des juifs… Maximilien est arrivé ; (1) il est à Mexico. On avait eu soin d’envoyer des troupes françaises occuper les passages les plus dangereux du pays, où il aurait pu être enlevé.

(1) Le 28 mai 1864. — Né le 6 juillet 1832, Maximilien n’avait pas encore 32 ans. Il avait épousé, le 27 juillet 1857, la princesse Marie-Charlotte, fille du roi des Belges.

M. de Tucé à madame Milliet

Le 13 de ce mois, j’ai reçu une lettre de vous à laquelle je ne comprenais pas grand’chose, lorsque je m’avisai de regarder la date ; elle était du 31 décembre. Ce retard tient peut-être à ce que Henri a écrit sur l’adresse : par voie d’Angleterre. Je crois que nous allons nous mettre en route dans quelques jours pour aller faire une reconnaissance du côté de l’armée d’Arteaga qui se trouve à une quarantaine de lieues d’ici… Je ne vous dirai rien du Mexique, ni de ce qui s’y passe, car cela ressemblerait si peu à ce qu’on en dit dans les journaux que j’aurais l’air de parler avec un parti pris. C’est aujourd’hui la fête de la Signorita Mariana ; la maison est pleine de jeunes demoiselles, la plupart fort jolies ; elles font un tapage à ne pas s’entendre. Heureusement on les appelle pour se mettre à table. J’ai vu les apprêts, c’est bien frugal, comme dans toutes les familles mexicaines, où le luxe de la table est une chose inconnue. Ce sont les tortillas de maïs qui tiennent lieu de pain, même chez les plus riches ; quatre ou cinq plats de dinde et de cochon accommodé avec du chile, espèce de piment très fort, et au dessert quelques dulces ou confitures sèches de coing ou de goyave très bonnes. On ne boit pas pendant le repas ; à la fin, on passe de main en main un grand verre de cristal, où chacun boit à son tour. Pas de vin, café, liqueurs, gâteaux, rien ; quelques fruits : bananes, grenades, mangos, tunas, et une cigarette.

… En revenant vers Mexico, avec la brigade du général du Barail, j’ai traversé le Rio-Grande et suivi les rives du lac Chapala ; il est aussi beau que le lac de Genève. Les canards sauvages, les flamants roses et mille espèces d’oiseaux aquatiques pullulent dans ces parages, pour la plus grande joie des chasseurs…

raconte M. du Barail, dans toutes les marmites, il y eut des salmis variés dont le troupier se lécha les doigts. Mon cuisinier, Dargenson, dont l’importance avait grandi avec la mienne et qui maintenant était populaire dans toute l’armée, sous son costume de colonel mexicain, nous confectionna des pâtés de grue qui furent proclamés dignes de la table impériale.

Cependant, malgré cette excellente cuisine, la santé du général du Barail était gravement compromise. Bazaine lui offrit un congé qu’il accepta :

ajoute M. du Barail, le commandant en chef était-il guidé, dans sa sollicitude pour ma santé, par l’ambition de posséder mon cuisinier, dont il appréciait fort les talents. Et, sans le savoir, Dargenson me sauva probablement la vie. Il entra, le jour même de mon départ, dans les cuisines du général en chef.

M. de Tucé à madame Milliet

… Je n’avais pas encore fait de marches aussi pénibles et par des chemins aussi affreux. Nous sommes à la poursuite de l’armée d’Arteaga et il nous fait faire du chemin. Heureusement on dit qu’une de nos colonnes vient de l’atteindre et l’a tué avec trois autres de ses généraux. (1) J’ai reçu ici votre lettre, et une du général du Barail. Il voit tout en beau depuis qu’il a passé la mer et croit que

l’expédition approche de sa fin. Il est plus éclairé que tous ceux qui sont ici. Il est difficile de deviner quand et comment nous pourrons quitter ce pays, il n’est pas encore le plus avancé qu’après la prise de Puebla. Nous allons quitter Guadalajara, passer dans l’État de Michoacan et nous établir dans sa capitale Morelia. C’est une grande ville, offrant des ressources, et qui a l’avantage d’être seulement à 70 lieues de Mexico. Nous avons parcouru un pays très curieux sous le rapport de sa constitution géologique, de ses habitants, végétaux et animaux. Parmi tous ces produits qui s’offraient à nous journellement, quelques-uns n’avaient rien d’agréable : c’étaient les nombreux serpents que nous trouvions, et le plus dangereuse espèce : serpents à sonnettes, coraux et autres. Heureusement, ils n’ont mordu personne, mais on ne repose pas tranquille en pareil voisinage. Les scorpions, tarentules, mille pattes, étaient aussi abondants, mais aucun, malgré qu’occasionnent souvent la mort des enfants, n’ont produit que des malaises passagers, facilement guéris par les médecins de la colonne.

M. de Tucé à madame Milliet

Parti de Guadalajara le 15 octobre, me voici arrivé à Morelia. C’est un voyage un peu moins long que celui de l’année dernière, mais nous n’avons pas fini. Nous sommes dans la province du Michoacan, où la besogne ne nous manquera pas. Le pays est couvert de ce qu’on appelle des dissidents, ce sont des bandes qui vont quelquefois jusqu’à mille hommes, avec de l’artillerie ; elles lèvent des contributions de toute nature et commettent mille atrocités. La politique et les gouvernements leur importent peu ; ils vivent ainsi depuis une dizaine d’années et ne se soucient pas de changer. Ils sont du reste favorisés par la lâcheté des habitants, les pueblos, qui se laissent rançonner et égorger, sans chercher à organiser la moindre résistance. Nous faisons la chasse à ces brigands, mais ils sont très

difficiles à saisir ; ils ont une connaissance parfaite du pays et des montagnes, aucun bagage, rien qui retarde leur marche. Lorsqu’ils sont trop pressés, ils cachent leurs canons dans quelque ravin et les reprennent ensuite. Quel que soit leur nombre, les forces françaises les attaquent et en viennent toujours facilement à bout, mais ils ne se débruit, ni ne les éloigne ; à peine sommes-nous passés, ils reviennent derrière nous, et c’est comme si on n’avait rien fait. Dans la province de Jalisco que nous venons de quitter, les pillages et les massacres recommencent de plus belle. Les troupes mexicaines du gouvernement ne sont exactement bonnes à rien ; leur composition et leur organisation sont déplorables ; elles n’ont pas tiré des villes où elles sont cantonnées. Du reste les bandes ont pour elles un profond mépris et les battent lorsqu’elles les rencontrent, aussi prétend-on que Maximilien veut les licencier. Les routes sont moins sûres que jamais : le dernier courrier du général Bazaine au général Donay a été saisi ; il contenait toutes les instructions pour la direction de la campagne en cette province. Dans la crainte que ma lettre n’ait le même sort, et que mon appréciation sur l’état de l’expédition ne paraisse imprimée dans les journaux juaristes, comme c’est arrivé pour quelques correspondances, je ne t’en dirai rien, mais tu peux le deviner. Quand nous en irons-nous ? Voilà le troisième jour de l’an que je passe au Mexique, c’est un séjour que je trouve bien long. La ville de Morelia a l’avantage de n’être qu’à 70 lieues de Mexico. Elle est bien moins grande que Guadalajara, mais mieux bâtie ; toutes les maisons ont un fer-à-cheval ou une porte de taille et de fort belle apparence. Il y a une quantité énorme d’églises et de couvents ; ces derniers sont vides et servent de logement aux troupes, sous les noms d’argent et de vendus. Depuis notre expédition qui s’est appuyée sur ce parti, il prétend rentrer dans ses anciennes possessions. C’est la une des grandes difficultés que Maximilien rencontre. Pour moi, je suis fort bien logé chez un riche hacendero; la famille vient de partir pour la campagne, et j’ai à ma disposition un hôtel immense.

Nous vivons fort bien ; nous avons pu dans notre course nous approvisionner de vin, mais on le paie 5 à 6 francs la bouteille. Notre popote est assez agréable, elle se compose du colonel du Preuil qui est un homme charmant et très distingué ; nous nous entendons parfaitement ensemble ; du médecin qui est instruit et d’un commerce agréable ; du vétérinaire, bon jeune homme un peu naïf ; de l’officier payeur, brave garçon qui devrait diriger la maison, mais s’en occupe fort peu. Mon mois de novembre me coûte 497 francs, et l’État me fournit pain, viande, sel, sucre, café, eau-de-vie, légumes secs, — toutes ces dernières choses en quantité insuffisante, à la vérité. — Au 3ᵉ Chasseurs d’Afrique nous vivions à meilleur marché. Il y a longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles. Trois courriers de France et d’Angleterre courent après nous ; cela arrivera tout à la fois, si les Chinacos les laissent passer. Donnez-moi des nouvelles de Fernand. Son régiment vient d’avoir une brillante affaire, à ce que j’ai vu dans les journaux. On publie à l’instant un décret de Maximilien qui confirme l’acte de vente des biens du clergé, sauf quelques restrictions, soumet les ecclésiastiques à la juridiction civile, établit la liberté des cultes. Le parti clérical est furieux. Sur qui l’empereur va-t-il s’appuyer maintenant ?

M. de Tucé à madame Milliet

Je suis rentré hier d’une expédition de trois semaines dans le sud-ouest de la province de Michoacan. J’ai trouvé en arrivant plusieurs de vos lettres, mais pas le livre dont tu me parles. Il est probable qu’il y a d’autres lettres de vous que je n’ai pas reçues, car nous avons eu plusieurs courriers enlevés. Nous venons de parcourir un fort beau pays, très riche sous le rapport minéral et très fertile. On y cultive la canne à sucre et les haciendas ont des revenus énormes.

Nous avons parcouru aussi d’immenses forêts. Ce sont des sapins d’une hauteur démesurée et qui ne sont pas exploités, faute de moyens de transport. En se rapprochant des Terres-Chaudes, on trouve des arbres tropéens très variées, inconnues à nos climats, et beaucoup d’oiseaux aux couleurs les plus vives ; les perroquets dominent ; ils vont toujours en grandes bandes et nous suivaient dans notre marche en poussant des cris assourdissants. Je n’ai pas le don de vie visite du conte arabe qui comprenait la langue des oiseaux, mais à la façon violente et furieuse dont nous étions apostrophés, et malgré ses airs de joies et de rires. — Encore une portion de la population du Mexique qui ne comprend pas les bienfaits de l’intervention. Les Indiens ont une physionomie particulière et ils sont peu mélangés avec les conquérants. Ils ont cependant abandonné leur ancien costume et leur religion ; presque tous parlent le castillan, mais entre eux ils se servent de leur ancien idiome, le Tarasco. Ils vivent dans des maisons qui ont la plus grande ressemblance avec les chalets de la Suisse. Ils sont très polis, très doux et, s’ils n’étaient pas si voleurs, ce seraient de bonnes gens. Nous avons passé par une petite ville nommée Uruapan. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli ! Si en n’était pas si loin, ce serait un bonheur d’habiter un semblable pays. Chaque maison est entourée d’un bosquet de bananiers, d’orangers, etc., arrosé par un ruisseau d’eau vive ; tout cela très propre et très coquet. Au bas, il y a une rivière furieuse qui, au milieu d’une végétation extravagante de gros rochers noirs et fait des cascades plus belles que celles qu’on va voir dans les Pyrénées et les Alpes. Entre autres merveilles, il y a, là un arbre qui ne croît en aucun autre endroit de la terre, dont les naturalistes, et une absolue qu’on ne trouve que là ; elle produit une espèce de cire dont les naturels font un vernis pour de jolis ouvrages, tasses, plateaux, etc. S’il y a par la suite des temps un train de plaisir pour Uruapan, ne le manquez pas. Comme la le présumes, la tenue du corps expéditionnaire n’est pas tout à fait conforme à l’ordonnance. J’espère joindre à cette lettre des portraits spécimens que je te

prie de ne pas prendre pour des caricatures. Quant à moi, je suis moins excentrique, mais j’ai dû adopter comme tout le monde, les vêtements de cuir, pantalon et gilet. Le drap ne saurait résister aux courses que nous faisons et toute la troupe porte la culotte en cuir jaune, comme les peaux chamoisées, ce n’est pas laid. Le régiment doit repartir dans le courant de la semaine, mais je crois que je resterai ici pour être président du Conseil de guerre. J’aurais autant aimé courir, cela ne me fatigue pas et ma santé ne s’en trouve que mieux. Le général Donay, qui commandait notre division, vient de nous quitter pour rentrer en France ; il était ici depuis le commencement de l’expédition. Nous le regrettons ; c’était un très bon chef et un brave homme, très intelligent et très droit. Il a prétexté sa santé, mais je crois que le vrai motif est l’embrouillamini dans lequel nous sommes. Le maréchal Bazaine est avec la moitié du corps expéditionnaire dans la province de Oajaca où il aura à faire un siège comme celui de Puebla. C’est dur, je le comprends, mais nous n’avons pas encore de détails. J’ai reçu une lettre de Fernand qui s’ennuie un peu à Constantine. Je comprends cela. Constantine et le bardo n’ont rien de bien gai, surtout quand les camarades sont tous à courir la campagne et les aventures.

