L'ordination. II — La chute
Tant que tu ne mourras pas à tout amour créé, tu ne me connaîtras pas.
— Monsieur ne regarde même pas comme Suzanne a fait un beau tunnel, dit la nurse indignée.
— Oh! très beau, dit Félix en se retournant… Mais nous allons en faire un autre encore plus beau.
Il rapprocha deux fauteuils dos à dos, puis sur l’espace qui les séparait posa un grand atlas.
L’enfant battit des mains :
— Attention! cria-t-elle. Écartez-vous tous! Le train va passer…
Elle courut prendre son élan au fond du couloir. Puis s’élançant, faisant avec ses bras des mouvements de manivelle, sifflant, soufflant, courant plus fort, elle passa sous le tunnel improvisé & tomba dans les bras de ses parents.
— Maintenant, dit-elle, je vais chercher mon biplan.
Mais Clémence intervint :
— Non, non. Tu es tout essoufflée… Et puis tu sais que papa ne veut pas qu’on fasse un cirque de son cabinet… Nous allons regarder des images, & puis tu iras te coucher.
— Tiens! dit Félix, Suzanne va regarder les dernières cartes postales que maman a mises dans l’album.
— Oh! oui, fit la petite fille.
Félix alla chercher l’album. Il prit l’enfant sur ses genoux & Clémence vint s’asseoir sur le bras du fauteuil. On tournait les pages : l’enfant réjouissait tous les cœurs par la fraîcheur de ses questions, par sa joie d’occuper, par la sûreté de sa royauté, entre ses deux parents… Bientôt les questions s’alentirent, sa petite main serra moins fort, sa tête pencha, elle tomba dormante sur l’épaule de son père… Lui craignait de l’éveiller en la passant aux femmes, cependant qu’elles, debout, souriaient de sa gaucherie… Doucement elles la lui prirent; Clémence, un peu fatiguée, tendit la joue à son mari & les deux femmes sortirent lentement avec l’enfant entre leurs bras.
Félix resta dans son fauteuil, devant le feu. Il était trop tôt pour qu’il se mît au travail… Dans la rue, tout se taisait… Autour de lui c’était le bruit mourant de la maison qui se prépare au sommeil : quelque porte qui se ferme, les derniers va-et-vient des serviteurs finissant leur ouvrage… Le menton dans la main, le regard perdu dans les flammes, il songeait… Il songeait à cette chose bizarre, cette enfant, cette jeune femme, qui venaient là chaque soir, qui étaient sa fille, sa femme; cette famille qu’il avait fondée… Il regardait ce cabinet de travail où il passait sa vie, ce thé qu’on lui préparait là pour la nuit où il allait veiller seul; il constatait cette aisance, cette espèce de retour à son vrai clément qu’il éprouvait chaque soir quand elles le laissaient seul, quand elles étaient couchées : tout cela lui signifiait-il assez sa nature de vieil étudiant solitaire, de philosophe célibataire?… Et il avait fondé une famille!… Et cela marchait très bien… Il était très heureux… Il ne pourrait plus se passer d’elles… Était-ce drôle!…
Il songeait comme cela s’est fait… Il allait y avoir dix ans bientôt… C’était au sortir d’une violente crise sentimentale (était-ce loin, cette crise! pouvait-on se mettre en de tels états pour des pleurnicheries de femme!) : il venait de découvrir la vie intellectuelle, — la vraie vie intellectuelle, — non plus le caressement des idées qu’il avait connu comme tous ceux de sa classe au sortir du collège, non plus le frôlement des doctrines entre une visite & un dîner, mais l’étreinte passionnée, permanente, exclusive, les semaines entières passées à creuser un concept sans penser à autre chose, l’action fiévreuse de ce creusement, & les transes de l’échec, & les joies du triomphe, & la fécondation haletante de l’idée par l’idée, & l’être entier tendu comme une tension d’amour pour savoir si telle idée descend de telle autre ou bien si c’est le contraire; — & il venait de découvrir que cette vie-là était sa loi, son ordre, sa vraie adhésion à lui-même, sa pleine réalisation, que toutes ses autres contentions étaient mensonge, imitation, ennui… Mais en même temps il découvrait que pour l’avoir pleinement, cette vie intellectuelle, il fallait régler la question de l’amour; il fallait en finir avec l’aventure qui, si peu sentimentale qu’elle fût, lui prenait du temps, le dérangeait, surtout l’obligeait à l’amour conscient… L’esprit exigeait l’inattention de la chair : le mariage s’imposait… Et il le sentait impossible…
Certes il en pouvait trouver, il en trouvait, des femmes qui le laisseraient travailler, qui respecteraient son indépendance, qui ne désireraient point d’avoir « toutes ses pensées »… Mais qu’était-ce? Des petites filles de province, bien dressées au néant par la famille ou par les prêtres, qui ne seraient pas gênantes parce qu’elles ne seraient rien. Ou des femmes sèches. Ou des « intellectuelles », avec des théories sur l’indépendance mutuelle. Ou encore quelque mystique, ivre d’abnégation, qui lui imposerait le spectacle monstrueux d’une créature qui jouit de sa propre mutilation… Quant à la femme qu’il voulait, qui le laissât tranquille & ne fût pour cela ni le néant ni l’inhumanité, si cette femme existait, il n’avait aucune raison de penser qu’il la trouverait…
Et voilà qu’il l’avait trouvée… Dans un voyage avec des amis, au fond d’un vieux domaine breton, entre son père & son jeune frère, voilà qu’il l’avait trouvée, la femme à la fois humaine, désireuse d’association, d’amour, & visiblement patiente de la liberté de l’homme, & cela, non pas en raison d’un « principe » (il en était encore à entendre Clémence énoncer un « principe »), moins encore d’un commandement religieux (elle était à peine croyante), mais par une sorte d’indifférence native à descendre au secret des êtres, de modération native & patricienne dans le désir de goûter l’âme humaine… Il se rappelait quelle étrange impression de tendresse rationnelle lui avait faite dès qu’il l’avait connue cette grande jeune fille au regard aimant & clair, à la bouche sensible & railleuse, aux formes riches & tempérées : douce à son entourage, étrangère aux fureurs du don; heureuse en ses jardins, nullement avide d’« étreindre la nature »; éprise d’art & de l’expression de l’âme, mais de l’expression mesurée, jouant Mozart plus que Schumann… Partout la mesure dans la prise, la raison dans le sentir : elle lui semblait, égarée aux âges plébéiens, une de ces formes grecques qui savent, l’amour au cœur, tranquilles tisser la toile avec une navette d’or…
Il avait voulu l’éprouver, lui avait fait connaître les furies de l’âme moderne, la littérature des amours « totales » (elle savait supporter l’idée du fait d’amour, comme les vierges païennes baignant les jeunes guerriers), la musique des communions folles, de l’« union d’âmes », « indiscernables »… Il la guettait : si elle allait se complaire dans ces choses, trahir sa vraie nature!… Mais non : elle ne finissait même pas ces livres; elle fermait ces cahiers, rejouait par cœur quelque « moment » de Schubert…
Alors un soir il avait parlé d’un ami qui avait rencontré la femme qu’il souhaitait; mais qui voulait vivre loin du siècle, s’absorber dans une œuvre abstraite, & qui hésitait à offrir à un jeune être une vie aussi sévère… Et simple, elle avait dit qu’elle accepterait une telle vie.
Et il l’avait épousée… Et le mariage n’avait point changé son âme : elle avait été l’épouse qu’il avait pensé qu’elle serait : aimante, point incursive, rassemblée dans l’amour… Et alors, délivré de l’aventure, au calme de la chair, il avait accédé à la haute vie de l’esprit; & il avait commencé une grande œuvre.
Un seul soir — c’était deux ans après leur mariage; elle lisait là, près de lui, pendant qu’il travaillait — elle avait posé son livre &, lui entourant le cou de son bras : « Pourquoi, avait-elle dit, n’essayes-tu pas de m’initier à ce que tu fais? » Il avait balbutié : « C’est bien aride… Je ne suis guère éducateur. » Elle était retournée s’asseoir… Il y avait de cela sept ans… Elle n’en avait jamais reparlé.
