XIII-7 · Septième cahier de la treizième série · 1911-11-21

Les Milliet. X — La Commune et le second siège de Paris

Paul Milliet

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les Milliet

X. — la Commune

et le second siège de Paris

1871

1871

1871

Les ruraux. — Premières manifestations. — Les canons de la Garde nationale. — Le Comité Central. — Le 18 mars, proclamation de la Commune. — Les droits de Paris. — Sortie du 3 avril. — Mort de Flourens. — Premiers succès de Dombrowski. — Réformes : l’Assistance publique, les Finances, le Travail, la Fédération des artistes, l’Enseignement. — Les délégués à la Guerre.

1

L’Assemblée de Bordeaux fut élue sous l’œil des Prussiens, alors que la province mal informée et trop crédule ajoutait foi aux calomnies des monarchistes. Ceux-ci représentaient les Parisiens comme des fanfarons et des traîtres, qui avaient voulu livrer la ville le 31 Octobre.

A Paris, au contraire, on croyait la province animée de l’ardent patriotisme que Gambetta avait cherché à lui inspirer ; on la supposait prête à tous les sacrifices pour continuer la lutte.

Le 8 février 1871, ayant à nommer 43 députés, nous

avions porté en tête de liste : Garibaldi, Victor Hugo, Louis Blanc, Gambetta, Dorian, Delescluze, Clemenceau, Littré, Raspail, Edgar Quinet… Mais, parmi les membres du Gouvernement de la Défense, bien peu furent réélus par les Parisiens, qui les avaient vus à l’œuvre.

L’aberration des ruraux semble aujourd’hui inconcevable ; ils nommèrent Trochu, d’Aurelle et leurs pareils. Évidemment ils ne les connaissaient pas.

Trois cent cinquante députés républicains, résolus à continuer la guerre, furent envoyés à l’Assemblée, contre quatre cents réactionnaires, qui avaient promis d’y mettre fin. Et pourtant, même parmi les électeurs les plus affamés de paix, bien peu avaient eu l’intention d’appeler au pouvoir un empereur ou un roi.

Bonapartistes et royalistes coalisés allaient profiter de ce malentendu pour essayer de renverser la République.

Ils étaient dupes des mots ces républicains modérés qui crurent défendre le suffrage universel, en s’alliant aux partisans du pouvoir héréditaire. Comme si une génération avait jamais le droit de lier par ses engagements les générations futures.

Par son empressement à accepter toutes les conditions du vainqueur, l’Assemblée de Bordeaux manifesta un manque de dignité qui n’était, hélas ! que l’écho des sentiments de la majorité des Français. Il semble que les ruraux eussent perdu la notion de l’honneur. À qui fera-t-on croire qu’un pays comme la France aurait pu être subjugué, si la nation tout entière s’était soulevée dans un élan unanime d’indignation patriotique ? Émasculés par une longue servitude, et n’ayant plus d’autre

idéal qu’entasser des écus, des lâches ont voulu la paix à tout prix, la paix honteuse. Ce sont là de dures vérités qu’il faut dire.

La haine contre Paris se traduisit aussitôt par d’insolentes provocations. Pour gouverneur on nous envoya Vinoy, complice du coup d’État de décembre, signataire de la capitulation. Et qui va-t-on nous imposer comme général en chef de la garde nationale ? — D’Aurelle de Paladine, le dévot et pusillanime bonapartiste que Gambetta avait trop tardivement destitué !

A Paris, l’indignation était extrême et légitime : « Les marbres n’obéissent plus au cerveau, disait-on. C’est une tête qui pense sur un cadavre. » (1)

La centralisation, si favorable au despotisme, avait tué la vie en province. Aucune grande ville n’était libre de gérer ses propres affaires. A ce mal, les Parisiens proposaient un remède : remplacer un gouvernement centralisé à l’excès par les libres fédérations de communes autonomes, à l’imitation des cantons suisses.

La capitale ne prétendait nullement imposer aux autres villes son organisation municipale, elle ne voulait que donner l’exemple de progrès immédiatement réalisables.

« Paris qu’on accuse de gouverner la France, a toujours été serf de la France. Paris fait les révolutions, mais la province fait les gouvernements. Les révolutions durent trois jours ou trois mois ; les gouvernements durent vingt ans. — Paris fait les journées de juillet 1830 ; la province se livre aux d’Orléans et maintient Louis-Philippe pendant dix-huit années. — Paris fait le 24 février et les journées de juin 1848 ; la province lui

(1) Arthur Arnould, Histoire de la Commune.

envoie ses Falloux et Louis-Napoléon Bonaparte. — Pendant vingt années, Paris vote contre l’Empire, et pendant vingt ans la province consacre l’Empire par la nomination des candidats officiels et deux plébiscites dont on connaît les écrasantes majorités. — Paris fait le 4 septembre et proclame une seconde fois la République ; la province nomme l’Assemblée de Bordeaux qui affirme son intention de rétablir la monarchie. — Paris endure la famine et donne son sang pour sauver l’honneur de la France et l’intégrité du territoire national ; la province vote la paix, cinq milliards d’indemnité aux Prussiens, la cession de l’Alsace et de la Lorraine. » (1)

Si les ruraux veulent un roi, qu’ils le prennent, nous n’en voulons pas.

Ainsi, après avoir combattu les ennemis de la France, nous allions avoir à combattre les ennemis de la République.

Lorsqu’il eut à donner son opinion sur les actes de la Commune, Louis Blanc vieilli, qui n’avait rien compris à ce mouvement et s’en était séparé, lui rendit pourtant une justice tardive :

« Il ne faut pas confondre les révolutions qu’enfantent l’ambition, la colère, la cupidité, les passions envieuses d’un ou de plusieurs hommes, avec les révolutions qui sont des évolutions, et qui naissent du développement historique de la vie sociale, contrarié par des pouvoirs aveugles ou tyranniques ; les premières méritent toute réprobation, mais il n’en est pas de même des secondes. Quant à celles-ci, il est vrai qu’elles apportent, hélas !

(1) Arthur Arnould, I, page 116.

avec elles trop souvent un mélange de bien et de mal, mais leurs effets s’expliquent par leurs causes ; l’intensité des maux qu’elles produisent, se mesure à la gravité des abus qui les rendirent inévitables, et lorsque au prix de souffrances passagères, une révolution met au monde une vérité libératrice, il est aussi vain de s’en plaindre, qu’il le serait de maudire cette loi de la nature qui associe les douleurs de l’enfantement à l’entrée d’un homme dans la vie. » (1)

Louis Blanc a raison : c’est grâce à la Commune que certaines réformes fécondes sont parvenues à maturité. Cette révolution fut à la fois politique et sociale.

2

Jules Favre avait solennellement promis que la France ne céderait « pas un pouce de son territoire, pas une pierre de ses forteresses » ; — et notre chère Alsace était livrée à l’ennemi, avec Metz et une partie de la Lorraine.

Ducrot avait juré de ne rentrer dans Paris que « mort ou victorieux ». — Beau serment, oublié dès le lendemain.

Trochu, énergique en paroles, avait dit : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. » — Puis, jésuitiquement, il avait chargé Vinoy de signer à sa place une reddition que son inertie coupable avait préparée.

Partout l’incapacité, partout le mensonge.

Comment le peuple, tant de fois trompé, aurait-il pu faire confiance au canteleux diplomate qui se résignait

(1) Discours du 17 septembre 1871.

de si mauvaise grâce à maintenir ce louche régime qu’il appelait « une République sans républicains » ? Pouvions-nous oublier ces massacres de la rue Transnonain dont Thiers le Cruel avait taché son casier judiciaire ? Joyeux, il flairait déjà la Semaine sanglante.

Paris avait supporté le froid, la faim, les privations de toutes sortes, les obus… Une seule consolation lui restait : la République, gage de justice sociale. Comment ne se serait-il pas défié de cet homme auquel il faisait peur et dont il se sentait détesté ?

Trop de paroles avaient été mensongères ; il ne croyait plus qu’aux actes. Or, Thiers s’efforçait de désarmer la garde nationale, la République était en danger.

Ce désarmement, ni Jules Favre, ni même Bismarck n’avaient osé l’ordonner. Dès qu’il fut question de permettre aux Prussiens d’entrer dans l’enceinte, spontanément, cinquante mille hommes se portèrent en armes à leur rencontre : « Ce mouvement d’indiscipline et de fierté était d’autant plus beau que les forts étaient déjà occupés par les Prussiens et que leurs canons étaient braqués sur la ville. Les Parisiens se seraient sacrifiés et le salut de la France aurait pu être acheté à ce prix : « Plutôt Moscou que Sedan », répétait-on partout. (1)

Sur la place de la Concorde, les majestueuses statues de pierre qui personnifient les principales villes de France, avaient été voilées de longs crêpes noirs, poétique symbole du deuil profond de la patrie.

Les manifestations commencèrent le 24 février sur la

place de la Bastille. Le soir, la colonne était illuminée et les bataillons défilaient tout autour, apportant des couronnes d’immortelles qui venaient décorer le monument depuis la base jusqu’au faîte. Les plis flottants du drapeau rouge enveloppaient le flambeau du Génie d’or si hardiment lancé dans le ciel. Plus bas on lisait en lettres énormes :

Vive la République universelle !

Ce cri était prématuré, mais il aura son heure. Des discours enflammés, tout pleins d’illusions généreuses, furent prononcés. Qui n’était été ému de voir ce peuple indomptable oublier ses longues souffrances et les détresses de l’odieux présent, dans une vision prophétique de l’avenir ?

« A cet instant même où l’Allemagne lui faisait une guerre de race, où Guillaume et ses agents ne cachaient pas le désir et l’espoir d’anéantir la France, que pensaient ces Français, que disaient ces Parisiens ? — Ils proclamaient la Fédération des peuples ! En réponse aux obus de Bismarck, ils offraient à l’Allemagne la Liberté, la Fraternité ! Sous le feu des canons Krupp, braqués contre la grande cité révolutionnaire, ils confessaient la Solidarité humaine ! » (1)

En attendant, un conseil de guerre jugeait les accusés du 31 Octobre. Flourens, Blanqui et plusieurs autres furent condamnés à mort.

Ancien représentant de Paris, Victor Considérant publia le 10 avril une adresse aux Parisiens. Il espérait nous faire sortir de cette situation terrible et proposait

une paix fondée « sur le caractère libre et juridique de toute société, de toute coopération » ; il réclamait, lui aussi, « l’autonomie absolue des communes urbaines et des cantons-communes ». Il faisait même le rêve d’étendre un jour cette paix « absolue, européenne, définitive… par la Confédération juridique de tous les Peuples unis ».

3

Le 28 février, les Parisiens s’aperçurent avec indignation que, par une impardonnable négligence, le gouvernement avait abandonné les canons de la garde nationale, près de la place Wagram, dans la zone accordée à l’occupation des Allemands. (1) Sans attendre les ordres officiels, chaque bataillon se rendit au parc et enleva les pièces qui lui appartenaient. Les femmes s’attelèrent aux canons, escortées par les gardes nationaux en armes. Un officier à cheval sur la pièce, tenait le drapeau déployé. (2)

« C’était vraiment un spectacle grandiose et rappelant les plus beaux jours d’enthousiasme de la première Révolution. Un certain nombre de marins et de soldats, gagnés par la fièvre générale, se joignirent à ces cortèges. »

« Paris n’avait plus de gouvernement. Les hommes de l’Hôtel de Ville étaient partis à Bordeaux. L’armée était sans armes. Aucune police dans les rues. La Commune existait déjà de fait. Paris, livré à lui-même,

(1) Trente mille Allemands allaient entrer aux Champs-Élysées le 1er mars. (2) Les canons furent transportés aux Batignolles, à Montmartre, à Belleville et place des Vosges. Voir Vuillaume, Mes cahiers rouges, IV, 107.

vivait de sa vie propre. Il y avait bien, quelque part, un général de décembre, nommé Vinoy, mais sans autorité ; personne ne s’en occupait. » (1)

Dans les faubourgs, on était résolu à recevoir les Prussiens à coups de fusil. Heureusement, les chefs, comprenant l’impossibilité de la résistance, s’employèrent à calmer les esprits. Ils chargèrent les gardes nationaux de former un cordon autour des quartiers concédés à la courte occupation de l’ennemi. C’est en leur remettant à eux-mêmes le soin de se contenir, que l’on empêcha les violences redoutables de leur désespoir.

Se rendant compte de cette effervescence, les maires conseillaient avec sagesse de laisser provisoirement à la garde nationale son artillerie. Les généraux eux-mêmes appuyaient cette proposition, et la guerre civile aurait pu être évitée. Mais Thiers, aveugle et obstiné, donna à l’armée l’ordre d’aller reprendre de vive force les canons.

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Le 18 mars, les soldats de ligne chargés de cette opération fraternisaient avec le peuple, et Paris se couvrait de barricades. Place Vendôme, le général Vinoy, avec quatre mille hommes, se repliait devant quelques centaines d’insurgés.

Moins prudent, le général Lecomte commande une décharge sur la foule, mais ses soldats le renversent à coups de crosse ; il est livré aux gardes nationaux qui l’emmènent prisonnier. Clément Thomas, vieillard

à barbe blanche, que son amitié pour Trochu avait rendu impopulaire, allait de groupe en groupe d’un air affairé. « Il est reconnu, il est saisi et jeté dans le même corps de garde que le général Lecomte… Les malheureux, conduits dans un jardin, furent collés contre la muraille et tombèrent foudroyés, l’ex-général en chef de la garde nationale par dix balles de gardes nationaux, le général Lecomte par les balles de ses soldats. » (1)

Thiers et le gouvernement tout entier furent affolés de terreur, les forts furent abandonnés et, si le Comité central se fût immédiatement emparé du Mont-Valérien, la victoire lui eût peut-être été assurée. C’est dans de pareilles circonstances que la promptitude de coup d’œil décide du succès. La panique gagna deux ou trois cent mille citoyens. Thiers se crut fort habile en donnant à tous les fonctionnaires l’ordre de venir le rejoindre à Versailles. La « capitale décapitalisée » se trouva privée subitement de toute administration. Funeste et irréparable bévue. Thiers ne connaissait pas les ressources de l’esprit parisien.

La rapidité avec laquelle tous les services municipaux furent réorganisés tient du prodige. (2) Pas un jour de retard dans le paiement de la solde des troupes !

Élu par deux cent quinze bataillons de la garde nationale, le Comité central se trouvait être le seul gouvernement de Paris. Dans un manifeste, il repoussa

(1) Élie Reclus, la Commune au jour le jour, Schleicher, éditeur. (2) C’est principalement à Jourde et à Varlin que revient l’honneur de cette réorganisation. On put constater alors l’inutilité d’un grand nombre de hauts fonctionnaires, véritables parasites que la favor dote de grasses sinécures.

les injustes accusations portées contre lui. Ce pouvoir, il ne l’avait pas cherché, on le lui avait imposé ; il promettait de le céder immédiatement à la Commune dont il allait hâter l’élection. Que n’a-t-il tenu sa promesse !

18 mars. — « Derrière un cercueil qui vient de la gare d’Orléans, un vieillard, tête nue, que suit un long cortège ; Victor Hugo mène au Père-Lachaise le corps de son fils Charles. Les Fédérés présentent les armes et entr’ouvrent la barricade pour laisser passer la gloire et la mort. » (1)

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Les maires et les députés de Paris ne surent malheureusement se mettre d’accord ni entre eux ni avec le Comité central. Les uns, comprenant la nécessité urgente d’élire un nouveau Conseil municipal, estimaient que le peuple de Paris avait le droit de se convoquer lui-même et de fixer la date du vote. Les autres, esclaves d’une légalité stricte qui n’était guère de saison, voulaient attendre qu’une convocation régulière des électeurs eût été faite par l’Assemblée. Ils n’avaient pas fait tant de façons le 4 Septembre.

J’accompagnais le capitaine Delbrocck lorsque, le 19 mars, il se rendit à la mairie de Montmartre pour s’entendre à ce sujet avec Clemenceau. Le jeune maire, dont l’autorité était déjà grande, se montra très irrité des meurtres accomplis la veille. Et, en effet, ces exécutions sommaires allaient servir de prétexte à d’abomi-

(1) Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, librairie Dentu, page 104.

nables représailles. Malgré les efforts de Babick et de quelques autres, le Comité central ne les désavoua pas assez hautement et refusa d’en rechercher les auteurs.

Lorsque, le 23 mars, les maires de Paris se présentèrent devant l’Assemblée, la gauche se leva en signe de respect pour ces hommes qui représentaient une ville de deux millions d’âmes. Mais comme aux cris de « Vive la France ! », les maires répondaient : « Vive la République ! », les ruraux furieux leur refusèrent la parole : « A l’ordre ! à l’ordre ! criaient-ils, faites-les évacuer ! » — Le tumulte augmente, les députés de la droite se retirent entraînant ceux des centres et avec eux le Président et les membres du gouvernement. (1)

Cependant, dans la séance de nuit, la majorité, comprenant la grave responsabilité qui allait peser sur elle, approuva de « très bien » les excuses présentées en son nom. Les propositions conciliatrices n’en furent pas moins renvoyées aux bureaux, c’est-à-dire enterrées.

L’Assemblée de Versailles prétendait s’immiscer comme au temps de l’Empire dans nos affaires municipales. Paris défendit ses droits. On ne saurait méconnaître la justice de ses revendications : Comment les pauvres gens qui avaient bravement combattu pendant le siège, auraient-ils pu économiser sur leur maigre solde le prix de leur loyer ? Ne fallait-il pas imposer aux propriétaires un léger sacrifice et accorder tout au moins aux locataires un délai ? Les commerçants demandaient aussi la prorogation des échéances et la revision nécessaire d’une loi dite « des cent mille

(1) Élie Reclus, page 36.

faillites », parce qu’elle eût fait de tous les négociants parisiens autant de banqueroutiers.

La ligue d’Union républicaine des droits de Paris fut fondée par les députés Ranc, Clemenceau, Floquet, Lockroy, Corbon, Laurent Pichat. Son manifeste du 5 avril réclamait : la reconnaissance officielle de la République ; puis pour la capitale, la libre gestion de ses affaires municipales, de ses finances, de l’assistance publique, de l’enseignement primaire. Un conseil élu organiserait la garde nationale et la police urbaine. (1)

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En désorganisant tous les services, Thiers avait contraint les Parisiens à s’emparer du gouvernement. En attaquant nos forts, il obligea la garde nationale à les défendre. Toutefois les Fédérés commirent une imprudence folle lorsque, sans ordre de la Commune et contre l’avis formel de la Commission exécutive, ils tentèrent un coup de main sur Versailles. S’imaginant peut-être que les soldats mettraient la crosse en l’air comme à Montmartre, ils sortirent de Paris le 3 avril.

Avant le jour, sous la conduite de Bergeret, six mille

(1) Parmi les adhérents à cette ligue on peut citer : Maurice Lachâtre, Isambert, l’architecte Émile Trélat, les peintres Manet et Lobel-Duval, Bouloy, Frédéric Morin, Laisant-Plassat, Stupuy, André Lefèvre, Mario Proth, Yves Guyot, Chauvin, Paris-Aval, etc… Les journaux le Rappel, le Temps, le Siècle, le National, la Vérité, se ralliaient à son programme, ainsi que les chambres syndicales de patrons et d’ouvriers. — Cependant quelques députés refusèrent leur adhésion : Louis Blanc, H. Brisson, Éd. Adam, Tirard, E. Farcy, Peyrat, Edgar Quinet, Langlois et Dorian furent assez aveugles pour se fier à l’Assemblée, impuissante contre toute évidence qu’elle n’osera’t pas attaquer la République. Leur inertie reste inexplicable.

hommes et huit bouches à feu se dirigeaient vers le pont de Neuilly, aux cris de : « A Versailles ! » — « Les bataillons gravissaient gaîement le plateau des Bergères, quand un obus tombe dans les rangs, puis un second. Le Mont-Valérien a tiré. » (1)

Le commandant du fort avait promis à Lullier (2) de rester neutre et de laisser passer les Parisiens. Les Fédérés crièrent à la trahison et, s’éparpillant à la débandade, rentrèrent dans Paris.

« L’armée avait fait un grand nombre de prisonniers du côté de Châtillon. L’officier commença par faire sortir des rangs tous les soldats qu’on put trouver parmi les insurgés. Fusillés. Puis la colonne continua sa route. Au petit Bicêtre, on rencontra le général Vinoy. Il fait arrêter la colonne : « Y a-t-il des chefs ? » — Duval sort des rangs avec deux officiers d’état-major. « Vous savez ce qui vous attend, qu’on fasse former le peloton. » Les trois officiers fédérés sautent un fossé, s’adossent à une maisonnette et tombent en criant : « Vive la Commune ! »

Le général Le Flô, ministre de la guerre, dit à un membre de l’Assemblée : « Ils sont morts comme de bons bougres. » (3)

Thiers n’en écrivit pas moins à l’archevêque de Paris pris comme otage : « Jamais nos soldats n’ont fusillé les prisonniers. » Et Vinoy dans son livre raconte que « leur chef, le nommé Duval, est mort pendant l’affaire ».

