XV-9 · Neuvième cahier de la quinzième série · 1914-02-05

Mes cahiers rouges. X. Proscrits

Maxime Vuillaume

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Dimanche 21 mai. Les Versaillais sont, depuis quelques heures, dans Paris. Je dîne, avec Vermersch, chez Rachel, rue de Moscou. (1) Nous ignorons, lui et moi, la fatale nouvelle. Je reviens, seul, au Père Duchêne. Je mets en pages le journal. Le lendemain, c’est la bataille. Pour moi, le jeudi, la cour martiale du Luxembourg. L’évasion. Le départ. L’arrivée, en juillet, à Genève. Je n’ai plus revu Vermersch. Aucune nouvelle. Où est-il ? Où se cache-t-il ? J’apprends qu’il a franchi la frontière. Il a passé quelques jours à Bruxelles. Il est à Londres. Je charge un camarade de lui remettre une lettre. Pourquoi ne m’a-t-il donné signe de vie ? Enfin, il m’écrit. Désormais, nous ne cessons de correspondre. De Londres, de Liége, de Maestricht, jusqu’à ce qu’en décembre 1874, il vienne habiter près de moi, à Altorf. (2)

(1) Pour ce dîner chez Rachel, voir Cahier III, page 351. (2) De ces lettres de Vermersch, toujours passionnées, quelques-unes forcenées, j’ai dû retrancher divers passages, qui mettaient en cause, de façon injuste, des camarades, des amis, que l’exil —

Mon cher ami, je suis arrivé à Londres il y a aujourd'hui huit jours, après un séjour de sept semaines en Belgique, où j'espérais faire quelque chose et où je n'ai réussi qu'à manger bien inutilement une grande partie des faibles ressources dont je disposais. C'est le plus grand pays de jésuites qu'il y ait sur la terre, où pourtant nous n'en manquons pas. Je suis ici en relations avec un éditeur à qui j'ai proposé une histoire de la Commune et qui a l'air de mordre à l'hameçon. Je lui ai aujourd'hui envoyé mon prix qui est assez élevé, il faut bien l'avouer, et j'attends sa réponse. La vie est ici fort cher et je crois fort difficile d'y trouver quelque chose, ce qu'il me faudrait pourtant, car j'ai eu la veine de perdre deux mille francs dans la bagarre, (1) de sorte que je suis resté pour tout

le terrible exil — avait séparés, changeant les amitiés les plus éprouvées en haines féroces. On met le pied sur le sol étranger, la tête et le cœur encore brûlants, tout meurtris de la lutte ardente dont on est à peine sorti. Bientôt les discussions s’élèvent, la discorde s’installe au camp. Les attaques les plus violentes, les calomnies les plus abominables, surgissent. La proscription de Londres fut, aux premières années, un enfer. Les meilleurs se virent cloués au pilori. Voleur, mouchard : accusations de tous les jours. Trop souvent, les lettres que m’écrivait Vermersch m’apportaient, sans fard, les échos de ces choses misérables. Supprimer tout ce qui s’y rattachait, c’était renoncer à publier les lettres, qui valent d’être mises au jour. J’ai biffé les attaques personnelles, laissant subsister les appréciations d’ordre général, qui appartiennent, malgré tout, à l’histoire de la proscription communaliste de 1871. (1) Voir Cahier III, page 361. Les 2.000 francs qui restaient à Vermersch constituaient le reliquat de sa part des bénéfices du Père Duchêne.

potage avec sept cents ou huit cents francs. Heureusement que des gens chez lesquels j’ai été caché six semaines à Paris n’ont pas voulu recevoir un sou. (1) J’ai rencontré par hasard ton ami avant-hier près de chez moi, il était avec Ranvier et deux de nos amis. Il m’a bien remis ta lettre, que j’ai lue en sa présence, mais il ne m’a donné aucun des détails pour lesquels tu comptais probablement sur lui. Nous sommes ici toute une bande, mais la division est au camp ; il est question d’un manifeste aux travailleurs de France, manifeste dirigé contre l’Internationale, qu’on accuse de se transformer en aristocratie allemande. Quand je dis contre l’Internationale, c’est contre le Comité Central de Londres que je veux dire. J’ai Sornet (2) avec moi ; il te serre les mains. Je ne sais trop, si mon affaire rate, ce que nous allons devenir. Nous allons voir. C’est une singulière situation que de se trouver presque sans le sou dans une ville dont on ne sait ni la langue, ni les mœurs, ni même la topographie. Enfin nous verrons bien. Il paraît qu’Humbert s’est livré à Versailles. (3) Je n’attendais pas moins de son tempérament révolutionnaire. Sornet m’a raconté que tu avais été pris et que tu avais corrompu le sergent du détachement qui te conduisait au Luxembourg, au moyen de 25 louis. Est-ce vrai ? Dans tous

(1) Vermersch, après avoir essuyé bien des refus, trouva asile, chez Théodore, le patron du café de la rue Monsieur-le-Prince, où fréquentaient Courbet, Vallès, Gill, etc. Vermersch nomme Théodore dans son sonnet à Courbet.

Il entre, le voilà ! superbement coiffé
D'un large panama qu'il pose à la patère :
O Théodore, il fait tressaillir ton café !
*Deus, ecce Deus !* Tremble sous son pas, terre !
        (*Les Binettes Rimées,* par E. Vermersch)

(2) Sornet (Léon), notre gérant du Père Duchêne. Nous l’appelions entre nous « l’imprimeur », chaque numéro du P. D. portant, à la dernière page, la mention : « Imprimerie Sornet, 16, rue du Croissant ». (3) Vermersch était mal renseigné, Humbert avait été arrêté le 15 juin (Voir Cahier VI, page 301).

les cas, je te fais mon compliment d’avoir échappé aux roussins. (1) Voici mon adresse :

Mon cher Vuillaume, j'ai reçu tes deux lettres, et je réponds aux deux en même temps ; je suis si occupé et, tu sais, je suis plus paresseux encore qu'occupé. J'ai reçu ta brochure, (2) et je l'ai publiée dans les numéros de jeudi et de vendredi. Bellenger, l'administrateur (tais-toi) ne m'a envoyé de douzaine d'aucune des trois brochures que j'ai annoncées plusieurs fois, mais que je n'eusse pu mettre en vente au *Qui vive!* (3) pour l'excellente raison que je n'en avais aucune. A propos, le *Qui vive!* est mort, mais rassure-toi, je reparais samedi. J'ai ici une bande d'ennemis qui me reprochent de ne m'être point battu — ce qu'ils ne savent que par moi. Il est en effet fort désagréable pour eux que

(1) J’ai raconté (Cahier I), les circonstances dans lesquelles je m’échappai de la cour martiale du Luxembourg, grâce au sergent qui gardait les condamnés. Je n’ai corrompu personne. (2) Hommes et Choses du temps de la Commune, que je publiais alors, en petits fascicules in-32, à Genève, avec Massenet et Bellenger. (3) Vermersch rédigea trois journaux à Londres. Le Qui vive! le Vermersch-Journal et l’Union Démocratique. Ces trois feuilles se succédèrent à quelques jours de distance. Le Qui vive! eut une soixantaine de numéros, d’octobre à décembre 1871. La collection du Qui vive! est à la Bibliothèque Nationale, sous la cote Lc² 3509. Le Vermersch-Journal sous la cote Lc² 3530.

I. — Fac-similé de la lettre de Vermersch publiée ci-dessus. Lettre numéro I, fin de la lettre et signature.

Voici mon adresse :

je ne sois pas tué ; cela les gêne fort et les gênera bien davantage encore dans quelque temps. Samedi, je fais paraître quotidiennement le Vermersch-Journal : ça fera du train ; je t’enverrai cela, et j’y publierai ta machine (quand je l’aurai reçue !) (1) Les journaux anglais, certains du moins, sont presque aussi aimables pour moi que les journaux français, et le Daily Telegraph vient de faire un premier-Londres d’une colonne et demie pour demander mon expulsion. Nous verrons bien. Avec cela qu’on veut m’enlever… vois-tu ça ?… Ces imbéciles ! Je conçois que tu t’ennuies en Suisse. Mais ici on ne s’amuse guère, et il y a une difficulté terrible à se caser. Si tu veux venir, viens, mais je ne peux pas prendre sur moi de te donner un conseil à cet égard. Nous sommes ici trois ou quatre cents séparés en deux camps. Les membres de la Commune, sauf Oudet, Chalain et J.-B. Clément, vivent à l’écart, laissant là les pauvres diables qu’ils ont foutus dedans et les abandonnant à toutes les horreurs d’un troisième siège. (2) Je t’enverrai dans un prochain courrier les strophes en question. (3) J’espère faire une petite brochure à mettre en tête des Incendiaires. Nous songerons à tout cela. Mes compliments à ta femme, mes amitiés à toi, une poignée de mains aux amis — s’il en est encore !

(1) Une Bataille de Mai, dont j’ai parlé Cahier IX, page 21. (2) Oudet, Chalain, J.-B. Clément, membres de la Commune. Il m’est impossible de faire suivre d’une notice individuelle tous les noms propres cités dans les lettres de Vermersch ; ils appartiennent tous à des personnages ayant joué un rôle dans la Révolution du 18 mars. A peu d’exceptions près, ils ont déjà figuré dans les précédents Cahiers. (3) J’avais demandé à Vermersch des vers pour un petit journal, le Caprice. Voir Cahier IX, page 26. Depuis la publication de mon Cahier IX, Pilotell m’a écrit de Londres que ce fut lui, et non Slom, qui illustra le Caprice. Je crois cependant bien me souvenir que si le dessin principal était signé de Pilotell, Slom y fit le salon de peinture genevois. Qui découvrira un numéro du Caprice ?

Mon cher ami, comme tu as dû le voir, le *Qui vive!* a vécu, mais nous ne sommes pas morts pour cela et j'ai refait à huit jours de distance le *Vermersch-Journal,* dont le titre a fait tressauter beaucoup de gens, mais auquel on commence à se faire. J'y ai mis ton feuilleton, (1) que je corrige avec tout le soin possible. Je désire fort que tu m'en envoies la suite dans le plus bref délai. Je finis demain le septième feuilleton et je n'ai plus de copie, comme tu sais, pour le numéro suivant. Tâche que j'aie la suite pour mardi matin, c'est-à-dire mets la copie à la poste à la réception de ma lettre. Je marche ici au milieu d'une escorte de mouchards qui ne me perdent pas de vue, et il est fortement question de notre commune extradition : advienne que pourra, je m'en fous ! C'est égal, c'est fort désagréable. — Tu sais que nous entrons lundi dans la période de la Christmas, c'est-à-dire que pendant huit jours à peu près l'Angleterre va se livrer à l'ivresse la plus crapuleuse. Mardi, tout Londres sera étendu sur les trottoirs, à ce qu'on m'a dit, au milieu des vomissements du jour et de la veille, ce qui me paraît absolument distingué pour le pays qui a vu naître Brummel. B., qui est ici, me racontait que dans les work-houses, qui sont quelque chose comme nos dépôts de mendicité, les vieillards sont nourris toute l'année de haricots et de bouillie de maïs, de telle sorte qu'à la Noël, seul jour où on leur donne de la viande et de l'oie, ils s'en remplissent avec une telle férocité que tous les ans quinze ou vingt d'entre eux meurent *étouffés.* Ce fait te donne le *la* du caractère britannique. La vie matérielle prime tout

(1) Bataille de Mai, inachevée. Seuls, les deux premiers chapitres ont paru dans le Vermersch-Journal, qui parut du 18 Décembre 1871 au 23 Mars 1872.

ici. Si tu peux venir, viens, mais je ne t’y engage pas trop. Si dans quelque temps nous sommes riches et que je puisse t’envoyer quelque argent pour faire le voyage, je le ferai, mais la vie est au moins aussi dure ici qu’en Suisse et je ne sais que te conseiller. Adieu. L’imprimeur (Sornet) te serre les pattes et moi aussi ainsi qu’à ta femme. Je t’envoie les autographes demandés. (1)

*P.-S.* — Est-ce que le doux Bazire ne serait pas à Genève avec l'idéale Nina de Callias ? J'en ai un soupçon. Je vais faire réimprimer mes *Incendiaires* pour les faire passer en lettres, comme la petite *Lanterne* de Rochefort ; je t'enverrai cela.

Mon cher Vuillaume, tu m'excuseras d'avoir autant tardé à te répondre ; tu as dû voir par le journal que j'entreprenais une réimpression du *Père Duchêne,* et tu sais si cela prend du temps. Nous sommes fort peu d'ouvriers, et moi, qui ai appris le métier de compositeur, je travaille autant que je le puis dès que le journal est fini, afin d'avancer l'ouvrage. Je t'envoie par le courrier la première livraison qui vient de paraître et qui contient nos cinq premiers numéros. (3) Je me suis mis ici en société coopérative avec les quatre ouvriers qui font mon journal et qui ont un petit

(1) Nina de Callias (voir Cahier VI, page 359) m’avait demandé, pour son album, un autographe de Vermersch. Autant que je me rappelle, Nina avait fixé son choix sur les strophes du Nouveau Testament : Si de l’or flâne en mon gilet, etc. (2) Cette lettre, non datée, est de janvier 1872. (3) De cette réimpression, il ne parut que trois fascicules.

matériel d’imprimerie, mais tu penses que nous travaillons comme des nègres, et ce n’est qu’à force d’économie et de privation que nous pouvons arriver à nous maintenir, parce que notre outillage est loin d’être payé. Enfin, j’espère que nous arriverons tout de même à nous libérer. Le Père a l’air de prendre un peu ; nous avons tiré cela à 2.000. Il y a environ 300 de vendus jusqu’ici. Ce n’est pas trop mal pour le début, parce que cela se vend toujours et qu’une livraison fait vendre l’autre. Si cela donne des bénéfices, je t’enverrai une part naturellement. Si tu peux pousser cela chez toi, fais-le. On doit vendre 75 centimes. C’est expédié franco de port à 50 centimes. Ne t’occupe que des gens sûrs, parce que nous ne voulons pas risquer des dépôts et nous exposer à de doubles frais de transport. Il vaut mieux vendre ferme 10 exemplaires que 25 à crédit. Maintenant passons à autre chose. Je n’ai plus reçu de copie de la Bataille de Mai et tout ce que j’avais est passé. Je serais fort heureux que tu m’envoyasses la copie régulièrement, et cela paraîtrait sans aucune interruption. Quand l’ouvrage paraîtra, je pourrai certainement t’en vendre un certain nombre, car je n’ai pas besoin de te dire que le journal est à tes ordres pour telle espèce de réclame et d’annonce qu’il te plaira. Si tu veux que je te fasse une préface ou une introduction, je me mets à ta disposition : mon nom n’est pas mauvais en librairie pour le quart d’heure et tu pourrais en profiter ; enfin, tu verras ce que tu as à faire. Je ne t’ai pas encore expédié le volume de Lissagaray (1) parce qu’il est assez difficile à trouver, ayant été tiré à petit nombre et comme essai pour provoquer l’enquête, dit la préface. Je n’ai pu m’en procurer un ici que dimanche par Lonclas. (2) Je suis en train de le lire. Il y a des passages très

(1) Les Huit Journées de Mai derrière les Barricades, par Lissagaray. Bruxelles, 1871. L’Histoire de la Commune, du même auteur, première édition in-8, ne parut qu’en 1876. (2) Lonclas (Alphonse), membre de la Commune, élu par le douzième arrondissement. (Voir plus loin le chapitre où il est parlé de lui).

réactionnaires : condamnation des exécutions des otages, insultes à plusieurs qui ne les méritent pas, panégyrique d’autres qui ne sont que grotesques, et dont il parle avec exaltation. En somme, œuvre peu sue, empreinte d’une éloquence de rhéteur, et d’une phraséologie formaliste. Une seconde édition revue et fort augmentée doit en paraître prochainement : peut-être ferais-tu mieux de l’attendre ; dis-moi et je dois t’envoyer celle-ci. Je t’ai fait expédier 100 exemplaires des Incendiaires, et je fais envoyer le journal à Macé. (1) Je viens de lire en grande partie le Coin du Voile. (2) Je ne partage point sur ce livre ton avis. L’accusation portée contre Clément J.-B. est absurde, mais elle n’est, je pense, que le résultat d’une erreur et ne peut tromper personne. Quant à son appréciation du rôle de la Commune vis-à-vis de la Fédération, je la trouve assez juste. Ou la Commune devait proclamer et affirmer la dictature, ou elle ne devait pas confisquer au profit de quelques-unes de ses créatures l’action fédérative de la garde nationale. Méfie-toi de ton entourage. Les Lefrançais, les Malon, les Arthur Arnould peuvent avoir profité de nos sympathies connues pour Jaclard (3) pour t’attirer dans un parti qui est la queue de la minorité de la Commune. J’ai pris des renseignements sur Vergès : on ne m’en a donné que de fort bons. Fais de ton côté des recherches à ce sujet. Il y a ici un tas de membres de la Commune : Avrial, Theisz (qu’on voit fort peu), Longuet, Oudet, Johannard, Sicard (tu t’en doutes !), Ranvier, Vaillant, Eudes, Cournet, Chalain, Dupont et son beau-frère Gérardin, qui vient d’arriver il y a huit jours de Paris, où il était caché depuis l’affaire Rossel ; J.-B. Clément, Ant. Arnaud, Vallès, etc. Les

(1) Macé, qui, avec Thirifocq, organisa la manifestation maçonnique aux remparts, le 29 avril 1871. Voir Cahier IV, pages 115 et 119. (2) Le Coin du Voile, Trahison et Défection au sein de la Commune, par Vergès d’Esbœufs, Genève, 1872 (fin 1871). Bibliothèque Nationale. Lb⁵⁷ 1695. (3) Jaclard (Victor), chef de la 17ᵉ légion, adjoint avec Dereure au maire de Montmartre, Clemenceau, pendant le Siège.

blanquistes sont tous ici. Mais grande division dans le camp depuis quelques jours. On accuse Eudes de viser à la dictature. Tout cela ne vaut pas les quatre fers d’un chien. J’ai l’horreur des imbéciles et je te déclare franchement que si à la prochaine je vois, à la tête, des niais comme cette fois-ci, je ne m’en mêlerai pas : je veux plus revenir en exil et je n’y retournerai pas : si je m’engage dans la mêlée encore une fois, je serai tué ou nous réussirons. Merci, j’ai de l’Angleterre par-dessus la tête et je n’y ferai pas un second voyage forcé. Tâche de réussir là-bas. Il faut sortir de cette moutarde : nous y sommes bougrement, et quand j’entends dire à ce tas de sots à cause desquels nous y sommes enfoncés : quand nous reviendrons…, ou la prochaine fois nous ferons, ou nous ne ferons pas ceci…, j’entre dans des accès de rage à en crever. Si le peuple est assez bête pour nommer encore ces gaillards-là, on le mitraillera jamais assez. Il y a des infamies intellectuelles pour lesquelles on n’est jamais trop châtié. Inutile de te dire que je suis toujours ici l’objet de la réprobation quasi-universelle. J’ai une trentaine d’individus avec moi : le reste m’exècre, j’en suis enchanté. Un des plus acharnés contre moi était le sieur X., un ancien sous-officier de notre bataillon de francs-tireurs : ce monsieur est en fuite ; on l’avait employé dans une maison de Glasgow, il y a crocheté une commode et, de même que le bonapartiste des Châtiments,

Nul mortel n'a jamais, de façon plus cynique,
Assouvi le désir des chemises d'autrui.

Un autre est le citoyen X., un ex-chef de légion, qui me reproche fort de ne m'être pas battu. Ce héros s'était rendu le mercredi matin aux Prussiens, de sorte que lorsqu'on arriva dans son arrondissement, on ne trouva pas plus de chef de légion que sur ma main.
Adieu, ma vieille. Serre la main à ton père et fais mes amitiés à la femme. Vite de la copie ! Et écris en même temps. A toi.

                    Londres (sans date). (1)

Mon cher Vuillaume, je vais t'envoyer sur l'autre page quelques vers pour ton journal ; tu signeras ça E. V. ; c'est inédit et ça fera partie d'un livre qui sera intitulé : *La Symphonie Pastorale.* Je n'ai jamais publié de vers sous des pseudonymes, mais si tu crois que mon nom effraie, publie ceux-là sous mes seules initiales : je ne veux plus m'appeler Almaviva ou le chevalier de La Morlière. (2) J'ai été bien longtemps à te répondre et j'ai été cependant bien des fois sur le point de t'écrire, mais il survenait toujours quelqu'un qui m'entraînait, et la lettre était toujours reculée de quelques jours, jusqu'à aujourd'hui ; je n'ai pas de journal demain et j'ai quelques minutes à moi. Je te remercie de ton volume des *Hommes et Choses.* Je ne puis prendre d'un coup un paquet de cette force, mais si tu m'en envoyais une trentaine, je suppose, il serait possible que je trouvasse à les placer ici à 1 sh. 6 ou à 2 shillings, et je t'en enverrai l'argent. Je crois qu'un envoi par chemin de fer te coûterait moins cher que par la poste : enfin, tu verras. J'ai reçu les cinq premiers fascicules de ton troisième chapitre (de la *Bataille de Mai*), mais je ne veux rien publier avant d'avoir la valeur de vingt feuilletons, de quinze au moins. Ces coupures et ces interruptions lassent l'attention du public qui ne veut pas se reporter à trois semaines en arrière pour relire ce qu'il a déjà lu et dont il ne se souvient plus que vaguement. J'ai quitté mon titre, je m'appelle l'*Union Démocratique* et je ne fais plus un mot de politique, à part le bulletin qui est un résumé où je ne me donne

(1) Cette lettre, non datée, est de mars 1872. (2) Pseudonymes dont Vermersch avait signé certains de ses articles, de 1866 à 1870. Vermersch publia dans le Figaro, sous la signature La Palférine, une série de portraits, dont l’un, celui du duc de Brunswick, fut suivi de poursuites.

même pas la peine d’apprécier les questions. Je m’empêche de mourir de faim, et c’est tout ; il faut absolument que nous trouvions de l’argent, bien que le journal prenne du développement et que les Anglais commencent d’y mettre des annonces — mais je fais ici mon troisième siège. Ranvier est ici, mais j’ignore son adresse. Si tu veux m’adresser les lettres, je trouverai cependant un moyen de les lui faire parvenir. Il y a un siècle que je ne l’ai vu. C’est un homme fini pour la révolution, un séide de Karl Marx… Une grande nouvelle : Félix Pyat vient d’arriver, il y a aujourd’hui quinze jours. Il était jusque-là resté caché à Paris. Je vais le voir ces jours-ci. C’est le seul homme capable de présenter sous un jour qui nous soit favorable les faits accomplis. — Ici, calme plat. Inutile de te dire que je suis le confesseur de la proscription, et que tous les cancans m’arrivent par la porte la plus directe. — Rien à faire à Paris, du moins je ne le crois pas : (1) nous sommes condamnés à mort, par conséquent morts civilement, ce qui veut dire que nous ne pouvons ni nous marier, ni reconnaître nos bâtards, ni servir de tuteurs, ni ester en justice et autres privilèges du citoyen français. Si tu veux essayer cependant, je serais bien aise de connaître les résultats de la tentative, parce que j’agirais de mon côté s’ils étaient favorables. J’estime, je te l’ai dit, ce qu’on nous doit de 5.000 à 6.000 francs à l’association, 4.500 au moins ; soit pour chacun de nous environ 900 à 1.000 ou 1.200 francs, mais au moins 900 francs. Cette goutte d’eau ne serait point mal reçue dans notre enfer et nous l’avons bien méritée, n’ayant pas été mauvais riches, même pour ce Lazare qui était Simon. (2) — Je t’enverrai peut-être quelque chose sur Londres. Je te recommande de corriger les vers avec un grand soin, j’y tiens beaucoup. C’est une des meilleures choses que j’ai faites.

(1) J’avais eu l’intention de faire poursuivre, en restitution de ce qui nous était dû, nos infidèles associés (les deux vendeurs) du Père Duchêne. Voir à ce sujet Cahier III, page 354. (2) L’un des deux vendeurs du Père Duchêne, nos associés. Voir Cahier III, page 270.

— Je ne t’ai pas dit : je suis amoureux comme un fou : je voudrais me marier ; si j’avais une position, ce serait fait à la fin du mois. Je n’ai pas besoin de te dire qu’elle est charmante, tu te doutes bien d’avance que c’est un ange, n’est-ce pas ? Enfin, elle m’a dit qu’elle m’aimait, et je ne pense plus qu’à cela toute la journée. Je crois décidément que je vais tomber dans le pot-au-feu après avoir sauté dans la poêle à frire. Adieu, je te serre la main ainsi qu’aux amis.

*P.-S.* — Envoie-moi deux numéros de ton journal afin que je puisse *lui* en envoyer un.

Voilà des mois que de jour en jour je remets de t'écrire de sorte que je suis presque honteux de le faire aujourd'hui ; je ne sais pas si tu loges toujours à la même adresse, mais enfin je t'envoie ma lettre à tout hasard, pensant bien qu'elle finira par t'arriver. Sornet s'est placé comme professeur du côté de Windsor, dans une pension où il n'est pas trop mal sous le rapport du vivre et du couvert, mais où il n'a jusqu'à présent rien gagné. Il est ce qu'on appelle au pair, et les Anglais, dont l'hospitalité n'est nullement écossaise, en usent ainsi avec les Français le plus souvent qu'ils peuvent.
Je ne sais si on t'envoie toujours le journal, que j'ai quitté il y a deux mois (1) et dans lequel je n'ai plus voulu rien être, parce que si j'avais écouté ces messieurs, j'aurais fini par faire une gazette aux fleurs de lys ou aux pattes de coq

(1) L’Union Démocratique, qui avait succédé au Vermersch-Journal.

orléanistes, de sorte qu’un beau matin j’ai pris mes cliques et mes claques, et j’ai dit à ces bonshommes : Arrangez-vous comme vous voudrez, je m’en lave les mains et je vous donne six heures pour trouver un autre rédacteur. D’où colère, comme tu penses. Le journal est fait maintenant par deux jeunes gens qui savent lire et écrire et faire les quatre règles élémentaires de l’arithmétique. Voilà la situation de l’Union Démocratique, qui du reste vend à présent quelque chose comme trois cents numéros par jour. — Pour moi je me suis retiré dans mon fromage de Hollande, où je travaille à une Histoire de la Commune qui sera fort considérable : deux forts volumes de cinq cents pages in-octavo, sans pièces officielles. (1) Je vis cahin-caha grâce à un ami qui est ici et qui m’empêche de crever de faim. Mais je vendrai mon Histoire, et, comme dit Schaunard : des jours meilleurs luiront pour notre belle France et pour nous. Tu seras bien aimable de m’envoyer toutes les notes intimes que tu pourras trouver sur la Révolution : je compte avoir fini ce travail au mois de décembre. Dans ta prochaine lettre, envoie-moi aussi le titre de tous les ouvrages parus à Genève sur la Commune : je connais les livres de Lefrançais et de Malon, la brochure de Gambon : la Dernière Révolution, ton livre sur les Hommes et Choses (il est fort regrettable que la suite ne paraisse pas). Dis-moi s’il y a d’autres choses, parce que je lis tout ce qu’on a fait. Tu verras un ouvrage très curieux : je cogne dur et ferme, parce qu’il ne faut pas qu’un seul de ces hommes

(1) Le 10 juillet 1872, Vermersch écrivait à Charles Gérardin : « Tâche de me préparer des notes sur la sortie avec Rossel le 1ᵉʳ avril. Je travaille à mort. Après-demain je vais en être aux élections de la Commune, 26 mars. C’est atroce de longueur, toute cette histoire de deux mois. » Vermersch ne termina jamais l’Histoire qu’il avait entreprise. J’ignore en quelles mains sont tombés les feuillets déjà rédigés. Pilotell, parents de la mort de Vermersch, acquit du beau-père de Vermersch, M. de Somer, divers manuscrits. Il n’y trouva que quelques notes sur le fort d’Issy et sur Raoul Rigault. Vermersch y malmenait fort l’ancien procureur de la Commune. « La mort, écrivait-il, n’est pas une excuse. » (Il sera question plus loin de Charles Gérardin).

revienne, et que le peuple qui, je crois, restera bête jusqu’à la fin des siècles, n’a que trop de tendance à leur pardonner, malgré le tort immense et irréparable qu’ils lui ont fait. Je vois ici fort peu de monde : Theisz, Camélinat, Brunel, Roullier, Hector France, Ch. Gérardin, Lonclas, et c’est à peu près tout. Si, Lemoussu encore et quelques blanquistes, Clavier et les Caria… Ah ! on en voit de drôles et on en apprend de belles ici ! Quand je réfléchis à tout cela, c’est toujours le mot de Pourceaugnac entre ses deux médecins qui me vient aux lèvres : Avec qui m’a-t-on mis ici ? — C’est vrai. On rougit de s’être compromis avec un tas de gens qui sont la honte de l’intelligence humaine, des imbéciles, des filous, des mouchards, et le reste ! — Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que tous ils comptent revenir ! Tu verras si je fais bonne garde ! Je serai comme un chien en travers du chemin, et s’ils passent, je te réponds que ce ne sera pas faute que je n’aurai pas aboyé. A part ceux que je t’ai dit, je ne vois personne, et dans quelques semaines je vais quitter l’endroit où je suis et aller dans un autre bout de Londres pour voir moins de monde encore. On se perd, et on use sa personnalité au contact de tous ces hommes qui ne comprennent rien ni à la marche historique, ni au développement politique de la Révolution, et le meilleur moyen de se conserver intact dans l’exil, c’est de vivre dans la solitude, seul avec ses pensées et ses livres, de travailler, de méditer et d’apprendre ce que les événements nous ont fait voir que nous ne savions pas. J’ai la conviction que la proscription de Genève ne vaut pas mieux que celle de Londres — moins encore peut-être. Ce sont les doctrinaires, les modérés, la droite de la Commune. On doit en dire et en faire de jolies là-bas ! Arthur Arnould doit déteindre sur tout le monde, et chacun doit y parler en zézayant comme lui. Ici c’est un pêle-mêle, un tohu-bohu, une confusion, une cour du roi Pétaud à faire se tordre de rire un caricaturiste. Ils ont fondé des clubs, des réunions, des loges, des cercles — cercle des études sociales, cercle des prolétaires, Commune révolutionnaire (ça, c’est une société secrète : il n’y a que tout Londres qui le sache, juge un peu !), loge de la Fédération, loge de la Révolution, etc., etc. Naturellement

celui-ci exclut celui-là qui fulmine contre cet autre qui appelle ce quatrième mouchard qui traite le cinquième de traître qui demande des comptes à ce sixième qui ayant emporté la caisse boit, mange, rigole et se fout des cinq autres comme de l’an quarante. Te rappelles-tu que je te disais déjà sous la Commune : « Si jamais nous devenions réactionnaires, quel joli charivari nous ferions, rien qu’en disant la vérité ! » Mais nous ne savions rien alors, et ce n’est qu’aujourd’hui que nous pouvons juger des gens sans nous tromper sur leur valeur véritable. A présent, l’opinion a beaucoup changé à mon égard. Tu sais qu’il y a six mois je n’étais pas bon à pendre ; aujourd’hui, on revient ; de plusieurs côtés ils m’ont fait beaucoup d’avances pour me faire entrer dans leurs cercles, leurs loges, leurs tralala. Merci, grand merci ! Ma bonne étoile m’a permis de m’en retirer avant d’en avoir pris les ridicules, et je n’aurai garde d’y remettre jamais un pied. J’entends faire la révolution d’une tout autre façon que ces messieurs qui s’imaginent qu’en rentrant en France ils vont trouver sur les routes des monuments triomphaux au fronton desquels seront écrits ces mots :

*Au citoyen X, qui ne lui a fait tuer que 30.000 hommes,
    Le peuple parisien reconnaissant.*

Il faut en vérité être bête à manger en un jour toute la paille qu'un âne mange dans un an ! Et tu crois qu'ils étudient, qu'ils apprennent quelque chose ! Vas-y voir ! S'ils revenaient, ils seraient encore plus imbéciles que la première fois, si c'est possible. Ah ! tout cela est triste, et si on n'avait pas l'espérance que le peuple les démasquera, on ne saurait pas même en rire, comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer.
Adieu, mon vieux, écris-moi un de ces jours à l'adresse ci-dessous où je ne serai plus que trois semaines : M. William Green, 34, Howland Street, Fitzroy Square, London.
Ne donne point cette adresse, à moins de m'en prévenir auparavant, parce que je ne veux être en rapport avec per-

sonne. Fais mes compliments aux amis, s’il en reste, et mes amitiés à ta femme. Je te serre bien cordialement les mains.

Mon cher ami, j'ai beaucoup tardé à te répondre, et du reste cela ne doit pas t'étonner, car tous les deux nous faisons partie de la grande armée des paresseux. A vrai dire, je te croyais mort, parce que trois mois sans lettre de moi alors que je fais un journal, (1) cela se comprend ; mais un homme qui ne fait rien, comme toi, ou du moins qui n'a pas un travail journalier, cela est plus difficile à pardonner. Je t'attendais toujours : ne te voyant pas venir, je me disais : en voilà encore un qui fait le mort. Enfin te voilà, et tout est bien qui finit bien. Je dois m'empresser de te dire, si tu ne le sais déjà, que j'ai quitté depuis six mois environ l'*Union démocratique* qui depuis mon départ n'a fait que tomber de plus en plus et a fini par être remplacé par l'*Avenir* qui a vendu moins encore, je crois, bien qu'il fût infiniment mieux fait, et qui a fini par disparaître faute de fonds, après son vingt-cinquième ou trentième numéro, je ne sais au juste. C'était Hector France, le directeur ou le commandant (c'est tout un) de la caserne Lobau sous la Commune, qui en était le rédacteur en chef. C'est un très gentil garçon, très honnête, et qui porte fièrement — trop fièrement, peut-être, car il empêche de l'aider — les embarras de l'exil. J'aurais désiré que son journal réussît et j'en avais écrit le premier article et deux autres tartines par la suite ; mais il est assuré pour moi, maintenant,

(1) Vermersch, comme il me l’écrit dans la lettre du 13 mai 1873, qui vient plus loin, rédigeait alors, pour l’éditeur Madre, le Grelot, hebdomadaire illustré.

qu’aucun journal français ne peut vivre à Londres, quelles que soient les conditions de bon marché dans lesquelles il est fait. La seule façon de gagner les Anglais serait peut-être d’être bonapartiste. France, je crois, n’avait pas plus que moi l’intention de se mettre cette corde au cou. Donc, insuccès certain. D’ailleurs son journal, en affectant le ton de la libre discussion, avait d’un côté bien des points qui s’écartaient de la voie révolutionnaire, — je veux dire des moyens actifs, et d’autre part se rapprochait des errements parlementaires avec lesquels nous n’avons rien à faire que je sache : de sorte que ni les farouches ni les modérés n’étaient satisfaits et que la vente n’allait pas. Le journal devait tomber : c’est ce qu’il a fait : il a bien fait.

