XV-1 · Premier cahier de la quinzième série · 1913-10-05

Ecoute Israël

Edmond Fleg

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LIVRE PREMIER

1

LES PÈRES DU MONDE

La vision d’Élohim

ALORS la terre n’était pas. Et les cieux n’étaient pas. Ni les cieux des cieux, ni les eaux d’en haut, ni les eaux d’en bas, Et le souffle d’Élohim N’avait pas soufflé sur la face de l’abîme, Et Dieu n’avait pas dit à la lumière : « Sois ! »

Et le temps n’était pas. Et le lieu n’était pas. Mais l’Éternel voyait déjà Les cinq rouleaux de la Torah, Et le Trône de sa Grandeur, Et le Temple de sa Splendeur Sur le sommet de Moriah.

Et voici que le Trône et le Temple et la Loi Lui crièrent : « Seigneur, Pour que nous soyons, que le Monde soit ! »

Alors, au fond de sa pensée, Dieu vit la terre avec les cieux et toutes leurs armées. Et dans le temps de sa pensée, Les eaux d’en bas se divisaient des eaux d’en haut. Et dans le lieu de sa pensée, Le Sec flottait sur la face des flots. Et toute herbe des champs, tout arbre de ramure Portait son fruit, sa fleur et sa verdure. Et les grands luminaires Couraient au firmament. Et les étoiles claires Allumaient leurs lumières. Et tout poisson nageait par les chemins des mers, Et tout ailé volait par les sentiers de l’air, Et tout rampant rampait par les voies de la terre, Et l’homme s’éveillait comme un autre univers, Avec la femme à son côté, chair de sa chair.

Alors Dieu rêva Le jour de Sabbat, Disant : « Il sera beau, le monde qui sera. »

Mais voici qu’au fond de sa pensée, Élohim vit le Mal et toutes ses armées. Et dans le temps de sa pensée, Havva mordait la pomme d’or. Et dans le lieu de sa pensée, Le fruit mordu semait la mort. Et le Kéroub fermait le Jardin éclatant, Et le soleil traînait obscur, au firmament. Et le sang d’Hébel, vers l’Orient, Vers l’Occident, Vers le Midi et vers le Nord, Criait d’un cri très fort. Et Toubal-Caïn forgeait des épées, Et Rhanoc taillait des villes damnées, Et l’ange se ruait aux filles de troupeaux, Et l’homme s’accouplait avec les animaux, Et Nimroud chassait Dieu sans repos, Et Babel montait, bravant le Très-Haut.

Et quand Dieu rêva Sodome et Gomorrha, Il dit au Monde, au Trône, au Temple, à la Torah : « Je suis celui qui suis : rien de vous ne sera. »

Mais voici qu’au fond de sa pensée, Élohim vit Abram, Itsrac et Iacob. Sans arme et sans armées, Des lieux de sa pensée, Des temps de sa pensée, Ils montaient tous les trois.

Alors Dieu dit : « Que la lumière soit ! »

La vision d’Abram

AU pays d’Our Casdim, dans la plaine des fleuves, Abram se coucha près de son troupeau.

Or vint dans le ciel une étoile neuve. Et le berger dit à l’étoile : « Agneau De lumière, Istar, — pour qui mon père Et ma mère, En baisant la terre, Chantent des prières, Es-tu Dieu ? » Mais l’âme d’Istar Vola par le soir.

Or vint dans le ciel un croissant nouveau. Et le berger dit au croissant : « Chevreau Tacheté De clartés, Sinn, — dont les vierges vont chanter, Sur les sept tours de la cité, La force et la fécondité, Es-tu Dieu ? » Mais l’esprit de Sinn Fuit sur la colline.

Or vint dans le ciel un nouveau soleil. Et le berger dit au soleil : « Taureau sans tache à la rousse toison, Shêmêsh, — dont les vieillards clament le nom, Quand de ta corne de rayons, Tu chasses les démons De l’horizon, Es-tu Dieu ? » Mais aux crèches d’or Shêmêsh tomba mort.

Et le berger dit à l’espace : « Comment serait-il Dieu, celui qui passe ? Agneau, chevreau, taureau, — si vous venez Et revenez, C’est donc qu’un pâtre obscurément Vous mène paître au firmament Les fleurs crépusculaires, Et le gazon de la nuit claire, Et sur le pré du jour les herbes séculaires ?

« Et ce berger du firmament, N’est-ce pas lui confusément Qui me fait signe par moments, Pour que je mène sans malice Mon âme, ainsi qu’une génisse, Sous la houlette de justice Pâturer doucement ? »

Et voyant l’invisible avec son œil mortel, Pour la première fois, sous les bêtes du ciel Un berger adora l’Éternel.

Et l’Éternel dit au berger : « Abram, laisse ton père Et ta mère, Et marchant devant toi sans regarder le ciel, Porte au monde ma lumière : En toi, le Dieu du ciel est venu sur la terre. »

Et le berger partit sans regarder le ciel, Et marcha dans la route où marchait l’Éternel.

La vision d’Itsrac

ITSRAC bénit Iacob, ses fils et leur semence, Puis se tourna vers le mur, en silence ; Et faible sur sa couche, aveugle et sourd, Ayant connu pour Dieu des maux très lourds, Il attendit la mort, rassasié de jours.

Or l’Ange d’Élohim vint à l’heure dernière Toucher sa tempe et sa paupière, Et rendue un instant à ses forces premières, Son âme retrouva les sons et la lumière.

Et le mur s’entr’ouvrit, Plein d’esprits et de cris. Et le Père mourant vit tous ceux de sa race, Dispersés et meurtris Dans le temps et l’espace.

Et sur les bords des mers Et sur les fleuves clairs, Sur les monts et les plaines Et les villes lointaines, Et tout le long des ans Sur les jours ondoyants, Et tout le long des âges Sur les siècles sauvages Le Père se penchait, — pour écouter La plainte qui montait de sa postérité :

« Itsrac ! Itsrac ! pourquoi nous as-tu mis au monde ? Nous allons, sans abri. Nous n’avons point de part à la terre féconde, Et sur le sol natal nous sommes des proscrits.

« Le faible nous insulte, le poltron nous brave, L’enfant siffle contre nous ; Et nous avons pris des âmes d’esclaves, A force d’user nos genoux.

« Au long des chemins nous cherchons des frères ; Mais nos cœurs en lambeaux Dans la nuit sans fin n’ont d’autres lumières, Que les bûchers en flamme et l’éclair des couteaux.

« Et nous levons au ciel nos mains épouvantées, Sans qu’une main d’en haut nous vienne secourir, Et sans vivre les joies que d’autres ont chantées, Nous tombons au sépulcre avant que de mourir ! »

Ainsi montait la plainte, sans trêve. Et le Père gémit dans la voix de son rêve :

« Tu leur avais promis, Seigneur, après ma mort, Un pays de palmiers où coule l’huile d’or. L’ont-ils déjà perdu ? Le cherchent-ils encor ? Comme ils ont dû pécher, pour mériter leur sort !

« Lorsqu’au Mont Moriah, victime volontaire, Sous l’angoisse plié, J’offrais ma gorge au couteau de mon père, Par ton ange, Élohim, mon corps fut délié.

« Mais regarde mes fils ! A quoi bon ta clémence, S’il faut que mon supplice, après moi — recommence ? »

Alors Dieu dit au moribond :

« Itsrac, si pour tes fils ta douleur le demande, Je puis, t’épargnant l’épreuve trop grande, Choisir une autre chair pour y marquer mon nom, Et tes enfants seront ce que les heureux sont.

« Ils posséderont un coin de la terre, Et d’autres marcheront exilés du soleil ; Ils se rassasieront au froment salutaire, Et d’autres souffriront le jeûne sans sommeil.