(1) Lissagaray, page 181. — Vuillaume, IV, page 180 et suivantes. (2) Ancien officier de marine, Lullier avait une certaine instruction militaire et « quand il n’était pas brûlé par l’alcool, des moments de lucidité à faire illusion. » (3) Camille Pelletan, la Semaine de mai, page 14.

Cependant, par la route d’Asnières, Flourens s’avançait avec un millier d’hommes dans la direction de Rueil. Dix mille fantassins et deux brigades de cavalerie envoyés contre eux les mirent en déroute.

Flourens essaya vainement de rallier ses troupes… Abandonné par elles, il ne se résignait pas à se retirer. (1)

Il descendit de cheval et suivit tristement le rivage de la Seine, ne répondant pas à Cipriani, son ancien camarade en Crète, jeune et vaillant Italien prêt à toutes les audaces et qui le conjurait de se réserver. Las et découragé, Flourens se coucha sur la berge et s’endormit. Cipriani avisa une maisonnette ; Flourens l’y suivit, déposa son sabre et se jeta sur le lit. Un individu envoyé en reconnaissance les dénonça et une quarantaine de gendarmes cernèrent la maison. Cipriani veut se défendre, il est assommé. Flourens reconnu à une dépêche trouvée sur lui, est conduit sur le bord de la Seine où il se tient debout, tête nue, bras croisés. Un capitaine de gendarmerie, Desmarets, accouru à cheval, hurle : « C’est vous, Flourens, qui tirez sur mes gendarmes ! » et se redressant sur les étriers, lui fend le crâne d’un coup de sabre furieux.

« Cipriani, encore vivant, fut jeté avec le mort dans un petit tombereau de fumier et roulé à Versailles. Ainsi finit ce bon chevalier errant que la Révolution aima. » Salomon, même quand ils se trompent, ceux qui savent mourir pour une idée.

Les généraux Eudes et Duval durent aussi se retirer devant des forces supérieures. Des gardes nationaux

(1) Je résume le récit de Lissagaray, page 182.

étaient cernés. « Rendez-vous, vous aurez la vie sauve », leur fait dire le général Pellé. Ils se rendent. « Aussitôt les Versaillais saisissent les soldats qui combattaient dans les rangs fédérés et les fusillent. Les autres prisonniers sont acheminés sur Versailles. Leurs officiers, tête nue, les galons arrachés, marchent en tête du convoi. » (1)

De nombreux chefs furent fusillés sans jugement, ce qui porta à son comble l’exaspération des Parisiens.

La Commune fit à ses défenseurs de solennelles funérailles : « Trois catafalques, contenant chacun trente-cinq cercueils, enveloppés de voiles noirs, pavoisés de drapeaux rouges, traînés par huit chevaux, roulèrent lentement, annoncés par les clairons et les vengeurs de Paris. Delescluze et cinq membres de la Commune, l’écharpe rouge, tête nue, menaient le deuil. Derrière eux, les parents des victimes, les veuves d’aujourd’hui soutenues par celles de demain. Des milliers et des milliers, l’immortelle à la boutonnière, silencieux, marchaient au pas des tambours voilés. Quelque musique sourde éclatait par intervalles comme l’explosion involontaire d’une douleur trop contenue. Des femmes sanglotaient, beaucoup défaillirent. Delescluze s’écriait : « Quel admirable peuple ! Diront-ils encore que nous sommes une bande de factieux ! » Au Père-Lachaise, il s’avança sur la fosse commune. Les cruelles épreuves de la prison de Vincennes avaient brisé son enveloppe si frêle. Ridé, voûté, maintenu seulement par sa foi indomptable, ce moribond salua ces morts : « Justice, disait-il, justice pour la grande

ville, qui, après cinq mois de siège, trahie par son gouvernement, tient encore dans ses mains l’avenir de l’humanité… Ne pleurons pas nos frères tombés héroïquement, mais jurons de continuer leur œuvre et de sauver la Liberté, la Commune, la République. »

Rien n’était noble comme ce vieillard altéré de justice, dévoué au peuple sans phrases et malgré tout. » (1)

Le 6 avril, les Versaillais s’avancèrent jusqu’à l’ancien parc de Neuilly. Bergeret qui s’était fait fort de conserver cette position fut remplacé par Dombrowski, officier polonais dont Garibaldi avait apprécié la valeur à l’armée des Vosges. Delescluze et Vaillant firent accepter le nouveau général. — « Les Fédérés de Neuilly virent un jeune homme, de petite taille, à l’uniforme modeste, (2) inspecter les avant-postes, au pas, sous la fusillade. Au lieu de la furia française, d’entrain et d’éclat, la bravoure froide et comme inconsciente du Slave. Ils quelques heures, le nouveau chef eut conquis son monde. L’officier se révéla bientôt. Le 9, pendant la nuit, avec deux bataillons de Montmartre, Dombrowski, accompagné de Vermorel, surprit les Versaillais dans Asnières, les en chassa, s’empara de leurs pièces ; puis, du chemin de fer, avec les wagons blindés, il canonna de flanc Courbevoie et le pont de Neuilly. Son frère enleva le château de Bécon qui commande la route d’Asnières. Vinoy ayant voulu reprendre cette position dans la nuit du 12, ses hommes repoussés s’enfuirent jusqu’à Courbevoie. » (3)

(2) Cette simplicité contrastait avec le luxe de dorures qui avaient rendu ridicules Bergeret et son état-major.

L’énergie de la garde nationale pendant le second siège de Paris, dans cette lutte follement disproportionnée, est la réfutation la plus éclatante des reproches dédaigneux de Trochu et de Vinoy, la preuve d’un courage que des chefs incapables n’avaient pas su employer contre les cuvalisseurs. Mais c’est étrangement intervertir les rôles et fausser la vérité que de rejeter sur Paris la responsabilité du sang versé. En Russie, quand les prisonniers politiques sont injustement maltraités, ils se laissent mourir de faim, et, comme leurs geôliers sont des hommes, ils sont pris de pitié. Ce sentiment-là était inconnu aux ennemis de la République.

7

Une des mesures les plus odieuses dont Thiers porte la responsabilité, ce fut la désorganisation de l’Assistance. (1) La situation des indigents était exceptionnellement dure, et Treilhard, nommé directeur par la Commune, eut une lourde tâche. Il s’en acquitta avec conscience et probité, et s’efforça de réorganiser promptement les services. Le personnel de l’hôpital Beaujon fut laïcisé.

La Commune répartit ses travaux entre neuf commissions et délégua l’un de ses membres dans chacune d’elles. (2) Ces neuf délégués réunis constituaient la Commission exécutive.

Les réformes sont mûres à Paris trente ans avant

(1) Il y avait 600 malades dans les hôpitaux et les ambulances. (2) Cluseret à la guerre, Jourde aux finances, Viard aux subsistances, Paschal Grousset aux relations extérieures, Frankel au travail et aux échanges, Protot à la justice, Andrieu aux services publics, Vaillant à l’enseignement, Raoul Rigault à la sûreté générale.

d’avoir germé en province. Une longue séparation ne pouvait qu’accentuer les divergences entre le pays et sa capitale. — La Commune a commis bien des erreurs et bien des fautes, la discorde l’a empêchée de formuler et de réaliser un programme d’ensemble cohérent, mais son action n’est pas restée stérile ; quelques-unes de ses décisions, prématurées alors, ont passé depuis dans la pratique :

Dès le 2 avril, la Commune décréta la séparation des Églises et de l’État, la suppression du budget des cultes, la confiscation comme propriétés nationales des biens des congrégations.

D’autres réformes montraient aussi un esprit excellent :

Le cumul des fonctions fut interdit. Le maximum des traitements fut fixé à 6 000 francs.

Le serment politique fut aboli.

Certains actes, tels que testaments, donations entre vifs, reconnaissances d’enfants naturels, adoptions, contrats de mariage, etc…, devaient être dressés gratuitement par les officiers publics.

Simple sergent, je ne me suis trouvé en relations personnelles avec aucun des membres de la Commune ; mais je sais pourtant et j’affirme que la plupart d’entre eux furent d’une probité scrupuleuse, pleins de courage, de dévouement et doués d’une remarquable intelligence.

Je citerai seulement quelques exemples : (1) Camélinat, ouvrier bronzier, délégué à l’Hôtel des Monnaies, se montra à la hauteur de sa tâche. (2)

(1) Les Cahiers rouges de Vuillaume en fournissent beaucoup d’autres. (2) Les lecteurs des Cahiers se souviendront des intéressants détails donnés par Vuillaume (IV, 213, et VI, 360) sur la fameuse pièce au trident.

Aux Postes, Theisz, ouvrier ciseleur, trouva moyen de rétablir en partie les communications avec la province.

« Mais Jourde les dépasse tous par sa lucidité calme de bon comptable. Il veille avec exactitude aux rentrées légitimes et force les Compagnies de Chemins de fer à verser leurs arriérés d’impôts, en tout, deux millions. Il n’a que des rapports légaux avec l’oligarchie financière et conserve intacts les 214 millions de titres trouvés au ministère des Finances. » (1)

La Banque de France, qui avait en caisse plus de trois milliards, avait été imprudemment abandonnée par le gouvernement. Beslay, nommé commissaire délégué, parvint à la protéger contre Raoul Rigault. Dans sa déposition à la Commission d’enquête, M. de Ploeuc reconnut que « sans le concours de Beslay, la Banque de France n’existerait pas ». (2)

Quelques-uns des membres de l’Internationale résistèrent avec succès aux mesures violentes proposées par le Comité central : Frankel, délégué à la Commission du Travail, de l’Industrie et des Échanges, commença l’organisation des associations coopératives ouvrières. Son but était l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Un local fut mis à la disposition des Chambres syndicales. Le 20 avril, il fit interdire le travail de nuit des boulangers. D’accord avec Malon, il proposa d’avoir recours aux associations ouvrières pour

(1) Georges Bourgin, Histoire de la Commune, Cornély, éditeur, page 138. — « L’administration de Jourde était jugée si bonne qu’on lui refusa la démission qu’il donnait à l’occasion de l’élection du Comité de Salut public. » (2) Tous ces gens-là sont morts pauvres.

la confection des vêtements militaires. Il fixa un minimum de salaire pour le travail à la journée ou à façon. Les circonstances ne lui permirent pas de réduire comme il l’aurait voulu la journée à huit heures. Dans les ateliers du Louvre, où l’on réparait et transformait les armes, ce fut la journée de dix heures qui fut adoptée. Le directeur et les chefs d’atelier étaient élus par leurs ouvriers. Partout Frankel chercha à remplacer l’autorité despotique irresponsable des patrons ou de l’administration par l’autonomie des ouvriers organisés en syndicats. (1)

Frankel s’occupa aussi, avec Vaillant, de développer l’enseignement professionnel. Le 13 mai, une école d’art industriel pour les jeunes filles fut ouverte rue Dupuytren.

Vaillant, ingénieur et médecin, délégué à l’Enseignement, fit appel aux initiatives corporatives. Les cours de l’École de Médecine étaient suspendus ; il demanda aux docteurs, aux professeurs libres et aux étudiants de désigner des délégués, afin d’élaborer un nouveau programme. (2) Il s’associa à l’action de la Fédération des artistes qui, sous la présidence de Courbet, s’occupa de la conservation des Musées. L’École des Beaux-Arts avait assurément besoin de réformes, mais je crois que Vaillant se trompa, lorsqu’il proposa de supprimer le budget de cette école. Un enseignement supérieur est la condition nécessaire d’un bon enseignement secondaire ou pratique.

Une Commission examina les titres des candidats à l’enseignement du dessin.

(1) Voir Georges Bourgin, page 126 et suivantes. (2) Journal officiel des 23, 24 et 25 avril.

Pour l’enseignement primaire, Vaillant organisa à l’École Turgot des réunions d’instituteurs et d’institutrices qui, d’accord avec les parents, devaient étudier les programmes et les méthodes.

Il eût voulu fournir aux écoles les ressources nécessaires pour résoudre le problème de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, (1) et assurer aux instituteurs un traitement en rapport avec leurs importantes fonctions. Tous ces vœux n’ont été jusqu’ici qu’imparfaitement réalisés. Déjà l’école du 20me arrondissement habillait et nourrissait les enfants, fondant ainsi ces Caisses des écoles qui rendent aujourd’hui de si grands services et qui sont appelées à en rendre de plus grands encore dans l’avenir.

A la Bibliothèque Nationale, J. Vincent, administrateur incapable, fut remplacé par mon savant ami, Élie Reclus. Ce choix était excellent.

Dans un moment où l’on ne songeait guère à se divertir, Vaillant comprit l’importance éducative des fêtes publiques. — Quant aux théâtres, il voulait supprimer les subventions qui créent des privilèges, et remplacer les directeurs officiellement imposés par de libres associations entre les acteurs.

8

La Commune fut moins heureuse dans le choix des délégués à la Guerre. Elle avait supprimé le titre de général en chef, mais en un pareil moment, l’unité de

(1) La question fut posée dès le 27 avril.

direction était une nécessité. Cluseret, officier de carrière en France et aux États-Unis, essaya de réorganiser les compagnies de marche, et plaça la plupart des Fédérés sous les ordres du colonel La Cécilia, après avoir fait arrêter « l’incapable et prétentieux » Bergeret.

La rapidité avec laquelle l’armée de Versailles fut formée prouva que Gambetta avait raison, et que la lutte aurait pu être continuée contre les Prussiens. Le Flô, ministre de la guerre, n’avait d’abord que 6.000 soldats, mais, il est vrai, avec la permission de Bismarck, qui lui rendit 60.000 prisonniers, il réunit très promptement 130.000 hommes bien armés, munis de vivres et de tout le matériel de siège. (1)

Ces troupes furent mises sous les ordres des généraux Mac-Mahon, Vinoy, Cissey, Ladmirault, Douay, Clinchant et Ducrot, tous monarchistes, haïssant la capitale républicaine et « détestant une population pleine de mépris pour leur incapacité ». (2)

Les plus absurdes légendes ont été répandues sur les hommes de la Commune par des gens que la peur et la haine aveuglaient : A les en croire, la garde nationale n’aurait été qu’un ramassis de malfaiteurs : 12.000 selon M. Claude, chef de la Sûreté, 35.000 selon d’Aurelle ; sans compter 8.000 repris de justice que la Commune aurait fait venir de province ! Ces invraisemblables mensonges ont été forgés pour excuser des actes de

(1) « La plus belle armée du monde » selon Thiers. Ce dont la Commune ne semble pas s’être rendu compte, c’est que, si elle eût triomphé, même partiellement, les Allemands se fussent unis aux Versaillais pour l’écraser.

cruauté qui, eux, ne furent que trop réels. La Commune fut élue par deux cent trente mille voix. (1)

Les Allemands avaient gardé les forts de l’Est et du Nord. Les Fédérés occupaient les forts d’Ivry, de Bicêtre, de Montrouge, de Vanves et d’Issy ; les villages de Neuilly, Asnières et Saint-Ouen.

Les effectifs de la garde nationale étaient considérables sur le papier, mais la fuite d’un grand nombre d’officiers avait désorganisé les bataillons. Il y eut des membres de la Commune qui respectèrent assez la liberté de conscience pour n’imposer à personne de prendre part à une guerre civile.

Le décret qui rendait le service obligatoire souleva de vives et légitimes protestations. Le Rappel écrivait : « Une guerre entre citoyens est une guerre entre opinions. Au fond de celle-ci, il y a le duel de la Monarchie et de la République. Mais comment forcer les Français à tuer des Français ? Si celui que vous enrôlez est monarchiste, vous ferez ce que fait le gouvernement de Versailles en contraignant les républicains des départements à marcher contre Paris… ce que faisaient les Prussiens, lorsqu’ils obligeaient les paysans français à travailler à leurs tranchées. En guerre étrangère, il faut la levée en masse ; mais en guerre civile il ne faut que des volontaires. »

Ce principe fut bien mieux respecté par Thiers que par la Commune. Il fit fusiller impitoyablement tous les soldats qui refusèrent de marcher contre leurs frères de Paris. — Je me souviens que dans notre compagnie se trouvait un jeune Breton très silencieux, mais très con-

(1) Tous repris de justice, sans doute !

sciencieux et très brave. Dès le début de la Commune, il nous avoua franchement qu’il était catholique et royaliste. — « Allez donc à Versailles » lui répondis-je, et il partit.

Comme pendant le premier siège, ce qui manqua à Paris, ce fut l’unité dans la direction supérieure des opérations. Je ne sais même pas si un homme de génie serait parvenu à triompher des envieux, des calomniateurs, et à se faire obéir. La garde nationale avait choisi ses chefs, se sentait libre de révoquer à toute heure ceux qu’elle avait élus. De simples soldats tiennent toujours grand compte à un officier de son indulgence, de sa bonne humeur, de son affabilité ; ils ne peuvent juger de son savoir et ils n’aiment pas la sévérité, fût-elle juste et nécessaire. Ils devinent le courage et l’énergie, mais « l’entrain et l’élan ne suffisent pas pour donner aux mouvements des troupes cette cohérence et cette unité de direction qui, seule, assure la victoire ». (1)

Après la sortie désordonnée de Bergeret, de Flourens, d’Eudes et de Duval, on avait senti la nécessité de nommer directement les officiers supérieurs et de concentrer le commandement ; mais Cluseret ne fut délégué à la guerre que du 3 avril au 28 ; Rossel donna sa démission onze jours après sa nomination ; Delescluze ne le remplaça que pendant quelques jours et céda la direction militaire à Billioray.

Aucun de ces chefs ne fut à l’abri des dénonciations jalouses qui paralysèrent toute action. M. Bourgin semble avoir eu raison d’écrire que Félix Pyat et le Comité central furent, au point de vue militaire, « les mauvais génies de la Commune ».

« Cluseret était grand ; il avait peut-être quarante ans, le teint blanc, les cheveux et la barbe noirs, une figure bellâtre. Son écriture est très nette, sa rédaction beaucoup moins ; ce qui dément les analystes qui prétendent juger l’homme sur son écriture. Le caractère de Cluseret manquait surtout de netteté, et son esprit de décision… C’était peut-être un bon et intelligent capitaine d’infanterie… Jeune homme distingué, il était devenu un homme médiocre… Délégué à la guerre, il n’a pas su vouloir, ni continuer ce qu’une fois il avait voulu ; il n’a pas su se soumettre au rôle secondaire que lui donnait l’intelligence de la Commune ; il n’a pas eu non plus la seconde… Cluseret allait en feu très carrément. Il n’a pas mis l’uniforme une seule fois ; il marchait devant, en chapeau rond et en veston, et on le suivait… Il n’a pas su choisir les hommes ; tous ceux qu’il a favorisés étaient des médiocrités parfaites. Rossel, son chef de génie et le colonel Mayer ont été les plus désastreusement médiocres de tous. » Rossel, Papiers posthumes, page 205.

Flourens avait 32 ans. Il était fils du secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, qu’il suppléa

dans son cours du Collège de France en 1863. L’année suivante les Cléricaux lui firent refuser l’autorisation de reprendre son enseignement. Il donna des conférences à Bruxelles, écrivit des articles dans les journaux républicains l’Espiègle et la Rive Gauche. En 1865, il est à Constantinople où son cours de langue française obtient un grand succès. (1)

Sous ce titre l’Orient, justice pour tous, il écrivit dans le Courrier de Constantinople une série d’articles destinés à amener la fraternisation entre les diverses races orientales. Il fonda le journal l’Étoile d’Orient, que le gouvernement turc ne tarda pas à supprimer. — A Athènes, il fut persécuté par le gouvernement grec, pour avoir voulu, selon la loi, parler en plein air. En 1866 il prit part à l’insurrection crétoise.

Pendant une année, au milieu de ces braves montagnards, il souffrit la faim, le froid, toutes les fatigues et tous les dangers d’une guerre insurrectionnelle, couchant dans la neige et se nourrissant de racines et d’herbes sauvages bouillies. Il envoyait des correspondances aux journaux d’Europe, afin d’intéresser les esprits à la cause de l’indépendance crétoise, et soutenait les espérances des insurgés. En 1868, des élections ayant été faites en Grèce pour le parlement hellénique, la Crète, qui voulait s’y faire représenter, envoya une députation dont Flourens fut nommé président. — A Athènes, il fut arrêté de nuit et jeté sur un paquebot qui le ramena à Marseille. A peine en liberté, il retourna à Athènes et là, caché, continua une polémique violente

(1) Les renseignements suivants sont extraits de notes biographiques écrites par Flourens lui-même et reproduites dans l’ouvrage d’Élie Reclus, la Commune au jour le jour, page 17.

contre le ministère Bulgaris. Obligé de partir pour Naples, il fut incarcéré par le gouvernement italien pour un article paru dans le Popolo d’Italia. De retour en France en 1869, il fut condamné à trois mois de prison pour avoir continué deux réunions à Belleville, malgré la dissolution prononcée par le commissaire de police. Ayant fini sa peine au mois d’août, il se battit en duel avec Paul de Cassagnac qui, dans le Pays, avait violemment attaqué les orateurs des réunions publiques. Après 45 minutes d’assaut, il fut blessé d’un coup d’épée en pleine poitrine. Quand Victor Noir fut assassiné par le prince Bonaparte, Flourens et Rochefort conduisaient le cortège et avaient le commandement de la journée. Flourens voulait marcher contre la police, mais le peuple désarmé eût été mitraillé. Rochefort eut le bon sens de mener le cercueil au cimetière de Neuilly.