M. de Tucé à madame Milliet

… Partis de Guadalajara le 15 octobre, pour une expédition dans le Jalisco et Colima, nous sommes passés du Michoacan, où je suis resté à Morelia pendant une quinzaine de jours, comme président du Conseil de guerre. Le 13 de ce mois, après avoir passé par Léon, on nous a dirigés sur Aguas Calientes, pour combattre les forces de Zacatecas, Durango et Chihuahua, puis probablement la Sonora où nous avons déjà une partie du 5ᵉ de ligne. Le maréchal Bazaine doit venir nous rejoindre. Cette expédition me semble concorder avec les bruits qui circulent de la cession de la Sonora à la France pour la couvrir

de ses frais d’expédition. (1) Ce serait une assez belle colonie, quoiqu’il y ait bien des déserts et des contrées sans eau, mais ce serait sûrement aussi la guerre avec l’Amérique. L’état du pays est toujours le même : Il y a encore du, côté où nous allons, une armée de 5 à 6 mille hommes ; dans celui que nous quittons, nous avons laissé sans l’entamer une force d’environ 3 mille hommes. C’est comme cela de tous les côtés. C’est dit qu’on nous envoie des renforts ; nous en avons grand besoin, car nous comptons 20 zouaves et d’infanterie, qui sont arrivées avec un effectif de 130 hommes, n’en mettent plus sous les armes qu’une cinquantaine. Nos chevaux aubades s’usent ; nous en perdons beaucoup. Je lis les journaux qui viennent de France et parlent du Mexique. Il est bien rare qu’ils disent du moi de vrai, et ils se contredisent à chaque ligne. Je comprends très bien que cette expédition ne soit pas populaire, car elle n’a pas de but avouable ni avoué. A mesure que les Autrichiens et Belges arrivent, on fait rentrer les troupes françaises : le 2ᵉ Zouaves vient d’être embarqué. Pendant qu’il passait la rivière Jamapa, le pont du chemin de fer s’est écroulé sous le train. Ce malheureux régiment, déjà si éprouvé, encore perdu là une centaine d’hommes, a-t-on dit d’abord ; maintenant on arrive à ce chiffre. Les Autrichiens sont de belles et bonnes troupes, mais ils ne prennent pas avec les Mexicains. A Puebla, ils en sont venus aux mains avec les habitants, et il y a en des morts des deux côtés. Les traces d’anciennes civilisations sont des blagues pour donner un peu d’intérêt à cette expédition qui en a si peu. (2) D’ici à une dizaine de jours de marche, nous allons

(1) Almonte avait négocié avec M. de Monthelon la cession de la Sonora à la France, mais il fut désavoué par Maximilien. (2) Toutes les archives des Aztèques ont été brûlées par le premier archevêque de Mexico.

sortir des tropiques ; peut-être verrons-nous de ces côtés les Apaches et les Comanches qui font des excursions jusqu’à Durango.

M. de Tucé à madame Milliet

Je crois que ma dernière lettre était datée de Morelia ; j’en suis bien loin maintenant. Nous dirigeons vers le nord, nous avons atteint Durango, puis Monterey, puis Cuencamé, dont je suis nommé Commandant supérieur. Je suis ici avec quatre compagnies d’infanterie, deux pièces de canon et un petit peloton de cavalerie. C’est un poste qui passe pour assez important. Il doit contenir des magasins pour ravitailler les colonnes et tenir le pays dans la soumission, en empêchant la jonction des troupes ennemies qui sont à sa droite et à sa gauche. Il est impossible de voir un pays plus triste et plus laid. Il n’y a pas de culture autour de ma résidence, la terre cultivée la plus proche est à deux lieues, c’est le désert. Vers l’Est, il faut faire dix à douze lieues pour trouver une goutte d’eau. Aucune ressource d’aucun genre. Mes administrés sont les plus grands coquins du Mexique, où il n’en manque cependant pas. Leur industrie consiste à assassiner et piller les convois de marchandises qui viennent de Monterey. Lorsque cette ressource leur manque, ils parcourent les montagnes et ramassent des pierres, puis les font griller et en tirent de l’argent. Le minerai est ici riche et abondant ; il y a trois ou quatre fonderies où on l’exploite avec profit. Je crois que nous allons monter jusqu’à Chihuahua et aux frontières des États-Unis, pour descendre ensuite du côté de la Sonora. Ce sont des promenades de quatre à cinq cents lieues au moins. On dit que le maréchal Bazaine se marie avec une jeune Mexicaine et qu’il va rentrer en France. M. Douay et celui qui le remplacera probablement. C’est il fait retourné en France dégoûté de ce pays et de cette expédition ; il faut qu’on lui ait dit et promis de bien belles choses pour qu’il

y revienne. Quant à moi, si j’en sors, je crois bien qu’on ne m’y reprendra plus. Fernand viendra-t-il au Mexique avec les renforts qu’on va envoyer ? Les escadrons de son régiment doivent être actuellement en Sonora.

M. de Tucé à madame Milliet

La dernière lettre que je t’ai écrite était datée de Cuencamé, où j’exerçais un commandement supérieur. Je n’y suis pas resté longtemps. J’ai été envoyé plus avant dans le pays appelé la Laguna, avec les mêmes forces réunies. Fatals la au milieu de coquins encore plus mauvais, mais le pays était moins triste. J’occupais une hacienda nommée Santa Rosa, sur le bord du Rio Nazar. Ce pays est une sorte d’oasis au milieu des déserts qui couvrent l’État de Durango et tout le nord du Mexique. Les propriétaires cultivent le coton et font des revenus dont on n’a pas idée dans nos pays. L’hacienda seule de Santa Rosa rapporte par an net mille piastres, et le propriétaire, M. Ximenes, en a cinq autres semblables. Les travaux d’irrigation qui a entrepris vont mettre en rapport un terrain double de celui qu’il exploite. Juge d’après cela quel immense revenu. — Au milieu de cet argent, ces richards vivent de la manière la plus mesquine, et n’ont aucune idée du bien-être ni du confortable. Il n’y a pas en France de petit bourgeois avec qui mille livres de rente qui ne vive mieux et plus agréablement. Je m’ennuyais dans ce pays où l’on ne peut rien espérer que de longs efforts pour le ramener à des idées plus en rapport avec notre civilisation. Ce n’est pas l’affaire de quelques années, il faudra peut-être plus d’un génération. Comme je savais que mon séjour ne serait heureusement pas d’une aussi longue durée, je me suis peu occupé de leur éducation. Je laisse ce soin à d’autres. Je me contentais, au moindre écart, de les faire encore de coups de bâton, sans égard à leur condition ni à leur fortune. C’est un bon système et qui me réussissait assez bien ; car personne n’a bougé pendant mon séjour ; mais je suis convaincu qu’à

arriver à un résultat durable, il faudrait y ajouter d’autres mesures. Par suite de la rentrée au Mexique du général Donay, sa division a été reconstituée à San Luis de Potosi, où je suis rappelé. Il me faut environ un mois pour m’y rendre et les chemins sont actuellement très mauvais, à cause des suites des pluies. Il nous a fallu passer à la nage deux rivières où, en temps habituel, il n’y a pas une goutte d’eau. On se trouve quelquefois forcé d’attendre sur le bord pendant plusieurs jours que la crue ait diminué. Tout cela n’est pas fort amusant, et ces marches incessantes n’avancent pas nos affaires. Il est impossible d’en prévoir le terme. Il paraît que les Américains se relâchent un peu de leur ardeur pour le Mexique, mais des bandes nombreuses d’aventuriers viennent ici chercher fortune les armes à la main. Les choses pourraient bien se compliquer d’une manière fâcheuse pour la France. On ne peut se figurer ce que coûte cette expédition. Pour avoir d’exercer le commandement que j’ai eu, je ne m’en faisais pas idée. La colonne du général Brincourt qui passe sur Chihuahua, se compose de 3 bataillons, 2 escadrons et une batterie d’artillerie, ce n’est pas une forte colonne ; ses transports coûtent plus de six cent mille francs par mois. La petite colonne que je vais conduire jusqu’à San Luis coûtera plus de mille francs par jour de transports. Je crois être très modéré en n’estimant qu’à 2 francs cinquante le prix du pain de munition qu’on nous distribue. — « Mais la France est assez riche pour payer sa gloire ! » Y a-t-il longtemps que vous n’avez reçu des nouvelles de Fernand ? On fait actuellement une campagne en Kabylie, où le 1er Chasseurs prend part ; le 2ᵉ escadron de son régiment vient d’avoir une très brillante affaire dans le Sinaloa ; malheureusement un charmant officier, M. Torrebren, y a été tué. Je vous écrirai pas avant d’être arrivé à San Luis, on est peu disposé à barbouiller du papier lorsque, après avoir fait une étape par un soleil de plomb, il faut faire faire du pain, chercher du grain, de la paille, enfin faire vivre la colonne qu’on a à conduire. Ton frère et ami.

M. de Tucé à madame Milliet

San Luis de Potosi, 1ᵉʳ septembre 65.

Voici encore un chapitre de mon Odyssée terminé. Je suis parti de mon commandement de Santa Rosa le 22 juillet et suis arrivé ici il y a deux jours. J’ai fait un voyage très ennuyeux. Je conduisais un convoi de voitures avec des malades. Les routes sont très mauvaises, et les ravins, où l’on passait à pied sec il y a quelques mois, sont maintenant des rivières qui ont cent mètres de large et dix pieds de profondeur ; il faut cependant passer. J’ai été très heureux de ne pas avoir d’accidents dans ces mauvais passages. Je suis fort content d’avoir quitté mes fonctions de commandant supérieur, et d’être rentré dans la première division que commande le général Donay. C’est un excellent chef avec lequel il est agréable de servir. Les affaires n’avancent pas et ne peuvent avancer, quoique le général Brincourt soit entré à Chihuahua et ait forcé Juarez à en partir pour passer, dit-on, aux États-Unis par Paso del Norte ; il doit être à sa poursuite de ce côté. C’est moi qui devais prendre le commandement de la cavalerie de cette colonne, et je le regrette vivement, car c’est une belle excursion. Le général Brincourt m’avait demandé, mais cela n’a pas pu s’arranger ; il a fallu revenir par ici conduire des infirmes. Tout le pays que j’ai parcouru est affreux… On y rencontre pourtant de belles haciendas, une entre autres, Salinas, qui appartient à un riche Mexicain habitant Paris, M. Errazu. On y exploite le sel dont les mines font une grande consommation pour le travail d’extraction de l’argent. Cette hacienda est tenue comme un beau château de France, et l’hospitalité, sans être bien large, vaut mieux que dans les autres : on m’y a donné un lit dans une jolie chambre avec un tapis, tandis que partout on vous donne une pièce dont on a eu soin de retirer tous les meubles. Les plus généreux allument le soir une chandelle dans cette pièce ; c’est le nec plus ultra de l’hospitalité mexicaine. Il y a dans les déserts qui forment ce pays des quantités

effrayantes de serpents à sonnettes. A Espiritu Santo, ils ont fait mourir beaucoup de moutons ; aussi paie-t-on 30 centimes par serpent tué. Il y avait à l’hacienda un grand mannequin plein de queues de ces serpents. Nous en tuions chaque jour, pendant l’étape, sur le chemin, ainsi qu’à Cuba. Un chien a été mordu, il n’en est pas mort, quoiqu’on n’ait pas fait de remède. Je ne crois pas que ce soit aussi dangereux qu’on le dit. J’ai vu aussi un Mexicain mordu, mais je ne sais s’il en est mort, nous sommes partis le lendemain. Beaucoup d’Américains du Sud ont émigré. Ils arrivaient en assez grand nombre à Durango et à San Luis, cherchant du travail. Il y a eu aussi les guérillas que nous avons à combattre, d’autres s’engagent de notre côté.

M. de Tucé à madame Milliet

San Luis de Potosi, 1ᵉʳ nov. 65.

Je ne sais pas encore si Fernand est arrivé. Je le tiens à Vera-Cruz au bureau de la place, le colonel du Preuil, de mon régiment, va à Mexico, où il doit prendre provisoirement les fonctions de général de brigade de cavalerie. Je m’occuperai de Fernand, et je peux qu’il pourra lui rendre facile son passage au 1ᵉʳ Chasseurs. Pendant l’absence du colonel, je prends le commandement de ce régiment et je le garderai probablement longtemps, car il est plus que probable que M. du Preuil quitte Mexico avant d’être général. Sera-ce moi qui le remplacerai ? On peut parfaitement envoyer quelque officier de France et cela ne me surprendrait pas beaucoup. Nos escadrons sont fort dispersés… Nous avons ramené des Terres-Chaudes un bataillon d’infanterie d’Afrique (zéphirs). Rien ne peut donner idée de l’état dans lequel ces malheureux hommes sont rentrés. On les a tous ramenés en voiture, depuis l’endroit où elles peuvent rouler. Sur environ mille hommes, dont se compose ce bataillon, il y en a 75 en état, je veux dire, de faire du service, tout le reste est à l’hôpital. Le bataillon de zouaves qui est seulement allé les chercher, laisse 118 hommes à l’hôpital, et nos chasseurs qui ont ramassés, en partie sur leurs che-

vaux, comptent 30 à 40 hommes par escadron atteints de fièvres ; ils se remettent difficilement. Je ne sais pas ce que nous allons faire maintenant que le temps est beau. Pour marcher à l’ennemi on n’a que l’embarras du choix ; il y a de tous les côtés des bandes qui pillent tout ce qui passe. Nous avons de temps en temps des courriers enlevés. Je n’entends plus parler des Américains ; il paraît qu’ils se sont calmés. Il y a ici beaucoup de gens du Sud qui ont émigré et viennent fonder des établissements. Il y a également des gens de couleur qui prennent parti soit dans les guérillas, soit dans les contre-guérillas que nous avons organisées. San Luis est fort animé aujourd’hui, c’est la fête des Morts ; sur la grande place, il y a une foule de boutiques et de cafés. Les Indiens affluent. On se fait des cadeaux de sucreries, qui consistent en petits cercueils, têtes de mort, ossements en sucre, des squelettes polichinelles et autres drôleries du même genre. Il y a des amas et des pyramides de fruits de toute espèce, venus des Terres-Chaudes.