Et elle avait désiré un enfant… Ils avaient eu cet enfant… Et c’était un petit être exquis, nuancé, intelligent, qui venait mettre une note jeune & fleurie dans sa vie un peu sombre…
Ainsi il avait ces deux êtres. Et, entre eux deux, nullement gêné par eux, il poursuivait son œuvre. Doucement fondu à eux quelques heures par jour, il se retrouvait en franchissant ce seuil, & s’envolait dans sa pensée…
Ainsi il avait réalisé ce rêve inoui : l’intégrité de sa personnalité entre une femme & un enfant, la haute vie de l’esprit dans l’état de mariage…
Parfois pourtant des craintes lui venaient…
Il lui semblait qu’il y avait un escamotage dans sa vie. Ça devait se payer d’avoir fait une famille… Un jour, ils se rappelleraient à lui, ces deux êtres qui dormaient là-bas, pendant qu’il travaillait… Bah! des histoires de mathématicien, qui veut que la vie soit une équation juste!…
Et maintenant, debout devant sa cheminée, parcourant du regard ces livres, ces papiers, ces tiroirs, ces rayons, il songeait à cette œuvre, à cette étrange action intellectuelle qu’il accomplissait là, tout seul entre ces murs, depuis bientôt dix ans : la pénétration dans sa propre pensée, la reconnaissance de ce qu’il pensait vraiment sur les plus grands problèmes, la détermination de sa personne philosophique; & en même temps, — comme à chaque pas il constatait que ce qu’il croyait être de la pensée n’était pas de la pensée, que les termes qu’il unissait en son esprit (ces termes « simples », qu’on ne définit pas, parce que tout le monde s’entend sur eux) n’avaient au fond pour lui aucun sens vraiment clair, — en même temps l’analyse des idées les plus « simples », les plus fondamentales, du penser philosophique… Œuvre de sa chair et de son sang : des nuits & des nuits de fièvre pour rendre telle pensée claire, pour obtenir telle distinction… Et ils disent que l’analyse est une chose morte!… Œuvre unique : que personne n’avait faite, résolument du moins; que personne ne serait désormais, avec leur mépris pour l’idée claire & leur philosophie pathétique, qui ne feront que grandir au ciel démocratique… Et il songeait maintenant à ce qu’il avait déjà fait, aux parts de sa pensée qu’il avait déjà débrouillées : sa pensée sur l’origine du monde, et que son infinitisme n’était que l’effet d’un goût, — les séductions de l’infinitisme —; sa pensée sur cet Être qui ne serait pensé qu’en tant que qualité, l’impossibilité pour un être fini de penser une telle chose… Maintenant il en était à l’idée de mouvement : il allait bientôt d’établir les deux idées profondément distinctes, — de dynamisme & de continuité, — que l’on confond sous ce nom. Puis il éluciderait sa pensée sur l’apparition de la vie, s’il la croyait ou non une discontinuité; que discontinuité ne signifie point miracle; sa pensée sur l’apparition du concept; sur l’apparition des sentiments sociaux, de la sympathie entre humains, qu’elle n’a rien à voir avec le retour à Dieu… Il dirait toutes ces choses. Il était encore jeune… Il voyait son œuvre faite… Il évoquait le jour où sur chacun de ces grands problèmes, tandis que les hommes s’entredéchirent parce qu’aucun d’eux au fond ne sait vraiment ce qu’il pense, il se dirait tranquille : « Là-dessus je sais clairement ce que je pense; et si je le pense en raison d’une préférence, je le sais aussi. » Et de toutes ses forces d’amour et d’orgueil, comme d’autres étreignent leur enfant ou comme les fondateurs étreignent l’idée de leur empire, il étreignait l’idée de cette œuvre qu’il était en train de faire, & qui dirait aux hommes à quel furieux désir de monter de son être à l’idée de son être, à quelle soif de conscience, à quelle moralité, un homme s’était élevé.
Il jeta une bûche dans le feu & se rua au travail… Et ils ne l’inquiétaient guère, ceux qui dormaient là-bas.
C’est un dimanche matin, en revenant du Bois, que Suzanne se plaignit pour la première fois d’un peu de mal à la hanche : ça lui faisait un peu mal quand elle courait trop fort, quand elle montait trop vite, quand elle restait debout trop longtemps. Oh! pas bien mal… Elle se plaignit encore le lendemain… Un peu de faiblesse au genou. Par acquit de conscience on fit venir un médecin. Il examina, palpa, interrogea…, puis dit que ce n’était rien, une fatigue de croissance très fréquente à cet âge-là, conseilla qu’elle s’abstînt toutefois de trop courir pour l’instant, qu’elle restât étendue quelques heures par jour, pendant quelques jours…
Elle s’étendait deux heures après le déjeuner. Puis vers la fin du jour. Très sage, très raisonnable, elle quittait ses jeux… On lui lisait de belles histoires, on regardait des images… Des petites amies venaient la voir…
Félix venait vers cinq heures, prendre le thé avec elles. Puis il rentrait dans son cabinet, non sans goûter qu’on fît moins de bruit dans les couloirs.
… Félix avait enfin rendu nettement distinctes ces deux idées de mouvement qu’il voyait partout confondues. Maintenant il s’appliquait à l’histoire de cette confusion, à montrer les diverses formes qu’elle avait prises chez les principaux penseurs…
Cette nuit-là, il venait d’achever un mémoire de Descartes et d’écrire plusieurs pages pour préciser quelle forme cette confusion prenait ici…
Maintenant, au fond d’un fauteuil, dans un coin obscur de son cabinet, il se laissait aller à de la songerie à propos de sa lecture… Il songeait à ce Descartes, au moment de sa vie où il écrivait cette réponse… C’était le moment où il s’était brouillé avec les Pères de Clermont. Il se rappelait, dans le biographe, les pages sur cette brouillerie : la grande colère du philosophe parce que les Pères déformaient sa pensée pour en avoir raison : comme s’il ne fallait pas se rappeler, disait le bon Baillet, que les maîtres sont obligés de forger des chimères à leurs élèves pour les habituer au combat… C’était le moment où il préparait la publication de sa Philosophie… C’était l’année aussi où il avait perdu sa petite fille, « sa chère Francine »… Elle lui avait laissé par sa mort « le plus grand regret qu’il eût senti de sa vie… Il écrivit l’histoire de sa Francine sur le premier feuillet d’un livre… Il la pleure avec tendresse… » Il évoquait l’image du grand penseur, incliné, déjà vieux, sur son enfant mourante… Il se plaisait — pourquoi? — dans cette image d’enfant dolente, bercé des vers d’un doux poète sur la mort d’une enfant très douce… Et il songeait, non sans quelque fierté, à son enfant à lui, charme de sa vie & de son travail, souriante & bien venue, un peu dolente pour le moment, étendue, d’une fatigue passagère… qui passera bientôt… Il restait dans cette image …
Tout à coup une idée se dressa, confisquant toutes les autres : Suzanne était atteinte : ces douleurs de la hanche, ces faiblesses du genou, c’était la coxalgie… Ces « fatigues de croissance », des histoires de médecins qui ménagent des parents!