Tu vois, je t'écris à petites journées : aussi bien ce que tu m'as demandé, je ne puis te l'envoyer. Les gazettes trop soucieuses de ma gloire ont en effet annoncé que j'avais publié une histoire de la Commune, et j'ai reçu même, à ce sujet, il y a quinze jours, une lettre d'Italie qui me demande d'en faire la traduction. Mais le fait est que je n'ai publié jusqu'à présent aucune histoire de la Commune. J'en prépare une, mais elle est loin d'être finie, et depuis près de cinq mois, je n'y ai pas touché. J'avais même pris des engagements avec un libraire de Paris, mais l'état de siège, le gouvernement Vinoy, et la douceur de la police thiériste lui ont suscité des craintes qu'il m'a été d'autant plus impossible de lever que ma mort civile m'empêche d'ester en justice et de lui faire un procès dans les règles. J'en suis à la sortie du 3 avril. Si tu as des renseignements à m'envoyer, envoie hardiment. Cela sera fait en manière de mémoires familiers et je laisse à penser s'il y aura des éreintements, car, en somme, il faut bien que je te l'avoue, je ne vois que nous qui ayons toujours eu raison dans cette insurrection déplorable. Le peuple lui-même n'est pas exempt de reproches : pour la première fois en révolution il a manqué absolument de sens politique : il n'a eu aucun de ces grands mouvements dont je crois que c'est faire

trop d’honneur à Marat que de les lui rapporter entièrement. Il n’a même pas eu la présence d’esprit de faire un 6 octobre 89 ; non pas il est vrai cette fois pour ramener le Roi, qui était l’Assemblée de 71, mais pour étouffer à Versailles même toutes les possibilités de trahison. Quant aux journées de Mai, je crois qu’il faut beaucoup rabattre de l’enthousiasme qu’elles ont provoqué. Quand je leur compare les journées de Juin où le peuple lutta cinq grands jours sans un seul canon, avec des armes féodales, avec quelques cartouches, mangeant à peine et ne buvant que du vin très mouillé d’eau, je trouve que la gloire des fédérés est loin d’être comparable à celle de ces pauvres diables qui étaient bien l’armée de la misère, « attaquée, provoquée, et mise à l’état de légitime défense ». Non, je ne puis me rappeler ces forces énormes dont nous disposions, et penser que le peuple, par sa bêtise, c’est le vrai mot, les a laissées se perdre sans aucun profit : tant d’ineptie révolte celui qui médite un peu sur le passé et qui lui demande le mot de l’avenir. Au fond, il n’avait qu’une chose à faire, comme nous le lui avons conseillé dans le Père Duchêne, jeter bas la Commune et reprendre lui-même la direction de la Révolution qui n’était plus qu’un cheval de selle pour le grotesque bourgeoisisme des Arnould, des Lefrançais, des Malon et consorts. Il ne l’a pas fait, et c’est justice qu’il ait été vaincu. Plus je réfléchis à tout cela, et plus je me convaincs qu’il n’y a jamais de malheurs immérités. Le monde est aux idées : peu importe après cela le moyen qu’elles emploient pour triompher. Moi, tu sais, je suis pour la force. Je la trouve légitime, et je dis que Thiers est le seul bonhomme qui ait compris la situation : Thiers et le Père Duchêne avaient exactement au fond la même politique : la force. Le Président royal de la république impériale sentait, lui, bourgeois, que l’insurrection du 18 Mars, si elle triomphait, arriverait forcément à poser des questions d’où dépendrait la vie de la bourgeoisie. C’était véritablement la théorie de Darwin mise en pratique : la concurrence vitale et le combat pour l’existence. Ou la bourgeoisie devait faire place au prolétariat de plus en plus envahissant, ou le prolétariat devait

être émondé pour qu’il n’étouffât point la bourgeoisie : ça, ce n’est pas de la politique, c’est de l’histoire naturelle : ou l’ivraie tue la moisson, ou le laboureur arrache l’ivraie : le plus simple paysan sait cela, et Thiers fut ce paysan-là. C’est pour cela qu’il remporta la victoire, c’est pour cela qu’il eut le sens commun, et qu’à son point de vue je l’approuve, et dis qu’il était de son devoir, à lui bourgeois, d’agir ainsi. Le Père Duchêne avait bien compris cela aussi, et quand nous demandions des têtes, nous étions dans les simples indications du bon sens politique, car le dilemme était bien nettement posé : ou vous, — ou nous. Le peuple, aussi bien que la bourgeoisie, était dans le cas de légitime défense ; et dans ce cas la loi elle-même reconnaît le droit de tuer son adversaire. Je travaille en ce moment-ci à quelques petites brochures que je ferai paraître sans doute dans deux mois et que je t’enverrai : cela s’appellera : la Dictature, la Force, le Droit au vol. J’expliquerai un peu plus longuement ce que je ne fais que t’indiquer ici. Je déduirai toutes les conséquences du droit indiscutable de la force, et nous verrons bien. On me chassera peut-être d’Angleterre, mais alors j’irai ailleurs et nous aviserons à ce qu’il y a à faire. Tu sais que je n’ai pas beaucoup l’habitude de me laisser déconcerter, mais je suis curieux de voir ce que diront les aristos anglais qui sont bien les plus terribles des propriétaires et les plus attachés au mien, quand je proclamerai hardiment le droit du pauvre à s’emparer de tout ce qui lui est nécessaire pour vivre, fût-ce à main armée, fût-ce par l’assassinat. Je crois que nous rirons bien. Dans cette histoire de la Commune, je développerai également toutes ces idées. Je montrerai là, aussi bien que dans mes brochures, l’unanimité des auteurs à affirmer le droit à la force : c’est le grand cheval de bataille de tous les théoriciens de la politique transcendantale, et je montrerai un accord qu’on n’a pas encore soupçonné jusqu’ici entre Hobbes, J. de Maistre, Marat et Proudhon. Ce sera curieux. Et avec cela, oui, je t’en réponds qu’il y aura des jugements sévères : au fond, je te vois qui m’épargnent. Tous ont péché ou par lâcheté ou par imbécillité, et ça a la prétention de revenir, ça se met dans l’idée que ça remon-

tera au pouvoir. Tas de peigne-culs ! C’est bon à être gardeurs de dindons, et ça veut conduire le peuple. Je vais te faire des peintures de tous ces gaillards-là, au fur et à mesure que leurs noms se présenteront sous ma plume, je te le dis que ça. Car ce sont eux qui sont coupables de tout, et s’il n’avait pas eu l’exemple des grands, comme dit Massillon, si impudemment étalé sous les yeux, il est probable que le peuple eût pris lui-même une autre attitude. Mais il y avait une douce réciprocité de sentiments médiocres entre les gouvernants et les gouvernés, de sorte que la moindre volonté entière et certaine devait bientôt l’emporter sur les uns et les autres. Maintenant encore, je me demande ceci : s’il y avait eu pendant la révolution de 1871 un homme assez ferme et assez résolu pour s’emparer du pouvoir, mais dans le but seulement de servir la révolution, et qu’il eût fait dresser dans Paris quelques guillotines où il eût fait faucher par milliers les têtes de la bourgeoisie, est-ce que Versailles n’aurait pas tremblé et ne serait pas, pour tout de bon, entré dans les voies de conciliation ? Pour moi, je le crois, et je pense que lorsque nous étions perdus c’était le seul moyen d’éviter le grand massacre. Quelque égoïsme qu’eût d’ailleurs le gouvernement versaillais, il eût reculé, et nous fussions sortis de Paris par une capitulation avec les honneurs de la guerre, ou un armistice rendu certain par des garanties. Virgile a raison : le seul salut qui reste aux vaincus, c’est de n’en espérer aucun. Nous n’en serions pas où nous en sommes si nous avions su désespérer à temps. Le journal La Fédération (1) est mort de sa belle mort. C’était l’œuvre du beau Landeck, du gracieux Vésinier et du profond politique Oudet. Cela a duré six numéros, et tu as pu juger dans quelle langue et avec quelle adresse tout cela était écrit. Décidément pour faire un civet il faut un lièvre et pour faire un journal, un journaliste. Si tu me demandes ce que j’en pense, il ne me sera pas fort difficile

(1) La collection de la Fédération est à la Bibliothèque Nationale, sous la cote Lc² 2558.

de te répondre : j’estime qu’il y a une campagne formidable à faire contre les hommes de la Commune, mais qu’il y a manière et manière de la faire : il faut que l’enquête, puisque c’était une manière d’enquête que voulait faire la Fédération, soit faite sérieusement et ne prenne pas le caractère d’une simple engueulade. Si ces messieurs avaient le bon sens de rester tranquilles et de tâcher de faire la seule chose qui soit désormais dans leur rôle : se taire, le mieux serait de les oublier et de les laisser oublier. Mais puisqu’ils ont la prétention d’occuper encore l’opinion de leurs intéressantes personnes, il faudrait que quelqu’un leur mît une bonne fois le nez dans leur imbécillité ou leur malhonnêteté, — car c’est triste à dire, il y a des voleurs, et pas mal, — afin qu’on ne se souvienne plus d’eux que pour les envoyer au bagne, ou au mur, à la prochaine. Certes, je n’ai aucun scrupule ; je n’eusse pas demandé mieux qu’on mît aux mains du peuple la banque et les études d’avoués et de notaires, car alors la liquidation sociale était inévitable ; mais de là à mettre des couverts et de la vaisselle plate dans son gilet, tandis que les bougres allaient se faire casser la gueule aux remparts, je trouve qu’il y a une rude distance. Aussi, quand on me demandait ce que je pensais de la Fédération, je disais : « Mais il faut voir, il faut attendre ; ça ne commence pas trop mal ! » et qu’on me disait comme à toi : « Ça retombe sur nous tous, ça fait les affaires de la réaction ! », je te déclare que j’ai répondu : « Permettez! Chacun comprend la révolution à sa façon et je crois l’entendre autant que qui que ce soit ; mais je le confesse hautement : j’accepte la solidarité des incendies de Paris, de l’exécution des otages, etc., mais je n’accepte aucune solidarité avec la bande des grinches qui occupaient les hautes dignités de la Commune. » Voilà ma pensée tout net.

Voilà bien du temps que cette lettre est commencée : de temps en temps j'y ajoute un bout comme tu vois, et j'attends pour te l'envoyer que ces quatre pages soient pleines. Il faut du temps.

Sornet vient de revenir à Londres il y a un mois ou six semaines : il était parti depuis huit mois dans la province comme instituteur, mais tu sais, c'est le diable ici que d'être instituteur. On vous couche, on vous blanchit, on vous donne à boire et à manger ; mais pour de l'argent, inutile d'y penser. C'est à peu près l'habitude : on ne paie pas les maîtres de français, — et cependant on en trouve autant qu'on en veut ; ce n'est pas étonnant, il y a tous les dix ou quinze ans maintenant des émigrations qui donnent à l'Angleterre une quantité de Parisiens, et comme il n'est pas dans leurs mœurs de se rendre à l'étranger avec autant d'argent que les monarchiens, il faut bien qu'ils fassent quelque chose pour vivre. Beaucoup n'ont pas d'état manuel : ils donnent des leçons de leur langue, d'où abondance de professeurs, et, comme disent les économistes, encombrement du marché et baisse des salaires.
C'est toi qui m'as appris que Vallès était à Genève. Je ne le voyais pas. Et il se tenait ici fort à l'écart. Il avait de l'argent, et n'aimait guère voir ceux qui n'en avaient pas. Tu sais mon opinion sur lui, et je crois t'avoir raconté qu'au temps du *Cri du Peuple* où j'écrivais tous les jours, j'étais payé cent sous par jour alors que chaque numéro rapportait sept ou huit cent francs de bénéfice. Ce sont là nos révolutionnaires ! — Du reste, il fait partie de la bande des Membres de la Commune qui ont fait des héritages depuis les journées de Mai : c'est singulier que tous ces bougres-là puissent hériter, alors que nous, ne pourrions pas toucher un centime si nos parents mouraient. On voit de drôles de choses en révolution, et après surtout. (1)
Il est rare que je voie du monde, car je ne suis plus amoureux : je suis marié. Depuis le 5 septembre. Nous vivotons. J'ai trouvé à Paris un petit journal (2) qui me donne deux cents francs par mois. Pour le moment, il faut bien se contenter de cela. C'est juste suffisant, mais encore

(1) Ici, Vermersch est injuste, comme souvent. Vallès avait hérité d’un inconnu, admirateur de son œuvre, nommé Caillebotte. (2) Le Grelot, journal illustré. Voir Cahier IV, page 139.

suis-je bien heureux de l’avoir. Je vis très solitairement, dans mon coin. Je travaille un peu ; le British Museum est la grande ressource. Sans lui, l’Angleterre ne serait pas habitable. Je tripote beaucoup l’histoire de la Révolution ; j’ai fait ces derniers temps quelques conférences qui m’ont rapporté un peu d’argent, pas énormément, mais enfin vingt et quelques francs chacune, et j’en ai fait quatre : Th. Gautier, Blanqui, A. de Vigny et les journées de Juin 48. Actuellement, j’en prépare six autres que je commencerai vers le milieu ou la fin de janvier ou un peu plus tard. Je traiterai Danton, M. de Robespierre, Marat, Hébert, le général Hoche, le général Bonaparte ; et peut-être ce travail me conduira-t-il à une étude plus approfondie de la Révolution, dont l’histoire, je m’en convaincs de jour en jour, est encore loin d’avoir été écrite. J’aurai déjà quelques bases, car j’en parle pas mes conférences, je les lis. A l’heure où je t’écris, tout Londres est en révolution pour la Christmas, et moi-même je suis en train de surveiller la cuisson d’un plum-pudding que j’ai confectionné ce matin. Car il faut te dire que je suis devenu depuis mon séjour à Londres un cuisinier émérite. (1) Tu verras cela si tu passes un jour le détroit, — ou mieux qu’avant cela nous ne nous retrouvions à Paris, ce qui vaudrait mieux encore. Je t’envoie par cette lettre un exemplaire des Incendiaires ; c’est le dernier qui me reste : quant à l’Histoire, ce sera pour plus tard. Adieu ma vieille, je te serre les mains, et à bientôt, espérons-le.

Mon cher ami, je t'envoie dans cette lettre les deux premières de mes brochures, *la Force* et *la Dictature.* Je

(1) Voir Cahier IV. Vermersch à Altorf, page 139.

t’avais déjà envoyé la Force à Lausanne à l’ancienne adresse, et je te priais dans la lettre qui l’accompagnait de me faire connaître à quel libraire de Genève je pourrais m’adresser pour faire un dépôt général en Suisse. Il est urgent de veiller un peu à la propagande, parce que les journaux français, habituellement si prompts à s’occuper de tout ce qui me concerne, ne donnent cette fois pas signe de vie, bien que les brochures leur aient été expédiées, et ils semblent avoir compris que le parti le plus avantageux pour eux est d’organiser la conspiration du silence. Vois si à Genève tu connais quelqu’un de sérieux avec lequel mon éditeur pourrait entrer en relations, — quelqu’un qui paie, bien entendu. Ça se vend un peu ici, et ça se vendra mieux par la suite quand un plus grand nombre aura paru : pour tout ce qui se publie en séries, il y a toujours des collectionneurs. La troisième paraîtra dans une quinzaine, et je te l’enverrai aussitôt. Je suis fort heureux que tu aies enfin réussi à te caser — loin du bruit surtout. (1) C’est ce qui vaut le mieux. Il faut absolument se mettre à l’écart des potins, des bavardages, des tripotages, — s’isoler. Il y a longtemps que j’ai pris ce parti, bien que la solitude soit difficile à accepter dans cet insupportable pays de fumée de charbon et de brouillard. Heureusement, il y a ici la meilleure bibliothèque du monde, et cela console. Je me suis convaincu en lisant récemment les différentes histoires de la Révolution que tous ceux, — sans exception — qui ont touché à cette période de notre histoire nationale, n’y ont absolument rien compris. Les uns sont fous de Danton, les autres de Robespierre, de Saint-Just, de Camille Desmoulins, et ils n’ont pas vu que la vraie Révolution n’a pas été le fait de quelques personnages plus ou moins célèbres, mais bien la manifestation du peuple insurgé, des soixante districts d’abord, des quarante-huit sections ensuite, de la Commune de Paris,

(1) Depuis février, j’étais à Altorf, à la direction de l’Entreprise du percement du tunnel du Gothard. J’y restai jusqu’en juillet 1878, où je partis pour Gênes.

d’Hébert, de Cloots, de Chaumette, de Marat, du Club de l’Évêché, avec Dobsent, Varlet, Gusman et les autres qui émanaient directement des petites gens, du petit peuple, de la vile multitude, de la « canaille ». Tous ces historiens, bourgeois comme ils étaient tous, ne pouvaient s’éprendre que de bourgeois, et comme dit Mᵐᵉ de Staël : « Ils ont pris les acteurs pour la pièce. » C’est pourquoi je voudrais faire une histoire de la Révolution, moi aussi, une histoire considérable — une vingtaine de volumes — qui racontât le peuple révolutionnant. On y verrait les faits sous un jour complètement différent de celui sous lequel on les a vus jusqu’ici, et je crois que ce serait une œuvre fort utile. Je montrerais que la Révolution, dans ce qu’elle eut de meilleur, ne pouvait rien avoir à faire avec la tradition individualiste et autoritaire tout ensemble de Rousseau ; mais qu’elle fut l’expression de la philosophie humaine de Diderot et de d’Holbach. Nous remettrons l’Être suprême dans sa boite, et camperons la Raison à Notre-Dame. Quand je lis tous les documents de cette époque — il y en a ici par dizaines de mille au British Museum — je vois combien il était utile à la réaction de confier la rédaction de l’histoire à des faussaires, de façon à lui faire ignorer ou à lui faire maudire le nom de ceux qui étaient véritablement dans le mouvement. Si je puis mener à bien ce travail-là, j’ai idée que ce sera curieux. J’accepte de grand cœur ta proposition de venir passer quelque temps en Suisse, mais je ne le pourrai prendre en juin, attendu que je crois que ce sera à peu près à cette époque que ma femme accouchera ; mais vers le mois de septembre, si je parviens à faire une affaire avec un bonhomme de Paris à qui on va bientôt porter un volume de poésies. Je prends mes chemises et mes chaussettes et je prends le bateau avec enthousiasme, parce que voilà trop longtemps que nous ne nous sommes vus. Je ne vais plus rester deux semaines à peu près dans mon domicile actuel : en t’envoyant d’ici quinze jours ma troisième brochure, je te ferai savoir ma nouvelle adresse que j’ignore encore moi-même. Adieu, mon vieux. Je te serre bien cordialement la main

ainsi qu’à ta femme, et rappelle-moi au bon souvenir de ton père s’il a effectué son voyage au moment de la réception de cette lettre.

Mon cher Vuillaume, je t'écris quelques mots à la hâte en t'envoyant la troisième brochure qui vient de paraître, car je dois livrer, ou plutôt je devrais livrer la quatrième, *la Grève,* après-demain, afin de faire la mise en vente samedi en huit. Tu verras le *Droit au Vol :* il y a là-dedans des choses assez curieuses relativement au paupérisme en France. Tâche de me répondre au plus vite sur la question d'un libraire suisse, parce que quel que soit le nombre d'exemplaires vendus, cela monte avec le reste.
Tu as bien deviné : en effet je rédige une bonne partie du *Grelot,* et entre autres choses, les « Camées politiques » que je ne continue pas à cause du procès dont la lecture du journal a dû t'instruire et que m'ont suscité indirectement les mouchards, illettrés d'ailleurs, du ... (1) Je suis trop connu dans ce genre d'articles pour ne pas éveiller vite les soupçons ; mais j'ai un tas de pseudonymes qui me permettent de dire ce que je veux à peu près aussi librement et aussi franchement que je le ferais sans masque.
J'ai plusieurs sujets de romans sur la planche ; tout cela dort faute de placement. Nous en causerons quand nous serons ensemble, car le développement d'un thème moderne demande trop d'espace pour pouvoir tenir dans le cadre d'une courte lettre comme celle-ci, mais dans tous les cas j'ai une réserve et nous pourrons bien pêcher un sujet approprié au genre du journal.

(1) Ici le titre d’un journal parisien

Comme toi, j'ai pensé à faire quelque chose en forme de « mémoires ». Je ne sais si cela aurait chance de succès ; enfin, nous verrons. Tu sais que j'avais traité, ou du moins je crois te l'avoir dit, avec un éditeur parisien pour une Histoire illustrée de la Commune, mais sans la signer bien entendu. Cette affaire est restée jusqu'à présent dans une époque indéterminée, car la censure refuse sous l'état de siège de laisser paraître quoi que ce soit — en fait de dessins — qui ait trait à la Révolution du 18 Mars, et d'autre part il est probable que l'amnistie suivra d'assez près la levée de l'état de siège, si elle ne coïncide pas avec elle, pour qu'il soit préférable d'attendre que je puisse publier avec mon nom. De toute façon, il n'y a rien à faire pour l'instant, et j'ai quitté la partie parce que si, comme disent les économistes, « la demande détermine la production », je ne sais rien d'aussi fastidieux que d'amasser des stocks de marchandises sans leur prévoir de débouchés.
Les élections d'avant-hier ont un caractère très significatif — beaucoup plus significatif même, à mon sens, que celles de Paris du 27 mai. (1) Il n'y a au moins cette fois aucun rémusatiste. Sur les cinq, il y a un bonapartiste, mais j'aime mieux cela qu'un républicain couleur Grévy : ici, on sait tout de suite à qui on a à faire. Les prochaines élections prendront probablement la tournure de celles de dimanche, à moins que la droite ne remporte d'ici là une victoire parlementaire décisive qui aurait pour effet de tronquer le suffrage universel, ce qui serait à souhaiter. Car du jour où le peuple ne votera plus, comme il lui faut absolument un dérivatif, il s'insurgera : je préfère le voir voter avec des pavés qu'avec des bulletins.
A part ce que j'ai fait, il n'y a à peu près rien de publié à Londres par des réfugiés. Ce qui a paru est surtout relatif au Conseil général de l'Internationale : la plus intéressante de ces brochurettes est le manifeste sur la Guerre civile (rédigé par Marx). Enfin je te ferai une

(1) Vermersch commet ici un lapsus. Il faut lire : du 27 avril, date à laquelle Barodet fut élu à Paris contre Rémusat.

espèce de catalogue de ce que je trouverai dans ma prochaine, c’est-à-dire dimanche en huit probablement. Adieu, ma vieille, je te serre les mains bien cordialement.

Mon cher Vuillaume, je t'envoie ci-joint ma quatrième brochure, *La Grève,* où je soutiens une théorie dont on ne s'est guère avisé encore, et que cependant je crois la bonne : je n'aurai sans doute pas pour moi les grands bénéficiaires de l'Internationale ; mais pour moi les grands bénéficiaires de l'Internationale ne sont pas plus que comme les épinards, je ne les aime pas et j'en suis bien aise, car si je les aimais je les fréquenterais, et comme je ne puis pas les souffrir, etc.,...
Je viens de changer de domicile : je reste actuellement Prince of Wales Road, 115, Kentish Town, London. J'ai pris une petite maison avec le père de ma femme, de sorte que je suis maintenant tout à fait chez moi. On nous a meublé un étage, et je ne paie pas plus cher : double avantage. Il fallait cela : je compte que ma femme accouchera dans un mois environ, et nous n'avions Belveder Crescent qu'une chambre où nous étions empaquetés comme des harengs dans la caque. Maintenant nous sommes dans les feuilles ; il y a un petit jardin derrière, et je me dispose à élever des poules et des lapins comme un bon petit bourgeois qui n'a rien à se reprocher.
Tu as vu la façon absolument cocasse dont Thiers a été tiré par les jambes en bas de son fauteuil présidentiel : cela a causé, à ce qu'on m'a dit, quelque déception dans le camp de nos jolis révolutionnaires qui se sont mis tristement à déboucler leurs malles. Ces imbéciles croyaient que le moment approchait, avec une vitesse de trente lieues astronomiques à la seconde, de retenir leur place au steamer. Et voilà Mac-Mahon qui d'un coup de botte vient renverser brutalement tous ces châteaux de cartes ! C'est prodigieux le nombre de gens qui sont stupides ! Mais il

est vrai qu’à Paris on ne nous le cède pas. Si tu as vu les journaux républicains du peuple le plus spirituel de la terre, tu sais à quoi t’en tenir sur leur intelligence politique pendant ces derniers jours. « La République n’a pas souffert, au contraire, car le nouveau président ne changera rien… » — Ces c…, qui s’imaginent que nous sommes en République ! Il suffit qu’on leur serve un ragoût de vieilles bottes décoré du nom d’esturgeon à la casserole, pour qu’ils s’écrient que jamais ils n’ont mangé de meilleur esturgeon. — Nous en avons pour du temps encore avec des bélîtres de cette espèce ! Adieu, ma vieille, je te serre bien cordialement les mains ainsi qu’à ta femme et aux amis. — Écris-moi le plus vite que tu pourras.

*P.-S.* — Garde-moi, pour m'écrire, mon nom de Madame H. Stewart, parce qu'il est inutile de donner mon adresse à n'importe quelle administration — des postes ou de police.

Mon cher Vuillaume, j'ai reçu tes deux lettres avant-hier soir. Car j'ai appris seulement l'arrivée de la première en lisant la seconde, et je n'ai été la chercher que le soir à Belveder Crescent où elle était arrivée depuis longtemps, mais où on n'avait eu l'intelligence que de la conserver. Je t'ai fait expédier par Barjau qui est mon éditeur les cinquante brochures.
Je n'ai pas encore vu ton article de la *Liberté* que tu devais m'envoyer et que j'attends toujours. (1) Je ne t'envoie pas l'*Histoire de la Commune* de Vésinier pour plusieurs

(1) La Liberté de Bruxelles, où je publiais le récit de mon passage à la Cour martiale, sous le titre Six heures à la Cour martiale du Luxembourg. La collection de la Liberté de Bruxelles est à la bibliothèque du Musée social.

raisons, la première c’est qu’elle est en anglais, la seconde c’est que je ne l’ai pas, la troisième, c’est que ce n’est qu’une compilation des décrets de la Commune, commentés de quelques notes très écourtées, et que les journaux anglais, les rares qui en ont rendu compte, l’ont jugée en des termes tels qu’on peut résumer à peu près ainsi leur appréciation : « Faut-il être assez bossu de corps et d’âme pour oser passer sous le nez du public des productions littéraires de ce calibre. » Donc tu vois que ce serait une œuvre de misanthropie que de propager des ouvrages ainsi bâtis. — A propos, le jeune et gracieux Vésinier a complètement disparu de l’horizon. Ne sais quand reviendra. Comme Malborough. C’est dommage. L’hiver passé, les proscrits allaient beaucoup dans une société fondée par les réfugiés de 1851, où l’on donnait des conférences — moi-même j’en ai fait une sur la Décadence de la Bourgeoisie. On y fumait beaucoup de pipes, ou y buvait un peu moins qu’on y fumait, non que l’envie en manquât, mais y répondait au conférencier, quand le conférencier, d’humeur douce, et bonne âme, voulait bien s’y prêter. Vésinier y venait régulièrement — pour discuter. Vésinier a toujours aimé discuter. C’est son plus beau titre de gloire. Il venait donc au Spread Eagle (c’était la taverne où la Société siégeait), et il venait toujours escorté d’une femme pas trop laide, surtout pour la femme d’un bossu, et qui eût fait en 93 une jolie « furie de la guillotine », comme disaient les Thermidoriens. L’heure de fièvre venue, le gracieux Vésinier se levait — pour discuter. Malheureusement, il arrivait quelquefois que la discussion devenait violente, et qu’on se montrait les dents, et à presque aussi longues que les bras. On s’avançait sur l’ex-rédacteur de l’Officiel d’un air menaçant : alors commençait le rôle de la petite « furie ». Ses yeux étincelaient, et d’un geste énergique repoussant le malheureux Vésinier sur sa banquette, elle se jetait bravement en avant, comme pour le combat. On cédait poliment à l’héroïne, tandis que Vésinier, indigné, mais anéanti, reprenait haleine, — pour rediscuter encore. — Hélas ! que j’en ai vu tomber de conférences ! — Après quoi le président levait la séance.

Ce que tu me dis du complot génevois (1) ne m'étonne nullement. C'est prévu, et il faut être bête comme on ne devrait pas l'être pour donner encore dans des panneaux semblables. J'en dirai carrément mon avis dans ma brochure sur la *Société Secrète* qui sera la sixième. Je suis en train de travailler à la cinquième qui traite de la *Propagande Révolutionnaire.* C'est, comme tu le penses bien, une guerre à cette propagande qu'on a voulu nous faire faire jadis, et qu'on voudrait encore faire faire à d'autres : la Révolution par l'idée. Pour moi, il n'y a qu'une propagande raisonnable, celle que voulait Cloots : la propagande armée, c'est-à-dire : Vous allez penser comme moi, ou des coups. C'est celle-là qu'on nous a toujours faite, et je ne vois pas pourquoi nous ne nous en servirions pas à notre tour, puisqu'elle a toujours si bien profité à nos ennemis. Je dis donc que la propagande ne doit plus rouler sur les doctrines et que le peuple connaît maintenant suffisamment ses droits, qu'elle doit avoir pour but de lui apprendre la politique et la guerre, les moyens de combattre, de vaincre et de ne pas se laisser escamoter sa victoire. Le reste est de la fariboule. Tu verras, j'arriverai bien à formuler un corps de doctrine, qui se tiendra et qui en vaudra bien une autre, et je veux être le théoricien, et même le praticien, de la chose. Tu me parles de faire une brochure qui s'appellera *la Guerre.* Je croyais t'avoir expliqué la façon dont j'entendais établir la série de ces opuscules révolutionnaires. Je veux d'abord faire douze brochures qui seront plus tard réunies en un volume, cela s'appellera *les Principes.* Outre les brochures que tu connais, *la Propagande Révolutionnaire* et la *Société Secrète,* il y aura *l'Insurrection, la Politique, l'Homme, la Constitution, les Doctrines Moralistes* (deux brochures) : 1ʳᵉˢ *Doctrines politiques ;* 2ᵉ *Doctrines sociales.* Cela posé, et ayant comme on dit fixé le terrain, supposant la révolution faite, je passe à l'organisation de la Commune révolutionnaire et en même temps à la mise en activité des services

(1) Il est question plus loin, au chapitre Visite, de ce complot ridicule et suspect.

publics au lendemain d’une insurrection triomphante, parce qu’il ne s’agit pas de chasser un gouvernement, il faut encore fournir à la population de l’eau, du gaz, un service de voirie, des vivres, une police, etc. Il faut en un mot que le peuple sache gouverner, et il ne saura gouverner que lorsqu’il aura étudié l’ancienne administration. Dis-moi donc de combien d’hommes tu aurais besoin pour organiser un service postal dans Paris. Tu n’as sans probablement rien… ni moi non plus. Combien en faudrait-il pour le service des emplettes, pour les télégraphes, pour les prisons ? Si on ne le demandait en ce moment, je serais fort embarrassé de le dire. Il faut cependant, si nous voulons des points de pouvoir, que nous le sachions. Le Comité central se vante d’avoir organisé les services publics le 18 Mars en quelques jours. Il ment effrontément. Il y avait unanimité dans la population. S’il avait rencontré le moindre obstacle dans l’opinion, il ne nous aurait fourni ni un litre d’eau, ni un mètre de gaz, tant était grande son ineptie. Il faut que cela cesse, et que nous sachions faire nos affaires nous-mêmes. Tous les révolutionnaires devraient apprendre avant l’insurrection à se rendre utiles après l’insurrection. — En troisième lieu viendrait la Guerre. Douze autres brochures. Vingt-quatre peut-être, je ne fais que commencer l’étude du sujet. Il est vaste. Je ne l’étudie qu’après l’organisation de la Commune et la victoire de l’insurrection, parce qu’il est démontré par l’histoire que les insurrections qui triomphent sont tellement l’expression de l’opinion générale, qu’elles sont victorieuses avant d’avoir combattu et n’ont avoir besoin de combattre. Mais, un peu après, la réaction se produit, et c’est alors qu’il est nécessaire de savoir distinguer une bombe d’une mitrailleuse, et que le Comité central d’artillerie de la Commune ne soupçonnait pas. — Tu vois ce que j’ai l’intention de faire et que je suis particulièrement de juin. Du reste, nous causerons de tout cela quand je viendrai en Suisse, — en septembre probablement — mais tu sais dès à présent que pour moi il n’y a pas d’autre guerre raisonnable que la guerre civile, parce que c’est le combat pour l’existence — struggle for life, comme dit Darwin.

