VII-8 · Huitième cahier de la septième série · 1906-01-20

Et vous riez

André Spire

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1903-1905

Le monde est plein de contradictions. Ne faut-il pas qu’il s’en trouve ici ?

Gœthe

ET VOUS RIEZ !…

PROSPÉRO

Une brute, une race de brutes dont la nature Rejette toute culture ; pour qui mes peines, Mon humanité sont toutes, toutes perdues, oui perdues.

Shakespeare. — La Tempête.

Ils m’ont dit, Ébrouant leurs petites narines fougueuses : « Chantons la vie. » — Chantons la vie, si vous voulez ; Je m’embarque avec vous sur le fleuve de joie.

Des villages, avons passé, Et des chesnaies, et des aunaies, Et des pâturages et des haies, Et des villages et des villes.

Le Peuple vient, le peuple va. Achète, vend, et puis s’en va.

Le peuple grouille dans les rues Le soir, son travail fini.

Les garçons agacent les filles, Les vieux se soulent dans des bars.

Versez, gloires de lumières, Versez la pluie de vos rayons, Sur ces héros dépenaillés.

Sculptez leurs faces amaigries, Leurs mains posées sur leurs genoux.

Dessinez-leur crûment leurs femmes avachies, Et leurs petits enfants baveux.

Allez battre les murs galeux de leurs usines ; Allez fouiller les coins moisis de leurs taudis ;

Et jetez les éclairs de vos flammes féroces Sur les passants heureux qui s’avancent là-bas.

Les beaux messieurs vont en voiture Avec leurs petits et leurs dames.

Les beaux messieurs s’en vont au bois Pour respirer, le soir venu.

Les beaux messieurs haut-cravatés Vous dévisagent et vous toisent.

Ouvriers, qui les nourrissez, Qu’allez-vous faire, qu’allez-vous faire ?

Le peuple vient, le peuple va, Boit des amers et puis s’en va.

Le peuple grouille dans la rue, Et n’est pas là pour s’indigner.

Les garçons agacent les filles, Les phonographes nasillent, Et vous riez !… et vous riez !…

De mes grands chagrins je fais de petites chansons.

Henri Heine

EN MISSION

Mes amis m’ont dit : Nous avons trop vécu dans nos bibliothèques. Le peuple veut savoir, Travaillons avec lui. Et je suis parti Devant mes amis.

Le peuple s’est sauvé devant mes leçons. Le peuple m’a dit : je suis malade. Le peuple m’a dit : je meurs de sommeil. Le peuple m’a montré son estomac creux. Le peuple m’a dit : Enfant, que peux-tu ? Tu es seul. Et je regardai derrière mon épaule.

« Oh ! mes amis, où êtes-vous, Mes chers amis, si raisonnables ? J’ai besoin de vous, accourez ; J’ai besoin de votre sagesse. »

Dans des appartements paisibles Mes amis écrivaient des livres.

Ils eurent peur de mon dos accablé. Ils eurent peur de mon visage ravagé. D’où reviens-tu ? me dirent.

— Où vous deviez me suivre. Où les efforts appellent les injures, Où j’ai tenté une œuvre inutile et sans joie. — Pars avec nous, me dirent.

— Allez ! je reste ici. De loisirs et de livres, J’ai besoin, comme vous. Je veux, comme vous, méditer et chanter. Je n’en peux plus, c’est votre tour, allez, allez.

Alors, les plumes d’or de mes amis tremblèrent. Alors, leurs doigts nacrés Se tendirent vers moi. Et leurs voix mourantes, gémirent : Tu nous as trahis, tu nous as trahis.

LA GIROUETTE

Tais-toi. Ce soir, je ne veux pas entendre Ta longue plainte. Tais-toi. J’ai là mes livres, et je veux être heureux. Tais-toi ; ne m’appelle pas à ma triste fenêtre. Ce soir, je ne veux pas regarder les nuages En déroute dans le ciel désespéré d’octobre. Tais-toi, petite flèche qui pleure sur mon toit.

Elle s’est tue. Mais j’entends d’autres plaintes.

Ah ! tu n’étais pas seule à pleurer dans la nuit La tristesse sans fin de ta vie circulaire ! Il en est d’autres, à qui l’on défend de vouloir ; D’autres sont secoués de caprices en caprices, D’attentes sans repos sautent à des tourmentes, Et tournent dans le vide d’un labeur sans espoir.

LA POUSSIÈRE

chanson de servante

Essuie, torchon, mon ami, Tu n’en auras jamais fini.

Quand je la chasse, elle retombe ; Les cheminées en font pour moi.

Battez mes mains, battez les livres, Qui l’appellent, l’attirent, l’attirent.

Et vous lits, je vous maudis, Où les minons font leurs nids.

Et vous, rideaux de mousseline, Qui lui tendez vos pièges fins.

Et vous, manteaux, et vous, les jupes, Qui m’apportez toute la rue.

Linge prudent, va, mon ami, Tu n’en auras jamais fini.

Adoucis mes mains rouges rêches, Fais briller mes cheveux poudreux.

Tire-la de ma bouche sèche, Où elle grince entre mes dents ;

Ote-la moi de mes oreilles, Et de mes yeux qu’elle rougit.

Époussète-la de mes rêves, Mes jolis rêves qu’elle salit ;

Et de la gerbe de soleil, Qui s’étale sur mon réveil.

Enlève-la des statues nues, Et des cadres et des pots de fleurs ;

Et des bibelots et des vases, Qu’il est défendu de casser ;

Des draps brodés, des dentelles, Des perles fines, des rubis

De ma méchante patronne Qui est malade dans son lit,

Des grand routes et du cimetière…

Va, mon torchon, mon pauvre ami, Nous n’en aurons jamais fini.

LE FLEUVE

Je coulais lentement au milieu des forêts. Les arbres se penchaient sur mon courant tranquille. Les vents me caressaient, les insectes s’aimaient, Et je baisais le corps saisi des jeunes filles.