« Ils ne seront point mangés par l’épée, D’autres nourriront la flamme et le fer ; Ils auront l’âme claire, au feu d’orgueil trempée, D’autres paraîtront vils à l’univers.

« Ils ne connaîtront rien des tristesses profondes Qui les pouvaient rendre immortels, — Mais d’autres feront sonner au monde La Voix de l’Éternel ! »

Ainsi tonnait dans l’étendue La Parole du Dieu fort. Mais montrant ses fils de sa main tendue, Itsrac supplia dans la mort :

« Élohim ! Élohim ! ne change pas leur sort ! Qu’ils vivent, s’il le faut, condamnés au servage, Qu’ils errent en sanglots par les lieux et les âges, — Mais qu’ils te louent, Dieu juste, et qu’ils voient ton visage ! »

Et Dieu ferma les yeux du Père des Souffrants, Et Iacob mit ses os dans la tombe, en pleurant.

La vision d’Iacob

AVEC ses ânes, ses ânesses, Ses brebis aux laines épaisses, Ses boucs, ses bœufs et ses chameaux Portant des outres sur leurs dos, Avec ses femmes, ses servantes, Ses serviteurs et ses enfants, Ployant et déployant ses tentes, Iacob fuyait devant Laban.

Comme il allait toucher aux plaines désirées, Une terreur montait dans son âme troublée ; Car poussant contre lui des armées, La haine d’Ésaü guettait son arrivée.

Quand il eut passé le creux du Iabboc, Loin des rumeurs du camp qui mouraient une à une, Il adora Dieu, près du torrent sec, dans l’ombre sans lune, Courbé sur le roc.

Or comme il priait, une forme étrange Sortit de la nuit. Et cette forme était un ange Noir, venant sur lui. Et l’ange à face nébuleuse, En longs circuits L’entourait, dans l’ombre trompeuse, De pas sans bruit.

Tout à coup, l’ange étreignit l’homme, — poitrine à poitrine, Épaule contre épaule, — lui broyant les vertèbres, De ses bras de ténèbres. Mais Iacob au sol avait pris racine Comme un chêne d’Assour. Et l’homme à son tour Étreignit l’ange, d’une étreinte divine, Épaule contre épaule, poitrine à poitrine, — Mais l’ange — restait debout, comme une tour.

Ainsi leurs corps muets luttèrent Jusqu’à l’aube. Puis d’un bras sûr, L’homme de lumière Fit choir dans la poussière L’ange obscur.

Et l’Ennemi S’en fut. Et Iacob s’endormit.

Et comme il dormait, il vit une échelle Qui touchait le sol et touchait le ciel. Et sur les degrés D’or et de clarté, Des anges casqués Montaient par milliers. Et sur la barre de la cime, Les Séraphim, les Kéroubim Chantaient la gloire d’Élohim. Et quand ceux qui montaient Parvenaient A moitié du sommet, Celui de noir vêtu Qu’Iacob avait battu, De son poing les frappait. Et sous les degrés D’or et de clarté, Les anges casqués Tombaient par milliers. Et d’autres pareils Gravissaient l’échelle Qui touchait le sol et touchait le ciel.

Et Iacob songeait, Désireux De monter comme eux ; Et Iacob tremblait, Anxieux De tomber comme eux.

Alors, parmi les chants des Kéroubim, Des Ophanim, des Séraphim, Descendit sur lui la voix d’Élohim. Et la Voix disait : « Toi qui dors Lorsque Dieu te visite, Comment se peut-il que ton cœur hésite ? Je sais : ceux qui montent sont des peuples de forts ; Et celui qui d’en haut les précipite Se nomme Samaël, Archange de la Mort. Mais n’as-tu pas vaincu cette nuit Samaël, O mon fils, ô Iacob que je nomme Israël ? Et n’as-tu point connu dans ton esprit charnel Que je te suis lié d’un serment éternel ? De son pacte, Dieu garde souvenance. Il ne déserte point ceux de son alliance : Abram eut la pensée, Itsrac eut la souffrance, — Sur ton front, Iacob, je mets la puissance.

« De générations en générations, Tu nourriras les nations ; Et tes enfants, nombreux comme la poussière, Couvriront la terre ; Et sur qui te bénira, Bénédiction ! Et sur qui te maudira, Malédiction !

« Donc, ne crains point, quand mon cri t’appelle, Et monte vers ton Dieu, vainqueur de Samaël ! »

Alors Iacob monta, sous la main d’Élohim, Parmi les peuples — qui tombent à l’abîme. Et sur l’échelle d’or, Plus fort Que la mort, Où tous firent la chute, Israël monte encor.

2

LA MAISON D’ESCLAVAGE

Le choix d’Amitsi

J’AI des onguents, des aromates, J’ai du baume et du nard ; J’ai des émaux, j’ai des coraux, j’ai des agates, Des tissus d’hyacinthe et d’écarlate, Des bracelets d’ambre, des colliers de lapis Et des robes à frange et des calasiris Et des manteaux de Sinéar.

« Iosseph, ouvre les coffres ! — que la maîtresse Voie les perruques aux longues tresses, Les sandales de bronze à pointes recourbées Et les voiles d’Assour où des fleurs sont brodées.

« Ou bien lui plaira-t-il de goûter mes olives, Mes figues tardives ? Ou ce miel des îles lointaines ? Ou ce vin de Kâti, sombre comme l’ébène, Que je vends six tabnous l’outre pleine ? »

Ainsi parle Zimrann, Marchand de Midiann, Venu dans Mitsraïm avec sa caravane, Tandis que, torse nu, Iosseph, l’esclave hébreu Au front d’enfant, au sourcil bleu, Apporte les fruits et les vins, Les toiles de laine et de lin, Les anneaux d’onyx et les gorgerins, Sur la natte de jonc où des chacals sont peints.

Cependant Amitsi, femme de Potiphar, Entre deux bouquets de lotus roses Accoudée à son lit fait d’un sphinx qui repose, De son œil grandi par le fard, A jeté sur Iosseph un étrange regard. Et la paupière moitié close, Repoussant les myrrhes suaves Et les perles d’Ophir que Zimrann lui propose, Elle dit au marchand : « Combien, ton esclave ? »

Le maître des songes

PHARAON, l’autre nuit, a fait un mauvais songe. Il revoit au réveil Les épis, les vaches — qui hantaient son sommeil ; Et sa terreur nocturne au jour se prolonge.

Couverts de lin, les murmureurs de sortilèges Entourent le trône où sa Grandeur siège, Et leurs crânes rasés, d’où pend la mèche bleue, S’inclinent sous son poing, qui tient le fouet à double queue. L’un a dit : « Le songe est tombé de Nouït l’Étoilée. » L’autre a dit : « Le songe est monté du sein d’Haït voilée. »

L’un a dit : « Le songe fut tissé par Nît la Tissandière. » L’autre a dit : « Le songe fut tourné par le Potier Knoumou. »

Et le cinquième a dit : « Le songe est un poison de Sokhit Meurtrière. » Et le sixième a dit : « Le songe est une dent du Dévoreur Sobkou. »

Mais l’Hébreu Iosseph regarde le ciel Et dit : « Le songe est un présent de l’Éternel. »

La parole d’Élohim

LA famine était lourde et pesait sur la terre, Et Iacob était seul et ses fils étaient loin. Descendus au pays de la Grande Rivière Pour implorer le pain de la race étrangère, Ils devaient revenir et ne revenaient point.

La famine était lourde et pesait sur la terre, Et Iacob était seul et Iacob avait faim.

Il dit : « Roi du Monde, Élohim ! N’avais-tu pas juré à ton esclave infime Un secours éternel, Lorsque je versais l’huile au rocher de Béthel ?

« Et voici : Iosseph n’est plus ! J’ai pleuré vingt années, Sur sa robe de sang tachée, Sa trace en vain cherchée Et ses os disparus !