Je ne sais guère ce que disent les réfugiés de mes brochures, car j'en vois peu. Je ne m'en inquiète guère : ce n'est pas pour eux que je les écris, et ce n'est pas pour beaucoup de monde. Je veux simplement poser une affirmation, asseoir quelques principes, puisque jusqu'ici tout le monde a semblé agir au hasard. Mais laissons cela pour le moment.
Tu sais que j'ai bien l'intention de venir en Suisse, en septembre comme je viens de te le dire. Ma femme n'est pas encore accouchée, mais je m'attends à sa très prochaine délivrance. Une fois que ce sera fini, il faut que j'attende un peu, que je voie vivre cet enfant, s'il veut vivre, et que j'assure un peu mes derrières, comme on dit. Je suis en train de faire un grand roman, afin de payer un peu mes frais de voyage, et de laisser une provision ici : car il faut penser à tout. Je gagne ma vie, mais juste ; et il faut que je tâche d'avoir un supplément de ration comme les soldats en campagne. Tout cela viendra à son heure ; et, quoi qu'il arrive, je viendrai toujours d'ici à trois mois voir le pays où Razoua respire. (1)
Je n'ai pas encore envoyé à Rogeard ; mais j'enverrai ces jours-ci.
La *Fédération* ne paraît plus. Du reste, ce qui en a paru suffit, et au delà.
*La Commune de 93* est un poème, — annoncé, mais non encore commencé. Ce sera l'éloge des Hébertistes et des Sections bien entendu ; car, comme disait Hébert : « Tout ce qui a été fait de bon dans la Révolution l'a été par les sans-culottes. »
Adieu, mon vieux, je te serre bien cordialement les mains ainsi qu'à ta femme du plaisir de revoir. Quant à ta fille, quoique je sois un peu son parrain, je ne la connais pas encore, mais je pense que bon sang ne peut mentir et que ce sera une gaillarde qui n'aura pas froid

(1) Vermersch avait violemment — et injustement, comme pour beaucoup d’autres — attaqué Razoua dans le Qui Vive!

aux yeux, comme disait l’autre : nous ferons sauter plus tard tout cela sur nos genoux — si nous vivons!

*P.-S.* — Je n'ai pas chez moi d'exemplaire des *Incen-

diaires,* c’est pourquoi je ne t’en envoie pas par la pré- sente. Quand je viendrai en Suisse, je te mettrai sur tes copies — c’est le mot anglais — tout ce que tu voudras, quoique ça n’en puisse pas beaucoup augmenter la valeur. Mais d’ici là, je ferai mieux; si tu désires une dédicace, je te dédierai « officiellement » mon poème sur la Commune de 93, — quand il sera fait. Pousse hardiment les brochures du côté de chez Jaclard, avec lequel il serait peut-être bon d’entrer en relations, parce que c’est un homme intelligent avec qui on pourrait sans doute s’entendre — si l’opportunité d’une entente se faisait un jour sentir, ce qui peut arriver. Vale et me ama.

Mon cher Vuillaume, je ne t'écris pas, je t'envoie seule-

ment à la hâte la cinquième brochure dont je te fais mettre à la poste 25 exemplaires. Je t’écrirai ces jours-ci pour t’annoncer la naissance d’un enfant. Nous l’attendons il y a une douzaine de jours ; il paraît qu’il ne veut plus se décider. Mais enfin, il me semble que la semaine ne se pas- sera pas sans qu’il y ait du nouveau. Je suis plongé jusqu’au cou dans un fouillis inextricable de scélératesses, filouteries et autres tours de passe-passe qui doit former mon roman sur lequel je travaille à force ; car, pas de roman, pas de voyage en Suisse. Ils vont bien, à Paris, avec le refus du Roi s’amuse d’Hugo ; il y a encore de beaux jours pour la haute comédie.

Sornet m'a dit que ta *Cour martiale* était finie dans le

dernier numéro de la semaine passée. (1) J’attends toujours et, comme sœur Anne, ne vois rien venir. A quand? La brochure que je t’envoie ne fera pas plaisir à un cer- tain nombre de communards, à ce que je crois, mais elle a à mon sens l’avantage de bien exposer la situation telle que nous l’avaient faite les sus-dits galonnés du 18 Mars, et de replacer la question de la propagande sur son véri- Je n’ai pas ta lettre en main, de sorte que je n’y réponds pas aujourd’hui. Ce sera pour la prochaine fois.

Adieu, ma vieille, je te serre bien cordialement les mains,

et me recommande au bon souvenir de ta femme.

Mon cher Vuillaume, tu as raison, je suis un grand

paresseux. J’ai jusqu’ici remis de jour en jour le soin de t’annoncer la naissance de mon fils, et je suis d’autant plus coupable que j’ai l’intention de te demander pour parrain — parrain à la d’Holbach, s’entend, car le gars ne sera pas plus baptisé qu’un payen ; mais il est bon que si je tourne de l’œil un de ces matins, il y ait quelqu’un qui sache qu’il existe et qui ne le laisse pas tourner du côté de « l’Infâme ». — Il sera donc déclaré sous les noms Maxime-Cornélius- Horace. On a quarante-deux jours en Angleterre pour faire cette déclaration. Tout s’est admirablement passé du côté de la mère aussi bien que de celui de l’enfant, et c’est un gaillard qui promet d’être solide. Tu verras cela si, comme je le pense, tu viens faire un tour par ici l’année prochaine. — Quant à moi, mon pauvre vieux, mon voyage est remis :

(1) Le dernier numéro de la Liberté de Bruxelles.

la naissance de cet enfant a emporté le peu d’économies que j’avais faites, et je n’ai pas trouvé pour mon roman les conditions qui m’eussent permis d’aller contempler les Alpes. Mais ce sera certainement pour le mois d’avril : la saison était du reste fort avancée, je crois, pour entre- prendre un voyage en Suisse, dont on sent mieux le paysage aux premières heures du printemps. Mon roman est placé, mais au Grelot, et comme il tiendra assez de place, la partie politique y est diminuée d’autant, et ma collabora- tion en ce genre, du même coup restreinte ; somme toute, l’éditeur, au lieu de le prendre pour le publier en séries, le prend pour son journal ; j’y gagne une augmentation de 15 francs par semaine sur mes appointements ordinaires, — et, ma foi, j’ai accepté, parce que, dans la situation où nous nous trouvons, on est bien obligé d’en passer par la volonté des libraires. On parle fort par ici du Congrès de l’Internationale, qui est complètement désorganisée — heureusement. Tu sais, ou tu ne sais pas, qu’après la Commune, les malins de l’Hôtel de Ville, ou ceux qui passaient pour tels, s’étaient réunis autour de Karl Marx pour qui le grand pontificat semblait décidément éternel… — A mon arrivée à Londres, j’avais été voir X…, qui me prit par la main et me conduisit chez Karl Marx. Je n’étais pas fâché de connaître le Dieu. Il me reçut de façon très affable, — comme on reçoit un homme dont le journal se vend sans réclames à soixante mille exemplaires, et qui peut être un instrument utile. Il s’assit à côté de moi, bien qu’il y eût quatre ou cinq autres per- sonnes dans le salon. Je me tenais sur mes gardes, parce que je connais la tactique des chefs de secte, qui font comme Blanqui, et vous interrogent pendant six heures s’ils restent six heures avec vous. Je n’aime pas qu’on me vide comme un poulet. Aussi, au lieu de me laisser mettre sur la sellette, je cherchai à le faire parler, et il me lâcha à une demi- heure l’une de l’autre ces deux phrases caractéristiques, car pour moi elles sont trop significatives pour qu’elles ne soient pas les pivots de son action politique : « La société est obligée historiquement de passer par la dictature

ouvrière », et « Les races latines sont appelées à dispa- raître. » — Je le répète, ces deux phrases, dites à un inter- valle d’une demi-heure l’une de l’autre, me frappèrent fort, et je cherchai l’association d’idées qui les avait jointes l’une à l’autre, et j’arrivai à peu près à cette conclusion : « Toi, mon cher, qui crois à la disparition des races latines et qui es un Allemand ; toi qui crois à la dictature ouvrière et qui es un bourgeois ; tu dois avoir pour but d’arriver à t’emparer de la direction du parti ouvrier, et si tu y par- viens, tu emploieras toutes tes forces à l’extension du pangermanisme… » (1) Et, en effet, est-ce que toutes ces grèves, la seule chose qu’ait faite l’Internationale, n’ont pas complètement tourné au profit des races germaniques? Tu sais par ma quatrième brochure ce que je pense de la grève au point de vue révolutionnaire ; j’ajoute : il faudrait dans la pratique, pour faire réussir une grève, une puissance de résistance très considérable ; or les races latines, qui sont des races d’initiative, sont tout à fait dénuées de cette force d’inertie, tandis que les races germaniques, massives, dépourvues d’élan, en sont particulièrement douées. Les unes feront leur révolution activement, les autres passive- ment ; les unes sont d’attaque, les autres de solidité, et ce qui sert les secondes nuit nécessairement aux premières à cause de l’opposition de leurs tempéraments. Cette diversité des tempéraments n’agit pas seulement sur leur vie poli- tique : la façon dont elles produisent en est encore la conséquence. Jamais les Germains n’arriveront à l’élégance, à la grâce, à la légèreté et au goût des Latins : leur travail est coté à un prix inférieur, et ils n’écouleront leurs produits, et ils n’utiliseront leurs bras que si les bras et les produits des Latins viennent à manquer. Ils ont donc tout intérêt à ce que les Latins chôment et se mettent en grève. Ils arrivent alors par bandes, défont leurs ballots de marchandises et retroussent les manches de leurs blouses pour faire voir leurs muscles : ils vendent et ils travaillent

(1) Bien entendu, je laisse à Vermersch toute la responsabilité de ses déductions.

à moitié prix, car ils ont moins de besoins que les Latins ; leur force de résistance leur permet de se priver de ce qui fait le génie particulier et le talent inventif de leurs adver- saires : il y a dans leur cerveau deux fois moins de phosphore à brûler que dans la tête des autres hommes. Quand j’eus fait ces réflexions, je me gardai de retourner de nouveau chez Marx ; je ne fis part à personne de toutes ces pensées… Tout à coup arrive le Congrès de La Haye : crac, on ne sait pas pourquoi, tout le monde est bouleversé, et à leur retour à Londres, Ranvier, Courpet et autres publient une brochure pour se séparer du conseil général : je te l’en- verrai si tu veux. Enfin la discorde est au camp. Il n’y a plus que Frankel, La Cecilia, Wroblevski, Lemoussu, qui tiennent encore. Aussi je crois que le Congrès de Genève, qu’on me dit organisé à l’instigation de Marx et consorts, n’aura pas beaucoup d’adhérents à Londres.

On m'a justement prêté ces jours-ci une brochure consi-

dérable, — 137 pages en petit texte — qui n’est qu’une immense diatribe de Marx contre Bakounine et l’Alliance de la Démocratie socialiste. On y sent que Marx se trouve en présence d’un adversaire redoutable et qu’il trouve bons tous les moyens capables de le renverser. J’ai l’intention de faire une brochure d’actualité : je veux passer en revue la situation politique française à l’intérieur et à l’extérieur, c’est-à-dire l’esprit national dans ses repré- sentants, d’une part, et de l’autre la proscription communa- liste. Le titre résumerait mes conclusions et serait : Pas d’amnistie! — Ma thèse, tu vois cela d’ici, est que les révo- lutions sont toujours perdues par les amnisties, qui ramènent à la surface des déportés, des exilés et des réfu- giés qui n’ont rien appris dans leur absence forcée, et qui se font de leurs persécutions, qu’ils ne doivent attribuer qu’à leur maladresse, des titres à un commandement où ils ne devraient jamais paraître. On a fait sous l’Empire trois mois de prison, on a passé deux ans à Blidah, et parce qu’on s’est reposé à Sainte-Pélagie, et parce qu’on s’est

engraissé dans une des plus jolies villes de l’Afrique, on réclame une place de député, un siège à la Commune ; car figure-toi bien ceci que ces misérables qui ont été le Gouvernement de 71 veulent l’être encore, et qu’on me citait récemment ce mot de X. : « Je ne reviendrai à Paris qu’avec la position dont j’en suis parti. » — Eh bien ! j’estime qu’il faut en dire sa pensée — et c’est ce que je me propose de faire.

Tu vois que je t'écris tout à fait à petites journées, et

que c’est plutôt un journal qu’une lettre que je t’envoie. En parcourant ta lettre, je vois ce que tu me demandes : ce que j’ai fait à l’entrée des Versaillais. — Il m’est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup de gens, — à tout le monde à peu près, — c’est-à-dire que j’ai appris leur entrée le lundi matin. Or, je n’avais pas couché, ce soir-là, à mon domicile habituel (1) et je me réveillai dans un quartier envahi, avec des troupes dans les rues qui avoisinaient celle où j’étais et des balles qui venaient s’aplatir au coin de mes fenêtres. Je m’informai chez la concierge, qui savait qui j’étais, du mouvement des troupes versaillaises : on me les peignit comme possédant déjà les deux tiers de Paris, et on m’affirma que la bataille ne durerait pas vingt-quatre heures. Ce qui du reste était depuis longtemps une opinion formée chez moi. Je me trouvais hors de mes affaires habituelles et de mon milieu, complètement isolé au cœur d’une position perdue, ne connaissant personne là où j’étais. Il me fut donc impossible, sans armes, sans amis, sans une cartouche, de tenter quelque chose, attendu que, n’appartenant à rien, je n’avais même pas de point de ralliement. Mais je dois déclarer que, même sans me trouver dans une impossibi- lité physique de faire quelque effort, je ne me serais très probablement pas battu, pour la raison que je ne serai jamais le soldat d’une cause désespérée. Je serai bien de

(1) Ce passage a été reproduit dans le Cahier III, page 355.

l’action le jour de l’insurrection, mais pas le jour de la déroute, — à l’heure du : « En avant! » mais non à celle du sauve-qui-peut!… Du reste, à quoi bon! Nous avons été vaincus, donc nous n’avions pas la force, et tu sais ce que je pense de ceux qui n’ont pas la force?… C’est qu’ils n’ont pas le droit non plus, dont elle n’est que la manifestation visible. Nous n’étions pas mûrs et nous avons voulu aller trop vite. Il faut que les lois suivent le progrès des mœurs, et nous avons voulu changer les lois sans avoir eu le cou- rage de changer les mœurs. Nous avons été aussi vicieux, aussi corrompus, aussi lâches, aussi débauchés et aussi avides que nos ennemis. Au lieu de supprimer d’un coup, quand nous le pouvions, les hommes qui représentaient les mœurs anciennes, la morale traditionnelle, nous les avons laissé vivre, et nous avons voulu implanter à côté des vieilles doctrines une morale nouvelle, des mœurs jeunes et des lois qui en fussent l’expression. Nous avons manqué de force, aussi bien individuellement que socialement, et il est vraiment remarquable — et cela suffirait pour expliquer la défaite — que cette révolution soit la seule où le peuple se soit tu. Le gouvernement qui surgit après une insurrection ne tarde pas à en perdre la note ; il a beau sortir des masse n’intervient pas continuellement pour le rappeler au diapason. Si en 89 et dans les années suivantes, il s’est accompli un petit progrès, ce n’est ni au Jeu de Paume qu’on le doit, ni à qui que ce soit des hommes des trois assemblées législatives, c’est au 14 Juillet, aux 5 et 6 Octobre, au 20 Juin, au 10 Août, aux journées de Septembre, aux 2 Juin et 31 Mai, et si Marat est le grand politique de la Révolution, c’est qu’il avait senti que toute force, toute morale et toute intelligence résidaient dans le peuple pris dans sa collectivité, et qu’il répéta dans son journal et dans ses divers écrits politiques cette vérité immortelle : « Le peuple dans son entier ne peut jamais se vendre, ni se tromper. » — Vois même en 48, si la Révolution dure, si un effort social se tente, avant le grand et sublime égorgement de Juin, c’est parce que le peuple, agissant en vertu de sa vertu insurrectionnelle, intervient dans les premiers

temps, au 17 Mars, au 16 Avril, au 15 Mai : que n’eût-il pas fait, s’il n’avait pas croupi dans la boue du règne de Louis- Philippe, si pendant dix-huit ans il n’avait pas eu d’autre morale que la morale des marchands de cochons, comme disait Proudhon à Bastiat! On l’avait émasculé, énervé avec le patchouli du scepticisme voltairien, ou saoulé avec le petit bleu et les soupes économiques du Christianisme humanitaire. Sa théorie égalitaire, il allait la chercher dans l’Évangile de Jésus, et non dans le Tribun du Peuple, de Babeuf. Il aimait mieux la rapière de ce grand fracasse de Barbès que les armes de précision de Blanqui. Mais que dis-je? Est-ce que Blanqui lui-même, plongé dans sa cellule, bénédictin de la Révolution pendant si longtemps, n’avait pas perdu le sens de la raison populaire! Cette journée exécrable du 17 Mars où il contint le peuple prêt à broyer l’Hôtel de Ville sous son talon et à accrocher aux lanternes les futurs fusilleurs de Juin, — cette journée du 17 Mars restera éternellement sur son nom comme une tache bien autrement infâme que le 31 Octobre. Il n’avait qu’à laisser faire, — et la foule, sûre de son instinct, nous eût délivrés de ces Garnier-Pagès, de ces Marie, de ces Louis Blanc et de leurs complices. C’est le crime de Blanqui, — d’avoir voulu une fois en sa vie, détourner l’énergie populaire, au lieu de la conduire : il avait vécu loin des masses ; revenu à elles, il ne les a plus comprises ; on ne se soustrait pas impunément à l’action combinée des diverses forces vitales de la foule, et la foule qui a le tort de choisir pour chef au jour de l’insurrection un homme longtemps éloigné d’elle et qu’elle a depuis longtemps cessé d’électriser de son contact, doit s’attendre à le voir com- battre ses intentions au lieu de les servir. Le peuple de 48 fut donc vaincu pour avoir oublié sa propre raison, son principe et sa force ; mais du moins en eut-il l’instinct ; du moins essaya-t-il de réagir contre la fatalité qui l’entraînait ; du moins chercha-t-il à intervenir dans l’administration de ses affaires qu’il voyait péricliter. Mais le peuple de 1871, lui, ne fit rien. Cette facile journée du 18 Mars terminée, il se contenta de subir la direction, et je me trompe, c’est la dictature que je veux dire, des deux gouvernements qui se

mirent à sa tête. Il avait tellement oublié ce qu’il était, il avait tellement perdu le souvenir de son essence : la force, de son infaillibilité comme masse, que le jour où il voulut aller à Versailles, le 19 Mars, au lieu de suivre son instinct, il écouta la voix de Boursier (1) qui lui disait : « Restez donc chez vous, on n’osera jamais venir vous y attaquer. » — Et pendant qu’on le trahissait ouvertement, qu’on lui rendait dérisoirement ses objets du Mont-de-Piété ne dépassant pas vingt francs, qu’on le laissait fusiller obscurément sans même faire un exemple sur les otages scélérats qu’on tenait, il ne bougea pas, tant il s’ignorait lui-même, tant il savait peu qu’il n’a d’autre principe, d’autre raison d’être que la force ; il resta là tranquille jusqu’aux grandes bou- cheries ; il ne marcha ni sur le Comité central, ni sur la Commune ; on le laissait crever de faim quand on avait la Banque sous la main, et il ne fit pas même « l’émeute du savon » ; quand il voulait faire face à l’ennemi du dehors, il se sentait au dos la conspiration des ennemis du dedans, et il ne fit même pas des journées de Septembre ; quand nous nous efforçâmes de lui souffler dans la langue d’Hébert la pensée de Marat, il nous comprit pas, il vit que notre forme comique et n’entendit rien à nos conseils sérieux, il ne brisa pas l’os qu’on lui jetait pour en sucer la moelle… Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nous ayons été battus? La merveille serait que nous ne l’eussions pas été, car les fondements même de la logique politique en eussent Mais laissons cela ; je crois que je finirais bien par faire un discours, — peu propre à être contenu dans le cadre d’une lettre. Je ne puis te donner de détails sur l’achat de nos collec- tions par Polo, (2) — car je ne sais pas encore la façon dont Simon a procédé. Je t’ai déjà dit qu’il nous est rede- vable du règlement du dernier numéro ; du règlement de

(1) Boursier, membre du Comité Central du 18 mars. (2) Polo, directeur du journal hebdomadaire illustré l’Éclipse, célèbre par les dessins d’André Gill. Simon et Aubouin étaient nos deux vendeurs et associés.

12.000 collections à 35 centimes l’une, de 400 francs en sous qui restaient au bureau et de 52 rames de papier à 29 francs qui se trouvaient en cave, et qu’il a vendues à l’Avant- Garde, à ce qui m’en est revenu. Des 12.000 collections, 7.000 seulement étaient vendues. Voici donc ce dont il est débiteur vis-à-vis de l’association :

Mettons qu'il ait perdu sur le papier, que le N° 68 ait

même été inférieur à 1.300 francs, mettons tout ce que tu voudras, il est toujours redevable de au moins 5.000 francs à l’association. Je ne sais si Aubouin a trempé dans l’affaire ou non. Toujours est-il que nous avons là chacun un stock de 1.000 francs qui dorment en nous attendant. Tous les clichés existaient, à l’exception des vingt premiers numéros ; mais comme on venait de les recomposer, j’en avais fait frapper des empreintes, de sorte qu’il n’y avait qu’à couler les clichés : les réimpressions ont dû se faire avec la plus grande facilité. — Quant à Polo, voici ce que j’en sais. Quand il fut arrêté, les employés de l’Éclipse vinrent me trouver et me supplièrent d’user de mon influence pour le faire relâcher. J’allai trouver Protot, de qui dépendait alors le maintien de tous les écrous ; je lui parlai de cette affaire et j’obtins qu’il irait au bureau de l’Éclipse en venant me voir au Père Duchêne dont les bureaux étaient en face de l’imprimerie Vallée, comme tu te rappelles. Protot vint, me demanda mon sentiment sur l’arrestation de Polo ; je lui dis que je le croyais oiseuse, attendu qu’il y avait bien d’autres gens à arrêter, et qu’il valait mieux s’assurer des gens manifestement hostiles que des indifférents, comme je croyais que l’était Polo… J’en touchai également un mot à Vermorel, et le lendemain, je crois, Polo était relâché… Un peu après, il quitta subrepti- cement Paris, confirmant ainsi les soupçons que la préfec- ture avait eus sur lui ; mais en somme sa fuite n’avait pas

besoin d’être expliquée par une trahison, il suffisait pour la comprendre de connaître son caractère… Maintenant, sais-tu comment Polo me récompensa de l’avoir fait mettre en liberté ? Quelques jours après l’entrée des Versaillais, au moment où l’on me cherchait pour toute autre chose que pour me faire manger des fraises au champagne, Polo fit faire, ou du moins accepta et édita une brochure par Mahalin (Émile Blondet, de l’Éclipse), sous le titre : Histoire anecdotique et biographique du Père Duchêne, où je suis traîné dans la boue. Voilà ce qu’on gagne à obliger certaines gens. Un mot à propos de X. : ne te livre à lui que très médio- crement. C’est un garçon dont la vanité n’est égalée que par l’incapacité. C’est un des types de l’Internationale inter- nationalisante. Beaucoup de paroles, peu de faits, point d’ouvrage. Le poil dans la main, le verre aux lèvres, le grelot dans la tête, et c’est tout. Avis à ta personne.

Adieu ma vieille ; je te serre bien cordialement les mains

ainsi qu’à ta femme. La mienne me charge de vous exprimer à tous deux ses amitiés.

Je t'écris quelques mots à la hâte pour te donner ma nou-

velle adresse que voici : M. Duchesne, Black Horse Hotel,

... Je vais t'envoyer bientôt mes *Partageux,* précédés

d’une petite préface dans laquelle je somme les gredins de la Commune révolutionnaire de me traduire en justice, attendu que je les accuse tous, individuellement et collecti- vement, de vol ou de complicité de vol. Nous allons voir si ces drôles répondront — car je me fous de faire un ou deux ou trois mois de travaux forcés pour diffamation,

mais je les traînerai en plein soleil, et je les démasquerai en public cette fois. Mes amitiés à ta femme, — à toi, poignée de main — et à

J'ai attendu de tes nouvelles ces jours-ci, mais n'en

voyant pas venir, je me décide à écrire… Je suis absolu- ment décidé à quitter l’Angleterre où je me fais tellement vieux que je finirais, si j’y restais quelque temps encore, par atteindre bientôt les limites de la décrépitude. Je quit- terai ce pays du diable, et du spleen, dans trois semaines au plus, — dès que mes dispositions seront prises, en un mot. La vie m’est devenue ici insupportable, et il faut que j’en change, sous peine de me crétiniser à fond, ce qui n’est pas encore tout à fait nécessaire. Mon projet est d’aller en Belgique — dans le sud de la Belgique — de sorte que nous ne serons pas très loin l’un de l’autre. Bien entendu que je te confie ce projet, mais que c’est tout à toi, et que sous aucun prétexte tu dois n’en parler à qui que ce soit, attendu que je ne veux rester en correspondance avec per- sonne, à l’exception de toi et de Sornet (qui entre paren- thèses va devenir mon beau-frère) et que je ne garderai pas même de relations directes avec les parents de ma femme. C’est te dire que je veux avoir la tranquillité la plus com- plète, — que je me retire de tous les potins et scies de Londres et d’ailleurs, — et que j’ai l’intention de commen- cer, comme toi, à m’occuper sérieusement de mes affaires. Depuis la Commune, je suis absolument sans nouvelles de ma famille ; je ne sais ni qui vit, ni qui meurt ; j’ai écrit deux fois à Lille, à l’honorable Mazure, ex-chef du cabinet de Gambetta, rédacteur en chef du Progrès du Nord, et

avec lequel j’étais en bons rapports avant la guerre ; je lui ai demandé de me fournir ces renseignements d’état-civil : je n’ai reçu aucune réponse. Mes lettres ont-elles été saisies à Lille ; je n’en crois rien : il est probable que Mazure aura eu peur de se compromettre, bien que je lui donnasse une adresse anglaise où sa réponse n’aurait couru aucun danger. De sorte que je ne sais ni si ma mère est morte, ni si une tante — dont j’ai à attendre un héritage très impor- tant — est morte ; ni, enfin, dans quelles dispositions on est actuellement chez moi à mon égard. Tu conçois, mon fils, que je commence à prendre de l’âge, et que je suis un peu trop sur la branche pour que je sois fort rassuré sur ma position : il faut que cela change. Il faut absolument. Je suis d’auprès de Lille, mon beau-frère a sa campagne près d’Ypres, et une fois en Belgique, je m’arrangerai bien pour aller savoir où j’en suis. Mais encore faut-il que j’y sois. Maintenant, n’envoie plus tes lettres à la même adresse : que ta prochaine porte cette suscription : M. Du- Adieu, vieux, je compte te lire bientôt. Une fois là-bas, nous recommencerons une correspondance plus suivie, — car nous avons un peu négligé de nous écrire depuis quelque temps, moi surtout, — mais tu as dû t’apercevoir que cela tenait à mon état moral et à mon grand découragement, à ma grande lassitude plutôt, qu’il m’était impossible de dissimuler. Je te serre bien cordialement les mains et me rappelle au bon souvenir de ta femme.

Mon cher Vuillaume, j'ai reçu ce matin ta lettre qui m'a

fait un grand plaisir parce qu’elle me donne l’espérance de pouvoir bientôt quitter ce pays. Il est possible que je dise adieu à l’Angleterre, samedi en huit. Quoi que tu en dises,

je crois le séjour de la Belgique possible, à la condition qu’on n’y fasse pas parler de soi, et qu’on n’ait pas l’im- prudence d’y prendre de faux nom, parce qu’en ce cas on se fait immédiatement appliquer une condamnation de quinze jours à un mois de prison, suivie d’expulsion dès qu’elle a été purgée. Je ne sais cependant pas si je m’y fixerai d’une façon définitive ; mais quoi qu’il en soit, il faut absolument que j’y reste quelque temps, pour arranger les affaires de famille que je t’ai dites. Il faut, si possible, que je sauve des bribes dernières de ma fortune — que je détruise du moins les influences malsaines qui pourraient me nuire considérablement pour l’avenir. Je conçois du reste que si je vois les miens, je ne serai pas sans me faire remettre aux ailes un certain nombre de plumes, — ce dont j’ai grand besoin. Dans tous les cas, nous serons beaucoup plus près l’un de l’autre, car c’est à Liége que j’ai l’inten- tion d’aller demeurer momentanément. Il faudra bien arriver à une solution, d’une façon ou d’une autre, — ou le diable sera bien malin, et il aura la queue bien solidement attachée au bas des reins si, à force de la lui tirer, je ne parviens pas à la lui arracher. — On fait de plusieurs côtés le diable pour que je retourne à Londres, jusqu’à Regnard, (1) avec lequel je suis en fort bons termes, qui m’écrit que je suis une des espérances de la Révolution et que ma présence à Londres est nécessaire. Tu penses si je coupe dans ces ponts, une fois ma résolution prise, je suis homme à me laisser harponner par qui que ce soit. Néanmoins, je ne dis rien, je fais semblant de rien, et je laisse pisser le mouton, comme on dit. Mais je suis bien décidé à m’en aller, et je ferai des pieds et des mains pour opérer, moi aussi, mon évasion. Au fond, je ne sais pas ce que tous ces gaillards-là veulent de moi, et à quoi je puis leur être bon ; mais depuis quelque temps, c’est un déchaî- nement, et je ne pense pas que ce soit pour mon nez qu’on veut me retirer d’ici, — si on n’avait rien à me faire faire

(1) Albert Regnard (Dr), secrétaire général de la Préfecture de

ou à tirer de moi, on me laisserait bien tranquille. Je n’ai plus beaucoup d’illusions, et j’apprends tous les jours à connaître le monde — ce qui n’est pas précisément amusant. Une fois là-bas, la vie étant beaucoup meilleur marché qu’ici où elle est atrocement chère, je réaliserai bien quelques sous pour pousser jusqu’à ta case, — si je ne me décide pas à aller vivre de ton côté. Adieu et à bientôt ; je vous serre les mains bien cordiale- ment à ta femme et à toi.

Mon vieux, je reçois ta lettre à l'instant et j'y réponds

immédiatement pour te prévenir que je quitterai l’Angle- terre samedi, et ce village-ci vendredi dans l’après-midi. Si donc, au moment où tu recevras la présente, ta lettre n’était point partie, ne l’envoie pas, car je crois qu’elle ne me trouverait peut-être plus. Je t’écrirai aussitôt mon arrivée à Liége, et c’est là que tu pourras m’adresser ta réponse. J’ai un peu d’argent pour faire le voyage et vivre quelques temps là-bas, — mais une somme très insuffisante pour le temps que je dois vivre avec (pardon ! voilà que je parle déjà belge !), — enfin une somme très insuffisante pour aller jusqu’à l’époque où j’en devrai toucher une autre. Enfin, nous verrons bien. Je suis heureusement en ce moment en fort bons termes avec mon éditeur de Paris, et c’est lui qui m’avance quelques semaines pour mettre mon projet à Rien pour le moment. Personne ne se doute encore que je m’en vais tourner prochainement le dos à l’Angleterre. Cela vaut mieux. Sauf choses très importantes, je ne t’écrirai sans doute plus avant d’être arrivé là-bas ! Adieu, vieux, mes meilleures amitiés à ta femme et à toi.

Comme tu vois, par cet en-tête, me voilà installé ici. Pour

combien de temps? Cela dépendra de la police belge qui me chassera peut-être, auquel cas, je ferai un beau tapage. La ville me plaît fort, et j’y voudrais vivre si possible. Je suis installé dans un petit appartement de deux pièces donnant sur la place Saint-Lambert, une des plus belles de la ville. Je paie 35 francs par mois. Nous avons eu une traversée de vingt et une heures, avec une mer assez grosse. L’enfant et la femme ont été malades, mais je suis plus résistant, — et pour moi, tout s’est bien passé. Inutile de te dire ce que je pense du peuple et de l’administration belges : c’est l’organisation du vol par l’État et par les particuliers. — Mais une fois installé, je crois que tout ira mieux, et que la vie y est meilleur marché qu’en Angle- terre ; on ne plume que le pigeon voyageur. — Je suis dans les meilleures dispositions de travail ; et j’espère que je vais abattre de la besogne comme il faut. Je vais faire du roman à mort, — du roman de métier ; j’en ferai un peu plus tard d’études pour moi, — et je compléterai trois volumes de poésies qui sont assez avancés : ce sera du pain sur la planche pour quand nous rentrerons, — si nous ren- trons. — Voilà de beaux projets ! Pourvu que le guignon ne vienne pas encore tout renverser. J’ai l’intention d’être ici bien tranquille, et cependant on m’y fera peut-être des misères. Il y a toujours des gens qui éprouvent le besoin Inutile de te dire que je suis parti de Londres tout à fait incognito. Trois personnes seulement sauront où je suis : Caria, Clavier et le beau-père. C’est tout. Tu vois que je pourrai être tranquille, si on ne vient pas me tracasser d’un autre côté. C’est le moment de pratiquer des coupes

sombres dans sa pensée, et d’en faire un joli feu de joie, histoire de se faire de la braise : je vais abattre des volumes de romans à tour de bras.

Adieu, vieux, dis-moi ce qui se passe chez toi, comment

on va, de quelle façon tournent tes affaires. Si tout va bien, j’irai te voir certainement à la première fonte des neiges, et ce jour-là, tes poulets n’auront qu’à bien se tenir : mais nous ne leur tordrons pas le cou, nous le leur couperons, c’est moins anglais. Je te serre les mains bien cordialement, et me rappelle au bon souvenir de ta femme.

Écris à cette adresse : Madame D. de Somer, 1, rue Gérar-
Sais-tu qui je rencontre à Bruxelles en descendant du

train! Pilotell, expulsé d’Italie et se rendant à Londres. Nous avons passé l’après-midi de dimanche ensemble, à flâner, à boire des chopes de faro, à manger des plats de moules : passe-temps bruxellois !… O poésie !… Je l’ai mis en garde contre la clique.

J'ai reçu hier soir ta lettre, et je t'en remercie fort. Elle

ne pouvait venir plus à propos, car ce matin nous aurions été obligés d’aller voir la femme vénérable que nous déco- rons du nom de tante, et ce que nous avions à lui porter n’était guère lourd. Je ne t’écris pas aujourd’hui, attendu que j’aurai à t’écrire demain, pour te donner des nouvelles, au sujet d’une visite que je viens de recevoir, il y a une heure. J’avais été faire ma déclaration le lendemain de mon arrivée ici, et j’avais

été fort bien reçu. Treize jours se sont passés très tranquille- ment. Aujourd’hui, comme je viens de te le dire, j’ai reçu la visite d’un sbire, très poli d’ailleurs, me priant de passer demain, de dix heures à une heure, — si j’ai le temps! — chez le commissaire de mon quartier. Passé cette heure, a-t-il ajouté, je ne le trouverais plus… Comme si j’y tenais!… Enfin, je vais voir, si c’est pour m’inviter à tourner les talons, — ou si c’est pour me demander mes moyens d’existence, et le temps que je compte passer ici, — ce qui après tout est possible. — C’est égal, — outre les frais! — cela m’embêterait singulièrement de m’en aller d’ici. Je te tiendrai au courant de cela. Je te serre les mains cordialement et fais mes amitiés à ta femme et aux tiens.

