Œuvres choisies (postface)
Œuvres choisies de Charles Péguy 1900-1910. — Sous ce titre vient de paraître chez Bernard Grasset, éditeur, en vente à la librairie des cahiers, un très fort volume de viii+416 pages très denses, in-16 jésus, marqué trois francs cinquante.
J’étais bien incapable d’établir ce livre moi-même. L’ami et le confident de vingt ans, amicus et frater et consilium et auctor et salutis custos ac rerum temporalium, Pesloüan seul était capable d’établir ce livre. Il y pensait depuis plusieurs années. Je ne me rendais que peu à peu. A quel point il a aujourd’hui réussi, c’est-à-dire quel volume il a obtenu, c’est-à-dire quelle construction il a obtenue, c’est-à-dire à quel point il a été heureux, (et c’est tout dans les entreprises), à quel point il a réussi, sans rien sacrifier de l’ordre organique, de l’organisation interne, de l’organisation première, à trouver, à créer, en même temps, à instituer ensemble un ordre de composition, je dirai presque une ordonnance, à quel point il a pu faire un livre ordonné, presque plus que composé, j’en ai été
saisi moi-même et quiconque ouvrira le livre en sera saisi.
Et quiconque l’aura lu en demeurera saisi.
Il a su, il a admirablement évité le grand danger de ces sortes d’entreprises, qui est d’émietter, de vouloir donner de tout, par amitié, par amitiés particulières, de faire des éminentements, et finalement d’arriver à grand peine à constituer à grands frais une (pauvre) flotte d’échantillons. Révérence gardée, nous avons fait comme ce ministre de la marine que nous avons enfin. Nous nous sommes proposé de constituer une flotte homogène et une flotte de haut bord. Quelques puissantes unités, (je parle de celles de M. Delcassé), bien carrées, bien rangées à leur bord de la cinq, par divisions, par escadres. Bien alignées. Le convoi lui-même, en bon ensemble, non entier, la flotte coupée selon cette ordonnance quintuple qui n’a pas été constituée en cinq et investie comme la haute, comme la grande ordonnance classique, tragique (et comique) française.
Aussi le simple énoncé de ces cinq actes, de ces cinq parties permettra-t-il de voir d’un regard ce qu’est le livre. Première partie, portraits d’hommes. Deuxième partie, philosophie et méthode. Troisième partie, la chronique et l’histoire. Quatrième partie, les tragiques. Cinquième partie, la mort, la misère, le mystère de la charité de Jeanne d’Arc. Telle est cette ordonnance classique même et ordonnamcement. C’est dans le tragique, dans le comique, et comme dans le classique et comme dans le français et comme dans le tragique et comme dans le comique, on voit tout de suite où l’on est, où l’on va, de quoi on parle.
On voit ce que ça veut dire et notamment, (si j’ai le droit de le dire), qu’il s’agit bien ici d’un livre et que ce n’est pas seulement un volume.
Nous avons été impitoyables, et l’on m’a rendu généralement cette justice que j’ai été plus impitoyable que les autres. Nous avons coupé tout ce qui ne tenait pas. Nulles tendresses particulières, les plus légitimes, les plus authentiques, n’ont été respectées. N’ont été sauvées, je puis me vanter qu’il n’y a pas dans tout le volume un seul plan incliné ; ni une seule dégradation. Je me vante qu’il n’y a pas dans tout le volume un morceau qui ne commence et qui ne finisse en falaise.
Dans le tissu même du livre, dans le texte je n’ai pas besoin de dire que nous n’avons rien tripoté. Il ne s’agissait point de faire des morceaux comme on fait des morceaux d’une poterie : en tapant dessus. Si on vent bien me passer la grossièreté de le dire, l’opération était un peu plus délicate. Nous n’avons jamais procédé que par abrasement et décantation. Il s’agissait de désarticuler. Il ne s’agissait point de faire des morceaux. Il s’agissait de retrouver dans le texte, et quelquefois (et souvent) sous le texte les véritables anciens membres, anciennement faits, primitivement faits, les membres réels, les membres naturels, les membres antérieurs, antérieurement faits, les membres premiers, les membres éléments de ces organismes et de ces organisations. Nous avons donc résolu, nous avons délié, nous avons essen-
tiellement désarticulé. Nous avons peut-être dépecé. Nous n’avons jamais scié ni cassé. A quel point, avec quel bonheur Pesloüan a réussi à obtenir ainsi des membres, à deviner, à découvrir, à saisir, (à isoler), (à trouver), à configurer pour ainsi dire des membres en mouvement, des membres comme cinématiques et dynamiques dans des textes qui couraient, c’est ce qui saute aux yeux par le simple énoncé de ces membres mêmes, de ces quarante-trois chapitres, par la table, c’est ce qui saute aux yeux dans la table-sommaire du livre comme nous la donnons ci-après.