« Puis ce fut la famine : Tous ses frères Me quittèrent, Emmenant Béniaminn. Ils n’ont pas vu les yeux de ta faveur divine, Et vers leurs fronts enfouis sous les herbes du sol, Mes cheveux descendront dans le deuil au Shéol

« Roi du Monde, Adonaï ! est-ce là ta promesse ? Tu m’as abandonné au jour de ma détresse ! »

Or, comme il levait les yeux, Il vit au loin des chars nombreux Soulevant la poussière. Et les chars s’approchèrent, Bleus, rouges et verts, Avec le tonnerre De leurs roues de bronze et d’argent clair, Et leurs chevaux coiffés de plumes droites, Tout vêtus d’or et d’écarlate.

Et les roues s’arrêtèrent. Et Ioudah, Siméon, Nephtali, Gad, Roubèn, Asher, Dann, Lévi, Zabouloun, Issaccar, Béniaminn, Parés de gorgerins et d’éclatantes robes, Du haut des chars royaux de Mitsraïm, Sautèrent Sur la terre, Dans les bras d’Iacob.

Et lui les regardait, mais ne les voyait point.

Et ses fils l’entouraient, lui donnant Du pain de nabéca et du pain de froment, Et des gâteaux de lis Et du miel aux épices.

Et lui les regardait, mais il ne mangeait point.

Et ses fils lui montraient Des tissus violets, Des bagues, des cachets, Des colliers de sardoine Et de calcédoine.

Et lui les regardait, mais il n’y touchait point.

Et ses fils lui disaient : « C’est Pharaon Qui t’envoie ces moissons De blés et d’orge, Ces dattes, ces figues, ces pains Et ces anneaux de pied et ces anneaux de gorge Et ces robes de byssus et de lin !

« Il t’appelle ! Il donne en partage A ton parentage, Avec les eaux du Fleuve et l’herbe des herbages, Sa terre de Goshèn et tous ses pâturages ! »

Et lui les regardait, mais ne répondait point.

Et ses fils lui criaient : « Adonaï l’a sauvé, celui que tu pleurais, Ton fils né de Rachel, le frère entre nos frères Il porte sur son front la couronne aux vipères, Le fléau dans sa main : Plus grand que Pharaon sur la terre étrangère, Iosseph gouverne un peuple et le nourrit de pain ! »

Alors Iacob, se prosternant, baisa le sol Et dit : « Tu es un Élohim Fidèle en sa parole, Adonaï ! Puisque tu m’as rendu Iosseph et Beniaminn, Mes cheveux descendront dans la joie au Shéol ! »

La gloire d’Iacob

AU pays des sphinx et des obélisques, Côtoyant le Fleuve au rouge limon, Sous les mimosas et les tamarisques, Ils cheminaient, les Serviteurs du Pharaon.

A la voix des Pleureuses Par les routes poudreuses, Pris dans le pagne ou dans la peau de léopard, Casqués de plumes, jaunes de fard, Précédés de bergers en linceul, Ils suivaient douze Hébreux qui portaient un cercueil.

Et le pêcheur, jetant sa résille, Et le faucheur, tenant sa faucille, Et le pasteur, veillant son troupeau, Disaient : « Quel est-il ce Puissant que l’on mène au repos ? Les Anciens des Provinces, Les Gardiens des Trésors, Les scribes, les guerriers, les sorciers et les princes Fatiguent leurs pieds nus pour escorter sa mort.

« Et pourtant ses amis sont venus sans offrandes : Point de froment pur, Point de pure viande, Pas un nékeb en fleur, pas un collier d’azur !

« Et les dieux aussi manquent au cortège ! Dans les demeures d’Anoubis, Comment franchira-t-il les eaux des sortilèges, Sans Nephtis et sans Thôt à la tête d’ibis Et sans la barque d’Osiris ?

« Plaignons, plaignons ce mort en l’un et l’autre monde : Il n’aura point de guide aux ténèbres profondes, Il n’aura point de pain à manger dans la tombe ! »

Mais les Pleureuses criaient, les paumes au ciel : « Louez, louez Iacob : il a vu l’Éternel ! »

Les douze Fils, portant le Père, Et les bergers dans leurs suaires Et les Puissants du Roi Solaire, Longeant le Fleuve aux longs circuits, Passant les Sables sans citernes, Marchant des jours, marchant des nuits, S’en vinrent par Hébron jusque vers Macphéla, Auprès du térébinthe où reposaient déjà Dans la Double Caverne — Les os d’Abram et de Sara, Les os d’Itsrac et de Ribca Et de Lia. Et les douze Fils, courbés sur la terre, De leur main tremblante ouvrirent la bière, Afin d’adorer la face du Père, Avant qu’elle entrât aux ombres dernières.

Et les Pleureuses criaient, les paumes au ciel :

« Pleurez, pleurez Iacob que l’on nomme Israël, Mais racontez sa gloire ! La rive du Iabboc, la roche de Béthel, Conservent sa mémoire ;

« Il fut juste en ses jours et ferme en ses travaux, De Kénaann à Mitsraïm, — Plus doux que la brebis de ses troupeaux, Plus fort que l’Ange d’Élohim.

« Et ses enfants seront plus nombreux que le sable Et plus impérissables, Car tout ce qu’il obtint lui vint de l’Éternel, Et tout ce qu’il voulut fut voulu par le Ciel ! »

Or, comme ils allaient recouvrir la face, Afin de la descendre aux lugubres espaces, Ésaü, le frère d’Iacob, le chasseur de Séïr, Hérissé de poils, ceinturé de cuir, Bondit sur la terrasse Et cria : « Nephtali, Dann, Gad, Asher, S’il vous fut cher, Pleurez sa chair ! Béniaminn, Zabouloun, Issaccar, S’il fut sans blâme, Louez son âme ! Et toi, Lévi, toi, Siméon Par qui furent saignés ceux de Sichem en trahison, Toi, Roubèn, qui souillas la couche de ton père, Toi, Ioudah, qui souillas la couche de ton fils, Et toi, Iosseph, pur comme un lis, Qui pendant sept années pressuras la misère Pour vendre au Pharaon tout un peuple affamé, Vous êtes bien ses fils, trafiquants de vos frères, Louez-le, pleurez-le, Iacob le Bien Aimé ! Mais ne foulez pas l’antre funéraire : Abram, Itsrac, Sarah, Lia, Ribca Dorment déjà dans le caveau de Macphéla, — Seule une fosse est vide au flanc droit de mon père, Remportez votre mort : cette fosse est à moi ! »

Et roulant ses yeux roux dans sa face terrible, Le vaincu d’autrefois penché sur l’invincible Lui criait, — le croyant vaincu par la mort :

« Fort entre les forts, Connais la faiblesse ! Tu m’as volé mon droit d’aînesse, Tu m’as volé la bénédiction Qui devait de mon sang faire une nation Peuplant la terre entière, Mais tu ne voleras pas ma place — dans la poussière ! »

Or voici que soudain le chasseur de Séïr, Touché par Élohim, s’arrêta de rugir : Arrachées de leurs trous, ses prunelles jaillirent Sur les deux mains du mort que leur sang fit rougir. Et l’épée des Kéroubim lui trancha le col Et son crâne sans regard roula sur le sol.

Alors Iacob fut soulevé par douze colombes. Il rouvrit sa paupière, Il regarda son frère, Et sa face — eut un sourire dans la tombe.

Et les Pleureuses criaient, les paumes au ciel : « Louez, louez Iacob ; il a vu l’Éternel ! »

La colère de Mitsraïm

QUAND les paumes d’Iacob dormirent dans Hébron, Quand les cheveux d’Iosseph ami du Pharaon Flottèrent dans le fleuve au fécondant limon, Quand les bénédictions D’Abraham et d’Élohim Eurent béni les champs de Mitsraïm, Au Trône du Soleil s’assit un nouveau chef Qui n’avait connu ni Iacob, ni Iosseph.