Je ne t'ai point écrit avant-hier parce que le même soir

du jour où je t’ai écrit ma dernière lettre, l’agent est revenu me prévenir que mon audience était remise au surlende- main. J’y suis donc allé hier. Il n’est nullement question de m’expulser. J’ai trouvé un commissaire de police, très poli, — plus poli qu’ils n’ont l’habitude de l’être, — et qui m’a demandé si j’étais l’auteur du Père Duchêne. Je répondis que oui. Il s’enquit ensuite de mes moyens d’existence et des journaux où j’écrivais, disant qu’il était nécessaire qu’on sût quelles étaient mes ressources, et que c’était une formalité imposée à tous les étrangers. Je répondis à ses questions, et ce fut tout. Rentré chez moi, ma femme me dit que j’avais eu tort, qu’il aurait mieux valu quitter le pays, que l’administration belge ne faisait ces questions que pour en transmettre les réponses aux autorités fran- çaises et que cela amènerait la suppression des journaux où j’écrivais. Les femmes sont toujours ainsi. Mais je ne m’inquiète pas pour si peu. Je retournai chez mon commis- saire, et je le sondai à cet égard : je lui dis même que si

cette note devait être transmise à la France, je préférais quitter la Belgique, et je vis à la note fût considérée comme non avenue. Il me répondit qu’il ne pensait pas que je tinsse à m’inquiéter, que cette note lui était demandée par le chef de la Sûreté Générale dont l’attention avait été éveillée par mon nom, mais qu’il avait l’usage de faire en Belgique un dossier à tous les étrangers, pour le cas où ils vien- draient à contrevenir aux lois du pays, et qu’il ne croyait pas que je fusse exposé de la règle commune. « Je ne vous cache pas, a-t-il dit, que vous devez vous attendre, à cause de votre nom, que vous avez fait un peu terrible, à une surveillance plus assidue que les étrangers ordinaires ; mais je crois que si vous n’avez l’intention que de vous tenir tranquille, on ne cherchera pas à vous inquiéter. » — En somme, c’est possible. C’est une garantie pour les auto- rités belges que je n’aie pas de moyens d’existence en France, car de cette façon je n’ai qu’à dépenser mon argent chez eux, et n’ai à publier ici rien qui puisse les inquiéter, ni même à écrire dans les journaux belges. Du reste, je crois que la police française n’ignore pas que je suis ici et je travaille ; quantité de gens savaient à Londres que je colla- borais au Grelot, et je crois, malheureusement, qu’il est inévitable, par suite de personnes le sussent, pour que le consulat en fût informé. Je pense donc que je n’ai pas trop à m’inquiéter de ce côté ; quel intérêt auraient à cette dénonciation les autorités belges ; tant que je me tiens coi en Belgique? Néanmoins, demain m’en ton avis. Cette ville me plaît fort ; et très bien, et la vie est assez bon marché. Pour vivre, il faudrait tout à la fois faire des économies, et augmenter ses ressources. C’est à quoi je vais travailler, et je publierai dans la première quinzaine d’octobre aller en Angleterre, et il y a promis de revenir par la Belgique afin de me voir et de s’entendre avec moi sur une affaire ou deux à propos de laquelle je l’ai prié. Mon vieux, si, outre ma collaboration, je pouvais lui mettre en cousine un petit roman à publier en livraisons, mon affaire serait en pleine bonne voie. Je crois qu’il va se mettre éditeur, et s’il y réussit, j’attraperais bien quelque chose de ce côté. C’est charmant à faire le roman ;

ça ne donne guère de peine ; ça se fabrique partout, et ça se vend tout aussi cher qu’autre chose. De plus, comme ça va vite, on a du temps de reste pour faire autre chose, — et tu penses que je n’ai pas du tout renoncé à mon Histoire. Mais il faut auparavant que j’assure mes derrières, comme on dit, et que je bâcle quelque affaire : mon rêve est d’avoir la vie assurée pour un an, en bel et bon argent. Avec cela, on a un fier toupet et on peut aller loin. Si tout marche comme je veux, je me propose d’aller tous les ans passer deux ou trois mois à Londres pour compléter mes notes, et de travailler dessus le reste de l’année, à mon aise. Je vois que tu es bien casé quant à présent, et aussi un peu pour l’avenir. Tant mieux. Car il me semble, au train dont vont les choses, que nous resterons encore quelques années à faire le pied de grue sur les frontières, et qu’il est grand temps de chercher un buen retiro. Quel pays, mon vieux ! quel pays ! C’est à désespérer d’une nation sem-

    *Selles à tous tyrans ! sénateurs-omnibus !*

comme disait Hugo. Ce voyage du maréchal Mac-Mahon !… Y a-t-il quelque chose d’aussi honteux ! Et tous ces benêts qui applaudissent, qui claquent du bec, qui chantent des Te Deum ! On leur mettrait une vieille tape sur un cheval, avec un képi sur la tête et une culotte rouge aux fesses, qu’ils tomberaient en pâmoison !… Quand j’aurai le temps de respirer, je me mettrai décidément à un volume que je médite depuis longtemps : La fin d’une race. Eh, de fait, c’est sûr, nous finissons, nous dégringolons, nous sommes au bout du fossé, — et comme disait Proudhon, nous ne sommes pas éloignés de tomber dans le puits, nous avons déjà la moitié du corps dans la margelle. As-tu lu la lettre justificative du nommé Bazaine? C’est curieux. Il y a un passage où il secoue Mac-Mahon comme un arbre à fruits, et un autre où il traite à plusieurs reprises le duc d’Aumale « jeune soldat », qui m’ont fait un sensible plaisir. Qu’importe d’où vienne la flèche, pourvu qu’elle tue! As-tu lu cela?… Si non, dis-le-moi, je te l’en-

Rien de bien nouveau pour le moment. Tout le monde ici

va à peu près bien. Je pense qu’il en est de même chez toi. Vous avez là-bas l’air des montagnes qui tue les faibles, mais qui rend centenaires les forts. Mes amitiés à ta femme, et à toi ma meilleure poignée de

J'ai été lent à te répondre, c'est vrai, mais il est survenu

des événements qui m’ont suffisamment préoccupé. Il y a lundi huit jours, j’ai reçu une invitation polie à sortir du royaume. Cela dans les trois jours. J’ai écrit à l’administra- teur de la Sûreté Générale à Bruxelles pour obtenir un délai de huit jours au lieu de trois, — délai qui m’a été accordé. Bref, j’ai dû partir lundi dernier pour aller à Maestricht, laissant ici ma femme et mes bagages. Je suis à Liége aujourd’hui par hasard, et en cachette, bien que le chef de la police de la ville m’ait dit que j’y pouvais venir, quand je voulais, en voyageur. Je ne sais encore à quoi me déci- der. Des échevins influents de la ville, et un député à la Chambre belge m’ont promis de faire des démarches pour moi, — et j’en attends le résultat, n’osant auparavant prendre une résolution définitive, car Maestricht est un trou immonde. J’y suis provisoirement logé dans un grenier qui n’est rien moins que luxueux ; mais chez d’assez braves gens, — et puis, tu sais, après le Siège de Paris, on n’est plus difficile sur rien. J’ai presque arrêté un logement dans la rue Bois- le-Duc, mais rien n’est encore définitif ; je ne me détermi- nerai complètement que dimanche en partant d’ici, si samedi je n’ai pas une réponse, ou du moins des prévisions favorables de mon échevin qui est un charmant homme, quoi qu’il n’eût point fait le Père Duchêne par ferveur

révolutionnaire. Bref, voilà la situation ; tu vois qu’elle n’est pas d’une gaîté folle, et que j’ai une dose d’ennuis suffisante pour un homme seul. Je suis heureux de voir, mon vieux, que ta position prend un aspect moins anguleux. Il serait temps que nous puissions tous nous mettre un peu à l’abri des coups de vent dans une anse quelconque. Je croyais pour ma part être tranquille ici où je ne m’occupais de rien, et voilà qu’on me prie de tourner les talons. Mais « patience ! », comme disait Panurge. J’admire ton flegme à me parler d’aller en Suisse. Pour aller là-bas, mon vieux, il faut compter au moins 150 francs, et je n’ai guère d’économies, comme tu peux penser. Nous sommes à peine remis de notre voyage d’Angle- terre qui nous a coûté gros. Il ne faut donc point songer à cela, — pour de longs mois encore, du moins. En quittant Liége j’ai eu du moins une fiche de consolation : le biblio- thécaire de l’Université, bien que connaissant mon cas, m’a autorisé à continuer d’emprunter des livres à la Biblio- thèque et à les emporter à Maëstricht. Mais cela durera-t-il et ne cédera-t-il pas à certaines pressions ou insinuations ? Voilà ce qu’on peut toujours se demander. Si les choses restent en état, je pourrai toujours travailler un peu à Maëstricht à mon Histoire de la Révolution. — Te dire, n’est-ce pas, combien je suis embêté, est inutile : tu le devines, du reste. On est toujours comme l’oiseau sur la branche, sans savoir jamais où se fixer. Le jeune Maxime devient grand. Il marche seul, — pas beaucoup encore, mais dans deux ou trois semaines ce sera une affaire réglée. Il a neuf ou dix dents, un appétit d’enfer, et d’assez bonnes dispositions malicieuses, où je n’étais pas là. La mère le gâte un peu, mais enfin il n’y a pas trop à se plaindre de lui, — et il sera, je crois, suffisam- ment intelligent pour ne pas se laisser vendre des salsifis pour des asperges. Adieu, mon vieux, je t’écrirai dans le commencement de la semaine prochaine soit pour te donner des nouvelles satisfaisantes des démarches de mes hommes, soit pour te communiquer ma nouvelle adresse. Je te serre les mains bien cordialement ainsi qu’à ta

femme, à qui ma femme me prie de faire ses meilleurs

*P.-S.* — Inutile de parler de mon expulsion, tu sais.
Je retournerai sans doute dimanche à Maëstricht. Ma

femme viendra m’y rejoindre mercredi.

                        Aix-la-Chapelle, jeudi 3 h. 1/2 après-midi.

Mon cher Vuillaume, je reçois ta lettre. Merci. Je ne

saurais te dire combien elle m’a fait plaisir, — car je retrouve en toi le meilleur et le plus fidèle… Tant d’autres, hélas! s’en sont allés. Les bonnes nouvelles ne viennent jamais seules; presque en même temps, est arrivée une dépêche de ma femme annonçant que de l’argent demandé à Paris venait d’arriver, et qu’elle viendrait me rejoindre ici ce soir. Nous partirons donc, avec le jeune Max bien entendu, soit demain soir, soit samedi à 7 heures du matin. Voici mon itinéraire d’après la carte, jusqu’à présent ; je le maintiendrai, je crois, certainement jusqu’à Bâle : Cologne, Mannheim, Bâle. C’est le plus direct. Quasi une ligne droite, après Cologne. Je verrai s’il y a un train direct de Mannheim à Lucerne ; en ce cas je le prendrais. Dans tous les cas, Cologne, Mannheim et Bâle. Je te télégraphierai ou de cette ville ou de Lucerne… Pourvu qu’il n’arrive pas d’anicroche !… Je n’ai plus confiance, je doute de tout et de moi-même, et je suis comme une bête battue mal à propos, et tout ensauvagée. — Enfin, il faut espérer que tout cela touche à son terme ; il en est grand temps. J’ai une masse de travaux sérieux, importants, qui auront une réelle valeur littéraire, que je te montrerai, et qui, faute de calme, depuis des années restent en chantier. C’est la

charrue, laissée au milieu du sillon, des Géorgiques. L’époque du labour est bonne, pourtant ! Adieu, vieux. Merci mille fois de ta bonne lettre. Nous nous embrasserons dimanche, j’espère. En attendant, ma meilleure poignée de main à toi, — et mes amitiés les plus cordiales à ta femme.

Quelques jours après m'avoir écrit cette lettre,

Vermersch débarquait, avec sa femme et son jeune enfant, à Fluelen, où je l’attendais. Une demi-heure après, il était à Altorf. Dès le lendemain de son arrivée, nous déjeunions tous ensemble. Que de choses à se dire ; depuis que je l’avais quitté, le dimanche 21 mai, chez Rachel ! Vermersch ne resta guère plus d’une année à Altorf. Il alla se fixer à Genève, où, de nouveau, les disputes firent rage autour de lui. Il repartit pour Londres. Le 9 octobre 1878, il était terrassé par la

(1) Voir Cahier IV, page 135, et Cahier VII, page 131.

Novembre 1913. Charles Gérardin. L'ami de Rossel.

Avec Ranvier, Félix Pyat, Léo Melliet, Antoine Arnaud, fait partie du premier Comité de Salut public. Quand Rossel, déféré à la cour martiale après sa lettre de démission, s’évade de l’Hôtel de Ville, Charles Gérardin l’accompagne. On ne le revoit plus à la Commune. Fin 1871, il est à Londres. Vermersch, dans les lettres publiées plus haut, me parle à diverses reprises de Gérardin. Depuis de longues années, je n’ai pas entendu prononcer son nom. Le hasard d’une conversation m’apprend que Gérardin vit en Seine-et-Marne, à Bellot. Je lui écris. Je lui rappelle que nous nous sommes rencontrés, pendant la Commune, en compa- gnie de Rossel, l’ami du Père Duchêne. Il me répond, m’invitant à venir causer du passé. « Je serai enchanté — me dit l’ancien membre du Comité de Salut public — de vous faire les honneurs de ma Butte, où dans une solitude peuplée de souvenirs, j’achève modeste- ment la vie du paysan d’Erckmann-Chatrian. » Quelques jours après, je grimpais, avec Gérardin, le rude chemin de la Butte Montpoix, qui domine le village de Bellot. Tout au sommet, à l’entrée du bois, un

            *membres de la Commune*

pavillon isolé, dit «la Fontaine aux Lièvres ». Nous voici, tous deux, assis autour du poêle. Gérardin me dit tout d’abord sa vie, mal racontée par les biographes d’après la défaite. Maxime du Camp, dans ses Convulsions, fait naître Gérardin dans la Marne, à Vitry-le-François. Jules Clère, dans ses Hommes de la Commune, n’in- dique pas le lieu de naissance. Même mutisme du Larousse et du Vapereau. Charles Gérardin est Alsacien. Il est né à Saint-Louis (Haut-Rhin) en 1843. Tout jeune, il fait son apprentissage de graveur à Mulhouse, chez le père de Charles Keller. (1) Gérardin et Keller se lient d’une amitié qui durera toute la vie. Tous deux ardemment patriotes, tous deux profondé- ment ulcérés par les défaites qui ont livré leur pays à l’étranger. Gérardin ignorait, quand je lui écrivis pour la première fois, la mort de Keller.

Voyez-vous toujours, —
            m'écrivait-il, —
                            ce grand et brave

Charles Keller? C’est chez son père, en 1859, que j’ébauchai mon apprentissage de graveur. Envolé à Paris, je n’ai revu Keller qu’après l’amnistie. C’était au « Dîner de l’Est », réunion bougrement patriotique, où une cinquantaine de « wackes » (2) du bon coin communiaient dans la même sainte et robuste haine du Germain féodal…

Au début du Siège, Gérardin fait partie du

257ᵉ bataillon de la garde nationale. Élu capitaine,

(1) Voir Cahier IX, page 34. Charles Keller est mort en juillet (2) Nous étions au lendemain des incidents de Saverne, où le lieutenant von Forstner avait traité de wackes (vagabonds) les

on lui offre, après le 31 Octobre, le commandement du bataillon. Il refuse. Il s’engage dans les Éclaireurs de la Seine, dont le champ d’opérations est entre Le Bourget et Bondy. Il assiste à diverses affaires, la dernière, le 21 janvier, à Nonneville. La capitulation. Gérardin, à la requête de la Municipalité, s’occupe d’assistance à la mairie du dix-septième (Batignolles), arrondissement qu’il habite depuis plusieurs années. Malon, Buisson (les deux frères), Paul Martine (1) sont de ses amis. Le 26 mars, Charles Gérardin est nommé, avec Varlin, E. Clément, Chalain et Malon, à la Com- mune. Varlin, nommé dans trois arrondissements, opte pour le sixième (Saint-Sulpice) ; il est remplacé par Aminthe Dupont, (2) beau-frère de Gérardin.

Parlons d'abord de Rossel, —
                        me dit Gérardin.
                                        Ce fut mon

vieil ami Martine qui lui écrivit au camp de Nevers, pour l’appeler à Paris. Martine me l’a affirmé à diverses reprises. Rossel, dans ses Papiers Posthumes, ne nomme pas Martine. Mais ouvrez cet exemplaire du livre, et voyez la note qui accompagne le texte, note écrite de la main de Martine. « J’écrivis — lit-on dans les Papiers Posthumes, page 86, (3) — à un homme intelligent qui avait pris une part

(1) Paul Martine. Voir Cahier VIII, page 68. Paul Martine est (2) Dupont (Aminthe), l’un des accusés du procès de Blois, condam- né à quinze ans de prison. Élu membre de la Commune (dix-septième arrondissement). Membre de la Commission de Sûreté générale. Réfugié à Londres, il commit l’imprudence de se rendre à Paris, où il fut arrêté. Condamné aux travaux forcés, il rentra à l’amnistie.

            *membres de la Commune*

active aux mouvements populaires dans Paris depuis le début de la guerre, etc. » Au bas de la page, un renvoi, de la main de Martine : « Allusion flatteuse à notre correspondance. Signé : Où Martine avait-il connu Rossel? A Colmar, où il avait été professeur? A la sortie de l’École normale? A Metz, lorsque Rossel y était élève à l’École d’application? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que Martine reçut Rossel à Paris. Il me le présenta aussitôt. Rossel fut, le 22 mars, nommé chef de notre 17ᵉ légion. (1) Le premier fait d’armes de Rossel, que j’accompagnais avec Malon, fut, dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 avril, la marche sur Courbevoie. Une reconnaissance de cavalerie avait délogé du rond-point un bataillon fédéré. Rossel avait projeté de passer la Seine au pont d’Asnières, et d’aller, en suivant la ligne du chemin de fer, reprendre la position Nous partîmes des Batignolles, avec à peu près un millier d’hommes. Rossel en tête, l’écharpe rouge sur son vêtement civil. Moi au milieu de la colonne. Malon à l’arrière. Nous suivions les talus, plantés d’acacias. Tout alla bien jusqu’à ce que nous ayons passé le pont d’Asnières. Brusquement, après avoir dépassé Bécon, des coups de fusil partent. Ce sont nos francs-tireurs du 91ᵉ, qui tirent, sans ordre, sur un ennemi invisible. La panique s’étend. Quand on s’aperçoit qu’elle est injustifiée, il est trop tard. Les bataillons se retirent en désordre, malgré nos appels énergiques. Rossel, que je vis en rentrant à Paris, était navré. Je sus le lendemain qu’il avait été arrêté, puis relâché. Le 3 avril, le jour de la sortie de Flourens, Bergeret, Eudes et Duval, il fut installé, comme chef d’état-major de Cluseret, au Ministère de la Guerre.

(1) Dans le Coin du Voile (où il y a beaucoup à laisser de côté), V. d’Esbœufs (colonel Vergés) écrit (page 84) : « Le citoyen Rossel était présenté par M. Martine, agrégé d’histoire, jeune homme distingué, connu de la plupart des membres du conseil (de légion), et remarqué par ses nombreux discours dans les clubs politi-

            *Dombrovski et Wroblevski*

Dès que je fus nommé membre de la Commune, —
            je résolus de diriger tous mes efforts

sur la défense militaire. La sortie malheureuse de Bergeret, Eudes et Duval démontrait, et au delà, que nous man- quions totalement d’hommes de guerre. Je songeai à Dombrovski, que j’avais rencontré, pendant le Siège, en compagnie d’un autre Polonais de ma connaissance, Micielski. La lecture, que fit Dombrovski à cette entrevue, d’un travail sur les débuts de la guerre et sur la défense de Paris, écrit dans un français étrange, mais cependant d’une remarquable lucidité, me fit apprécier l’homme à sa juste Le 4 avril, Dombrovski, que j’avais fait prévenir par Micielski, déjeunait chez moi. J’ignorais qu’il fût déjà, à ce moment, chef d’une légion quelconque. Il attendait, me dit-il, le moment de se battre pour prendre rang. Il se rendit immédiatement auprès de Cluseret et de Rossel. Le 6 avril, Dombrovski était nommé au commandement de la place de Paris, en remplacement de Bergeret — trop tard, hélas, pour pouvoir s’opposer aux folles et tragiques équipées du Je revis Dombrovski quelques jours après, quand il commandait sur la rive droite. Dans un élan admirable, il avait repris Neuilly jusqu’à la Seine. Il me dit qu’il man- quait d’un général pour conduire les opérations du Sud. Je lui demandai ce qu’il pensait de Wroblevski, dont m’avait parlé avec grands éloges Micielski. La réponse de Dombrovski fut tellement flatteuse à l’égard de Wroblevski, que je fis inviter ce dernier à me venir voir. Wroblevski jouissait, parmi ses compatriotes, combat- tants de l’insurrection polonaise de 1863, d’un prestige militaire mérité. D’une bravoure à toute épreuve, on racon-

            *membres de la Commune*

tait qu’il avait, avec une demi-douzaine de lanciers, traversé toute la Lithuanie. Il avait le corps tatoué de coups de lance. Très sobre, comme Dombrovski. A mes premières ouvertures, Wroblevski refusa net le commandement que je lui offrais. Comme je lui faisais part du jugement porté sur lui par Dombrovski, il en parut touché. Il me déclara qu’en toute autre circonstance, il serait très heureux de se battre à ses côtés, même sous ses ordres. Mais il répugnait à l’idée de se mêler d’une guerre civile entre Français. — Il s’agit, — lui dis-je, — de sauver la République menacée par Versailles. Je regardais son acceptation comme si précieuse pour la Commune, que je n’hésitai même pas à le menacer d’arres- tation, s’il persistait dans son refus. — Avec nous ou contre nous, — lui dis-je. Dans le second cas, mon devoir est de vous arrêter.

            *La réunion de la rue des Dames*

Je passais la plus grosse partie de mon temps aux avant-

postes. J’allais très peu à l’Hôtel de Ville. Je m’étais vite aperçu qu’on y discourait beaucoup trop, et qu’on y agis- sait fort peu. La seule préoccupation eût dû être cependant la conduite des opérations militaires. C’était là un de nos fréquents sujets de conversation, aussi bien avec Rossel qu’avec Dombrovski. A mon avis, le salut était dans la formation d’un comité, pris aussi bien hors de la Commune que parmi ses membres, composé d’hommes énergiques, actifs, se donnant tout entiers à la défense. Ce fut là le germe du Comité de Salut public, dont je prononçai le premier le mot, au cours d’un incident de séance, à l’Hôtel de Ville. C’est ce qui me valut de faire partie du premier Comité, élu le 1ᵉʳ mai. A la veille de la proposition qui fut faite à la Commune, dans sa séance du 28 avril, nous eûmes, Rossel, Dombrovski, Wroblevski et moi, une réunion rue des Dames, aux Bati-

gnolles. Dombrovski y prit le premier la parole. Il repré- senta la situation militaire telle qu’elle était, c’est-à-dire très compromise. Avec la coexistence de la Commune et du Comité Central, toute action efficace et toute organisation étaient impossibles. Il posa ce principe, que les chefs d’une révolution aussi grande que la révolution communaliste devaient être capables de conduire leurs électeurs au combat. Il ajouta qu’il considérait la majorité des membres de la Commune comme incapables à tous les points de vue de remplir cette condition, et que le triomphe étant impos- sible avec eux, il fallait vaincre sans eux. Sa conclusion fut : la dictature d’un groupe d’hommes jeunes et énergiques, l’appel aux volontaires, le casernement des troupes, l’appli- cation de la loi martiale aux traîtres et aux lâches, et, enfin, dès l’organisation parfaite des volontaires, c’est-à-dire en huit ou dix jours, commencement des opérations sur le Sud et manifeste à la France. La discussion fut calme et de courte durée. Nous étions, tous les quatre, — Rossel, Dombrovski, Wroblevski et moi, — du même avis. Comme nous n’étions assurés que de 6.000 combattants, il fut convenu de renvoyer l’action après la nomination du Comité de Salut public.

                        que, sur cinq membres

du Comité à élire, je fus le seul désigné de ceux sur lesquels nous pouvions compter. Je continuai donc à faire ce que j’avais fait depuis mon élection à la Commune, à consacrer le meilleur de mes efforts à la défense. Peu de jours après, les relations de Rossel et Dombrovski devaient se refroidir. Dombrovski reprochait à Rossel de ne pas lui envoyer les hommes et les munitions qu’il récla- mait. L’acquittement, par le conseil de guerre de Versailles, du directeur du Comité d’artillerie, a, depuis, suffisamment expliqué les raisons secrètes de l’inexécution des ordres. Deux jours avant l’arrestation de Rossel, le 8 mai, j’arrivai au Ministère de la Guerre juste au moment où Dombrovski venait s’enquérir par lui-même de la situation. L’entre-

            *membres de la Commune*

tien entre Rossel et Dombrovski débuta assez froidement. J’intervins pour renouer les sympathies. Il fut décidé que Bergeret et Eudes seraient chargés de l’organisation d’un certain nombre de régiments, qui seraient casernés et tenus à la disposition de Dombrovski. Mais les événements devaient bientôt se précipiter. Le lendemain 9, Rossel

Le 10 mai, la Commune, après avoir voté, la veille, l'arres-

tation de Rossel, décide qu’il sera livré à la Cour martiale, et, en attendant, enfermé à Mazas. Rossel est venu à l’Hôtel de Ville. Il attend à la questure, sous la garde d’Avrial, qui le laisse seul pour retourner en séance. Le vote émis, — Malon et moi avons voté contre, — je vais rejoindre Rossel, que je trouve dans la chambre bleue (1) servant de perma- nence aux membres du Comité de Salut public. J’instruis Rossel. « Vous n’avez pas, lui dis-je, l’intention de remettre votre honneur entre les mains des membres de la Cour martiale, dont certains vous sont connus. C’est moi qui vous ai introduit dans ce guêpier. C’est à moi de vous en Nous quittâmes la chambre bleue. La voiture qui avait amené Rossel à l’Hôtel de Ville était restée devant la porte extérieure. La sentinelle, reconnaissant Rossel, présenta les armes. Nous montâmes dans la voiture qui nous emporta rapidement jusqu’au pont des Saints-Pères, et, par la rue Bonaparte, au Quartier Latin. Rossel, qui s’était foulé le pied dans une récente chute de cheval, était chaussé d’une bottine et d’une pantoufle. Nous nous arrêtâmes pour acheter une paire de souliers légers. Nous nous quittâmes au Jardin de Cluny, d’où il alla se réfugier dans un hôtel du boulevard Saint-Germain.

(1) C’est dans cette chambre bleue, dite chambre de Valentine, que 23 mai, fut porté Dombrovski, mortellement blessé rue Myrrha. Voir Cahier IX, pages 115 et suivantes.

Nous eûmes bientôt des nouvelles l'un de l'autre. Deles-

cluze, qui nous avait conservé à tous deux ses sympathies, nous envoyait fréquemment un jeune ingénieur, Charles Heuzey, qui fut, m’a-t-on dit, pris et fusillé à la caserne Lobau. Delescluze me faisait dire d’attendre. J’avais hâte de prendre de nouveau part à l’action. J’écrivis à Dom- brovski. Je lui dis que je ne serais pas fâché de me battre incognito aux avant-postes. Il me fit répondre de ne pas me montrer au quartier général, si je ne voulais être arrêté, mais que, dès l’organisation achevée des nouveaux régi- ments, Rossel et moi devions avoir chacun un corps à commander dans l’opération d’ensemble qui serait tentée. Quatre jours après cette réponse de Dombrovski, les Versaillais étaient dans Paris. Dombrovski devait tomber, le 23 mai, à la barricade de la rue Myrrha. Le 28 novembre 1871, Rossel était fusillé à Satory. Depuis notre évasion de l’Hôtel de Ville, je ne l’avais pas revu.

Juin 1913. Une lettre de Lonclas. Je n'ai pas ren-

contré Lonclas depuis des siècles. Depuis 1875, où il vint nous surprendre, Vermersch et moi, à Altorf. (1) Franchement, je ne croyais plus le revoir. Tout de suite quand on m’apporte sa carte, passe devant mes yeux sa silhouette d’autrefois. Carré des épaules, la face pleine et rose, barrée d’une moustache châtain clair, l’uniforme de colonel chef de la 12ᵉ légion. Quelques jours après, je le retrouve, la rosette rouge à franges d’or des membres de la Commune à la boutonnière. Lonclas a été élu à la Commune aux élections complé- mentaires d’avril. Tous ces souvenirs se pressent en moi, quand il me tend la main, la moustache blanchie, — il a soixante-dix-sept ans, — mais l’œil brun toujours Nous causons. Je lui rappelle notre course à la

(1) Voir Cahier IV, page 140.

            *membres de la Commune*

Furka, il y a juste trente-huit ans. De toute la bande joyeuse qui grimpait allègrement vers le glacier, nous Lautard, — notre « badinguet » d’Altorf, — mort… Les autres, morts aussi, disparus, vieux, terrés dans La Commune… Les amis… Voilà une heure que nous — Au fait, — dis-je au vieux camarade, — comment as-tu été nommé à la Commune ? Quel coup d’éclat t’a valu ce suprême honneur ?

            *Chef de la 12ᵉ légion*

Quand éclata le 18 Mars, —

garde nationale du douzième arrondissement, quartiers des Quinze-Vingts et de Bercy. Aussitôt que la nouvelle de la victoire de Montmartre m’est connue, je me dirige à la hâte vers l’avenue Dau- mesnil, près du boulevard Mazas, lieu habituel de réunion du bataillon. Le bataillon est là, au complet. Onze compagnies. En tout 1.200 hommes, bien armés, résolus. Les officiers viennent à moi. — Citoyen capitaine, me disent-ils, le commandant vient d’envoyer sa démission. Il refuse de marcher. Il est avec le gouvernement. Nous vous prions, en votre qualité de plus ancien capitaine, de le remplacer. J’accepte. Je fais battre l’assemblée. On fait l’appel. On forme le cercle. Je prononce une petite allocution.

Je venais à peine de remercier les officiers du 73ᵉ de leur

marque de confiance, dont j’étais très fier, qu’un délégué du Comité Central, accompagné de Géresme, — qui devait être nommé à la Commune aux élections du 26 mars, — se — C’est moi, citoyen. — Eh bien ! je vous annonce, au nom du Comité Central, que vous êtes nommé chef de la 12ᵉ légion. Je vous invite à aller immédiatement prendre le commandement de cette légion, rue d’Aligre, à l’École des garçons. Vous vous entourerez des délégués de tous les bataillons fédérés de votre arrondissement. Vous avez pleins pouvoirs et vous prendrez toutes les mesures d’ordre nécessaires. Vous en référerez ensuite au Comité Central, dont vous dépendez Une acclamation salue ces paroles. Tout le bataillon — Vive la République ! Vive le Comité Central ! Je passe le commandement du bataillon au capitaine Declerc, chevalier de la Légion d’honneur, homme très énergique, très loyal, véritable type du soldat, et je pars pour la rue d’Aligre, escorté de quelques-uns de mes C’est ainsi qu’en moins d’une heure, je fus successive- ment capitaine, commandant et colonel chef de légion. Avancement extraordinairement rapide, comme tu vois. Il y avait toutefois une raison à cela, comme va te le montrer le récit suivant.

            *Les canons de la gare de Lyon*

Vers la fin de février, j'avais été avisé par un sergent du

73ᵉ, employé au P.-L.-M., que de nombreux canons en bronze, ainsi que leurs affûts, avaient été soigneusement emballés dans des caisses, et qu’ils allaient être pro-

            *membres de la Commune*

chainement expédiés en province, par ordre du gouverne- Ces canons provenaient de la souscription populaire à 25 centimes, ouverte pendant le Siège dans les colonnes du Siècle. Ils étaient donc la propriété collective des souscrip- Il s’agissait de s’emparer de ces canons et de les placer, afin qu’ils ne fussent pas livrés aux Prussiens, sous la garde jalouse et vigilante de la garde nationale. Une expédition fut décidée. On m’en donna le commande- ment, que j’acceptai avec enthousiasme. Plusieurs officiers du 73ᵉ s’offrirent à m’accompagner. Je leur déclarai que je me rendrais d’abord, seul, sans escorte, auprès de l’ingénieur des ateliers du P.-L.-M., rue de Rambouillet, pour lui demander de prendre possession des canons. Si, au bout d’un quart d’heure, je n’étais pas de retour, c’est que j’aurais été retenu prisonnier. Dans ce cas, les ateliers devaient être envahis par nos hommes, les canons enlevés de vive force et transportés dans un terrain vague de la rue Crozatier, qui avait été choisi par nous comme parc d’artillerie provisoire. Le programme fut mis à exécution. Je me présentai seul à la barrière de bois servant de clô- Arrêté par le concierge, je signifiai à ce dernier que je On prévint l’ingénieur qui était à table. Je le vois encore, sortant, tête nue, la serviette à la main, dans la vaste cour, à l’extrémité de laquelle était son Brièvement, mais sur un ton qui ne comportait pas de réplique, je sommai l’ingénieur, au nom du Peuple, de me remettre les canons qu’il détenait et qui, sans doute, — ajou- tai-je, — allaient être livrés à l’ennemi. — Je n’ai pas de canons, — me répondit l’ingénieur. — Et du reste, si j’en avais, je ne les livrerais pas à vous, capi- taine, qui n’avez aucun mandat du gouvernement. — C’est bien, monsieur, répondis-je. Le mandat que vous désirez, je me le donne à moi-même, et voici ceux qui vont

de la Commune (élu par le douzième

Lonclas porte sur cette photographie,

(inédite), le costume de colonel, chef de la 12ᵉ légion, nommé le 28 février 1871, par le Comité Central.

le mettre à exécution sur-le-champ, puisque vous refusez d’obtempérer à ma légitime demande. Je fis un signe. Les gardes nationaux, alignés en bataille le long de la barrière, avaient compris. En un clin d’œil ils ont renversé la barrière, envahi la cour, et, sous la conduite du sergent qui m’avait signalé l’endroit où étaient remisés les canons, se sont dirigés vers les ateliers. Les caisses furent vite défoncées. Les canons, sortis de leur prison, sont montés sur leurs affûts. Les gardes s’attellent aux brancards en poussant des hourrahs. C’est au galop que les canons sont traînés jusqu’à la rue Crozatier, où ils sont parqués, sous la protection du L’opération n’avait pas duré une demi-heure. Pendant l’enlèvement des canons, — une trentaine de pièces, — je parlementais toujours avec l’ingénieur, qui levait les bras au ciel et me suppliait de lui laisser un reçu de la livraison forcée. — Je ne cède qu’à la force, répétait l’ingénieur. Je signai le reçu qui m’était demandé. Je le signai au nom du peuple de Paris, représenté par le 73ᵉ bataillon de la garde nationale, dont j’avais exécuté les ordres. L’enlèvement des canons du P.-L.-M. fut accueilli dans tout le faubourg Saint-Antoine par une explosion d’enthou- siasme. On venait de tous les côtés me féliciter de ce bril- Ma compagnie tint à honneur de monter la première garde autour de notre butin. Chaque jour, les compagnies du 73ᵉ se relevaient l’une après l’autre. Le Comité Central fut avisé.