Impliqué par la police impériale dans le Complot des bombes, Flourens fut condamné par la Haute-Cour de Blois aux travaux forcés à perpétuité. — Rentré en France au 4 septembre, il commanda les bataillons de Belleville. Trochu lui donna par dérision le titre de major de rempart, ne voulant pas le nommer colonel. Le 31 octobre, il installa Blanqui à l’Hôtel de Ville.

« C’est pourquoi le penseur frémissant est forcé D’employer la lumière à des choses sinistres ; Devant les rois, devant le mal et ses ministres, Devant ce grand besoin du monde, être sauvé, Il sait qu’il doit combattre après avoir rêvé. »

La conciliation armée. — Lettres de madame Pape. — Intervention de la franc-maçonnerie. — Delbrouck médiateur. — Dombrowski à Neuilly.

« C’est pourquoi le penseur frémissant est forcé D’employer la lumière à des choses sinistres ; Devant les rois, devant le mal et ses ministres, Devant ce grand besoin du monde, être sauvé, Il sait qu’il doit combattre après avoir rêvé. »

1

Dans la Légion du Génie auxiliaire, Delbrouck n’accepta pas le commandement en chef qui lui fut offert après le départ de Viollet-le-Duc et de nombreux officiers supérieurs, mais il y conservait une influence considérable, parce qu’il était aimé et vénéré de tous. Persuadés qu’en continuant leurs travaux de fortification, ils défendaient non seulement Paris, mais la République menacée, presque tous nos soldats et quelques-uns de nos officiers se rallièrent à la Commune. Je fis comme eux.

Delbrouck ne se lassait pas de répéter : « Il faut à

tout prix éviter l’effusion du sang. » Nous n’avions qu’une idée, qu’un but, la conciliation, l’apaisement. Mais nous comprenions aussi que l’Assemblée de Versailles ne ferait aucune concession, si elle ne se trouvait pas en présence d’un peuple armé, résolu à soutenir par la force ses justes revendications.

Thiers avait déclaré la guerre à Paris, quand furent incarcérés les généraux Chanzy (1) et de Langourian. Delbrouck les visita dans leur prison et fit passer leur correspondance à leurs familles. Son éloquence contribua assurément beaucoup à les faire mettre en liberté. (2)

Comme pendant le premier siège, nos travaux, purement défensifs, consistaient à réparer les brèches faites aux remparts ou dans les forts. Nous installions pour les canons des embrasures, et pour les hommes des abris blindés qui ont sauvé la vie à plus d’un soldat. Delbrouck n’a jamais porté d’armes, ni sabre ni revolver. Mystique, un peu à la façon de Tolstoï, il a toujours écouté la voix intérieure qui lui disait de se laisser tuer plutôt que de se défendre par le meurtre. Dans l’anarchie actuelle des relations internationales, il est à souhaiter que, si de pareils sentiments venaient à se généraliser, ce soit d’abord en Allemagne. On ne peut méconnaître leur beauté ; l’avenir leur appartient, avenir encore lointain, hélas ! — La puissance de sug-

(1) A la gare d’Orléans, on avait vu un officier général en grand uniforme. Il fut arrêté. On croyait tenir d’Aurelle, c’était Chanzy. Léo Meillet le protégea en le faisant entrer dans la prison du secteur. (2) Chanzy dut faire la promesse écrite de ne pas servir contre Paris. — De son côté Victor Considérant, qui commandait Raoul Rigault, parvint à faire mettre en liberté M. Émile Allard, inspecteur des Ponts et Chaussées, injustement arrêté et qui, sans cette intervention, eût probablement péri.

gestion de notre capitaine était si grande que nous la subissions avec la certitude de suivre le droit chemin.

Pacifiste en théorie, j’aurais voulu atténuer à mes propres yeux la contradiction apparente entre mes principes et mes actes. — Je ne suis pas de ceux qui se résignent facilement à être illogiques. — J’ai la satisfaction de n’avoir pas tué de ma main ; je n’ai pas tiré un coup de fusil et je n’ai poursuivi personne. Cependant, il faut l’avouer, la distinction est subtile entre la légitime défense et l’attaque meurtrière. Les embrasures que nous construisions pour les canons, les tranchées derrière lesquelles s’abritaient les tirailleurs nous rendaient complices d’odieuses mais nécessaires boucheries. On trouvera singulière notre façon de comprendre la conciliation, mais il y a des circonstances plus fortes qu’une volonté individuelle.

2

dame Pape-Carpentier à Paul M.

Pardonnez-moi cette insistance, (1) cher monsieur Paul, et voyez-y moins la marque d’une amitié pourtant très réelle, qu’une preuve du prix que j’estime votre existence et votre action pour le triomphe même de l’idée que vous croyez servir. L’heure n’est pas venue ou le sang des justes est fécond. Elle n’est pas venue, ou plutôt elle est passée. C’est par la vie et la pensée qu’il faut désormais combattre pour la justice, non par l’homicide, sans quelque drapeau qu’il s’accomplisse. Un coup de canon n’est pas une raison, et le

(1) C’était la seconde lettre que madame Pape m’écrivait pour me dissuader de me rallier à la Commune.

triomphe ainsi obtenu est une défaite pour le succès définitif. C’est maintenant qu’il faut dire : malheur aux victorieux !

Mais le malheur est aussi pour la marche du progrès. Le sang versé pour la République est la plus grande accusation que les populations portent contre elle. Et moi je lui en voudrais amèrement de faire périr des hommes comme vous et notre digne ami M. D. (Delbrouck.)

Je dois aussi vous prier de repousser tout ce que je vous ai dit sur la complicité de moteurs et d’agents qui se trouvent au fond du mouvement actuel. (1) Les nouveaux renseignements que j’ai recueillis ne font que confirmer ce que je vous ai déjà dit à ce sujet. Si vous devez un jour causer à votre admirable mère la douleur épouvantable de se ravir plus qu’un autre être exsangue, dans les bras qui ont pressé tant de fois un fils chéri, attendez encore, afin de ne pas empoisonner cette douleur par la pensée d’un sacrifice inapprécié.

Je vous serre la main, cher monsieur Paul, avec les plus maternelles supplications d’un cœur tout dévoué à vous et à la République. Embrassez pour tout votre mère et votre sœur. Que je voudrais pouvoir dire à M. D. tout ce que je pense et j’écrève lui aussi. La vue et la pensée de sa pauvre petite Marie sur Luc.

Allons, cher monsieur, à bas l’orgueil, et du cœur, du cœur, du cœur, de la tendresse pour ceux qui vous aiment, de l’humanité pour tous.

Madame Pape à madame Milliet

Donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre cher fils, de vos chères enfants. M. Paul a-t-il reçu ma lettre de Versailles ? Qu’en est-il advenu ? Je pense à vous sans cesse, ce n’est point une exagération. Mon cœur et mon

(1) Assurément des éléments très disparates s’y trouvaient réunis ; néanmoins tous restaient d’accord sur un point : le maintien de la République.

esprit sont tendus vers vous avec une angoisse inexprimable. J’apprends à l’instant que vous ne souffrez plus de la faim, c’est un soulagement. Si j’apprends que vous êtes tous bien portants, je respirerai. Quand je dis tous, je pense à M. Delbrouck aussi et à sa chère petite Marie. Mon Dieu ! faudrait assister à cette lutte monstrueuse et héroïque à la fois ? L’histoire ne vit rien de pareil. Est-ce l’enfantement dont parle l’Évangile ? Est-ce la consolation de l’agonie ? Non, non, la France expire, mais elle ne mourra pas. Paris enfante dans la douleur ; il se rachète par le martyre. Paris est un fou sublime. Ne dites pas cela à votre fils.

De vos nouvelles de grâce ; nous embrassons de tout cœur vous et Louise, et moi je vous aime du cœur le plus dévoué.

Si vous pouviez nous envoyer quelques journaux sous enveloppe, cela nous ferait un plaisir extrême.

Ma mère répondit à madame Pape. Pour moi, je ne crois pas avoir écrit une lettre à cette époque ; nous avions autre chose à faire. Il ne me reste que mes souvenirs.

3

Le 17 avril, la Commune de Lyon avait envoyé à Paris M. Barodet « pour offrir ses bons services aux patriotes de la conciliation ». — Cent sept chambres syndicales de patrons et d’ouvriers, représentant plus de cent mille citoyens, déléguèrent dans le même but une commission de dix-huit membres au gouvernement de Versailles.

Dufaure, ministre de la Justice, répondit avec une dureté ironique « qu’il adorait la conciliation, mais après le triomphe ».

Le 25 avril, quatre gardes nationaux, surpris par

des chasseurs à cheval, avaient déposé leurs armes. Un officier survint et déchargea sur eux son revolver. « Deux furent tués ; les autres, laissés pour morts, se traînèrent jusqu’à la tranchée voisine, où l’un d’eux expira ; le quatrième fut transporté à l’ambulance. »

Le lendemain, Léo Meillet raconte à la Commune cet assassinat. L’indignation secoue les plus modérés. Lissagaray a donné une sorte de procès-verbal de cette séance : « Cela crie vengeance ! s’écrie-t-on. Il faut user de représailles. Fusillons les prisonniers que nous avons entre les mains. — Plusieurs : « L’archevêque de Paris ! » — Antoine Arnaud : « Qu’on exécute publiquement douze gendarmes ! » — Tridon : « Pourquoi prendre douze hommes contre quatre ? Vous n’en avez pas le droit ! » — Ostyn s’oppose aux exécutions. — Vaillant : « C’est la propriété qu’il faut frapper. » — Avrial et Jourde : « Qu’on procède légalement ! » — Arthur Arnould : « Qu’on s’en prenne à Thiers en démolissant sa maison ! » — Le généreux Cambon se leva : « Si les gens de Versailles fusillent nos prisonniers, que la Commune déclare devant la France, devant le monde, qu’elle respectera, elle, tous les prisonniers qu’elle fera. »

La discussion devenait très vive, lorsque l’annonce d’une délégation de francs-maçons imposa un peu de calme. Ranvier les conduisit : ils proposaient d’aller planter les bannières maçonniques sur les remparts : « Si une seule balle les touche, les francs-maçons marcheront d’un même clan contre l’ennemi commun. »

« L’intervention de cette puissance mystérieuse avait jeté un grand espoir dans Paris. Le 29 au matin six mille frères, représentant cinquante-cinq loges, étaient

rangés dans le Carrousel… Une musique grave et d’un caractère rituel précédait le cortège : des officiers supérieurs, les grands maîtres, les membres de la Commune et les frères avec le large ruban bleu, vert, blanc, rouge ou noir, suivant le grade, suivaient, groupés autour de soixante-cinq bannières pour la première fois paraissant au soleil. Celle qui marchait en tête, la bannière blanche de Vincennes, montrait en lettres rouges la devise fraternelle : Aimons-nous les uns les autres. Une loge de femmes fut surtout acclamée.

« Un ballon libre, marqué de trois points symboliques, alla semer dans l’air le manifeste de la Franc-Maçonnerie.

« La bannière blanche fut dressée au poste le plus périlleux, l’avancée de la porte Maillot. Les Versaillais cessèrent leur feu. — Au pont de Courbevoie, devant la barricade versaillaise, un officier reçoit les délégués et le général Montaudon leur permet de se rendre à Versailles. » (1)

Mais Thiers, résolu à ne rien accorder, ne voulait pas même admettre la députation. Le lendemain les balles versaillaises trouaient les bannières.

A son tour, l’Alliance républicaine des départements vint adhérer à la Commune. Millière présenta à l’Assemblée une foule nombreuse de citoyens originaires de la province.

Un congrès réuni à Lyon déclara responsable devant la nation souveraine celui des deux partis qui repousserait la conciliation. — Thiers menaça d’envoyer vingt-cinq mille hommes contre la ville rebelle.

4

« Quand Thiers eut lancé sa première bombe contre Paris, nous pensions que tous les députés de Paris qui étaient encore à Versailles protesteraient solennellement contre cette infamie et viendraient prendre avec nous leur part du danger. Nous avions rêvé que Louis Blanc, que Langlois, que Dorian, que Farcy, que Brisson, que Victor Schœlcher, qu’Edgar Quinet iraient se poster à la porte Maillot, et, devant les Vinoy, les Charette, les Cathelineau, les Gallifet, ils étendraient la main : « Nous défendons de toucher à Paris ! » Oui, nous rêvions cela. Nous nous trompions. Un seul a agi, un seul s’est employé pour la conciliation : Victor Schœlcher. Il publia avec Floquet et Lockroy la proposition de l’Assemblée d’un traité de paix. » (1)

Lorsque Schœlcher, Lockroy et Floquet portèrent à Versailles ce projet de transaction, Thiers ne voulut pas reconnaître aux Fédérés la qualité de belligérants et refusa tout armistice. Victor Considérant ne fut pas plus heureux.

Delbrouck entreprit d’agir seul. A deux ou trois reprises il essaya de s’interposer comme médiateur entre l’Hôtel de Ville et Versailles. « Et le voilà qui court de l’un à l’autre, fort maltraité d’ailleurs des deux parts. Il traversa plusieurs fois les lignes, marchant la nuit aussi bien que le jour. Une fois il fut arrêté aux postes versaillais, retenu avec des malfai-

teurs et conduit sous la pluie jusqu’au quartier de Longjumeau. » (1)

C’est, je crois, pendant la première absence de mon capitaine que je fus chargé de conduire de nuit, à la porte Maillot, un petit détachement de sapeurs. Je commençai par placer mes hommes un peu à l’abri derrière un épaulement, puis je me mis à la recherche du colonel qui devait nous expliquer le travail à faire. Épuisé de fatigue, il s’était jeté un instant tout habillé sur un lit, dans une maison voisine que l’on m’indiqua. Le colonel se leva aussitôt et me conduisit à la redoute construite en avant de la porte Maillot. Là, une importante batterie commandait la grande avenue de Neuilly. Mais le tir des Versaillais était si précis que la plupart des embrasures avaient été démolies. A la place de l’une d’elles surtout il n’y avait plus qu’un monceau de décombres : « Vous le voyez, me dit le colonel, ils ont de bons pointeurs. Nos artilleurs ont dû se retirer avec leurs pièces, mais je vais les faire revenir, aussitôt que vous aurez réparé le dégât. »

Pendant toutes ces explications, le colonel, avec une bravoure que j’admirais, se tenait debout au milieu de l’embrasure la plus maltraitée, à l’endroit le plus périlleux.

Le jour n’était pas encore levé et le canon tonnait, un peu moins fréquemment, il est vrai, à cette heure matinale. Nos sapeurs m’attendaient, et, avisant près de là un chantier de construction, l’un d’eux me donna l’idée de réquisitionner quelques poutres pour hâter l’exécution de notre travail.

Deux par deux, nos hommes prirent sur leurs épaules de lourds madriers. Nous traversions la grande place nue qu’on nomme rond-point de la porte Maillot, quand un obus tomba tout près de nous. Un éclat vint frapper dans le dos l’un des porteurs qui s’aplatit sur le sol, à demi écrasé par la poutre. Au lieu de s’enfuir, son compagnon, avec une présence d’esprit et un dévouement vraiment admirables, s’agenouilla près du blessé, dégagea le pli du vêtement qui le couvrait et le suça longuement en recrachant bien vite le sang. Les matières explosibles sont en effet des poisons dont on peut atténuer la virulence en traitant une blessure comme une piqûre de serpent. C’est probablement le courage de ce brave homme qui sauva la vie de son camarade.

Cependant quelques-uns de nos sapeurs avaient été pris d’une sorte de panique et s’étaient dispersés derrière les maisons. Pour les rallier, j’employai un moyen qui m’avait déjà réussi une autre fois : Je me plaçai à l’endroit même où l’obus venait de tomber et, alignant ma petite troupe, je commençai à faire l’appel. Je n’avais pas fini, que les fuyards, revenus en hâte, répondaient : « Présent ! » J’aurais dit leurs noms et ils craignaient de passer pour des lâches.

Je les conduisis à la redoute, mais là, quand ils virent l’état lamentable de la batterie, ils commencèrent à murmurer : « On veut nous faire tuer. Ce sont des traîtres qui commandent de pareils travaux ! », et quelques mécontents semblaient prêts à refuser d’obéir. Alors, me souvenant de l’exemple que venait de me donner le colonel, je montai debout au milieu de l’embrasure en ruines et, pendant que les obus pas-

saient par dessus nos têtes, j’expliquai le travail à faire et son importance : « Si les obus tombent trop près, abritez-vous dans la tranchée ; en attendant : à la besogne, et vivement ! » Aucun ne refusa et le travail fut exécuté avec un zèle et une rapidité dont le colonel nous fit compliment.

C’est là, je crois, le seul bien petit exploit que j’aie accompli, et je l’avoue, je ressentais aussitôt après une sorte de fatigue physique provenant sans doute de l’effort de volonté que j’avais dû faire.

Notre compagnie fut appelée dans des directions très diverses, le plus souvent hors de l’enceinte, dans les forts, ou à Neuilly. Nos travaux furent commandés par La Cécilia et son état-major, mais je n’ai pas eu l’occasion d’être placé directement sous les ordres de Rossel. Ce vaillant officier « était rangé comme nous sans hésitation « du côté du parti qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables de capitulation ».

Delbrouck connaissait personnellement quelques-uns des membres du Gouvernement de la Défense nationale. Une seconde fois, il quitta l’uniforme, franchit, je ne sais comment, les lignes des assiégeants, et parvint à se faire introduire auprès d’Ernest Picard. Il plaida éloquemment la conciliation et fut écouté avec une certaine bienveillance. Cependant le ministre ayant jugé ses propositions inacceptables, lui demanda :

— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

— Je vais rejoindre ma compagnie, reprit simplement Delbrouck.

— Et vous ne faites pas immédiatement arrêter cet

homme ! s’écria avec indignation un secrétaire présent à la scène.

Mais l’autorité morale de Delbrouck était telle qu’il inspirait le respect même à ses ennemis.

Il revint attristé, non découragé ; au contraire, plus que jamais résolu à défendre les droits de Paris.

Le Comité central considérait toute tentative de conciliation comme une trahison. Les démarches de Delbrouck avaient été dénoncées, il commençait à devenir suspect et, sans la protection de Delescluze, il eût été déjà arrêté. Le commandant Roselli-Mollet, qui le faisait surveiller, profita de son absence pour envoyer à la caserne Lowendal l’ordre suivant :

« La première compagnie de la Légion du Génie partira immédiatement pour se mettre à la disposition du général Dombrowski. En cas de refus, faire arrêter le capitaine. »

Cet ordre me fut remis, à moi simple sergent, vers quatre heures du matin. Pas un de nos lieutenants à la caserne ! Réunissant à la hâte les quinze ou vingt hommes de la compagnie, que nous avions sous la main, (1) je partis aussitôt.

5

Dombrowski avait installé ce jour-là son état-major dans une serre, au fond d’un jardin, entre le boulevard Inkermann et la rue Borghèse. Notre petit détachement, placé avec quelques autres sous les ordres d’un capitaine

(1) Notre effectif était loin d’être au complet et, après de longues fatigues, les hommes mariés avaient parfois la permission de passer la nuit dans leur famille.

que nous ne connaissions pas, arriva de grand matin. Le général était assis devant une table couverte de plans. C’était un homme de petite taille, à la moustache blonde, aux yeux d’un bleu pâle, scrutateurs et pénétrants derrière leurs lunettes d’or. Sa physionomie était calme, impassible et énergique. Il se leva et donna à nos officiers des instructions très précises : « Vous traverserez la rue Perronet. Une mitrailleuse versaillaise est installée au bout de cette rue, qu’elle balaie régulièrement. Vous attendrez qu’elle ait tiré, et vous donnerez à vos hommes l’ordre de traverser rapidement, en abritant leurs têtes au moyen des pelles et des pioches. Vous remplacez des troupes qui ont passé toute la nuit dans les maisons du boulevard d’Argenson. Les Versaillais occupent l’autre côté de ce boulevard. Entassez les meubles et les obstacles derrière les portes cochères ; pendez les matelas du lit devant les fenêtres et recommandez de ne les soulever que pour tirer sur les assaillants. Vous serez remplacés à la tombée de la nuit. »

Ces conseils étaient excellents, ils furent suivis à la lettre. Arrivés à l’angle de la rue Perronet, nous attendîmes que la mitrailleuse eût tiré. Les coups se succédaient à courts intervalles, avec une régularité formidable. A peine le fracas de la décharge est-il entendu, que nous nous élançâmes au pas de course. Mais nous fûmes salués par une vive fusillade. J’avais à mes côtés un brave garçon jeune et vigoureux, nommé Lazergues ; il tomba frappé de cinq blessures et m’entraîna dans sa chute en criant : « Vive la Commune ! » Son corps m’avait préservé ; aucune balle ne m’avait atteint. Je me relevai vivement et nous entrâmes par les jardins dans la maison que nous étions chargés de défendre.