Et les Pauvres disaient au Pharaon nouveau : « Œil de Phtah, souverain bienfaisant des Deux Terres, Que le faible implore, en qui l’humble espère, Entends nos colères ! Le jour le plus beau Nous est un fardeau, Et notre misère Maudit la lumière : Pourquoi ces Hébreux de race étrangère Ont-ils le gras des prés et le gras des troupeaux ? »

Et les Guerriers disaient au chef adolescent : « Étouffeur des Chétifs, Écraseur des Puissants, Haroëris éblouissant Pour qui nous manions la hache et la massue Et la flèche et la lance et la fronde tendue, Nous t’apportons sans peur le cœur de notre sang. Mais ces Hébreux De race méprisable Sont amis des Fiévreux Et des Coureurs de Sables : Surveille leurs chemins pervers, Ou tes soldats, livrés par leurs poings détestables, Pourriront de leurs os la blancheur du désert ! »

Et les Prêtres disaient à l’Homme sans Pareil : « Seigneur de l’Épervier et du Vautour vermeil, Dieu grand, dont l’âme coule aux veines du soleil, Nous t’adorons, fardés de vert comme Amennti, Nous t’adorons, fardés de bleu comme Anhouri, Nous t’adorons, fardés de roux comme Onnoufrî, — Mais ces Hébreux blasphèment tes Ancêtres ; Aux Rites des tombeaux, nul ne les voit paraître ; Ils exaltent le Nom d’Élohim pour seul Maître Et disent en priant : « Pharaon n’est pas Dieu ! »

Et Pharaon songeait : « Que faire des Hébreux ? »

Le fleuve des sanglots

AU lit du Fleuve sous la lune, entre les berges plates, Le Serpent Apôpi rampe, taché d’îlots. Les femmes de Goshèn, au long des berges plates, Se prosternent sur l’eau Et poussent des sanglots.

« Nos fils ! Nos petits ! Nos petits, Élohim ! Qu’avaient-ils fait ? Qu’avaient-ils fait à ceux de Mitsraïm ? Nos fils ! Nos petits, Élohim ! Élohim ! »

Au lit du Fleuve, sous la nuit, entre les rives plates, Il dévore, Apôpi, le Serpent des îlots. Les mères de Goshèn, au long des rives plates Cherchent, cherchent dans l’eau — Et poussent des sanglots.

3

LA TERRE DE PROMESSE

Le Pshennt

PHARAON, Souverain de la Glèbe des Dieux, Avait juré par la momie de ses aïeux :

« Quiconque enchaînera la Lèpre au teint de chaux Qui possède ma fille et dévore sa peau, Mon âme lui donne Ma Terre très bonne De Nékhâbit jusqu’à Boutô, Et le sceptre de jade et la double couronne Du Pshennt, où le Lotus s’entrelace au Roseau ! »

Pour enchaîner la Lèpre au teint de neige, Les murmureurs de sortilèges, Mêlant l’huile au sang et le fiel au vin, Broyant les yeux d’aigle et les dents de chien, Jetant des baisers et frappant du poing, Avaient conjuré, Avaient torturé Le dieu Thôt à bec d’ibis Et le chacal Anoubis, Sâtit la grande archère, Anhoukit l’étreigneuse, Et toutes les trancheuses, Toutes les déchireuses, Et l’étoile Bonou Et le soleil Horou Et la lune Haouiou.

Mais ceux du gouffre clair et ceux du gouffre obscur N’avaient point exaucé leurs murmures ; Et du talon jusqu’au cerveau, La Lèpre au teint de chaux Possédait Bithia et dévorait sa peau.

Or la princesse, un jour, dans le Fleuve, en nageant, Voulut fuir la Lèpre au teint d’argent ; Mais lorsqu’au bord de l’eau Elle fut revenue, La Lèpre au teint de chaux N’était point disparue. Et Bithia s’en retournait avec ses deux suivantes, Au long des rives lentes, Portant, sous sa robe éclatante, Le poids de son cœur lourd et de sa chair sanglante.

Et voici, tout à coup, parmi les roseaux, Flottant sur l’eau, Un berceau. Elle dit : « Rofri ! Tohïr ! Descendez vers l’eau, Prendre le berceau ! » Mais les suivantes répondirent : « N’allons point ! C’est sans doute un enfant des Hébreux Malheureux. Pharaon, fils d’Ammon, les condamne à mourir. »

Elles parlaient : Bithia vit le sol s’ouvrir Et les engloutir.

Alors elle vint parmi les roseaux ; Et ses mains se tendaient vers la chose légère ; Mais au loin le flot Poussait le berceau, Et Bithia désespérait de le sauver des eaux, Quand par la volonté d’une force étrangère, Ses bras s’allongèrent.

Et du Fleuve bleu, qu’elle vit rougir, Des millions de mains enfantines sortirent ; Et des enfants, par millions, des eaux rouges surgirent, Puis sur la rive, grandirent, Puis sur la rive, s’enfuirent.

Et quand, parmi les roseaux, Elle eut sauvé des eaux Le berceau, Elle sentit, Quittant les plis De sa robe éclatante Et de sa chair sanglante, Mourir au long des rives lentes La Lèpre au teint de chaux.

Or ce jour, dans la cour de granit, Sur son trône de bronze garni, Pharaon recevait le tribut de la laine, Du palmier, de l’ébène, Des turquoises lointaines, De l’encens et du nard, de l’ivoire et de l’or. Portant sur leurs dos leurs trésors, Les vaincus du Midi et les vaincus du Nord, Ceux de Poînit et ceux de Koush l’humiliée, Ceux de Kâti, ceux d’Avaris fortifiée Et ceux de Mitâni et ceux de Lotânou, Devant l’Haroëris aux robustes genoux Déposaient le meilleur de leurs terres, En flairant la poussière. Et tout autour de lui, vêtus de léopards, Les princes du Mur Blanc et de la Vache Noire Et les sorciers des villes neuf fois saintes Du Laurier-Rose et du Térébinthe, Adoraient, sur le front du Maître aux yeux d’oiseau, Le Pshennt, où le Lotus s’entrelace au Roseau.

Et voici que soudain, entre les sphinx d’albâtre jaune Rangés face à face au seuil du pylône, Une vierge parut. Deux ailes d’épervier Ceintes de bandelettes Retenaient ses cheveux tressés en cordelettes ; Son collier Composé d’amulettes Irisait son sein nu de pierres violettes, Et les voiles jetés sur ses formes fluettes Avivaient l’éclat ensoleillé De tout son corps, sculpté comme une statuette ; Et ses pieds S’avançaient d’une marche muette ; Et ses bras parfumés au feu des cassolettes Portaient un enfant au profil altier.

Devant le Pharaon Ayant baissé le front, Elle dit : « O Souverain du Pays Double, Préféré de Phré, favori De Khopri, toi dont l’œil à moi seule sourit, Je sais pourquoi ton cœur se trouble Et n’a point reconnu Ta fille Bithia, sous mon voile ingénu. Moi-même je m’étonne, Roi des Embaumés, Et mon âme se cherche en mon corps transformé.

Maintenant, fils d’Ammon, rappelle ta promesse : Voici trouvé, flottant sur l’eau Dans un berceau, Celui qui finit ma détresse. Accorde qu’il possède, aux jours de ta vieillesse, Avec ta Double Terre et toutes ses richesses, Ton Pshennt, où le Lotus s’entrelace au Roseau. »

Et quand elle eut parlé, Pharaon, souriant, Voulut poser le Pshennt sur le front de l’enfant ; Mais l’enfant, le prenant de ses mains de lumière, Le fit rouler dans la poussière.