Paisible, je fuyais, de mon pas éternel, Ma montagne violente, et mes sources bruyantes ; Et j’étalais, aux soifs énormes du soleil, L’immensité de mon embouchure somnolente.

Hélas ! je ne sais plus la suite des saisons ; Mes arbres ne rient plus aux flancs de mes collines ; De durs corsets de quais, des ceintures de ponts Étreignent la mollesse aimable de mes lignes.

Des machines hurlantes et des bateaux brutaux Me soulèvent et me brisent aux portes des barrages ; Et chassent des profondeurs dévastées de mes eaux, L’image cheminante et grave des nuages.

UNE VAGUE

Je clapote, je clapote. Je suis née d’un coup d’hélice bouillonnant ; J’ai battu les lavoirs ; Je me suis étirée à la pile des ponts. Je luis, je monte et plonge, Et je vais m’endormir bercée et me berçant Sur les pentes polies où des hommes se lavent.

LE FLEUVE

Des barques m’amusaient en ridant ma surface, Et parfois j’écumais sous le bat-l’eau des chasses.

LES SILLAGES

Petites joies ! Nous, nous suivons les eaux éventrées par les proues. Nous nous chauffons aux flancs pleins de vapeur. Pour te posséder, toi, tes remous et tes rives, Nous n’avons qu’à jeter, au travers de ton cours, Les bras ensoleillés de nos angles immenses.

LE FLEUVE

Les étoiles rieuses des nuits lumineuses Venaient jadis danser au fond de mon miroir, Comme des billes d’or qu’une bande joueuse D’enfants, ferait sauter dans un tablier noir.

LES LUMIÈRES

Fleuve las, tu aimais les lumières mourantes. Mais puisque le travail des hommes t’a donné Une vieillesse souriante et féconde, Nous venons empêcher les étoiles lointaines De t’éclairer, comme on veille les morts. Nous venons t’apporter, Pour tes soirs agités, nos crinières de laves, Et pour tes nuits trop lentes, Les joyaux rutilants de nos fusées tremblantes.

UN PASSANT

Chantons les nuits sans peur fabriquées par les hommes, Les palais, mille fois plus nobles que les arbres. Les yeux des remorqueurs, Le balancement des pontons, Les péniches rampantes.

UN HOMME ACCOUDÉ

Deux fois par jour, depuis vingt ans, J’ai couru sur ta carcasse branlante, Pont maudit. Et ce soir, Pour la première fois je regarde. Pour qui, a-t-on créé la splendeur de ces nuits ?

UN CERCLE SUR L’EAU

Oh ! la douce caresse, des désespérés tièdes.

LA VAGUE

Je clapote, je clapote.

LE FLEUVE

Je coulais lentement au milieu des forêts, Et je baisais le corps saisi des jeunes filles.

UN MILITANT

« Pourquoi, dans cette église, Êtes-vous entrée ? J’étais seul ; Je jouissais du transept et des voûtes, Et des bas-côtés bas, et de l’autel paré. L’orgue, qui s’amusait, ridait l’air coloré, Et se frôlait sur les apocalypses des tentures. La gerbe des colonnes Et cette intimité m’apaisaient, Et me faisaient une âme immense et douce. Mais vous êtes entrée ; Tout s’est évanoui. Il n’y a plus que vous dans cette cathédrale.

Il n’y a plus que vous, bruissante et glissante, Et si peu recueillie. Il n’y a plus que vous, qui ne regardez pas ; Vous qui n’avez les yeux ouverts que sur vous-même. Il n’y a plus que vous, et vos étoffes souples, Et le silence qui s’entr’ouvre sur vous. Il n’y a plus que vous dans cette cathédrale, Jeune fille agenouillée ; Splendide au milieu des petites lumières De vos bijoux sauvages et de vos fleurs méchantes ; Vos fleurs et vos bijoux pour lesquels on nous tue.

Hélas ! vous êtes entrée, Et dans la rue, tout à l’heure, Vous froufrouterez devant moi ; Devant moi au musée, à la bibliothèque ; Et ce soir, dans ma chambre, Vous serez là, présente, O jeune fille, ardente de toutes vos parures, A côté de ma brave compagne aux mains rêches.

Et partout, Dès que nous osons sortir des murs galeux De notre misère infuyable, Nous te sentons qui rôdes autour de nous Et qui murmures : Venez : Il y a des statues et des livres, Et de longues heures pour se recueillir Chez les miens. Venez. Chez nous les fronts peuvent s’élargir ; Chez nous, les dos inclinés se redressent ; Les yeux se désirritent sur des fleurs ; Les mains deviennent blanches, Et les âmes aimantes. Et tu nous voles ainsi les meilleurs de nos frères.

Et moi, tu veux aussi, voix douce, M’envelopper de tes ondes tenteuses. Mais je pars… On m’appelle là bas. Des frères t’ont suivie ; Moi je pense à leurs frères ; Je m’ensauve pour eux dans la cité puante, Grouillante et toute pleine de cris.

Violence, chère violence, Au milieu de leur beauté pourrie Nous mourrions. Viens-t’en, nous réchauffer, Dans les arrière-boutiques à chandelles, Aux repas refroidis, sur des toiles cirées. Viens-t’en, à la sortie des usines, Nous enivrer de toutes ces foules décharnées. Gueulons dans les préaux ; Dans les halls déplâtrés faisons des gestes ; Monte-moi, monte-moi !

Et si mon oreille, trop sensible, Entend encore la voix, Chante-moi, hurle-moi les hymnes fanatiques Des plèbes sans espoir !