C’est dans le même esprit que je me suis permis d’écrire, pour ces membres anciens, des titres nouveaux. C’est que mes titres nouveaux sont eux-mêmes en réalité les titres anciens mêmes, les titres anciens propres, retrouvés, les titres que ces membres eussent portés si dans les anciens cahiers nous avions fait des sommaires où ces membres eussent été représentés. Ce sont les titres mêmes que ces chapitres, que ces membres porteront ou eux-mêmes ou dans des sommaires si je suis conduit quelque jour à écrire des sommaires pour des réimpressions plus complètes.
Pesloüan a merveilleusement discerné dans des textes, sous des textes qui couraient, où étaient, où couraient réellement les membres, quels étaient, qui étaient les membres réels, anatomiques, physiolo-
giques. Et ainsi nous avons peut-être découpé. (Peut- être désossé). Nous n’avons jamais disloqué.
Cela étant, voici, sous le titre, par parties et par chapitres, par les cinq parties et par les quarante-trois chapitres, le livre que nous avons obtenu :
Œuvres choisies de Charles Péguy. Il a été tiré de ce volume. 1900-1910. portrait, par Pierre Laurens.
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— Deux fragments du projet d’un grand portrait
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— Un trait de M. Alfred Dreyfus ; quelques traits de notre maître M. Gabriel Monod ;
II. — philosophie et méthode ;
une deuxième loyauté de la guerre ;
11. — Sur l’art. — De l’initiation à la connaissance des arts plastiques, fragment de confessions, confidences du docteur, et de cet aperçu bergso- nien qu’il y a sans doute entre le génie et le talent une différence de nature même ;
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— Sur la science. — Que la science même est révolutionnaire, en ce sens que le progrès de l’acquisition scientifique n’est point une capitali- sation morte ; et sur ce point le témoignage personnel de Duclaux ;
un langage politique parlementaire propre d’où viennent, pour ainsi dire, tous nos malentendus ;
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— Que nous aurons un jour, comme les Madé- casses, une métaphysique d’État ;
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— Et subsidiairement que cette métaphysique d’État sera fondée sans aucun doute sur quelque
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— Que les métaphysiques inavouées, notamment celles que nous font les savants modernes, sont des métaphysiques tout de même ;
philosophe remonte et d’où tous les autres ensemble, notamment l’historien, descendent ;
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— Qu’il y a dans l’événement même de la race une mystérieuse responsabilité remontante ;
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— Qu’il y a non point un dépassement des anciennes philosophies qui serait un progrès, mais, au contraire, une oblitération irrévocable, cahier dit de l’ensevelissement d’Hypatie ;
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— Qu’il n’y a point une succession linéaire des métaphysiques et des philosophies, mais qu’il y a, au contraire, dans toute grande philosophie une race irréductible ; et que la métaphysique seule fait une connaissance directe ;
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— Que la méthode moderne en matière d’histoire est une méthode métaphysique qui tient avant tout à ne point saisir ni une œuvre ni aucune autre réalité dans son texte ; qu’il faudrait la nommer proprement la méthode de la grande
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— Qu’il y a une Sorbonne qui fait trop parler d’elle, pour une honnête Sorbonne ; et qu’une fois de plus, cette fois sous le nom de sociologie, la Sorbonne est tombée dans la scholastique ;
III. — la chronique et l’histoire ;
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— De ce jeune homme qui vint me voir et qui, sans le faire exprès, l’innocent, dans un éclair me révéla ce que c’est que l’événement historique, notamment que cet événement tombe une fois, et ne retombe jamais plus ;
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— Que particulièrement l’amitié, qui elle aussi est un événement, tombe une fois, et ne retombe jamais plus ;
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— O drapeaux du passé, si beaux dans les
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— Que le monde moderne avilit ; qu’il avilit même la mort ; notamment comment il enterra
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— Qu’il y a une politique juive, mais aussi qu’il y a une mystique d’Israël ;
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— O soldats de l’an deux ! ô guerres ! épopées !