Il surgit, courut à un dictionnaire, compulsa fiévreusement des pages. Il lisait haletant, dévorait les phrases… Tout confirmait sa crainte. Il lui semblait que l’article avait été écrit sur sa Suzanne elle-même… Il n’acheva pas. Il était certain… Oui, c’est entendu : on croit toujours qu’on a toutes les maladies qu’on lit. Mais quelquefois on croit juste… Comment avait-il pu admettre un instant ces histoires de médecin!… Et puis il fallait qu’elle fût atteinte, qu’il eût un grand malheur. C’était le châtiment de son égoïsme, de sa monstrueuse vie de l’esprit. C’était un défi à la loi humaine que sa vie depuis dix ans. Dieu le punissait. Il lui semblait que la chaîne des couples humains, de ceux qui s’unirent & vécurent l’un pour l’autre, se levait autour de lui, lui clamant la honte de sa vie & qu’il allait l’expier… Il trébuchait dans la certitude… Il ne savait plus ce qu’il faisait…
Il allumait une lampe… Pourquoi?… Oui, il voulait aller regarder son enfant, la regarder de toutes ses forces : il verrait, il saurait…
Il allait par le couloir, sur la pointe du pied, ému de l’image de cet homme qui marchait dans la nuit tremblant pour les siens qui dorment, & du silence de cette maison qui reposait sur lui, & de la paix effroyable de ceux qui ne savent pas encore…
Il entra dans la chambre. Sur une chaise, des petits vêtements bien pliés; dans un fauteuil, les jouets qu’elle aimait le mieux… Il s’approcha du lit, &, faisant de sa main un écran, sur l’enfant se pencha tremblant. Elle dormait au fond de ce petit lit comme au fond d’un sanctuaire, la bouche un peu ouverte, le souffle abandonné, les poings fermés, comme appliquée à l’abandon, comme ramassant toutes ses petites forces dans la confiance… Il pensa défaillir… Il se ressaisit pourtant; & de toute sa volonté de voir & de comprendre, comme s’il croyait soudain que le vouloir fait le savoir, il attachait ses yeux sur cette forme dormante… Il restait là, penché…
Alors peu à peu & pour la première fois le sentiment l’envahit que cette chair qui palpitait là, c’était sa puissance d’être devenue chair & conscience, c’était sa tension d’être, c’était sa volonté… c’était lui sous ses propres yeux… Alors l’amour opéra son miracle : lentement, doucement, sûrement, cette petite chose dor- mante qu’il sentait être lui le ravit à lui-même… Lentement, délicieusement, il sentait s’abolir en lui toute claire distinction d’avec elle… Tout ce qui en lui était proprement lui, était uniquement lui, s’éteignait, s’éteignait… Sa volonté de savoir, qui l’avait penché sur ce lit, sa préoccupation pour cette enfant, sa souffrance à cause d’elle mais extérieure à elle, tout cela l’avait quitté… Il devenait cette petite chose dormante, faible, confiante, blessée… C’était elle maintenant ce qui souffrait en lui, ce qui se plaignait en lui : il sentait avec elle & non plus à cause d’elle : l’intérêt sombrait dans l’amour… Maintenant c’était fait : il était tout en elle… En même temps, chose étrange!, il lui semblait qu’il s’accroissait en cessant d’être lui : il eût dit que sa conscience s’étendait, s’étendait, par une extension délicieuse, & en même temps se niait par cette extension même : plus il se sentait amplement, plus c’est en elle qu’il se sentait… Et il ne pouvait se lasser de se fondre à cette âme… Il bénissait qu’elle dormît pour s’y fondre à son aise, sans raison, sans mesure… Il restait là, penché, buvant l’indistinction…
Il se redressa; troublé comme un homme ivre. Qu’est-ce qui se passait en lui?… Quoi! il était venu pour une chose bien précise… Qu’est-ce que c’était que cette espèce d’ivresse qui l’avait pris, qui le tenait encore… Il regardait autour de lui, pour se reconnaître, se repérer… Oui, c’était la porte… le couloir… … là-bas dormait sa femme… Sa femme! l’être où il avait fait son enfant!… qu’il avait altéré de son être!… qui était lui, elle aussi!… Et l’ivresse lui revenait qu’il était lui dans un autre que lui…
Alors il comprit : la famille le prenait : l’être qui était son être lui arrachait l’identité de son être : sa chair lui volait son esprit… Alors dans un éclair il entrevit tout l’écroulement de sa vie, son être tout entier confisqué par l’amour, l’action de sa pensée devenue impossible, toutes ces idées qui palpitaient en lui laissées là, pour toujours, sa chère œuvre écrasée dans l’œuf… Non, cela ne serait pas…
On ne lui demandait pas cela… Si l’enfant était malade, on la soignerait, il ferait ce qu’il faudrait… On ne lui demandait pas sa vie, son bonheur… Il ne voulait pas les aimer. Il ne voulait pas. Il ne voulait pas… Alors, dans un mouvement de défense éperdue & qui déjà lui faisait horreur, il courut vers son cabinet, vers ses écrits, vers sa pensée. C’est là qu’était sa vie, sa passion, son vouloir. Ils sauraient bien le défendre. Et avec un acharnement qui le terrifiait, où il reconnaissait celui qu’il eut jadis pour une passion qui lui échappait, il s’enfonçait dans ses papiers…
Mais il ne lisait… Mais il ne pensait rien… Et toutes ces choses écrites lui semblaient des choses mortes. La seule réalité était là-bas… Et déjà la limitation de lui-même à lui-même, qu’il venait d’éprouver pour lire ces quelques lignes, lui était lourde à porter…
Alors un vertige le prit : c’était certain : c’était la ruine de son esprit, l’effondrement de son rêve, la chute au plus violent amour, au plus riche, au plus douloureux… Alors, comme autrefois, il eut le désir d’user par le mouvement sa force d’agitation, de sortir, de courir, de marcher droit devant lui… Mais il fallait rester cette fois : rester près de ceux qu’il avait faits, dont il avait la charge… Et, au fond, il voulait rester. Il voulait souffrir avec eux : rester, blessé par eux, près d’eux blessés par lui. Et, s’effondrant dans son fauteuil, il murmurait avec le Maître : « Je suis crucifié au monde, comme le monde m’est crucifié »…
Et il restait là, attendant le jour, essayant de penser que c’était un mauvais rêve, que demain on lui dirait que tout allait bien, qu’il se retrouverait; sentant bien que, même alors, il ne se retrouverait pas, qu’il les aimerait, qu’il voulait les aimer, qu’il ne retrouverait plus jamais la distinction d’avec eux qu’il avait là, à cette table, il y a quelques heures… Et il regardait ces papiers, — cet effort adoré vers la claire idée de son être, — devenus en une nuit des choses inertes… Alors qu’est-ce que c’était que sa passion de l’Idée? Qu’est-ce que c’était que cette « passion » dont il avait suffi de la bouche d’un enfant qui dort pour qu’elle s’évanouît?… Et pourtant il l’avait, cette passion, elle était bien la condition de son ordre; il sentait la vérité de sa détresse à la pensée de la perdre…
Et il restait là, la tête baissée, tremblant dans l’impuissance à comprendre qui il était… Il comprenait ceux qui dans de telles nuits tombent à genoux aux pieds de Celui qui sait…
Le jour parut. Il courut chez les médecins… La coxalgie! Il était fou de croire ça… C’est d’un diagnostic très simple… On le lui aurait dit tout de suite… Mais non, c’était une fatigue d’enfant qui grandit vite…
Il rentra. Elles étaient à table… Il expliquait comme il pouvait son retard, pourquoi il était sorti de si bonne heure, s’asseyait entre elles deux…
… Quel sentiment profondément nouveau le prenait de ces deux êtres! Cette petite chose qui mangeait là près de lui, qui buvait, qui parlait, qui pensait, qui voulait, comme il le sentait étrangement que c’était lui qui vivait là, près de lui… Ah! bien souvent, pour amuser son esprit, il s’était dit aux repas, en la regardant : « Cette vie est donc ma vie. » Mais aujourd’hui il le sentait! Et il lui paraissait qu’aucun père ne le sentait comme lui. C’est pour les autres pères que cela n’est qu’une idée… Et cette femme, là, en face de lui! Quel sentiment profond ce matin — qu’il n’avait jamais eu (une fois pourtant, quand elle était enceinte) — qu’elle était une enfant qu’il avait arrachée aux siens, à sa maison, à sa conscience, & qu’il s’était mêlé à cette conscience, & qu’en même temps il était mêlé d’elle… Oh! il ne s’était pas trompé cette nuit : non, jamais il ne retrouverait la distinction d’avec ces deux êtres qu’il avait hier encore, jamais il ne retrouverait l’indépendance de la conscience, cette pureté du cœur, cette clarté du cœur nécessaire à l’esprit…
Il resta tout l’après-midi auprès de Suzanne, la faisant jouer, lui contant des histoires… Clémence le regardait, stupéfaite.