Ferme mes yeux, ferme mon cœur. Fais sonner à mes tempes Un jet obscur de sang boueux. Cache-moi tous les fruits et les fleurs de la terre, Tous les marbres que des mains imprévoyantes Ont animés pour attendrir les forts. Arme-moi d’ignorance ; Casque-moi de tristesse ; Et pour sauver un jour Ces immenses troupeaux d’innocents qui périssent, Fais de moi, malgré moi, Une bouche qui crie et des bras qui se tendent. »

LE MUSÉE

Quel spectacle ! Mais aussi rien qu’un spectacle.

Gœthe

Le génie juif… Nul sens de la forme… aucun souci d’art, rien que la réalité.

Zangwill

— Pourquoi te cacher ? Je t’ai vue. Je t’ai vue, dans ce coin d’ombre somptueux, Pencher sur tes genoux ta tête douloureuse. Viens ! et dis-moi quel chagrin Tenait tes doigts crispés entre tes lèvres tristes ?

— Un jour, je suis descendue parmi les hommes, Dans la vie tragique des hommes. Eux riaient ; ils riaient ! Et je me suis enfuie ; Et j’abordai dans cet asile, Refuge de beauté, battu de toutes parts Par un océan de bassesse.

Et j’ai crié : « O portes d’or, Et vous galeries de lumière, Toiles, joyaux, bois rares, colonnes, pierres, Travaux passionnés de mains minutieuses, Resplendissez, resplendissez !

Entourez de rayons ma nuque désolée ! Exaltez, exaltez les hommes qui voulurent Être les maîtres dans leur art ; Ceux qui fiers, sans bonté, intrépides, créèrent Des choses éternelles en ne pensant qu’à soi !

Ils m’ont dit : Reste ici et regarde.

Et j’ai vu des massacres et des crucifiements, Des batailles, des rois, des regards faux de courtisans. J’ai vu des corps d’enfants guettés par des vieillards, J’ai vu le ventre las des prostituées lentes, J’ai vu des conquérants, des nains et des joueurs, Des avares, des fous, des pauvres, des esclaves… Et j’ai pleuré.….

BATAILLES

Le fleuve descend, le poète passe : « O fleuve, dit-il, ô rivière grouillante, Fleuve torturé de bateaux brûlants, Fleuve lumineux, qui grinces, qui chantes, Toi, qui disciplinas la fantaisie de tes courants, Toi, qui de ton cœur déchiqueté sus faire Mille cœurs saignants, mille cœurs vivants, Enseigne-moi ta force, donne-moi ta maîtrise. »

Le fleuve descend, le poète passe. Des toueurs enchaînés soufflent, et l’eau bouillonne. Des bras aériens frôlent des monts de sable, Et des poseurs de rail, Rivés par une barre, épaule contre épaule, Avancent pas à pas, seconde par seconde, Le front bas et les yeux exorbités par leur effort.

« O fleuve, vouloir immense, enseigne-moi Ce qui fait la splendeur de cette grappe d’hommes. »

Le rail tombe dans le sable, Et les géants, dans tous les sens se dispersent. Les uns courent chez le marchand de vin ; D’autres vont retrouver leurs femmes, Leurs pauvres femmes maigres, craintives et pâlottes, Qui leur apportent, dans des gamelles de fer blanc, Leur déjeuner économique.

— « O fleuve magicien, ô fleuve de soleil, Un reflet égaré de tes eaux enchantées Avait sculpté sur eux des formes surhumaines. Ces héros ne sont plus que des hommes grossiers. Qu’en as-tu fait, ô père oublieux et léger, Toi qui laissas mourir tes naïades et tes nymphes ? » Le poète demande.

Et le rail de fer chante : « Je veux être posé. Et je prends tous ces hommes et je leur dis : « Venez ; Venez muscles saillants, venez forts, venez brutes ; Avancez vos deux bras contre ces bras, Et ne marchez que sur mon ordre, et tous du même pas. » Je les ai tant serrés les uns contre les autres, Que, quand ils se séparent, ils partent sans plaisir, Et tombent dans leur vie exilés et blessés, Ainsi qu’un grain battu sevré de son épi. »

— Allons ! venez vous autres ! Debout, éveillez-vous. On vous brise, on vous broie, Votre corps est captif, Vos volontés, Qui pourraient jeter bas les colonnes d’un temple, On vous les a tordues ensemble, Comme les brins indémêlables d’une corde. Moi, je viens vous apprendre à vouloir seuls. Le poète s’indigne.

Et le fleuve murmure : Regarde, ils se lèvent ; ils ramassent la barre. Ne les appelle pas, ils ne peuvent venir. Ils sont sourds, ils sont aveugles, Ils ne sont pas tes frères. Ils t’ignorent et je vois que tu vas les haïr. Tant que je descendrai vers les mers violentes, Mes bords retentiront de tes injustes cris. Comme, en mon sein actif et toujours déchiré, Luttent, fiévreusement, les hélices et les vagues, Les villes tourmentées bouillonneront toujours Des éternels combats de vos deux vérités.

AU PEUPLE

Aucun souffrant au monde Par nous ne fut consolé. Avec lui nous pleurons en vain.

Aucun opprimé au monde Par nous ne fut vengé. Nous nous soulevons en vain.

G. d’Annunzio

Ils m’ont dit de chanter pour toi, Peuple. Ils m’ont dit : Il faut à ses enfants des chansons à danser, A ses femmes des lieds pour les longues veillées. Chante-lui son travail, Et chante-lui ses jeux ; Chante-lui ses cortèges et ses foules mystiques Qui font trembler les chefs peureux des Républiques. Ils m’ont dit : Chante ce peuple bon, chante ce peuple juste, Rends ce peuple plus fort en lui chantant sa force, Et forge-lui des cris pour ses colères.