(1) L’exploit de Lonclas se place dans l’après-midi du 28 février, la veille de l’entrée des Prussiens. Charles Yriarte, dans son livre Les Prussiens à Paris et le 18 Mars, page 44, publie la dépêche sui- vante : « Secrétaire général de la préfecture de police à préfet aux affaires générales, 28 février, 3 h. 25 m. soir. Les gardes nationaux du douzième arrondissement prennent les armes. Le 73ᵉ a formé les faisceaux avenue Daumesnil. Ces gardes nationaux prétendent avoir trouvé à la gare de Lyon trente et un canons cachés… »

membres de la Commune

Quelques jours après, sur son ordre, les canons étaient transportés au parc de la rue Basfroy, siège du Comité. Je reçus bientôt un ordre de comparution devant un juge d’instruction. J’étais inculpé de vol au préjudice de l’État, pour une somme de 260.000 francs. Je m’abstins, bien entendu, de répondre à la convocation. Les événements allaient se précipiter. Au 18 Mars, les canons, qui avaient quitté la rue Basfroy, faisaient partie du parc des Buttes-Montmartre. Au mois d’avril, ils furent descendus sur la place de l’Hôtel-de-Ville. C’est à eux que je dois d’avoir été, en une demi-heure, commandant, puis colonel chef de légion. C’est à eux aussi, — car ils m’avaient rendu populaire dans mon arrondissement, — que je dois d’avoir été, aux élections complémentaires du 16 avril, — élu à la Commune par les électeurs révolutionnaires et patriotes du douzième.

L’un des membres les plus obscurs et les plus modérés de la Commune. (1) Élu par le quinzième arrondissement. Signataire du manifeste des Vingt-Deux de la minorité. Très brave homme, d’une honnêteté scrupuleuse, il confie à son patron — Clément était ouvrier teinturier — dès l’entrée des troupes, les 10.600 francs qui restent en caisse à la mairie. A la Commune, il parle peu. Dans son quartier, il est aimé de tous. C’est un conciliateur. Ce fort Jurassien, trapu, large d’épaules, de taille élevée, est un doux. Il fait payer le traitement des frères de la Doctrine chrétienne. Il protège les religieuses. Son défenseur, Mᵉ Gatineau, rappelle, dans sa plaidoirie devant le conseil de guerre, que son client a sauvé un prêtre, l’abbé Minot, au péril de sa vie.

(1) Il y avait, à la Commune, trois élus du nom de Clément. — J.-B. Clément, élu par le dix-huitième arrondissement (Montmartre). — Émile Clément, élu par le dix-septième arrondissement (Batignolles). Cet Émile Clément fut arrêté par ses collègues, quelques jours avant l’entrée des troupes et incarcéré. On avait reconnu, à l’examen de son dossier, qu’il avait offert ses services à la Police de l’Empire. — Victor Clément, élu par le quinzième arrondissement (Grenelle), celui dont nous nous occupons ici.

membres de la Commune

Victor Clément déclare qu’il a combattu le décret des otages et la formation d’une cour martiale. La pièce suivante est toute entière de la main de Victor Clément. Elle doit avoir été rédigée par lui au cours de sa détention à Versailles, et remise à Mᵉ Gatineau, pour les besoins de sa défense.

Composition de la Commune

A son début, (1) par suite de doubles d’élections et de refus, la Commune comptait 65 membres, que l’on peut classer ainsi. Majorité 45 membres environ, mais hétérogène, composée de blanquistes et de jacobins ayant pour chefs et orateurs Delescluse et Félix Pyat. Mais qui peu de temps après se laissa complètement dominer par la préfecture de police qu’elle soutint per fas et nefas contre les attaques sérieuses et quelquefois acharnées de la minorité. Comme valeur intellectuelle, à part Delescluse, instruit, intelligent, mais sectateur inflexible de Robespierre et du jacobinisme de 93, ce qui influait évidemment sur la rectitude de son jugement, et Félix Pyat, révolutionnaire fantaisiste, comme Delescluse, infatué de la tradition de 93, qu’il imita et copia souvent à la Commune, politique romantique mais loin des sentiments généreux des Girondins, difficile à classer, et enfin le jeune Grouchet, un élégant jacobin, ennemi juré de l’autonomie communale et du principe fédératif, plein d’une haine bien cordiale pour les fédéralistes, d’une valeur intellectuelle médiocre, possédant pour toute science politique quelques lambeaux de rhétorique jacobine, n’ayant jamais ouvert un livre d’économie politique et antipathique à la révolution sociale au degré suprême.

(1) Nous avons scrupuleusement suivi, même dans ses erreurs orthographiques (Delescluse pour Delescluze, Grouchet pour Grousset), le manuscrit de Victor Clément.

A part ces trois personnalités, les autres membres composant la majorité étaient de l’ignorance et de l’incapacité la plus absolue, mais en revanche d’une violence de tempérament sans bornes, nerveux jusqu’à l’épilepsie, rugissant au moindre mot de conciliation, de modération ou de transaction, qualifiant immédiatement de traître et de réactionnaire les membres de la minorité qui se permettaient de blâmer les actes de la préfecture de police, arrivés enfin à ne voir le salut que dans ces deux moyens : arrêter et emprisonner tout ce qui paraissait hostile, et contraindre à se battre la garde nationale, et fusiller tout garde récalcitrant, et d’une confiance absolue dans la valeur de ces moyens. Il est à remarquer que cette majorité si violente, n’a jamais eu le courage de se soustraire à l’influence occulte du Comité central et à ses prétentions parfaitement accusées de diriger malgré la Commune et selon ses vues le mouvement du 18 Mars. Les prétentions du Comité central se firent jour très peu de temps après la réunion de la Commune, cette tactique et ces empiétements n’échappèrent pas à la minorité, qui par l’organe de Lefrançais et de Jourde insistèrent énergiquement pour que cette influence occulte fût brisée. Mais alors le Comité central temporisait, il envoyait son délégué Arnold donner des explications, alors on exposait à la Commune qu’il y avait malentendu, que la Commune se méprenait sur le sens des démarches et prétentions du Comité central, qu’il était incapable de rien faire contre elle, bien au contraire il était prêt à s’incliner en toute occasion devant sa souveraineté. Déclarations hypocrites auxquelles l’un de ses membres, le cuisinier Lacord jetant le masque, donnait un formel démenti en déclarant quelques jours plus tard en pleine séance que le Comité central entendait traiter de puissance à puissance. La majorité laissa dire et Lacord ne fut pas arrêté. Le Comité central comme corps politique avait conservé l’habitude de se mettre en communication avec le public par la voie d’affiches sur papier blanc, ce qui donnait à ses communications un caractère officiel. Pour enlever ce caractère aux affiches du Comité central, la Commune

membres de la Commune

rendit un décret déclarant que les communications officielles seules seraient affichées sur papier blanc, le Comité n’en tint aucun compte et continua et la Commune ne fit jamais respecter son décret. Enfin un beau jour, quinze jours à peu près avant la fin de la Commune (le Comité) envoie à la Commune une notification faite (sur) un ton impératif et menaçant, par laquelle il lui demandait la direction absolue de la guerre, et la note portait qu’une délégation du Comité central attendait la réponse séance tenante. Félix Pyat, délégué par la Commune, accorda tout. Il trouva dans une salle tous les chefs de légion réunis, avec l’intention bien arrêtée, et que d’ailleurs ils dissimulaient à peine, d’enlever la Commune. J’ai su le lendemain, par le chef de légion du quinzième arrondissement, que les légions, de concert avec le Comité central, devaient, en cas de refus, dissoudre la Commune et installer le Comité central à l’Hôtel de Ville. Le premier acte impolitique de la Commune, ou plutôt des généraux de la Commune, et qui compromit gravement le mouvement du 18 Mars, fut la tentative sur Versailles. A partir de ce jour on put prédire avec assurance la défaite de la Commune et sa chute, qu’elle-même par la suite n’a pas peu contribué à accélérer. Cette sortie fut bien en effet l’œuvre des généraux présomptueux de la Commune, car cette résolution fut prise par ces messieurs sans consulter la Commune autrement que par un simple avis. Si la Commune eût été prévenue il est certain que la minorité se fût formellement opposée, en vain c’est très probable. Mais elle eût conformé sa conduite à son programme. La minorité voulait sincèrement le triomphe de l’autonomie communale, mais ses revendications se bornaient à Paris, laissant aux autres groupes le soin de suivre son exemple (1) et de revendiquer pour eux-mêmes les libertés communales, et d’autre part bien résolue à ne faire aucune pression sur l’Assemblée, d’autant plus que l’Assemblée elle-même n’avait pas mis en question la forme républicaine.

(1) Les mots « suivre son exemple » sont rayés sur le manuscrit de Victor Clément.

Une semblable agression ne reposait sur aucun motif légitime et compromettait avec la Commune le principe fédératif. Mais il a été démontré plus tard que la majorité jacobine n’entendait pas du tout restreindre son action à Paris, qu’elle voulait le pouvoir fort, très fort, imposant à la France son programme et le faisant prévaloir par tous les moyens que la centralisation mettait à sa disposition. La majorité a blâmé énergiquement la tentative sur Versailles, mais non point comme contraire à ses principes et à sa manière de voir, non pas comme illégale ou injuste, mais comme ayant été mal conçue, mal dirigée, en un mot à cause de sa non réussite. Dès ce jour, les tendances autoritaires et dictatoriales de la majorité ne se dissimulèrent plus. Vinrent immédiatement après, une recrudescence d’arrestations, la loi sur les otages, et enfin tous les actes arbitraires combattus par la minorité et qui devaient aboutir à la scission. Je dois dire à l’honneur de Lefrançais qu’il a combattu la loi sur les otages avec chaleur, éloquence, beaucoup de logique et de bon sens politique, mais la majorité incapable d’écouter dix minutes un orateur qui n’abondait pas dans son sens. Minorité 20 à 25 membres, presque tous socialistes, parmi lesquels une quinzaine communistes très modérés et très pacifiques, puis 4 à 5 socialistes mutualistes de l’école de Proudhon et 3 ou 4 néo-socialistes, parmi lesquels il faut compter Jourde. La minorité avait franchement arboré le drapeau communal et voulait faire triompher ce principe par des mesures de large tolérance politique et quelques réformes économiques que la lutte armée les a empêchés de produire, attendu que la production industrielle et les transactions commerciales en dehors des sommes faites par la Commune étaient complètement suspendues, et puis elles ne pouvaient être réalisables qu’après la victoire. En résumé, la Commune presque tout entière était essentiellement gouvernementaliste et très éloignée du programme anonyme sorti du sein des masses le 18 Mars (Paris libre). Cela ne surprend pas celui qui connaît la valeur politique du suffrage universel.

membres de la Commune

Le hasard qui a fait tomber cette pièce dans les mains de M. Henri Saffrey, qui a bien voulu me la communiquer, apportait en même temps à ce dernier un autre document, un certificat délivré à Victor Clément par le curé d’Arbois (Jura), dont le membre de la Commune du quinzième arrondissement était originaire.

Je soussigné, prêtre, aumônier des Filles de Marie d’Arbois (Jura), certifie que pendant tout le temps qu’il a habité Arbois, c’est-à-dire pendant l’espace de près de trois ans, Monsieur Victor Clément a toujours eu la conduite d’un honnête homme et d’un bon père de famille, qu’il a même rempli ses devoirs de catholique, que pendant le même temps, aucune parole de blâme ne m’est revenue sur son compte, et que ses compatriotes ont toujours regretté, à cause de ses qualités personnelles, la part plus ou moins sérieuse qu’il a pu prendre à des principes peu conformes à ses habitudes plutôt généreuses que révolutionnaires. En foi de quoi je délivre la présente attestation pour lui servir dans les circonstances pénibles où il se trouve.

  Arbois, le 23 juillet 1871.
                            Aumônier des Filles de Marie d'Arbois.

L’honnête ouvrier teinturier — que son tempérament modéré ne désignait guère, il faut le reconnaître, à la fonction révolutionnaire dont l’avaient investi les électeurs de Grenelle — ne fut condamné qu’à six mois de prison. Il ne fit plus parler de lui depuis.

Dimanche 2 avril. Un ciel splendide. Toute la matinée, le rappel a battu. Depuis la veille, on sait que la marche sur Versailles est décidée. Duval s’est mis d’accord avec Bergeret et Eudes. La Commission exécutive a cédé aux objurgations des nouveaux généraux, qui ont plaidé vigoureusement devant elle l’attaque immédiate. D’abord fixée au 1ᵉʳ avril, la date a été reportée au lendemain 2. L’intendance a reçu l’ordre d’envoyer des vivres et des munitions. Elle s’acquittera du reste fort mal de cette mission. Duval dispose de toutes les forces des treizième, quatorzième et quinzième arrondissements. Depuis longtemps déjà, il a pris ses dispositions en conséquence. Dès le 16 mars, — deux jours avant la tentative de reprise des canons, — il a provoqué une réunion des délégués de bataillons du quatorzième, rue de la Maison-Dieu, salle Paysant. Il s’y est rendu, accompagné du citoyen Beaufils, son secrétaire. Il a pris la parole, expliqué comment il comprenait, le cas échéant, la résistance. Le 18 mars, le 136ᵉ bataillon, commandant Ledrux,

dans la bataille

descend, avec Duval et les bataillons du treizième, vers la Préfecture de police, qui est occupée. A six heures et demie du soir, toute la rive gauche, jusqu’à la Cour des Comptes, est au pouvoir de Duval. A peine installé comme délégué à l’ex-Préfecture de police, Duval songe à la marche sur Versailles. Duval est, par-dessus tout, un homme d’action. Depuis la capitulation, il commande au treizième. C’est lui le véritable général. On lui obéit. Il n’y a plus d’autre autorité que la sienne. Brave, énergique, il n’est pas fait pour parler, mais pour agir. D’une taille un peu au-dessus de la moyenne, blond, les yeux bleus, le front découvert, — il a 30 ans, — tous ceux qui l’approchent sont vite conquis. Cet ouvrier fondeur est un homme. Il en eût fallu quelques-uns de cette trempe à la Commune. Duval périra, — fusillé par ordre du général Vinoy, — dans cette première sortie, qu’il a préparée lui-même, et qu’il considérait d’avance comme la plus assurée des victoires. Nous avons demandé au citoyen Louis Ledrux, qui fut membre du conseil de la 14ᵉ légion, commandant du 136ᵉ bataillon, et ensuite colonel commandant du fort de Vanves, de nous dire les péripéties de cette sortie de Châtillon, où Duval devait laisser la vie.

En colonne pour l’attaque

        nous dit le citoyen Ledrux, —
                                          la plus rapprochée du plateau de Châtillon, où rendez-vous avait été pris, avait déjà rejoint son poste dans la soirée du dimanche 2 avril.

Quand Duval y arriva, vers cinq heures, avec Chardon, (1) il y trouva les Volontaires de Montrouge, qui, sur l’initiative du citoyen Lachapelle, avaient pris la garde à l’arrière du plateau. Les 103ᵉ et 136ᵉ étaient également installés. Enfin, le quinzième fournit aussi son contingent. Le 131ᵉ arrive dans la soirée, suivi, au cours de la nuit et de la matinée du lundi 3, par les 137ᵉ et 165ᵉ. Vers neuf heures du matin, les membres de la 14ᵉ légion, Lucien Henry, (2) Sebourgue, Roquejoffre, rejoignent Duval. En même temps qu’eux, Schneider, des Volontaires de Montrouge, Henri Menet, officier de chasseurs à pied rallié à la Commune le 18 mars. Pendant toute la durée de l’action, Menet se tint près de Duval. Ni vivres, ni munitions. L’intendance n’avait rien envoyé. A la formation de la colonne d’attaque, vers midi, aucune disposition spéciale n’avait été prise. Toute la nuit s’était passée autour des feux de bivouac, les Volontaires faisant bonne garde sur les lisières du camp. Aucune œuvre de défense n’avait été entreprise sur le plateau, évacué par nos troupes au début de l’investissement. Les Prussiens avaient creusé, du côté sud, de larges fossés, qui avaient été à demi comblés. Sur la droite, un long mur crénelé, à demi écroulé. Duval passa une partie de la nuit dans une maison, située au coin de la route qui descend du plateau vers Paris, sans plus se préoccuper de la faiblesse de ces remparts en ruines. N’est-il pas convaincu du succès ! Il croit arriver à Versailles sans combat. Dès l’aube, Duval se rend sur le front de bandière, accompagné de ses officiers d’état-major. Il coiffe le képi

(1) J.-B. Chardon, membre de la Commune, nommé, comme Duval, par le treizième arrondissement. Colonel commandant la Préfecture de police. Voir Cahier IV, page 99 et suivantes. (2) Lucien Henry devait être fait prisonnier, en même temps que Duval.

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aux six galons et aux étoiles de général. Par-dessus son uniforme, il a revêtu une capote d’artilleur, sans galons. A neuf heures et demie seulement, arrivent trois pièces de 7, qui ne peuvent être mises en route, les attelages devant retourner à Paris pour ramener d’autres pièces. Duval fait mettre les compagnies de marche en colonne. Les sédentaires resteront au plateau. Vers dix heures et demie, arrivent les derniers bataillons. A ce moment, on peut songer à prendre contact avec le corps d’armée du général Eudes, qui manœuvre à la droite du plateau, et à former avec lui un crochet solide, que protégeront les forts du sud, les redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet et le Petit Bicêtre. A onze heures et demie, la colonne est formée. Elle s’engage sur la route de Versailles dans l’ordre suivant : En tirailleurs, les Volontaires de Montrouge. Environ 250 hommes. En colonne : le 104ᵉ bataillon (quatorzième arrondissement), commandant Mézirard, ancien combattant de Juin 48 ; le 133ᵉ (treizième) ; le 136ᵉ (quatorzième), commandant Ledrux ; le 103ᵉ (quatorzième), commandant Lecœur ; le 146ᵉ (quatorzième) ; le 131ᵉ (quinzième) ; le 217ᵉ (quatorzième) ; le 127ᵉ (quinzième) ; le 165ᵉ (quinzième), et le 102ᵉ (treizième). Soit, dix bataillons, formant ensemble un effectif de 2.500 à 3.000 hommes, y compris les Volontaires de Montrouge.

La marche en avant et la retraite

La colonne arrive sans encombre à la redoute du Petit-Bicêtre, où quelques coups de feu, — les premiers, — sont échangés entre les avant-postes versaillais et nos tirailleurs. Bientôt, l’ennemi se retire, regagnant Plessis-Piquet à gauche, la ferme de Villacoublay à droite. D’accord avec le commandant du 136ᵉ, le commandant du 103ᵉ, Lecœur, détache deux compagnies et garde les deux autres en réserve. Entre la redoute du Petit-Bicêtre et les Quatre-Chemins, Duval, Lucien Henry, Schneider, Maugé, Henri Menet,

rejoignent la colonne. Lucien Henry conduit une pièce de 7. Maugé, une mitrailleuse. Henri Menet est à cheval ; par trois fois, il galopera vers le plateau pour hâter l’envoi d’artillerie, de munitions et de vivres. Arrivent successivement Leprince, Badinier, de la 14ᵉ légion, avec un caisson de projectiles pour la pièce de 7. Il est environ midi et demie quand nous atteignons les Quatre-Chemins. C’est là que la route « impériale » n° 186, reliant Sceaux à Versailles, coupe la route n° 54 allant de Châtillon à Bièvres, en traversant le Plessis-Piquet et Petit-Bicêtre. Au même point, un chemin, situé à environ 150 mètres de Villacoublay, se dirige vers les bois de Meudon-Chaville, au lieu dit Porte de Verrières. Duval donne l’ordre de faire reposer la colonne. Il entre dans la première maison à gauche, sur le mur de laquelle on lit, en grosses lettres : Duval, horticulteur. Quelques officiers s’informent près de lui de l’heure à laquelle on pourra distribuer les vivres. — Les vivres, répond Duval, sont au plateau. Ils y resteront. Nous déjeunerons à Versailles. On fait halte. Le 136ᵉ et le 131ᵉ se sont établis le long des fossés du petit chemin qui mène au bois de Chaville. Le 133ᵉ et le 146ᵉ se sont avancés sur la route, à une cinquantaine de mètres de la ferme de Villacoublay. Les Volontaires de Montrouge ont appuyé à gauche, laissant le village découvert. Le 103ᵉ, à quelque distance des maisons, couvre la droite, en tirailleurs. Les bataillons restés à l’arrière forment réserve sur la route de Châtillon. Il est une heure et demie quand Duval donne l’ordre de la marche en avant. A peine les troupes ont-elles remis sac au dos, qu’une vive fusillade éclate, dirigée contre les Volontaires de Montrouge, et partant du petit bois, en avant de Vélizy. La pièce de 7 et la mitrailleuse sont rapidement mises en batterie, au coin de la ferme, sur la route, à droite. Le 136ᵉ traverse au pas gymnastique les baraquements et les maisons, et se met en contact avec l’ennemi, qui n’est pas à plus de 200 mètres.

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Le 131ᵉ rejoint rapidement la ligne de bataille, et se place devant les tirailleurs du 103ᵉ, qui, de ce fait, passent en deuxième ligne. Les Volontaires de Montrouge esquissent un mouvement tournant sur la gauche, autour d’un ancien parc d’artillerie laissé par les Prussiens. Ces derniers ont abandonné là quelques affûts et des pièces d’artillerie hors d’usage. Derrière les Volontaires se déploie le 133ᵉ. Le 146ᵉ et le 137ᵉ prennent position dans un bâtiment du village. Tous ces mouvements ont été exécutés, sans entente préalable, sur la seule initiative des chefs de bataillon. Quand la fusillade partit du bois de Vélizy, nos troupes marchaient en colonne. Elles n’avaient rencontré jusque là qu’un semblant de résistance au Petit-Bicêtre. Chacun prit les dispositions qui répondaient le mieux à son emplacement sur le terrain, au moment de l’alerte. Le 136ᵉ était le plus en avant, au centre, tout près de la ferme. Les gardes s’étaient couchés dans les sillons. Le 146ᵉ et le 133ᵉ tiraient au-dessus d’eux. La distance était si courte, de cette première ligne aux Versaillais, qu’un garde du 126ᵉ, le citoyen Moura, fut frappé de deux balles de revolver à la mâchoire. La fusillade dura vingt ou vingt-cinq minutes. Nous avions déjà une trentaine d’hommes à terre, dont trois morts. Duval s’était posté sur notre droite, en arrière d’un ancien baraquement prussien, ambulance ou casernement. A gauche, Maugé tenait bon avec sa mitrailleuse. Quant à la pièce de 7, elle dut cesser le feu, faute de munitions. Elle n’avait tiré qu’une dizaine de fois. Lucien Henry la reconduisit au plateau, à cheval sur la culasse. Tout à coup, la sonnerie : En retraite ! se fit entendre. Le 136ᵉ et les Volontaires, qui étaient très menacés, maintinrent cependant l’ennemi assez longtemps pour permettre aux bataillons de regagner la redoute du Petit-Bicêtre, sans être poursuivis. J’ignorais par qui avait été donné l’ordre de sonner la retraite. Je rejoignis bientôt Duval, au passage d’un petit chemin creux. Triste et muet, il regardait s’éloigner devant

lui, sur la pente qui mène au Petit-Bicêtre, les bataillons en désordre. La retraite s’effectua sans autre péril, couverte par les bataillons d’avant-garde et par la mitrailleuse de Maugé, qui épuisa toute sa provision de projectiles. Vers quatre heures, les troupes arrivaient au plateau. Une désagréable surprise les y attendait. La 14ᵉ légion, qui avait suppléé tant bien que mal à l’inertie de l’intendance, avait bien envoyé un convoi de vivres. Mais les bataillons restés à l’arrière s’étaient empressés, pendant que les autres se battaient, de les accaparer.

La prise du plateau

A peine les derniers tirailleurs étaient-ils arrivés au plateau, qu’une bordée d’obus s’abattait au milieu de nos troupes. N’ayant rencontré personne au Petit-Bicêtre, les Versaillais en avaient profité pour s’y réinstaller et pour tâter le terrain jusqu’à Châtillon. Les tirailleurs s’élancent en avant. Lachapelle, des Volontaires, fait mettre en batterie une pièce de 7, sur la gauche, contrebattant une pièce versaillaise embusquée à l’angle d’une propriété, sur la limite du Plessis-Piquet. Maugé installe la mitrailleuse au milieu de la route, entre le plateau et le Petit-Bicêtre, tirant sur cette dernière position, tandis que les deux ou trois cents gardes nationaux qui, spontanément, ont marché de l’avant, font reculer les éclaireurs de Versailles. A six heures et demie, le Petit-Bicêtre était de nouveau à nous. On se compta. Deux cents à peine. Pour les commander, le commandant du 136ᵉ, et un capitaine du 131ᵉ. Les gardes voulaient conserver la position et y passer la nuit, comptant, en faisant prévenir Duval, recevoir des renforts. Le commandant du 136ᵉ les en dissuada, redoutant avec raison une nouvelle déception. Accompagné de deux typographes de son bataillon, les citoyens Husson et Garnier, il regagna le plateau, pour rallier son bataillon.

dans la bataille

La nuit était venue. Le plateau était presque désert. Ceux qui restaient s’étaient groupés autour de la maison occupée par Duval et son état-major. Là étaient réunis : Chardon, Schneider, Henri Menet, Lucien Henry ; Lebourgue, Collier, de la 14ᵉ légion ; Lecœur, Mézirard, Ledrux, chefs des 103ᵉ, 104ᵉ et 136ᵉ. Pas un membre du Comité Central n’était là. Duval, assis près d’une table, semblait désemparé. A peine répondait-il aux quelques questions qui lui étaient posées, en vue des mesures à prendre pour la nuit. Il ne s’était pas reposé depuis quarante-huit heures. Il paraissait exténué. Il refusa de quitter le plateau pour se mettre à l’abri sous le feu des forts. Il avait certainement déjà pris la résolution de ne pas rentrer vivant à Paris. Duval ne pouvait plus avoir le moindre espoir de sortir vainqueur de la lutte qu’il avait entamée. Il ne pouvait même plus se défendre. Dès leur retour au plateau, les bataillons qui avaient tenu tête aux Versaillais à Villacoublay, exténués, n’ayant rien pris depuis la veille, s’étaient hâtés, pour se ravitailler, vers Paris. Cette rentrée en masse avait encore été précipitée par l’arrivée sur le plateau d’une longue troupe de femmes et d’enfants qui, aux premiers coups de canon, sentant que la bataille grondait pour de bon, étaient accourus aux nouvelles, franchissant, sans qu’il leur fût opposé d’obstacle, les portes de Montrouge, Vanves et Châtillon. nous dit, en finissant son récit, l’ancien commandant du 136ᵉ, — cette journée du 3 avril. Le lendemain, à l’aube, Duval était cerné, avec la poignée de défenseurs restés autour de lui, par les troupes du général Pellé. Le 136ᵉ, qui avait quitté le plateau pour se ravitailler, était, au même moment, réuni place de la Mairie du quatorzième, prêt à repartir. Muni d’un laissez-passer de Duval, j’avais rejoint dans la nuit mon bataillon, avec mission de le reconduire au plateau. La nouvelle de la défaite étant parvenue, je restai à la disposition de la

14ᵉ légion, qui me chargea de conduire un convoi de munitions au fort de Vanves. Le lendemain, je prenais le commandement du fort, que je gardai jusqu’au 2 mai.

La mort de Duval

La mort de Duval est connue. La colonne de prisonniers, — après exécution sommaire, sur le plateau même, des soldats de l’armée, trouvés parmi les fédérés, — reprend cette route de Versailles qu’ils ont suivie la veille. Au Petit-Bicêtre, la colonne se trouve en face du général Vinoy, entouré de son état-major. Vinoy fait faire halte. La colonne s’arrête, tout près de cette même maison qui porte l’inscription : Duval, horticulteur, où s’est arrêté la veille Duval. Duval se désigne lui-même par les insignes de général de son képi. Vinoy fait un signe. Le général vaincu sort des rangs, enjambe un petit fossé, et va se placer, tout droit, face au peloton déjà formé. Il est fusillé, avec deux de ses officiers. — Les noms de ces deux braves, — me dit Ledrux, — n’ont jamais, que je sache, été publiés. Lecœur et Maugé. Lecœur, chef du 103ᵉ bataillon (quatorzième arrondissement). Maugé, de la 14ᵉ légion. Lecœur et Maugé n’avaient pas été désignés pour le peloton. C’est en voyant Duval sortir des rangs et aller résolument vers la mort, qu’ils prirent la résolution de le suivre et de mourir à ses côtés. Mézirard, qui était parmi les prisonniers, m’a, depuis, confirmé le fait. Il avait, près de lui, Lucien Henry, qui dut d’être sain et sauf à la précaution qu’il avait prise d’arracher ses galons. Duval, à son témoignage, tomba, sans proférer une parole. Celles que divers écrivains lui ont attribuées, en réponse aux apostrophes de Vinoy, Mézirard ne les a pas entendues. Il n’a vu que le geste de Vinoy. Le geste qui désignait à Duval la place où le peloton vint le rejoindre.

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Conversation avec Rigault

A propos de cette fin héroïque du général de la Commune, voici ce que m’a raconté Raoul Rigault, le 24 mai, au moment où le Panthéon allait être attaqué. Je lui demandais s’il avait revu Madame Duval qui, quelques jours auparavant, était venue me voir à la Sociale.

Le soir du 4 avril, — me dit Rigault, — nous étions à table à la Préfecture. Avec nous, Madame Duval, venue pour rencontrer Chardon et savoir de lui des nouvelles de son mari. Nous étions à la fin du dîner quand on me remet un pli… La nouvelle, apportée par un prisonnier échappé, de la fusillade de Duval. Comme on m’interroge : — Ce n’est rien, dis-je, tout va bien… Mais mon émotion m’a trahi. Je le sens aux regards qui sont fixés sur moi. — Ce sont des nouvelles de mon mari ? demande la jeune femme… Quand revient-il ? Et devant mon silence : — Vous ne me dites pas la vérité ? Vous ne voulez pas me la dire. Nous nous levons de table. Madame Duval me suit dans une pièce voisine… Je lui communique l’affreuse nouvelle… La pauvre femme éclate en sanglots…

Trois heures après m’avoir fait ce poignant récit, Raoul Rigault tombait, le crâne fracassé, à l’angle de la rue Royer-Collard et de la rue Gay-Lussac. (1)

(1) Sur la mort de Rigault, voir Cahier IV, pages 21 et suivantes.

Aux Archives de la Seine. Il y a là de nombreux cartons, pleins de pièces de 1871, retrouvées dans les mairies. (1) Ordres, bons de réquisitions signés pendant la bataille, lettres, documents de tous ordres. Quelques-uns fort intéressants. Certains, maculés, piétinés, ramassés on ne sait où, sous les tables, derrière les pavés peut-être. Involontairement, en maniant ces vieux papiers, mes mains tremblent. Ce bon de réquisition, signé du chef de la barricade de la rue Saint-Maur, aux tout derniers jours de la lutte suprême, n’est-ce pas du sang qui a laissé sa tache noirâtre…

A la mairie du onzième

Voici une curieuse communication datée du 23 mai, le mardi de la Semaine. La Commune est encore à l’Hôtel de Ville. Ce n’est que le lendemain, mercredi, dans la matinée que, chassée par l’incendie, allumé par

(1) Ces cartons m’ont été signalés par M. Lucien Lazard, l’aimable et érudit archiviste. Je l’en remercie ici bien cordialement.

dans la bataille

le gouverneur Pindy, l’assemblée se transportera à la mairie du onzième arrondissement. Et, pourtant, ce mardi déjà, il semble, à la lecture de cette pièce, que le projet de s’installer au onzième était dans la pensée de quelques-uns. La lettre est adressée, sur papier à l’en-tête du Ministère de la Guerre, par le colonel Henry, chef d’état-major au Ministère de la Guerre depuis le 16 mai, à Lefebvre, certainement Lefebvre-Roncier, sous-chef d’état-major, juge suppléant à la Cour martiale.

Nous sommes à la mairie du 11ᵉ avec le délégué Viard, qui avait été également obligé de se retirer. Je vous en conjure, que le Délégué arrive immédiatement, car il y a urgence, un coup de main sur l’Hôtel de Ville, fort possible, compliquant tout à fait la situation. Salut et Fraternité.

Aussitôt le délégué parti, dirigez-nous le personnel et le matériel. Nous avons déjà quelques timbres.

Le délégué Viard ne peut être que Viard, membre de la Commune, délégué au Commerce, que l’approche des troupes fait fuir de son Ministère. Le Délégué dont on réclame la présence au onzième, c’est Delescluze.

Voici maintenant, sur des feuilles volantes, des reçus de munitions, des réquisitions, tous datés des derniers jours, timbrés de multiples cachets.