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— Qu’il y a dans le monde moderne une hypo- crisie du pacifisme ; Hugo et Napoléon ;
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— Comment notre bon peuple était sorti pour voir passer le roi d’Espagne. Des mœurs singu- lières de ce peuple de Paris ;
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— Mais que Hugo aussi était dans tout ce
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— D’un saisissement que nous eûmes dans le même temps ;
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— Épître votive pour engager quelque jour dans le parti des hommes de quarante ans notre ami et notre frère Ernest Psichari, sous-lieutenant d’artillerie coloniale hors cadre, à Moudjéria, Mauritanie, par Saint-Louis, Afrique Occidentale
IV. — les tragiques ;
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— Sur une traduction de Sophocle, fragment de confessions ; et que toute oblitération de la culture grecque est un crime irrévocable ;
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— Qu’il y a dans le tragique une représentation des caractères ;
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— Des vers et du rite de l’intercession dans
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— De la triple promotion des tragédies
charité de Jeanne d'Arc ;
- — De la mort, premiers propos ;
Amicus et auctor, dans le plein sens latin de ce mot. Hujus libri auctor et permultorum aliorum. — « Augere, dit Bréal et Bailly, augmenter ; créer. Auctor, qui augmente, qui crée, d’où : 1° auteur, cause ; particulièrement (en parlant d’un projet), 2° conseiller (en parlant d’un projet). » Et dans l’expli- cation « le verbe augeo « accroître, enrichir » est employé dans les sens les plus divers. Ainsi dans la langue religieuse il signifie « honorer par des dons » : augere aram donis. On dit de même : augere aliquem divitiis, auctus filio, (1) augere aliquem nominibus impe- ratoris. Augeo signifie aussi « créer ». Lucrèce, v, 322. Nam quodcunque alias ex se res auget alitque, Deminui debet. — Ces différents sens se retrouvent dans auctor. Il signifie « fondateur, père ». Virgile, vii, 49. Isque paren- tem Te, Saturne, refert, tu sanguinis ultimus auctor. — En parlant d’un écrit ou d’une œuvre d’art, « auteur ». Lectitare auctores. Statuae auctoris incerti. — En parlant d’un acte, « conseiller, instigateur, garant ». Auctor legis, pacis, belli. La même diversité de sens se retrouve dans auctoritas, qui marque la qualité
(1) Quel mot admirable.
dans ce livre, (je ne parle plus seulement du Bréal et Bailly, je parle du Pesloüan et Péguy), il est si vrai que dans ce volume, dans cette quintuple formation un rythme intérieur court, un rythme secret, que je m’aperçois aujourd’hui en lisant ces épreuves de la table et à présent que le livre est paru que toutes les quatre premières parties ensemble et parallèlement s’achèvent (et peut-être s’approfondissent) chacune sur et par un morceau de ce même Victor-Marie, comte Hugo qui est d’autre part et mon dernier cahier publié, et le dernier cahier de 1910, et ainsi le dernier cahier de cette période décennale. De même que la cinquième partie, et ainsi tout le livre, s’achève en cette prière du Mystère de la Charité.