Peuple, j’ai rencontré les meilleurs de tes fils, Ceux qui malgré tes rires, Pendant que tu jouais, pendant que tu dormais, Entre leurs mains rugueuses ont pris leurs fronts ardents : Les sombres militants, plus tristes que moi-même. Ils m’ont dit : Monte sur la montagne, et devant les rochers Chante ; Chante au milieu des arbres, chante sous les nuages, Assemble les oiseaux, les troupeaux et les chiens, Et chante-leur. Mais tenter d’exalter ces hommes sans désirs, Ce peuple qui se traîne ! Tu n’as donc pas encore regardé ses yeux vides ? Viens avec nous, Rythme-nous des injures Pour fouetter son dos mou. Par crainte de nos coups il lèvera la tête, Et nous le lancerons contre ceux qui l’oppriment.

Il n’a pas relevé la tête, Il a gémi : « A quoi bon ces grands cris sur mes épaules lasses. Mes yeux regarderont toujours mes pieds trop lourds. J’ai cru longtemps, j’ai cru me posséder un jour. Mais, chaque fois, qu’un peu de sève m’est donnée, L’un de vous me la prend, pour s’en faire homme, Et me rejette, masse inerte et vidée, Qu’un ciel trop haut essaye d’attirer, Et laisse retomber sur des rives trop rudes. »

Non, je ne chanterai pas pour toi, peuple. Grand peuple dépouillé, grand peuple malheureux, Nous n’irons plus troubler ta torpeur résignée. Sans remords de nous être arrachés de toi-même, Nous irons loin de toi mener nos fortes vies. Mais, n’oubliant jamais d’où nous sommes sortis, Nous irons nous grouper parfois sur ton passage, Et, tristement pleurer sur ton destin tragique, O fleuve infortuné de germes avortés.

Croirais-tu, par hasard, que je dusse haïr la vie et fuir au désert parce que toutes les fleurs de mes rêves n’ont pas donné.

Gœthe

QUE DES MAINS, QUE DES MAINS LÉGÈRES…

Oh ! n’inventons plus de systèmes ! Repose-toi, tête blessée. Que des mains, que des mains légères, Que des mains légères de mère, De maîtresse ou de fiancée, Te rafraîchissent, te caressent.

Cherche, cherche la jupe tiède Où poser ton front lamentable, Ton front, où des bouts de pensées Comme d’immenses oiseaux malades Tournoient, descendent et s’abîment.

Cherche, cherche le refuge Du giron qui te bercera, Tandis que de longues paroles, Des mots câlinants et fluides, Des mots qui ne veulent rien dire, Empêcheront que tu ne meures De fatigue et de solitude.

Oh ! n’inventons plus de systèmes ! Repose-toi, tête blessée, Sur les genoux de ton amie.

Ce n’est pas toi que j’attendais Depuis toujours. Ce n’est pas toi que je voyais, « Dans mes rêves d’adolescent Et de jeune homme ». Ce n’est pas toi que je cherchais Dans les jolis corps que j’aimais. Je ne t’ai pas vue Descendre la colline dans un rayonnement. Nous cheminions. Nos chemins se sont rencontrés brusquement, Et nos mains se sont étendues ;

Les jours ont fui, Ma bien-aimée.

J’ai cueilli cette branche de saule fleurie, Près du fleuve ivre encore des orages de mars. Longtemps je l’ai portée à travers la campagne ; Et ses chatons de soie me chatouillaient les tempes, Comme les frisons fous de tes tempes dorées ; Et ses chatons poudrés, me caressant la bouche, Remplissaient l’air sucré d’un parfum chaud, pareil A l’odeur de ton corps lorsque tu sors du bain.

Petit crayon de cèdre, Tu te casses, Je te taille, Et tu jettes sur ma page L’odeur chaude De ta forêt.

Petit crayon de cèdre, Tu te casses, Je te taille, Et tu jettes sur ma page L’odeur fauve de son corps.

JALOUSIE

— O mon amie, Pourquoi ces pleurs, Pourquoi ces pleurs silencieux ?

Est-ce une ruse adorable Pour vous faire aimer davantage, Vous qui savez si bien pleurer ?

Vous qui pleurez, sans un sanglot, Le bout de vos longues mains pâles Devant vos yeux, En penchant en avant la tête, Comme si vous écoutiez De la musique.

— Ce ne sont pas, ô mon ami, Des larmes douces Qui coulent pour vous réjouir.

Ce sont des larmes vraies, Des larmes tristes, Mon ami, Des larmes rudes qui déchirent, Des larmes saintes qui s’élèvent De toute ma chair révoltée Par le baiser d’un étranger.

Qui m’a volé votre pensée, Si loin ce soir, si loin de moi ? Serait-ce pas cette jeune femme Étincelante et sombre Comme une nuit ? Ou bien cette symphonie, Que nous entendîmes, hier : Ces longues notes suppliantes Et plus épuisantes, peut-être, Que les baisers désespérés D’amants qui vont se séparer.

Ou, n’est-ce pas, mon bien aimé, Les laines plus caressantes Que la caresse de mes cils, De ce tapis oriental, Où des figures indécises Passent, dans un ciel incertain.

TU SERAS UNE RIDE

Fossette, coin charmant sur la joue transparente, Creux d’ombre, port secret où les baisers s’arrêtent, Fais frissonner ma bouche avide, qui te cherche.

De la base du cou, golfe plein de tempêtes, Aux cheveux affolants, forêt où je me perds, Sois un repos soyeux, fragile et presque chaste.

Sois le puits, où je trouve une larme cachée, Dont je boive le sel pour lui rendre sa joie, Coin secret, ombre claire, asile de mes lèvres.

Sois le lacrymatoire, où je viendrai pleurer Et ma jeunesse, et sa jeunesse, Quand tu seras, fossette, ô fossette passée, Une ride adorée…

CHANT FUNÉRAIRE

Ils sont venus, ils t’ont prise, Ils t’ont mise dans un cercueil.

Tes lèvres vont, les premières, Tes lèvres, l’ourlet de tes lèvres, Vont s’effranger en boue gluante.

Ta gorge, repos de ma tête, Ta gorge, noblesse de ta chair, Va s’écrouler en boue gluante.