Le reçu suivant est délivré à l’église Ambroise, qui servait d’arsenal. Non loin de là, le lendemain jeudi 25 mai, Delescluze ira chercher la mort.

Reçu 6 tonneaux de cartouches Chassepot. Le délégué à l’armement, Timbre. Mairie du XIᵉ Commune de Paris

Du jeudi 25, quand, du Château d’Eau, les troupes tirent sur le boulevard Voltaire :

A tous les chefs de barricades, de faire créneler les maisons, à trente mètres en avancée des barricades, de faire ouvrir des passages à travers les maisons et de les faire occuper.

Cette pièce est revêtue de quatre timbres. Un timbre noir : Le général commandant la Place. P. O. le colonel chef d’état-major. Un timbre rouge : Le colonel commandant l’Hôtel de Ville, membre de la Commune. Un deuxième timbre rouge : République Française. Commandant militaire de l’Hôtel de Ville. Pas de signature.

Un paquet de bons à demi déchirés, étoilés de taches de boue. Bons pour des dîners, à porter aux barricades de la rue du Chemin-Vert et autres, à l’État-Major (dîners à 1 fr. 50), tous datés du jeudi 4 prairial (25 mai).

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Quelques-uns de ces bons, sur papier à en-tête du Ministère de la Guerre, sont revêtus d’un timbre rouge : La Commission de la Guerre, membres de la Commune.

Autre paquet de bons. L’un d’eux, émanant du 192ᵉ bataillon.

Bon pour quarante rations pour la barricade de la rue Saint-Maur, au coin de la rue Saint-Ambroise.

Ce bon porte le timbre de la XIᵉ Légion. En travers, cette mention : Vu et approuvé, le délégué à la Sûreté générale : TH. FERRÉ.

Voici un bon pour les volontaires fédérés :

Bon pour trente litres de vin. Le commandant par intérim, Un cachet : Commission de la Guerre.

Bon pour 1/4 de litre de vin, pour quatre-vingts rations, soit vingt litres, pour le service de la barricade du boulevard Richard-Lenoir et Voltaire.

Deux timbres rouges : Comité de Salut Public et Commission des Subsistances.

Voici maintenant, dans la masse des autres pièces, un ordre, tout entier écrit de la main de Gustave Tridon, membre de la Commune, relatif aux obsèques des fédérés tombés dans les combats des premiers jours d’avril :

Ordre au citoyen Corelet de s’entendre avec les ambulances et hospices afin d’organiser, pour demain six, l’enterrement solennel des hommes morts pour la Patrie et la République, dans les glorieuses journées du 3, du 4 et du 5. Pour la Commission exécutive : Un timbre rouge : République Française. Commune de Paris. Commission exécutive.

Églises et Réfractaires

Une pièce, tirée du carton de la mairie du quatrième arrondissement (Hôtel de Ville) :

Mairie de l’Hôtel de Ville

Le Curé de l’église Saint-Paul ou son remplaçant est prévenu qu’à partir de demain mercredi 17 mai courant, il devra mettre, chaque soir, à la disposition du Comité de Vigilance du 4ᵉ arrondissement, l’édifice communal où se fait le service religieux. Il pourra disposer de cet édifice, pendant la journée, pour son service religieux ordinaire.

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La pièce suivante ne porte pas de date. C’est un procès-verbal de saisie effectuée à cette même église Saint-Paul :

Mairie de l’Hôtel de Ville

Les objets suivants saisis : 1ᵒ Chez le suisse de l’église Saint-Paul : 1 saint ciboire, 1 ostensoir, 1 timbale, 1 boîte à sacrements. 2ᵒ Dans l’église, chambre d’un autre suisse : 1 panier contenant 1 calice avec sa patène, 1 saint ciboire, 1 custole (sic). Ont été mis par nous en consignation au citoyen membre de la Commission municipale du 4ᵉ arrondissement.

De nombreuses pièces témoignent du zèle avec lequel étaient poursuivis les réfractaires, qui fuyaient l’enrôlement dans les bataillons fédérés.

Je porte à votre connaissance la communication suivante : Le citoyen Oulier, Camille, demeurant avec la dame qui tient le café d’Apollon, rue François-Miron, ne fait pas partie de la garde nationale et n’en ayant (sic) jamais fait partie. Salut et fraternité. Pour le Comité d’enquête militaire, Cachet : Fédération Républicaine de la Garde nationale. Conseil de Légion. 3ᵉ arrondissement.

Rien ne nous renseigne sur ce qui arriva, dans la suite, au citoyen Oulier. Mais la pièce suivante, qui se rapporte à une autre poursuite, nous dit assez le sort qui lui fut réservé :

Ordre de conduire le citoyen Pigeon à la 4ᵉ Légion, pour l’incorporer dans le premier bataillon de marche à partir. Cachet rouge : Commune de Paris. Hôtel de Ville. Commissaire civil.

Le citoyen réfractaire fut donc dirigé, avec le 33ᵉ, aux avant-postes.

Deux pièces encore. La première, funèbre. Une liste de cadavres sortis de la Morgue et portés à différents cimetières. Pièce sans signature ni cachet.

Passy… reçoit 41 cadavres de la Morgue. 30 mai

En trois jours, la Morgue envoie, pendant la bataille des rues, 320 cadavres d’hommes tués ou fusillés.

L’autre pièce, — la dernière que nous publierons ici, — est l’ordre d’enlever les munitions abandonnées au Père-Lachaise par les artilleurs fédérés.

dans la bataille

Prière à M. le Conservateur du Cimetière de l’Est de remettre au porteur de cette note les 42 obus de 7 qui, d’après l’ordre ministériel du 4 juin 72, doivent être pris par le service de l’artillerie. Le capitaine de service,

Il y a certainement une erreur de date dans cette pièce. Il faut lire 1871. Les obus du Père-Lachaise n’auraient pas attendu une année à la Conservation.

Il existe encore bien des choses intéressantes dans les cartons des Archives de la Seine. Dans le carton réservé au onzième arrondissement, j’ai rencontré une lettre de Greffe, le menuisier organisateur de la Libre Pensée, (1) fusillé rue Haxo, le vendredi 26 mai. La lettre adressée au maire du onzième, Mottu, est datée du 23 novembre 1870. Greffe proteste contre l’accusation d’avoir appartenu à la police de l’Empire. Le papier sur lequel Greffe écrit porte l’entête : Greffe, rue Keller, 28. La Libre Pensée de Paris.

(1) Voir Cahier II, pages 189 et suivantes.

J’ai quitté Humbert, dans l’après-midi du lundi, au Père Duchêne, rue du Croissant. Le mercredi, quand le Panthéon allait être attaqué, je l’ai aperçu, sur le pont au Change. C’est à peine si nous avons pu échanger quelques paroles brèves. Je ne l’ai plus revu. Qu’a-t-il fait ? Vers le milieu de juin, encore caché place de l’École-de-Médecine, j’ai lu, dans un journal, qu’il venait d’être arrêté… Huit ans de bagne. Nous ne devions plus nous serrer les mains qu’au retour de Calédonie.

Ce que j’ai fait, — J’ai suivi, jusqu’au dernier jour, la bataille. La plus terrible journée, celle dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, fut celle du jeudi, celle qui vit Delescluze marcher à la mort, — celle où je vis, blessé sur le boulevard Voltaire, à Saint-Ambroise, Lisbonne… La veille, le mercredi, tard dans la soirée, j’étais monté avec quelques amis, jusqu’au petit belvédère qui surmonte la mairie du onzième. Quel spectacle ! Paris en feu… Les flammes rouges, déchirant le terrifiant voile noir qui

dans la bataille

s’échappait des monuments incendiés… Les Tuileries, la Préfecture de police, l’Hôtel de Ville… — Bravo ! Bravo ! crions-nous… Vengez-vous ! Toute la journée du jeudi, nous courûmes de barricade en barricade… Le soir, vers six heures, nous prenons un rapide repas dans un restaurant, tout près de Saint-Ambroise… De la fenêtre, nous voyons s’avancer un groupe de combattants… Delescluze est avec eux. Il chemine de son pas coutumier, s’appuyant de sa canne, vêtements sombres et chapeau haut de forme. Au croisement du gilet, un bout d’écharpe rouge. La face est ravagée, d’une blancheur de cire… Comme il passe à portée de nos voix, nous lui crions que nous allons le rejoindre. Il ne paraît pas nous entendre. Nous descendons. A quelques pas, nous croisons Jourde, Avrial, Johannard, — tous trois, l’écharpe rouge en sautoir, — Lissagaray, qu’accompagne un grand garçon, roux, à stature d’athlète, un ingénieur alsacien, depuis quelques jours à Paris, où il vient se battre, nous dit-il, « pour son plaisir ». Ce grand garçon roux, c’est Charles Keller. (1) Nous nous dirigeons vers le Château-d’Eau… Un groupe de gardes escortent une civière, sur laquelle repose un blessé. Franckel. Penchée sur le visage, tout pâle, de Franckel, une grande et belle fille blonde aux traits énergiques, au fin profil. Une Russe. Mademoiselle Dimitrieff. Nous sommes à cinquante mètres du Château-d’Eau. Les balles frappent les murs, à des coups secs, comme des coups de marteau répétés… Le sol est jonché de branches d’arbres, tranchées net par les projectiles. La barricade. Deux murs de terre et de pavés, d’à peine deux mètres de haut. Au milieu, un passage… Couchés ou accroupis sous les portes, collés aux devantures des boutiques, des gardes armés… A l’angle gauche du boulevard et de la place, une maison, le long de laquelle court un large balcon. Montons-y… Toute la place est sous nos yeux… La fontaine déchirée,

(1) Voir plus haut, page 82.

éventrée. Au pied de la barricade, au-dessous de nous, dans le crépuscule qui tombe, trois taches noires… trois morts étendus. Nous tirons du balcon… Un tir bien inoffensif… Nous avons pris en bas, aux faisceaux, de vieux fusils à tabatière, qui crachent et s’encrassent à chaque coup… Johannard brise de rage son fusil sur le balcon… Un bruit de musique. Une valse. Cela vient du fond de l’appartement. C’est notre grand Alsacien. Il a rencontré, en parcourant les pièces, un piano, et le voilà qui martèle à grands coups l’instrument. Retournons à la mairie. La fusillade crépite toujours. Brusquement, un juron sonore. L’alsacien est touché à la jambe… Nous le conduisons à petite vitesse à Saint-Ambroise. Vingt bras se sont offerts pour nous y aider. Chemin faisant, notre blessé, que la fièvre commence à travailler, délie sa langue… Il parle, il parle… Il nous raconte que s’il est venu à Paris, ce n’est pas qu’il veut se battre, comme il nous l’a dit tout à l’heure, « pour son plaisir ». Il veut venger son pays natal, livré à l’étranger par l’Assemblée de Versailles. A Saint-Ambroise, on nous donne des nouvelles… La mort de Delescluze… Dès qu’elle avait mis le pied dans la fournaise, la petite escouade qu’accompagnait Delescluze s’était dispersée. Lui, avait continué de marcher, seul, sans se soucier de savoir s’il était, ou non, suivi. Il avait franchi le passage de la barricade, fait quelques pas sur la place. Et il était tombé… Un des trois cadavres que nous avions vus du balcon de la maison d’angle était le sien. Les deux autres, ceux de deux braves qui avaient tenté de le relever. C’est Lisbonne qui nous fait ce récit. Lisbonne blessé, couché sous sa grande capote grise, salie de terre et de sang. Je ne devais plus revoir Lisbonne qu’aux bagnes calédoniens, où, campé sur ses béquilles — un éclat d’obus lui avait ouvert la cuisse — il narguait la chiourme qui nous gardait…

dans la bataille

Le lendemain, vendredi, j’étais rue Haxo, (1) quand on fusilla les cinquante otages, avec Jourde, Avrial, Lissagaray, Larochette, — nous ne nous étions guère quittés. Mais tu as déjà raconté cela…

Voilà ce que me dit Humbert. Pendant qu’il se battait au boulevard Voltaire, j’attendais, au Luxembourg, le peloton qui fût venu me prendre, à mon tour, sans l’heureux et inattendu hasard qui me fit sortir de l’affreuse Cour martiale. Vermersch, — je l’ai dit autre part, — avait été dès le lundi cerné, rue de Moscou, chez Rachel, où nous avions dîné le dimanche soir… Rachel. La blonde et belle fille de l’admirable strophe du Grand Testament.

(1) Voir Cahier II, page 205.

Mon vieil ami A. Girault (1) qui fut, en Calédonie, le compagnon de bagne d’Humbert, de Da Costa, Lucipia, Fortin, Giffault, de tant d’autres, presque tous disparus, m’a fait le récit des poignantes péripéties qu’il traversa, après la bataille, jusqu’à son arrestation et à sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité par le 3ᵉ conseil de guerre.

Au Père-Lachaise et à Belleville

              me dit Girault, —
                                on ne rencontrait plus, dans Belleville, que de très rares officiers fédérés en uniforme. Les plus jaloux de leurs galons avaient endossé la jaquette ou un vêtement quelconque. Je descendis, la soirée déjà commencée, vers le Père-Lachaise, où j'entrai par la petite porte qui donnait sur les jardinets et les bosquets, du côté de la rue des Gâtines. Je me trouvai en

(1) Voir plus loin, en tête des Notes et Rectifications, la lettre que m’adresse Girault, à propos des récits du Cahier II (Jecker et rue Haxo). Girault fut député de Paris en 1896.

dans la bataille

face des chasseurs qui avaient envahi le cimetière par la rue des Rondeaux. Quelques fédérés purent s’échapper par cette porte, peu après que je l’eus franchie. Quant à moi, je me vis forcé, pour échapper aux soldats qui tiraillaient, de me diriger vers le bas du cimetière. Je fus bientôt acculé, avec une poignée de combattants, à la terrasse qui surplombe le boulevard Ménilmontant, du côté de la rue des Amandiers. La perspective n’était pas sans péril. Heureusement j’étais jeune et agile. Je sautai sur le boulevard, et je m’enfuis par la rue des Amandiers, dont les barricades étaient absolument désertes. Les hommes à brassards tricolores commençaient à se montrer. J’avais, dans ma fuite, gardé mon fusil armé de sa baïonnette. J’eus la joie de piquer fortement les côtes d’un de ces messieurs qui faisait mine de me barrer la route. Il ne demanda pas son reste. Je remontai à Belleville, où, rue Haxo, je retrouvai Clavier, Liberton, Mercier et Roussel (des bombes). (1) Je leur racontai mon excursion au Père-Lachaise. Nous essayâmes alors, dans le désarroi général, d’entraîner les fédérés vers les barricades du bas du vingtième et vers celles du onzième, qui, disait-on, tenaient encore du côté du Château-d’Eau. Clavier et Roussel avaient mis leur écharpe bleu et rouge de commissaires de police. Nous conduisîmes les combattants que nous pûmes réunir jusqu’à la rue de Puébla, où était une batterie d’artillerie, puis nous revînmes rue de Bellevue, où une poignée d’hommes tenaient tête héroïquement aux troupes qui étaient déjà aux Buttes-Chaumont. Je rencontrai là Rouillon, (2) qui faisait le coup de feu. Il était tard. Tout semblait irrémédiablement perdu. Les Prussiens s’étaient, disait-on, rapprochés de l’enceinte. Le cercle formé par l’armée de Versailles se rétrécissait de plus en plus. Les troupes étaient au boulevard de Belle-

(1) Clavier, commissaire de police de Picpus-Bel-Air. Liberton, commandant des francs-tireurs du douzième, Mercier, attaché au commissariat. (Voir Cahier II, récits Jecker et rue Haxo). Roussel, arrêté en mai 1870, pour l’affaire des bombes.

ville, aux Buttes-Chaumont, au Père-Lachaise, à la porte de Romainville, où elles ramassaient les prisonniers par centaines. On leur amenait les fuyards arrêtés par les Prussiens.

Nous songeâmes à chercher un abri. Terrible interrogation : où aller ? Tous quatre, nous étions loin de nos quartiers respectifs. Il fallait tout d’abord nous débarrasser de nos vêtements militaires et de nos insignes. Nous allâmes chez un frère de Liberton, où nous trouvâmes la sœur de ce dernier. Habile couturière, elle enleva rapidement la bande rouge de mon pantalon, qui était prise dans la couture, et se mit en devoir de la recoudre à la machine. Je jetai mon képi, que je remplaçai par une casquette. J’avais eu la bonne idée, après l’affaire du vendredi, rue Haxo, de ramasser, chez Debène, (1) un pardessus d’été qui ne semblait plus avoir de propriétaire. Il compléta mon costume. Pendant que nous procédions à ces transformations, les obus continuaient de se croiser au-dessus de la maison. A l’instant même où nous repassions le seuil, une haute cheminée de briques, frappée par un projectile, s’abattit sur le pavé. Je me dirigeai, désormais en costume civil, vers la mairie de Belleville. Il était près de dix heures du soir quand j’y arrivai. Je n’en sortis que le matin, avec Trinquet, Ranvier, Laloge (2) et quelques autres. Les culottes rouges descendaient par la rue de Belleville en tirant sur nous. Je pris par la rue des Rigolles, et je tournai brusquement dans la rue de la Mare. Il était temps. Les coups de fusil se croisaient autour de moi.

(1) Debène, le marchand de vins-restaurant de la rue Haxo qui faisait face au jardin où furent fusillés les otages. (Voir Cahier II, récit Haxo, page 203) (2) Trinquet, Ranvier, membres de la Commune. Laloge, qui mourut au bagne de la Calédonie ; son fils fut député de Neuilly.

dans la bataille

Nous nous étions donné rendez-vous chez le frère de Liberton. Le quartier fut occupé en même temps que nous y arrivions. Les perquisitions commençaient — et les fusillades. Il fallait nous cacher. Liberton frère nous conduisit au sous-sol de sa maison, jusqu’à un étroit caveau à moitié plein de copeaux, éclairé par un petit soupirail donnant sur la cour. Nous y passâmes la nuit, Clavier, Mercier et moi. Au petit jour, nous entendîmes résonner les coups de crosses de fusil sur le pavé. On fouillait la maison. Nous nous glissâmes sous les copeaux. Un revolver de chaque main — celui de Clavier et le mien — j’attendis, résolu à faire feu au premier danger et à vendre chèrement notre vie. Nous entendîmes les soldats, qui descendaient les marches conduisant au sous-sol. Un coup de crosse frappa une porte, qui nous sembla toute proche de celle du caveau… Les pas s’éloignèrent… Nous étions oubliés. Le frère de Liberton vint, quelques minutes après, nous délivrer. Il nous expliqua comment nous avions été sauvés. Au bas de l’escalier, il y avait une porte qui, en s’ouvrant, masquait complètement la porte du caveau. C’est contre cette porte que les soldats avaient frappé de la crosse de leurs fusils. Ils avaient ensuite visité les caves, mais ils n’avaient pas eu l’idée de chercher derrière la porte qu’ils avaient laissée ouverte. — Eh bien, dit Clavier en quittant le caveau, nous avons eu une fière chance !

Par la ville ensanglantée

Il fallait toutefois changer d’asile. Les dénonciations étaient à craindre, dans ce quartier où tout le monde sait ce qui se passe. Nous voici donc dehors. Nous descendîmes la rue des Couronnes, puis la rue des Trois-Couronnes, aujourd’hui rue d’Angoulême. Au coin du passage Vaucouleurs, il nous fallut enlever des pavés de la barricade, sur l’injonction des hommes à brassard tricolore mêlés aux soldats. Nous

obéîmes de la meilleure grâce du monde. Même injonction rue d’Angoulême. Enfin, Clavier m’ayant quitté, je me réfugiai chez un ami où je passai la nuit, et où je restai plusieurs jours. De grand matin — pour éviter les perquisitions — je partais pour la ville, que je parcourais d’une extrémité à l’autre. On fusillait toujours. Les rues étaient semées de morts — et de mortes. De longs convois de prisonniers, dirigés sur Versailles — ou sur l’un des abattoirs, le Parc Monceau, le Luxembourg, où les morts s’entassaient. Rue de Verneuil, sur le trottoir d’une maison voisine de celle qu’habitait ma mère, — dans cette maison avait habité Urbain, le membre de la Commune, — un patron serrurier avait repris son travail, aidé de deux ouvriers, dont l’un avait fait partie d’un bataillon fédéré. Ce dernier ayant été dénoncé, on vint le prendre, et, non content de l’arrêter, on arrêta le patron et l’autre ouvrier. Tous trois furent fusillés à leur porte… Je poussai jusqu’au Panthéon, mais je m’éloignai vite. Le Luxembourg était trop près. Derrière les grilles se promenaient les soldats. C’était la cour martiale. Je ne rentrais que le soir. Quand j’étais trop fatigué de mes pérégrinations forcées, j’allais pêcher à la ligne sous le pont Royal. C’est la seule fois de ma vie que j’aie pêché à la ligne.

L’arrestation et l’interrogatoire

Le 7 juin, je quittai Paris avec un ami. Mon objectif était Trappes, où je connaissais quelqu’un. Nous entrâmes, après une heure de marche, dans un bouchon où nous nous fîmes servir du pain et du fromage. Fort heureusement, nous eûmes affaire à une brave femme, qui, se doutant, on ne sait à quel indice, que nous étions en fuite, nous servit dans une petite salle isolée. « La sale commune, nous dit-elle, n’est pas sûre pour les Parisiens. » Nous dormîmes dans les foins, d’un œil seulement, car, à diverses reprises, des gendarmes à cheval passèrent sur la route. Nous étions

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près de Buc, quand nous entendîmes des tambours et des clairons. Nous rentrâmes sous bois. Enfin, nous arrivâmes à Trappes, où mon ami me quitta. Un mois se passa. J’étais retourné à Paris, d’où, non sans difficultés, j’étais reparti pour Redon où j’avais un parent. C’est là que, le 10 juillet, je fus arrêté. A trois heures du matin, j’entendis frapper à ma porte. A peine avais-je le temps de songer à me dissimuler dans la ruelle de l’alcôve, qu’une main arrachait violemment les draps et me présentait le canon d’un revolver d’ordonnance. C’était Varin, le secrétaire de l’officier de paix que j’avais arrêté sous la Commune. J’avais aussi mon revolver. Mais je pensai qu’en m’en servant, j’allais compromettre bien inutilement ceux qui m’avaient donné asile. Je n’avais plus qu’à me vêtir. — Pour vous arrêter, dis-je à Varin, je n’ai eu besoin ni de cinq personnes, ni de revolver. J’étais seul et sans arme. On me conduisit à Versailles, et de là à Paris, où je fus conduit au bureau du commissaire de police Gützviller, place du Trône, le même bureau que nous avions occupé pendant la Commune. J’y revis, dans un coin, la caisse dans laquelle j’avais empilé moi-même les objets du culte et les pièces d’orfèvrerie trouvés au couvent de Picpus, et que Clavier, dont la négligence était extrême, avait oublié d’expédier à la Monnaie. Le commissaire Gützviller m’envoya, sous escorte d’une vingtaine de chasseurs à pied, à Mazas. Le 9 septembre, j’étais à Versailles, où je comparus devant le capitaine instructeur, un gros homme, rouge, apoplectique. — Vous étiez capitaine au 204ᵉ bataillon ? — Je n’ai, — répondis-je, — jamais appartenu à ce bataillon. — Je vous dis que si ! reprit rageusement le capitaine. Et comme il voulait à toute fin me démontrer que j’étais bien capitaine de ce bataillon, impatienté, et fort peu endurant de mon caractère : — Et moi je vous dis que non. C’est mon dernier mot. Ce ne devait pas être le dernier. Le capitaine s’entêtant, je finis par lui lancer le mot de Cambronne, et je lui tournai le dos.

Je fus, en sortant de comparaître, conduit à la salle 3, où je rencontrai Fontaine, Mirault, que je revis au bagne, Raimbaud, un vieux camarade blanquiste, et Michot, le ténor de l’Opéra. Toute la journée, je me promenais avec l’un ou l’autre des amis que j’avais retrouvés là. On enfonçait dans la poussière jusqu’aux chevilles, entre les paillasses alignées — des paillasses dont la toile n’était pleine que de débris de paille et de vermine. Michot et quelques autres chanteurs amateurs avaient organisé des concerts — la soldatesque s’était déjà quelque peu humanisée. Officiers et sous-officiers qui nous gardaient venaient écouter sous les fenêtres, quand chantait Michot. Un soir qu’il faisait vilain temps, ils entrèrent dans la salle. Le chanteur se tut tout à coup. On souffla les chandelles. Le lendemain, les chants étaient interdits.

Enfin, le 13 novembre, je comparus devant le troisième conseil de guerre, présidé par le colonel De la Porte. Mᵉ Laviolette était mon défenseur. Laviolette ne cachait pas ses sympathies pour les prisonniers. C’est à lui que le capitaine Charrière, qui représentait le ministère public, dit que sa place était plutôt au banc des accusés qu’à celui de la défense. Je fus condamné aux travaux forcés à perpétuité, les circonstances atténuantes m’ayant été accordées, grâce à la voix du président. En entendant prononcer cette condamnation, à laquelle j’eusse préféré la mort, mes yeux s’emplirent de larmes. Le bagne ! à perpétuité ! C’était bien pis que la fusillade à Satory. Deux jours après j’étais transféré à la maison de correction de Versailles, où j’attendis mon départ pour la Nouvelle-Calédonie.

On connaît l’admirable lettre que Delescluze, au moment de marcher à la mort, écrivit à sa sœur. (1) Mon ami Henri Saffrey veut bien me communiquer une autre lettre inédite de Delescluze, également adressée à celle qu’il chérissait d’une si tendre affection.

(1) Cette lettre, écrite, le jeudi 25 mai, à la mairie du onzième, a été reproduite dans de nombreux ouvrages, entre autres, l’Histoire de la Commune, de Lissagaray (édition Dentu, page 362). Elle figure, en fac-similé, à la page 262 de l’album de Dayot : Le Siège, l’Invasion ; la Commune. En voici le texte :

Ma bonne sœur, Je ne veux ni ne peux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse. Pardonne-moi de partir avant toi qui m’as sacrifié ta vie. Mais je ne me sens plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres. Je t’embrasse mille fois comme je t’aime. Ton souvenir sera le dernier qui visitera ma pensée, avant d’aller au repos. Je te bénis, ma bien-aimée sœur, toi qui as été ma seule famille depuis la mort de notre pauvre mère. Adieu, adieu, je t’embrasse encore. Ton frère qui t’aime jusqu’à son dernier moment.

La « réaction victorieuse », dont la mort tragique du dernier Ministre de la Guerre de la Commune n’avait point assouvi les haines, ordonna l’arrestation de Mademoiselle Delescluze, qui fut conduite, prisonnière, à Versailles.

dans la bataille

Cette lettre n’est pas datée. Elle a certainement été écrite, la bataille des rues déjà commencée, le mardi ou le mercredi, avant que la Commune se transportât à la mairie du onzième. L’enveloppe porte l’en-tête imprimé : Commune de Paris. Comité de Salut Public, et la suscription : Mademoiselle Delescluze, 71, rue des Saints-Pères. Elle est revêtue de deux cachets rouges : l’un, Cabinet du Ministre de la Guerre ; l’autre, Garde nationale de la Seine. État-major général. Voici le texte de la lettre :

Ma bonne sœur, Ne m’en veux pas si je ne suis pas allé à la maison ni hier ni aujourd’hui. Tu connais les événements qui se sont passés et tu ne comprendrais pas que je quittasse mon poste en pareille circonstance. Sois tranquille. Tout finira bien, je te le promets. Sois donc forte et courageuse comme tu as l’habitude de l’être et avant peu nous serons en position de reprendre côte à côte notre paisible existence. Je n’aurai plus de fonction et je reprendrai ma plume. Je n’ai pas trop à me plaindre de ma santé, malgré la fatigue que me fait éprouver l’absence presque continue de sommeil. Excuse-moi si je ne cause pas plus longtemps avec toi, mais tant de détails m’accablent que je suis obligé de m’arrêter. Ton dévoué et affectionné frère

Le mercredi 24 mai, Édouard Roullier, qui avait dîné à la Roquette avec François, directeur de la prison, fut témoin de tous les incidents qui précédèrent l’exécution des six otages. Il accompagna jusqu’au mur, au pied duquel ils furent fusillés, le cortège des exécuteurs. Le soir, vers onze heures, Roullier vient, avec Theisz, retrouver son ami Ernest Moullé, réfugié rue des Trois-Couronnes. Il raconte à Moullé les péripéties de la soirée tragique. Sur ce témoignage, que j’ai enregistré à la page 114 du cahier IX — Lettres et Témoignages — Ernest Moullé m’écrivit récemment à deux reprises.

Je reviens un peu sur le massacre du mercredi à la Roquette. Le récit que m’a fait Roullier, trois heures au plus après l’événement, scandé par intermittence du salut des quatre canons valides du Père-Lachaise — un — deux — trois —

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quatre — ils tiraient l’un après l’autre, puis se reposaient quelque temps, constitue un document impartial dont la véracité saute aux yeux. « Je ne sais qui a commandé, disait Roullier. Je ne sais même pas si on a commandé. Je sais que tous ceux qui étaient là ont tiré, tous, excepté moi. » Son appréciation sur le moment de faiblesse de l’archevêque était dénuée de toute méchanceté, car il ajouta immédiatement : « Après tout, je ne sais pas quelle tête j’aurais eue si j’avais été à sa place. » Parmi les autres exécutés, c’est le président Bonjean qui le frappa le plus par son calme et sa dignité…

Ernest Moullé, après avoir lu la « Note de Mégy » publiée dans le même cahier IX, m’écrit de nouveau :

Le récit sauvage de Mégy confirme indirectement celui de Roullier. Oui, quelqu’un essaya de sauver les otages. Et c’était Roullier, aidé de François. L’idée de repousser le premier ordre, parlant de trente prêtres, en objectant qu’il y en avait beaucoup moins à la Roquette, fut de Roullier. Qu’espérait-il ? Qu’espérait François ? Ils n’en savaient rien eux-mêmes. Ils cherchaient à gagner du temps. On ne sait pas ce qui peut survenir. Ils en gagnèrent en effet. Plus d’une heure, dit Mégy. Mais, quoi ! C’était écrit. Quant à l’attitude que Mégy prête à ces malheureux, je n’en crois rien. C’est une assertion de jacobin aveuglé par son sectarisme et qui, du reste, aime parader et phraser. La version de Roullier qui, malgré son révolutionnarisme,

était généralement impartial, est la vraie. Elle me fut, du reste, servie, vous le savez, toute chaude. Il ne me souvient nullement que Roullier m’ait jamais parlé de Mégy à propos de la Roquette. Je crois que celui-ci était tout simplement confondu dans la masse des fusilleurs…

Ces deux intéressantes lettres viennent s’ajouter au dossier de l’enquête que j’ai poursuivie sur l’affaire de la Roquette. Ernest Moullé était, avec Roullier, membre de la Commission du travail et de l’échange. J’ai parlé, à maintes reprises, dans ces cahiers, de Roullier. Vallès en parle dans son Insurgé. Roullier, qui suivit la bataille jusqu’au dernier jour, était rue Haxo quand, le vendredi, on y amena les cinquante otages. J’ai noté, dans mon cahier II, — Un peu de vérité sur la mort des otages, page 204, — son attitude de protestation, la même que celle qu’il avait observée, le mercredi, à la Roquette.

En août 71, il écrivait de Londres à Moullé :

« J’aurais voulu vous raconter toutes les fusillades que j’ai vues, après celle de l’archevêque. La fatalité a voulu que je les visse toutes, jusqu’au samedi, trois heures de l’après-midi. Je ne vous dis que cela : horreur, et justice cependant. »

Dans une autre lettre, datée de janvier 1872, Roullier traite avec quelque dureté les fusilleurs de la Roquette et de la rue Haxo, « qui fusillèrent, — écrit-il à Moullé, — de leurs fusils vierges des barricades, ceux qu’offi-

dans la bataille

ciellement, on aurait dû juger avant ». Et, comme s’il était obsédé par le souvenir des choses terribles auxquelles il a été mêlé, il ajoute : « Ah ! mon cher, vous ne savez pas tout ce que j’ai vu, et tout ce que j’entends encore. Assez. » (1)

(1) Je possède plusieurs lettres de Roullier, au style rude, mais pleines de réflexions parfois savoureuses, quand on se rappelle que leur auteur, « savetier » comme il signait avec orgueil, avait fondé, dès 1869, une Ligue des antiproprios (voir cahier V, page 259). En janvier 72, Roullier écrit : « Plus on sort de France, plus on devient chauvin. Il n’y a encore qu’une France, et surtout qu’un Paris. Ah ! c’est que tous nous les aimions, et plus encore depuis que nous en étions séparés, cette France, ce Paris ! »

III. — Fac-similé de la lettre de Delescluze publiée ci-dessus.

Dimanche 21 décembre 1913. Mon vieil ami Ernest Moullé et moi, montons, à petits pas, la rue d’Angoulême. A l’angle de la rue Saint-Maur, c’est là que, le dimanche 28 mai, entre trois heures et demie et quatre heures, tonna, pour la dernière fois, le canon de la Commune. Plus haut. Une petite place, plantée d’une double rangée d’arbres. Sur le côté gauche, un pavillon à deux étages, aux fenêtres closes derrière des volets dont la peinture grise s’écaille de vétusté. La vieille maison est prête pour la démolition. En 1871, le pavillon portait le numéro 19 de la rue des Trois-Couronnes. Il était habité par le beau-frère d’Ernest Moullé, propriétaire de la fabrique d’appareils à gaz, — la maison A. Bengel, — voisine. Les bâtiments de la fabrique ont disparu. Le pavillon aux volets gris porte le numéro 81 de la rue d’Angoulême.