M. de Tucé à madame Milliet

Une lettre de Fernand m’a annoncé son départ sur Le Jura. Je ne pense pas qu’il puisse être déjà à Vera-Cruz, car il est probable qu’on aura relâché à la Martinique pour refaire un peu les chevaux. Ces transports d’animaux rendent la traversée bien pénible pour la troupe, mais Fernand en sera dédommagé en arrivant, puisqu’il fera la route à cheval jusqu’à Mexico et San Luis. Si les Américains se tiennent tranquilles, nous aurons peut-être un peu de repos ; nous en avons besoin bêtes et gens ; autrement il nous faudra retourner dans les États du nord qui sont des pays affreux. Beaucoup d’aventuriers sont venus se joindre aux troupes juaristes, en apportant des armes et des munitions. Plus de la moitié des troupes qui ont assiégé Matamoros portait

l’uniforme américain, et les projectiles lancés sur la ville sont de fabrication américaine. Il ne faudra pas vous étonner si Fernand ne vous écrit pas de suite en débarquant ; il ne restera pas à Vera-Cruz et sera bien occupé de ses chevaux.

M. de Tucé à madame Milliet

Ton fils est arrivé ici depuis quelques jours ; il était temps qu’il me rejoignît, car je me mets en route après-demain. Nous nous dirigeons vers le Nord, où les Américains, tout en protestant de leur neutralité, se sont emparés de la ville mexicaine de Bagdad, à l’embouchure du Rio del Norte. Fernand est entré comme fourrier au 6ᵉ escadron, cela ne peut que lui être avantageux, mais il faut une certaine aptitude de bureau, je ne sais si cela lui conviendra. Il n’a accepté probablement que pour me faire plaisir. Je l’ai trouvé changé de toutes manières à son avantage. Il a une apparence de santé et de vigueur, son raisonnement est celui d’un garçon de bon sens et de bonne volonté. J’espère que j’en ferai quelque chose.

2

Fernand Milliet ne put prendre part qu’à la fin de l’expédition. Ses lettres ne nous renseignent guère que sur des faits d’armes peu importants. Elles ajoutent cependant aux notes de M. de Tucé certains détails sur les usages du pays. Elles laissent aussi entrevoir les progrès de la démoralisation dans l’armée française. Nos soldats, fatigués d’une lutte trop prolongée, qu’aucun but élevé ne venait ennoblir, s’abandonnaient peu à peu à imiter les mœurs des brigands qu’ils étaient venus combattre.

1864-1866

Fernand Milliet à sa mère

San Luis de Potosi, 7 janvier 66.

Enfin, je viens de rejoindre mon oncle ; tu ne saurais croire le plaisir que cela m’a fait de le revoir. Il est toujours le même, très bien portant, seulement ses cheveux et sa barbiche commencent à grisonner. Il m’a remis deux lettres de toi que j’aurais dû recevoir à Mexico, l’une contenait cent francs dont je te remercie bien, chère mère, et l’autre un portrait de Louise qui m’a fait grand plaisir. Je ne reconnaissais plus cette grande demoiselle.

Tu sais que je suis passé fourrier ; j’ai vu que mon oncle le désirait et j’ai accepté de bonne grâce. J’ai un maréchal des logis-chef très gentil et très complaisant, qui m’a mis au courant de la besogne ; les autres sous-officiers de l’escadron sont de charmants garçons, avec lesquels je ferai bon ménage. Notre capitaine passe pour être excessivement sévère, mais il est au mieux avec mon oncle. Manière (ordonnance de M. de Tucé) a été enchanté de me revoir, il m’aime beaucoup, il est très fier des lettres que tu lui écris. Nous allons partir pour Monterey.

Depuis que je suis au Mexique, je ne me suis pas encore arrêté, mais cette vie-là me plaît beaucoup.

Figure-toi que j’ai rencontré ici un de mes anciens camarades de collège, Ferry. Ce pauvre garçon n’a pas de chance : il était avant moi à Saumur et sous-officier, quand il s’est fait casser, et le voilà maintenant simple chasseur. Dans ta prochaine lettre, parle donc de lui à mon oncle qui pourra faire quelque chose pour ce brave garçon.

Mes fonctions de fourrier me réclament, je te quitte ; à bientôt une autre lettre ; sois tranquille, je me porte comme un charme.

Fernand Milliet à sa mère

… Je continue mon métier de fourrier et, ma foi, ce n’est pas aussi difficile qu’on se l’imagine. Ce qu’il y a d’en-

nuyeux, c’est d’être obligé de travailler en route, sous la tente et d’écrire sur ses genoux.

Je ne vous ai pas dit qu’en arrivant à San Luis j’ai assisté à un bien curieux spectacle, la procession des Rois Mages : une foule énorme se pressait dans les rues et, quand la nuit fut tombée à fait noire, je vis sortir de la cathédrale une mystérieuse lanterne à feux changeants ; c’était l’étoile qui devait guider les trois Rois. Ceux-ci se précipitaient à genoux sur son passage en marmottant des prières. Alors, musique en tête, une compagnie d’infanterie ouvrit la marche. Quel tintamarre infernal ! tu n’as pas idée d’un pareil charivari. Puis les Apôtres s’avancèrent, majestueusement drapés. Ensuite un défilé de grands chariots portant des tableaux vivants ; toute la vie de Jésus : La bonne Vierge tirait dans ses bras un gros bébé ; mon Dieu sont enflés d’une auréole en carton doré ; puis un beau ange qui regarde tendrement une belle fille à genoux devant lui, les cheveux épars, c’est le Christ et la Madeleine. Puis les Noces de Cana, le Jardin des Oliviers, etc., etc. Un grand gaillard maigre est attaché sur une croix, le sang ruisselle sur son visage. Un autre, suspendu, je ne sais comment, au-dessus d’un tombeau, fait mine de s’envoler au ciel, c’est la Résurrection. Mais ce qui est mon comble c’est la farandole furieuse que danse autour des chars une bande de diables enragés. Ils gambadent en agitant des chaînes et en poussant des cris aigus. Chemin faisant, ils empoignent et embrassent bruyamment les Vierges folles, qui crient aussi, mais sans avoir l’air de s’ennuyer.

Enfin voici venir les Rois Mages, couronne en tête, escortés de leurs gardes richement vêtus et suivis d’un troupeau de mulets qui apportent dans de grands coffres des présents pour le petit Jésus. Ces caisses percées d’un trou sont des tirelires où les fidèles, à mesure qu’ils passent, jettent leur aumône. Ainsi, on m’assure que les recettes sont jolies, malgré les frais de costumes qui sont considérables.

De cette éclatante représentation, j’ai dû omettre certains détails réalistes, les démons jouaient entre eux d’autres tours permise au pays des singes, mais qu’en France nos chastes municipaux n’auraient certes pas tolérée.

1864-1866

Fernand Milliet à sa mère

Depuis que nous sommes partis de San Luis, nous voyageons dans un pays affreux, complètement privé de ressources. Les nuits sont très froides et dans le jour une chaleur insupportable ; avec cela une poussière dont on ne peut pas se faire une idée. Le pays que nous traversons n’est pas du tout cultivé, mais très riche en mines. C’est une position difficile que celle des propriétaires d’haciendas ; quand nous sommes là, ils sont obligés de nous fournir tout ce dont nous avons besoin ; nous partis, les Mexicains arrivent, leur prennent tout et leur cherchent dispute pour ne pas avoir aidés. Cependant, nous payons tout ce que nous prenons.

Je ne sais pas du tout ailleurs, mon oncle non plus ; demain nous avons à faire une petite étape de quatorze lieues, mais nous nous reposerons pas de bonne heure. Le général Douay nous commande. J’espère passer bientôt maréchal des logis-chef ; mon capitaine me demande ; mais pour cela il faut une place.

M. de Tucé à madame Milliet

Tout finit par arriver : les lettres de février ont été promenées, Fernand, le bébé de 100 fr. que tu lui as envoyé, La Famille Benoîton, Henriette Maréchal, etc. Il n’y a que le livre de Flammarion qui n’est pas parvenu ; espérons qu’il finira par arriver et qu’il en sera de même pour plusieurs choses qui se sont pas encore parties, comme une nomination de colonel et l’ordre de retour en France, ainsi patience.

Fernand a très bien fait à son régiment ; son capitaine l’aime beaucoup, il voulait le prendre de suite comme maréchal des logis-chef, grade que Fernand n’est pas encore capable de bien remplir. Je lui fais apprendre ce qui est nécessaire pour ses fonctions et dans quelques mois il s’en tirera à son honneur.

Nous sommes en marche vers le Nord, à travers un désert que je connais pour le parcourir près d’un an. Le manque d’eau est assez pénible, et celle qu’on trouve est mauvaise, chaude, salée ou sulfureuse. Je crois que nous irons à Monterey, mais sans grandes chances de rien rencontrer.

Fernand à sa mère

Nous venons de faire une tournée dans un pays infesté par les bandits. Nous étions très nombreux : d’abord les quatre escadrons du régiment sous les ordres de mon oncle, plus un escadron mexicain ; ensuite de l’artillerie de montagne, du génie et onze compagnies d’infanterie ; tout cela sous le commandement du général Douay. Nous n’avons pas pu rencontrer une seule fois l’ennemi, bien que nous ayons passé par des chemins impossibles, dans des montagnes effrayantes. C’est un pays affreux ; partout de l’eau sulfureuse ; à peine pouvait-on trouver du maïs pour les chevaux et pas un brin de paille ni d’herbe, aussi les pauvres bêtes ont-elles rudement souffert. Heureusement pour moi, j’ai un vieux routier de cheval qui se moque pas mal de tout cela et qui n’est jamais malade ni blessé.

Nous avons pris une petite ville nommée Galiana, dont presque tous les habitants avaient fui à notre approche. C’était un repaire, aussi a-t-on autorisé le pillage. (1) Rien

(1) La raison paraîtra insuffisante. De ce que des brigands ont cherché refuge dans une ville, cela ne confère pas à l’ennemi le droit de piller des citoyens inoffensifs. Nos soldats apporteront chez nous ces habitudes de violence et d’injustice dont nous verrons bientôt les tristes conséquences.

Madame Milliet voyait avec tristesse s’endurcir le cœur d’un honnête garçon. Pour un soldat, se battre devient le but unique de la vie, et cette préoccupation constante amène une sorte de régression vers la sauvagerie primitive. La justice finit par sembler chose secondaire et même négligeable.

« On vient, on pille, on tue, on passe, et, sans effroi, On laisse des pays brûlés derrière soi… Et les choses qu’on fait dans le sang et les flammes Sont illustres, si non, elles seraient infâmes. »

1864-1866

de plus curieux que de voir nos hommes se dispersant dans toutes les directions pour courir après les poules et les cochons, car il n’y avait guère que cela de bon à prendre.

Demain, la colonne se divisera en deux, et je suis bien ennuyé d’être encore une fois séparé de mon oncle.

M. de Tucé à madame Milliet

Nous recevons bien rarement des nouvelles ; la route est coupée par l’ennemi entre nous et San Luis ; il ne passe aucun courrier ; cette lettre n’arrivera qu’escortée par un très fort détachement.

J’ai quitté Fernand depuis un mois, et je commande une forte colonne envoyée dans le Nord. Je devais recevoir un convoi de Matamoros et l’escorter jusqu’à Monterey, mais le convoi a été pris, l’ennemi a enlevé également toute l’infanterie mexicaine et un détachement d’Autrichiens. J’ai donc fait une course inutile et très fatigante, dans un pays où la chaleur est accablante. J’ai eu quelques hommes qui sont morts de chaleur.

Je suis allé jusqu’à l’extrême frontière. En face de nous étaient les soldats nègres des États-Unis. Les Américains ont montré beaucoup de mauvaise volonté à notre égard, mais j’ai évité toute relation avec eux. S’il était survenu quelque difficulté, on m’aurait donné tort, quand même j’aurais eu mille fois raison.

Fernand est détaché avec une partie de son escadron dans un poste situé à une journée de marche d’ici, il est en bon air et se porte bien.

Voici, je pense, notre campagne finie pour cette année, car la saison des pluies approche et les opérations deviennent alors presque impossibles, à cause du mauvais état des routes. Nous n’avons pas fait grand’chose et bien peu avancé les affaires de Maximilien.

Fernand à sa mère

Tu dois déjà savoir depuis longtemps, chère mère, la nomination de mon oncle ; tu ne saurais croire le plaisir

que cela m’a fait, surtout de le voir rester au régiment. Ne t’étonne pas trop de ne pas recevoir bien régulièrement de mes nouvelles ; plusieurs courriers ont été pris du côté de Saltillo.

Nous voici de retour à San Luis et l’on parle de nous faire redescendre jusqu’à Queretaro, ou peut-être même à Mexico. Enfin l’on effectue la retraite et je commence à croire que nous partirons peut-être du Mexique.

Mon oncle m’a mené hier à une course de taureaux. C’est assez curieux à voir une fois ou deux, mais c’est toujours la même chose, quelques chevaux éventrés, quelques hommes contusionnés, des cris frénétiques poussés par la foule, et voilà tout.