Le lendemain, après le repas, il rentra dans son cabinet. Il allait se remettre à son œuvre… Rien ne l’en empêchait… Allons! quel était le sens profond de cette page de Descartes? Le rapport de cette page à la pensée du maître en ce moment de sa vie?… Il cherchait… Oui, il cherchait… Oui, il cherchait vraiment… Comme avant… Il trouvait; & il étreignait son idée… Mais il sentait bien que sa vraie puissance d’étreinte n’était plus où était sa pensée, mais, dans la pièce à côté, sur cette chaise longue où était la chair de sa chair… Et il marchait fiévreusement de long en large : & il sentait bien que sa fièvre n’était pas la fièvre de l’idée; mais la fièvre de la crainte; qu’il se cramponnait à l’amour de son œuvre, qu’il voulait la vouloir, qu’il se forçait à trouver importante cette pensée qu’il formait, qu’un rien maintenant l’arracherait à tout cela… Et pourtant quelque chose de profond, de profond, de autrement profond que le jugement, l’accrochait à cette œuvre. Ah! l’atroce chose, pleurait-il en son cœur, l’atroce chose d’être là, tout vivant, dépossédé de sa foi…
… Il lisait le poème d’un ancien : comment, selon cette école, le monde s’était formé, la naissance de la terre, la grandeur du soleil, le mouvement des astres, les plantes, les animaux… Il en vint au tableau des souffrances de l’enfant. Et, tremblant, il sentit que là venait de surgir sa vraie force d’intérêt…
… Ce jour-là, des petits amis étaient venus jouer & tout le monde courait. Puis c’avait été l’heure pour Suzanne de s’étendre. On l’avait arrêtée au plus joyeux de sa course; & ils continuaient de courir, les autres, les petits cruels. Et elle les regardait, triste & sage… Oh! quel amour le pénétrait, quelle furie de communion, quel immense accroissement d’arrachement à lui-même, d’impuissance de l’esprit!…
Le mal s’accrut. Les médecins s’assemblèrent… Des hommes vinrent avec des bandes, des cordes & du plâtre, qui emprisonnèrent les membres de l’enfant dans une affreuse enveloppe, cependant que, déchirés, horriblement légers, ses parents l’amusaient, la trompaient — « ce n’est que pour quelques jours, dimanche Suzanne courra » — & qu’elle élevait vers eux de grands yeux étonnés & confiants… Et les hommes partirent. Et elle restait là, crucifiée, résignée, affreusement humaine…
Alors, furieusement arraché à sa pensée, le malheureux se sentit précipiter dans l’amour le plus éperdu, dans la dévotion la plus riche, dans la débauche du cœur la plus totale qu’il eût jamais connue. Qu’était-ce que la confusion à un être souffrant qu’il avait connue autrefois & qu’il avait crue violente, auprès de sa confusion d’aujourd’hui à cet être qui était son être, son sang, sa volonté devenue chair et souffrance! C’était par l’intérieur cette fois, par le prolongement de sa propre nature, & non par une cause survenue du dehors, que son âme devenait l’âme d’une autre; c’était le plus profond de lui, le plus proprement lui, qui cette fois le jetait hors de lui, l’attachait à une autre, & avec quelle perfection d’ajustement, quelle puissance d’adhésion, quelle plénitude d’aliénation. Ah! il savait maintenant ce que c’est que d’adhérer à une âme, au plus secret de cette âme, où jamais l’on n’eût cru qu’un autre eût pu atteindre, de ne plus connaître un seul point de la conscience qui soit vous-même, vous seul, vous et non pas un autre… Et maintenant tout sombrait, tout sombrait : toute action de l’esprit, toute puissance de prendre, de comprendre. Et il se débattait : il essayait de se soulever au-dessus de cet océan d’amour, d’étreindre encore sa chère pensée : vingt fois le jour il rentrait chez lui, s’acharnait à l’idée — il avait le droit de vouloir aussi sa vie à lui, son bonheur! il n’avait pas à donner tout! —, vingt fois l’idée lui échappait, comme une épave glissante entre des doigts crispés. Et, de toute la violence de sa résistance, dans le désespoir de l’impuissance, il retombait au plein amour.
Et il détestait son amour. Il y retrouvait ce qu’il détestait le plus : l’amour de la « souffrance humaine », l’amour de la « sensibilité », l’amour de la chair qui pâtit… Et c’était l’amour de sa chair… Et tout amour de l’homme, & toute sa « charité », & tout ce qu’il sanctifie, c’est l’amour de sa chair… l’amour de « son semblable »… Ah! l’habile religion, & qu’elle est éternelle, qui invite l’homme, & qui l’en divinise, à chérir sur une croix sa propre chair souffrante.
Car c’est cela, leur religion de Christ : c’est la religion de l’Homme pour sa propre chair souffrante… C’est en tant qu’elle est cela, qu’elle a conquis le monde, qu’elle est universelle… Et certes il y en a qui ont proclamé Christ le plus grand des « penseurs » (1), & que sans son supplice il était aussi grand, & qu’il ne faut l’aimer ni sur le Garazim ni sur le Golgotha, mais en esprit & en vérité. Qui sont ceux-là? Des philosophes, des savants, des « demi-chrétiens », impopulaires ou inconnus… Mais « Pascal malade qui se montre sensible aux souffrances physiques de Jésus », voilà le vrai chrétien, & tous se signent en lui.
Et c’était l’amour de sa chair meurtrie… Oh! cet amour du seul meurtri, du seul souffrant, le haïssait-il assez! Est-ce que pâtir ne veut pas dire sentir? Et compatir, sentir avec un autre? Pourquoi toujours « sentir de la douleur »? Par quel blasphème, par quelle basse réduction de l’Être à vos misères, avez-vous décidé qu’humain veut dire souffrant? Et vous qui « compatissez », qui « communiez » à votre dieu, pourquoi toujours à sa douleur? Pourquoi jamais à son sourire, alors qu’il est à Magdala, heureux & simple entre les deux
(1) « Christum ait fuisse summum philosophum. » (Tschirnhaus, sur Spinoza.)
jeunes filles? Pourquoi, par quel sadisme, — & je ne dis pas seulement vous autres, affreux histrions modernes, exploiteurs du pantelant, exhibiteurs de Sébastien ou d’Amfortas, mais vous, sévères docteurs des âges décents : « ô sang qui découlez soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré! ô sang précieux, que je vous recueille… » (1). — par quel sadisme communiez-vous au seul meurtri?… Et il l’avait, comme les autres, ce sadisme. Est-ce qu’il avait communié à son enfant quand elle courait dans les jardins, quand elle était heureuse? Est-ce qu’il s’était senti semblable à elle, alors? Est-ce que ce n’était pas, lui aussi, à l’humain douloureux qu’il avait compati?… La tête basse, il pensait : « Qui sera assez humain pour compatir au bonheur! »
Et c’était l’amour d’une chair meurtrie par lui. Car il se découvrait des sentiments hideux : un attachement pour cette souffrance parce qu’elle était son œuvre, parce qu’elle était la preuve de son pouvoir à créer de la souffrance… L’affreux amour de l’homme pour son pouvoir de cruauté… Et soudain lui apparut le sens du Christianisme : l’amour des hommes pour Celui qui a souffert non pour eux mais par eux, qui n’aurait point souffert s’ils n’avaient point péché…
Et l’amour l’étreignait de toutes parts : tantôt, sous des états de son âme qu’il croyait « raisonnables », tout à coup il le reconnaissait; tantôt, aux tournants les plus imprévus, de nouvelles formes d’amour surgissaient, qui l’enserraient comme des furies.