Ton dos, tes hanches, tes paupières, Tes paupières, pleines de ta lumière, Vont s’égoutter en boue gluante.

Ton corps, que mes bras ont serré, Ton corps, que mon corps a touché Il n’en va rien demeurer.

Mais tes stupides ossements, Eux, eux, ils vont durer mille ans.

Ils t’ont prise, ils t’ont mise Et tu n’es plus dans ton cercueil.

Je ne peux pas pleurer sur ta tombe.

Et voici ce que je me suis souvent dit pour me consoler : « Eh bien ! Allons ! vieux cœur ! Un malheur ne t’a pas réussi : jouis-en comme d’un bonheur ! »

Nietzsche

L’OISEAU

— Chanteur, que me veux-tu dans la nuit ? — Chante. — Mais les villes sont pleines de larmes et de cris, Un cercle de bras tendus m’enserre. — Chante. — Je ne sais pas chanter les révoltes des hommes. — Chante tes chants les plus joyeux. — Je ne suis pas joyeux, Si je les laisse seuls Leur front retombera. — Hier une belette a mangé mes petits, J’ai chanté. — Si ta femelle Choisissait pour ses amours prochaines Un autre mâle : — Je chanterais. — Des yeux ronds et luisants, des ailes de silence, Passent dans la forêt et massacrent tes frères. — Je m’enfuis et je chante. — L’orage s’est levé, le nuage a crevé, Le tonnerre est tombé, le bois est dévasté, Ton arbre, ton abri, ton monde est écroulé. — Je m’envole et je chante.

AUX LIVRES

Vous m’avez donné mes plus nobles joies. Combien de fois mes lèvres vous baisèrent En vous fermant, chers livres.

C’est en vous, semences fragiles, Que dorment, tout prêts à renaître, Les frissons des jours enfuis.

Oui ! plus que mes parents et bien plus que mes maîtres, Plus que toutes celles que j’aimai, Vous m’avez enseigné à regarder le monde.

Sans vous, j’aurais passé à travers toutes choses Sensible seulement aux actions des hommes.

Sans vous, j’aurais été un pauvre être barbare, Aveugle, comme un petit enfant.

Vous avez dilaté ma puissance d’aimer, Aiguisé ma tristesse, et cultivé mon doute. Par vous, je ne suis pas un être d’un instant.

Et maintenant, il faut que je vous porte Dans la chambre la plus secrète de la maison, Qu’avec de grands sceaux je scelle votre porte ; Et que je sois, comme si vous n’aviez pas été.

Oui, livres du passé, il faut que je vous cache ; Je mourrais contre vous. Vous troubleriez mes yeux que vous avez grandis, Et je vous sentirais entre moi et les choses.

Il faut que je vous fuie, comme une mère ardente Qui donna tout le suc de son cœur à son fils, Et, redoutant qu’il cesse un jour d’être son double, Le retient écrasé contre son cœur violent.

Livres, libérez-moi ! Je m’en vais dans la vie, Les bras ouverts, les yeux brillants, le cœur tout neuf. Mes sens, vos fils ardents, vont être mes seuls maîtres. Vous serez hors de moi, et je vous renierai. Dormez, frères jaloux dans votre case sombre ; Je pars, sans un regret et sans un pleur ; Je m’en vais rajeuni par mon ingratitude, Vibrant, comme une Vierge, et joyeux comme un Dieu.

SUR LES QUAIS

« Vous, qui retournez la boîte à dix sous, Ne me prenez pas, laissez-moi dormir. Laissez-moi me piquer de taches insinuantes ; Laissez l’eau, la poussière, et les vents et le temps Déliter et ruiner mes pages inutiles.

Je ne puis vous apprendre, adolescents avides, Vous, dont je sens les mains frémir en me touchant, Que des leçons ridées, des vérités jaunies ; Laissez-moi me dissoudre et finir tout à fait.

Partez, ne grattez plus dans ma boîte malsaine. Mon savoir dépassé vous tacherait les doigts. Cœurs tout neufs, cerveaux frais, prunelles dévorantes, Résonnateurs puissants qui voudriez vibrer, Allez, allez plus loin chercher la jeune corde Qui vous fera chanter votre jeune chanson.

Moi, je ne suis plus qu’une chose chevrotante, Tôt vieille d’être née de trop rudes baisers, Dans des nuits de combats, de fiévreuses trouvailles. D’élans désespérés, de patience, de joie. Enfants ! je ne suis plus qu’une chose qui se tait ; Si lasse, si brisée de mes noces farouches, Avec des affolés de science, comme vous, Qui, dans leur substance ardente me plongèrent Et fécondés par moi, enfantèrent de moi.

Elles sont là, et vivantes, et fortes et nubiles, Les œuvres fières que nous mîmes au jour. Elles sont nées pour vous ; vierges, elles vous attendent ; Elles veulent se brûler et créer à leur tour ; Vos nuits seront plus belles encore que les nôtres. Allez, épousez-les, jeunes fronts studieux ; Et, ne retournez plus dans ma boîte macabre Mon corps flétri, pétri, meurtri par tant de mains, Cadavre dont la foule avide de reliques Vient fouiller sans merci le tombeau profané. »

LES CLOCHES BRISÉES

Cloches, vous ne voulez pas que vos dieux meurent ; Vous nous tirez par notre cœur dans vos églises. Mais, je les vois grandir, les hommes implacables, Qui ne comprennent pas qu’il faut absoudre Dieu A cause de vos chants. J’entends leurs hymnes secs, et je vois leurs mailloches, Et les flammes savantes qui lèchent leurs creusets.

Cloches, nous ne pouvons nous passer de vos branles. Les sonnailles des bœufs sont encore barbares ; Les filles de nos pays ne savent plus chanter ; Les bruits de nos forêts sont trop souvent sinistres ; Quand les faux ont coupé les moissons murmurantes, Qui jettera la joie aux oreilles humaines, Si vous n’êtes plus là, cloches pleines de lumière, O cloches pleines de ciel ?