Les Fédérés que nous allions remplacer étaient épuisés de fatigue, sanglants, noirs de poudre et dans un état de surexcitation indicible, les yeux fiévreux, la parole brève. Ils nous donnèrent quelques indications précieuses : monter aux étages supérieurs d’où l’on dominait mieux l’ennemi, et même sur les toits pour faire un feu plongeant ; s’abriter derrière les cheminées.

— Ils partirent, emportant quelques blessés.

Je n’oublierai jamais cette scène. On parlait peu. Chacun s’embusquait de son mieux à côté des fenêtres sur lesquelles les balles pleuvaient. Comme un chasseur à l’affût, chaque sapeur glissait le canon de son fusil derrière le matelas, qui formait une sorte de bouclier souple, lançait un regard furtif au dehors pour viser, lâchait la détente et se retirait. Un jeune ouvrier nommé Mazier, doux et honnête garçon qui avait été l’ordonnance de lieutenant de Vesly pendant le premier siège, fut de suite blessé à l’épaule.

Cependant les Versaillais, qui occupaient l’autre côté du boulevard d’Argenson, recevaient des renforts. Les maisons s’emplissaient de soldats dont la fusillade devenait de plus en plus nourrie et plus meurtrière. Puis voici que l’artillerie s’en mêla. Le toit de la maison que nous occupions s’effondra sous un obus. Notre situation était à peu près celle des soldats représentés dans le tableau célèbre intitulé : « Les dernières cartouches ».

Déjà les sapeurs versaillais commençaient à frapper à coups de haches contre la porte cochère, prête à céder sous leurs efforts. Pour tirer sur eux, il eût fallu se pencher en dehors des fenêtres, et c’était une mort certaine. Sans doute il eût été plus héroïque de nous faire tuer

jusqu’au dernier ; mais la position n’était plus tenable. Le capitaine, très calme, ne voulant pas nous laisser prendre et fusiller inutilement, ordonna la retraite. Nous partîmes en bon ordre, précédés des morts et des blessés que nos hommes portaient sur leurs épaules. Il fallut traverser de nouveau la rue Perronet, mais cette fois la mitrailleuse ne tira pas. (1)

Dombrowski, avec son jeune frère, se promenait de long en large sur le boulevard Inkermann, région où tombait une véritable pluie de balles mortes. En nous voyant revenir avant la nuit, il fronça le sourcil, mais le funèbre défilé lui fit comprendre que la partie était momentanément bien compromise sur ce point.

Nous étions brisés, plus encore par l’émotion que par la fatigue. — Pour ma part, je n’ai jamais éprouvé cette réaction qui fait affluer le sang au cerveau, cette colère aveugle qui fait voir rouge. Je me demandais si ce que Delbrouck aurait fait à ma place. Nous ne pouvions pas refuser d’obéir à un chef qui nous ordonnait de mettre une maison en état de défense, et d’autre part, comment oublier que, derrière cette porte prête à céder, j’aurais pu voir surgir mon frère ? L’idée de brûler la cervelle à un Français ou de lui enfoncer ma baïonnette dans le ventre, me faisait horreur. Qu’aurais-je fait s’il eût fallu me défendre dans une lutte corps à corps ? J’ai peine aujourd’hui à analyser les sentiments complexes qui m’agitaient. L’instinct de la conservation l’eût-il emporté sur le profond respect que j’ai toujours eu de la vie humaine, ou bien, disciple de Delbrouck, ne serais-je

(1) Elle avait probablement été dirigée contre la maison que nous devions fortifier.

laissé tuer plutôt que de devenir un assassin ? Je l’ignore. (1)

Une longue hérédité nous a façonnés de telle sorte que nous ne pouvons refuser notre admiration au courage physique, nécessaire tant que la guerre subsistera. Digne de respect et de récompense au point de vue militaire et patriotique, cette fureur sanguinaire n’en reste pas moins odieuse au point de vue humain.

Quant à nous rendre, l’idée ne nous en vint pas un seul instant.

Plus opiniâtre que Ducrot, Dombrowski ne se tenait pas aisément pour battu. Il nous fit créneler les murs des jardins et mettre en état de défense quelques maisons de la rue Perronet. Enfin, l’artillerie qu’il réclamait vainement depuis longtemps étant arrivée, la situation changea. Bientôt la mitrailleuse ennemie était réduite au silence, et, le général nous ayant accordé un repos dont nous avions grand besoin, nous regagnâmes la caserne, pendant que les Fédérés, avec un entrain admirable, reprenaient à l’assaut les positions un instant perdues.

Le lendemain, ma mère, visitant l’ambulance du Luxembourg, apprit de nos blessés les dangers que nous avions courus. Son inquiétude était extrême. Ce fut peut-être sur ses instances, — je le suppose du moins,

(1) Le sergent Bérail a su analyser avec une remarquable précision ce qu’éprouve un tempérament sanguin et vigoureux dans un combat corps à corps : « Je me sers de ma baïonnette rouge de sang, je casse des têtes à coups de crosse, je ne connais plus, ma vue est trouble, un bruit formidable m’étourdit, je suis d’une force prodigieuse, et la poudre m’enivre. Mes lèvres sont sèches et je ne m’aperçois même pas qu’un filet de sang coule de mon front. » — (Général Ambert, Récits militaires.)

— que M. Delbrouck me chargea de l’inspection de notre casernement. J’avais à indiquer le nombre des lits disponibles. De plus, la caserne Lowendal contenait un important dépôt d’effets d’équipement, et de nombreux détournements avaient été commis de nuit. J’organisai une active surveillance et, avec l’aide d’un jeune architecte, je commençai un plan et un inventaire des dortoirs. Mais ces fonctions pouvaient être remplies par des hommes plus âgés que moi et je demandais souvent à mon capitaine de l’accompagner dans ses travaux aux avant-postes.

Louise M. à son père

Paris, lundi 24 avril 71.

Je voudrais bien aller te rejoindre à la Colonie, mais nous ne pouvons pas laisser Paul et Alix, car ils sont continuellement exposés. Alix s’est faite ambulancière et suit Henri partout. Elle a été au fort d’Issy, elle est maintenant au fort de Vanves. La vie qu’elle mène est très fatigante et pleine de dangers ; elle est vraiment courageuse ; quel dévouement ! mais on doit être bien heureuse de se rendre utile.

Maman, Marie Delbrouck et moi nous allons tous les jours à l’ambulance du Luxembourg pour voir les blessés de la compagnie de Paul. On a fait l’amputation d’un bras à Mazier. Un autre, Lazergues, blessé à Neuilly, a reçu cinq balles à la tête. Il a entraîné Paul dans sa chute. Il se tenait la tête d’une main, de l’autre il prit son képi et étendit le bras en criant : Vive la République ! Vive la Commune ! Paul n’a qu’une légère écorchure au genou. (1)

(1) Lazergues n’avait servi de bouclier. Des cinq blessures qu’il avait reçues, trois étaient à la tête, mais les balles avaient pas pénétré profondément, il avait le crâne vigoureux et réchappa miraculeusement. Mazier, au contraire, pauvre garçon d’un tempérament scrofuleux, mourut d’une blessure à la clavicule gauche ; la balle avait resta dans l’omoplate et la tête de l’humérus, et les chirurgiens ne surent pas l’extraire.

C’est triste de voir tous ces martyrs de la République victimes de leur courage et de leur dévouement. Il y a des blessures atroces, des ventres fendus, des crânes à moitié emportés ; cela fait mal d’entendre les gémissements de douleur. Le capitaine Lefort de la 3e compagnie a reçu une balle en pleine poitrine, elle est ressortie par le dos. Il a un poumon traversé, cependant il est si vigoureux qu’on espère le sauver. Il mange déjà ses côtelettes.

M. Delbrouck et un autre monsieur, munis d’un laisser-passer de la Commune, se sont rendus à Versailles pour tâcher de faire entendre raison aux Ruraux, mais avec des crétins pareils il n’y a pas de conciliation possible. Des gendarmes les ont arrêtés. Si on avait trouvé leur laissez-passer de la Commune, ils auraient été fusillés sur-le-champ, mais ils l’avaient mâché et jeté en boulettes. Ils sont restés plus de 5 heures sans manger, conduits entre deux gendarmes comme des malfaiteurs, insultés tout le long du chemin. Les Versaillais criaient : « Voyez ! ont-ils l’air assez canailles ! » — Quand nous racontons cela à nos pauvres blessés, au Luxembourg, ils étaient indignés, surtout le brave Lazergues ; il en pleurait de rage. Quand ils parlent de M. Delbrouck et de Paul, c’est avec enthousiasme et vénération ; tous donneraient leur vie pour eux. Enfin M. Delbrouck a pu, non sans peine, accomplir sa mission ; mais parler aux Ruraux, autant vaudrait parler à une bûche. — On dit que l’Assemblée va demander secours aux Prussiens ; cela ne m’étonne pas, ils sont assez lâches pour cela. En tout cas, ce n’est pas à nous de céder, nous ne plierons pas. — Lorsque les païens voulaient forcer les chrétiens à adorer leurs dieux, ils ne demandaient qu’une petite prière à Jupiter ; c’était bien peu de chose, et cependant ceux-ci préféraient la mort. Ils avaient la foi. Nous aussi nous avons la nôtre, nous voulons la République. Les royalistes veulent l’escamoter et nous faire adorer leur idole, un roi ! Espérons que les honnêtes gens triompheront de la réaction ; sinon, nous serons encore heureux d’avoir fait notre devoir, d’avoir défendu le progrès et la liberté, et de mourir martyrs de la République.

De quel droit l’Assemblée vient-elle se mêler des affaires

de Paris ? Ce troupeau d’oies n’a rien fait, si ce n’est du mal. La Commune, elle, a brûlé la guillotine ; ses décrets sont toujours en vue l’amélioration physique et morale du peuple. — On a régularisé les victimes de Saint-Jacques. Brigitte et Madeleine (Pape) les ont vus qui traversaient l’église tout effarés. Ils étaient déguisés en hommes, avec des moustaches postiches et des collets. Ils gardaient leur chapeau gibus pour cacher leur tonsure ; ils avaient un cigare à la bouche et une dame au bras.

Madame Milliet à M. Félix Milliet

Mon cher ami, j’ai reçu ton petit mot. Pour te répondre je dois mettre ma lettre dans une enveloppe mystérieuse, et je n’aime pas ces mystères, n’ayant rien à cacher. Les occasions ne me manqueront pas pour t’écrire, mais toi, prie les personnes qui viendront à Paris d’y mettre les lettres à la poste, cela est facile. Quant à revenir auprès de nous dans l’état de santé où tu es, je ne vois pas ce que tu viendrais y faire ; reste paisiblement à bêcher ton jardin. J’ai bien souvent l’envie d’aller te rejoindre à la Colonie, mais je serais trop inquiète des enfants ; j’attendrai un armistice. Les choses sont tellement tendues qu’elles ne peuvent rester longtemps dans cet état. A Paris on ferait bon marché de la Commune qui fait sottises sur sottises, si on ne détestait pas davantage l’Assemblée.

Madame Milliet à M. Félix Milliet

Nous sommes bien peints de la longue durée de ce triste état de choses. Quand Paris aura ses franchises municipales (et il faudra bien qu’il finisse par les avoir), il les aura bien gagnées. Comme dans tous les sièges, les assaillants perdent plus de monde que la place. Il y a eu, dit-on, trois mille tués et blessés du côté d’Ivry. Fédérés et Versaillais ; ces derniers y étaient bien pour les deux tiers. Depuis hier matin et toute la nuit nous entendons le canon

et la fusillade ; nous ne connaissons pas encore les résultats. Généralement, après ces massacres, les deux partis se retrouvent au même point. A Neuilly, depuis 15 jours, les uns prennent une barricade, le lendemain les autres la reprennent.

Notre espoir c’est que les grandes villes réclament comme Paris les franchises municipales. L’Assemblée n’oserait pourtant pas bombarder toutes les villes au-dessus de vingt mille âmes.

Le pauvre fort d’Issy est en triste état ; il se fera probablement sauter, mais la position ne sera pas plus tenable pour les Versaillais que pour les Fédérés.

J’espère que tu ne crois pas un mot de tous les mensonges débités par les journaux de Versailles. Il est impossible d’être de plus mauvaise foi. Le gouvernement s’obstine à considérer la révolution de Paris comme le fait d’une poignée de factieux. Un poignée de factieux qui a fait fuir le gouvernement et qui tient en échec la plus belle armée que l’on ait jamais vue, et cela depuis six semaines, et la fin n’est pas fin. Ils devraient comprendre qu’il y a là quelque chose au fond, une idée qui vaut la peine d’être discutée ; mais non, ils sont aveugles, comme tout ce qui est vieux et destiné à tomber. Pour moi je crois que c’est l’enfantement laborieux d’une ère nouvelle, et non point l’agonie de la France. Je regarde et j’écoute. Le grand malheur c’est le manque d’hommes supérieurs ; les uns sont trop vieux, les autres sont des fruits verts, pas mûrs du tout.

Alix est à Levallois-Perret, toujours bien exposée, mais remplie d’entrain et même de gaieté, autant qu’il est possible d’en avoir dans d’aussi pénibles circonstances.

Le cimetière d’Issy. — Vanves. — Le Couvent des Oiseaux. — Abandon du fort d’Issy. — La porte Bineau. — Levallois-Perret. — Neuilly. — La fin du drame. — Lettres.

1

Bien qu’ils ne fussent pas au courant des intrigues, des jalousies, des dissentiments qui paralysaient l’action du haut commandement, les soldats de la Commune manquèrent toujours de discipline et ne connurent guère l’obéissance passive. Il fallait leur expliquer les raisons de chaque ordre et le but que l’on se proposait. Mais ce défaut était en partie racheté par l’intelligence et l’initiative souvent heureuse de ces hommes dévoués à leur cause et animés d’une foi robuste dans le succès de leurs efforts.

Aussi bien pendant le second siège que pendant le premier, j’ai assisté souvent à ce spectacle émouvant, le départ pour le combat de nos soldats citoyens, et je puis certifier la parfaite exactitude de la belle description donnée par Victor Hugo :

le deuxième siège de Paris

L’aube froide blêmit, vaguement apparue. Une troupe défile en ordre dans la rue ; Je la suis, entraîné par le grand bruit vivant Que font les pas humains quand ils vont en avant. Ce sont des citoyens partant pour la bataille. Purs soldats ! Dans les rangs, plus petit par la taille, Mais égal par le cœur, l’enfant avec fierté Tient par la main son père, et la femme à côté Marche avec le fusil du mari sur l’épaule. C’est la tradition des femmes de la Gaule D’aider l’homme à porter l’armure, et d’être là, Soit qu’on nargue César, soit qu’on brave Attila… Ils arrivent aux murs… Tout à coup le vent chasse un flocon de fumée ; Halte ! c’est le premier coup de canon. Allons ! Un long frémissement court dans les bataillons, Le moment est venu, les portes sont ouvertes, Sonnez clairons ! voici là-bas les plaines vertes, Les bois où rampe au loin l’invisible ennemi, Et le traitre horizon, immobile, endormi, Tranquille, et plein pourtant de foudres et de flammes. On entend des voix dire : Adieu ! — Nos fusils, femmes ! Et les femmes, le front serein, le cœur brisé, Leur rendent leur fusil après l’avoir baisé.

Henri Payen, sergent de la garde nationale, avait défendu Paris contre les Allemands ; il continua son service pendant le second siège contre les adversaires de la République. Sa jeune femme qui l’aimait trop pour se résigner à vivre séparée de lui, s’engagea comme ambulancière, afin de pouvoir l’accompagner jusque sous le feu de l’ennemi.

Comment une frêle jeune femme habituée au confort et aux soins attentifs de sa famille, se trouva-t-elle animée d’une énergie imprévue, pour affronter de pareils dangers ? — C’est que la défense d’une juste cause donne l’enthousiasme qui élève les cœurs ; c’est aussi et surtout qu’un amour réciproque transfigure les êtres : des plus timides il peut faire des héros. (1)

Alix Payen à madame Milliet

Chère mère,

Tu t’étonnes, n’est-ce pas, de recevoir une lettre de moi datée d’Issy ? C’est toute une histoire et je suis stupéfaite d’avoir eu toute seule tant de décision. Tu vas peut-être me gronder, tant pis ! c’est fait. Depuis quelques jours le bataillon de mon mari avait quitté la caserne du Prince Eugène et occupait les baraquements du Champ de Mars. Hier dimanche je pars de bonne heure pour faire visite à mon gros. Déception ! Ils étaient partis dans la nuit. — C’est le moment, pensai-je, de mettre mon plan à exécution. Je rêvais d’être ambulancière dans le bataillon d’Henri et de le suivre partout. Je cours à la mairie, je m’adresse à M. S. qui, après mille objections, finit par m’accorder ma demande. Il a été d’une obligeance extrême. Pendant que je préparais ma petite pharmacie, il allait à l’Hôtel de Ville faire signer mon brevet, puis nous partons en voiture découverte pour Issy.

Ce petit voyage m’a paru charmant. Il faisait une belle journée d’avril, entremêlée de pluie et de soleil. Songe que depuis le siège je n’avais pas franchi les fortifications ; aussi la verdure naissante, les champs, les arbres, la Seine coulant dans la campagne, tout cela me paraissait nouveau et ravissant. Même les petites ondes, qui tombaient sans

(1) Les lettres qui suivent, écrites au crayon et rarement datées, ne portent pas de timbres qui permettent de les classer dans un ordre certain.

cacher le soleil, étaient gaies et faisaient du bien. Qu’il y avait longtemps, bon Dieu, que je n’avais respiré de l’air cru ! Comment avons-nous pu vivre si longtemps dans cette grande prison !

A Issy on nous apprend que mon bataillon campe dans le cimetière. Nous y allons. M. S. m’amenait là bien à contre-cœur et me répétait qu’il était encore temps de me raviser.

Quelques balles passent près de nous sans nous atteindre, et nous voilà dans le cimetière, où je retrouve Henri. Il rayonnait, chère mère, que la voix sa figure. Il était rayonnant, attendri. Il a essayé pourtant de gronder un peu, disant que je n’étais pas raisonnable, mais comme sa figure démentait ses paroles ! Je lui ai exhibé fièrement mon brevet, et alors il m’a embrassée de tout son cœur, de manière même à m’écraser un peu, et, ma foi le père S. s’est retiré tout seul… Henri alors m’a présentée à une foule de braves gens ; ils aiment tant leur sergent qu’ils ont tout de suite été très gentils pour moi. J’ai fait aussi connaissance avec la cantinière, jeune négresse très originale et très spirituelle. La femme du capitaine m’a semblé, au contraire, d’une bêtise surprenante.

Rentrée à Paris, le bataillon ne tarda pas à retourner une seconde fois à Issy.

Alix Payen à madame Milliet

Chère mère,

Je suis arrivée à bon port et j’ai avec la cantinière et une autre dans une chambre dans Issy. Le bataillon est dans le cimetière dont les murs sont crénelés et dont l’état est épouvantable. Déjà du temps des Prussiens, les bombes ont ouvert des caveaux. C’est là que les gardes se mettent à l’abri.

Deux de nos hommes ont à ce sujet une lutte de générosité très drôle. Comme la pluie ne cesse guère, chacun se offrait un abri dans le tombeau qu’il s’était choisi pour logement, et c’était à qui ferait le mieux valoir son

immeuble. — « Le mien, disait Chanoine, (1) a des verres de couleurs ! — Le mien, ripostait l’autre, a une marche où l’on peut s’asseoir. — Va donc ! reprenait dédaigneusement Chanoine, avec ton misérable caveau pour cinq ans ; moi, c’est une concession à perpétuité ! » Cette raison décisive a clos le débat, mais je suis restée dehors, roulée dans ma couverture. C’est inqualifiable de voir ces caveaux à plusieurs étages remplis de soldats qui ronflent, chacun sur son claque.

Cette nuit, la fusillade a été continuelle ; je n’ai pu fermer l’œil ; avec cela il pleuvait à verse. Un homme de la compagnie d’Henri a été blessé à la jambe ; on l’a amputé ce matin. Le chirurgien ne veut pas venir dans les tranchées, et c’est pourtant là qu’il serait utile, puisque les attaques représentent toutes les nuits.

J’ai apporté mon petit embryon de pharmacie et je reste cette nuit dans la tranchée. J’espère n’avoir pas de blessés à soigner.

Mon coup d’essai comme infirmière a été pour mon pauvre gros. Toute la journée les fédérés ont tiraillé, et la tabatière du fusil d’Henri lui a craqué à la figure. Il a l’œil droit tout noirci, plein de grains de poudre, mais l’œil est intact.

Je t’assure que jamais je n’avais entendu si bien les obus, les balles, les boulets ; les balles de rempart surtout font grand’peur. — Notre campement est très pittoresque, mais les hommes sont bien fatigués. On ne les relèvera que demain matin.