                *dans la bataille*

              me dit Moullé, —
                      je couchais

dans le bureau de la fabrique. Theisz, (1) avec un de ses frères et Roullier, vinrent m’y retrouver, le mercredi soir, vers onze heures. Ils y passèrent la nuit sur des matelas étendus sur le parquet. Le lendemain jeudi matin, de bonne heure, ils me quittèrent pour rejoindre leurs amis à la mairie du onzième, où était la Commune. Le soir du jeudi, mes parents et moi dûmes nous réfugier dans les caves. Les obus pleuvaient, venant on ne sait d’où. La barricade de la rue d’Angoulême, qui n’était qu’à une centaine de pas de notre pavillon, tirait sans relâche. Son tir balayait la rue, toute droite, jusqu’au boulevard du Temple. Cela dura jusqu’au dimanche. Ce jour-là, vers trois ou quatre heures, alors que nous étions au rez-de-chaussée, nous entendîmes une voiture rouler sur la place. Une voiture ! On n’en a plus entendu depuis quatre jours. Elle s’arrête. Je monte rapidement au premier. Je soulève le rideau de la fenêtre, tenez, là — (Moullé m’indique du doigt) — je vois deux hommes descendre d’un fiacre. Je connais un de ces hommes. Ranvier. (2) Il porte l’écharpe rouge. Il se dirige vers la rue d’Angoulême, où il s’engage, très certainement pour gagner la barricade… Encore un coup de canon, qui me semble formidable… Et puis, plus rien. Le silence. C’était fini. Nous avions entendu le dernier coup de canon de la Commune.

(1) Theisz (Albert), membre de la Commune, élu par le dix-huitième arrondissement. Délégué à la Direction des Postes (6 avril). Membre de la Commission du travail et de l’échange (22 avril). (2) Ranvier (Gabriel), membre de la Commune, élu par le vingtième arrondissement. Membre du Comité de Salut public (2 mai).

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Cinq minutes. Longues comme des siècles. La place est déserte. Les portes des maisons et les fenêtres fermées. Les volets ouverts. L’habituelle consigne. Un pompier. Un pompier de banlieue probablement, ou des départements. Long, maigre, tenue de feu, casque invraisemblable, la large ceinture de cuir serrant la blouse. Son regard scrute les toits. Pâle, résolu, il marche à grandes enjambées dans la direction du boulevard Ménilmontant. Un soldat. Le fusil en avant, le doigt sur la détente. Courbé légèrement, il regarde à droite, à gauche, en face. Il fait une dizaine de pas. Derrière lui, un deuxième éclaireur. Un troisième… Peu à peu, la place s’emplit de soldats… Les boutiques se sont ouvertes. Les habitants, rassurés, envahissent les trottoirs. Pas un cri. Pas une manifestation. Aucun enthousiasme, mais aucun sentiment d’hostilité. A dire vrai, ce qui domine, malgré les inquiétudes individuelles, c’est une impression de soulagement. Quatre jours d’une vie de taupes. Ah ! il a été long, le cauchemar… Et puis, s’il avait transpiré dans le quartier que, là-bas, du côté de la Seine, il existait des abattoirs d’hommes, on savait aussi le massacre de la Roquette, celui de la rue Haxo. L’incendie des docks de la Villette nous avait illuminés toute une nuit. A quoi ne pouvait-on pas s’attendre, de la part de gens que la froide férocité de M. Thiers avait exaspérés ? Moi-même, — mon cher Vuillaume, — j’étais content que cela fût fini. Je n’avais plus guère à craindre que pour moi, et non pour sept personnes, plus moi. On sonne à la porte du 19. Deux coups discrets, familiers. Mon frère. Depuis deux jours, il suit, pas à pas, les troupes envahissantes. Maintenant seulement, il ne s’est pas heurté à l’inflexible « on ne passe pas ». Il a pu arriver jusqu’à nous. Il nous apporte des nouvelles de la famille

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                *dans la bataille*

disséminée dans Paris, rue Vavin, rue Taitbout, ailleurs. Il repart pour donner des nôtres. Il nous dit l’atrocité des représailles. Faisons comme tout le monde. Sortons.

Nous descendons la rue des Trois-Couronnes. Ma sœur, sa fille, son beau-frère, moi, un neveu. Un franc-tireur de Tours qui m’a suivi à Paris et qui était avec moi au Panthéon, Victor Templé, (1) nous accompagne. Nous tournons à droite, dans la rue Saint-Maur. Même spectacle que rue d’Angoulême. Beaucoup de monde sur les trottoirs. Les soldats sont peu nombreux. Par groupes, accompagnés de sous-officiers, ils pénètrent dans les allées et les cours. Nous les voyons ressortir, sans prisonniers. Pas de délateurs dans ce quartier. Les troupes qui l’occupent sont certainement de formations postérieures à Sedan et à Metz. Il n’y a pas là de « retours d’Allemagne », chauffés à blanc par leurs officiers bonapartistes et abhorrant le Parisien républicain et « outrancier »… Une vieille femme nous dit qu’il y a des morts et des blessés dans l’église Saint-Joseph… De larges flaques de sang rougissent les pavés autour de la grande barricade de la rue Saint-Maur… Mais nous n’avons aucune envie d’aller vérifier ces dires, et nous retournons vers la maison.

Nous sommes assis, au rez-de-chaussée, dans la salle à manger. On heurte fortement à la porte de la rue. Une crosse de fusil, sans aucun doute. La bonne sort et revient : — C’est un officier avec des soldats, qui veulent parler au maître de la maison. Mon beau-frère se lève pour aller au-devant. Nous nous

(1) Voir Cahier IX, page 113.

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étudions à une attitude calme pour recevoir la visite des soldats… Dix minutes se passent. Mon beau-frère revient, seul, la figure rassérénée. — Ce lieutenant, nous dit-il, est très aimable. Il n’a pas voulu entrer dans le pavillon. Il a jeté un coup d’œil sur le jardin et m’a demandé si les bâtiments du fond étaient mes ateliers. Il est sorti en me disant : « Excusez-moi pour le dérangement. » Il dit ensuite à ses hommes : « En avant, il n’y a pas de canailles ici. » Et mon beau-frère, riant franchement, cette fois : Ernest, c’était moi. Je trouve bien l’épithète au moins inconsidérée. Mais je n’ai nulle envie d’aller soumettre mes observations au lieutenant. Du reste, je puis partager l’épithète avec Templé, qui a été employé de la Commune, et qui, le mercredi, était à la barricade de la rue Soufflot. Je puis la diviser aussi avec deux ouvriers de la maison, qui, dans un coin des ateliers déserts, s’occupent à un travail de réparations bien intéressant, si l’on en juge au sérieux qu’ils y mettent. Le soir, les perquisitions continuent, avec ce même caractère de simples investigations militaires. Elles devinrent inquisitoriales et haineuses le lendemain, à la réinstallation de la police. Mais alors, ceux qui se croyaient sérieusement menacés avaient pu se mettre à l’abri — au moins momentanément…

Le quartier Saint-Maur, après cette accalmie — relative — d’un jour, fut décimé. Les cadavres s’entassèrent bientôt derrière l’abside de Saint-Joseph. C’était là l’abattoir.

Pilotell. Le grand Pilotell. Nul ne sait ce qu’il est devenu. Les journaux ont raconté qu’il a été fusillé. (1) Je l’ai vu, pour la dernière fois, le mercredi 24 mai, un quart d’heure avant l’attaque du Panthéon, debout, sa carabine d’artilleur en bandoulière, sur le balcon de la maison qui fait l’angle de la rue Soufflot (aujourd’hui Taverne du Panthéon). Nous avons échangé, de loin, un salut… Depuis, plus de nouvelles… Le voilà arrivé… Un flot de souvenirs… Le Père Duchêne de Maroteau, où, en décembre 69, je rencontre, pour la première fois, Pilotell, Humbert, Vermersch, Passedouet… La maison de Victor Noir, où, le jour même du drame, je vois Pilotell, assis au pied du lit sur lequel repose le mort, achevant, les larmes aux yeux, le dessin que publiera le lendemain le Rappel. L’élection Rochefort au Quartier Latin… Le Quatre Septembre. Le 31 Octobre. Le 22 Janvier, où je rencontre Pilotell, avec cette même carabine qu’il portera, quand sonnera l’heure de la bataille… Et Sainte-Pélagie ! Les bonnes journées !… Sainte-Pélagie, où sont, avec Rochefort : Paschal Grousset, Charles Da Costa, J.-B. Clément, Vermorel,

(1) Le Siècle du mercredi 31 mai 1871 a écrit, entre autres : « Nous avons cru reconnaître les cadavres de Brideau et de Pilotell au coin de la rue des Ecoles. »

                *Genève et Altorf*

Mourot. Dans la cellule, à laquelle on a donné le nom d’ « Arche de Noé », Piconel, que vient visiter, le dimanche, toute une ribambelle d’enfants. Piconel, qui a été condamné à trois mois de prison comme gérant du Misérable de Passedouet, (1) sera, au 18 Mars, membre du Comité Central. A la division politique, — deux rangées de cellules ouvrant sur un long corridor, — Trinquet, François, Roullier, Lissagaray. Pas un n’a manqué à la Commune… François, directeur de la Roquette, livrera, à son corps défendant, les otages, et n’en sera pas moins fusillé à Satory. Passedouet mourra en Calédonie. Vermorel, blessé grièvement au Château-d’Eau, mourra en juin à l’hôpital de Versailles… Mais, trêve aux souvenirs… Voilà Pilotell. Poignées de mains. Embrassades. Effusions. Comment a-t-il échappé ?

          me dit Pilotell, —
                      que, dès les premiers jours de la répression, les journaux racontèrent que j'avais été fusillé. A Poitiers, où mon père, Eugène Pilotelle, (2) archéologue éminent, jusqu'à sa mort, en 1862, fut conseiller à la Cour, on criait sous les fenêtres de l'appartement où habitait ma mère : « Le *Petit Journal !* demandez l'exécution de Pilotell ! » Un jour ma mère s'évanouit. Neuf mois, je restai caché, rue d'Hauteville. Ma retraite n'était connue que d'une seule personne, mon cousin Villiaumé, l'historien de la Révolution. Enfin, je pus quitter Paris. C'est au brave

(1) Le Misérable, une des petites feuilles éphémères de 1870, avait succédé à la Misère. (Voir Cahier V, page 257.) (2) Pilotell avait, en arrivant à Paris, retranché le final de son nom. Il reprit à Londres son nom de Pilotelle.

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docteur Robinet (1) que je dois la liberté et la vie. C’est lui qui me fit remettre un mot d’introduction près d’un de ses amis, à la Ferté-sous-Jouarre. Dénoncé presque aussitôt mon arrivée, je dus fuir à la hâte et prendre le premier train pour Nancy, le pays de mon père, dans cette chère Lorraine qu’il aimait tant. Je fis le voyage en compagnie d’un soldat, qui raconta, tout le long du chemin, ses exploits de la Semaine de Mai. Mon sang bouillait. Enfin, nous arrivâmes. De Nancy, je devais partir pour Vic, aujourd’hui prussien, à midi. J’allai retenir ma place à la diligence. Après une petite promenade dans Nancy, où mon père avait eu de grandes propriétés, je revins à la diligence qui était attelée. Le commissaire de police était là avec un agent. — Monsieur, me dit le commissaire, je désirerais voir vos papiers. J’en avais plein mes poches, des papiers… des papiers de commerce que m’avait donnés l’ami du docteur Robinet. Ces papiers étaient au nom de M. G…, voyageur en meules de moulin. Le commissaire, après avoir feuilleté ces papiers, me dit : — Mais, vous n’avez pas de passeport. — A quoi bon, répondis-je, je vais à Vic désirerais pour la journée pour voir un client. — Non, Monsieur, répartit le commissaire, vous avez retenu votre place à la diligence depuis deux jours ! — Vous êtes complètement dans l’erreur, dis-je : voici le chef du bureau de départ ; interrogez-le. — Quand Monsieur a-t-il retenu sa place ? demanda le commissaire. — A huit heures et demie ce matin ; il a laissé sa valise pour aller se promener en attendant le départ. — C’est bien, conclut enfin le commissaire. Et il tournait toujours, méfiant, autour de la voiture. Je montai prendre ma place. — Que s’est-il donc passé ? me demanda un jeune homme qui s’était assis près de moi. — Oh ! rien ! Peut-être bien que le commissaire croyait avoir affaire à un communard ! Le commissaire dut entendre mes paroles, qui me sauvèrent. La voiture se mit en marche.

(1) Le docteur Robinet, l’historien de Danton. Adjoint, sous le Siège, à la municipalité du sixième arrondissement (Saint-Sulpice).

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                *Genève et Altorf*

Nous étions arrivés à peu de distance de la nouvelle frontière. — Est-ce là ? demandai-je à mon voisin. — Oui. Avez-vous des bagages ? — Seulement une petite valise. — Moi je n’ai rien. Si vous m’en croyez, nous descendrons, un peu plus loin, avant d’arriver à la douane prussienne, où l’on est obligé d’attendre que les malles aient été ouvertes. Nous descendîmes et passâmes, sans que personne y prît garde, la frontière à pied. J’étais libre. Je ne pus m’empêcher de crier, sur ce sol prussien : Vive la France ! — C’est bien imprudent ! me dit mon compagnon, qui jetait autour de nous des regards apeurés. — Vous ne savez pas, lui dis-je, eh bien, le commissaire avait raison ; il aurait dû m’arrêter. Et je contai à mon nouvel ami — il avait dix-huit ou vingt ans et une bonne figure — toute la vérité. — Comme je suis heureux ! me dit-il, permettez-moi de vous conduire jusqu’à la maison des personnes si honorables auxquelles vous êtes recommandé. Je fus reçu par ces dernières comme le fils de la maison. On m’engagea toutefois à ne pas séjourner trop longtemps à Vic, et à me diriger sur la Suisse, où je serais en sûreté. Je dus prendre le train à Avricourt, où il me fallut éviter le côté de la gare qui était resté français. J’arrivai à Strasbourg, puis à Bâle, et à Genève, où me voilà… Sais-tu qui j’ai embrassé le premier ? Le général… Le petit Ducrocq. (1) Il lui a fallu prendre son élan et faire un saut pour se pendre à mon cou.

Tous les jours, désormais, je vois Pilotell. Au café du Nord. Au café d’Orient. Au café de la Poste. On passe sa vie au café, condamnés à l’inaction, discutant, disputant, ressassant les mêmes histoires… Est-ce la majorité ou la minorité qui perdit la Commune ? Un tel était-il à telle barricade ou n’y était-il pas ? Si un tel

(1) Jules Ducrocq, que nous appelions « le Général ». Voir Cahier V, page 223 et Cahier VII, page 35.

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était, par hasard, un mouchard !… Tristes jours. La misère aidant, l’exil, les premiers enthousiasmes éteints, devient un enfer… Je rencontre, par-ci, par-là, Pilotell, chez Nina, — la belle Nina de Callias — alors à Genève avec Edmond Bazire. Pilotell dessine. Je le vois encore, par une belle après-midi, face au lac tout miroitant, occupé à peindre, sur une assiette destinée au grand feu, une admirable Salammbô enlacée par le python… Je me vois aussi, dans ma chambre de la rue Guillaume-Tell, étendu tout de mon long sur le carreau, servant de modèle à Pilotell pour son eau-forte de Rigault mort. L’eau-forte a été publiée dans l’album Croquis et Caricatures. (1)

                          *Rigault et la Minorité*

Il n’est guère de jour où nous ne causions des amis. Des disparus. Des morts. De ceux avec qui nous avons vécu, côte à côte, pendant les terribles jours. Des incidents des deux mois.

A propos de Rigault, — me raconte un jour Pilotell, — voici un fait fort peu connu. Connu seulement de moi et de Da Costa. L’incident se passe au moment où les membres dits de la « minorité » de la Commune affirment chaque jour davantage leur opposition aux résolutions prises par leurs collègues de la « majorité ».

(1) Avant, Pendant et Après la Commune. CROQUIS ET CARICATURES à l’eau-forte, par Pilotell, ex-directeur des Beaux-Arts, ex-commissaire spécial de la Commune. Imprimerie Delatre (s. d.), Howland Street, 23. W. London. Tiré à 50 exemplaires. Dans la table qui figure en tête de l’album, Pilotell ajoute à son nom le calembour connu : Pille-Hôtel. Ou, comme il me le disait, Pille-Autel.

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                *Genève et Altorf*

Une après-midi, Rigault m’envoie chercher dans mon bureau — une pièce étroite où il y avait encore, sur la cheminée, des bombes genre Orsini, fabriquées par la police de l’Empire. Il y avait aussi un adorable groupe de Pradier, et des caricatures de Napoléon III et de Plon-Plon. Je trouvai Rigault dans son cabinet. Il était très agité. Me regardant par-dessus son lorgnon : — Pilotell… Tu vas prendre avec toi trente hommes, des hommes sûrs. Tu iras à l’Hôtel de Ville et tu m’attendras. Je serai là dans une heure avec Da Costa. Il s’agit d’arrêter toute la minorité de la Commune. On devrait passer par les armes tous ces jean-foutres-là… Puis-je compter sur toi ? J’allai à l’Hôtel de Ville. Je laissai mes hommes dans la cour, et je montai, seul, attendre Rigault. J’étais là, depuis un quart d’heure, assis à l’entrée de la salle des séances de la Commune, quand Arthur Arnould, qui était de la minorité, vint à moi : — Mais, citoyen Pilotell… vous n’êtes pas membre de la Commune ? Que faites-vous ici ? — Vous allez le savoir dans un instant. Mais ni Raoul Rigault, ni Da Costa ne vinrent me rejoindre. Je dus m’en retourner comme j’étais venu — avec mes trente lascars. — Quand cela se passait-il ? demandai-je à Pilotell. — Vers le 25 avril… Rigault prenait souvent de grandes résolutions. Mais il en était détourné aussitôt. C’est ainsi qu’après la mort de Duval, il voulait faire fusiller immédiatement les curés arrêtés. Il n’en fit rien.

                          *Empire et Commune*

En août 72, je pars pour Lausanne, d’où je reviens à Genève. En février 73, je quitte définitivement Genève pour Altorf, où je reste jusqu’en juillet 1878. L’Italie (Gênes), la Russie, encore l’Italie. Je ne reviens en

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France qu’en 1887. Je retrouve Pilotell à Paris, en 1910. Il loge rue Serpente, dans un vieil hôtel meublé du Quartier. (1) Le beau Pilotell d’autrefois a grisonné. La luxuriante chevelure s’est éclaircie. L’œil est toujours vif. La mémoire limpide. Nos causeries recommencent, au hasard des promenades dans ce vieux Quartier Latin que nous aimons tant tous les deux. C’était ici le café de la Renaissance, où furent arrêtés les accusés du procès de 1868, Protot, Sornet, Humbert, Levraud, d’autres. Là, le café de la Salamandre, où nous allions en 1869. La brasserie Saint-Séverin : chez Glaser, notre rendez-vous du Siège. C’est là, à la terrasse du Soufflet — un peu rajeunie — que nous avons vu, le soir du 13 août 1870, le soir de l’affaire de La Villette, Eudes et Bridault, cinq minutes avant qu’un mouchard volontaire, un étudiant nommé L., les dénonçât…

— Quand tu m’as vu, pour la première fois, chez la mère Gaittet, (2) — me dit Pilotell, — il y avait déjà cinq ans que j’étais à Paris. C’est en 1864 qu’envoyé à Paris par la ville de Poitiers, avec une pension de 600 francs, j’entrai à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Gérôme. Mais je n’y restai pas longtemps. Je renonçai à la peinture pour m’adonner tout entier à l’art de la caricature. Le Charivari, l’Éclipse, la Vie Parisienne accueillent mes dessins. Je fonde

(1) En face du vieil hôtel Serpente, au-dessous du balcon d’une maison moderne, est apposée au mur une vieille enseigne : « Hôtel de la Serpente ». Cette plaque intriguait fort Pilotell, qui dissertait longuement sur les origines de « la Serpente », sa voisine. (2) L’imprimerie Gaittet, rue du Jardinet, disparue. Voir Cahier III, page 266.

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                *Genève et Altorf*

la Caricature — la première — qui me vaut, le 8 décembre 1869, deux mois de prison, pour un dessin, montrant la République endormie, avec cette légende : « A quand le Réveil ? » Autre condamnation, le 8 avril 1870, à un mois de prison, pour un dessin sur feuille volante : une tête de guillotiné, avec cette légende : « La Peine de Mort est un crime. » J’avais déjà été condamné, en 1868, à quinze jours de prison, pour cris séditieux : « Vive la République ! » Avec une condamnation à mort du 9 janvier 1874, par le 3e conseil de guerre, cela fait quatre condamnations. J’avais, en 1866, fait un frontispice pour Notre-Dame de Paris, qui me valut une lettre de Victor Hugo. Quand je fis, en 1866, mon Panthéon des Grands Hommes, la grande lithographie qui est dans l’escalier du Musée Victor-Hugo de la place des Vosges, Victor Hugo m’écrivit encore. Je possédais une dizaine de lettres de lui, qui m’ont été dérobées dans les perquisitions que l’on fit, après la défaite, dans mon logis de la rue Saint-André-des-Arts, 47. Victor Hugo m’envoya, en même temps qu’à Maroteau, dès leur apparition, ses Travailleurs de la Mer. Un jour de dèche, nous vendîmes les six volumes sous l’Odéon. Tu connais ma deuxième Caricature de 1871, puisque tu y fis l’article du numéro 3. Vallès avait fait celui du premier numéro, et J.-B. Clément celui du numéro 2. Tout cela est à Carnavalet.

— Et quand je fus parti de Genève ? — Je quittai, moi aussi, la Suisse. J’allai à Milan, où je dessinai dans les journaux italiens : il Trovatore, il Mondo artistico. Je fondai le Milan-Caprice. Je fis des couvertures pour les grands éditeurs de musique Ricordi. Je travaillai chez un lithographe. De Milan, j’allai à Gênes, à Florence. Je revins à Milan. On m’expulsa du territoire italien. Je dus fuir par le Luxembourg, la Hollande. A La Haye, je fus jeté dans le canal par la police du prince d’Orange. Je vais à Bruxelles, puis à Rotterdam, où, en septembre 1874,

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je m’embarquai pour l’Angleterre. (1) Je débarquai à la Tour de Londres, à six heures du matin, par un épais brouillard, avec 3 shellings en poche. Je n’ai jamais eu le cœur si serré de ma vie. La peur d’une misère profonde m’envahit. Fort heureusement, mes pressentiments me trompaient. C’était le succès qui m’attendait. En 1876, j’expose au « Royal Academy » trois pointes sèches, les portraits de Beaconsfield, de Plimsoll et de la comtesse Dudley. Le théâtre m’attire, et je dessine un grand nombre de costumes pour les principales scènes de Londres et de New-York. Je collabore au « Lady’s Pictorial », où j’inaugure les interviews illustrées. J’ai fait les portraits de toutes les grandes dames de l’Angleterre, sans en excepter la Reine… Pendant vingt ans, j’ai exercé, je puis le dire, une influence considérable sur la mode anglaise… Tout cela, c’est le passé. D’autres sont venus. Les nouveaux procédés ont tué le dessin… Aujourd’hui, je gagne péniblement ma vie à restaurer de vieilles gravures pour les marchands du quai Saint-Michel… Mais je puis dire, sans faux orgueil, je ne suis pas derrière moi un beau bagage artistique… Je ne regrette rien… Ah ! si. Je regrette la superbe collection maratiste que j’avais réunie, à grands frais, quand j’étais riche. J’ai dû la vendre, et ç’a été là mon plus grand crève-cœur…

                      la plus belle, ou l'une des plus belles collections, — avec celle de F. Chèvremont, que je fis donner au British Museum par son possesseur, — des œuvres et des portraits de Marat. J'ai possédé le fameux numéro 681 de l'*Ami du Peuple*, teint du sang de Marat, et qui avait été donné par Albertine Marat au colonel Maurin ; il était entré ensuite dans la collection du comte de La Bédoyère. J'ai découvert et traduit les deux

(1) Voir plus haut, page 71, la lettre de Vermersch.

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                *Genève et Altorf*

ouvrages médicaux de Marat, publiés en anglais à Londres en 1775 et 1776. J’ai publié chez Champion le fameux placard adressé « aux bons Parisiens » par Marat, et imprimé par Feret dans la nuit du 25 au 26 août 1792, lorsqu’on apprit à Paris la capitulation de Longwy. J’ai passé dix ans de ma vie à écrire un ouvrage sur Marat. C’est le manuscrit que tu as entre les mains… Et j’ai dû me séparer de tout cela… Ma collection est aujourd’hui en Amérique. Elle m’avait coûté plus de trente mille francs. Elle en vaut aujourd’hui cent mille, peut-être davantage… Mais l’argent ne fait rien à l’affaire… Mon cousin Villiaumé, que j’allais voir souvent rue Joubert, où il demeurait, possédait, lui aussi, de très curieuses reliques de Marat, pour qui il avait un véritable culte. Albertine Marat lui avait fait présent d’une collection complète de l’Ami du Peuple, annotée de la main même de Marat… Villiaumé était le fils de la sœur de mon père. Toute notre famille était de la Lorraine, de Nancy, Commercy, Ligny, famille puissamment forte, qui possédait d’immenses forêts. Villiaumé m’avait donné toute la lignée de la famille, remontant au frère de la Pucelle. Quand le père de Villiaumé mourut, en avril 71, les journaux rappelèrent qu’il était un des arrière-petits-neveux de Jeanne d’Arc. (1) Il paraît même, toujours d’après Villiaumé, que je pourrais m’appeler Georges Pilotelle de Sorcy d’Arc… Descendant de Jeanne d’Arc… descendant authentique, tu vois…

Nous étions entrés au Soufflet. Longtemps, ce soir-là, nous causâmes des vieux jours… de la bataille du mercredi, de la barricade de la rue Racine, de l’attaque du Panthéon… de Rigault, mort, étendu au pied de la barricade de la rue Royer-Collard… Inoubliables jours… Nous en causerions encore dans le tombeau, si nous y étions voisins…

(1) Voir Cahier VIII, page 31, note en bas de page. Lire père, au lieu de frère de notre historien.

Genève. Juillet 1872. — « Viens me prendre avant midi à l’Hôtel de la Poste, où je suis depuis hier soir. Déjeunerons. » C’est Gustave Puissant qui m’envoie ce mot amical. Puissant ici ! Joie ! Des nouvelles de Paris ! Je dégringole mon escalier de la rue Guillaume-Tell. Suis à l’hôtel de la Poste en cinq minutes. Voilà Puissant, debout sur le seuil. Une accolade au vieil ami. Nous aurons le temps de causer. A fond. Nous ne nous sommes pas vus depuis le Siège… J’ai rencontré pour la première fois Gustave Puissant au Père Duchêne de Maroteau. Décembre 1869. Tout de suite, bien qu’il y eût entre nous une dizaine d’années de différence, nous avons été amis. Le soir, nous allions causer, — Vallès, Humbert, Maroteau, Enne, d’autres, — dans le petit logis que Puissant occupait rue Grégoire-de-Tours, avec sa femme et sa fillette. Puissant, dès que nous frappions à l’huis, venait ouvrir… Debout sur la table, une dame-jeanne d’un

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                *Genève et Altorf*

marc exquis. Un marc de Bourgogne, qui lui était envoyé de son pays, d’Auxerre. Puissant, quand je le vis au Père Duchêne, dans la vieille imprimerie de la mère Gaittet, était déjà célèbre dans les milieux littéraires. Une étoile de la Rue de Vallès. Il lui avait suffi, pour conquérir la renommée, d’écrire une nouvelle, plutôt brutale, les Écrevisses du Petit Auguste. (1) Les huit jours se passent en promenades et en causeries. J’ai présenté Puissant aux camarades d’exil. Nous déjeunons, un jour, chez Kinceler, (2) avec Arthur Arnould (3) que Puissant a connu à la Marseillaise de Rochefort. J’ai encore le mot de Puissant qui m’invite au déjeuner :

Je croyais te voir hier soir au café pour t’aviser d’une modification apportée à notre projet de déjeuner. Ne t’ayant point rencontré, j’arrive au galop à la Marmite pour t’y laisser ce cri d’alarme. (4) N’achète rien ce matin et présente mes excuses à Lavalette, (5) que j’avais invité, je crois. La partie est remise à demain. Aujourd’hui je déjeune chez Kinceler avec Arnould. Ne pouvant offrir de l’argent à Kinceler, je lui ai donné le nécessaire pour acheter un gigot, que nous mangerons chez

(1) Voir la Rue hebdomadaire. No 1. (1er juin 1867) (2) Kinceler, attaché au Ministère de la Marine pendant la Commune. (3) Arthur Arnould, membre de la Commune (quatrième arrondissement). (4) La Marmite Sociale, restaurant coopératif, fondé à Genève, rue du Rhône, par les réfugiés de la Commune. (5) Lavalette, membre du Comité Central.

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lui, afin que sa femme profite de l’aubaine. L’ouverture des mâchoires s’effectuera à dix heures et demie au plus tard. Viens nous rejoindre. N’oublie pas de m’excuser auprès de Lavalette, et s’il devait venir trop tard ce matin à la Marmite, laisse-lui un mot. Tantôt quand j’aurai passé à la poste, je verrai ce que nous pouvons faire demain.

Puissant repart. Nous allons le conduire à la gare. — Veinard ! tu vas revoir Paris ! Le train avait disparu depuis longtemps déjà, que nous regardions toujours du côté de Bellegarde — du côté de la France.

Mai 1873. Je suis à Altorf depuis trois mois. Je reçois un mot de Puissant :

Fais-moi le plaisir de me renseigner sérieusement sur les histoires de conspiration, d’arrestations, de bombes, de complots, de je ne sais quoi encore, que tous les journaux colportent à l’envi et vous flanquent sur le dos. Prompte réponse, n’est-ce pas, et écris-moi de temps à autre. N’oublie pas de me donner ton adresse. Si vous devez avoir un Congrès international quelque part, avisez-moi un peu à l’avant : je me ferai envoyer par quelque journal et j’irai vous serrer la main. 77, rue de la Butte-Chaumont.

Ai-je répondu à Puissant ? Que lui ai-je répondu ? Je n’en sais rien. J’ai dû me renseigner tout d’abord près des amis de Genève. Je retrouve une lettre, datée du 21 mai — quatre jours après la lettre de Puissant —

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                *Genève et Altorf*

lettre à moi adressée de Genève par Fesneau, (1) à qui j’ai certainement écrit :

Des arrestations — m’écrit Fesneau — ont été faites ici, se rattachant à une conspiration policière, créée et poussée par de soi-disant proscrits, attachés à l’administration de la rue de Jérusalem. Des imbéciles se sont laissé prendre au piège de drôles que nous avons chassés comme malpropres. Bien entendu aucun de nos amis, aucun proscrit honnête et sérieux n’a pris part à cette canaillerie imbécile. Il s’en est suivi l’expulsion de quelques-uns et la mise en liberté des autres, tant était ridicule l’affaire, tant sur le rapport du personnel que sur l’objet de la conspiration même. Cœurderoy et Cyrille ont été aussi expulsés, mais ils n’ont en rien coopéré à l’œuvre des mouchards et des niais, comme bien vous pensez. Le gouvernement de Genève a appuyé leur expulsion sur des plaintes de citoyens genevois à la police. De Razoua et de moi la meilleure poignée de main fraternelle.

Je retrouve une autre lettre de Puissant, datée du 29 juin 1873. Je lui ai écrit pour le prier de demander de ma part, à Polo, directeur de l’Éclipse, où dessine Gill, un exemplaire de la réimpression de notre Père Duchêne de la Commune. Polo peut bien me faire ce cadeau. Les exemplaires, — qu’il vend à bon prix, — ont été tirés pour lui sur les clichés à nous appartenant, restés à notre imprimerie de la rue du Croissant.

(1) Fesneau, proscrit, ancien président, pendant la guerre, de la Ligue du Midi.

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IV. — Il est là !… Sous trois pas un enfant le mesure !

(Dessin inédit de Georges Pilotell, pris le 16 mai 1871, à cinq heures et demie du soir, une heure après la chute de la colonne Vendôme)

[Pilotell drawing: pencil sketch — figure leaning against wall, inscribed “16 mai 1871 / 5h½ du soir / G. Pilotell” — not transcribed]

                      n'a pas voulu lâcher la collection du *Père Duchêne* pour toi. Tu sais quel grincheux est Polo, et tu ne t'étonneras pas de son refus...

Polo, arrêté sous la Commune (par Pilotell), avait, on le voit, la rancune tenace. Puissant poursuit, en me donnant des nouvelles de Calédonie. Je les transcris telles quelles :

J’ai assez souvent des nouvelles de Calédonie — La mère Maroteau donne des leçons à ma fille. Maroteau est toujours malade et à l’hôpital. (1) La plus grande douleur pour eux tous, c’est d’être complètement séparés et de n’avoir jamais de nouvelles les uns des autres. Grandier, du Rappel, est le plus heureux de tous : on lui a envoyé une caisse énorme pleine de linge, de médicaments, de mouchoirs, chaussettes, aiguilles, boutons, plumes, encre, papier, tabac, etc., etc. A la moindre infraction, on roue les déportés à coups de bâton…

De cette même lettre, ce passage :

Si j’avais une carte de Suisse, je verrais où est Altorf, et si mes moyens me permettent d’aller jusque là. En revenant de Vienne où j’irai probablement en août, je pousserai peut-être jusqu’à Genève. Si d’Altorf à Genève il n’y a qu’un jour de trajet, peut-être risquerais-je la route. Ceci est à voir, et quand tu m’écriras, tu me donneras l’itinéraire.

(1) Maroteau mourut à l’hôpital de l’île Nou le 17 mars 1875. Voir la Commune vécue de Da Costa, III, pages 274 et suivantes.

                *Genève et Altorf*

Je n’ai conservé aucune autre lettre de Puissant. Je ne devais plus le revoir. Quand je vins à Paris, pour la première fois depuis 1871, Puissant avait disparu. Dans les premiers mois de 1879, la nouvelle sinistre s’était propagée. Puissant en est. Un coup de foudre. Quand on m’écrivit cela de Paris, j’en aurais pleuré. Lui, le plus dévoué des amis… Non, ce n’est pas possible… Il leur eût été facile alors de nous faire arrêter tous, après la Commune. Il savait nos adresses. Celles de nos amis. Encore une fois non… C’était vrai cependant. Le malheureux avait avoué. Toujours la triste histoire. Une faute. L’alternative entre le déshonneur et l’engagement de rendre des services. Un jour — longtemps, longtemps après, en 1908 — je causais, avec mon vieil ami Lacaze, le vendeur du Figaro et du Temps, qui avait fait avec nous, en 1870, le Journal du Peuple. (1) — C’est un malheureux — me disait Lacaze. Il vit toujours. Vieux et retiré dans un asile de vieillards, près de Saumur. (2) Nul ne sait, comme moi, ce qu’il a souffert, depuis trente ans. Je lui écris de temps à autre. Je lui envoie quelque argent pour son tabac et ses menus frais. Sa fille, qu’il adorait, est morte. « L’enfant n’est plus », m’écrivait-il. Sa faute ? Déjà, avant sa venue à Paris, à Auxerre…

(1) Le Journal du Peuple, quotidien, 8, rue du Croissant. De juillet à septembre 1870. — Rédaction : Louis Noir (frère aîné de Victor Noir), Alphonse Humbert, G. Puissant, Francis Enne, Georges Cavalier, Maxime Vuillaume. (2) Puissant mourut dans cet asile, où il vivait sous un faux nom, en 1908. Voir la chronique de Jules Claretie, l’Homme sans nom, dans le Temps du 26 novembre 1908. Voir aussi ma chronique de l’Aurore du 30 novembre 1908.