M. de Tucé à madame Milliet

Nous voici revenus à Mexico que j’avais quitté il y a trois ans et plus. Un escadron de mon régiment est resté à San Luis qui n’est pas encore évacué, et toute une division, celle du général Castagny, est encore bien loin dans le Nord ; ils ne pourront pas être ici avant la fin de janvier. Le retour du corps expéditionnaire, décidé par l’Empereur et reconnu nécessaire, doit se faire avant le 15 mars. Cela me paraît bien difficile, et je crois qu’on n’apportera pas beaucoup de bonne volonté à exécuter cet ordre d’une manière rapide. Il nous faudra alors attendre jusqu’en novembre, car il ne serait pas prudent d’amener des troupes à Vera-Cruz, même pour un jour, depuis avril jusqu’à la fin d’octobre. Heureusement l’Empereur a envoyé ici le général Castelnau, son aide de camp, avec des instructions particulières qui lèveront bien des difficultés et activeront les choses. Quant à moi, d’après ce que m’a dit le maréchal, lors de la visite que je lui ai faite à mon arrivée, je suis destiné à former l’arrière-garde et à partir le dernier. Je dois prendre tous les chevaux des autres régiments susceptibles d’être ramenés en France, environ cinq ou six cents chevaux. Cela m’arrange assez ; mon

1864-1866

régiment, au moins, sera prêt en rentrant, soit pour aller en garnison à Paris, si nous avons la paix, soit, en cas de guerre, à aller sur le Rhin.

Si tu te souviens des lettres que je t’écrivais au commencement de mon séjour ici, tu dois voir que je n’ai pas été trop mauvais prophète. Maximilien est parti de Mexico depuis plus d’un mois, il veut abdiquer et s’en aller ; il s’est retenu que par les intrigues des gens inéptes de son parti qui n’ont pas su rétablir ici. Je pense que ces hésitations vont avoir un terme ; il y a de fortes raisons pour cela, ne serait-ce que le manque complet d’argent. Alors, lui parti, l’évacuation se fera d’une manière bien plus rapide.

Fernand à sa mère

J’ai été si occupé ces derniers temps que je n’ai pas pu vous écrire. Nous sommes partis pour Matehuala qui était attaqué, et nous y sommes allés à marches forcées ; cinquante lieues en quatre jours. Là nous nous y sommes reposés mon oncle. Le lendemain nous sommes repartis à la poursuite de l’ennemi. Nous étions en deux colonnes, l’une sous le commandement du général Douay et dont faisait partie mon oncle, l’autre sous les ordres du commandant de la Hayrie, composée du bataillon d’Afrique, de mon escadron et des troupes mexicaines de Quiroga. Ma colonne rencontra la première l’ennemi, mais nous avions l’ordre d’attendre le général ; en sorte que l’on ne borna à leur envoyer quelques coups de canon et à faire les tirailleurs. Enfin le général arriva et nous continuâmes la poursuite, la Quiroga en avant, puis mon escadron. Il faut se figurer que nous étions tout le temps au trot et au galop, et cela sur un terrain couvert de buissons de cactus et d’aloès ; nos malheureux chevaux avaient les jambes tout en sang. Enfin la fusillade s’engage entre la troupe de Maranjo qui fuyait et les Quiroga. Notre capitaine, au lieu de nous faire dépasser les Mexicains et charger à fond, resta planté là et nous fit manquer un bien belle affaire, car nous

étions quatre-vingts cavaliers et il n’y avait que cinq cents Chinacos devant nous.

Ce jour-là je suis resté quatorze heures à cheval, presque tout le temps aux allures vives, sans boire ni manger. Pour comble de bonheur, avec la nuit vint la pluie. Enfin, après deux jours de poursuite, nous revînmes à Matehuala puis à San Luis, d’où mon escadron partit pour escorter un immense convoi de malades et de bagages. Nous arrivions aux étapes harassés de fatigue.

Nous sommes maintenant à Mexico, mais pour peu de temps. Je commence à croire que nous allons réellement quitter le Mexique. Mon régiment doit former l’arrière-garde ; nous embarquerons tous les chevaux jugés aptes à supporter la traversée. Nous voyagerons sur un transport et nous resterons donc deux mois en mer. Je n’ai pas l’espoir de pouvoir vous serrer dans mes bras avant le mois de mai. Quand je pense qu’il y a déjà trois ans que je ne vous ai vus !

1865-1867

1865-1867

Maximilien et Bazaine. — Un conseil de Victor Considérant. — Cruautés. — Lettres du général Douay. — Dénouement.

1

Lorsque Bazaine eut été promu au grade de maréchal (5 septembre 1864) et que Maximilien lui eut confié la direction militaire, tous deux espéraient rétablir prochainement la paix dans le nouvel empire du Mexique. Prenant l’offensive, Bazaine rejeta Doblado dans l’extrême Nord et Uraga dans les provinces du Sud. Après avoir ainsi séparé en deux tronçons l’armée des Libéraux, il écrivait joyeusement au Ministre de la Guerre : « On ne parle plus de Juarez ni de son gouvernement ambulant, et je ne sais pas, quant à présent, où ils sont. »

Mazatlan fut occupé le 13 novembre 1864. L’année suivante, Bazaine fit le siège d’Oajaca, que défendait Porfirio Diaz, et parvint à s’en emparer (8 février 1865). Partout les Français étaient vainqueurs. Comment expliquer le brusque arrêt de ces triomphes et la fin humiliante de l’expédition ?

Les causes de cet échec sont multiples : l’une d’elles fut l’esprit indécis, flottant et irrésolu de Maximilien. Rêveur ambitieux, élevé dans un milieu très catholique, et appelé à l’empire par les libéraux, il ne vit jamais clairement l’abîme vers lequel le conduisaient ses amis. À peine était-il débarqué au Mexique qu’il se trouva sollicité par des tendances les plus contradictoires. Bientôt, les prétentions de Mgr Labastida devinrent impossibles à satisfaire. Le maréchal Forey avait reconnu trop tard dans son obéissance aveugle aux conseils du clergé la véritable cause de sa disgrâce. Bazaine, profitant de la leçon, conseilla à Maximilien de réunir dans un grand parti national tous les esprits sages et modérés.

Peu soucieux des devoirs qu’impose la reconnaissance, l’empereur se débarrassa sans façon des généraux Marquez et Miramon auxquels il devait son élévation au trône. Il ne prit pas même la peine d’un texte ou éloignement un prétexte plausible. Miramon fut envoyé en Prusse étudier l’organisation militaire des Allemands, et Marquez à Constantinople, pour négocier avec le Sultan des acquisitions en Terre-Sainte dont l’urgence parait contestable.

Maximilien avait bien peu de suite dans les idées : au moment même où il manifestait des velléités de conciliation, il se laissait entraîner à des mesures violentes qui rendaient tout apaisement impossible.

Le maréchal Bazaine épousa mademoiselle de la Pena, qui appartenait à l’une des plus importantes familles du Mexique (26 juin 1865), et depuis lors sa conduite va manquer de franchise. Il prévoit déjà le cas où Maximilien serait forcé de renoncer au trône, et rêve d’éta-

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blir au Mexique, en faveur de la France, ce mode déguisé de conquête, qu’on nomme un protectorat. Parfois on dirait qu’il prend à tâche de faire détester le gouvernement impérial. Ainsi s’expliquent certaines contradictions dans la conduite de Maximilien. Tantôt l’empereur témoigne à Bazaine une entière confiance, assiste à son mariage, fait cadeau à la maréchale du palais de Buena-Vista et, l’année suivante, tient leur fils sur les fonts baptismaux ; tantôt il semble soupçonner les intrigues de son perfide conseiller.

On a peine à comprendre l’imprudence insensée de l’empereur, quand, au début de son règne, il licencia en masse tous les corps-francs et même ses troupes mexicaines. Naturellement, les officiers et les soldats ainsi congédiés, se trouvant sans emploi et sans solde, passèrent dans les guérillas ennemies. « L’empereur s’employait ainsi au recrutement de l’armée libérale. » (1)

Des difficultés plus graves encore allaient provenir de la situation financière : la dette mexicaine s’élevait à 256 millions de francs. L’emprunt négocié par le ministre Fould, n’avait pas même fourni 96 millions, dont huit furent versés immédiatement au nouvel empereur ; 27 millions passèrent aux mains des créanciers anglais ; le reste devait servir à payer les frais de la guerre. Ainsi cet emprunt, presque entièrement souscrit en France, grâce à la propagande officielle des agents de l’État, « fit servir l’épargne française au remboursement des créances anglaises et au paiement des dépenses personnelles de Maximilien ». (2)

Il avait été convenu que l’effectif de l’armée française au Mexique serait réduit chaque année : au chiffre de 28.000 hommes en 1865, de 25.000 en 1866, et de 20.000 en 1867. Mais le gouvernement de Maximilien n’était pas assez solidement établi pour subsister après le départ des Français. Aussitôt que nos troupes se retiraient, les libéraux reprenaient l’offensive. Tandis que dans ses lettres au Ministre de la Guerre, Bazaine présentait la situation militaire comme excellente, et conseillait de rappeler promptement nos troupes, Maximilien, plein d’une inquiétude très justifiée, écrivait le 29 mai 1865 :

« Notre situation militaire est des plus mauvaises ; Guanajato et Guadalajara sont menacés. La ville de Morelia est entourée d’ennemis ; Acapulco est perdu. Oajaca est presque dégarni ; San Luis Potosi est en danger. On a perdu un temps précieux, on a ruiné le Trésor public, on a ébranlé la confiance, et tout cela parce qu’on a fait croire à Paris que la guerre est glorieusement finie. »

« Je ne me plains pas contre les Français auxquels le Mexique doit tant de reconnaissance, mais je me plains amèrement et directement contre quelques Français… qui font toutes les intrigues pour contrecarrer la formation d’une armée nationale ; qui renvoient des troupes sans la permission de leur souverain et contre les traités les plus sacrés, qui permettent et autorisent le vol et le saccage, qui démoralisent une belle et glorieuse armée.

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« Si je ne montre pas mon mépris, c’est par égard pour mon meilleur ami, pour l’empereur Napoléon, par respect pour cette grande nation à laquelle nous devons tant. J’avale bien des injustices, bien des humiliations auxquelles je n’étais pas accoutumé… Du reste je me console de recevoir des rapports inexacts du quartier général, puisque le même malheur arrive à l’empereur des Français. On se joue de deux empereurs, voilà la situation ; mais elle ne durera pas longtemps. Les deux empereurs commencent à voir clairement. Le Mexique et la gloire de l’armée française triompheront de toutes les intrigues méprisables. »

2

La situation était critique, mais non désespérée. Un conseil hardi fut donné à Maximilien par un homme qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer dans cette désastreuse aventure guerrière, par Victor Considérant. Un profond sentiment de pitié et de justice inspirait notre éminent ami, lorsqu’il proposa des mesures de rénovation sociale qui auraient pu sauver le malheureux empereur.

En quelques lettres adressées au maréchal Bazaine, Considérant exposait un plan de réformes qui n’avait rien de chimérique et que j’essaierai de résumer brièvement. (1)

Sobre, douce et courageuse, la race indienne est très religieuse et bien crédule. Les promesses mensongères

du clergé lui donnèrent un instant d’espoir. Ils étaient là, au Mexique, sept millions de travailleurs honnêtes et intelligents, tout prêts à se dévouer au nouvel empereur et rêvant déjà de faire revivre la magnifique civilisation qui avait autrefois étonné Cortez et les premiers conquérants. Ils ne demandaient qu’une chose : l’émancipation.

De la Conception, 15 mai 1865.

Mon cher Bazaine. — Vous ne vous étonnerez pas, je pense, que je vous aborde comme un ancien camarade…

Il existe au Mexique une institution détestable, héritage de la convoitise effrénée de la race conquérante et du génie moitié tigre, moitié renard du pays qui a si longtemps cultivé la Sainte Inquisition, sous prétexte de protéger Dieu et son évangile. Cette institution nous l’appellerons le péonage. En quoi consiste-t-elle ? C’est bien simple : Un homme pauvre est employé par un maître. Celui-ci lui fait une avance de quelques piastres. Le prolétaire est tenu de rembourser cette avance en travail à défaut d’argent. L’imprévoyance du Mexicain l’assimile en quelque sorte à l’enfant. Le voilà pris !

La grande masse des péons d’ailleurs naît péone. — Comment cela, puisque l’esclavage a été supprimé au Mexique ? — Si le péon meurt sans avoir acquitté sa dette, la famille répond pour le mort. — Mais c’est abominable ! — Sans doute ; mais cela procède de l’Espagne, des conquistadores et de la Sainte Inquisition. C’est pressurant, astucieux, prévoyant et féroce.

Victor Considérant décrit quelques-uns des travaux répugnants auxquels il a vu employer « une chiourme de péons ». Le lendemain, c’était un dimanche et les péons étaient encore à l’ouvrage. Comme il s’en

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étonnait, on lui répondit : « Il n’y a pas de dimanches pour les péons. » (1)

Le généreux sociologue s’indigne :

« Il faut écraser le péonage à la face de ceux qui l’exploitent ou le tolèrent. Comparé au péonage, l’esclavage est une institution humaine. Le plus grossier slaveholder traite au moins son nègre comme un cheval de prix. »

L’état de barbarie de l’industrie au Mexique, la pauvreté de ce pays, plein de richesses naturelles, découlent de l’exploitation vénal du travail et de l’avilissement social du travailleur. Les exploiteurs eux-mêmes sont corrompus par l’exercice du despotisme. Ignorants et vaniteux, ils en viennent à mépriser l’humanité et ne savent plus se soumettre à la loi.