Je suis en ce moment dans les ruines de la loge de concierge du cimetière, et il y a un gros canon sur la route, tout à côté, qui m’assourdit toutes les dix minutes. Je n’aperçois que les toits du fort d’Issy qui sont dans un état de délabrement affreux. On ne donne pas la permission d’entrer au fort, et pourtant je serais bien contente de savoir si Paul y est. — A travers les créneaux nous voyons distinctement d’où partent les coups de feu des Versaillais.

(1) Ouvrier bijoutier de la fabrique d’Henri Payen.

Ils ont tiraillé toute la journée, mais personne chez nous n’a été atteint aujourd’hui.

Tâche de me donner des nouvelles de vous tous et surtout de Paul. Adresse la lettre au sergent Payen, 153e bataillon, 3e compagnie, à Issy. — Dans quelques jours, j’irai te voir, car on va et vient assez facilement.

Je t’embrasse bien fort. Ta fille affectionnée.

Issy, mardi (11 avril ?)

Je suis si harassée que je ne sais trop comment je vais t’écrire. J’ai passé toute la nuit auprès du mur crénelé, dans le cimetière, à côté d’Henri. Et tout d’abord, son œil va mieux. Il a la paupière et le tour de l’œil noirs et saignants, la poudre y a fait de petits trous, mais il n’en souffle plus ; c’est seulement gênant, car il n’y voit guère à cause de l’enflure de la paupière.

J’ai vécu tout à fait comme les soldats, car la cantinière ne semble pas se douter de son métier, et reste toujours dans le village. Les hommes sont très convenables et même très aimables pour moi. Je mange avec eux, j’épluche les légumes avec eux ; je m’amuse beaucoup pendant les repos à les entendre causer. Il y a tant d’esprit naturel, des reparties si drôles, chez ces vrais enfants de Paris ! Notre campement dans le cimetière y prête beaucoup. Quand je dis campement, je me trompe, car il n’y a pas de tentes et nous n’ont pas de couvertures. La pluie ne cesse guère de tomber, aussi trouve-t-on des soldats dans tous les mausolées. On écrase le café sur le marbre des tombeaux ; le lard est entreposé sur le tombeau de la famille Juillet. Toutes les tombes sont plus ou moins endommagées, et ces débris servent à renforcer la barricade, sur la route. On cueille du pissenlit, et l’on s’en régale sans se soucier de l’engrais qui l’a produit. Cela est amusant pour quelques jours, pourtant si je n’avais pas d’occupation, je m’ennuierais vite de cette société pittoresque, mais bien commune.

Je n’ai pas encore pu voir le chirurgien, il n’est pas même à Issy. Son infirmier a fait monter au cimetière un brancard, pour que nous puissions, à nous deux, donner

les premiers soins, s’il en est besoin. Tous les services sont aussi mal organisés. Les hommes qu’on envoie aux tranchées n’ont ni équipement, ni campement. Aussi entendstons les jours Henri qui a « chaqueté au Champ de Mars ce qu’ils ont de bidons et de gamelles. Les vivres arrivent en retard de deux jours, et on a soif de la distribution, juste à l’heure où il est défendu d’avoir du feu.

Il y a des canons derrière le cimetière et les obus nous passent sur la tête comme de gros globes de feu. On en reste assourdi pendant quelques minutes, surtout lorsque c’est une grosse pièce qu’on appelle le Père Duchesne. On m’a montré aussi un vieux cannonier, nommé Joly, qui est un pointeur remarquable. Sa pièce est devant la porte du cimetière, et il empêche les Versaillais d’établir une batterie. Ils n’ont pas du tout d’artillerie dans ces parages, et ils reçoivent nos obus des forts et du cimetière.

Je sais maintenant ce que c’est qu’un combat : Cette nuit on a d’abord laissé les Versaillais s’approcher jusqu’à 30 mètres de nos murs ; les gardes nationaux avaient ordre de ne pas parler, et c’est lorsqu’ils ont été tout près, que la fusillade a éclaté à travers les créneaux. Jamais, comme tu le penses, je n’avais entendu pareille fusillade. J’étais blottie contre le mur, sous le créneau d’Henri. Les Versaillais se servaient beaucoup de fusils de rempart, et l’on entendait cela siffler ferme. Dès que le feu a eu montré la place qu’ils

(2) « Dans la journée d’hier, raconte le Rappel du 13 avril, le feu a été de part et d’autre notablement ralenti… Tout à coup, à neuf heures, des détonations ont retenti à coups violents et pressés. C’était le maréchal Mac-Mahon qui tentait de forcer Paris par une surprise nocturne. « L’horrible combat a duré une heure et demie avec une effroyable intensité, puis les coups se sont ralentis et bientôt tout s’est calmé. Mac-Mahon et les bataillons de Versailles étaient repoussés. On se serait repris un détail le plus accusé et le désir, du politicien ou du militaire, — de M. Thiers qui tend aux Parisiens le piège des négociations, ou de Mac-Mahon qui doit essayer de prendre sur Paris sa revanche de Sedan. » — (Paul Meurice.)

occupaient, nos artilleurs se sont mis de la partie. Quel vacarme, quel chaos ! Pourtant cela n’empêchait pas d’entendre les officiers crier en courant : « Nourrissez le feu ! Obliques à gauche ! Cessez le feu ! — Il ne pleuvait pas. Le temps était clair et les feux illuminaient par instants les croix, ces pyramides de marbre blanc et les sombres cyprès. Quelle scène étrange ! Je ne savais réellement pas si je rêvais ou non.

Cet infernal tapage a cessé tout d’un coup, et le silence paraît plus profond, plus solennel. Soudain, au milieu de ce calme, un rossignol s’est mis à chanter. Le contraste était si grand entre ce joli chant si pur, si doux, et ce que nous venions d’entendre, que j’en suis restée toute surprise. Pendant que les balles sifflaient, le petit oiseau était resté caché dans son cyprès ; sans doute il y avait déjà son nid. Les larmes me montaient aux yeux ; il me semblait comprendre le rossignol : il chantait l’amour, la famille, la paix. Ce moment de repos n’a pas été long, et le vacarme a recommencé jusqu’au jour. Personne de chez nous n’a été blessé. Je serais étonnée que les Versaillais puissent en dire autant, car on les voyait distinctement courir à droite et à gauche, sans rien pour les protéger, et notre artillerie ne les manquait guère.

On doit relever le bataillon ce soir ; il sera caserné dans le village d’Issy, ce n’est pas trop tôt ; tous sont rompus de fatigue. Je pense aller te voir un de ces jours. Je voudrais bien savoir comment va ton rhumatisme et ce que devient Paul. Chère mère, comment fais-tu pour aimer encore des enfants qui te donnent tant de tourments ? A bientôt, la fille qui t’aime.

Après un court séjour à Paris, Alix Payen se rendit au Couvent des Oiseaux.

2

Tu t’imagines sans doute qu’en te quittant je suis paisiblement rentrée aux Oiseaux. Eh bien, pas du tout. Le

bataillon était parti de la veille et avait passé la nuit aux tranchées du fort de Vanves. Un petit détachement avait été envoyé pour chercher des vivres, Henri en faisait partie, et j’ai rejoint dans le fourgon des vivres. Ce petit voyage n’a pas été sans émotion, car personne ne savait conduire et nous ignorions le chemin. Mais en fin de compte nous sommes arrivés au fort de Vanves sans accidents.

Henri aurait voulu que j’y aie un logement, mais le commandant du fort a été aimable comme un bouledogue. En revanche, en arrivant à Issy, Henri m’a présenté à son commandant, qui m’a reçue le plus gracieusement du monde. Il m’a offert une tasse de café, il m’a fait donner une couverture et une varensse en blouse. Cet accueil m’a fait d’autant plus de plaisir que ce commandant venait de renvoyer, après une admonestation très sèche, la femme du capitaine ; elle empêchait son mari de faire son service. Ce sont en effet de jeunes mariés et notre capitaine quittait souvent les tranchées pour aller auprès de sa femme. Je t’assure que qu’on n’aura pas à nous faire ce reproche. Henri a trop reçu en sa couronne couverture, il a le nez et les il m’a donné de lui ; cela vaut mieux. Le commandant Lalande m’a beaucoup plu ; il a une figure encore jeune, des yeux très vifs et très noirs, et des cheveux entièrement blancs. Ce doit être un méridional. Toujours malade, il n’a pas quitté le lit depuis son arrivée à Issy. On le dit très énergique et très brave ; sa physionomie l’indique bien. Puis nous avons gagné les tranchées. Je ne sais pas si Paul les connait ; c’est en pleine terre glaise. Tu vois d’ici ce que la pluie en avait fait. Pour être abrités, il fallait suivre une petite rigole pleine d’eau, aussi suis-je déjà sale et crottée comme une horreur.

Quelques hommes de notre bataillon sont sortis des tranchées… ils tiraillent avec les Versaillais… Ils ont l’air de jouer à cache-cache. Ils tirent un coup de feu, puis quittent l’arbre qui les avait cachés, pour se mettre à l’abri d’une pierre ou d’un monticule. Les voilà qui rentrent au complet… Nous le croyions du moins, mais on aperçoit dans la plaine un homme qui fait des signaux… J’aurais voulu aller lui porter secours, mais j’arrive trop

tard ; on l’a vu du fort, des brancardiers avec un drapeau à croix rouge le rapportent. Il a la rotule traversée d’une balle et je crois son cas très grave, à cause de la grande quantité de sang qu’il a perdu.

Quelques heures plus tard, comme nous étions à dîner, on signale encore un blessé. Assis dans un champ de luzerne, il faisait de grands signes avec les bras. Pas de brancard, pas de drapeau d’ambulance ! Ma foi tant pis ! Nous voilà partis hors des tranchées, quatre hommes sans armes et moi, sans autre sauvegarde que mon brassard. Comme nous n’étions plus très éloignés de l’homme, le voilà qui se lève tout d’un coup et se sauve comme un lièvre.

Tu conçois notre stupéfaction. Le capitaine nous crie de revenir en courant, et de nous déployer en tirailleurs. Personne n’a tiré sur nous. — Depuis, le même individu a recommencé son manège. Il a un uniforme de garde national. C’était probablement une ruse pour attirer nos hommes à découvert. Reprenaient la fille couraient en zig-zag, sautant pour ne pas accrocher sa robe dans les arbustes, et arrivant cahin au talus, ou se tenant, très inquiets, mon pauvre gros, qui me tend la main et m’aide à la franchir.

Les hommes s’abritent dans de petits trous, de petites baroques, qu’ils construisent avec des échalas de vignes. Une couverture forme le toit. J’ai couché dans un de ces abris avec la cantinière. Quelques officiers ont fait comme nous. La nuit s’est passée sans coup de fusil, mais nous avons eu une affreuse tempête de vent et de pluie. Nous pataugeons dans un vrai marécage. Je ne sais pas si l’on va nous laisser encore cette nuit ici-hors, il est question de nous faire alterner : une nuit au fort, une nuit aux tranchées.

Nous mangeons tout plein de bonnes choses, que les hommes trouvent dans les champs environnants, de l’oseille, des asperges, des radis. — Seulement ce n’est pas très substantiel, et les vivres continuent à arriver très peu.

Je suis toujours étonnée des attentions que l’on a pour

moi. Ainsi, l’eau pour la cuisine est assez loin, et on n’en apporte que juste ce qu’il faut, mais je trouve toujours le matin une gamelle d’eau pour ma toilette. Aujourd’hui, comme il faisait froid, Chanoine avait même fait tiédir mon eau ! Ce Chanoine est un vrai Parisien du faubourg, gai, moqueur, un peu voyou et il bavard comme une pie. Il est très amusant à entendre. Un autre type original, c’est Paul Parledon, professeur au collège de Vanves, très instruit et pédé. Il improvise des vers que lui inspire notre situation. Un violent chagrin d’amour le rend bizarre, nos soldats disent un peu toqué. Pour chasser ses idées noires, il a pris la fâcheuse habitude de boire outre mesure. Henri seul a sur lui une grande influence, et le pauvre garçon, tout honteux de trouver quelqu’un qui s’intéresse à lui, confie sa peine à mon mari, le priant de lui donner que juste ce dont il a besoin. Cela ne l’empêche pas de se griser parfois, et c’est Henri que l’on en rend responsable.

Ce matin on a tiraillé un peu. Figurez-vous que trois gendarmes à cheval sont venus effrontément se loger ce matin dans une petite maison, en face de nous. Je ne comprends pas que le fort n’y ait envoyé pas quelques obus. Nous avons vis-à-vis de nous le plateau de Châtillon…

Je reprends ma lettre après déjeuner. Ton père a été le bienvenu, car les vivres ne sont pas encore arrivés. Henri me fait arranger un gourbi auprès de lui. Je crois que la cantinière en a assez de se promener la nuit aux tranchées, et qu’elle va coucher au village. Le chirurgien-major va nommer tantôt un brancardier et un porte-sac dans la compagnie. Nous allons enfin être un peu organisés.

Dépose tes lettres cour des Petites-Écuries, n° 16, où se trouve une boîte spéciale pour le 153e.

A bientôt, je pense, je t’embrasse bien. Ta fille qui t’aime.

Mes bottes vont à merveille. Comprends que je ne les ai pas encore quittées. On ne nous relèvera pas encore aujourd’hui. Il y a du mécontentement chez les hommes, à cause de la mauvaise administration, de l’excès de fatigue, et

surtout parce que les tranchées sont très mal défendues ; il y a le quart des hommes qu’il faudrait.

Je viens de jeter un coup d’œil à mon gourbi. Il est superbe, plus beau que celui des officiers. Ce sont quatre de mes amis qui me construisent cela.

Notre dernier blessé, le caporal Moulin, est à l’ambulance du Luxembourg. Tu pourras aller le voir.

Couvent des Oiseaux, 24 avril 71.

Chère mère,

Je n’ai reçu aucune lettre de toi. Je comptais aller te voir demain, mais ce n’est pas possible. Je crois pourtant que l’on ne tardera pas à faire rentrer le bataillon dans Paris. Nous avons eu bien malheureusement dans ces horreurs de tranchées ; la pluie ne nous a pas quittés. Tu ne peux t’imaginer dans quel état de saleté, de crotte, nous étions tous. J’ai passé la seconde nuit dans mon joli gourbi ; malheureusement, comme il était couvert avec des branches d’espaliers, l’eau coulait fort bien au travers. Henri a pourtant trouvé moyen de me couvrir de toutes nos couvertures et de rester, lui, exposé à la pluie…

Nous sommes restés trois jours dans ce cloaque, et nous y serions peut-être encore, sans les dissentiments du capitaine. Le mécontentement était à son comble. Sauf deux, tous les officiers avaient disparu. Pas d’exécutionnaire pour distribuer un peu. Un gainin de 16 ans, qui avait un peu trop bu, part comme un trait hors des tranchées pour tirailler. Les coups de feu ne se font pas attendre. Deux des nôtres vont soutenir ce mauvais garnin, et les voilà tous trois courant, se couchant dans la boue, et attirant sur eux une grêle de balles. Nous étions fort inquiets. Ils sont pourtant rentrés sains et saufs ; mais, comme le soir arrivait et qu’on ne nous relevait pas, le bataillon se mutina et déclara qu’il ne resterait pas cette nuit aux tranchées. Songe qu’avec notre séjour au cimetière d’Issy, cela faisait la neuvième nuit dehors, toujours sans campement. Le capitaine va lui-même au fort et cette fois on lui dit formellement qu’un bataillon va nous remplacer. Rien. Enfin, à dix heures, le capitaine déclare aux hommes furieux que nous partons quand

même. Ils avaient trouvé en arrivant la tranchée vide, ils la rendaient de même. Songe que depuis quatre heures les sacs étaient faits et que nous n’avions même plus l’abri insuffisant des gourbis, il avait fallu les dépouiller des couvertures et des couvertures qui s’y trouvaient.

Nous voilà donc partis à la nuit noire, par une pluie battante, dans la boue jusqu’au genou, et dans le plus profond silence. A peine quelques balles ont-elles sifflé sur nous. Après une heure et demie de marche, nous étions au fort de Vanves. On ne nous attendait pas ; il n’y avait pas de place. Quelle ruine que ce malheureux fort ! Il n’y a pas dans la caserne deux chambres où l’eau ne tombe pas. Pas de bougies, pas de paille. Les couvertures étaient trop trempées pour qu’on pût s’en servir, de sorte que notre nuit n’a guère été meilleure qu’à la tranchée.

Le matin, des clairons d’un autre bataillon nous ont offert l’hospitalité dans une chambre à cheminée, on a bon feu et nous a tout ravigotés. Puis nous repartons pour Issy. La Lisbonne a cheval prend la tête du bataillon, pour le conduire aux tranchées de Montrouge. Mais cette fois tout le monde proteste, et nous voilà aux Oiseaux. Depuis le temps que cette maison sert de caserne, on aurait pu, il me semble, organiser les chambres ; mais non ; il faut toujours coucher sur le parquet. Henri a trouvé, pour la cantinière et pour moi, une petite chambre qu’il est parvenu à meubler, sauf les matelas. Impossible de s’en procurer, de sorte que j’ai dormi sur un lit de fer, directement sur les lames de fer disposées en carreaux ; le matin il me semblait avoir tous ces carreaux imprimés dans le dos ; mais je dormais, je crevais, sur des épines. Aujourd’hui j’ai de la paille à gogo : Lisbonne m’en a donné, à regret, deux bottes, prises sur la nourriture de son cheval.

Cette maison et le jardin font mon admiration. On ne peut rêver quelque chose de mieux pour y fonder une Colonie. J’ai trouvé dans une cave des monceaux de livres de piété déchirés, brûlés. Peut-être y avait-il de livres de valeur, mais il y a des imbéciles qui ne s’amusent qu’à détruire. Je dois dire pourtant que tous les volumes que j’ai regardés étaient des récits de miracles idiots ou des exem-

ples de piété pour séminiaristes. Je suis bien aise de constater que les hommes de chez nous n’ont commis aucune dégradation, ils n’ont ni cassé ni brûlé comme avaient fait leurs prédécesseurs.

Jusqu’ici je n’ai pas eu de blessures graves à soigner mais seulement des bobos. On s’adresse à moi pour avoir une épingle, une aiguille de fil… Je me suis aussi proposée comme terrain public.

En arrivant ici, Henri a inauguté, pour calmer le mécontentement général, d’organiser un concert au profit des blessés. Le commandant a donné son autorisation ; tout l’État-Major y assistera. Ce ne sont pas les pianos qui manquent. Le poète toqué déclamera quelque chose ; il y a quelques bons chanteurs ; beaucoup savent des chansonnettes ; peut-être notre négresse chantera-t-elle aussi ; puis les pianistes ne manquent pas.

Je vais aller chercher des fleurs pour orner la salle, et ce soir, je ferai la quête. Ça me donnera la rage des hommes est oubliée, on ne pense plus qu’au concert. Cependant les officiers sont prévenus qu’on nous appellera cette nuit, à trois heures probablement, pour les tranchées de Clamart. Je ai grand peur que bon nombre s’y refuse et qu’il n’y ait quelque révolte. Ce ne sont pourtant pas des poltrons, mais la fatigue est extrême. De plus, presque tous, rentrés d’abord à la caserne du Prince Eugène depuis 25 jours, n’ont pas eu avoir de permission pour aller chercher du linge. Tu peux t’imaginer leur saleté !

Ce qu’il y a de triste, c’est que, si l’on ramène ces hommes à Paris, ils ne voudront plus repartir ; tandis que, si l’on avait eu soin de ne pas les creveter tout d’un coup, ils ne demanderaient pas mieux que de continuer le service.

L’ambulance n’a pas de blessés ; on les expédie vite à Paris ; il y a seulement quelques hommes fatigués. Du reste ce n’est pas une heureuse idée de mettre une ambulance dans une caserne. C’est un bruit continuel. Les lits sont horribles et il n’y a pas de médicaments. Un homme de chez nous a les fièvres ; depuis quatre jours le chirurgien promet de faire venir de la quinine, et tous les jours il l’oublie.

Ma compagne, la mulâtresse, est une véritable enfant gâtée, un vrai bébé, qui pleure quand elle est lasse, et qui pourtant ne veut pas quitter son mari. Elle n’a pris le titre de cantinière que pour le suivre, mais maintenant elle renonce entièrement à sa cantine. Elle couche toujours dans son auberge et y mange aussi. Ses manières d’enfant ennuient son mari, mais déplaisent à tout le monde. Pour moi, elle ne me déplaît pas. Elle est originale et pas bête, bien qu’un peu paresseuse. La femme du capitaine nous a quittés depuis longtemps, par ordre du commandant.

Je suis toujours l’objet des attentions d’une partie du bataillon. Je n’ai rien fait pour cela, mais Henri est si bon garçon, si aimé, c’est à lui que ces soins s’adressent. On se marade pour quelque chose de bon, qu’on ne m’invite à y goûter, et je suis sûre que beaucoup se gêneraient pour me contenter.