Alors ceux de Poînit et ceux de Koush l’humiliée, Ceux de Kâti, ceux d’Avaris fortifiée Et ceux de Mitâni et ceux de Lotânou Tombèrent à genoux.

Et sous leurs peaux de léopards, Les princes du Mur Blanc et de la Vache Noire, Et les sorciers des villes neuf fois saintes Du Laurier-Rose et du Térébinthe — Tremblaient.

Et Bithia se demandait : « A quel empire Aspire L’enfant sauvé des eaux, Dont la main douce Repousse Le Pshennt, où le Lotus s’entrelace au Roseau ? »

Moïse et Bithia

LA barque Mâzit, au fleuve du ciel, Mène vers le couchant l’Œil rouge du soleil. La reine Bithia, de la haute terrasse, Regarde les rayons qui rament dans l’espace, Et Moïse, autrefois sauvé des eaux par elle, Rêve à son côté, sans regard pour le ciel.

Elle dit : « Comme il brille, le soleil Horou Qui descend aux prés noirs d’Iâlou ! Quel salut il jette aux pyramides Où ses fils, mes aïeux, dorment dans l’ombre humide !

« Et comme la Rivière, en recevant son corps, Lui tisse dans les flots des bandelettes d’or !

« Et comme la Cité, de tous ses obélisques Tend des bras vers son Disque, Et lorsqu’il n’est plus là, le sent briller encor !

« O Moïse, ô mon fils à l’âme singulière, Pourquoi détourner ta paupière ? Ne vois-tu pas les sphinx, le fleuve et la lumière ? »

— « Je vois des Hébreux qu’on frappe, à coup de lanières. »

La barque Ouzaït, au fleuve du soir, Conduit vers le Zénith L’Œil ouvert de la lune. Pour veiller sa route au creux du ciel noir, Les lampes de Nouït S’éclairent une à une.

Bithia dit : « Écoute, C’est la nuit des dieux. Fécondant l’eau sainte au limon joyeux, La divine Goutte Va tomber des cieux.

« Déjà la vierge à l’œil de bistre, Au visage peint, Agite la cloche et le sistre Et le tambourin.

« O Moïse, ô mon fils à l’âme austère, Pourquoi te taire ? N’entends-tu pas les chants héréditaires ? »

— « J’entends des cris d’Hébreux, qui montent de la terre. »

La barque Sâkhit, échappée aux morts, A pris l’Œil du soleil sur les cornes d’Hâthôr. Les grues de l’Orient et les cynocéphales Acclament son départ sur les eaux matinales.

Et la reine dit :

« Quel sera ton plaisir aujourd’hui, Mon enfant ? Iras-tu voir danser au son de la mandore Des esclaves voilées ? Ou goûteras-tu, sous le sycomore, L’ombre de la vallée ?

« Vas-tu faire bondir les deux billes d’ivoire Ou rouler le cerceau ? Ou menant tes chiens aux rudes mâchoires, Chasser le lionceau ?

« Veux-tu mettre à ton front la couronne aux vipères ? Veux-tu juger le peuple à la Porte Solaire Ou te faire adorer comme un dieu funéraire ? »

— « Je veux aller souffrir, avec mes frères. »

Le buisson douloureux

AYANT fui Mitsraïm, Moïse, à Midiann, Menait paître au désert les brebis d’Iéthrô. Or un agneau S’échappa du troupeau. Moïse le suivit à travers la montagne Et le trouva, penché sur le ruisseau. « Je n’ai point su, dit-il, que la soif te pressait. » Et de ses bras portant l’agneau, Il revint vers la plaine où les brebis paissaient.

Alors une Voix retentit et dit : « Moïse. » Et Moïse répondit : « Me voici. » Et la flamme divine S’alluma dans le buisson d’épines. Et la Voix reprit :

« Ma splendeur t’apparaît au buisson douloureux, Car Dieu souffre, quand souffrent les Hébreux. Mais je ne brûle pas dans la flamme où je suis, Et brûlés par la flamme, ils ne sont pas détruits.

« Va tirer mes enfants du pays d’esclavage. Mène-les vers la terre Qu’à leurs pères J’ai promise en partage.

« Puisque tu n’as point négligé l’agneau Qui pouvait se perdre en cherchant de l’eau, Je te choisis pour le berger de mon troupeau. »

Mais lui : « Que suis-je, Élohim, pour sauver tes Hébreux ? Pharaon est puissant et ses chars sont nombreux : Je n’ai que ma houlette et mes agneaux peureux.

« Comment conduire un peuple à la Terre Promise ? Quelles routes passer ! Quels déserts traverser ! Ferai-je sourdre l’eau des sables entassés ? Cueillerai-je le pain où le froment n’a point poussé ? Je ne suis que Moïse !

« Et puis me croiront-ils, si je dis qui m’envoie ? Ma langue est lourde en ma gorge sans joie, Et ma lèvre à parler ne fut jamais habile ! Et quand j’aurais ta bouche qui flamboie, Comment réveiller leurs oreilles serviles ?

« Pour eux, j’avais quitté la cour du Pharaon Et le toit de granit pour le toit de limon ; Et nu, sous le bâton, Pour eux, j’avais tourné la roue, Et broyé la paille, et pétri la boue, Et taillé le roc au soleil aride, Et roulé le bloc sur la pyramide ; Et quand pour leur salut j’eus tué le Mitsrite, Pharaon poursuivait le nom du meurtrier, Et ce sont tes Hébreux qui vers lui l’ont crié !

« Quand je leur parlerai de ton pays lointain, Ils n’en voudront pas savoir le chemin ; Ils ne me suivront pas, quand je l’aurai trouvé, Et me lapideront, si je veux les sauver ! »

Alors, dans leur fureur divine, Les millions de langues de feu du buisson d’épines Crièrent :

« Qu’es-tu, fils de poussière, Qui fermes les yeux devant ma lumière Et crois le jour éteint, quand tu clos ta paupière ?

« Ai-je semé les flots et les continents, Pesé les firmaments, Pour me quereller avec ton néant ?

« Ne puis-je pas changer Pharaon au cœur insensible ? Ou donner au muet la parole invincible ? Ou sur un signe de ma main, D’un peuple de pécheurs, faire un peuple de saints ?

« Sais-tu si je n’ai pas, aux premiers jours du monde, Fait un pacte avec les eaux profondes Et les sables déserts, Pour que les pieds de mes enfants Dessèchent les mers Et que leurs poings, aux rocs brûlants, Trouvent des blés verts ?

« Crois-tu qu’on me refuse ? et qu’Élohim demande ?

« Tu feras malgré toi ce que ma voix commande. Où je veux les mener, ton pied les conduira, Et ce que j’ai conçu, ton front l’accomplira.

« Mais puisque ta chair impure A douté de ma force et de ma créature, Voici : je mettrai dans ta main la baguette aux miracles, Pour tailler les chemins et trancher les obstacles ; Et tirant mes Hébreux du pays de détresse, Tu chercheras pour eux la Terre de Promesse. Mais lorsque, déposant le cilice et le deuil, Tous y seront venus, — tu resteras au seuil ! »

Et l’homme dit, courbant la tête : « Je serai ton prophète, Je serai ta victime, Élohim ! Et sans chercher pour moi la terre aux justes cimes, Je conduirai tes fils vers toi, de Mitsraïm. »

La dixième plaie

SUR les yeux des étoiles nombreuses, Élohim allongeait une main ténébreuse ; Et tordus par ses doigts irrités, La lune et le soleil n’avaient plus de clarté.

Et ceux de Mitsraïm se taisaient d’épouvante, Et leurs corps étendus ne pouvaient se dresser, Car l’ombre était si lourde et la nuit si pesante, Que du ciel sur le Fleuve et la Terre mourante, Un noir bloc de granit semblait s’être abaissé.

Et seule, L’aïeule Du Pharaon, Bithia Qui sauva Moïse enfant parmi les joncs, Voyait une lueur, de son tombeau profond.