« Si l’on veut une armée, un gouvernement et un peuple au Mexique, il faut y supprimer le péonage. Si Maximilien veut des soldats, qu’il fasse des citoyens. »

Considérant s’étonne que Juarez, un Indien, un représentant du droit et des idées modernes, n’ait pas accompli cette réforme. Il montre à Bazaine que l’intervention a déjà dû renoncer à ses principes.

(1) Le général Niox confirme les observations de Considérant sur le dur servage imposé à cette population « si intéressante et si sympathique par sa soumission même ». Les Indiens des haciendas étaient de véritables serfs entièrement sous la dépendance d’un maître et n’avaient pas le droit de quitter les lieux de la prison ou du four ; ils sont astreints à un pénible travail et ne reçoivent qu’un minime salaire (ordinairement deux réaux (1 fr. 30 par jour), à peine suffisant pour leur entretien et celui des familles. Une formidable conjuration des conditions sociales de toutes les couches monarchiques, charcutiers et savonniers, à Mexico même, faisait que les chefs du parti libéral et la vivacité avec laquelle il a attaqué le péonage [?] été étrangères à l’établissement de cette odieuse institution.

« Elle a rappelé Saligny, elle a rappelé Forey et vous a investi du commandement. Vous avez renvoyé le clergé politique à ses sacristies, vous avez trahi les ardeurs fanatiques de la réaction, vous avez rendu hommage à Juarez, en protégeant son œuvre et en défendant aux vautours, vos alliés, de se jeter sur elle. »

Maximilien s’est montré bien intentionné, mais en Amérique il reste un intrus, et au Mexique, un usurpateur. Il n’y est pas même un conquérant. Il devra donc renoncer au titre d’empereur et à la politique rétrograde. « S’il ne veut pas cela où s’il ne peut pas cela, il ne lui reste qu’à préparer dignement son abdication. »

L’inoculation du virus monarchique en ce pays n’eût été possible que si la criminelle rébellion du Sud eût réussi. L’imminence des guerres en perspective rend nécessaire la création d’armées permanentes. Mais « si la pensée d’inoculer la monarchie à l’Amérique sortit un crime, la prétention de l’y introduire côte à côte avec les États-Unis est une bêtise ». Nul ne fondera un trône au Mexique, si cela ne plait pas aux États-Unis.

Que Maximilien restaure lui-même la République mexicaine ; qu’il abolisse le péonage, et dix années de dictature lui suffiront pour acquérir le nom glorieux d’organisateur d’une race humaine.

L’empereur semble avoir été vivement frappé des idées de Considérant dont Bazaine lui donna probablement connaissance. Il entreprit aussitôt d’affranchir les sept millions d’Indiens opprimés par un million de blancs » (1) et c’est l’impératrice qui se chargea de

(1) Lettre de Maximilien, 17 août 1865.

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faire passer au Conseil le projet préparé à l’insu des ministres. Elle mit au succès de cette entreprise toute l’ardeur de son caractère et réussit au delà de ses espérances. Elle écrivait : (1)

« Je viens de remporter le triomphe sur toute la ligne, tous mes projets ont passé ; celui des Indiens, après avoir excité un frémissement, a été accepté avec une sorte d’enthousiasme. Il n’y a eu qu’un seul avis contraire. Forte de ce succès, je leur ai développé des théories sociales sur la cause des révolutions au Mexique…, sur la nécessité de rendre à l’humanité des millions d’hommes,… les Indiens étant restés dans une abjection désastreuse.

« Tout cela a pris, à mon grand étonnement, et je commence à croire que c’est un fait historique. »

Le décret relatif à l’émancipation des Indiens parut le 1ᵉʳ novembre 1865 :

« Il abolit les châtiments corporels, limita les heures de travail, garantit le paiement du salaire, réduisit à six piastres au maximum le chiffre des prêts que les propriétaires étaient autorisés à faire à leurs Indiens, déchargea le fils des dettes de son père et détruisit les entraves que les hacenderos apportaient à la liberté de leurs peones. » (2)

Malheureusement on s’arrêta à moitié chemin dans la voie des réformes. A ces péons émancipés il fallait fournir des moyens d’existence. Considérant avait tout prévu ; il proposait de les rendre propriétaires en leur partageant les immenses territoires que l’État laissait

depuis longtemps à l’abandon. On n’osa pas suivre ce conseil. Bientôt la misère allait contraindre les malheureux Indiens à subir de nouveau les dures conditions imposées par leurs anciens maîtres, et ils retombèrent sous le joug.

Je crois retrouver encore l’influence de Considérant, dans la tentative faite par Maximilien pour rallier à son programme de réformes Juarez lui-même. L’empereur écrivait en effet, le 8 décembre 1865 :

« Juarez doit reconnaître la décision de la majorité effective de la nation qui veut la paix. Il faut qu’il se décide à collaborer, avec son énergie inébranlable et son intelligence reconnue, à l’œuvre difficile que j’ai entreprise… Je suis prêt à recevoir Juarez dans mon conseil et parmi mes amis. »

3

Mais Maximilien n’avait ni assez de générosité pour persévérer dans la voie de la conciliation, ni assez d’énergie pour résister aux mauvais conseillers qui allaient causer sa perte. Déjà, le 17 juillet 1864, lorsque la municipalité de Vera-Cruz avait imploré la grâce de trois condamnés à mort, il n’osa pas l’accorder. C’est peut-être à l’instigation de Bazaine que M. Loysel lui avait écrit : « Il faut se défier de la sensiblerie. »

Ce qui souleva une réprobation générale, ce fut de voir Maximilien signer le cruel décret du 3 octobre 1865 :

« Le temps de l’indulgence est passé, le gouvernement sera désormais inflexible dans le châtiment.

« Article premier. — Tous les individus faisant partie de bandes ou rassemblements armés, qu’ils proclament

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ou non un prétexte politique, seront jugés militairement par les cours martiales. S’ils sont déclarés coupables, lors même que ce serait du seul fait d’appartenir à une bande armée, ils seront condamnés à la peine capitale, et la sentence sera exécutée dans les vingt-quatre heures en ayant soin de procurer au condamné les secours spirituels. Le bénéfice du recours en grâce sera refusé au condamné. »

De son côté, Bazaine adressait à ses subordonnés l’odieuse circulaire suivante (11 octobre 1865) :

« Je vous invite à faire savoir aux troupes sous vos ordres que je n’admets pas qu’on fasse de prisonniers. Tout individu, quel qu’il soit, qui sera pris les armes à la main, sera mis à mort ; aucun échange ne se fera à l’avenir. C’est une guerre à mort, une lutte à outrance entre la barbarie et la civilisation, qui s’engage aujourd’hui. Des deux côtés, il faut tuer ou se faire tuer.

« Nota. — Cette circulaire ne sera pas copiée sur les livres d’ordres, elle sera donnée en connaissance à MM. les officiers seulement. »

Le maréchal avouait dans ce post-scriptum qu’il avait conscience de sa cruauté. Quel poids pouvaient avoir les paroles de conciliation accompagnées de tels actes ?

Le ministre autrichien Lego estime que 40.000 Mexicains furent exécutés en conformité du décret du 3 octobre. (1)

Les généraux Arteaga et Salazar, les colonels Diaz et Villagomez, et le commandant Gonzalès, appartenant à l’armée régulière du Mexique, furent impitoyablement fusillés.

Avant de mourir, les condamnés écrivirent à leurs mères des lettres qu’on ne peut lire sans une douloureuse émotion. Voici un passage de la lettre de Salazar :

Mère adorée, il est sept heures du soir, et le général Arteaga, le colonel Villagomez, trois autres chefs et moi-même, nous venons d’être condamnés. Ma conscience est tranquille. Je vais descendre dans la tombe à trente-trois ans, sans tache dans ma carrière militaire, sans souillure sur mon nom. Ne pleurez pas, mais prenez courage, car le seul crime de votre fils est d’avoir défendu une cause sainte, l’indépendance de son pays. C’est pour cela que je vais être fusillé. Je n’ai pas d’argent, car je n’ai jamais rien mis de côté ; je vous laisse sans fortune, mais Dieu vous aidera, vous et mes enfants, qui seront fiers de porter mon nom…

« Le soir même, grande fête au palais : l’empereur, avec madame Bazaine, faisait vis-à-vis à l’impératrice qui dansait avec le Maréchal. » (1)

Le Père Fischer, confesseur de Maximilien, parvint à faire rappeler les féroces généraux Miramon et Marquez. Lorsque le signal des violences est ainsi donné d’en haut, les mauvais instincts ne tardent pas à se déchaîner de tous côtés. Le général français Castagny incendia Concordia tout entière. Cette ville de 4.000 âmes n’avait à se reprocher d’autre crime que son ardent patriotisme.

Faut-il rendre notre armée responsable de toutes ces barbaries ? Non assurément.

« Esclaves de la discipline, les soldats du Mexique

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obéissaient, mais en protestant tout bas contre l’usage abominable que faisait leur chef du courage et de l’honneur français. » (1)

Ces mesures cruelles, Maximilien allait bientôt les payer de sa vie.

4

Cependant, Bazaine continuait à manœuvrer habilement pour se créer des partisans. Plus d’un officier eut à repousser ses tentatives d’embauchage. Ces intrigues furent démasquées par le général Douay.

Caractère énergique, passionné pour son métier, Félix Douay jouissait de l’estime de ses officiers et de la confiance de ses soldats. Les lettres confidentielles qu’il écrivit à son frère sont d’une extrême violence. Interceptées par le cabinet noir de Napoléon III, elles contribuèrent probablement à motiver le rappel du maréchal Bazaine. Nous en donnerons quelques extraits :

San Luis de Potosi, le 4 janvier 1866.

… Je ne sais ce qu’il est advenu du différend de Brincourt avec le maréchal. C’est le second général après Lhériller dont le maréchal se défait. Tous deux étaient des hommes de valeur et de distinction. Ceux-là ne font pas son affaire, il préfère des incapacités notoires, mais sans caractère.

Le maréchal m’a révélé ce qu’il me cachait depuis trois mois : que le ministre m’avait désigné pour

(1) Allenet. La Jeune France.

prendre le commandement après lui… J’attends avec sérénité la décision qui sera prise à mon égard. J’espère que ce sera la licence de m’en aller et la désignation d’un autre général pour procéder à l’exécution de ces plans, que je m’abstiens de qualifier.

… Quant à l’aveuglement de Maximilien, il faut, pour s’en faire une idée, se représenter un des princes les plus idiots qu’on bafoue pendant les cinq actes et les trente tableaux d’une féerie de la Porte-Saint-Martin. Le voilà maintenant qui se jette dans les bras des cléricaux.

Son entêtement, qu’il prend sans doute pour de l’opiniâtreté, ne peut le mener qu’à une chute ridicule.

L’empereur doit avoir été bien trompé sur la situation, et le maréchal, qui la voit tourner à notre confusion, continue avec une imperturbable audace à déclarer qu’il n’a fait qu’exécuter les ordres de notre empereur… Il est difficile de s’imaginer un type aussi complet de fourberie. Il n’a qu’une seule préoccupation, c’est celle de s’enrichir dans notre désastre. Il sacrifie l’honneur du pays et le salut de ses troupes dans d’ignobles tripotages.

… Tu ne croiras jamais le mépris public dans lequel le maréchal est tombé… Il faut remonter au cardinal Dubois pour trouver un type de faquin pareil, ayant abusé de sa situation de haute confiance pour vendre son pays et son maître.

1865-1867

… Le public éclairé du corps expéditionnaire s’accorde à penser que le maréchal a travaillé près de deux ans à faire échouer le navire de l’empereur Maximilien, pour se substituer au pouvoir… On sait maintenant qu’il a entretenu des intelligences avec les chefs dissidents.

Il est possible que le maréchal Bazaine échappe au châtiment qu’il mérite pour ses intrigues coupables ; mais il n’échappera pas à l’infamie à laquelle il est voué par tous les honnêtes gens de l’armée.

Une lettre du général mexicain Porfirio Diaz à M. Matias Romero, ministre de Juarez à Washington, confirme les accusations portées par Félix Douay :

Le maréchal Bazaine, par l’intermédiaire d’une tierce personne, m’a fait offrir de mettre entre mes mains les villes occupées par les Français, et de me livrer Maximilien, Marquez, Miramon, etc…, si j’acceptais une proposition qu’il me faisait et que j’ai repoussée, parce que je ne l’ai point trouvée honorable. Une autre proposition, venant également de l’initiative du maréchal Bazaine, avait trait à l’acquisition de 6.000 fusils et de 4 millions de capsules ; si je l’avais désiré, il m’aurait vendu aussi des canons et de la poudre, mais j’ai refusé d’accepter ces propositions. (1)

5

Dès le 22 octobre 1866, Napoléon III envoyait à Maximilien M. de Castelnau, avec mission de lui faire

(1) A. Allenet. La Jeune France, page 87.

comprendre que son abdication était devenue nécessaire. L’empereur semblait avoir eu déjà lui-même cette intention, lorsqu’il avait adopté le petit-fils d’Iturbide.

Le 13 décembre, ordre est donné « de rapatrier la Légion étrangère et tous les Français qui désirent rentrer, ainsi que les Légions autrichienne et belge si elles le demandent ». C’était manquer à des engagements formels.