Comme j’étais en train d’orner la salle du concert, voilà qu’on me crie : un blessé ! J’y cours. C’est un artilleur, amené par le bon vieux pointeur du Père Duchesne. Une balle lui a traversé le mollet, je craius que l’os soit atteint. Naturellement il n’y a point de médecin. Avec l’infirmier nous faisons un premier pansement. Le pauvre blessé a la fièvre ; il parle sans cesse de ses quatre enfants et de sa craintre qui lui coupe le jarbe. Son vieux compagnon lui remonte le moral de son mieux : « Quatre enfants, dit-il, la belle affaire ! Nous autres, nous nous en sommes neuf garçons et moi qui fait dix. »

Je te quitte, chère mère, sans espérer avoir de lettre de toi, mais je ne tarderai pas te voir. Je vous embrasse tous bien tendrement.

Notre concert a été très varié ; quelques choses fort jolies, d’autres d’un ridicule achevé. Le saucés a été cette un pauvre poète qui, bien qu’un peu lancé, a récité de très beaux vers de lui. Notre petite mulâtresse a dit très gentiment une charmante chansonnette, enfin, ce qui m’a fait grand plaisir, un matelot a chanté une des chansons de papa. Henri se donnait un mal ! ordonnant tout, veillant à tout. J’ai quête dans son képi et la recette a été superbe, près de

80 francs. Il était minuit quand tout le monde s’est couché. — A deux heures du matin on sonne pour le départ. La moitié de notre bataillon va occuper les tranchées de Clamart, sous la conduite du capitaine de la 2e compagnie, un jeune Polonais insouciant et paresseux. Henri, me voyant très lasse, m’a fait retourner, me disant de me le rejoindre qu’un peu plus tard. Dès cinq heures du matin les batteries de Châtillon faisaient pleuvoir sur le fort d’Issy une véritable grêle de projectiles. J’étais à pied, accompagnant un convoi de munitions ; il fallut courir et s’abriter de son mieux. J’atteignis alors la gare de Clamart, et j’ai vu là un affreux combat d’artillerie. Les trois batteries de Châtillon étaient infatigables et accablaient principalement le fort d’Issy. Celui-ci ripostait, ainsi que Vanves et une canonnière ; mais peu à peu notre feu se ralentissait ; celui d’Issy fut bientôt éteint, sauf une seule pièce. Les Versaillais ont d’excellents pointeurs. Les obus tombent juste ; à peine s’écartent-ils de quelques mètres. Une à une ils démontent les pièces du fort d’Issy. On voit sauter en l’air les paniers garnis de terre, puis quelques pans de murs s’effondrent avec un bruit. Des éclats d’obus sont projetés dans un gare où je suis ; ces éclats arrivent en tournoyant avec un bruit qui ressemble à un miaulement.

Un fourgon et plusieurs hommes du 108e arrivent en courant et en tigrançant. Ils viennent du fort où ils sont allés chercher des vivres. Ils disent que la position n’est plus tenable. Dans le fort 40 hommes viennent d’être tués ou blessés. Je vois un cheval dont le museau a été emporté par un éclat. La malheureuse bête s’élance, fait quelques pas au galop, puis tombe. Le découragement s’est mis dans la garnison du fort et l’on a dû fermer les portes pour empêcher les désertions.

Lasse d’attendre à cette gare, je m’engage dans les tranchées ; le commencement est occupé par le 108e, nous sommes tout au bout. Dans beaucoup d’endroits, les talus n’étant pas assez hauts pour abriter un homme debout, on a disposé quelques pierres pour former des créneaux au sommet. Une balle versaillaise s’accroche à l’angle d’une de ces pierres et arrive déchiquetée à nos pieds. Une autre

frappe au bout du nez un homme qui saigne comme un bœuf, elle effleure la joue d’un autre et tombe, amortie, sur un têta. — Le commandant vient nous faire une visite : il a appris que les portes du fort d’Issy sont fermées, de sorte que nous n’y passerons de dîner. Heureusement quelques vieux soldats prévoyants ont une petite réserve, et je suis invitée par eux ; puis le bataillon voisin nous offre quelques pains.

La nuit arrive, la canonnade se ralentit, mais la fusillade commence avec rage ; on dirait un essaim de gros bourdons qui passent sans cesse sur nos têtes. Nous tirons sans relâche, mais les cartouches approchent ne sont pas toutes de bon calibre ; puis les fusils ont été trop longtemps exposés à la pluie. En un rien de temps voilà une douzaine d’hommes aveuglés par ces mauvaises tabatières, et leurs fusils hors de service. Inutile de dire qu’il n’y a ni armurnier ni armes de rechange. Je bassine à l’eau fraîche tous ces pauvres yeux maltraités.

Le combat est acharné et notre position devient fort critique ; nous allons manquer de cartouches. Le capitaine fait cesser le feu. C’est maintenant vers le cimetière que se dirige l’attaque des Versaillais. Croyant la tranchée abandonnée, ils s’approchent. Nos hommes mettent silencieusement la baïonnette au bout du fusil. Les Versaillais ne sont plus qu’à 50 mètres. Le capitaine revient à pas de loup ; il a récolté quelques paquets de cartouches, notre dernière ressource. Il commande de faire successivement deux feux de peloton. Cela résusit à merveille. Les Versaillais surpris se retirent à la hâte. Il fait dire que le jour commençait à poindre, ce fut pour nous un puissant auxiliaire.

J’avais une grande angoisse : l’idée d’assister à un combat à l’arme blanche me faisait frissonner. Si l’ennemi avait soupçonné notre dénuement, nous aurions été facilement faits prisonniers.

On vient nous relever. Il faut en s’en allant enjamber le cadavre de l’homme tué cette nuit. On me dit pour me consoler que c’était un garçon sans famille et un assez vilain drôle. Cependant le capitaine est sombre. Cet homme avait refusé d’aller aux tranchées, se disant fatigué, mal chaussé,

et le capitaine avait fait appeler deux hommes pour le faire marcher de force.

En rentrant aux Oiseaux j’ai pu dormir quelques heures. Il y a eu cette nuit plusieurs blessés. M. Mallet, le mari de la jeune mulâtresse, qui venait d’être nommé sous-lieutenant, a été tué par accident. J’ai la triste mission de ramener sa femme à Paris.

Elle loge en garni chez une horrible femme qui la renvoie brutalement, parce qu’elle lui doit de l’argent. J’ai installé chez nous la pauvre négresse, en lui promettant de revenir le lendemain.

Presque toute la compagnie a obtenu la permission de venir à l’enterrement. La pauvre femme a beaucoup pleuré, sangloté, mais elle est si enfant, si légère, que sa douleur durera peu. Notre poète toqué a vraiment bon cœur, il a promis de payer peu à peu la dette, afin qu’on ne tourmente pas cette petite femme. Henri a fait une quête qui a été très productive. La voilà donc pour le moment à l’abri du besoin. Avant l’enterrement elle a fait déclouer le cercueil pour embrasser encore une fois son mari ; il était bien changé déjà.

Le cortège était de huit corbillards.

3

Les chances d’apaisement diminuaient de plus en plus. La situation de Neuilly et des communes suburbaines, Asnières, Clamart, Bellevue, Châtillon, était terrible. Placés entre deux feux, les habitants ne savaient comment se dérober aux projectiles. « Ils ne pouvaient pas même porter tranquillement leurs morts au cimetière. A Bellevue, la belle-mère de Charles Edmond fut traînée jusqu’à sa dernière demeure, la nuit, par sa fille et une domestique, obligées d’improviser une bière avec la première caisse venue, de

creuser elles-mêmes un trou et d’y enfouir le cadavre à fleur de terre. » (1)

Lorsqu’un armistice fut enfin signé le 25 avril, le feu cessa à neuf heures un quart seulement : « Aussitôt furent organisés les secours aux habitants de Neuilly. Ces infortunés vivaient depuis vingt jours dans leurs caves ; leur dénuement était extrême. Jamais spectacle ne fut plus navrant que celui de cette population, victime inoffensive de la guerre civile. » (2)

Le 30 avril, le fort d’Issy, qui depuis le début du second siège, servait de cible aux Versaillais, n’était plus qu’un amas de décombres. « Les 300 hommes de sa garnison, lâchés par leur commandant, quittèrent dans la matinée en enclouant les canons. » (3)

Pendant plusieurs jours, les Versaillais n’osèrent pas entrer dans le fort. Repris par les Fédérés, il ne fut abandonné qu’après une défense héroïque, le 9 mai.

Le Comité avait nommé Éd. Moreau, commissaire civil auprès de Rossel. Ces deux hommes avaient des vues entièrement opposées, et malgré leur remarquable intelligence, ne parvinrent jamais à s’entendre.

4

Chère mère,

Nous sommes repartis vers deux heures de la caserne, musique en tête, moi en voiture. On avait rattrapé pas

(1 et 2) Henri Martin. (3) « Dans la nuit du 30 au 30, une tranchée située sur la droite du fort d’Issy avait été surprise par l’ennemi et la batterie qu’elle couvrait Mégy, l’incapable commandant du fort, voyant sa ruine. Français s’étendre sur sa droite, avait pris peur et évacué le fort avec sa garnison. Cluseret, à cette nouvelle, était parti pour

mal de réfractaires et leur mauvaise humeur était visible. A Courbelles, on dit une halte, et les hommes commencèrent à se disperser, mais la musique ayant joué un quadrille, les voilà tous à danser comme des fous. Cependant, lorsqu’il s’est agi de passer les fortifications, presque toute la 2e compagnie s’est mutinée et a refusé d’avancer, sous prétexte que le bataillon était transformé en corps franc. Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai là-dedans. Enfin cela a fait une scène des plus tristes. Le pauvre commandant était dans une colère atroce ; il pleurait de rage, les traitant de lâches. Moi aussi cela m’indigne ; la voiture s’était arrêtée, j’en saute à bas et traverse la poudrière. J’entends sur mon passage : « Bravo, voilà une crâne petite femme ! » Et tout le monde franchit les fortifications.

Nous nous sommes arrêtés à une très petite distance, à la porte Bineau. C’est le commencement de Levallois-Perret. Les marchands de vin s’empressaient, se multipliaient, pour servir tout le monde ; mais sitôt que le commandant eut crié que nous passerions la nuit là, changement à vue des plus comiques : les marchands de vin fermaient boutiques et posent les volets. Heureusement, il y a de belles maisons neuves, avec de nombreux écriteaux d’appartements à louer ; aussi sommes-nous parfaitement logés, quoique dans des chambres sans meubles. La concierge a été d’une complaisance charmante ; elle a mis dans ma chambre une paillasse et un lit de plume. J’ai partagé ce singulier lit avec une nouvelle cantinière. Son mari n’est pas de Paris, et elle a fait ce métier par goût, car on la dit riche.

Dans la journée, mon gros voyou de Chanoine, qui s’intitule maintenant mon brosseur, va à cameuse chez sa mère, dans le village de Clichy. Il y a un petit passage entre les deux villages, où les obus tombent bien. Nous avons déjà eu beaucoup de visiteurs à Clichy. La vieille bonne femme a reçu son fils en bougonnant, mais

Issy, et, réunissant quelques troupes, les avait ramenées au fort, on il était resté le premier. C’est à son retour de cette expédition que la Commission l’avait fait arrêter. » — Rossel consigna Mégy et envoya au fort d’Issy le général Eudes.

en l’embrassant. Seulement le brave garçon a une famille si nombreuse, tant de cousins avec lesquels il fallait aller boire un verre, que j’ai fini par m’impatienter, et je me suis décidée à m’en aller seule.

Juge de mon inquiétude : la nuit était venue, et je ne savais dans quelle direction aller. Il y a des avenues énormes et complètement désertes. Enfin, de gardes nationaux en gardes nationaux, j’ai fini par retrouver mon bataillon ; mais tu comprends que ce n’était difficile, puisque je ne savais quelle adresse donner. Le bataillon, arrivé du matin, ne pouvait pas encore être connu.

Ce matin nous sommes partis par un soleil superbe. Nous sommes dans un fouillis de villas, dont la plupart semblent en dentelle, tant c’est troué. Je ne crois pas que Saint-Cloud soit pis. Nous sommes en plein soleil, près d’une belle barricade garnie de quatre canons. Notre drapeau vient d’être déchiqueté par une décharge de mitraille. Tu juges de la joie de tous : c’est un trophée qu’un pareil drapeau ! On pense déjà au jour où l’on ira à la Commune le porter, pour en demander un autre.

Plus que jamais je suis l’objet des soins et des attentions de tous. On m’a dressé une grande tente et l’on m’a apporté, des maisons abandonnées, un matelas, des tapis, des chaises, des tables, de la vaisselle, et des fleurs en fagots.

Le bataillon est divisé en deux ; il n’y a pas de cantinière avec nous, aussi Aix-je aidé a faire la cuisine. Le père Chrétien a rapporté, je ne sais d’où, des choux, de la salade, des petites pommes de terre nouvelles, etc… On vient de m’apporter une année du Magasin Pittoresque, mais je n’ai guère envie de lire. D’autres ont des gravures de mode, des feuilletons coupés dans les journaux.

Le docteur est retourné à la porte Bineau, laissant son sac. Je pense qu’il reviendra pour la nuit. On dit que demain le service des lettres va se faire plus régulièrement.

Bonsoir, chère mère ; je vous embrasse tous trois. Si tu étais malade, ou Paul avec sa porte Maillot, écris-moi, en

mettant ta lettre au n° 16, cour des Petites-Écuries. Le fourrier d’ordre va les prendre tous les jours.

A demain un autre petit mot. Je t’embrasse.

Levallois-Perret, vendredi.

Chère mère,

… Les jolies villas dont nous occupions les jardins sont le village de Neuilly et, en avant de nous, notre bataillon occupait cette rue Perronet que Paul a et tant de mal à créneler. Les hommes que nous remplacions à ce poste nous racontent qu’ils ont écrit une lettre, et l’ont lancée avec une pierre aux lignards, pour les engager à fraterniser. Ceux-ci répondirent par la même voie que cela leur était impossible, mais que les Fédérés feraient bien de ne pas tirer, parce qu’on pourrait facilement les écharper.

La nuit a été assez calme. Chez nous, toute la journée, les hommes s’amusent à visiter les villas et rapportent qui un matelas, qui un tapis ou de la vaisselle. Le capitaine se fâche quand apparaissent des objets incongrus, tels que seringue, parasable, crinoline, etc. Cela n’empêche pas notre bête de Chanoine de s’habiller en femme, et d’irse d’une haleine atroce. Les coiffures sont pittoresques. Le soleil est si ardent que l’on voit force chapeaux de paille de femme. Un des artilleurs qui servent les pièces de la barricade, s’est coiffé d’un tricorne de serpent de ville, qu’il met sans devant dimanche. Le vieux père Chrétien a adopté la cuirasse de note bière d’un grand bonnet normand ; c’est une vraie nature ; de plus, il se sert, en guise de gamelle, d’un pot de chambre en porcelaine.

J’ai visité quelques-unes de nos maisons. C’est déplorable : des ruines, et toujours des ruines. Au milieu de tout cela, les jardins fleurissent et poussent à l’aventure. J’ai un bouquet gros comme un fagot. Les fraises rouges sont déjà, et les groseilles vertes se trouvent des amateurs.

Pendant la nuit, on s’est fusillé comme d’habitude, mais avec moins de violence. Le temps était glacial, nous étions tous gelés. Nous n’avons eu qu’un blessé, atteint légèrement aux deux jambes par un éclat d’obus. A quelques mètres de

nous, il y a un homme tué depuis quatre jours. Nous voudrions aller le relever, mais les balles pleuvent sur nous chaque fois qu’on essaie. Comme il est inutile de se faire tuer pour un mort, on la laisse là. Ce qui rendait notre position désagréable, c’est que nous avions le feu croisé ennemi à la fois en face et sur le côté gauche. A quatre heures du matin, le 106e est venu nous relever et nous sommes rentrés à notre casernement de Levallois. Mais nous avons eu beau enlever les jardins, raser les murs, du Mont Valérien, les Versaillais ont notre logis, et les obus ont commencé à bombarder le pauvre village. Aussitôt les boutiques se ferment, les habitants descendent dans les caves. Ils visent joliment bien. Nous en étions quites jusqu’ici pour des vitres cassées, lorsqu’une jeune fille a été tuée dans sa chambre à côté de nous. Le commandant a bien manqué d’être tué par un obus qui a éclaté sous notre porte cochère, sans faire d’autre mal qu’une forte contusion à la cuisse d’un homme.

Ce matin j’ai écrit pour un soldat une lettre à sa bonne amie ! Lorsque j’ai eu fini, un autre s’approche et me dit d’un air de pitié : « Comment peut-on ne pas savoir écrire ? Moi, j’ai une écriture qui devrait me valoir le grade de major ; voyez plutôt. » Et il me montre une lettre qu’il se disposait à remettre au vaguemestre ; je lis en écriture moulée : « A mademoiselle Clarisse, dame du monde. »

5

Tout espoir était perdu pour la Commune. Thiers tenait la victoire ; « il exultait. En vain le pressait-on d’épargner les horreurs du bombardement aux populations de Montrouge, d’Issy et de Vanves, les batteries de l’armée tiraient toujours.

« Ce fut seulement le 9 mai que les Versaillais osèrent occuper le fort d’Issy, ce qui leur permit d’attaquer le fort de Vanves. Ils commencèrent à écraser la Muette

et Auteuil sous les obus des formidables batteries de Montretout, qui comptaient 70 pièces de marine ». (1)

Les membres de la Commune s’accusaient mutuellement. Rossel donna sa démission et Delescluze le remplaça comme délégué à la guerre. Dans la nuit du 13 au 14, le fort de Vanves se rendit.

A mesure que la situation de Paris devenait plus désespérée, l’exaspération grandissait, et des mesures violentes étaient décrétées.

Le 11 mai, on décida de raser la maison de Thiers « la patricide », malgré l’opposition de Beslay qui donna sa démission.

Le 12 avril 1871, la Commune de Paris,

Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation de militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République, décrète :

Article unique : La colonne de la place Vendôme sera démolie.

Les artistes et les historiens n’approuvèrent pas cette décision. Victor Considérant, se faisant leur interprète, écrivit aux membres de la Commune la lettre suivante : « Citoyens, les considérants de votre décret sont admirables. La conclusion, la démolition est, à mon sens, radicalement mauvaise. Un grand peuple éclairé n’efface pas plus son histoire qu’il n’en détruit les

monuments : il laisse ces procédés aux barbares. Il juge son histoire et il juge ses monuments.

« En fait, la colonne est un monument national. La Commune n’a pas, seule et sans l’assentiment de la France, le droit de la détruire. Mais Paris a le droit d’écrire son jugement sur un monument dont il trouve que la signification le déshonore. — Laissez donc la colonne en place ; laissez-lui même cette statue, où l’art napoléonien avait voulu fondre, par accourlement, César, Charlemagne et Louis XIV, dans la figure du chef de cette race néfaste. Seulement, de la tête couronnée, à face de vivant, faites la tête de la Mort porte-diadème, et que la main, squelettique, tienne soit le sceptre, soit la faux, même emblème. Ce sera macabre, impérial, hideux et superbe. » (1)

« La logique de démolition nécessiterait celle de vingt autres monuments, notamment de l’arc de triomphe de l’Étoile. Faites mieux. Ce monument n’est pas fini. On prétait à M. Thiers l’idée de lui donner, pour couronnement, une aigle colossale aux ailes étendues. C’était dans l’esthétique de cet adorateur des gloires de proie. — Proposez que le monument reçoive pour couronnement un monceau de cadavres, français, anglais, allemands, russes, égyptiens, — représentation synthétique et d’un réalisme terrible, de toutes les tueries que le grand homme de guerre a commandées en chef ; et que la statue à la redingote, que M. Thiers avait placée sur la colonne, repêchée dans la Seine, — où elle a été jetée, je crois, — soit dressée, enfoncée jusqu’aux genoux, au sommet du tumulus de ses égorgés.

(1) Ce n’eût été là que du vandalisme atténué.

« L’arc de triomphe sera conservé, couronné — et jugé. » »

La colonne Vendôme fut jetée bas le 16 mai. (1)

6

Alix Payen à madame Milliet

Neuilly, dimanche 13 mai.

Chère mère,

Nous nous sommes reposés deux jours et ce n’est que ce matin à 3 heures que nous sommes arrivés ici. J’ai fait plus ample connaissance avec le docteur ; nous nous entendons très bien. C’est un homme très comme il faut, et cela change agréablement du reste de la compagnie. Le commandant a pris sous son bonnet d’accepter quatre ambulancières, au grand déplaisir du major et de moi. Le docteur a mal reçu ces femmes, mais il faut bien en prendre son parti. Ce qui’l y a de plus ennuyeux, c’est que, sur les quatre, trois sont de véritables buses, et l’autre une femme envieuse, aigrie, assommante enfin. Le docteur a déclaré qu’en son absence j’aurais seule la disposition du sac et la direction de l’ambulance. Je veux tâcher que cela marche bien, mais il y aura sûrement de l’ennui, à cause de la femme acariâtre et de son mari qu’il est encore plus.