Et la morte royale Foula de sa sandale Les ténébreuses dalles Des muettes cités, Au long des pyramides Et des grands sphinx rigides, Cherchant dans l’ombre humide, D’où venait la clarté.

Et ses pieds la menèrent Parmi des maisons claires Où des hommes, couverts De lin blanc, Teignaient de rouge les portes, Avec des branches d’hysope Trempées dans des vases de sang.

Et ses pieds la menèrent Vers des lieux de prières Où des hommes debout, prêts pour de longs chemins, Avec leurs sandales nouées, Leurs robes, de cuir ceinturées, Leurs bâtons dans la main, Mangeaient l’agneau sur le feu clair Et les herbes amères Et le pain sans levain.

Et ses pieds la menèrent Vers des lieux de misère Où porté sur les vents de l’abîme, Un vieillard à la face géante Annonçait aux cohues gémissantes Le pays des promesses vivantes Et la justice d’Élohim.

Et Bithia connut que c’étaient les Hébreux, Et que la lumière, Morte pour la terre, Vivait toujours sur eux.

Elle dit : « O Moïse au front pâle, Vois les joues sépulcrales De la vierge royale Qui te sauva jadis ; Sous la bandelette fatale, Mon oreille a perçu des râles Dans la nuit glaciale Où tu plonges mes fils.

« Ma main a-t-elle Pris ta nacelle Dans les roseaux ; Mon cœur vint-il, Noyé fragile, Sur ton berceau ; T’ai-je paré des deux vipères Et des colliers royaux, Pour que tu lèves sur ta mère La baguette aux fléaux ?

« J’ai vu, de ma tombe pesante, Le Fleuve en eaux sanglantes Et les grenouilles coassantes Sur l’épaule des dieux ; J’ai vu les fourmis fourmillantes Et les blattes puantes, Et la peste des bœufs Et la grêle de feu, Et les sauterelles géantes, Et l’ulcère aux lèvres béantes Rongeant tous les yeux.

« Quel prodige nouveau Enfante ton cerveau Dans cette ombre, pareille à l’ombre du tombeau ?

« Que t’importe, si l’esclave est ton frère ? A quoi bon le traîner aux rives étrangères ? Ton pays n’a-t-il pas Des colosses de bois, De métal et de pierre, Assez puissants pour ta prière ?

« Qui donc est-il, ce Dieu qu’on adore au désert ?

« N’écoute plus sa voix ! Ne fais plus de victimes ! Souviens-toi que je fus ta mère virginale ! N’abaisse plus ton bras sur la terre natale, Et prononce le mot qui sauve Mitsraïm ! »

Et Moïse cria dans le vent de l’abîme :

« Va dire à Pharaon qu’il connaisse Élohim ! »

Et Bithia S’en retourna Vers les ténèbres, Faisant tinter Le bruit léger De ses vertèbres.

Elle s’en vint, Par les gradins Et les pylônes, Aux murs profonds Où Pharaon Cachait son trône.

Et dans la cour Où les dieux sourds Dormaient sans nombre, Le roi fiévreux Semblait comme eux Sculpté par l’ombre.

Elle dit : « O mon fils, crains l’Hébreu, crains Moïse, Car ses yeux sont des yeux qui détruisent. Donne à ceux qu’aveuglé tu méprises, De partir pour leur Terre Promise, Ou demain, sur le Sol des Aïeux, Descendra la fureur de leur Dieu. »

Mais comme aux jours de l’eau sanglante Et des grenouilles coassantes, Et comme aux jours des fourmis fourmillantes Et des blattes puantes, Et comme aux jours de la peste des bœufs, De la grêle de feu, Et des sauterelles géantes Et de l’ulcère à la bouche béante Dévorant tous les yeux, Comme au jour de la nuit tombant sur Mitsraïm, Pharaon dit : « Je n’ai pas vu cet Élohim ! »

Alors voici qu’une aube grise Se leva lentement sous la main de Moïse ; Et de tout Mitsraïm une rumeur monta, Lorsqu’aux bords du ciel noir l’or du soleil pointa ; Car dans chaque village où venait un rayon, Il montrait un enfant mort, dans chaque maison. Et le Fleuve brillait. Et la plainte des mères Suivait au long des eaux les pas de la lumière.

Et dans la cour de granit Où Pharaon pleurait aussi, Les embaumeurs à face jaune, Le front couvert du sombre cône, Portaient, parmi les joncs tremblants Et les rameaux de lotus blanc, Au son du tambourin funèbre, Sur la couche à pieds de chacal, Vers la Montagne des Ténèbres Le premier né du sang royal.

Et dans la cour de granit Où le matin avait rougi Sur leurs piliers incrustés d’or Le Bœuf Hâpi, la Vache Hâthor, Apôpi le Serpent, Bonou le Léopard Et Knoumou le Bouc et Sibou le Jars Et Sit le Chien et Thôt l’Ibis et l’Épervier Horou Et le Crocodile Sobkou, Dans le soleil, rouvrant son énorme paupière, Les idoles de bois, de métal et de pierre Flamboyaient — et fondaient — et tombaient en poussière.

Et dans la cour de granit Où l’Éternel avait surgi, Bithia pleurait, avec tous les Aïeux, Sur la mort des enfants et sur la mort des Dieux.

Et Pharaon cria : « Je vois leur Élohim ! Qu’il reprenne son peuple, et qu’il me rende Mitsraïm ! »

La souffrance d’Iiob

LORSQUE Dieu voulut tirer les Hébreux de Mitsraïm, Samaël parla devant Élohim, Disant : « Ces pécheurs m’appartiennent. »

Adonaï répondit : « Que t’importe une race d’esclaves, Maudit ? Tu recevras ma part, je recevrai la tienne.

« Connais-tu mon serviteur Iiob ? Ses chemins sont plus blancs que sa robe. Issu d’Abraham, il est le premier de ceux de Kédèm, Et le pauvre l’aime, Devinant aux mains de sa charité, Qu’un peu du cœur d’Itsrac en son cœur est resté.

« Donne-moi les Hébreux, Je te cède Iiob : si tu peux, Prends son âme. »

L’Envieux, Pour éprouver Iiob, massacra tous ses bœufs Et ses brebis sans nombre et ses chameaux nombreux.

Iiob murmura : « Élohim les donna, Élohim les reprit : Son Nom soit béni. »

Le Méchant, Pour éprouver Iiob, fit se lever un vent Le plus violent des vents de la terre, Déracinant, de ce vent soufflant, La maison de pierre Où les enfants d’Iiob, au son du kinnor, menaient bonne chère. Et ses filles moururent, et ses fils, Tous les dix.

Iiob murmura : « Élohim les donna, Élohim les reprend : Son Nom est grand. »

Alors le Ténébreux, Pour éprouver Iiob, mit la main sur sa chair ; Et son corps tout entier fut mangé par l’ulcère, De la plante des pieds à l’ombre des cheveux.

Il gisait, de vermine vêtu, Répandant l’odeur de sa pestilence, Et ses amis, pour le plaindre venus, Autour de lui demeuraient en silence.

Après sept jours, après sept nuits, Eliphaz dit : « A l’homme sans péché, Dieu donne l’abondance. »

Après sept jours, après sept nuits, Bildad reprit : « Une faute se cache au fond de la souffrance. »

Après sept jours, après sept nuits, Sophar gémit : « Songe dans ton cœur, à la repentance. »

Alors Iiob maudit sa naissance Et cria : « Lève-toi, Élohim ! Parle ! Où — sont mes crimes ?

« Ai-je emmené l’âne de l’orphelin ? Pris en gage à la veuve ses bœufs ? Ou refusé la laine au frileux, Ou la glane au glaneur ayant faim ?