Parfois, dans son désir de se sentir lui seul, il osait rendre l’enfant elle-même responsable de son mal. C’était de la folie, cette croyance qu’il avait tout fait : la création de l’être par lui-même, en dehors de ses ascendants, — l’« autogénèse » —, ça existait! Tant pis pour elle si elle s’était mal faite… Et tout de suite — outre l’horreur de cette solitude où il abandonnait ce petit être — il sentait qu’il la regrettait, cette part de création d’elle-même qu’il venait de lui céder, qu’il lui plaignait la moindre indépendance, qu’il voulait qu’elle fût lui tout seul, toute entière lui… Et, épouvanté, il voyait que sa « responsabilité » ne venait pas de sa « raison » ou de sa « moralité », mais du plus organique de son être, de la volonté d’être auteur, d’un besoin inconnu d’autorité charnelle… Et la conscience d’une attache toute profonde l’étreignait.
Et, dans ces instants-là, il ne voulait partager cette autorité même pas avec Clémence. C’était le père, le seul parent. C’était l’homme, le seul responsable… Ah! ils avaient vu loin dans les entrailles de l’homme, ces docteurs qui prononcèrent que, si Ève seule avait péché, le genre humain n’eût point été déchu.
Et il comprenait maintenant ce que c’est que la volonté d’être responsable : qu’elle est la volonté de se sentir au loin, de se sentir plus loin que soi-même; que les grands responsables sont les grands orgueilleux, les grands volontaires, les grands puissants… Ceux qui existent faiblement, les femmes, les enfants, ne se veulent pas responsables.
D’autres fois, redevenu « raisonnable », il accusait Clémence. La nature de la mère, elle aussi, façonnait l’enfant! (Et qui sait si parmi les siens à elle, quoi qu’ils disent, il n’y avait point de tare)… Et c’est elle qui avait fait cet enfant : il se rappelait : c’était sa passion de femme, c’était elle… Mais non, c’était lui, c’était lui…
Et tout à coup, regardant l’enfant : ce n’était ni elle ni lui, c’était leur couple indivisible, unité mystérieuse où sombraient leurs individus, leurs volontés distinctes… Il comprenait soudain qu’on sanctifiât ce mystère; que le mariage fût un sacrement; il comprenait ce qu’il y a de monstrueux à ce que deux volontés qui ont créé un être, symbole vivant de leur indistinction, osent ensuite se déclarer distinctes, ignorantes l’une de l’autre, divorcées l’une de l’autre… Et il lui semblait qu’une confusion de plus, grandie de la grandeur que les hommes lui confèrent & qu’il venait de sentir, s’installait dans son cœur…
Il songeait à ces millions d’humains qui récitent ces dogmes… Leur vie ne serait plus possible s’ils se mettaient à les sentir…
D’autres fois il s’abîmait pleinement, réso- lument, au sentiment du mal qu’il avait fait, comme pour en épuiser l’amertume. Il s’enfonçait comme un stylet cette vérité : « J’ai voulu cet être souffrant… Et ce n’est pas : Je l’ai voulu & ensuite il est devenu souffrant, c’est : Dans l’instant où je le voulais, en tant que je le voulais, il était souffrant… Ma volonté qu’est ce petit être était une chose souffrante… J’étais, je suis souffrant en lui… » Ainsi, par un détour, revenait la communion : la responsabilité encore une fois se tournait en amour… Et il regrettait son premier sentiment, qui lui faisait croire au moins à quelque liberté…
Il regardait cet être qui lui révélait sa souffrance… Il lui semblait que le Père adorait le Fils qui lui avait révélé sa propre humanité…
Cependant avec quelle douleur, derrière cette communion, il sentait l’implacable indépendance des êtres : que cet être qui est vous, vous ne pouvez rien pour lui; qu’il doit se sauver lui-même!… Quel mal lui faisaient ces médecins avec ce simple mot : « Elle s’en tirera. »
Et d’autres fois c’est son « bon sens » qui s’insurgeait : c’était de la littérature, des métaphores, cette histoire d’une conscience qui se confond à une autre : « J’ai mal à votre poitrine »!… Quoi de plus personnel qu’une conscience? Il était lui, lui seul. Un être était venu de lui, qui était un autre être, distinct de lui… Mais il lui suffisait d’un regard sur son enfant pour qu’il retrouvât dans son cœur qu’il était elle & lui… Il contemplait longuement cet état de son cœur : être soi et non-soi!…
Alors, en toute lumière, il reconnaissait l’affreuse loi d’amour : l’affreuse contradiction. L’affreuse contradiction, — la pire ennemie de l’idée, — qu’il détestait; où ils se vautrent tous, avec leur pathétisme, avec leur épandement, avec leur « musicalité »; qui était là, installée en lui; & qu’il éprouvait, lui, pendant qu’ils en déclamaient eux autres, professeurs d’extase pascalienne, horribles gratte-papiers, attachés à leur table, tendus à leur seule gloire, parfaitement identiques à eux-mêmes, qui n’ont jamais aimé personne… Et il songeait à l’« Effet qui n’est qu’une forme de la Cause », & il songeait au Père « consubstantiel » au Fils, aux trois Personnes qui n’en sont qu’une, à toutes ces choses qui sont elles & autre chose qu’elles, & qui ont troublé les hommes. Et toutes ces « bêtises » lui semblaient des choses graves. Et ces conciles qui en disputèrent lui paraissaient sublimes… Et, grossie de son passé & de la religion qu’il en prenait, la contradiction l’inondait tout entier…
Et alors, dans cette contradiction totale, dans cette perfection d’inajustement à lui-même, sa puissance de penser lui échappait totalement… Oui, des notes, des lectures, des déductions, des approches de l’idée, des touchements de sa forme extérieure, toutes ces misères, — qu’ils nomment l’Intelligence! pour la mieux assommer, — tout cela lui était possible… Mais la vraie puissance de penser : la possession de l’idée, l’installation en elle, l’invention au-dedans d’elle; cet éréthisme de l’esprit, qu’ils font semblant de confondre avec l’émoi du cœur; & l’idée rendue vive, l’abstrait rendu charnel (ils croient que l’abstrait est une chose morte!); & cette « tenue », dont il était si fier, cette violence de l’esprit à tenir son idée, à la garder contre les cent idées qui se pressent autour d’elle & veulent lui donner le change, toutes ces puissances chéries sombraient à tout jamais dans l’action de son cœur… Et il les voyait sombrer… Et il savait à quelles bassesses il roulait. Oh! cette impuissance à tenir son idée, cette bavure de l’esprit, cette lâcheté de l’esprit, il l’avait-il assez fustigée chez les autres (peut-être ils ont aussi un enfant qu’ils aiment)! elle était sienne maintenant!… Et ce style « libéral », comme il disait dans son mépris, ce style qui laisse de la place à ce qu’il ne veut pas dire, ce style qui n’impose pas sa pensée, ce serait le sien maintenant s’il n’avait honte d’écrire…
Et dans son impuissance grandissante, devant l’effondrement de plus en plus certain de son œuvre, inondé de douleur comme celui qui se crut abandonné de son dieu — comme il l’aurait été s’il avait cru vraiment —, il gémissait aussi vers le dieu qu’il aimait : « Pourquoi m’as-tu abandonné! » …
Mais il savait bien qu’il l’avait mérité, cet abandonnement. Qu’il avait fait un crime. Qu’il était condamné. Et, frémissant sous le châtiment, il s’enfonçait dans le cœur ces paroles de la Science au condamné qui pleure : « Tu devais dès la première flèche élever tes yeux vers moi, & non pas, abaissant tes ailes, chercher les coups de cette fillette ou de quelque autre inanité. » (1)
Et devant cet Eden qu’il perdait par son cœur, il soupirait : « Qui nous rachètera de la charité! »
… Il songeait à celle qu’il avait fait souffrir dans sa jeunesse, qui l’avait tant aimé… Il osa lui écrire. Plusieurs soirs il erra autour de sa maison… :
— Madeleine… Pardon!… J’ai voulu vous revoir… Un seul instant… Je suis très malheureux… J’ai un enfant malade… J’ai compris maintenant tout le mal que je vous ai fait…
Elle l’écoutait, silencieuse & fermée… Elle se rappelait l’effondrement du rêve qu’elle avait fait près de lui, & dans l’amertume de son cœur il n’y avait pas de place pour
plaindre les autres… Elle dit quelques paroles banales, & rompant l’entretien, marcha vers sa maison, qui elle au moins ne l’avait point trahie…
Ils allèrent à Berck. Il vit la détresse de l’enfant quand elle connut qu’il existait un monde de petits êtres cloués comme elle dans des voitures; l’affreuse solennité qu’en prit soudain son mal; l’affreuse conscience qu’elle prit d’être atteinte d’un mal bien classé, objet de tant de paroles, de tant de consultations, si fréquent qu’on avait à ce mal consacré un pays, si grave qu’à cause de lui tant de parents pour longtemps quittaient toutes leurs affaires…; l’affreuse conscience qu’elle prit d’être bien plus solidement attachée à son lit, le regard plus intérieur qu’elle élevait vers eux… Et devant ce redoublement de crucifixion ce fut un fol redoublement d’amour, d’extradition de lui-même, une orgie de communion…
Et dans cette perfection d’union, par cette perfection même, il essayait de se libérer… Il avait le droit de mépriser ce qu’il sentait être lui-même, sa chair, sa meurtrissure! Il avait le droit de disposer de lui!… Mais aussitôt l’enfant se dressait, distincte, avec une âme à elle, déchirée qu’on l’abandonnât… Ah oui! elle cesse d’être elle pour que je la pense en moi, mais elle redevient elle quand je veux disposer de moi… Nous sommes un, mais nous sommes deux…
Et une fois de plus le malheureux, qui ne voulait que l’idée claire, sombrait au plein contradictoire, dont il avait l’idée la plus affreusement claire.