Combien n’avons-nous pas été particulièrement heureux, et pour ainsi dire préliminairement, d’avoir pu mettre en tête de ce livre une reproduction du profond et grave portrait que Pierre Laurens peignit de moi quand j’avais trente-cinq ans. C’est avant le plus creusé, où le peintre a su mettre tout ce que nous autres nous ne parvenons pas à écrire. Quelle profonde joie, et sérieuse, que d’avoir pu mettre, en tête d’un volume entièrement composé, entièrement constitué par un ami, une reproduction d’un portrait peint par un ami, pour aller à tant d’amis connus et inconnus, à qui je dois tant. Quel accord intérieur. Et doublant la première quelle entente secrète, quelle joie de repro-
duire ici, de présenter un portrait portant cette signa- ture, (non seulement une signature amie), une signature filiale de la grande stature de notre Jean-Paul- Laurens. Depuis que le père, depuis que le patron, depuis que le peintre, depuis que Jean-Paul-Laurens, depuis trois et quatre ans que ce grand peintre m’a introduit dans son foyer et dans son cœur ; depuis que s’est ouverte pour moi maison parfaite aux murs de briques, aux larges baies claires, toute nourrie de silence plein et de déférence ancienne ; depuis que par et avec la merveilleuse complicité des deux fils peintres, de toi, Paul et Albert, par droit d’aînesse, et de toi, Pierre, notre peintre ordinaire ; depuis que sous la merveilleuse complicité, sous la complicité fraternelle des deux fils peintres j’ai été introduit comme un troisième fils, comme un enfant prodigue de lettres, perdu, retrouvé dans cette famille de peintres ; depuis que je participe à cette dynastie, au sens plein, au grand sens, au sens antique de ce mot, c’est-à-dire au sens corporatif et ouvrier, au sens de la filiation d’œuvre ; au sens où nous disons encore dans nos humanités la dynastie des Estienne, ces trois et ces quatre ans on ne saurait croire et moi-même je m’en saisi, je m’émerveille de regarder combien je dois, combien j’ai reçu, combien j’ai pris dans cette famille et dans ces cœurs. Je veux croire que ce M. Grasset pour moi depuis douze et treize ans le faisais et infatigablement je l’avais fait pour tant de nos contem- porains dont presque un tiers m’en ont gardé quelque reconnaissance. Celui qui à qu’à faire de la copie est bien heureux. Je viens de m’en apercevoir. (Et à plus
gnements d’expérience, de carrière ; d’amitié ; un cœur si jeune, le plus jeune cœur que je connaisse actuel- lement. Je dirai quelque jour, j’essaierai de donner quelque idée de tout cela, je n’y réussirai que très imparfaitement dans cette Épître votive à laquelle je pense pour engager dès ce jour dans le parti de nos amis et de nos maîtres notre maître et notre père spiri- tuel Jean-Paul-Laurens, peintre. Tu n’y échapperas point, Pierre. Dedans je ferai ton portrait. Ce sera, une fois de plus, le portrait du peintre. Malheureusement pour nos pauvres portraits à nous, pour nos portraits d’hommes, pour ces malheureux portraits écrits nous n’avons pas besoin, (au contraire), de faire poser le modèle. Je ne pourrai donc point te rendre ces bonnes séances d’atelier, ces grosses séances bourrées de travail qui resteront dans ma mémoire comme un des grands éclairements de ma vie. Je dirai, j’essaierai de rendre ce que je vous dois, je vous dois tant, à vous trois, tant d’enseignements jusqu’à vous insoupçonnés, antérieurement à vous tant de leçons non données, reçues tout de même, (d’autant mieux reçues) ; enfin une connaissance par l’intérieur, nullement littéraire, une pénétration de la peinture, et du dessin, et de tous les arts du dessin, et de tous les arts plastiques. Et ainsi, et en dedans de tout l’art. Une pénétration, (générale, d’ensemble), dans ce qu’il y a de plus profond dans l’art. Une pénétration de la parenté profonde qu’il y a entre l’art d’écrire et les autres arts du dessin. Les autres arts plastiques. Sous réserve des lignes de discernement qui courent tout au travers, ou plutôt tout au long de ces arts mêmes, de ces arts parents. Plus
qu’apparentés, plus que conjoints, sortis, poussés des mêmes souches. Et quand ce ne serait que la recon- naissance, que l’immédiate, que la reconnaissance préliminaire de cette vérité élémentaire que nous autres littéraires quand nous voulons parler en littéraires des arts du dessin ou même seulement regarder en littéraires les œuvres du dessin nous n’y voyons que des sornettes.
Et vous au moins, quand on parle de Ingres, on sait
Au moment où je parle pour la première fois dans les cahiers de ce livre, je dois, je veux remercier mes (deux) éditeurs. Distingués précisément comme je les voyais distingués, relisant les épreuves de ce volume, dans ce morceau que nous avons mis en tête des tragiques, sur la traduction (d’un fragment) de Sophocle, fragment de confessions, tout entier inspiré par une pensée de commémoration pieuse, tout entier consacré au souvenir ami que nous avons gardé d’un de nos maîtres, d’un des hommes parmi nos maîtres que nous avons le plus aimés, de celui que nous nommions le père Édet. Je veux dire, les éditeurs, distingués en celui qui établit le texte et celui qui fabrique et vend le volume. L’établissement du texte, et qu’il se fît sans moi, me remplissait d’un émerveille- ment continuel, d’un émerveillement et d’une joie d’enfant. Qu’un livre de moi se fît, (et se fît aussi bien),
sans que j’eusse à le faire, (qu’il se fît beaucoup mieux que je ne l’eusse fait), je n’en revenais pas. Dans cette grande différence des œuvres et des talents, où les enfants poussent (censément) tout seuls, dans cette grande distinction naturelle que les enfants on les fait et qu’ensuite il n’y a plus qu’à les nourrir mais que ces œuvres il faut non seulement les nourrir toujours, mais aussi les faire toujours, jusqu’à leur plein achèvement, (et sans doute toujours après), voici que ce livre, dans ce classement, dans cette sorte de classement subitaire que cette œuvre non seulement se déclassait des œuvres pour se classer dans les enfants, non seulement sortait des œuvres pour entrer dans les enfants, mais voilà qu’elle passait au delà des enfants mêmes, voilà qu’elle passait outre les enfants, puisque non seulement tout se nourrissait mais tout se faisait sans moi, puisque M. Pesloüan faisait le volume, puisque M. Grasset le fabriquait et le mettait en vente.