« Ai-je ouvert ma bouche pour l’imposture ? Le sang sur ma paume a-t-il mis sa souillure ?

« Non ; je ne me suis pas de ta route écarté : Mon souffle n’a point connu l’iniquité.

« Alors, pourquoi m’envoyer tes épouvantements, Et mettre contre moi tes fureurs en bataille, Et jouer de mon gémissement, Comme la tempête avec le brin de paille ? »

Et Dieu dit : « Regarde ! » Et voici Qu’Iiob, dans l’ordure couché, Vit de ses yeux par Élohim touchés, Une mer. Et la mer s’ouvrit. Et les flots, labourés par la force inconnue D’une invisible charrue, Se dressaient face à face en deux murs de jour bleu ; Et le soc sillonnait les vagues disparues D’un sillon pacifique où marchaient les Hébreux.

Puis, au regard d’Iiob, dans le creux de l’abîme, Apparut Pharaon, conduisant Mitsraïm. Et la main de Moïse et la main d’Élohim Firent signe à la mer :

Et les fantassins Cuirassés de lin, Portant le casse tête ou la hache de pierre, Et les cavaliers Avec les archers Vêtus de crocodile ou de peau de panthère, Et les chariots Aux roues de métaux Faisant sonner le sol comme des tonnerres, Et les étendards Peints de léopards, De chacals ou de chats, d’ibis ou de vipères, Et le Pharaon Suivi d’un lion, Et le front paré du disque solaire, Confondus, Éperdus, Piétinés par les flots comme par des cavales, Ne furent qu’une boue dans les eaux sépulcrales.

Et Moïse, Aaron, Et Miriam, la prophétesse, Et, surgi des sables profonds, Tout Israël, porté par l’esprit d’allégresse, Sur le nébel et le kinnor Et le tambour sonore, Chantaient un chant pour le Dieu fort.

Alors Dieu dit : « Écoute, Iiob, et connais ta souffrance. Ce qu’Adam n’a point fait au jour de sa naissance, Ni Abram, au jour de mon alliance ; Ce qu’Itsrac n’a point fait, par ma main délié, Ni Iacob, à la main de la mort arraché, Tout un peuple l’a fait : Israël a chanté Ma louange ; Et la mer et le ciel ont ensemble écouté Le cantique de l’ange Par l’homme retrouvé.

« Maintenant juge Dieu du fond de ta misère : Sans tes maux, Israël n’eût pas été sauvé Et le nom d’Élohim n’eût pas rempli la terre. Acceptes-tu d’avoir souffert ? »

Et l’homme répondit : « Je ne suis que poussière, Et toi seul, Adonaï, possèdes la lumière ! »

Et lorsqu’à Samaël, L’Éternel Eut ravi les Hébreux, Iiob retrouva ses enfants et ses bœufs ; La beauté de son cœur revint à son visage, Et sa mort fut paisible et rassasiée d’âge.

Les tables de saphir

ALORS tous les vents de tous les déserts Se turent. Et toutes les eaux de toutes les mers Se turent. Et tous les vivants de toutes les terres Et tous les morts de tous les temps, De tous les lieux ressuscitant, Se turent.

Et Dieu, sur la montagne, parla. Et sa Voix, Dans la voix du shôfar et la voix du tonnerre, Pour les soixante-dix nations de la terre, Parlait soixante-dix langages à la fois.

Mais les Hébreux seuls, comprenant la Voix, Crièrent : « Adonaï, nous attendons ta Loi ! »

Alors le Voyant monta vers la cime D’où retentissait la voix d’Élohim ; Et la Voix, sous les yeux de tous ceux d’Israël, Conduisant le Voyant qui cherchait l’Éternel, Fit monter la montagne et descendre le ciel.

Et Moïse franchit un mur noir lentement ; Et la voix d’Élohim semblait un hurlement. Et Moïse franchit un rempart de vapeurs ; Et la voix d’Élohim devint une rumeur. Et Moïse franchit une porte d’air pur ; Et la voix d’Élohim ne fut plus qu’un murmure. Et le Voyant vit Dieu dans sa magnificence : Et la voix d’Élohim n’était plus qu’un silence.

Alors les Ophanim, les Arélim Et les Kéroubim et les Séraphim Gémirent : « Adonaï, Adonaï, Roi du Monde ! Que vient chercher, sur tes chemins retentissants, Ce néant Fait de chair et de sang ? Vas-tu le confier à la boue inféconde, La Loi que cisela ta Parole divine, La Torah née avant les mers et les collines, Avant les cieux des cieux où ta Sagesse abonde ? »

Mais lisant par delà les abîmes Les Tables de Saphir aux paumes d’Élohim, Moïse répondit : « Ophanim, Arélim, Kéroubim, Séraphim, Que faisiez-vous de la Torah, sur vos lointaines cimes ? Elle dit : Seul je suis Dieu. N’en adore pas d’autre. Quel Dieu chercheriez-vous, quand vous voyez le vôtre ? Elle dit : Souviens-toi de Sabbat, pour le sanctifier. Tous vos jours sont Sabbats que vous psalmodiez. Et quel père, Quelle mère Pourriez-vous insulter ? Quelle chair convoiter, Polluer, Dépouiller ou tuer ? Vous vivez sans désir, sans péché, sans remords : Que feriez-vous de la Torah, vous plus forts Que la mort ? Laissez-la, se souillant de plaisir et de peine, Éclairer nos amours et nos haines : Dieu la fit pour la nuit des faiblesses humaines. »

Et quand il eut parlé, tous les anges le virent Jusqu’au trône de Dieu — grandir ; Et dans les cieux des cieux, les deux mains de Dieu mirent, Aux deux mains du Voyant, les Tables de Saphir.

Alors tous les vents de tous les déserts Sifflèrent. Et toutes les eaux de toutes les mers Crièrent. Et tous les vivants de toutes les terres Et tous les morts de tous les lieux, De tous les temps tournés vers Dieu, Prièrent.

Les tables de granit

QUAND Moïse eut reçu la Loi de Vérité, Des cimes de l’Horeb par le feu visité Il descendit, géant, Vers la plaine, — portant Les Tables de Saphir, de ses bras écartés, Et sur sa face une clarté.

Mais comme il croyait, parmi les rafales, Ouïr encor la voix de la divinité, Une clameur de sang, de stupre et de cymbales Monta vers lui du gouffre et de l’humanité.

Et tout à coup, voici les Hébreux : Scintillant, des joyaux Royaux Pris aux Mitsrites, Polluant, sur l’autel fumeux, L’offrande de feu Du Lévite, Frappant la peau d’onagre, agitant le sistre, cornant du cor, Et sautant, et tournoyant, et hurlant pour le Veau d’or.

Et Dieu criait : « Ils t’ont maudit, dans le désert de Sinn, Quand ta main ouvrait le ciel, Et faisait, sur leur famine, Pleuvoir la manne au goût de miel !

« Ils t’ont maudit, à Raphidim, Quand ton bras frappait le roc intact, Et faisait sourdre, d’une seule cime, Pour les douze tribus, douze cataractes !

« Et maintenant, Moins innocents Qu’Adam Mordant La Pomme défendue, Ils brisent ma Torah sans l’avoir attendue !

« Frappe-les ! Étends sur eux la baguette aux fléaux ! Que leur joie soit leur tombeau ! De ma faveur, ton peuple s’est déshérité Et j’efface son nom de mon éternité ! »

Et Moïse cria : « Mon peuple ! Pourquoi les nommes-tu mon peuple ? Les ai-je enfantés ? N’étaient-ils pas ton peuple, Quand vers eux tu m’as dépêché ? Et ne sont-ils mon peuple Que pour le Péché ?

« Ai-je soufflé dans leurs narines, leurs âmes sauvages ? Les ai-je saoulés au vin de l’esclavage, Et prostitués au tailleur d’image ?