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Et je songeais aux visites de Puissant à Genève, à ses lettres, à ses demandes de renseignements… Devant cette immense infortune, mon cœur se serrait malgré tout. Quelle expiation ! — Quand vous lui écrirez, dis-je à Lacaze, dites-lui bonjour pour moi.

                          *Pendant le Siège*

Puissant était resté à Paris pendant tout le Siège. Lacaze l’hébergeait dans une chambre de bonne de la maison qu’il habitait. J’ai retrouvé, aux Archives de la Seine, dans un de ces cartons dont j’ai parlé plus haut, une curieuse lettre de Puissant, adressée à Tolain, alors adjoint à la mairie du onzième arrondissement :

Muni de la lettre de recommandation ci-jointe, que m’avait remise pour vous Andrieu, notre ami commun, je me suis présenté tantôt à la mairie du onzième arrondissement et n’ai point eu la chance de vous y rencontrer. Vous me connaissez et vous savez qui je suis. La littérature ne fait pas son foin à cette heure, je songe donc à me pourvoir ailleurs. Boucher municipal, (1) inspecteur de boucherie ou des marchés, cantinier national, marchand de pommes de terre, enfin une place quelconque qui me permette de nourrir ma famille, j’accepterais tout pour le

(1) Puissant fut, pendant quelques semaines, boucher municipal dans le sixième arrondissement, rue de Buci (ou de l’Ancienne-Comédie). Voir mon article du Matin, les Héroïques Femmes de Paris, du 19 novembre 1913.

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                *Genève et Altorf*

moment. Voyez si vous avez à votre disposition une de ces places et soyez assez obligeant pour m’aviser en cas d’affirmative. A vous cordialement : Ex-rédacteur de la Marseillaise 2, rue de l’Arrivée, près la gare de l’Ouest.

Et, pendant que je feuilletais le dossier des Archives de la Seine, cherchant quelque autre lettre de Puissant — que je ne rencontrai pas — mon souvenir se reportait aux promenades que nous faisions, Puissant et moi, en juillet 72, à Genève, sur les bords du lac. Du lac superbe, où se reflétait un ciel blanc, légèrement estompé de brouillard. Puissant s’arrêtait émerveillé… Il cherchait le mot. Le mot qui peint, rapide, expressif. — Une jatte de lait ! s’écria-t-il. L’auteur des Écrevisses du Petit Auguste, ce matin-là, fut un homme heureux.

Genève. Février 1873. Je suis revenu à Genève, après mon expulsion de Lausanne. (1) La misère. Une quarantaine de francs par mois d’articles au supplément du dimanche de la Gazette de Lausanne. L’avenir n’est pas couleur de rose… Une lettre de l’entrepreneur du Gothard, Louis Favre, à qui j’ai été chaudement recommandé. Favre est à Genève, dans sa propriété du Plongeon, aux Eaux-Vives. Il m’invite à l’y aller voir. Accueil amical. Favre me raconte en riant, assis tous les deux devant une bouteille de vin blanc vaudois, qu’en 48 il a quelque peu pris part à la bataille de Juin. Ancien contremaître charpentier, il est arrivé à être le premier entrepreneur du monde. Il a assumé la lourde et glorieuse tâche de percer de part en part, sur une longueur de 14.920 mètres, le grand souterrain du Gothard. Va-t-il m’accepter dans son personnel ? — C’est entendu, — me dit-il en me serrant la main au départ. On vous écrira de mes bureaux d’Altorf, dès que j’y serai arrivé.

(1) Voir Cahier IV, page 132.

                *Genève et Altorf*

Quelques jours après, lettre d’Altorf. C’est fait… J’emprunte mon voyage. Ma garde-robe est assez râpée. Je n’ai, pour toutes coiffures, qu’une vieille toque de fourrure et un chapeau haut de forme — comment a-t-il survécu ! Je coifferai ce haut de forme.

Lucerne. Le lac des Quatre-Cantons. Il neige. Le compartiment de troisième classe du bateau — c’est tout ce que j’ai pu me payer — est empesté de fumée âcre. Les paysans fument et font un tapage d’enfer. Je monte sur le pont. J’aime encore mieux la neige… Je suis tout blanc. Mon chapeau est un bloc de glace. (1) Le timonier me considère avec stupeur. Quel est donc ce passager, en haut de forme, — coiffure d’une rareté extrême dans ces parages, — qui n’a même pas de quoi se payer des secondes !… Brunnen. La chapelle de

(1) Ces souvenirs de la traversée du lac des Quatre-Cantons me rappellent le voyage, autrement angoissant, que fit, de Londres à Anvers, mon vieil ami Aristide Barré, l’artiste ciseleur, ami de Rogeard, avec qui il avait été expulsé de Vienne en 1873. (Voir Lettres de Rogeard, Cahier IX, pages 27 et suivantes) Barré était retourné à Londres. On lui avait fait espérer qu’à Bruxelles, il trouverait des travaux rémunérateurs. Mais comme il l’écrit dans les très intéressants souvenirs manuscrits qu’il m’a communiqués, « le jour des vaches maigres était venu ». Bref, il n’avait plus d’argent. Ici, je copie ses souvenirs : « Puisque vos finances sont à sec, me dit un ami, allez donc aux docks, vous y trouverez un navire qui fait le service de Londres à Anvers, il vous transportera pour un prix dérisoire. » En effet, il m’a demandé, pour le voyage, dix shillings (12 fr. 50), pour ma femme et moi. C’était donc une faveur inestimable. Hélas, il l’écrit rempli de bois et d’essences qui exhalaient des odeurs déconcertantes. Albert Leduc nous assistait à notre départ, qu’il appelait un suicide. Sur ce navire, jamais aucun voyageur ne s’était aventuré. Il était long et étroit et peu sûr, et dès l’assaut des lames qui, lorsque nous eûmes dépassé Woolich, devinrent violentes et dures et faisaient danser le vieux bateau comme s’il eût été atteint de délire et de folie. Ce fut un voyage atroce. Ma femme et moi étions seuls dans une

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Guillaume Tell. Le Grütli. Toute l’histoire du héros légendaire défile à mes yeux. Fluelen. Altorf. L’hôtel de la Clef d’Or. Des mains se tendent. D’avance, cet excellent Favre m’a annoncé. Je me sèche. Je quitte mon haut de forme glacé et je coiffe ma toque de fourrure… Ah ! le bon repos, après tant d’orages.

Altorf. La vie tranquille. Cinq années durant, elle s’écoulera, heureuse. Tout entier au travail de tous les jours, je suis, pas à pas, les progrès de l’œuvre gigantesque. L’avancement quotidien de la galerie souterraine. La nature des roches traversées. Les mille incidents. Un jour, c’est une poche toute tapissée de cristaux — depuis combien de milliers et de milliers de siècles sont-ils là — qu’un coup de fleuret de la machine a ouverte. Un autre jour, un filon d’or collé, en feuilles

petite salle étroite, ballottés par un tangage que l’état de la mer rendait douloureux. Par instant, le bateau faisait des culbutes inquiétantes ; mais nous étions résignés à notre sort. A un moment je n’y tins plus, la respiration me manquait dans cette atmosphère viciée, et, comme un individu qui cherche à se sauver, je visais la porte pour monter sur le pont, quand tout à coup je fus projeté avec une violence inouïe contre un meuble chargé de linge et d’ustensiles. Ceux qui ont vu des clowns traversant des cerceaux en papier se rendront compte de ma culbute improvisée : tout me dégringolait sur la tête ; je restai, pantelant, anéanti, sur le parquet. Enfin, je pris la porte et je tentai de l’ouvrir ; mais une vague me frappa au visage, m’inondant tout entier. Ce fut ainsi pendant de longues heures. Le destin, qui veillait probablement sur nos deux existences, nous permit enfin d’entrer dans le port d’Anvers, où nous échouâmes comme deux épaves, loques tremblantes et épuisées. » D’autres péripéties attendaient Barré à Bruxelles, puis à Cologne, à Nuremberg, jusqu’à ce qu’enfin il arrivât à Vienne, où d’importants travaux de ciselure, entre autres le grand bouclier, — le combat des Lapithes et des Centaures, — qui figura à l’Exposition universelle de 1878, et qui remporta le diplôme d’honneur, l’attendaient.

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                *Genève et Altorf*

légères, sur la blancheur du quartz… Élisée Reclus, qui rédige, à la Tour de Peilz, sa Grande Géographie Universelle, m’écrit, souvent, pour me demander quelques renseignements sur la région, sur nos travaux. J’ai là, sous la main, une cinquantaine de lettres du grand savant. Lettres brèves. Les progrès du tunnel. La température souterraine observée, etc.

Brunnen. Le dimanche, nous allons excursionner. Dans la montagne. Sur le lac. Un jour, nous nous sommes arrêtés à Brunnen. Nous sommes attablés, causant, dans les jardins de l’un des grands hôtels du rivage. Brusquement, au balcon du premier étage, une apparition. Un homme debout. La taille haute, le masque froid encadré d’une crinière grise dont les mèches retombent sur le front, la lèvre dédaigneuse. Un frisson court dans mes veines… L’homme, c’est Jules Favre.

Les Capucins. Hiver de 1874. Représentation théâtrale à Altorf. Des amateurs de la ville jouent la Fille du Régiment. Nous sommes assis, au deuxième ou troisième rang. Vermersch (qui m’a rejoint à Altorf) maugrée. Devant lui, deux capucins, en robe marron, énormes — leur couvent est au flanc de la montagne — lui barrent entièrement la vue. Je lui glisse à l’oreille : « La revanche des otages. » Et nous rions.

Bex. Été de 1875. Au Congrès des Sciences naturelles qui s’est ouvert à Bex (Valais). Nous courons, en excursion scientifique, les bois. Ma grande frayeur est de me trouver en France, la frontière savoisienne n’étant

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pas éloignée. C’est ce que je crois du moins. Le docteur Forel, (1) qui m’a invité au Congrès, me rassure. Le lendemain, déjeuner chez le docteur Forel, à Morges. L’éminent professeur me montre la belle collection d’armes de bronze qu’il a recueillies dans les deux stations lacustres voisines, en face de sa propriété.

Genève. 1876. Visite à Daniel Colladon, le vieux savant — il n’avait pas loin de soixante-quinze ans — qui fit, avec Sturm, en 1827, les fameuses expériences sur la propagation du son dans l’eau, sur le lac de Genève. Daniel Colladon, qui a dirigé l’installation des compresseurs d’air du Gothard, est l’ingénieur conseil de l’entreprise. La maison est pleine de livres, d’appareils de toute sorte. Il y a là plus d’un demi-siècle d’études sur les points les plus divers des sciences physiques et mathématiques. J’avais formé le projet de me mettre au travail, de passer mon doctorat ès sciences. Colladon m’y encourageait. Hélas, je n’en fis rien. Déjeuné avec Razoua chez Rochefort. Nous allons, je ne sais plus pourquoi, à la Bibliothèque. Pendant que je cherche les renseignements qui me sont utiles, Rochefort feuillette un dictionnaire de la Noblesse. Désignant du doigt le dernier des Rochefort dont le dictionnaire fasse mention : « Ça commence à se gâter », dit-il en riant. Serré la main de Perrier, (2) à son magasin de la

(1) Docteur F.-A. Forel, savant naturaliste suisse, né à Morges en 1841, mort dans cette ville en 1912. Historiographe du lac Léman. (2) Voir Cahier IV, pages 115 et 122. Perrier, en même temps qu’il exerçait ses fonctions administratives au onzième, était capitaine dans un bataillon fédéré.

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Corraterie. Perrier a toujours quelque trouvaille à vous montrer — une lettre, une gravure — une histoire à vous raconter. Quand Perrier — qui a été quelque chose à la mairie du onzième pendant la Commune — mourut, en 1910, il légua à sa ville natale, Ars-en-Ré, les collections et l’argent nécessaire, une quarantaine de mille francs, à la construction d’un musée, qui les abriterait. Ses exécuteurs testamentaires, Protot et un ami de Perrier nommé Ruel, firent construire le musée. J’ai devant les yeux le catalogue du « Musée communal d’Ars-en-Ré, offert par Jules Perrier à ses concitoyens ». 960 numéros : tableaux, gravures, lithographies, dessins, albums, etc. Les cendres de Perrier, incinéré à Genève, devaient, d’après les clauses testamentaires, être mises dans une urne qui serait elle-même scellée dans la muraille du musée. Protot et Ruel exécutèrent les volontés de Perrier. Au cours du voyage qui les conduisit à l’île de Ré — me racontait Protot — ils faillirent, à un croisement de voie, oublier l’urne dans le train. Le petit bateau sur lequel avaient été embarquées les énormes caisses renfermant les trésors artistiques de Perrier fut sur le point de faire naufrage. Enfin, on arriva à bon port…

1878-80. — San Pier d’Arena (Italie), où j’apprends la mort de Vermersch. Gênes… Rentrée des proscrits.

Cahier II.Un peu de vérité sur la mort des otages

Une Lettre d’Alexandre Girault. — Quand je relus, pour rédiger ces quelques notes, mon Cahier II, je priai mon vieil ami A. Girault, qui m’avait apporté tant de précieux renseignements sur la terrible journée du vendredi 26 mai, de le relire, lui aussi, et de me signaler les passages sujets à révision. Alexandre Girault est le G. de l’affaire Jecker et de la rue Haxo. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il fit ses neuf ans de bagne à l’île Nou, avec Humbert, Maroteau (qui y mourut), Lucipia, Fortin, Da Costa, Giffault, dont il a été parlé à maintes reprises dans ces Cahiers. Rentré en France après l’amnistie, Girault fut, en 1896, envoyé à la Chambre par les électeurs de Belleville. Après avoir siégé une législature, il ne se représenta pas. Girault, sous le Siège, avait fait partie du 25e bataillon du 29e régiment de marche (colonel de Fonvielle).

Sous la Commune, il fut capitaine d’armement du 270e bataillon fédéré, et secrétaire du commissariat de police (Clavier, commissaire) du douzième arrondissement (Picpus-Bel-Air). Il prit une part active à l’affaire Jecker et à l’affaire de la rue Haxo. Voici la lettre que m’écrit Girault :

J’ai relu, comme vous me l’avez demandé, votre Un peu de vérité sur la mort des otages. Cela m’a ramené à une douzaine d’années en arrière, quand, à la Roquette, disparue, nous refaisions, pas à pas, Fortin, vous et moi, le chemin suivi par l’archevêque et ses cinq compagnons, des cellules où ils étaient enfermés, au mur de ronde au pied duquel ils tombèrent. A ce drame du mercredi 24 mai, je n’ai point assisté. Mais j’ai assisté, le vendredi, à la fusillade de Jecker, que nous étions allés chercher, avec Clavier, Liberton, Boufflers et Mercier, à la Roquette. Boufflers, ou de Boufflers, était bijoutier ; Mercier, mécanicien ; attachés, tous deux, comme moi, au commissariat de Picpus. Vous ne les aviez désignés que sous leurs initiales B. et M. J’ai assisté à l’affaire de la rue Haxo. J’ai suivi le cortège des otages, sans le quitter une seule minute, de la prison au mur. Pas un des incidents de cette journée tragique ne m’a échappé. Ils sont encore vivants dans ma mémoire comme au premier jour. Toutes nos conversations, je les retrouve dans vos récits. Celles que nous eûmes rue de la Chine, où tomba Jecker. Celles que nous eûmes rue Haxo, en face du mur où furent fusillés les cinquante otages. Vous me demandez si vous avez quelque chose à rectifier. Je vous réponds, mon cher Vuillaume, tout simplement : Non. Votre récit de Jecker, celui de la rue Haxo, sont

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exacts en 1913, comme ils l’étaient en 1908, lors de la publication de votre Cahier II. Je puis le dire. J’étais là. A vous affectueusement.

Cahier IX.Lettres et témoignages

Une lettre de L. Pindy. — Le citoyen L. Pindy, ancien membre de la Commune, ancien gouverneur de l’Hôtel de Ville, nous adresse la lettre suivante, en réponse aux déclarations du citoyen Vaillant (pages 91 et 92 du Cahier IX) :

                          La Chaux-de-Fonds, 31 octobre 1913.

Notre ami commun Lucien Descaves m’ayant avisé que vous accepteriez de ma part une rectification aux dires de mon ancien collègue Vaillant, je viens donc protester à mon tour contre ses allégations, déclarant mensonger le récit que j’ai fait (Cahier VIII, page 171) des derniers moments de Delescluze. Je vous réitère que ce récit est l’expression de la plus stricte vérité, et je passe aux arguments de Vaillant. Il ne m’a pas vu, dit-il, à la mairie du onzième, ni le mercredi ni le jeudi ; or, j’y suis arrivé le mercredi 24, entre onze heures et midi, avec les quelques hommes restés les derniers avec moi à l’Hôtel de Ville. J’expliquais à Delescluze et aux membres présents les raisons qui m’avaient amené à quitter mon poste, lorsque arriva Ferré venant de la Préfecture ; il me blâma vivement d’avoir allumé trop tôt l’Hôtel de Ville et d’avoir ainsi risqué de lui couper la retraite. Je répliquai que le Comité de Salut public n’aurait pas dû donner le mauvais exemple en abandonnant le premier la Maison du Peuple, dont je n’avais accepté le commandement qu’à condition que nous y serions tous le jour de la

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défaite : c’est alors que Delescluze prononça ces paroles que j’ai déjà citées : « Pindy a raison, c’est là que nous aurions dû tous mourir. »

Où donc était Vaillant à ce moment ?

Le même jour, un conseil de guerre quelconque avait décidé de faire sauter le pont d’Austerlitz, et Roselli-Mollet, colonel du génie, venait de sa part me demander de la dynamite dont il devait y avoir une provision à la mairie. La recherche (dont je ne puis ici raconter les détails) de cet explosif me mit en rapport avec au moins une cinquantaine de citoyens du onzième, y compris les membres du Comité de Vigilance de l’arrondissement dont peut-être quelques-uns existent encore, mais que je ne connais pas : je ne puis donc nommément faire appel à leur témoignage, mais j’y étais et les dénégations de Vaillant n’empêcheront pas cela.

Les citoyens Lefrançais et Lissagaray, dans les ouvrages qu’ils ont fait paraître sur la Commune, ont d’ailleurs signalé ma présence à la mairie les 24 et 25 mai.

Je reviens à ma nomination de délégué à la guerre, qui s’est produite comme je vous l’ai écrit, et j’ajouterai, n’en déplaise à Vaillant, que mon ami Varlin n’assistait même pas à cette séance. Il n’y fut donc pas désigné pour remplacer Delescluze.

Passons au voyage à Vincennes ; que nos collègues et le représentant des Etats-Unis n’aient eu qu’une charrette pour les y conduire me semble un peu fort, mais comme je n’ai pas assisté à ce départ, je m’abstiens de commenter le fait ; ce qui est certain, c’est qu’un fiacre était à la porte de la mairie lors du second départ et que le citoyen américain était à l’intérieur lorsque Delescluze y monta.

Où était donc Vaillant à ce moment encore ? Demandait-il un laissez-passer à Ferré ? Je n’en sais rien, mais en tout cas, s’il est retourné à Vincennes, comme il le dit, il n’a pu y trouver Delescluze qui était avec nous à la mairie, et ce n’est pas à lui, mais à Arnold et à moi qu’il a serré la main en sortant de fiacre et en nous disant adieu.

Reste l’affirmation qu’il m’aurait vu pour la dernière fois le mercredi matin à l’Hôtel de Ville.

Ici je me demande si c’est un manque de mémoire chez Vaillant, ou s’il existe une légende imaginée pour disculper le Comité de Salut public et la Commune d’avoir ordonné l’incendie. Dans ce dernier cas, que Vaillant se rassure : Depuis quarante-deux ans j’ai eu à parler ou à écrire bien des fois de ce fait, et jamais la pensée ne m’est venue de me soustraire à la responsabilité qui m’incombe : j’ajoute seulement que tous mes collègues, qu’ils le veuillent ou non, en sont solidaires avec moi, car, en somme, je n’ai fait qu’exécuter l’engagement que j’avais pris le 1ᵉʳ avril, et que l’assemblée accepta, puisqu’il n’y eut aucune protestation : « C’est que nous serions tous là au dernier moment quand je ferais sauter la maison. »

La question de l’évacuation avait été effleurée devant moi, la veille ; j’avais énergiquement protesté contre cette idée, et c’est après mon départ que fut prise la résolution de se transporter au onzième.

Je ne m’étendrai pas ici sur les arguments que j’invoquais en la circonstance, leur place sera ailleurs (mais que d’atroces massacres eussent été évités ! et quelle fin glorieuse pour la Commune si l’on m’avait écouté !) ; je ne veux que dire à Vaillant que ni lui, ni Eudes ne se trouvaient à l’Hôtel de Ville, vers sept heures du matin, quand je revins de ma tournée aux barricades ; le déménagement avait été effectué pendant la nuit et il était complet.

Citoyen Vuillaume, j’arrête ici ces explications déjà bien longues, et qui soulèveront peut-être à leur tour d’autres contradictions.

Je vous adresse mes anticipés remerciements pour la gracieuse hospitalité que vous voulez bien m’accorder et vous envoie mes cordiales salutations.

8, rue Léopold-Robert, La Chaux-de-Fonds (Suisse).

J’ai communiqué cette lettre à Édouard Vaillant, qui maintient formellement ses déclarations.

Le 136ᵉ bataillon de Montrouge. — M. Justin

Bellanger, directeur de la bibliothèque et du musée de la ville de Provins, appartint, en qualité d’engagé volontaire, au 136ᵉ de marche, dont nous avons parlé aux pages 129 et suivantes du Cahier IX. Nous détachons de la très intéressante lettre que nous adresse M. Justin Bellanger, les passages suivants : le premier relatif à la mort du commandant Bonlaron (et non Boularon), l’autre à Eugène Despois :

A Montretout, ainsi que le dit très exactement M. Vuillaume, la conduite du 136ᵉ de marche fut des plus honorables. 8 morts et blessés, tel fut le bilan de ses pertes. Mais la plus cruelle de celles-ci, ce fut celle du commandant lui-même. Bonlaron, non pas au moment de la retraite, mais vers midi (si ma mémoire ne me trompe pas), en passant d’un arbre à l’autre pour placer ses tireurs, fut atteint d’une balle au ventre. Pendant qu’on l’emportait dans la plaine, du côté des brancardiers, en descendant la côte, il reçut une seconde balle qui l’atteignit au côté. Il mourut le lendemain à l’hôpital du Gros-Caillou. Tout le monde le regretta. Sa mort fut glorieuse et méritait, ce me semble, d’être rappelée.

Voici ce que dit M. Justin Bellanger d’Eugène Despois, dont nous avons déjà parlé à diverses reprises ici :

J’ai très particulièrement connu, admiré et aimé cet écrivain de grand mérite doublé d’un citoyen de grand caractère. J’ai été son élève à Louis-le-Grand (rhétorique) et aussi à Sainte-Barbe où il conférenciait au temps de Labrouste et de Guérard. On sait quelle fut l’ardeur de ses convictions républicaines et surtout la noblesse avec laquelle il renonça courageusement pour elles à une situation exceptionnellement brillante que ses talents lui avaient faite dans l’Université. Quand le suffrage des citoyens fut appelé à élire un nouveau maire pour le quatorzième arron-

dissement, je fus délégué, moi troisième, par nos camarades du bataillon pour aller offrir à Despois la promesse de nos suffrages en sa faveur, s’il y consentait. Il habitait rue Saint-Jacques. Nous le trouvâmes à son bureau, en face de son écritoire, grave et doux, comme il était toujours. Il nous écouta fort gracieusement et nous remercia de même, s’excusant sur son incapacité absolue pour le métier d’administrateur et son défaut complet d’aptitude aux affaires. « Prenez un épicier, il en saura plus long que moi ». Ce fut exactement ce qu’il nous dit en non sous congédiant. Je lui répondis par je ne sais plus quelle citation de Juvénal, son poète favori, et en entendant ce vers il me regarda plus fixement et me reconnut. On échangea quelques mots sur le passé, et ce fut ainsi que Despois en refusant la mairie du quatorzième donna un exemple de sagesse qui eût dû être suivi par beaucoup d’ambitieux de ces temps-là.

C’est en toute sincérité que je vous écris ces lignes, et je serai heureux si vous les considérez comme un témoignage de l’exceptionnelle attention avec laquelle je lis vos précieux cahiers. Je vous présente mes bien cordiales salutations.

I. 83, ligne 21, au lieu de débiteur, lire créancier. — II. 138. Pour Beaufort, voir les cahiers VIII et IX. — II. 171. Les noms désignés seulement par les initiales G. B. et M. (note) sont rétablis dans la lettre ci-dessus d’Alexandre Girault. — II. 179. Le mur de Jecker a disparu. — IV. 82 Dernière ligne. Au lieu de proscription : prescription. — IV. 135, ligne 1. Au lieu d’octobre, lire décembre. — VII. 101, ligne 4. Au lieu de neuf heures soir, lire matin. — VII. 127 (note). Au lieu de Alfort, lire Altorf. — VII. 31 (note). Au lieu de Villiaumé, frère, lire père. — VIII. 57 (note). Au lieu de Laverdays, Leverdays. — VIII. 197. Table alphabétique. Rectifier : Guillaume. 64. 66. 67 ; Guillaume (James) 69. — IX. 115, ligne 6 du renvoi (1), au lieu de comptoir de

zinc, comptoir. — 131. 133 et table alphabétique, au lieu de Boularon : Bonlaron. — 134, ligne 7. Au lieu de député, déporté.

Le journal la Petite Presse du 3 mars 1872 publiait la note suivante :

Un épisode de la grande cérémonie qui a eu lieu avant-hier à Londres, à l’occasion du rétablissement du prince de Galles.

Deux individus qui avaient réussi à entrer dans Saint-Paul, ont eu une si singulière tenue, qu’on a dû les expulser.

Comme ils se débattaient, on les a conduits chez le magistrat, et, là, il a été constaté qu’on avait affaire à deux Français, dont l’un était Maxime Vuillaume, l’ex-rédacteur du Père Duchesne.

Je ne relèverais pas cette note imbécile, si l’abbé Vidieu (page 282 de l’édition in-8° de son Histoire de la Commune) ne l’avait reprise, sans me nommer, mais en me désignant clairement.

Je n’ai qu’un mot à répondre. Je n’ai jamais mis les pieds dans la cathédrale Saint-Paul. Je ne suis jamais allé à Londres. (1)


(1) Le correspondant londonien en 1872 de la Petite Presse, voyant ma signature dans le Vermersch-Journal, qui publiait alors ma Bataille de Mai, en avait conclu que j’étais à Londres. Or, j’étais à Genève, d’où j’envoyais ma copie. (Voir les lettres de Vermersch). La Petite Presse m’avait, en juin 1871, poursuivi déjà de ses dénonciations. (Voir Cahier VI, page 296)

Je relis, une dernière fois, avant de clore ces pages, les lettres de Vermersch publiées plus haut. Leur ton de violence, en certains passages, ne surprendra personne de ceux qui ont vécu, à Londres ou à Genève, les heures douloureuses, parfois terribles, de l’exil, avec ses colères, ses exaspérations, ses injustices. Aux autres lecteurs, je dois quelques explications. Pour lire les lettres de Vermersch, pour les comprendre et les juger avec impartialité, il faut les replacer dans le cadre où elles ont été écrites. La proscription communaliste est, à Londres, séparée en deux camps. Des deux côtés, des hommes qui ont, tous, fait leur devoir, des hommes d’une conviction et d’une honnêteté farouches. Et, pourtant, ces hommes s’accablent des pires invectives. Hier encore, soldats des mêmes batailles, ils étaient frères. Aujourd’hui, ennemis implacables, ils se menacent mutuellement des représailles les plus féroces, si jamais la victoire, encore une fois, les ramène au pouvoir. Pour se renseigner sur ces tristes jours, il suffit de consulter les journaux de l’exil : le Qui Vive ! la Fédération — surtout. C’est dans cette atmosphère de disputes et de suspicions que Vermersch vit, qu’il m’écrit. Lui-même est furieusement pris à partie. « Je suis — m’écrit-il, lettre IV, janvier 1872 — l’objet de la réprobation quasi-universelle. » Les haines se dressent contre lui avec une telle âpreté qu’on en vient aux voies de fait. Comment, écrivant dans cette fournaise, ne serait-il pas violent, injuste, forcené ! Il rend coups pour coups. Il ne retient plus sa plume. Croit-il tout ce

qu’il écrit ! Ceux qu’il vilipende, ses amis de la veille, ont été la bravoure, le désintéressement, l’honnêteté scrupuleuse. Il les a vus à l’œuvre. Ils sont sortis, la tête haute, de l’Hôtel de Ville, pauvres comme lorsqu’ils y étaient entrés. Pauvres : leur pauvreté, leur misère même, visible à tous, est l’honneur de leur exil. Vermersch sait tout cela. Et il accuse toujours. Il crie son exaspération. Si, dans les lettres que, de Genève, j’échange avec lui, je tente de l’apaiser, ce sera en vain. Enfin, il quitte Londres, en apparence calmé. Il vient passer une année à Altorf, près de moi. Il s’en ira bientôt à Genève, où les disputes l’accapareront de nouveau. Il retourne à Londres, déjà frappé par le mal qui va l’emporter. Ces quelques explications, je les devais aux lecteurs des lettres de Vermersch, à ceux qui — fort heureusement pour eux — n’ont pas connu l’exil. Encore un mot. J’aurais pu ne pas publier ces lettres. Ce n’est pas sans réflexion que je me suis décidé à les mettre au jour. Elles constituent un document, précieux malgré tout. Quelques-unes, nul ne le niera, sont fort belles. Elles ne pouvaient rester dans l’oubli. (1)


(1) LETTRES DE VERMERSCH. Page 19, ligne 14, au lieu de Maëstricht : Aix-la-Chapelle. — Page 25, renvoi (3) et page 31, ligne 3 : Les vers de Vermersch, publiés dans le numéro 1 (9 mai 1872) du Caprice (qui m’est communiqué à la dernière heure) ont pour titre : Après une audition de la Symphonie pastorale. Les dessins du journal sont signés Flou (Pilotell) et André (Slom). — Page 61, ligne 18, au lieu de « en face », lire en masse.

Les noms en italiques sont ceux des membres de la Commune.


Les noms en italiques sont ceux des membres de la Commune.


Brideau (et non Bridault). — 153. 159.

Galles (prince de). — 188.

Grouchet (pour Grousset). — 100.

Lebourgue (pour Sebourgue). — 114.

Maxime ou Max (fils de Vermersch). — 56. 76. 77.

DU MÊME AUTEUR en vente à la librairie des cahiers … 9 I. — Fac-simile de la lettre de Vermersch publiée ci-dessus. Lettre numéro I, fin de la lettre et signature …23

neuvième cahier de la quinzième série

II. — Alphonse Lonclas, membre de la Commune, (élu par le douzième arrondissement).

III. — Fac-simile de la lettre de Delescluze publiée ci-dessus ...143

IV. — Il est là !... Sous trois pas un enfant le mesure !
(Dessin inédit de Georges Pilotell, pris le 16 mai 1871, à cinq heures et demie du soir, une heure après la chute de la colonne Vendôme). 167

    Cahier II. — Un peu de vérité sur la mort des otages ...... 181

neuvième cahier de la quinzième série

INDEX alphabétique général des notices biographiques individuelles … 195


Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour seize cents exemplaires de ce neuvième cahier et pour trente exemplaires sur whatman le mardi 9 juin 1914.


Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués J. CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 9006

Dans les seize cahiers de leur huitième série, année 1906-1907, nos cahiers ont publié :

VIII-1. — CHARLES PÉGUY, — petit index alphabétique de nos éditions antérieures et de nos sept premières séries (1900-1906), — table analytique très sommaire de notre septième série (1905-1906) … 2 » VIII-2. — ROMAIN ROLLAND, — Vies des hommes illustres. — la vie de Michel-Ange, — I. — l’adolescence 3 » VIII-3. — CHARLES PÉGUY, — de la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes (extrait) 2 » VIII-5. — CHARLES PÉGUY, — de la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne — devant les accidents de la gloire temporelle … 2 » VIII-7. — CHARLES-MARIE GARNIER, — les sonnets de Shakespeare, — essai d’une interprétation en vers française. — I … 2 » VIII-10. — CHARLES BERNUS, — Polonais et Prussiens, ou de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — I 2 » VIII-12. — CHARLES BERNUS, — Polonais et Prussiens, ou de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — II 2 » VIII-14. — CHARLES BERNUS, — Polonais et Prussiens, ou de la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. — III 2 » VIII-15. — CHARLES-MARIE GARNIER, — les sonnets de Shakespeare, — essai d’une interprétation en vers française. — II … 2 » VIII-16. — GEORGES SOREL, — les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes, — avant-propos de Julien Benda … 3 »

Pour tous renseignements sur les Cahiers de la Quinzaine et le prix de l’abonnement, demander à M. André Bourgeois, 8, rue de la Sorbonne, Paris, le tableau synoptique de nos éditions antérieures et de notre neuvième série.

Nous tenons le présent cahier dans le commerce ; neuvième cahier de la quinzième série ; un cahier blanc de 216 pages ; il est 18 grand jésus ; nous le vendons trois francs cinquante. — Les exemplaires sur whatman, trente francs.