Particulièrement je veux remercier M. Grasset. Quand je voyais depuis plusieurs mois tout le mal qu’il se donnait pour ce volume, pour l’établissement, pour la fabrication, pour le lancement de ce volume, pour l’industrie et pour le commerce de ce volume, quand je voyais tous les soins qu’il y prenait, tous les soucis qu’il en avait, tant de labeur, tant de gouvernement, tant d’attentions, quand je voyais tous les jours qu’il me rendait tant de services uniquement parce qu’il était mon éditeur et qu’il était mon ami, uniquement parce qu’il son office et parce qu’il se vouait (ferme) dans son office, ex officio, je ne surprenais à faire en retour ou en arrière, sur moi-même, et sur quelques autres, je me
surprenais à me dire, à me redire, de même beau métier je l’exerce, que de même office je l’exerce depuis déjà douze et treize ans ; que je l’accomplis ; que ce beau métier est aussi mon métier ; que cet office est mon office ; que ce métier, que cet office je l’ai accompli moi-même ; depuis douze ans, depuis treize ans ; que pour deux cents volumes ou cahiers ; que tout ce qu’il faisait pour ce volume je l’avais fait pour deux cents volumes ou cahiers, c’était mon métier, je le continuais de le faire, comme un métier quotidien, que tout ce qu’il faisait pour moi, tout ce que pour ce travail industriel et commercial, non seulement de faire le livre, de fabri- brer, de le fabriquer, ce qui ne serait rien encore, et de payer les imprimeurs, et de payer tous les frais généraux d’une maison de commerce à Paris, et de payer tou- jours, (on y arriverait peut-être encore, on en viendrait encore à bout), mais ce qui est le plus difficile de tout, presque impossible, non plus seulement de faire le livre, mais de faire le public, dans cet ingrat monde moderne, dans cet ingrat public, de découvrir, de faire un public, pièce à pièce, homme par homme, d’obtenir, de faire une certaine audience. Quand je considérais tout ce que M. Grasset faisait ainsi pour moi, uniquement parce qu’il faisait son métier, je me surprenais à consi- dérer aussi que moi aussi c’était mon métier et que ce métier je le faisais à peu près tous les jours que M. Grasset faisait pour moi depuis douze et treize ans je le faisais et infatigablement je l’avais fait pour tant de nos contem- porains dont presque un tiers m’en ont gardé quelque reconnaissance. Celui qui n’a qu’à faire de la copie est bien heureux. Je viens de m’en apercevoir. (Et à plus
forte raison celui qui n’a qu’à en avoir fait). Celui qui n’a qu’à apporter sa copie ne soupçonne pas ce qui reste à faire, ce qu’on fait pour lui. Je viens de m’en apercevoir. Surtout quand il s’agit d’un auteur qui n’est point connu du célèbre grand public. Celui qui n’a qu’à apporter sa copie pour que j’en fasse une de ces éditions presque parfaites des cahiers. Celui qui apporte sa copie ne sait pas ce qu’on fait pour lui. Mais ce qu’il y a de plus fort c’est que moi aussi au fond j’avoue que je ne le savais pas. Je le disais, je l’ai dit souvent. Mais je ne le savais pas. Je ne le mesurais pas. Quand je voyais faire M. Grasset, et que je n’avais à m’occuper de rien, je commençais d’imaginer, je me surprenais à soupçonner que j’avais rendu à un certain nombre de mes contemporains des services dont moi-même je n’avais aucune idée. J’ai dit, peut-être plusieurs fois, que dans ce monde moderne, où l’argent est tout, où le temporel est tout celui qui assure le temporel en somme fait tout, en un certain sens fait tout. Que celui qui apporte la copie en un sens n’a rien fait encore. Je le disais, mais j’étais peut-être un peu gêné pour le dire, parce que c’était moi qui assurais le temporel. Je ne le disais que sur les tables de présence. Aujourd’hui, cette fois-ci, j’ai fait la contre-épreuve. Je puis le dire, en toute sécurité, sur les tables d’absence.