Et que d’autres blessures pour lui! L’aisance de ces gens dans ces choses qu’il détestait, où il sombrait… Leur aisance dans le meurtri… Ces civières qu’on rapproche, — ces petits déchus qui jouent entre eux, qui rient, — & ces parents qui lisent à côté, qui cousent, qui prennent le thé ou qui « font leur partie »… Cette acceptation du malheur… Cette aisance dans la dégradation… Que dis-je, cette aisance? Cet orgueil… Ce sentiment qu’ils ont d’être une corporation, qu’ils sont l’humanité, l’humanité « morale », la seule qui mérite l’intérêt! Leur sourd mépris pour l’humanité saine, pour ceux dont les enfants vont bien, qui vont aux plages heureuses!… L’arrogance du malheur… Et leur aisance à ne vivre que par le cœur; leur haine pour ceux qui se gardent à eux, leur haine pour ceux qui pensent… Leur prétention que les plus hautes pensées ne valent pas cet amour qu’ils donnent là, à leur chair… Et leur familiarité avec lui, leur croyance qu’il était comme eux. Ils lui symbolisaient le monde moderne, ce qu’il est depuis deux mille ans… La religion du cœur, du sentiment, des larmes… Le bûcher pour l’Idée… Naturellement! Un climat moral fait entier par les femmes! Ah! la grande agonie antique : « Faites sortir les femmes », dit-il à ses disciples. Et après, quand ils éclatent en sanglots : « Ce n’était pas la peine que je renvoyasse les femmes pour éviter ces inconvenances… » Et l’agonie moderne : des femmes au pied d’une croix!… Des femmes… Partout des femmes… Toutes les directions de l’âme abandonnées aux femmes. Et alors le cœur, le cœur, partout le cœur. L’art qui devient « sentiment ». La justice qui devient « amour ». La morale qui devient « bonté »… Si bien qu’un homme qui serait tout seul au monde ne saurait être moral… Jusqu’à Dieu qui est un cœur : Car c’est du cœur de Dieu, c’est de l’amour de son Père que sort leur Jésus-Christ; c’est chez ces grands païens que les enfants des dieux sortent du cerveau de leur père!…
Et maintenant, en ce redoublement d’amour, en ces nouvelles exactions de son cœur, toute prise — même superficielle — de l’idée lui devenait impossible, & les dernières puissances cédaient qui avaient été son esprit. Comme un père éperdu qui serre entre ses bras & couvre de baisers fous une vie chérie qui s’éteint peu à peu, pendant des heures il parcourait ces dunes, furieusement attaché à l’idée de cette vie qui avait été sa joie & son orgueil, qui s’évanouissait pour toujours… Oh! ces journées entières passées dans l’accroissement : cette joie de sentir qu’on voit clair, qu’on voit de plus en plus clair, que tout devient distinct, que tout s’ordonne, que l’on tire, comme un dieu, la lumière de la nuit, & l’ordre du chaos; & qu’on voit clair en soi, qu’on découvre son ordre, qu’on découvre sa loi; & que ces mouvements du cœur, qu’eux se contentent d’éprouver, on les comprend — leur colère qu’on les comprenne, & leurs dénégations : « le cœur a ses raisons »…, comme si on ne pouvait pas les connaître! —; & que, par cette conscience, on diffère d’heure en heure d’avec les autres hommes, on crée une autre espèce… Tout cela perdu pour toujours!… Et, au lieu de cela, l’amour, l’adoration de sa chair, la débauche de son cœur… L’amour, à quoi tout le monde est bon… A quoi les plus bas sont les plus aptes… Et leurs affreux sophismes pour nous conter que c’est lui la lumière, que c’est lui l’accroissement… C’est l’amour qui a fait les grandes œuvres! Comme si ceux qui les ont faites ne les avaient pas faites quand ils en sont sortis, quand ils se sont ressaisis pour réfléchir sur leur amour… Comme si l’amour tout seul avait jamais rien trouvé! Et l’amour purifie! l’amour élève! Comme s’il n’élevait pas dans l’exacte mesure où il cesse d’être amour, où il se teinte d’idée… L’amour par quoi je vis sans comprendre ma vie… Qui cesse d’être l’amour s’il se connaît & s’il se juge… Qui nous ramène à la « tendance », à l’aveugle vouloir, à la « poussée vitale »… L’amour qui nous ramène aux bêtes… L’amour qui nous dégrade… Et je peux bien insulter à l’amour, puisqu’au moment que j’y insulte j’y sombre plus que jamais. Puisque, sachant que mon enfant s’éveille, je n’ai pas assez de souffle pour courir vers son lit, boire sa première pensée… Êtes-vous contents, brutes affectueuses? Car je la connais votre joie mauvaise, je la connais votre affreux ricanement, — « il n’est pas si malin que ça…, il n’est pas autrement que les autres…, au fond c’est un sentimental… », — chaque fois que l’Intelligence s’écroule en votre fange…
Et il courait vers sa maison, ivre d’amour, de haine, de déchéance…
Et des surcroîts d’amour l’attendaient qu’il n’avait pas prévus, qui ne devaient que grandir : l’enfant de jour en jour devenait plus humaine, plus proprement une âme, s’évadant du simple sentir, s’élevant à la souffrance morale; & plus cette petite chose devenait une chose humaine, plus profondément elle touchait son cœur, plus puissamment elle le tirait à elle… Cependant qu’il pleurait sur cette précoce humanité…
… Ils étaient au jardin. Le soleil descendait sur la mer immobile & la nuit peu à peu enveloppait la terre comme d’un grand suaire d’ombre. On entendait au loin le bruit pâle des vagues qui venaient doucement mourir au pied de la dune, comme fatiguées des feux du jour. Sur la route les troupeaux rentraient, lassés d’une longue chaleur, enclins à l’ombre & au repos… Tout s’inclinait, vaincu : les bruits, les parfums, les couleurs… Oh! comme elle s’associait à cette mort du jour, à cette abjuration des choses… Comme elle la sentait, cette nature languissante, qui elle au moins ne l’humiliait pas… Avec quelle évidence ses grands yeux fixés dans l’espace ignoraient l’amusement des formes, allaient droit & profond s’unir à l’âme des choses… Et lui, près d’elle, dans l’ombre, avec quelle puissance d’âme il épousait cette âme, si gravement une âme, dans quelle oblation plénière, dans quelle pureté votive…
Ce soir-là, Clémence s’était mise au piano. On avait rapproché la civière & l’enfant écoutait, dans le bras de son père… Clémence parcourut quelques pièces romantiques, puis elle ouvrit un cahier de Beethoven & commença le largo de la quatrième sonate… Félix regardait l’enfant. Comme elle écoutait gravement! Comme elle était indifférente aux mouvements des doigts, au déplacement des mains, aux choses qui se voient, & aux éclats subits, & aux notes d’ornement. Comme elle était indifférente aux sons, toute à l’âme qu’ils expriment! Et ces grandes périodes, dont l’amplitude excède l’attention de tant d’adultes, comme son cœur les suivait, comme il en désirait l’entier accomplissement, le profond développement, la calme retombée… Maintenant Clémence arrivait à une sorte d’élévation; elle jouait par cœur, en pleine expression… L’enfant ne regardait plus rien, n’entendait pas ces dissonances, affreusement intérieure, comme épandue dans l’âme qui avait trouvé ces sons, qui avait dit la douleur des mutilations… Puis il la vit, à travers ces ruptures de rythme, ces halètements, ces interrogations, ces changements de registre qui eussent dû la distraire, il la vit suivre l’âme de ces pages, & s’unir dans une larme au sentiment suprême : la consolation par la vie intérieure… Alors, penché sur elle, il se fondait à cette âme, si tragiquement humaine, dans une soif de se nier qu’il n’avait point connue encore…