Le 5 février 1867, Bazaine quittait Mexico, emmenant avec lui les dernières troupes françaises. Il les embarqua sur trente bâtiments de transport et sept paquebots de la Compagnie transatlantique. Lui-même, le 11 mars, monta sur le vaisseau Le Souverain. « Il ne restait plus au Mexique un soldat français. » (1)

Il fallait une étrange impudence à Bazaine pour écrire dans sa proclamation d’adieux aux Mexicains : « Jamais il n’est entré dans les intentions de la France de vous imposer une forme quelconque de gouvernement contraire à vos sentiments. »

La mère de Maximilien, l’archiduchesse Sophie, qu’égarait un fol orgueil, n’en continuait pas moins à conjurer son fils « de ne pas compromettre son honneur par une abdication ».

On s’étonne qu’à la conférence d’Orizaba, il ait pu se trouver dix conseillers sur dix-huit pour voter le maintien de l’empire. On s’étonne plus encore que les généraux Miramon et Marquez aient été assez aveuglés par l’ambition pour conseiller à l’empereur de continuer la lutte.

Lorsque l’infortuné monarque apprit que l’impératrice

1865-1867

Charlotte, repoussée durement par Napoléon III, avait perdu la raison, il dut enfin comprendre que l’espoir ne lui était plus permis.

Cependant un faux point d’honneur lui fit un devoir de se mettre à la tête des faibles restes de son armée.

Enfermé dans Queretaro, il subit un siège de 70 jours. Ses troupes, trahies par Lopez et surprises dans leurs quartiers, furent faites prisonnières ; l’empereur rendit son épée à Escobedo (15 mai).

Jugé par la cour martiale, il fut condamné à mort, ainsi que les généraux Mejia et Miramon.

Les membres du corps diplomatique firent de grands efforts pour le sauver ; les dames de San Luis, en vêtements de deuil, vinrent se jeter aux pieds de Juarez ; rien ne put fléchir les juges.

« Le 19 juin, la sentence reçut son exécution. L’émotion fut profonde dans le monde entier. La mort de Maximilien était une menace terrible jetée par Juarez et les hommes de son parti à ceux qui, dans l’avenir, seraient tentés de relever un trône au Mexique. » (1)

En trois mois, l’autorité de Juarez s’affirma de nouveau sur tous les points du territoire, et la République mexicaine se releva avec une prodigieuse rapidité.

« Aujourd’hui, de cet empire éphémère, il ne reste plus qu’une pauvre femme folle qui hurle la nuit, dans les couloirs du château royal. » (2)

En 1885, M. de Montluc, dans le curieux volume qui

contient sa correspondance avec Juarez, dressait ainsi le bilan de l’expédition :

« Des promoteurs et des soutiens de l’empire mexicain, il en reste peu : MM. Gutierrez Estrada, le général Almonte, le ministre Ramirez, M. Manuel Escandon, sont morts. Généraux Miramon et Mejia, fusillés. Jecker, fusillé (comme otage, par la Commune). Le duc de Morny, Billault, Baroche, Corta, Dupin, morts. Saligny, disgracié. Le maréchal Forey, mort fou. Le maréchal Prim, assassiné. Maréchal Bazaine, condamné à mort. L’empereur Maximilien, fusillé. L’impératrice Charlotte, folle. Napoléon III, mort en exil.

« Cette guerre d’intervention au Mexique a coûté neuf cents millions de francs au Trésor français, vingt-cinq mille hommes, deux maréchaux, deux sénateurs : marquis de Montholon, Corta. Cette funeste expédition a été le Waterloo de Napoléon III. Elle a amené Sadowa qu’il n’a pu empêcher. Sadowa nous a valu la guerre avec toute l’Allemagne, l’envahissement de la France et le siège de Paris. »

une famille de républicains fouriéristes … 1 VII. — Adrien de Tucé. — cinq ans au Mexique .. 5 1862-1867 … 7

L’affaire Jecker. — La plus grande pensée du règne. — Catholicisme et monarchie. — L’avenir des races latines.

La traversée. — Tempête. — La Martinique : Fort-de-France. — La Vera-Cruz. — Cordova. — Orizaba. — San Agustino del Palmar. — Nopaluca.

Devant Puebla. — Combat de Cholula. — Combat d’Atlixco. — Bataille de San Lorenzo. — Prise de Puebla.

Entrée à Mexico. — Les trois Caciques. — Une bande de brigands. — Départ du maréchal Forey.

dixième cahier de la douzième série

Expédition dans le Nord : Témascaltépec. — Toluca. — Célaya. — Saint-Juan de Lagos. — Zacatécas. — Téocatliche. — Les contre-guérillas.

Maximilien et Bazaine. — Un conseil de Victor Considérant. — Cruautés. — Lettres du général Douay. — Dénouement.

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour dix-sept cents exemplaires de ce dixième cahier et pour quatorze exemplaires sur whatman le mardi 20 juin 1911.

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 5854

Œuvres choisies de Charles Péguy 1900-1910. — Sous ce titre vient de paraître chez Bernard Grasset, éditeur, en vente à la librairie des cahiers, un très fort volume de viii+416 pages très denses, in-16 jésus, marqué trois francs cinquante.

J’étais bien incapable d’établir ce livre moi-même. L’ami et le confident de vingt ans, amicus et frater et consilium et auctor et salutis custos ac rerum temporalium, Pesloüan seul était capable d’établir ce livre. Il y pensait depuis plusieurs années. Je ne me rendais que peu à peu. A quel point il a aujourd’hui réussi, c’est-à-dire quel volume il a obtenu, c’est-à-dire quelle construction il a obtenue, c’est-à-dire à quel point il a été heureux, (et c’est tout dans les entreprises), à quel point il a réussi, sans rien sacrifier de l’ordre organique, de l’organisation interne, de l’organisation première, à trouver, à créer, en même temps, à instituer ensemble un ordre de composition, je dirai presque une ordonnance, à quel point il a pu faire un livre ordonné, presque plus que composé, j’en ai été

saisi moi-même et quiconque ouvrira le livre en sera saisi.

Et quiconque l’aura lu en demeurera saisi.

Il a su, il a admirablement évité le grand danger de ces sortes d’entreprises, qui est d’émietter, de vouloir donner de tout, par amitié, par amitiés particulières, de faire des éminentements, et finalement d’arriver à grand peine à constituer à grands frais une (pauvre) flotte d’échantillons. Révérence gardée, nous avons fait comme ce ministre de la marine que nous avons enfin. Nous nous sommes proposé de constituer une flotte homogène et une flotte de haut bord. Quelques puissantes unités, (je parle de celles de M. Delcassé), bien carrées, bien rangées à leur bord de la cinq, par divisions, par escadres. Bien alignées. Le convoi lui-même, en bon ensemble, non entier, la flotte coupée selon cette ordonnance quintuple qui n’a pas été constituée en cinq et investie comme la haute, comme la grande ordonnance classique, tragique (et comique) française.

Aussi le simple énoncé de ces cinq actes, de ces cinq parties permettra-t-il de voir d’un regard ce qu’est le livre. Première partie, portraits d’hommes. Deuxième partie, philosophie et méthode. Troisième partie, la chronique et l’histoire. Quatrième partie, les tragiques. Cinquième partie, la mort, la misère, le mystère de la charité de Jeanne d’Arc. Telle est cette ordonnance classique même et ordonnamcement. C’est dans le tragique, dans le comique, et comme dans le classique et comme dans le français et comme dans le tragique et comme dans le comique, on voit tout de suite où l’on est, où l’on va, de quoi on parle.

On voit ce que ça veut dire et notamment, (si j’ai le droit de le dire), qu’il s’agit bien ici d’un livre et que ce n’est pas seulement un volume.

Nous avons été impitoyables, et l’on m’a rendu généralement cette justice que j’ai été plus impitoyable que les autres. Nous avons coupé tout ce qui ne tenait pas. Nulles tendresses particulières, les plus légitimes, les plus authentiques, n’ont été respectées. N’ont été sauvées, je puis me vanter qu’il n’y a pas dans tout le volume un seul plan incliné ; ni une seule dégradation. Je me vante qu’il n’y a pas dans tout le volume un morceau qui ne commence et qui ne finisse en falaise.

Dans le tissu même du livre, dans le texte je n’ai pas besoin de dire que nous n’avons rien tripoté. Il ne s’agissait point de faire des morceaux comme on fait des morceaux d’une poterie : en tapant dessus. Si on vent bien me passer la grossièreté de le dire, l’opération était un peu plus délicate. Nous n’avons jamais procédé que par abrasement et décantation. Il s’agissait de désarticuler. Il ne s’agissait point de faire des morceaux. Il s’agissait de retrouver dans le texte, et quelquefois (et souvent) sous le texte les véritables anciens membres, anciennement faits, primitivement faits, les membres réels, les membres naturels, les membres antérieurs, antérieurement faits, les membres premiers, les membres éléments de ces organismes et de ces organisations. Nous avons donc résolu, nous avons délié, nous avons essen-

tiellement désarticulé. Nous avons peut-être dépecé. Nous n’avons jamais scié ni cassé. A quel point, avec quel bonheur Pesloüan a réussi à obtenir ainsi des membres, à deviner, à découvrir, à saisir, (à isoler), (à trouver), à configurer pour ainsi dire des membres en mouvement, des membres comme cinématiques et dynamiques dans des textes qui couraient, c’est ce qui saute aux yeux par le simple énoncé de ces membres mêmes, de ces quarante-trois chapitres, par la table, c’est ce qui saute aux yeux dans la table-sommaire du livre comme nous la donnons ci-après.

C’est dans le même esprit que je me suis permis d’écrire, pour ces membres anciens, des titres nouveaux. C’est que mes titres nouveaux sont eux-mêmes en réalité les titres anciens mêmes, les titres anciens propres, retrouvés, les titres que ces membres eussent portés si dans les anciens cahiers nous avions fait des sommaires où ces membres eussent été représentés. Ce sont les titres mêmes que ces chapitres, que ces membres porteront ou eux-mêmes ou dans des sommaires si je suis conduit quelque jour à écrire des sommaires pour des réimpressions plus complètes.

Pesloüan a merveilleusement discerné dans des textes, sous des textes qui couraient, où étaient, où couraient réellement les membres, quels étaient, qui étaient les membres réels, anatomiques, physiolo-

giques. Et ainsi nous avons peut-être découpé. (Peut- être désossé). Nous n’avons jamais disloqué.

Cela étant, voici, sous le titre, par parties et par chapitres, par les cinq parties et par les quarante-trois chapitres, le livre que nous avons obtenu :

Œuvres choisies de Charles Péguy. Il a été tiré de ce volume. 1900-1910. portrait, par Pierre Laurens.

  1. — Deux fragments du projet d’un grand portrait

  2. — Un trait de M. Alfred Dreyfus ; quelques traits de notre maître M. Gabriel Monod ;

II. — philosophie et méthode ;

    une deuxième loyauté de la guerre ;

11. — Sur l’art. — De l’initiation à la connaissance des arts plastiques, fragment de confessions, confidences du docteur, et de cet aperçu bergso- nien qu’il y a sans doute entre le génie et le talent une différence de nature même ;

  1. — Sur la science. — Que la science même est révolutionnaire, en ce sens que le progrès de l’acquisition scientifique n’est point une capitali- sation morte ; et sur ce point le témoignage personnel de Duclaux ;

    un langage politique parlementaire propre d’où viennent, pour ainsi dire, tous nos malentendus ;

  2. — Que nous aurons un jour, comme les Madé- casses, une métaphysique d’État ;

  3. — Et subsidiairement que cette métaphysique d’État sera fondée sans aucun doute sur quelque

  4. — Que les métaphysiques inavouées, notamment celles que nous font les savants modernes, sont des métaphysiques tout de même ;

    philosophe remonte et d’où tous les autres ensemble, notamment l’historien, descendent ;

  5. — Qu’il y a dans l’événement même de la race une mystérieuse responsabilité remontante ;

  6. — Qu’il y a non point un dépassement des anciennes philosophies qui serait un progrès, mais, au contraire, une oblitération irrévocable, cahier dit de l’ensevelissement d’Hypatie ;

  7. — Qu’il n’y a point une succession linéaire des métaphysiques et des philosophies, mais qu’il y a, au contraire, dans toute grande philosophie une race irréductible ; et que la métaphysique seule fait une connaissance directe ;

  8. — Que la méthode moderne en matière d’histoire est une méthode métaphysique qui tient avant tout à ne point saisir ni une œuvre ni aucune autre réalité dans son texte ; qu’il faudrait la nommer proprement la méthode de la grande

  9. — Qu’il y a une Sorbonne qui fait trop parler d’elle, pour une honnête Sorbonne ; et qu’une fois de plus, cette fois sous le nom de sociologie, la Sorbonne est tombée dans la scholastique ;

III. — la chronique et l’histoire ;

  1. — De ce jeune homme qui vint me voir et qui, sans le faire exprès, l’innocent, dans un éclair me révéla ce que c’est que l’événement historique, notamment que cet événement tombe une fois, et ne retombe jamais plus ;

  2. — Que particulièrement l’amitié, qui elle aussi est un événement, tombe une fois, et ne retombe jamais plus ;

  3. — O drapeaux du passé, si beaux dans les

  4. — Que le monde moderne avilit ; qu’il avilit même la mort ; notamment comment il enterra

  5. — Qu’il y a une politique juive, mais aussi qu’il y a une mystique d’Israël ;

  6. — O soldats de l’an deux ! ô guerres ! épopées !