Dans ce monde moderne où tout est pour le parasite, où tout est contre le producteur.
Dans le même ordre d’idée je veux remercier
mon vieux compatriote M. Rigolet, 68, rue Royale, Orléans, imprimeur de M. Grasset, pour la célérité avec laquelle, sans rien sacrifier du travail, il a réussi à établir en quelques semaines un volume typographi-
Comme les découvertes vont par paquets et comme il paraît que les joies, quand il y en a, et que les bonnes nouvelles vont au moins par plusieurs, de même que par ce volume j’avais vu pour la première fois, j’avais appris, j’avais découvert ce que c’était que d’être édité par un autre, au lieu d’éditer les autres ou de m’éditer soi-même, de même et ensemble j’ai découvert, j’ai connu, par ce volume j’ai vu pour la première fois ce que c’est que de gagner de l’argent. J’avance que c’est une grande joie. Pour le premier tirage à 3.000 M. Grasset m’a versé 1.500 francs de droits d’auteur. Notre traité stipule des droits croissants des éditions suivantes, si nous y venons. Depuis vingt ans que je travaille et non seulement que je travaille mais que je produis c’est la première fois que je gagne de l’argent avec ma plume. C’est bien agréable. J’avoue que j’en ai une sorte d’orgueil enfantin. C’est une grande joie, et une grande découverte, que de gagner de l’argent comme tout le monde, de l’argent pour ainsi dire de droit commun. De l’argent qui ne doit rien à personne. Et cette joie fut naturellement dou- blée d’une autre, conjointe d’une autre. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai prié notre M. André Bourgeois de verser directement ces 1.500 francs dans la caisse
des cahiers. Cela aussi m’était nouveau. Depuis le temps, depuis bientôt quinze ans que je fais aux cahiers cet odieux métier de solliciteur, depuis quinze ans, il faut le dire, il ne faut pas avoir peur des mots, depuis quinze ans que je demande de l’argent à tout le monde, et que je n’en trouve pas toujours, (depuis quinze ans que j’exerce la mendicité), une entreprise, pour sauver perpétuellement une entreprise où il y a quinze ans et depuis quinze ans j’ai mis perpétuellement tout ce que j’avais, et non seulement cela mais tout ce que j’étais, ç’a été une grande joie pour moi et une grande découverte et une grande nouveauté que de pouvoir enfin mettre moi-même dans les cahiers de l’argent frais qui vînt de moi, de moi seul et pour ainsi dire de moi pur, qui eût été gagné par les moyens du bord, gagné si je puis dire authentiquement, socialement authentiquement, comme tout le monde, au prix cou- rant, de droit commun, au prix du marché, sur le marché des valeurs, et de devenir ainsi, de me faire le co-souscripteur de mes souscripteurs.