« Leur ai-je dit : « Quittez la servitude ; Venez par les chemins De ma solitude ; Je ferai de vous un peuple de saints, Dans la maison de ma béatitude » ?

« Ai-je promis aux pères de leurs pères Des enfants plus nombreux que le sable des mers, Et tous mes dons, Tous mes pardons, Toutes mes bénédictions De générations en générations ?

« Non. Mais les aimant D’un amour plus grand Que l’amour des femmes, Je fus pour tes Hébreux, Comme Iacob, errant, Comme Itsrac, douloureux, Tenté, comme Abraham.

« Et je les aurais suivis, Servis, Assouvis, De Ramsès à Raphidim, Pour que ton bras les fasse pareils A ceux de Rhanoc, de Babel, De Gomorrhe, de Sodome et de Mitsraïm ?

« Connaissaient-ils ta Loi ? Pouvaient-ils la comprendre ? Pour ressembler à Dieu, suffit-il de l’entendre ?

« Puisque seul, je portais la Torah Qui t’a crié leur crime, Regarde — sur qui doit s’abattre ton bras ! Frappe : seul Moïse a brisé la Torah d’Élohim ! »

Et brandissant dans la lumière Les Tables de Dieu, le Voyant les fracassa sur la terre.

Alors les caractères Par le doigt tout puissant sculptés dans le saphir, Comme des oiseaux captifs de la pierre Qu’une main viendrait secourir, Tout à coup libres, vers les espaces s’envolèrent.

Et ce fut en tout lieu Le silence de Dieu.

Et quarante jours, et quarante nuits, Pour ceux d’Israël faisant pénitence, Sans manger ni boire et le cœur détruit, Le prophète aussi garda le silence.

Après quarante jours, après quarante nuits, Quand le front dans la cendre, il eut fait pénitence, Une Voix se leva sur le monde détruit, Remplissant de bonté le silence :

« Puisque ton poing brisa les Tables de Saphir Qu’au firmament mon poing fit resplendir, Descends loin de Dieu et du Sinaï ; Taille — deux Tables — de granit ; Sur le roc, par ta droite arraché à la terre, Ma droite marquera de nouveaux caractères ; Et pour qu’au long des jours tout Israël redise Que sa Loi, par ma rigueur perdue, Par ta pitié lui fut rendue, J’appelle ma Torah : la Torah de Moïse. »

Le cantique de la grappe

DE la vigne au loin plantée, Caleb et sa caravane Au désert l’ont apportée, La grappe de Kénaann ; Les vierges l’ont exaltée Sur la flûte diaphane, Et Miriam l’a chantée Devant l’Arche et le Mishcann.

« Grappe, grappe qui poussas Au pays de Mammré, Où Abram avec Sara Vit trois anges marcher ;

« Grappe, grappe qui poussas Au pays de Moréh, Où sur le roc de Moriah Itsrac fut délié ;

« Grappe, grappe qui poussas Au pays de Béthel, Où dans la nuit, Iacob trouva Le marchepied du ciel ;

« Grappe, grappe qu’ils ont prise A la Terre Promise, Ta lumière fait sécher La Pomme du Péché !

« Grappe, grappe que Moïse Dans nos cœurs a mise, Grappe, grappe, ton sang grise Ceux qui l’ont cherché !

« Grappe, grappe, tu poussas Où le Messie viendra ! Grappe, grappe, tu poussas Où la Mort ne vient pas ! »

Ainsi chante Miriam Dans les sables de Pharann, Et les vierges l’accompagnent Sur la flûte diaphane ; Et l’Arche aux deux Kéroubim Guide, sous l’œil d’Élohim, Israël, de Mitsraïm, Aux pressoirs de Kénaann !

Moïse

ÉLOHIM dit à son prophète : « Monte sur la montagne, il est temps de mourir. » Mais quand l’homme de Dieu eut monté jusqu’au faîte, Il ne vit dans la mort que l’horreur de finir.

Car aux pieds de Moïse Dormait la ligne grise De la Terre Promise ; Et dans le clair du soir, Il connut la misère De ne pouvoir fouler cette sainte poussière, Et pourtant de la voir.

Or se sentant blêmir, Il supplia le ciel, le fleuve et le rocher, De lui dire Par quels pouvoirs cachés, Ils empêchent la mort d’approcher. Mais la roche et le fleuve et le ciel répondirent : « Nous aussi, sommes nés pour mourir. »

Alors comme un enfant que la peur accompagne, De la voix de sa plainte emplissant la montagne, L’homme de Dieu pria :

« Roi du monde, Élohim, si tu fais que je meure, Quand je ne serai plus, qui donc les conduira ? Parviendront-ils jamais aux lieux de ta demeure ? Sous la main de ton fils, ils profanaient chaque heure, Qui les gardera purs, si ton fils n’est plus là ?

« Le nombre de mes jours est une nuit trop brève. Ne tue pas le dormeur au milieu de son rêve, Et désire, Adonaï, que mon œuvre s’achève, Afin que ton nom vive et que vive ta Loi ! »

Et l’Éternel dit à Moïse :

« Faut-il à chaque fois qu’un miracle t’instruise ? Je t’ai fait vieux, je t’ai fait grand, Je t’ai fait voyant : Où se cache ton âme, en cette heure craintive ? Comme aux jours du buisson, comme aux jours de l’eau vive, L’espoir est paresseux, la croyance tardive, Et la main doute de l’Esprit ! »

Et Moïse reprit :

« Seigneur, je crois en toi, mais je doute des hommes. Songe où je veux atteindre et regarde où nous sommes. Le semeur veille encor lorsque le grain mûrit. »

Mais Dieu : « Quand tu vivrais cent mille années, Penses-tu voir mes gerbes moissonnées ? N’est-il pas d’autres blés pour mon peuple immortel Que ceux qui jauniront la terre d’Israël ? Et dût sa destinée A ta mesure être bornée, Quand meurt le serviteur, Dieu meurt-il avec lui ? J’en puis choisir encor, puisque je t’ai choisi. »

Et l’homme répondit :

« Ton sentier est sagesse et tes chemins justice : Fais que vive Israël et fais que je périsse. »

Alors Dieu dit à Micaël : « Cueille son âme. » Et l’ange dit à l’Éternel : « Il a touché le cœur de ton peuple farouche, Ton miracle en son poing, ta parole en sa bouche ; Son œil a foudroyé le taureau d’or ; Il a séché les mers d’un pied robuste Et contemplé ta Face au son du cor : Je ne verrai pas la fin de ce Juste ! »

Alors Dieu dit à Gabriel : « Cueille son âme. » Et l’ange dit à l’Éternel : « Il est né circoncis au ventre de sa mère ; Tu créas pour son front l’esprit de ta lumière ; Il reçut de ta main la Loi de Feu ; Ton ineffable Nom, seul il le nomme ; Tu l’as fait plus qu’un ange et presque un Dieu : Je ne verrai pas la mort de cet homme ! »

Alors l’Éternel Dit à Samaël : « Cueille son âme. » Et dans les ténèbres damnées, Le démon attendait depuis cent vingt années Que l’homme trois fois saint eût fini sa journée. Mais comme il s’approchait, le mortel au cœur fort Acceptant de mourir, écrivait sur le sable Le Nom ineffaçable.

Alors — l’Ange de la Mort — eut peur de la Mort.

Et Dieu dit :

« L’Éternel ira cueillir son âme. »

Au sommet du Nébo, la colonne de flamme Mit sur la bouche humaine une bouche de feu, Et l’âme vint au ciel dans le baiser de Dieu.

Israël gémit, le front dans la cendre : « Le Juste n’est plus ! Qui nous conduira ? » La terre sanglota : « Les hommes vont descendre ! » Le ciel dit : « Hosanna ! « Sa demeure est en moi, nul ne peut le reprendre ! »

Et Dieu pleura.