  7. — Qu’il y a dans le monde moderne une hypo- crisie du pacifisme ; Hugo et Napoléon ;

  8. — Comment notre bon peuple était sorti pour voir passer le roi d’Espagne. Des mœurs singu- lières de ce peuple de Paris ;

  9. — Mais que Hugo aussi était dans tout ce

  10. — D’un saisissement que nous eûmes dans le même temps ;

  11. — Épître votive pour engager quelque jour dans le parti des hommes de quarante ans notre ami et notre frère Ernest Psichari, sous-lieutenant Mauritanie, par Saint-Louis, Afrique Occidentale

IV. — les tragiques ;

  1. — Sur une traduction de Sophocle, fragment de confessions ; et que toute oblitération de la culture grecque est un crime irrévocable ;

  2. — Qu’il y a dans le tragique une représentation des caractères ;

  3. — Des vers et du rite de l’intercession dans

  4. — De la triple promotion des tragédies

 charité de Jeanne d'Arc ;
  1. — De la mort, premiers propos ;

Amicus et auctor, dans le plein sens latin de ce mot. Hujus libri auctor et permultorum aliorum. — « Augere, dit Bréal et Bailly, augmenter ; créer. Auctor, qui augmente, qui crée, d’où : 1° auteur, cause ; particulièrement (en parlant d’un projet), 2° conseiller (en parlant d’un projet). » Et dans l’expli- cation « le verbe augeo « accroître, enrichir » est employé dans les sens les plus divers. Ainsi dans la langue religieuse il signifie « honorer par des dons » : augere aram donis. On dit de même : augere aliquem ratoris. Augeo signifie aussi « créer ». Lucrèce, v, 322. debet.* — Ces différents sens se retrouvent dans auctor. Il signifie « fondateur, père ». Virgile, vii, 49. Isque paren- tem Te, Saturne, refert, tu sanguinis ultimus auctor. — En parlant d’un écrit ou d’une œuvre d’art, « auteur ». parlant d’un acte, « conseiller, instigateur, garant ». Auctor legis, pacis, belli. La même diversité de sens se retrouve dans auctoritas, qui marque la qualité

dans ce livre, (je ne parle plus seulement du Bréal et Bailly, je parle du Pesloüan et Péguy), il est si vrai que dans ce volume, dans cette quintuple formation un rythme intérieur court, un rythme secret, que je m’aperçois aujourd’hui en lisant ces épreuves de la table et à présent que le livre est paru que toutes les quatre premières parties ensemble et parallèlement s’achèvent (et peut-être s’approfondissent) chacune sur et par un morceau de ce même Victor-Marie, comte Hugo qui est d’autre part et mon dernier cahier publié, et le dernier cahier de 1910, et ainsi le dernier cahier de cette période décennale. De même que la cinquième partie, et ainsi tout le livre, s’achève en cette prière du Mystère de la Charité.

Combien n’avons-nous pas été particulièrement heureux, et pour ainsi dire préliminairement, d’avoir pu mettre en tête de ce livre une reproduction du profond et grave portrait que Pierre Laurens peignit de moi quand j’avais trente-cinq ans. C’est avant le plus creusé, où le peintre a su mettre tout ce que nous autres nous ne parvenons pas à écrire. Quelle profonde joie, et sérieuse, que d’avoir pu mettre, en tête d’un par un ami, une reproduction d’un portrait peint par un ami, pour aller à tant d’amis connus et inconnus, à qui je dois tant. Quel accord intérieur. Et doublant la première quelle entente secrète, quelle joie de repro-

duire ici, de présenter un portrait portant cette signa- ture, (non seulement une signature amie), une signature filiale de la grande stature de notre Jean-Paul- Laurens. Depuis que le père, depuis que le patron, depuis que le peintre, depuis que Jean-Paul-Laurens, depuis trois et quatre ans que ce grand peintre m’a introduit dans son foyer et dans son cœur ; depuis que s’est ouverte pour moi maison parfaite aux murs de briques, aux larges baies claires, toute nourrie de silence plein et de déférence ancienne ; depuis que par et avec la merveilleuse complicité des deux fils peintres, de toi, Paul et Albert, par droit d’aînesse, et de toi, Pierre, notre peintre ordinaire ; depuis que sous la merveilleuse complicité, sous la complicité fraternelle des deux fils peintres j’ai été introduit comme un troisième fils, comme un enfant prodigue de lettres, perdu, retrouvé dans cette famille de peintres ; depuis que je participe à cette dynastie, au sens plein, au grand sens, au sens antique de ce mot, c’est-à-dire au sens corporatif et ouvrier, au sens de la filiation d’œuvre ; au sens où nous disons encore dans nos humanités la dynastie des Estienne, ces trois et ces quatre ans on ne saurait croire et moi-même je m’en saisi, je m’émerveille de regarder combien je dois, combien j’ai reçu, combien j’ai pris dans cette famille et dans ces cœurs. Je veux croire que ce M. Grasset pour moi depuis douze et treize ans le faisais et infatigablement je l’avais fait pour tant de nos contem- porains dont presque un tiers m’en ont gardé quelque reconnaissance. Celui qui à qu’à faire de la copie est bien heureux. Je viens de m’en apercevoir. (Et à plus

gnements d’expérience, de carrière ; d’amitié ; un cœur si jeune, le plus jeune cœur que je connaisse actuel- lement. Je dirai quelque jour, j’essaierai de donner quelque idée de tout cela, je n’y réussirai que très imparfaitement dans cette Épître votive à laquelle je pense pour engager dès ce jour dans le parti de nos amis et de nos maîtres notre maître et notre père spiri- tuel Jean-Paul-Laurens, peintre. Tu n’y échapperas point, Pierre. Dedans je ferai ton portrait. Ce sera, une fois de plus, le portrait du peintre. Malheureusement pour nos pauvres portraits à nous, pour nos portraits d’hommes, pour ces malheureux portraits écrits nous n’avons pas besoin, (au contraire), de faire poser le modèle. Je ne pourrai donc point te rendre ces bonnes séances d’atelier, ces grosses séances bourrées de travail qui resteront dans ma mémoire comme un des grands éclairements de ma vie. Je dirai, j’essaierai de rendre ce que je vous dois, je vous dois tant, à vous trois, tant d’enseignements jusqu’à vous insoupçonnés, antérieurement à vous tant de leçons non données, reçues tout de même, (d’autant mieux reçues) ; enfin une connaissance par l’intérieur, nullement littéraire, une pénétration de la peinture, et du dessin, et de tous les arts du dessin, et de tous les arts plastiques. Et ainsi, et en dedans de tout l’art. Une pénétration, (générale, d’ensemble), dans ce qu’il y a de plus profond dans l’art. Une pénétration de la parenté profonde qu’il y a entre l’art d’écrire et les autres arts du dessin. Les autres arts plastiques. Sous réserve des lignes de discernement qui courent tout au travers, ou plutôt tout au long de ces arts mêmes, de ces arts parents. Plus

qu’apparentés, plus que conjoints, sortis, poussés des mêmes souches. Et quand ce ne serait que la recon- naissance, que l’immédiate, que la reconnaissance préliminaire de cette vérité élémentaire que nous autres littéraires quand nous voulons parler en littéraires des arts du dessin ou même seulement regarder en littéraires les œuvres du dessin nous n’y voyons que des sornettes.

Et vous au moins, quand on parle de Ingres, on sait

Au moment où je parle pour la première fois dans les cahiers de ce livre, je dois, je veux remercier mes (deux) éditeurs. Distingués précisément comme je les voyais distingués, relisant les épreuves de ce volume, dans ce morceau que nous avons mis en tête des tragiques, sur la traduction (d’un fragment) de Sophocle, fragment de confessions, tout entier inspiré par une pensée de commémoration pieuse, tout entier consacré au souvenir ami que nous avons gardé d’un de nos maîtres, d’un des hommes parmi nos maîtres que nous avons le plus aimés, de celui que nous nommions le père Édet. Je veux dire, les éditeurs, distingués en celui qui établit le texte et celui qui fabrique et vend le volume. L’établissement du texte, et qu’il se fît sans moi, me remplissait d’un émerveille- ment continuel, d’un émerveillement et d’une joie d’enfant. Qu’un livre de moi se fît, (et se fît aussi bien),

sans que j’eusse à le faire, (qu’il se fît beaucoup mieux que je ne l’eusse fait), je n’en revenais pas. Dans cette grande différence des œuvres et des talents, où les enfants poussent (censément) tout seuls, dans cette grande distinction naturelle que les enfants on les fait et qu’ensuite il n’y a plus qu’à les nourrir mais que ces œuvres il faut non seulement les nourrir toujours, mais aussi les faire toujours, jusqu’à leur plein achèvement, (et sans doute toujours après), voici que ce livre, dans ce classement, dans cette sorte de classement subitaire que cette œuvre non seulement se déclassait des œuvres pour se classer dans les enfants, non seulement sortait des œuvres pour entrer dans les enfants, mais voilà qu’elle passait au delà des enfants mêmes, voilà qu’elle passait outre les enfants, puisque non seulement tout se nourrissait mais tout se faisait sans moi, puisque M. Pesloüan faisait le volume, puisque M. Grasset le fabriquait et le mettait en vente.

Particulièrement je veux remercier M. Grasset. Quand je voyais depuis plusieurs mois tout le mal qu’il se donnait pour ce volume, pour l’établissement, pour la fabrication, pour le lancement de ce volume, pour l’industrie et pour le commerce de ce volume, quand je voyais tous les soins qu’il y prenait, tous les soucis qu’il en avait, tant de labeur, tant de gouvernement, tant d’attentions, quand je voyais tous les jours qu’il me rendait tant de services uniquement parce qu’il était mon éditeur et qu’il était mon ami, uniquement parce qu’il son office et parce qu’il se vouait (ferme) dans son office, ex officio, je ne surprenais à faire en retour ou en arrière, sur moi-même, et sur quelques autres, je me

surprenais à me dire, à me redire, de même beau métier je l’exerce, que de même office je l’exerce depuis déjà douze et treize ans ; que je l’accomplis ; que ce beau métier est aussi mon métier ; que cet office est mon office ; que ce métier, que cet office je l’ai accompli moi-même ; depuis douze ans, depuis treize ans ; que pour deux cents volumes ou cahiers ; que tout ce qu’il faisait pour ce volume je l’avais fait pour deux cents volumes ou cahiers, c’était mon métier, je le continuais de le faire, comme un métier quotidien, que tout ce qu’il faisait pour moi, tout ce que pour ce travail industriel et commercial, non seulement de faire le livre, de fabri- brer, de le fabriquer, ce qui ne serait rien encore, et de payer les imprimeurs, et de payer tous les frais généraux d’une maison de commerce à Paris, et de payer tou- jours, (on y arriverait peut-être encore, on en viendrait encore à bout), mais ce qui est le plus difficile de tout, presque impossible, non plus seulement de faire le livre, mais de faire le public, dans cet ingrat monde moderne, dans cet ingrat public, de découvrir, de faire un public, pièce à pièce, homme par homme, d’obtenir, de faire une certaine audience. Quand je considérais tout ce que M. Grasset faisait ainsi pour moi, uniquement parce qu’il faisait son métier, je me surprenais à consi- dérer aussi que moi aussi c’était mon métier et que ce métier je le faisais à peu près tous les jours que M. Grasset faisait pour moi depuis douze et treize ans je le faisais et infatigablement je l’avais fait pour tant de nos contem- porains dont presque un tiers m’en ont gardé quelque reconnaissance. Celui qui n’a qu’à faire de la copie est bien heureux. Je viens de m’en apercevoir. (Et à plus

forte raison celui qui n’a qu’à en avoir fait). Celui qui n’a qu’à apporter sa copie ne soupçonne pas ce qui reste à faire, ce qu’on fait pour lui. Je viens de m’en apercevoir. Surtout quand il s’agit d’un auteur qui n’est point connu du célèbre grand public. Celui qui n’a qu’à apporter sa copie pour que j’en fasse une de ces éditions presque parfaites des cahiers. Celui qui apporte sa copie ne sait pas ce qu’on fait pour lui. Mais ce qu’il y a de plus fort c’est que moi aussi au fond j’avoue que je ne le savais pas. Je le disais, je l’ai dit souvent. Mais je ne le savais pas. Je ne le mesurais pas. Quand je voyais faire M. Grasset, et que je n’avais à m’occuper de rien, je commençais d’imaginer, je me surprenais à soupçonner que j’avais rendu à un certain nombre de mes contemporains des services dont moi-même je n’avais aucune idée. J’ai dit, peut-être plusieurs fois, que dans ce monde moderne, où l’argent est tout, où le temporel est tout celui qui assure le temporel en somme fait tout, en un certain sens fait tout. Que celui qui apporte la copie en un sens n’a rien fait encore. Je le disais, mais j’étais peut-être un peu gêné pour le dire, parce que c’était moi qui assurais le temporel. Je ne le disais que sur les tables de présence. Aujourd’hui, cette fois-ci, j’ai fait la contre-épreuve. Je puis le dire, en toute sécurité, sur les tables d’absence.

Dans ce monde moderne où tout est pour le parasite, où tout est contre le producteur.