Pendant que j’y étais et sous ce prétexte que les joies et que les découvertes et que les nouveautés et que les bonnes nouvelles vont par trois je voulais me payer une grande joie, (j’en avais envie depuis long- temps), une joie troisième ensemble, si je sais compter, une grande et merveilleuse nouveauté, une grande troi- sième découverte : (l’homme est insatiable) : celle d’envoyer enfin ce volume à toutes les personnes à qui
j’avais si bonne envie de l’envoyer ; en envoi d’auteur ; à tant d’amis avérés à qui je dois tant. Je commençais à composer des listes dans ma tête, et j’avoue que ces listes croissaient à vue d’œil quand les décemvirs, qui savaient que l’on préparait un volume, et qui ne dou- taient un peu de soi, qu’il y avait dedans, me firent savoir, dans la forme habituelle, non seulement la m’accepteraient pas la moindre de recevoir un seul exemplaire de ma main, mais qu’ils avaient tous l’intention bien arrêtée d’acheter à M. Bourgeois à la librairie des cahiers et leur propre exemplaire et les exemplaires qu’ils enverraient à leurs amis et à leurs connaissances. Je m’expliquerai, comme toujours, plus loin. Si je suis homme (les) décemvirs, l’on seuls ne le savent point, mais c’est toujours ainsi, les dix ou quinze ou douze, les confidents du premier degré, les dix ou quinze amis sans le conseil de qui je ne prends aucune décision important (le peuple en ses comices, mes enfants, le roi en ses conseils). Non que je n’aie en prenant son nom de bonne quinzaine d’amis du premier degré. Mais d’abord je ne suis pas l’État. Je ne peux pas, peux pas convoquer, je ne peux pas assembler mes amis de province comme le gouverne- ment de l’État convoque et assemble à Paris en un tour de main pour un conseil, pour une session, les recteurs de ses dix-sept académies. Tous mes amis ne sont point recteurs. Ni tous mes recteurs ne sont point mes amis, bien qu’il y en ait au moins trois. Et ensuite et surtout le bon conseil serait peut-être encore une affaire d’amitié, mais le conseil, qui est chose infini- ment plus grave, n’est pas tellement une affaire d’amitié. Ces décemvirs sont des hommes avérés,
éprouvés, durcis, dressés par la dure vie de Paris, par une vie dont nos amis de province, heureusement pour eux, n’ont absolument aucune idée. Il ne faut point, pour le conseil, des amis qui soient demeurés innocents. Ces décemvirs sont durs. Ces décemvirs sont rudes. Ils me disent quelquefois, souvent, des choses fort désa- gréables. Je m’en aperçois bien aux vacances de Pâques, je fais la différence quand mes amis de province viennent me voir, qui sont restés innocents, ceux de nos amis, les miens il y a dix ans, les miens hommes, les mêmes jeunes gens, mais que la vie a conduits ces dix ans dans les douceurs. A Coutances. A Lyon. A Saint-Étienne. C’est pour cela que je tiens tant, mon cher Isaac, à ce que ces amis de province, quand ils viennent à Paris aux et en vacances de Pâques, ne resteront au moins trois semaines à Paris, pour que je puisse avec eux retrouver les semaines à Paris, pour que je puisse avec eux retrouver les semaines à Paris, presque impossible, non plus seulement de l’autorité, (si légitime, si profondément amie), des décemvirs, me détendant, me dégouvernant de Paris, me transportant dans une vie pour laquelle j’étais si profondément fait, et avec eux eux l’espace d’un dîner ou d’un déjeuner, oubliant cette astreinte perpétuelle de la vie, où nous sommes condamnés à la vivre, et où nous devons vivre, participer quelques heures à une innocente et toujours jeune
Les autres sont innocents et purs. Mais les décemvirs sont purs et avertis. Cette fois-ci encore ils avaient
raison. Si je voulais envoyer des exemplaires en envoi d’auteur à toutes les personnes qui ont rendu aux cahiers des services capitaux, et à moi personnelle- ment des services capitaux, je le dis à la gloire de l’amitié il ne me fallait pas en envoyer moins de neuf cents. Quand nous comptions, ou plutôt quand nous essayions de compter, il devenait évident qu’il n’y a peut-être pas un seul de nos neuf cents abonnés actuels qui ne nous aient rendu personnellement et solidaire- ment aux cahiers et à moi, (c’est tout un, c’est tout le même), des services capitaux.
(Non seulement à la gloire de l’amitié, mais à la gloire de cette sorte de bonté générale qu’il y a dans le monde et qui contraste si heureusement avec l’ai- greur, avec l’âcreté haineuse du Parti Intellectuel).
Il faut penser que sans ces décemvirs ni les cahiers ni assurément moi nous ne marcherions pas trois semaines. Ils sont l’amitié avertie, éprouvée, toujours vigilante, ancienne ; inébranlable. Ils sont la sagesse même. Ils sont le conseil, et l’action après le conseil. Il fallait se rendre. A eux et à ce ferme propos qu’ils avaient formé de n’en point recevoir un seul exem- plaire de ma main et que nul n’en tiendrait un seul exemplaire qui ne vînt de la main pour ainsi dire si je puis dire mercantile de M. Bourgeois, nul pas même
celui qui avait établi et littéralement fait le livre, pas même celui qui pourtant, dans le besoin, pour gagner quarante-huit heures, en avait rapporté cinq cents exemplaires d’Orléans à Paris par la force de son moteur. Et par la vitesse des batteries à cheval.