Fuyez, voix militantes, les griffes positives. Comme aux vieux jeudis saints désertez vos clochers. Mais n’allez pas trop vite, et regardez sur terre. Vous verrez tant de mains qui se tendent vers vous Que vous redescendrez sur nos maisons communes Carillonner la gloire de nos jeunes croyances.

Lenoncourt, septembre 1905

BALLADE

à Émile Gallé, maître verrier

Le sentier cahote entre les pierrailles. Qui grimpe si tard dans la forêt moite ?

Le vent fait grincer la cime des arbres. Où vont ces pas lourds, où vont ces lumières ?

Les oiseaux s’éveillent et battent des ailes. Pourquoi ce silence ? Pourquoi ce cortège ?

Les brindilles craquent, les poitrines battent. Oh ! pourquoi ces lames ? Oh ! pourquoi ces toiles ?

Le sentier cahote entre les racines. Qui marche si tard dans le soir d’avril ?

C’est le maître et sa troupe ardente de disciples, Qui vont arracher à l’humus chevelu, Pour les graver aux flancs de leurs vases de verre, Les fleurs transparentes, qui s’ouvrent le soir Et que l’aube hésitante et blême voit mourir.

au docteur Ph. Chaslin

Ah ! j’aimerais aimer Une femme de sport. Un beau corps, assoiffé d’espace et de vitesse, Avec des cheveux pleins de vent ; Un beau corps, qui s’agenouille devant lui-même, Et qui soit fier, et qui soit arrogant, et qui soit dur.

Ah ! j’aimerais aimer une femme entraînée, Dont les solides pieds sachent dire aux montagnes Je suis chez moi, chez vous. Une femme, qui soit autre chose qu’un sexe Que le maître garde au logis, pour la caresse ; Un être, qui choisisse, et son jour et son heure, Et qu’il faille poursuivre, et de haute lutte Prendre ; Et qui soit mon égale enfin !

Ah ! quels jeux inconnus nous mènerions ensemble. Fi des fades sourires et des plaisirs badins ! Nos amours seraient rugissants et sauvages, Et les petits humains rabougris de nos villes, Fuiraient, effarouchés, dans leurs trous sans soleil.

Un à un, se cachant derrière chaque motte, Tenant, dans leurs mains minces, des ébauchoirs de buis, Apparaîtraient de petits hommes, jolis et frêles, Parés d’un ruban rouge à leur veston. Et, contemplant nos corps rayonnants d’être seuls, Ils se diraient, avec des gestes de chapelle : C’est ça la vie ! Copions, copions, Copions !

Mais, nous les fouetterions, les misérables, De leur glaise trop molle, et de leurs bouts de bois, Et nous les chasserions vers leurs écoles. Car, pour sculpter nos corps, modelés par nous-mêmes, Il faudrait un sculpteur génial, dont le bras, Vaillant comme un puddleur, précis comme un orfèvre, Osât faire éclater, à furieuses volées, Dans des marbres géants, nos muscles monstrueux.

Saint-Moritz, janvier 1904

LES FANATIQUES

Je connais tes œuvres, c’est que tu n’es ni froid ni bouillant : oh si tu étais ou froid, ou bouillant ! Parce donc que tu es tiède, et que tu n’es ni froid, ni bouillant, je te vomirai de ma bouche.

Apocalypse

Juifs, qui baisez les murs de la Ville détruite, Et vous, femmes plaquées aux murs des chapelles, Vous, qui piquez des petits cierges de deux sous Devant les Saintes Maries ; Vous, qui sur les routes de granit, Pour aller aux pardons traînez vos jambes lasses, Je vous aime, je vous bénis.

Et vous, petits harmoniums essoufflés, Qui, dans la brume illuminée des carrefours, Tremblotez des hymnes et des psaumes ; Et vous, fanfares bleues et rouges, Dont les tambours et les cymbales Emplissent de prières les parcs et les squares, Je vous aime, je vous bénis.

Et vous, nouveaux croyants des nouvelles églises, Vous, qui brûlez vos courtes nuits A rêver de Science et de Progrès, Vous, que vos orateurs absurdes grisent ; Vous, qui parez vos boutonnières D’églantines de calicot, Vous, qui faites flotter vos cortèges Derrière votre jeune drapeau Encore claquant de promesses, Vous qui dites : demain, générations futures, Je vous aime, je vous bénis.

Promenez au milieu des foules raisonnables, Vos épaules serrées et vos visages maigres, Et vos yeux creux, ardents, fixes, visionnaires, Vos yeux de possédés ; Rompez les barrières de soldats qui vous sanglent, Résistez et brisez ; Portez, avec vos chants, vos torches, vos lumières, Un frisson à travers les villes somnolentes, Et roulez, violents, stupides et sublimes Comme les incendies, les torrents et la mer.

Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l’esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.

Alfred de Vigny

ARRIVÉE A LA CAMPAGNE

O musique, musique des arbres, Bercez, bercez-moi. Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière, Caresse, caresse-moi. O douceur du soleil encore tout engourdi, Descends, enveloppe-moi. Que ma fièvre se calme en vos béatitudes, Passez, glissez sur moi. Que mon cœur apaisé par vos mains de lumière S’attendrisse sur soi. Que mes rêves soient lents, harmonieux, tranquilles Mentez, ô mentez-moi. Et chassez de mes yeux les misères des villes, Arbres, vent chaud, soleil…

PASTOURELLE

— Que faites-vous, paysanne, qui marchez au soleil ? — Je berce, beau Monsieur, je berce mon enfant. — A quoi pensez-vous, Dame, à quoi pensez-vous ? — A rien du tout je pense ; que mon fils est bien lourd. — Eh donc ! pensez-vous pas à rien d’autre, Madame, Qu’à votre enfant joli ? — Je pense que le berce, et qu’il fait chaud-soleil. — Moi que vous êtes belle, sur la terre fleurie. — Je sais que je suis belle, mon homme me le dit, Je sais que je suis belle, et mon petit aussi.