Dans le même ordre d’idée je veux remercier

mon vieux compatriote M. Rigolet, 68, rue Royale, Orléans, imprimeur de M. Grasset, pour la célérité avec laquelle, sans rien sacrifier du travail, il a réussi à établir en quelques semaines un volume typographi-

Comme les découvertes vont par paquets et comme il paraît que les joies, quand il y en a, et que les bonnes nouvelles vont au moins par plusieurs, de même que par ce volume j’avais vu pour la première fois, j’avais appris, j’avais découvert ce que c’était que d’être édité par un autre, au lieu d’éditer les autres ou de m’éditer soi-même, de même et ensemble j’ai découvert, j’ai connu, par ce volume j’ai vu pour la première fois ce que c’est que de gagner de l’argent. J’avance que c’est une grande joie. Pour le premier tirage à 3.000 M. Grasset m’a versé 1.500 francs de droits d’auteur. Notre traité stipule des droits croissants des éditions suivantes, si nous y venons. Depuis vingt ans que je travaille et non seulement que je travaille mais que je produis c’est la première fois que je gagne de l’argent avec ma plume. C’est bien agréable. J’avoue que j’en ai une sorte d’orgueil enfantin. C’est une grande joie, et une grande découverte, que de gagner de l’argent comme tout le monde, de l’argent pour ainsi dire de droit commun. De l’argent qui ne doit rien à personne. Et cette joie fut naturellement dou- blée d’une autre, conjointe d’une autre. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai prié notre M. André Bourgeois de verser directement ces 1.500 francs dans la caisse

des cahiers. Cela aussi m’était nouveau. Depuis le temps, depuis bientôt quinze ans que je fais aux cahiers cet odieux métier de solliciteur, depuis quinze ans, il faut le dire, il ne faut pas avoir peur des mots, depuis quinze ans que je demande de l’argent à tout le monde, et que je n’en trouve pas toujours, (depuis quinze ans que j’exerce la mendicité), une entreprise, pour sauver perpétuellement une entreprise où il y a quinze ans et depuis quinze ans j’ai mis perpétuellement tout ce que j’avais, et non seulement cela mais tout ce que j’étais, ç’a été une grande joie pour moi et une grande découverte et une grande nouveauté que de pouvoir enfin mettre moi-même dans les cahiers de l’argent frais qui vînt de moi, de moi seul et pour ainsi dire de moi pur, qui eût été gagné par les moyens du bord, gagné si je puis dire authentiquement, socialement authentiquement, comme tout le monde, au prix cou- rant, de droit commun, au prix du marché, sur le marché des valeurs, et de devenir ainsi, de me faire le co-souscripteur de mes souscripteurs.

Pendant que j’y étais et sous ce prétexte que les joies et que les découvertes et que les nouveautés et que les bonnes nouvelles vont par trois je voulais me payer une grande joie, (j’en avais envie depuis long- temps), une joie troisième ensemble, si je sais compter, une grande et merveilleuse nouveauté, une grande troi- sième découverte : (l’homme est insatiable) : celle d’envoyer enfin ce volume à toutes les personnes à qui

j’avais si bonne envie de l’envoyer ; en envoi d’auteur ; à tant d’amis avérés à qui je dois tant. Je commençais à composer des listes dans ma tête, et j’avoue que ces listes croissaient à vue d’œil quand les décemvirs, qui savaient que l’on préparait un volume, et qui ne dou- taient un peu de soi, qu’il y avait dedans, me firent savoir, dans la forme habituelle, non seulement la m’accepteraient pas la moindre de recevoir un seul exemplaire de ma main, mais qu’ils avaient tous l’intention bien arrêtée d’acheter à M. Bourgeois à la librairie des cahiers et leur propre exemplaire et les exemplaires qu’ils enverraient à leurs amis et à leurs connaissances. Je m’expliquerai, comme toujours, plus loin. Si je suis homme (les) décemvirs, l’on seuls ne le savent point, mais c’est toujours ainsi, les dix ou quinze ou douze, les confidents du premier degré, les dix ou quinze amis sans le conseil de qui je ne prends aucune décision important (le peuple en ses comices, mes enfants, le roi en ses conseils). Non que je n’aie en prenant son nom de bonne quinzaine d’amis du premier degré. Mais d’abord je ne suis pas l’État. Je ne peux pas, peux pas convoquer, je ne peux pas assembler mes amis de province comme le gouverne- ment de l’État convoque et assemble à Paris en un tour de main pour un conseil, pour une session, les recteurs de ses dix-sept académies. Tous mes amis ne sont point recteurs. Ni tous mes recteurs ne sont point mes amis, bien qu’il y en ait au moins trois. Et ensuite et surtout le bon conseil serait peut-être encore une affaire d’amitié, mais le conseil, qui est chose infini- ment plus grave, n’est pas tellement une affaire d’amitié. Ces décemvirs sont des hommes avérés,

éprouvés, durcis, dressés par la dure vie de Paris, par une vie dont nos amis de province, heureusement pour eux, n’ont absolument aucune idée. Il ne faut point, pour le conseil, des amis qui soient demeurés innocents. Ces décemvirs sont durs. Ces décemvirs sont rudes. Ils me disent quelquefois, souvent, des choses fort désa- gréables. Je m’en aperçois bien aux vacances de Pâques, je fais la différence quand mes amis de province viennent me voir, qui sont restés innocents, ceux de nos amis, les miens il y a dix ans, les miens hommes, les mêmes jeunes gens, mais que la vie a conduits ces dix ans dans les douceurs. A Coutances. A Lyon. A Saint-Étienne. C’est pour cela que je tiens tant, mon cher Isaac, à ce que ces amis de province, quand ils viennent à Paris aux et en vacances de Pâques, ne resteront au moins trois semaines à Paris, pour que je puisse avec eux retrouver les semaines à Paris, pour que je puisse avec eux retrouver les semaines à Paris, presque impossible, non plus seulement de l’autorité, (si légitime, si profondément amie), des décemvirs, me détendant, me dégouvernant de Paris, me transportant dans une vie pour laquelle j’étais si profondément fait, et avec eux eux l’espace d’un dîner ou d’un déjeuner, oubliant cette astreinte perpétuelle de la vie, où nous sommes condamnés à la vivre, et où nous devons vivre, participer quelques heures à une innocente et toujours jeune

Les autres sont innocents et purs. Mais les décemvirs sont purs et avertis. Cette fois-ci encore ils avaient

raison. Si je voulais envoyer des exemplaires en envoi d’auteur à toutes les personnes qui ont rendu aux cahiers des services capitaux, et à moi personnelle- ment des services capitaux, je le dis à la gloire de l’amitié il ne me fallait pas en envoyer moins de neuf cents. Quand nous comptions, ou plutôt quand nous essayions de compter, il devenait évident qu’il n’y a peut-être pas un seul de nos neuf cents abonnés actuels qui ne nous aient rendu personnellement et solidaire- ment aux cahiers et à moi, (c’est tout un, c’est tout le même), des services capitaux.

(Non seulement à la gloire de l’amitié, mais à la gloire de cette sorte de bonté générale qu’il y a dans le monde et qui contraste si heureusement avec l’ai- greur, avec l’âcreté haineuse du Parti Intellectuel).

Il faut penser que sans ces décemvirs ni les cahiers ni assurément moi nous ne marcherions pas trois semaines. Ils sont l’amitié avertie, éprouvée, toujours vigilante, ancienne ; inébranlable. Ils sont la sagesse même. Ils sont le conseil, et l’action après le conseil. Il fallait se rendre. A eux et à ce ferme propos qu’ils avaient formé de n’en point recevoir un seul exem- plaire de ma main et que nul n’en tiendrait un seul exemplaire qui ne vînt de la main pour ainsi dire si je puis dire mercantile de M. Bourgeois, nul pas même

celui qui avait établi et littéralement fait le livre, pas même celui qui pourtant, dans le besoin, pour gagner quarante-huit heures, en avait rapporté cinq cents exemplaires d’Orléans à Paris par la force de son moteur. Et par la vitesse des batteries à cheval.

Ces cinq cents premiers exemplaires et les dix pre- miers exemplaires sur Hollande.

Il fallait d’autant plus se rendre à la sentence décem- virale que la vente de ce volume au bureau des cahiers, à la librairie des cahiers aura lieu dans des conditions toutes particulières. M. Grasset nous a fait comme libraires des conditions si intéressantes et si libérales qu’elles font de la vente ou plutôt de l’achat de ce volume à la librairie des cahiers une sorte de souscrip- tion permanente, littéralement une souscription perma- nente conjointe de M. Grasset, de l’acheteur et de moi aux Cahiers de la Quinzaine. Or de ces souscriptions permanentes aux Cahiers nous avons besoin aujour- d’hui autant et peut-être plus que jamais.

Enfin je veux remercier notre collaborateur M. Paul Milliet de m’avoir permis à la fin d’un cahier qui était

sien et qui lui revenait tout entier de publier une aussi longue annonce d’un livre qui par ailleurs a forcément retardé un peu la publication de ses propres cahiers. Car on a beau conjoindre les deux travaux, il y a une limite à la résistance des yeux et un honnête homme ne peut guère lire plus d’une feuille d’épreuves par jour.

Mardi 20 juin 1911. — Je présente ce livre comme un monument à l’amitié. Amicitiae et fidei sacrum. Je m’aperçois enfin qu’il est un de mes livres les plus purs. Tout y vient de l’amitié. Tout y représente l’amitié. Tout y concourt à l’amitié. Une amie qui a l’intelligence du cœur m’écrivait que c’était de l’amitié à trois dimen- sions. Mais je crois bien qu’elle en oubliait une ou deux. En tête un portrait peint par l’ami le plus fidèle et le plus grave. Un livre tout entier composé, plus que composé, organisé par l’ami le plus ancien, le plus confident, le plus grave. Et comment ne pas donner le nom d’ami à ce jeune éditeur qui s’est jeté dans cette bataille avec toute la fougue d’une ardente et d’une conquérante audace. Les premières fois que je parlais de M. Grasset j’avais coutume de dire : Il a une grande

vertu. — Ici un temps, parce que je suis un homme de théâtre, M. le Grix lui-même ne l’ignore point. — Les gens faisaient la tête de me demander laquelle. — Pas laquelle tête, laquelle vertu. — Il a vingt-huit ans. Quand je le voyais se lancer dans une affaire comme dans une bataille, comme dans une victoire, comme, en partant en avant, avec ce léger mouvement d’insouciance de tête qui s’ébroue, qui secoue les faiblesses, les ennuis, les mauvaises grâces, les indispositions de l’événement, j’admirais secrètement sa bravoure, je ne le lui disais pas, (il ne faut jamais le dire aux hommes jeunes), je me rappelais, non sans quelque mélancolie, une ancienne audace, une ancienne bravoure qui était il y a douze quinze ans celle d’un nommé Péguy, je riais en moi- même et je lui disais : Taisez-vous, jeune homme. Comme dans les Burgraves, s’il est vrai toutefois que ce soit dans les Burgraves, car il y a en ce moment sur Paris une épidémie de citations qui tombent de travers. Je lui disais : Laissez parler un vieux comme moi. Il clignait de l’œil et me répondait : Un vieux comme vous, il ne faut pas s’y fier. Il avait peut-être

Amicitiae et fidei sacrum tout dans ce livre est un hommage de l’amitié à l’amitié. Tout le livre, et le seuil et le texte et toute la maison, toute la fabrication, tout le tissu du livre est pur et sûr et ami. Tout le livre est comme un raccourci, fait un ramassement de tout ce qu’il y a d’ami dans notre histoire et dans notre œuvre. Cette Bibliographie qui vient en fin du volume,

comme un long regard de perspective, d’arrière en avant, sur toute mon œuvre, cette bibliographie si signée, c’est M. Bourgeois qui en a établi la copie. Ainsi elle représente comme un témoin dans le volume ce long labeur non signé, cette fidélité, cette liaison, cette administration si arrêtée, si nette, si parfaitement et ponctuellement exacte que M. Bourgeois poursuit, conduit obscurément pour nous, conjointement avec moi, depuis douze ans.

Dans les seize cahiers de leur huitième série, année scolaire 1906-1907, nous avons publié :

VIII-1. — petit index alphabétique de nos éditions antérieures et de nos sept premières séries (1900-1906), — table analytique très sommaire de notre septième

VIII-2. — ROMAIN ROLLAND. — Vies des hommes illustres — la vie de Michel-Ange. — I. — l’adolescence.. 2 »

l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes… 2 »

au parti intellectuel dans le monde moderne. —

VIII-7. — CHARLES-MARIE GARNIER. — les sonnets de Shakespeare, — *essai d’une interprétation en vers

VIII-8. — JEAN BONNEROT. — le livre des livres, —

siens, — de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — I… 2 »

bas, — notre honneur. — CHARLES PÉGUY. — *Cahiers

siens, — de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — II… 2 »

siens, — de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — III… 2 »

VIII-15. — CHARLES-MARIE GARNIER. — les sonnets de Shakespeare, — essai d’une interprétation en vers français. — II ; — *essai d’une interprétation en vers

VIII-16. — GEORGES SOREL. — les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes, — *à contre-

Voir en fin des autres cahiers les conditions et le prix de l’abonnement.

Nous mettons le présent cahier dans le commerce ; dixième cahier de la douzième série ; un cahier grand de 180 pages ; in-18 grand jésus ; nous le vendons

Note: no traditional “Le gérant : CHARLES PÉGUY / JULIEN CRÉMIEU imprimeur”

colophon appears in this scan. The cahier’s text closes at leaf 637 (p. 174)

with Péguy’s bibliography remarks. Leaf 645 is the back-cover catalog

(cahiers antérieurs, huitième série 1906-1907) with the closing notice

identifying this volume as the tenth cahier of the twelfth series, 180 pp,

in-18 grand jésus, priced 3.50 francs.