Ces cinq cents premiers exemplaires et les dix pre- miers exemplaires sur Hollande.
Il fallait d’autant plus se rendre à la sentence décem- virale que la vente de ce volume au bureau des cahiers, à la librairie des cahiers aura lieu dans des conditions toutes particulières. M. Grasset nous a fait comme libraires des conditions si intéressantes et si libérales qu’elles font de la vente ou plutôt de l’achat de ce volume à la librairie des cahiers une sorte de souscrip- tion permanente, littéralement une souscription perma- nente conjointe de M. Grasset, de l’acheteur et de moi aux Cahiers de la Quinzaine. Or de ces souscriptions permanentes aux Cahiers nous avons besoin aujour- d’hui autant et peut-être plus que jamais.
Enfin je veux remercier notre collaborateur M. Paul Milliet de m’avoir permis à la fin d’un cahier qui était
sien et qui lui revenait tout entier de publier une aussi longue annonce d’un livre qui par ailleurs a forcément retardé un peu la publication de ses propres cahiers. Car on a beau conjoindre les deux travaux, il y a une limite à la résistance des yeux et un honnête homme ne peut guère lire plus d’une feuille d’épreuves par jour.
Mardi 20 juin 1911. — Je présente ce livre comme un monument à l’amitié. Amicitiae et fidei sacrum. Je m’aperçois enfin qu’il est un de mes livres les plus purs. Tout y vient de l’amitié. Tout y représente l’amitié. Tout y concourt à l’amitié. Une amie qui a l’intelligence du cœur m’écrivait que c’était de l’amitié à trois dimen- sions. Mais je crois bien qu’elle en oubliait une ou deux. En tête un portrait peint par l’ami le plus fidèle et le plus grave. Un livre tout entier composé, plus que composé, organisé par l’ami le plus ancien, le plus confident, le plus grave. Et comment ne pas donner le nom d’ami à ce jeune éditeur qui s’est jeté dans cette bataille avec toute la fougue d’une ardente et d’une conquérante audace. Les premières fois que je parlais de M. Grasset j’avais coutume de dire : Il a une grande
vertu. — Ici un temps, parce que je suis un homme de théâtre, M. le Grix lui-même ne l’ignore point. — Les gens faisaient la tête de me demander laquelle. — Pas laquelle tête, laquelle vertu. — Il a vingt-huit ans. Quand je le voyais se lancer dans une affaire comme dans une bataille, comme dans une victoire, comme, en partant en avant, avec ce léger mouvement d’insouciance de tête qui s’ébroue, qui secoue les faiblesses, les ennuis, les mauvaises grâces, les indispositions de l’événement, j’admirais secrètement sa bravoure, je ne le lui disais pas, (il ne faut jamais le dire aux hommes jeunes), je me rappelais, non sans quelque mélancolie, une ancienne audace, une ancienne bravoure qui était il y a douze quinze ans celle d’un nommé Péguy, je riais en moi- même et je lui disais : Taisez-vous, jeune homme. Comme dans les Burgraves, s’il est vrai toutefois que ce soit dans les Burgraves, car il y a en ce moment sur Paris une épidémie de citations qui tombent de travers. Je lui disais : Laissez parler un vieux comme moi. Il clignait de l’œil et me répondait : Un vieux comme vous, il ne faut pas s’y fier. Il avait peut-être
Amicitiae et fidei sacrum tout dans ce livre est un hommage de l’amitié à l’amitié. Tout le livre, et le seuil et le texte et toute la maison, toute la fabrication, tout le tissu du livre est pur et sûr et ami. Tout le livre est comme un raccourci, fait un ramassement de tout ce qu’il y a d’ami dans notre histoire et dans notre œuvre. Cette Bibliographie qui vient en fin du volume,
comme un long regard de perspective, d’arrière en avant, sur toute mon œuvre, cette bibliographie si complète, si ponctuellement exacte, si arrêtée, non signée, c’est M. Bourgeois qui en a établi la copie. Ainsi elle représente comme un témoin dans le volume ce long labeur non signé, cette fidélité, cette liaison, cette administration si arrêtée, si nette, si parfaitement et ponctuellement exacte que M. Bourgeois poursuit, conduit obscurément pour nous, conjointement avec moi, depuis douze ans.