LES PLATANES

Je vous ai vu pencher sur les routes ardentes Vos mille petites mains remuantes et fraîches, Platanes, dont les troncs montent comme des colonnes, Dont le faîte s’incline comme la nef d’un temple. Je vous ai vu verser la douceur et la paix Aux vieilles paysannes à figures de Dante, Aux bœufs voilés de lin comme pour un cortège, Aux amantes, qui glissent leurs espadrilles blanches Sur votre ombre, tapis profond et lumineux Comme un velours froissé.

Je vous ai vu pencher, sur les routes poudreuses, Vos mille petites mains altérées et mourantes, Vos mille petites mains altérées de noblesse, Et lasses d’embellir le chemin monotone Où rampe la misère de ces âmes sans grâce.

Arbre aimant, Qui, pour dépenser ta sève exubérante, Voulus te partager, Tu te lasses parfois De la poussière des pieds trop lourds, Tu te lasses des mains qui comptent des denrées, Tu te lasses des bouches qui donnent des baisers Sans trouble. Arbre fier, tu languis d’abriter les grand routes ; Les bénédictions des foules te dessèchent, Et pour épanouir tes branches vigoureuses, Pour redresser tes feuilles et pour rendre à tes fleurs Le désir, qui fera votre race immortelle, Tu sens qu’il te faudrait abriter la maison D’un philosophe.

Il lui faut vos longues avenues, Pour diriger ses pas, quand il médite ; Il lui faut votre fraîcheur silencieuse Pour protéger les controverses balancées De ses graves amis. Et vous, vous frémirez de sublimes frissons En sentant se glisser le long de votre tige Et s’élever plus haut que vos cimes sereines La montée de leurs doutes et de leurs certitudes.

LE MÉLÈZE

L’arbre pleure, et dit : O mont nourricier, Pourquoi rendis-tu Ma graine féconde ? Pourquoi gardas-tu Mes premiers bourgeons Des vents qui dessèchent Et des vents qui glacent ?

O mont paternel, Pourquoi donnas-tu, A mon tronc flexible, Ses écailles chaudes ; A mon cœur si tendre, Ses larmes ambrées, A mon front sans peur, L’ardeur de monter, S’il me faut toujours, Vivre dans ton ombre.

J’aperçois partout, Sur les pentes tièdes, Mes frères heureux Baignés de rayons. Vois, mes bras si las, Las de supplier, Pendent, vers la neige, Leurs doigts lamentables.

O mont paternel, O mont nourricier, Baisse un peu ta cime, Et laisse venir, Venir à mon corps, Venir à mes fruits, Venir à mes pieds, La mer de lumière ardente.

Je suis maintenant Une plante grandie ; Et je ne peux toujours Marcher dans ton destin. O montagne froide, Les Vierges dociles Se fatiguent, un jour, Des baisers sur le front Qu’autorisent les mères. Et leurs cœurs gonflés Appellent dans les soirs, Des poitrines brûlantes, Qui fassent éclater, dans des baisers sanglants, Leurs lignes intactes De fillettes gardées.

Saint-Moritz, février 1904

Dans vos longues robes flottantes, Dans vos vêtements précieux, O mes amis, ô mes amies, Vous glissez, lassés, lents et pâles.

Vous glissez dans vos chambres tièdes. Vos mains élèvent vers vos yeux Des fleurs de verre, imprécises Comme les soucis de vos âmes.

Vos frêles mains, indécises, Dessinent les cadences fluides De vos phrases, vagues et parées Comme les étoffes de vos robes.

Regardez le ciel, mes amis ! Regardez les champs, et les arbres ; Et puis regardez, regardez, Vos mains, vos vases et vos robes !

LE PÊCHEUR

Riez, joyeux rameurs, et vous barreuses blanches, Qui glissez au soleil sur vos barques ailées, Et criez en passant, au pêcheur immobile : « Regarde ton bouchon, pêcheur, pêcheur stupide ! »

Riez, ramez, filez, créatures rapides, Rayez de fugitif la campagne éternelle, Espiègles amusants qui ne comprenez pas Que l’eau veut des amants plus mesurés que vous.

Vous ne comprenez pas ce pêcheur immobile, Toujours, toujours penché sur son bouchon stupide, Et qui ne vous voit pas et ne vous entend pas ; Qui ne regarde pas les nuages qui flochent, Les roseaux qui se froissent, les saules qui saluent, Et qui seul, toujours seul, sur le fleuve chantant, Attend, serré d’espoir, la minute qui vient.

Tenez-vous par la main, fillettes, et marchez. Dans l’ombre du mur gris qui s’éboule, passez, Arquez vos ventres fiers dans vos tabliers roses. Laissez dire à vos yeux si profondément clairs Votre joie de sentir couler, en votre cœur, Un autre cœur aimant qui se mélange au vôtre ; Petits enfants pâmés de vous donner la main.

Tenez-vous par la main, jeunes filles alanguies. Tandis que les garçons se retournent, et regardent Vos jupes sensuelles qui battent vos talons Passez, et, balançant vos doigts entrelacés, Contez-vous, de vos bouches brûlantes qui s’attirent, Vos premières lectures, et vos premiers baisers. Tenez-vous par la main, amies.

Tenez-vous par la main, amants silencieux. Marchez vers le soleil qui se voile de saules. Traînez vos corps inquiets le long des berges lentes ; Le fleuve est plein de soir, et vos âmes sont lourdes. Amants silencieux tenez-vous par la main.