Il y avait près d’un an que l’enfant gisait dans cette entrave… Ce jour-là les médecins devaient venir, voir s’ils pouvaient la délivrer… On la délia, on la mit debout, on la fit marcher. Tout près l’un de l’autre, les deux parents attachaient leurs yeux sur les yeux des médecins. Les serviteurs ne se retiraient pas… Les médecins examinaient, très sérieux, & tout le monde tremblait de ce qu’ils n’eussent pas déjà dit oui… Ils échangèrent quelques mots à voix basse… Félix comprit : la cause était perdue… « Encore un peu de patience »… D’affreux encouragements… On replaça l’enfant… Tout le monde se taisait…
On dîna… On s’efforçait d’être comme les autres soirs…
Il laissa Clémence aller se coucher, passa dans son cabinet… Quelque temps il se contint : il lisait, écrivait… Il marchait dans la pièce, s’accrochant à des semblants d’espoir…
Puis il songea qu’il était seul, que tout dormait, qu’il était libre… : alors, tombant dans son fauteuil, appuyant ses deux mains sur sa table & y cachant sa tête, il donna cours à son immense chagrin… Il pleurait, éperdu d’amour, & dans ses pleurs il balbutiait : « Pauvre petite Suzanne, pauvre petite Suzanne… » Et sa douleur doublait du cours qu’il lui donnait… Il pleurait… Il pleurait…
Tout à coup il tressaillit : une main se posait sur son épaule. Il leva la tête. C’était Clémence… Elle était debout devant lui, dans son grand peignoir blanc, plongeant au fond de ses yeux un long regard suppliant, infiniment profond, lourd de reproche & d’amour, de volonté consolatrice…
— Félix, dit-elle doucement, contenant son émotion, pourquoi ne me dis-tu pas ta peine?… Ton chagrin me déchire… Je sens que je pourrais l’adoucir…
Il baissait la tête, haletant, fuyant son regard, comme une bête traquée… Il était bouleversé qu’elle fût là : depuis onze ans qu’ils vivaient sous le même toit, pas une fois elle n’avait violé cette retraite nocturne où elle savait qu’il se gardait à lui. Pas une nuit elle n’était venue. Et elle était là!… Et elle, elle que depuis onze ans il tenait à distance, qu’il avait arrêtée durement un jour dans un élan de confiance, — elle s’en souvenait sûrement, — c’est elle qui venait lui offrir la communion!… Fallait-il qu’elle fût sûre pour avoir osé cela, sûre qu’il était faible, mûr pour la chute… Il sentait sur son épaule cette main aimante & ferme, décidée à la tendresse… Elle l’avait guetté… Et le pire, c’est qu’elle avait raison d’être sûre; c’est que cette communion qu’elle venait lui arracher, il la voulait; c’est que sa douleur de père, il voulait l’épanouir aux bras de sa complice; pleurer sur son enfant aux bras mêmes où il l’avait faite; parfaire, aux bras de la Mère, l’aliénation de son être en ceux qui étaient son être. Elle avait bien fait de venir. Il l’attendait… Et, éperdu, il sentait à la fois que c’était le dernier rempart de son identité qui s’effondrait par cette venue & qu’il s’en réjouissait…
Il balbutia, dans un premier mouvement de retrait, essuyant ses pleurs :
— C’est un moment de faiblesse… Je me suis laissé aller…, là…, lâchement… Ça passera… Je serai fort…
Elle eut le courage de persister. Tremblante, se penchant affectueusement vers lui :
— Tu sais, tu dis souvent que je suis forte, moi…, l’« enfant des campagnes »… Que je n’ai pas vos nerfs… Crois-tu que je ne pourrais pas porter aussi ta peine?…
— Oui…, tu es courageuse, toi, dit-il, passant son bras à sa taille…, tu as de la tenue, toi… Mais, si tu sais contenir ta peine…, tu ne l’en as pas moins… Je le vois bien, va… Et c’est honteux à moi de venir t’attendrir encore…
Elle dit, plus près :
— Et tu dis souvent aussi que je vois plus juste que toi…, que je vois les choses comme elles sont… Je suis sûre que tu vois plus de mal encore qu’il n’y en a… Quoi! tu as cru qu’elle allait se lever aujourd’hui… Eh bien, oui, c’est très triste d’attendre encore six mois…
— Six mois! — toute sa douleur lui revenait maintenant, il ne la retenait plus, & l’épanchant où elle devait aller il l’épanchait en toute violence — six mois! Est-ce que tu crois que je suis dupe de ce qu’ils disent? Est-ce que tu crois que je n’ai pas vu comme ils se regardaient? leur air soucieux? qu’il n’y a aucun mieux? Est-ce que tu me feras croire que tu ne l’as pas vu, toi aussi?… Et elle, la petite chérie, qui a déjà l’affreuse délicatesse de nous cacher sa peine — as-tu vu ce soir, comme elle voulait être gaie? — parce qu’elle voit que ça nous fait trop de mal, parce que nous ne sommes pas assez forts, nous, pour lui cacher la nôtre… Une humanité comme cela, à son âge, est-ce que ça n’est pas horrible?… Six mois!… C’est pour des années qu’elle est dans cette gouttière… Pour des années… Et quand elle en sortira, elle sera boiteuse… Et alors, nous aurons beau veiller, prévoir, écarter tout ce qui peut la blesser, sa vie ne sera qu’un chagrin de tous les instants… Ce sera dans les jardins… Oui, je sais : on est humain, on fait la leçon aux enfants : « Il ne faut pas refuser de jouer avec la petite Suzanne parce qu’elle est boiteuse ». Et ils la prendront dans leurs jeux, gentiment, « comme une autre »… Ils sont comme nous, les enfants : ça les flatte un moment, de n’être pas des brutes… Puis tout d’un coup ils joueront à courir — c’est toujours à ça qu’ils jouent, les enfants! — à « qui arrivera le premier »… Et elle les gênera… Et on le lui fera sentir… Et elle pleurera… Et ce sera les « matinées », les bals d’enfant… Oh! elle dansera aussi!… Des grandes jeunes filles viendront la faire tourner, & on la prendra dans les rondes… Mais quand la ronde s’anime, devient folle & vraiment joyeuse, quand commence pour ces petits êtres la sensation qu’ils font partie d’un cercle fou, & de plus en plus fou, qu’ils créent & qui les crée, & qu’ils rient, & qu’ils crient, qu’ils sont les grands vainqueurs, alors elle quittera la ronde, & elle viendra près de nous, la regarder de loin, & elle ne dira rien pour ne pas nous faire de peine, & nous aussi nous parlerons d’autre chose…
— Tais-toi, pleurait Clémence en le serrant contre elle, tais-toi, tu me déchires…