Nous sommes installés dans les écuries d’un splendide hôtel. Les jardins sont magnifiques. La maison est presque toute effondrée. Les écuries sont dans le sous-sol ou l’on entre par une pente du côté du jardin. Ce sont de belles boxes, des abreuvoirs de marbre, et c’est meublé d’une manière somptueuse, avec les linteaux de toutes les chambres ; c’est d’un luxe inouï. On dit que cette propriété appartient au duc de Mouchy. Nous avons des matelas, mais c’est froid.

Bien que nous soyons en seconde ligne, nous distinguons très bien les ruraux. Ceux de la première tranchée ont été interpellés par les Versaillais. Un d’eux a crié : « Payez-vous

(1) Voir Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges, V, page 179.

la goutte ? » Et les gardes nationaux de répondre : « Viens la chercher, cochon ! »

Le soir, avant notre départ de Levallois, nous étions couchées, mais quelques hommes causaient encore sur le pas de la porte, lorsqu’une balle traverse la jambe de l’un d’eux. Le docteur n’étant absent, c’est moi qui l’ai pansé. Cette balle a dû partir d’une maison voisine. On a fait des perquisitions qui sont restées sans résultat.

Chère mère, Lundi matin.

La nuit a été orageuse, mais, Dieu merci, sans grand dommage. Un seul tué et quatre blessés légèrement. Notre maison n’est effrondrée sous les bombes, mais notre écurie était au sous-sol, n’a rien eu. Il y avait défense expresse de tirer : nous avions la garde des munitions, et les obus pleuvaient bien assez. La fusillade n’avait plus le même son. C’étaient exclusivement des balles explosibles. (1) Henri était chef de poste à nous étions que douze, la où il y aurait fallu être trente. Heureusement nos blessés ont pu être apportés pendant qu’il faisait encore jour, car il était défendu d’avoir de la lumière.

Deux des nouvelles ambulancières vont être, je crois, renvoyées ; elles ont eu une peur atroce ; mais la grincheuse et une autre ont bravement gagné dans mon estime. Nos hommes ont été vraiment héroïques, et cependant les Versaillais les excitaient par mille insultes et bravades. Nous montions sans bruit deux pièces de canon, lorsque ces gredins envoyent une bombe à pétrole dans la maison que nous occupions. Il fallut dégeurpir, et la lueur de l’incendie empêcha nos artilleurs de terminer leur ouvrage. C’était superbe !

Nous avons été relevés ce matin ; nous voici en repos pour 48 heures ; aussi suis tranquille. Du reste mon major est très prudent, trop prudent à mon avis. Ta lettre m’est arrivée hier, tu penses si j’ai été contente. Ce matin on

(1) Madame Payen en avait conservé quelques éclats qui avaient traversé le capuchon de son waterproof.

continue d’entendre la fusillade. Ne compte pas me voir encore ; on accorde difficilement des permissions, et je préfère n’en pas demander. Si tu m’écris encore par la même voie, je te prie de monter à la maison, et de prendre dans mon armoire une chemise, un pantalon, neuf surtout, et une paire de bas. Si j’ai une occasion, je ferai prendre tout cela chez toi.

Je crois que cette nuit ce sera encore très chaud. J’espère que notre bataillon sera porté à l’ordre du jour.

Adieu mère. Je vous aime et vous embrasse tous bien tendrement.

7

Chère mère,

Je viens de ramener mon pauvre Henri sérieusement blessé. Un éclat d’obus lui a enlevé un doigt et bien atimé un autre ; puis il est entré dans le côté et a traversé la cuisse de part en part. On voulait l’envoyer à Beaujon, mais il a préféré rentrer chez lui, où il sera soigné par le major de notre bataillon, lequel revint aussi ce matin. Je t’écrirai dans la voiture d’ambulance, je ne sais si tu pourras me lire. — Je t’embrasse et compte sur ta visite.

Chère mère,

Je suis bien en peine de Paul et de vous ; écris-moi pour me dire où il est et ce qu’il fait. N’est-ce pas désolant de ne pas pouvoir être ensemble dans un pareil moment ! Hier matin j’ai été à la mairie, où M. Salomon m’a donné une lettre pour un chirurgien. Celui-ci est venu immédiatement. C’est un homme âgé. Il a fait un pansement qui m’a paru très bien fait ; en tout cas, il y a mis beaucoup de soin et d’attention. Le doigt ne pourra pas être conservé. Aujourd’hui il va mettre quelque chose dessus pour faire sortir les esquilles. Les deux autres plaies l’ont effrayé. Il a enfoncé dans l’une une sonde qui a disparu jusqu’à 15 centimètres. Il croit que c’est le même éclat qui a traversé. Enfin je vois que ces blessures, que je considérais

comme beaucoup moins graves que celles de la main, ne sont pas sans danger. Ce médecin recommande une propreté extrême. Il faut le changer souvent de linge et tu sais que ce n’est pas facile, mais j’y veillerai avec soin, car l’odeur est déjà horrible.

Hier ce pansement l’avait beaucoup fatigué, et la fièvre c’est assez violente. Le docteur désire qu’il mange le moins possible, et le pauvre gros se sent besoin ; rien qu’une petite soupe redouble sa fièvre.

Je sais à peine ce qui se passe, puisque je ne sors pas. Notre bataillon est revenu hier matin, quelques hommes sont venus voir Henri. Quant à M. Peraldi, il n’a pas paru ; ainsi je lui en veux. Je ne le regrette pas comme chirurgien. Je crois que ce vieux monsieur le vaut bien.

Écris-moi, chère mère, je suis inquiète de Paul. J’ai du noir, je t’assure, et je suis dans une inquiétude mortelle.

Je vous embrasse tous bien tendrement. Ta fille qui t’aime.

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Le 21 mai la porte du bastion 64 près de la porte de Saint-Cloud ayant été ouverte par trahison, les troupes des généraux Douay, de Cissey, Ladmirault et Vinoy entraient dans Paris.

Les partisans du Gouvernement de Versailles, pour ne pas être confondus avec ses ennemis, se hâtèrent de prendre comme insigne un brassard tricolore. Ma mère qui tremblait à l’idée de me voir fusiller, me dit timidement : « Laisse-moi coudre ce brassard à ta manche. » Je pris le ruban et je le déchirai. Aussitôt je vis la figure de ma mère s’illuminer de joie. D’un côté elle aurait voulu me sauver du danger, de l’autre elle m’eût un peu méprisé, si j’avais commis cette lâcheté de renier mes convictions dans un pareil moment.

Madame Milliet à M. Félix Milliet

Nous sommes vivants. — Non, mon cher ami, il n’est pas possible de te dépeindre l’horreur de la journée d’hier, Paris en flammes. De tous côtés on se battait sur le boulevard Montparnasse et à l’Observatoire, quand tout à coup le feu prend aux baraques du Luxembourg et, un instant après, à la poudrière saute. Notre maison vacille comme par un tremblement de terre ; portes et fenêtres volent en éclats. Avec Paul et Louise nous nous précipitons dans le jardin ; les éclats d’obus et les balles y pleuvaient. Nous étions là à peu près quarante personnes ; impossible de fuir, on se battait sur le boulevard. L’attaque et la défense étaient furieuses au Panthéon qu’on avait ordonné de faire sauter. Il y avait là une immense quantité de poudre. Nous attendions notre sort, résignés.

Pendant ce temps l’Hôtel de Ville brûlait, puis les Tuileries, le Ministère des Finances, le Palais de Justice, que sais-je ? Je ne puis m’empêcher de croire que ceux qui brûlent tous ces monuments sont des gens vendus, payés pour commettre ces crimes. — Puis, à côté de ces fous, que d’âmes héroïques !

On se bat aujourd’hui avec une violence inouïe ; de part et d’autre point de quartier. On entasse les morts par charretées ; tout cela est horrible, horrible.

Henri est blessé grièvement. Je suis sans nouvelles de lui.

Alix à madame Milliet

Chère mère,

Je ne sais si tu es à Paris ou auprès de mon père. Reviens vite, Henri se meurt. Je doute que tu le revoies. C’est horrible ! Je t’en prie, viens. Hier les médecins m’avaient prévenue.

Dans une lettre, écrite peu de temps après ces événe-

ments, je racontais à J. Nicole la suite qu’ils eurent pour notre famille :

Il faut que je te dise comment j’ai échappé. Épuisé de fatigue, je rentrais chez moi de grand matin, par d’instants avant l’explosion de la poudrière du Luxembourg. Tu sais que nous demeurons tout auprès ; nous crûmes que la maison s’écroulait. Ma mère et ma jeune sœur se jetèrent dans mes bras. Louise s’était légèrement blessée au visage par des éclats de verre. Nous attendions l’explosion probable du Panthéon ; tout le quartier se serait peut-être éfondré dans les catacombes.

Nous descendîmes dans le jardin comme toutes les personnes de la maison. Quelques balles égarées sifflaient encore au-dessus de nos têtes, et nous attendions la mort avec ce calme hébété que donnent les émotions qui dépassent la mesure. — Impossible de sortir : les Versaillais occupaient déjà le boulevard Saint-Michel ; quelques dames leur serraient les mains et se jetaient à leur cou, en les appelant « nos sauveurs ». On ne fusilla pas notre maison.

Un mot prononcé alors et j’étais fusillé comme un chien. Ma sœur aînée, traversant la ville au milieu des obus et des balles, accourt vers nous, pour savoir si nous vivons et nous dire que l’état de son mari devenait plus grave. J’ai passé quelques nuits à son chevet avec ma sœur. Elle aidait le médecin à panser une plaie profonde et hideuse.

Henri est mort dans d’affreuses souffrances, les dents serrées, ne pouvant plus boire ni manger. C’était le tétanos.

Un de ses parents, officier dans l’armée, frappe à la porte ; il entre presque joyeux ne sachant rien, heureux de revoir son cousin, et le trouve mort.

Ils furent rares ceux des amis d’Henri Payen qui osèrent le suivre au cimetière.

Le jour même de l’enterrement, le parent d’Henri

apportait à ma mère un laissez-passer et le lendemain elle nous emmenait, mes deux sœurs et moi, presque de force ; nous ne voulions pas quitter notre cher Paris, si héroïque et si malheureux ; nous aurions voulu mourir avec lui.

Madame Milliet à M. Félix Milliet

Mon cher ami, j’ai une bien triste nouvelle à t’apprendre, ce pauvre Henri n’est plus. Il est mort hier à 5 heures après dix jours de maladie. Alix est au désespoir. Je voudrais l’emmener aussitôt qu’il sera possible, mais je ne veux laisser personne derrière moi, je veux les emmener tous. et il se passera sans doute encore quelques jours avant qu’il soit possible d’obtenir un laissez-passer. Je suis brisée de fatigue et d’émotion. Peu s’en est fallu que nous périssions tous, quand la poudrière du Luxembourg a sauté.

Le chef de poste à la porte de Saint-Cloud laissera sortir librement Madame Milliet, née de Tucé ; M. Paul Milliet, son fils, élève de l’École des Beaux-Arts ; Mademoiselle Louise Milliet, sa fille ; Madame Veuve Payen, née Milliet, sa fille, pour se rendre à Rambouillet, par Versailles.

Le présent laissez-passer n’est valable que pour la journée du 1er juin 1871.

Le Général Commandant la Place,

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A la nouvelle du coup qui venait de nous frapper, Fernand écrivit d’Algérie à sa sœur :

Jemmapes, le 13 juin 1871.

Tu sais si je l’aimais. J’appréciais toutes les bonnes qualités de ce pauvre cher Henri, son bon cœur, son caractère franc et loyal. C’est te dire combien je partage ta douleur et combien je le regrette.

Je m’étais attaché à lui. Dans ma pensée il faisait si bien partie de la famille ; je le regardais comme mon frère, et j’ai pleuré, bien pleuré, je te le jure, à la réception de la lettre de Louise m’annonçant sa mort.

Après avoir travaillé tant de rudes épreuves, au moment où cette affreuse lutte allait finir, il a succombé. Je le l’écrivais dernièrement, à la fin du siège de Paris par les Prussiens, s’il avait été tué par eux, en défendant sa patrie, je l’aurais pleuré beaucoup, mais ce qui double ma douleur, c’est de savoir qu’il a été tué par un obus français. Quelle horrible chose que ces guerres fratricides, où chaque parti croit combattre pour une cause juste et bonne !

Dis à maman que j’ai reçu sa lettre, mais qu’elle ne m’a jamais donné de détails sur l’explosion de la poudrière du Luxembourg, où elle a couru du danger. Elle ne me parle point non plus de Paul. Qu’est-il devenu dans toute cette bagarre, et comment a-t-il fait pour s’en tirer ? Dis-lui donc de m’écrire. Soyez sans inquiétude sur mon compte. Je puis répondre de la tranquillité de mon district, mais il est nécessaire que nous ayons des troupes. Aucune de celles qui étaient annoncées n’est encore arrivée. Je ne sais pas à quoi l’on pense. Les villes sont bloquées, les colones n’étant trop peu nombreuses pour pouvoir opérer efficacement il faudrait au moins trente mille hommes de plus dans la province. C’est, ici comme en France, la race des avocats et des journalistes qui a fomenté cette insurrection et perdu l’Algérie.

Tu as couru personnellement bien des dangers, chère sœur, pendant toute cette guerre. Je sais par maman que tu ne t’es pas épargnée, et que tu as été d’un dévouement hors ligne. Tu n’as malheureusement pas pu conserver celui auquel tu avais donné ton affection. Repose-toi maintenant ; tu as retrouvé ta place dans la famille ; tâche de calmer ta douleur, notre affection s’y emploiera.

Embrasse pour moi toute la famille. C’est dans ces moments d’épreuve qu’il fait bon resserrer les liens qui nous unissent.

Je t’embrasse bien tendrement. Ton frère qui t’aime.

Leur sang fait une mare affreuse sur la terre… O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

Nos morts. — La guerre des rues. — L’ordre règne. — Le docteur Faneau. — Deuil et ruine. — Delbrouck. — Les enfants. — L’avenir.

Leur sang fait une mare affreuse sur la terre… O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

1

En 1840, Thiers, présentant son projet de fortifications, repoussait avec indignation l’idée que ses canons pussent être jamais tournés contre les Parisiens : « C’est calomnier un gouvernement quel qu’il soit, disait-il, de supposer qu’il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale. »

Le 5 août 1871, le même M. Thiers déclarait à l’Assemblée Nationale : « Nous avons écrasé tout un quartier de Paris », et le 24 mai : « J’ai versé des torrents de sang ». (1)

En effet, dès le 8 mai, le quai de Javel, le quartier de

(1) Il avait remis son droit de grâce à une Commission qu’il nommait : « Mon peloton d’exécution ».

Grenelle et la moitié de Passy étaient couverts d’obus par les Versaillais.

Lissagaray rapproche de ces violences odieuses, l’éloquente protestation signée quelques mois auparavant par tous les membres du Gouvernement de la Défense Nationale :

« La plus grande infamie dont l’histoire moderne ait gardé le souvenir s’accomplit à cette heure, Paris est bombardé. » (1)

Les partisans de l’ordre, devenus subitement très nombreux, « font cheminer les Versaillais sans danger par les maisons complices. La nuit s’éclaire de formidables incendies. » (2) Ainsi brûlent les Tuileries, la Légion d’honneur, le Conseil d’État, la Cour des Comptes, le Ministère des Finances, la Bibliothèque du Louvre, puis le 24, l’Hôtel de Ville (3) où avait été déposé le corps de l’héroïque Dombrowski, tué auprès de Vermorel.

Ce sont principalement des membres de l’Internationale qui s’opposèrent courageusement aux violences des exaltés : « Theisz a empêché qu’on brûlât la Poste ; Camélinat, la Monnaie. Beslay a protégé la Banque ; Varlin a essayé de sauver les otages voués à la mort par les Blanquistes. La bourgeoisie ne s’est plus ensuite souvenue que de sa peur. » (4)

La guerre des rues dura huit jours. « La tuerie commença dès les premiers moments. Rien ne l’expliquait alors, ni l’horreur des incendies, que personne ne pré-

(1) Signé : Trochu, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, Jules Ferry, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, Pelletan. (2 et 3) Georges Bourgin, pages 178 et 179. (3) Incendié par Pindy, gouverneur du monument.

voyait, ni l’exécution des otages, encore éloignée, rien, dis-je, sauf des ordres précis. » (1)

« Un marquis de Gallifet, arrêtant une colonne de prisonniers, arrachait des rangs, sur la simple inspection des physionomies, quatre-vingts malheureux dont les têtes ne lui revenaient pas, les alignait suivant la crête extérieure d’un rempart, de manière que leurs cadavres, en pirouettant, tombassent de haut dans le fossé au bas du mur, et les faisait fusiller à bride-vêtement par ses chasseurs. L’ancien officier de l’Empire se croyait encore au Mexique sous les ordres de Bazaine le félon. » (2)

2

L’infamie des Prussiens fut grandement dépassée par celle des Versaillais. Peu de temps avant l’explosion probable de la poudrière du Luxembourg, on avait transporté au séminaire de Saint-Sulpice les deux cents malades et blessés qui se trouvaient dans les baraquements de la Pépinière. La direction de l’ambulance avait été confiée à l’un de nos amis, comme nous disciple de Fourier, au jeune et distingué docteur Faneau. Aussitôt que les Versaillais furent entrés dans Paris, il fit faire une perquisition sévère dans l’ambulance et les quelques armes qui y restaient encore furent déposées à la mairie. Le mercredi matin, après les terribles combats de la rue de Vaugirard et du Vieux-Colombier, un sergent de la ligne, aidé par des ambulanciers, abattit le drapeau rouge qui flottait sur

la porte du séminaire et le remplaça par un drapeau tricolore.

Quelques heures plus tard, une brute féroce, le capitaine L…, entra dans l’ambulance à la tête de ses troupes : « Y a-t-il ici des Communards ? — Je n’ai que des blessés, répond le docteur. — Mais ce sont des insurgés et vous êtes l’ami de ces coquins. Où est le chef, ici ? — C’est moi. » Le capitaine ajusta Faneau de son revolver. « Ne le tuez pas, criait un aide-major. — Rentrez, ou je commence par vous. » Un coup de revolver atteignit à peine la victime. Un soldat l’acheva d’un coup de fusil à bout portant. Un filet de sang jaillit de la plaie. La mort fut instantanée. (1)

« Ainsi périt, tout jeune encore, au milieu de ses malades, un médecin de grand mérite et grand avenir. Chirurgien des ambulances de la Presse pendant le siège, estimé, aimé de tous, le docteur Faneau paya de sa vie le crime d’être resté fidèle à un ministère qu’honorent de respect tous les peuples civilisés. »

Dans la chapelle, deux ambulanciers apportaient les morts de la veille ; tous deux sont massacrés. Par une échelle qui menait dans les combles et au clocher, ceux qui peuvent se sauver montent à la hâte, puis tirent l’échelle et referment la trappe. Dans l’ambulance, raconte l’aide-major, les malades avaient été répartis deux par deux dans chacune des petites chambres des séminaristes, le long d’un couloir. Le capitaine avec ses hommes allait de lit en lit, interrogeant brusquement chaque malade, puis il se tournait vers les soldats : « Une

(1) Ce crime a été raconté en détail par Camille Pelletan, d’après les récits concordants de six témoins oculaires, médecins, infirmiers et malades. (La Semaine de mai, pages 78 et suivantes.)

balle dans la tête. » Quelques-uns furent fusillés, d’autres percés de baïonnettes, d’autres tués à coups de revolver. Il y avait des mares de sang sur les matelas.

Un docteur, échappé au massacre, alla chercher à la mairie des brassards tricolores. On porta dans la chapelle soixante-quinze cadavres de fusillés. Le corps du docteur Faneau resta trois jours dans la cour. — « Le lendemain, sa malheureuse mère arrivait, folle de douleur. Tandis elle se jetait sur le corps, tantôt elle se précipitait sur l’officier qui se trouvait là et lui criait : Assassin ! assassin ! On m’a dit que le cadavre avait été si maltraité que, comme elle saisissait les mains pour les embrasser, les mains se détachèrent des bras. »

On avait fait espérer une médiation de la Presse, mais les Fédérés refusèrent le passage aux délégués. Vermorel et Delescluze décidèrent alors de mourir.

« Derrière la barricade du Château-d’Eau, Vermorel tomba grièvement blessé ; c’est là que Delescluze vint chercher stoïquement la mort. » (1) Millière fut exécuté sur les marches du Panthéon, par ordre du capitaine Garcin.