SOUVENIR

O paysage caressant, Tu me tiens, tu me domines, Comme une amante qui n’est plus. Ton fleuve, devant mes yeux qui ne veulent plus lire Glisse ses eaux paisibles et ses lentes péniches. Tes arbres se balancent et fraîchissent ma tête Brûlante de vouloir, et lasse de penser.

O paysage de bonté, tu n’es plus. Tes feuilles ont jauni, puis sont venus les vents, Les averses qui rouillent, les tempêtes qui brisent. Et jour à jour, somptueux et funèbre Tu es mort, tu es mort…

Et tu vis… Tu devins éternel, ô lumière, En passant par mes prunelles éblouies. Ils peuvent te détruire à grands coups de cognée Les bûcherons ingrats et les faiseurs de ponts ; Tu es en moi… Et moi-même, aurais beau me dissoudre, Tant que l’haleine errante de la terre Balancera, pour rendre les couchants plus beaux, Un peu de fumée bleue, un peu de cendre grise, Spectacle qui fus doux à mes tristes journées, Tu vivras, tu vivras, Fatalement inclus dans ma substance même.

— Nuages, nuages, nuages, Errants éternels, Luttez un peu, révoltez-vous ! Défendez-vous, contre les vents qui vous entraînent. Demeurez quelque temps au-dessus de nos villes. Qu’un de vous, de vos troupes vagues, se détache, Et se fasse notre nuage familier.

— Oh ! ce n’est pas pour nous défaire Qu’ils nous bousculent dans l’éther. Nous flottions, entre l’effroyable silence Des mondes clignotants, Et la terre chantante des hommes, Dont les voix adorables expirent Avant d’arriver jusqu’à nous.

Les vents passaient, bohémiens sublimes, Qui connaissent tous les chemins de l’infini. Nous les avons priés. Ils nous ont emportés dans leurs souffles. Et nous errons, altérés de musique, Cherchant un coin du ciel qui ne soit pas muet.

RÉVEIL

Je vous ai trop aimés, paresseuses prairies, Saules qui m’endormez dans vos grises berceuses, Et vous, poitrails rétifs des péniches, tirées Sur des canaux dormants par des chevaux qui butent. Je me prends, pays lents, à vos bruits susurrants ; Je m’amollis au son de vos fades musiques.

O fleuve, emporte-moi vers tes monts mugissants, Dans la cluse grondante, où des rocs bleus et roux, Résonnateurs géants, multiplient en tonnerres La chute des sapins, des pierres et des glaçons ; Où tes eaux vont friser leur écume sifflante Aux quartiers de granit qui roulent des sommets ; Où l’étroite chaussée des routes de conquête Sonne éternellement sous le talon des peuples, Qui passent, vivifiés par tes bruits magnifiques.

Bellegarde, août 1905

LA MORT DES ARBRES

J’ai vu des yeux fermés sur des narines froides, J’ai vu des lèvres bleues et des fronts immobiles, J’ai vu des draps tirés, des cires allumées ; Au pied des lits j’ai vu des femmes agenouillées, Et je n’ai pas eu peur, et je suis resté là. Mais ton odeur, ô pourriture, me rend lâche.

Et je ne peux m’enfuir dans vos villes parées, Hommes. Vos fronts précis, vos yeux rieurs et vos mains, Et les reins de vos fils, et les sublimes gorges de vos filles, Je les vois suinter et se dissoudre, Et je vous vois tourner sur vos places publiques Des danses cliquetantes et puantes de morts.

Arbres, recueillez-moi, je veux vous voir mourir. Oh ! laissez devant moi vos feuilles et vos graines Demander à la terre une mort parfumée ; Aux chants étincelants des cognées et des scies Laissez vos troncs d’argent écraser les clairières, Et vos branches, monter au ciel, en flammes claires. Arbres, recueillez-moi ! je peux vous voir mourir.

Ne me laisse jamais seul avec la nature.

Alfred de Vigny

— Ce doigt posé entre mes deux épaules ? — Va, travaille, travaille ! Ta lampe fait sur la table un cercle clair, Serres-y ta pensée. Le reste, c’est la nuit et les bruits de la nuit. C’est mille riens, en qui ton œuvre se défait. Contre ceux qui travaillent l’univers s’ingénie ; L’univers envieux de tout ce qui veut naître. — Ces doigts qui me serrent les tempes ? — La nuit est douce, pour qui aime son œuvre, La grande nuit, pleine d’angoisse, et pleine de pensées. — Ces doigts qui m’étreignent la nuque ? Ces bras étendus qui me couvrent ? Ah ! derrière mon dos quelqu’un est là qui guette ! Non, non ! tu ne peux pas ! je travaille ce soir ; Un essaim enchanté d’images me protège !…

Ma barque, lentement descend le fil de l’eau. Les arbres sont penchés sur la rivière calme ; Un poisson saute en l’air en faisant un bruit plat ; A coups secs, un pêcheur fiche un pieu dans la rive. De gros nuages blancs tombent du ciel dans l’eau.

Mon cœur, tu ne bats plus de la fièvre des villes. Oublie tous tes ennuis et toutes tes douleurs. Détends-toi, cœur ardent, malade de trop vivre, Et jouis pleinement de la beauté du soir.

Flancs boisés des collines, molles ondulations Des plaines, plantées de grands arbres, Rideaux de peupliers balancés par le vent, Aulnes qui coquetez sur le miroir du fleuve, Nature reposante où les autres s’apaisent, Moi, je voudrais te prendre toute, par mes yeux, Je voudrais t’emporter toute, dans mon âme.

Ah ! ta sérénité, que peut-elle sur moi ? Quand tu veux te créer l’ombre d’une forêt, L’encens et la musique d’une cathédrale, Le mouvement et la lumière d’une cité, Tu te dis, souriante, indifférente et froide, J’ai mille ans devant moi.

Tu ne calmeras pas mon cœur inquiet, nature. Moqueuse, en tes yeux verts l’éternité me raille.

Ma barque, lentement, descend le fil de l’eau.