Mais il poursuivait, implacable, la torturant, la taisant sienne, comme s’il l’ensemençait de sa douleur de père :
— Et ce n’est rien, ça… C’est plus tard. Quand elle verra une à une ses amies disparaître aux tournants des allées la main dans la main de l’aimé, se confier, se fiancer… Oh! les affreuses précautions qu’elles prendront, les dernières, pour lui annoncer cela… Et elles ne pourront pas cacher leur joie… Et il faudra qu’elle s’en réjouisse… Et elle aussi, elle aurait voulu confier sa vie; elle aussi, elle aurait su garder la foi d’un autre, laisser la maison de ses parents, s’engager et fonder… Mais on n’épouse pas une infirme… Et elle ira chez ces jeunes femmes. Elle y sera intime. Elle sera l’amie, la vraie amie, celle qu’on ne craint pas, celle à qui on dit tout. — sauf ce qui est vraiment de la femme, n’est-ce pas? sauf ce qui est de l’épousée… Et elle verra des berceaux, où dormiront de beaux enfants… Elle songera à ceux qu’elle aurait eus, comme elle les eût aimés… Elle sera celle qui berce les enfants des autres…
— Tais-toi, tais-toi…
— Et encore nous serons là, nous deux, pour panser ses blessures, pour lui donner l’illusion de l’amour… Mais quand nous n’y serons plus, elle sera toute seule, au coin d’un feu, avec quelque vieille bonne, sans rien, sans intérêt au monde… C’aura été une vie entière de misère, d’humiliation, de néant… Et c’est nous qui aurons fait ça…
Alors, éclatant en sanglots, il laissa tomber sa tête entre les bras de Clémence : il se serrait contre elle, se fondant à cette chair qui avait fait avec lui cette misère, qui en pleurait avec lui; & il sentait qu’en cet embrassement, & par l’étreinte qu’il recevait d’elle, tout sombrait de ce qui restait en lui de distinct et de clair, sa dernière liberté, son dernier intellect; il se serrait à elle avec la frénésie de la chute suprême, se gorgeait de confusion. Et elle, tout en pleurant du tableau qu’il venait de faire, pressait contre son cœur cette chère tête, qu’elle tenait pour la première fois, qui était sienne maintenant; éperdue et brisée, elle ne savait plus si ses pleurs venaient de sa douleur de mère ou de son bonheur d’épouse; à travers ses sanglots, elle songeait aux jours perdus, et comme une autre épouse qui retrouve son époux au soir de sa jeunesse, elle gémissait au fond de son cœur : « Dieu nous a refusé de jouir ensemble de nos jeunes années »… Ils restèrent là longtemps, embrassés et pleurants, sentant leur impiété de s’embrasser si fort dans leur enfant meurtrie…
Leur émoi s’apaisa… Gardant un bras au cou de son mari, glissant doucement entre ses mains, elle s’assit sur le bras du fauteuil. Elle prit le mouchoir qu’il avait sur sa table &, le portant à ses yeux, elle disait dans ses dernières larmes :
— Comme tu es cruel… Et comme tu exagères… On dirait que tu prends plaisir à nous faire mal… Qu’est-ce qui t’assure qu’elle boitera?… Et quand ce serait…, ce serait très peu… Très peu… Elle aura des humiliations!… Les autres ont les leurs…, parce qu’elles sont laides…, parce qu’elles sont pauvres…, qui sont peut-être pires… Elle aura une figure délicieuse…, elle sera une enfant charmante… Regarde comme on l’aime : les étrangers…, les serviteurs…, tout le monde… Où as-tu vu qu’une créature charmante, parce qu’elle boiterait un peu, ne peut pas être aimée?… Tu es toujours dans les théories…
Il l’écoutait, fondu à elle… Ce qu’elle disait, c’était la ruine de tout ce qu’il respectait : c’était l’acceptation d’être heureux dans le difforme, l’acceptation du relatif… Il la laissait dire, il ne résistait plus… Elle continuait, séchant ses dernières larmes :
— Et puis… je ne te comprends pas… Tu es là, tu regardes la vie de cette enfant, & tu lui donnes des noms…, & des noms qui te déchirent : humiliation, néant…! Pourquoi veux-tu toujours nommer? Pourquoi veux-tu toujours juger?…
— C’est vrai, murmurait-il, c’est notre manie, à nous autres, « penseurs »… C’était aussi sa grandeur, cette perpétuelle substitution de l’idée au réel. Il le savait… Il renonçait cette grandeur.
— Moi, je ne suis pas comme ça… Je prends sa vie tout humblement, sans me demander ce qu’elle est… Je tâche chaque jour de lui apporter un peu de bonheur, à la chère petite… Et le lendemain, si je peux, je recommence… Crois-moi, aidons-la au lieu de la juger… Tiens, hier j’ai vu qu’il y avait un jouet qui lui ferait plaisir… J’ai été dans Paris & je l’ai acheté… Viens, nous allons le mettre sur son lit, pour qu’elle sourie en s’éveillant… Demain, nous trouverons autre chose…
Elle l’entraîna vers sa chambre. Il la suivait comme un homme ivre, sentant confusément l’immensité de sa chute, qu’il sombrait au réel…, à l’étroit au familial… Elle sortit d’un carton un grand ours en peluche… Ils allaient par le couloir maintenant…, s’approchaient du lit… Elle le tenait par la main, comme pour le soutenir dans cette affrontation du simple amour, non protégé d’orgueil… Ils restaient là, penchés… L’enfant ouvrit les yeux, aperçut le jouet, & eux devant elle, serrés l’un contre l’autre, qui la regardaient, suppliants, implorants… Elle leur souriait, leur pardonnait…
À partir de ce jour, il cessa de lutter. Il devint tout amour, délaissa tout penser, toute action de l’esprit…
Il ne flétrissait ce délaissement ni ne l’honorait, tombé en ce degré qu’il eût juré jadis ne devoir jamais connaître : vivre sa vie sans la juger.
Parfois, dans un journal, dans la conversation, il rencontrait les mots d’« évolution », de Dieu, de liberté… Il songeait : J’avais des idées sur ces choses, sur les idées de ces choses… N’y pensons plus!…
Souvent, regardant Suzanne, il songeait à ce « désir » de lui qui était devenu une « chose », à cette « tendance » qui était devenue « chair »… Il surprenait le goût qu’avait son esprit maintenant pour ces choses « mystérieuses », où l’on ne peut que s’étonner, où l’esprit par essence ne peut pas avancer. Il acceptait cette déchéance.
Parfois, observant Clémence, — énigmatique avec ses coins de bouche relevés, si sereine maintenant entre Suzanne & lui, — il se prenait à penser qu’elle chérissait tout bas le malheur de l’enfant, qui avait rapproché l’époux, lui avait pris son esprit… Il ne lui en voulait pas.
Ils retournèrent à Berck… Il supportait ces gens… Il se surprenait à comprendre que le meurtri fût tout l’humain; comment
Du cri du Golgotha la tristesse infinie Avait pu contenir seule assez d’agonie Pour exprimer l’humanité!…
… On parlait d’une découverte qui pouvait transformer toutes les idées des hommes sur la nature de la matière.
— Tout cela, monsieur, dit un père à Félix, ça ne vaut pas la caresse d’un de ces petits êtres-là!…
— Sans doute, dit-il, sans doute…