« Delescluze, s’il n’avait pas été affaibli par l’âge et par la maladie, aurait peut-être été l’homme de la révolution. Il a marqué son arrivée au ministère de la guerre par plusieurs mesures heureuses… Une longue déportation avait ruiné sa santé ; il ne parlait plus, il respirait à peine ; c’était un cadavre ambulant. L’acceptation du pouvoir était le sacrifice des misérables restes de sa vie, et cependant il accepta. Il accepta de

(1) Georges Bourgin, page 177. — Vuillaume, IV, pages 35 et 41 ; VII, page 47.

la majorité de la Commune, dont il ne faisait pas partie, mais qu’il dominait de la grandeur de son passé, un rôle impossible, condamné d’avance, et dans lequel il ne fut pas soutenu. Il est tombé derrière une barricade, mais déjà il avait succombé à la tâche… Delescluze s’est fait tuer, après l’abandon de la barricade où il se trouvait. Il a été frappé d’une balle au cœur. On a trouvé son corps défiguré par une affreuse brûlure que lui avait faite au coin une poutre tombée d’une maison voisine. Les vainqueurs trouvent des paroles pour insulter sa mort. » (1)

C’est en représailles de ces exécutions sommaires que les otages ont été fusillés par les Fédérés rue de la Roquette. (2)

Les Versaillais, exaspérés par la résistance qu’ils rencontraient, massacraient aveuglément tous ceux qui tombaient entre leurs mains. « Les prisonniers étaient bien plus nombreux que les véritables combattants, et on les fusilla comme s’ils eussent été derrière les barricades. »

La lutte s’acheva le dimanche 31 mai dans le cimetière du Père-Lachaise :

… Rien d’humain ne surnage… Des bandits ont tué soixante-quatre otages. On réplique en tuant six mille prisonniers. (3)

(1) Rossel, Papiers posthumes, page 301. (2) Voir Vuillaume, II. La Vérité sur la mort des otages. (3) Georges Bourgin évalue à plus de 20.000 le nombre des victimes. « On fit 38.568 arrestations dont 1.058 femmes et 651 enfants. Les dénonciations s’accumulèrent au nombre de 399.823 dont un vingtième signé, sur le registre de la police. » Ce registre est un des plus honteux souvenirs de la lâcheté humaine.

3

Si j’avais eu alors des ennemis personnels, il ne leur eût pas été difficile de découvrir ma retraite. C’est de la Colonie que j’écrivis à mon ami Nicole la lettre suivante, qui résume les principaux faits dont je venais d’être témoin. (1)

… Je suis bien triste, cher ami, mon beau-frère est mort, sa femme, qui ne l’avait pas quitté pendant la lutte, a supporté des fatigues et des dangers inouïs. Elle lui tenait le bras aux avant-postes de Levallois-Perret, quand il a été frappé par un éclat d’obus. Ma sœur a montré un dévouement admirable. Elle était ambulancière ; bien souvent son drapeau en main, elle allait chercher les blessés au-delà des tranchées. Les Versaillais la laissaient approcher, puis la recevaient par une grêle de balles. Il y avait des balles explosibles. On me tut cela maintenant… De mes camarades, les uns sont morts, les autres sont en fuite ou sur les pontons ; ils attendront cette justice qu’on nomme les Conseils de Guerre.

On a beaucoup calomnié la Commune, et puis elle a eu des amis qui lui ont fait grand tort. Je voudrais seulement te donner une idée de la situation…

… Que diriez-vous à Genève si, par impossible, un Conseil fédéral, nommé dans un moment de panique, insultait les représentants de votre ville, désarmait votre milice, prétendait régler vos affaires municipales, fixer le prix de vos loyers et la date de vos échéances, et enfin s’il cherchait à vous imposer un roi. Heureux Suisses, vous n’avez pas de prétendants. Et quand vous parleriez de vos droits, que diriez-vous si l’on bombardait vos monuments et vos maisons, si l’on tuait des femmes et des enfants, si l’on tirait

(1) Cette lettre a été égarée, ou volée, il ne m’en reste qu’un brouillon incomplet. Le lecteur excusera quelques redites.

sur vos ambulances, si l’on fusillait vos soldats prisonniers, si des traîtres, bons à décorer, ouvraient vos portes, et si dans la ville commençait alors une boucherie infâme et sans nom. J’ai vu les cadavres entassés sur d’immenses chariots, serrés comme des gerbes par de grandes chaînes, et laissant couler derrière eux des ruisseaux de sang ; tandis qu’à midi, déjà, j’ai entendu les feux de peloton qui fusillaient des braves, condamnés sans jugement, et le lendemain, sur les trottoirs, s’étalaient en longues files des cadavres hideusement mutilés. Les soldats massacraient les blessés dans les ambulances. Tous ces crimes ont été prémédités et accomplis de sang-froid par des hommes qui prétendaient agir au nom de la foi et rétablir l’ordre. J’ose dire que la Commune, si elle n’a pas été à la hauteur de sa tâche, n’a jamais rien fait qui approche de cela.

Parlera-t-on de quelques arrestations arbitraires ? Du moins, elle n’a pas eu le triste courage d’envoyer trente mille hommes sur les pontons. La Commune n’existait plus, ses membres étaient déjà tués, prisonniers ou dispersés, lorsque deux grands crimes ont été commis : le massacre des otages et les incendies. Un bien petit nombre d’hommes surexcités par les déclamations d’agents provocateurs, soudoyés peut-être par les Prussiens, furent saisis d’une sorte de folie furieuse. D’autres, sachant qu’ils allaient mourir, ont cru que Paris voulait mourir avec eux. Ils ont agi comme le capitaine de vaisseau qui, sans consulter l’équipage, fait sauter navire et matelots plutôt que de se rendre. Ces fanatiques ne savaient pas que les monuments, les musées, les bibliothèques, trésors accumulés pieusement par le passé, sont la propriété de l’avenir ; nul n’a le droit de les anéantir. Moi qui considère les chefs-d’œuvre de l’art comme des êtres vivants et qui donnerais volontiers ma vie pour sauver la Joconde ou la Vénus de Milo, je reconnais que ces hommes sont coupables ; ce que j’affirme pourtant, c’est que leur crime, si grand qu’il soit, est politique. (1)

(1) Je croyais que la peine de mort avait été abolie en matière politique.

4

Peu de temps après notre départ de Paris, le général de Tucé écrivait de Clermont-Ferrand à madame Milliet :

J’ai reçu avec grand plaisir la lettre qui m’annonce que vous êtes enfin à la campagne. Il manque, il est vrai, ce pauvre Henri. Je comprends tout le chagrin que doit éprouver sa petite femme, car il l’aimait beaucoup. Si dans la conduite de ses affaires, il a risqué des opérations hasardeuses, c’était pour acquérir plus vite un bien-être auquel il pensait plus pour elle que pour lui. Heureusement vous êtes autour d’elle et pouvez lui apporter bien des consolations.

Henri Payen s’était en effet lancé, avant la guerre, dans des entreprises commerciales qui n’avaient pas réussi. M. de Tucé et mes parents lui avaient prêté d’assez grosses sommes. Une mort prématurée l’empêcha de relever sa maison, dont la faillite allait être déclarée.

Fernand à sa mère

Quel coup de foudre ! chère mère ! Que tu dois avoir de tourments ! J’étais au bureau lorsque j’ai reçu ta lettre. J’ai été obligé de rentrer précipitamment chez moi ; j’avais le cœur si gros que je sentais les larmes me monter aux yeux. Pauvre Alix ! Elle a du courage, je le sais ; mais il lui en faudra pour supporter ce nouveau malheur. Certes la perte d’argent est cruelle, mais j’entends bondonner à mes oreilles ce terrible mot de faillite. La perte de l’honneur serait trop cruelle. Enfin, j’en perds la tête ! — As-tu pu croire un seul instant, chère mère, qu’il me vienne jamais à la pensée de blâmer une de tes actions ? Tu as toujours été guidée par ton bon cœur, tu as bien fait. — Ce qui me nauvre et me serre le cœur, c’est de penser que vous être obligée de vous gêner, de vous priver peut-être. Surtout que ce ne soit

pas pour moi, chère mère, bien d’autres sous-lieutenants vivent avec leurs appointements, je puis bien faire comme eux et ne saigner un peu. — Je n’ai qu’à jeter un regard en arrière dans ma vie, pour me trouver relativement heureux. Le beau malheur, quand j’irais quelque fois de moins au café, ou que je porterais un peu plus longtemps la même tunique ! Que dit mon oncle de tout cela ?…

Madame Alix Payen n’étant pas mariée sous le régime de la communauté de biens, aurait pu sauver sa dot ; elle l’abandonna entièrement aux créanciers de son mari. Complètement ruinée, elle accepta courageusement sa nouvelle position et, de retour chez ses parents, elle voulut gagner sa vie par son travail. Elle entra d’abord chez Nadar, puis chez Goupil, pour retoucher des photographies. Plus tard, elle parvint à vendre quelques copies de tableaux qu’elle peignait à l’aquarelle dans les musées.

5

Bien peu, je crois, parmi nos camarades de la Légion du Génie ont survécu aux massacres. Ceux qui restaient se trouvèrent dispersés au loin ; je n’en ai revu aucun. L’un d’eux, cependant, échappé miraculeusement à la mort, a raconté à nos amis de Vesly et Léon C… son émouvante histoire. (1)

Dollé c’était un jeune serrurier, maigre petit blondin à l’œil éveillé, très crâne dans le danger comme beaucoup de nos loustics parisiens. On assurait qu’il avait été fusillé ; des témoins l’avaient vu tomber. Grand fut

(1) Voir pour plus de détails l’intéressant article publié par M. de Vesly dans la Normandie, 1899, page 202.

donc l’étonnement du lieutenant de Vesly lorsqu’il vit le prétendu mort entrer chez lui, un des premiers jours de juin 1871.

« Dès que les troupes de Versailles eurent pénétré dans Paris, raconta Dollé, il nous fallut abandonner la caserne Lowendal et battre en retraite. Nous nous retirions de barricade en barricade, accablés par le nombre. Rue Gay-Lussac, des fuyards nous avertirent que nous allions être cernés. Toute résistance était impossible ; je jetai mon fusil dans le soupirail d’une cave et tâchai de trouver un refuge chez des amis, mais toutes les portes restèrent impitoyablement closes. — Je rôdais du côté de mon logis, dans une ruelle de la Montagne Sainte-Geneviève, à la nuit tombante, quand je fus appréhendé par une patrouille et conduit à l’École Polytechnique. Là, sans autre forme de procès, on nous aligna contre un mur, et l’on tira dans le tas. L’émotion me fit tomber en syncope et je m’affaissai, juste au moment où le chef du peloton commandait : Feu ! — Je ne sais combien de temps s’était écoulé lorsque je repris connaissance. Il était nuit close, j’étais à moitié enseveli sous des cadavres et tout couvert d’un sang encore chaud. Je me palpai. Pas une égratignure ! Je n’osais donner signe de vie. Un lieutenant, désireux de nettoyer promptement la cour, ordonna de charger sur un fourgon « cette vermine démocratique et internationale » ; je vis alors un sergent s’avancer, un falot à la main, un revolver de l’autre, prêt à donner le coup de grâce à ceux qui respiraient encore. Quand il s’approcha de moi, je me redressai subitement d’un bond. Étonné, le sergent resta un instant perplexe, puis il se décida à me conduire

devant l’officier supérieur. — J’expliquai que je n’avais fait qu’obéir à mes chefs, que j’avais une femme et un enfant… Le colonel, pris de pitié, me fit donner une cotte d’ouvrier en échange de mon uniforme. — « Tu as eu ton compte, dit-il, va, et ne recommence plus. »

Les actes de clémence furent si rares à cette époque que j’ai cru devoir en signaler un.

Les femmes s’étaient montrées admirables de courage et de dévouement. (1) Madame André Léo prise d’une sainte fièvre « employait son grand talent d’écrivain à expliquer le noble but de la Commune. Louise Michel, institutrice adorée des petits enfants, pour sa bonté, avait organisé un corps d’ambulancières qui allaient chercher les blessés sous la fusillade de l’ennemi.

Les enfants faisaient « des folies de bravoure ».

Je rappellerai seulement quelques vers de V. Hugo, qui immortalisent un de leurs plus beaux traits d’héroïsme :

Sur une barricade, au milieu des pavés Souillés d’un sang coupable et d’un sang par lavés, Un enfant de douze ans est pris avec des hommes. — Es-tu de ceux-là, toi ? — L’enfant dit : Nous en sommes. — C’est bon, dit l’officier, on va te fusiller. Attends ton tour. — L’enfant voit les éclairs briller, Et tous ses compagnons tomber sous la muraille. Il dit à l’officier : Permettez que j’aille

(1) Pour se rendre compte de la haine aveugle et féroce des réactionnaires, il faut lire ce qu’Alexandre Dumas fils écrivait à propos des Communeuses : « Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblaient quand elles sont mortes. » Maxime Ducamp lui-même a pourtant fait justice de l’absurde légende des « pétroleuses ».

Rapporter cette montre à ma mère chez nous ? — Tu veux t’enfuir ? — Je vais revenir. — Ces voyous Ont peur ! Où loges-tu ? — Là, près de la fontaine. Et je vais revenir, monsieur le capitaine. — Va-t’en, drôle ! — L’enfant s’en va. — Piège grossier ! Et les soldats riaient avec leur officier, Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ; Mais le rire cessa, car soudain l’enfant pâle Brusquement reparu, fier comme Viala, Vint s’adosser au mur et leur dit : Me voilà. (1)

6

Dans la nuit du 21 mai, le capitaine Delbrouck, toujours sans armes, dirigeait les travaux de sa compagnie sur les remparts de Passy, lorsqu’il se trouva entouré à l’improviste par les troupes versaillaises entrées dans Paris par trahison. Fait prisonnier, il fut emmené à Versailles. Il défilait sous les insultes de la foule avec ses compagnons de captivité, quand une belle dame le montrant du doigt s’écria : « Voyez donc cette tête d’assassin ! » — Il avait une tête de Christ. —

Et la féroce mégère le frappa d’un coup d’ombrelle. (2)

Sa santé minée par les fatigues ne devait pas se rétablir dans la prison. (3) L’instruction de son procès dura plus d’un mois. On ne parvint à découvrir que les innombrables traces de son dévouement, à ses

(1) Il faut lire les commentaires admirables dont Hugo accompagne ce récit. (2) Ce fait a été fait par madame Mazard, mère adoptive des enfants de M. Delbrouck. (3) « Les mauvais traitements tuèrent 1.179 prisonniers. » Georges Bourgin, page 188.

efforts libérateurs, le plus souvent heureux, mêlés aux noms de M. Bonjean, de M. Claude, des Sœurs de Boutibné, de Piépus, de Sainte-Marie, du Père Caubert, du concierge de M. Thiers, etc… Un arrêt de non-lieu le rendit libre », (1) mais seulement lorsqu’on fut bien sûr qu’il n’avait plus que quelques jours à vivre.

Dans la dernière lettre qu’il écrivit de sa prison, je trouve ces touchantes paroles :

« Eh bien ! ma pauvre Bel-Bette (sa fille âgée de 2 ans) est donc partie ! Ah mon ami, ce départ m’est bien pénible, car il est le signal des séparations. Pauvre Bel-Bette, pauvre Marie ! Il faut que j’aie la conscience d’avoir fait mon devoir, et bûna une entière force l’accomplir, pour ne pas être terrassé par les malheurs que j’entrevois… Mais, ai-je le droit de me plaindre, en songeant au sort de notre pays, à tant de braves et nobles victimes que je pleure toutes ? — Je ne puis pour me consoler que j’ai fait tout ce que je pouvais pour empêcher cet épouvantable résultat. Aurions nous pauvres filles, mes amis et moi, nous en serons punis. C’est la justice de ce monde. Je m’y attendais. A la grâce de Dieu ! »

Paul M. à Jules Nicole

Notre vénéré capitaine, M. Delbrouck, vient de mourir. C’était un homme doux comme un enfant, d’un courage simple et héroïque ; nous l’adorions. Il avait autrefois sauvé la vie à Armand Barbès. C’est lui qui a refusé la croix offerte par Trochu ; je l’ai dit ce qu’il a fait le 31 Octobre ; sa vie n’est qu’un long acte de dévouement. Deux fois, il est allé à Versailles, au péril de sa vie, pour tenter une conciliation. C’était un saint, c’est un martyr. Il a est mort des traitements qu’il a subis dans sa prison. Il laisse deux enfants orphelins. Je suis bien triste, cher ami.

Sur la tombe de Delbrouck, M. Trélat prononça ces

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courageuses paroles dont l’éloquence est faite de sincère émotion :

… « Voilà donc la fin de cette incomparable abnégation qui fut toute votre vie, mon ami ! Que diront les hommes ? Beaucoup, le plus grand nombre, vous confondront avec les vulgaires perturbateurs. D’autres seront indifférents ou dédaigneux. L’empire des âmes supérieures reste un foyer caché que n’aperçoivent pas les foules. Autour s’agenouillent ensemble de rares croyants. Ceux-ci laisseront dire de vous, Delbrouck, que vous ne fûtes pas habile, et que vous avez mal mené votre barque. Mais ce premier devoir de l’homme, qui est de dépenser son cœur, qui l’a mieux rempli que vous ? En cela vous fûtes le modèle sans tache, et pour notre temps écrasé de si grands maux, et si mal pourvu de dévouements, vos amis ne cesseront pas de le répéter, votre exemple fut le plus saint et le plus noble qui se puisse citer, car vous vous êtes donné tout entier et jusqu’à la mort. »

La guerre civile fut suivie de longs procès. Les tribunaux militaires se montrèrent impitoyables. Sur les trente-huit mille citoyens arrêtés, sept mille cinq cents furent déportés à la Nouvelle-Calédonie.

Paris, vaincu, se vit lâchement abandonné par ses bourgeois, par ses députés, par le pays tout entier qui assista impassible aux massacres. Cette indifférence manifeste une inconscience et un égoïsme monstrueux. Comment la France ne s’est-elle pas jetée entre les combattants ? Et après le triomphe de Thiers et des Versaillais, comment n’essaya-t-elle pas d’arrêter la main des bourreaux ?

Peut-être à l’étranger quelques rares ouvriers éprouvèrent-ils pour leurs frères parisiens un vague sentiment de sympathie, mais ils ne connurent les événements que par les récits officiels, habilement tissés de mensonges et de calomnies. La sainte idée de solidarité commence d’ailleurs à peine à germer dans les âmes.

« Il ne s’agit pas ici de se jeter des crimes et des cadavres à la tête. Devant la guerre civile, nous ne ressentons et nous ne voulons propager qu’une haine, celle de la guerre civile. » (1)

La Commune n’en a pas moins sauvé la République et son programme sera réalisé.

            ... Paris, ce que ta gloire attire,

La dette qu’on te vient payer, c’est le martyre. Accepte. Va, c’est grand. Sois le peuple héros. Laisse après les tyrans arriver les bourreaux. Après le mal subis le pire, et reste calme. Ton épée en ta main devient lentement palme… … Mais, Paris, rien de toi n’est mort, ville sacrée, Ton agonie enfante et ta défaite crée. Rien ne t’est refusé ; ce que tu veux sera.

Les poètes ont reçu le don de prophétiser l’avenir. Hugo en fait surgir la claire vision. Qu’on le souhaite ou qu’on le redoute, la révolution sociale est devant nous. Les temps sont proches où sa grande vague submergera nos institutions caduques :

O flot, c’est bien. Descends maintenant. Il le faut… Ta vague monte avec la rumeur d’un prodige !

C’est ici ta limite. Arrête-toi, te dis-je. Les vieilles lois, les vieux obstacles, les vieux freins, Ignorance, misère et néant, souterrains Où meurt le fol espoir, bagnes profonds de l’âme, L’ancienne autorité de l’homme sur la femme, Le grand banquet, muré pour les déshérités, Les superstitions et les fatalités, N’y touche pas, va-t-en, ce sont les choses saintes. Redescends, et tais-toi ! J’ai construit ces enceintes Autour du genre humain et j’ai bâti ces tours… Mais tu rugis toujours ! mais tu montes toujours ! Tout s’en va pêle-mêle à ton choc frénétique : Voici le vieux missel, voici le code antique, L’échafaud dans un pli de ta vague a passé. Ne touche pas au roi ! ciel ! il est renversé. Et ces hommes sacrés ! je les vois disparaître. Arrête ! c’est le juge. Arrête ! c’est le prêtre. Dieu t’a dit : Ne va pas plus loin, ô flot amer ! Mais quoi ! tu m’engloutis ! au secours, Dieu ! la mer Désobéit ! la mer envahit mon refuge !

Tu me crois la marée et je suis le déluge.

une famille de républicains fouriéristes … 1

    et le second siège

1871 … 9

Les ruraux. — Premières manifestations. — Les
canons de la Garde nationale. — Le Comité
Central. — Le 18 mars, proclamation de la Com-
mune. — Les droits de Paris. — Sortie du 3 avril.
— Mort de Flourens. — Premiers succès de Dom-
browski. — Réformes : L'Assistance publique,
les Finances, le Travail, la Fédération des
artistes, l'Enseignement. — Les délégués à la

La conciliation armée. — Lettres de madame Pape.
— Intervention de la franc-maçonnerie. —
Delbrouck médiateur. — Dombrowski à Neuilly.

Le cimetière d'Issy. — Vanves. — Le Couvent des
Oiseaux. — Abandon du fort d'Issy. — La porte
Bineau. — Levallois-Perret. — Neuilly. — La fin
du drame. — Lettres.

Nos morts. — La guerre des rues. — L'ordre
règne. — Le docteur Faneau. — Deuil et ruine.
— Delbrouck. — Les enfants. — L'avenir.

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille cent exemplaires de ce septième cahier et pour quatorze exemplaires sur whatman le

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 6220

[--- end of cahier; leaves 0620-0628 are blank endpapers / library pocket / binding photos ---]