l'affaire Liebknecht
Le mardi 5 décembre au soir, le Congrès tenait sa sixième séance. Guesde, qui avait conduit les mouvements de masse de plus de cinq cents mandats sans quitter son banc de simple délégué, au pied de la tribune, Guesde, que l’on devinait depuis trois jours, aux mouvements des masses, comme une puissance mystérieuse, humble et superbe, commune et autoritaire, Guesde, que ses adversaires avaient plusieurs fois demandé, mais qui s’était gardé jusque là, Guesde parlait pour la première fois. Cheveux et barbe broussailleuse, voix grinçante et malade, regard de croyant, il parlait. Jamais homme en cette assemblée houleuse n’inspira autant d’amour étroit, ne souleva une aussi furieuse réprobation. Mais la réprobation même, haineuse et violente de parole et de geste, était respectueuse d’attitude. Guesde le sentait bien et, comme un vieux lutteur, voulait visiblement dompter la salle. Sans cela il n’eût pas entassé froidement et ardemment les provocations démagogiques. Il en vint à parler de la consultation internationale ouverte à la Petite République sur l’affaire Dreyfus et le cas Millerand. Il prononça donc les noms de Schoenlank, de Bebel, de Liebknecht. Ici une rumeur, et dans la rumeur confuse un cri, pas très haut, plutôt une affirmation qu’une provocation : A bas Liebknecht!
Je sursautai, tant cela était imprévu. Cette exclamation, prononcée sans éclat, fut instantanément et distinctement entendue dans toute la salle. Immédiatement une formidable clameur de réprobation et d’horreur éclata, peu à peu polarisée à gauche, où elle se disciplinait sur l’air des Lampions : A la porte! à la porte! Le cri avait été poussé à quelques tables en avant de moi. Au tout premier instant, dans l’émoi, dans le scandale du sursaut, je me dis, car le Congrès avait déjà pris plusieurs fois l’aspect d’une réunion publique, et plus d’un sans doute se dit : « Tiens ! il y a un mouchard dans la salle. On va l’expulser. » Puis aussitôt, pensant qu’il y avait là des citoyens délégués et non pas des citoyens ordinaires, que le mouchard classique n’était pas à redouter, « c’est sans doute un pauvre bougre délégué de la province, ignorant les usages, les convenances, le protocole et tous les respects. Il va payer cher son ignorance. » J’avais à côté de moi un étudiant de l’Ain ou du Jura, de Lyon, un allemaniste, comme on les nomme improprement, ou un ami des allemanistes. Les allemanistes ont une facilité admirable à ne pas « faire la foule », à se trouver seuls. Mon camarade n’avait pas bougé dans tout ce vacarme : — « C’est Joindy qui a crié cela… Laissez-le… Il doit savoir ce qu’il dit… Laissez-le s’expliquer… » Je ne le croyais nullement. Je ne croyais pas que ce fût Joindy, homme au courant des convenances. Le tumulte continuait, spontané pour beaucoup de croyants, instinctif, habituel pour beaucoup d’hommes simples, désiré, caressé, commandé par certains tacticiens. Toute la gauche debout huait la droite et la rendait responsable. Peu à peu le soulèvement gagnait le centre et, par complaisance, plusieurs délégués de la droite elle-même. — C’était bien Joindy, mon camarade avait raison.
Joindy à la tribune. Paroles sages. Assemblée frémissante, prête à bondir. Guesde s’était assis, la figure bouleversée, immuable d’horreur. Joindy, très digne, en vint à parler des sentiments haineux de Liebknecht contre ceux… A mesure que la phrase de Joindy s’avançait, à mesure que l’on sentait arriver le nom propre, Guesde fut pris de ce tremblement qui marque l’horreur religieuse. Tout assis qu’il était, il secouait frénétiquement les avant-bras, les poings fermés, sur un rythme effrayant à vitesse croissante. Ce geste ne m’était pas nouveau. Je cherchais en vain où je l’avais vu quand un éclair de mémoire me montra Mounet dans Joad en face d’Athalie et de Mathan. Il est incontestable que Guesde égalait Mounet dans l’expression de la colère divine et de l’horreur religieuse. Même stupeur du visage, et même halètement du buste. Je ne dis pas cela pour diminuer Guesde. Au contraire. L’art, à cette profondeur, est à peu près indiscernable de la vie. J’étais résolument hostile à Guesde, le guettais, pour ainsi dire, ce qui est un peu lâche, quand on est commodément assis à son banc et que l’homme guetté s’expose à la tribune. Je le regardais avec une attention passionnée. Or, à aucun moment de cette scène, je n’eus l’impression qu’il jouait la comédie. J’avoue que je ne sais pas même s’il jouait la tragédie.
A mesure que la raison rentrait dans ses droits, la réprobation presque universelle diminuait. L’adresse de félicitations et de sympathie au vénéré doyen ne fut pas unanime. L’expulsion fut loin d’être universellement votée. On se renseignait. On connaissait l’article de Drumont. Le lendemain on collait et on clouait la Libre Parole aux poteaux du gymnase. On la lisait beaucoup. L’opinion publique se ressaisissait. Beaucoup de délégués blâmaient l’intolérance du congrès.
Voici le compte rendu officiel de cet incident :
Jules Guesde. — … Il y a eu unanimité, j’y insiste; la question fut posée au prolétariat démocrate-socialiste allemand, qui par l’intermédiaire de Schoenlank, de Bebel, de Liebknecht… (Rumeur)
Le citoyen Joindy. — A bas Liebknecht!
Une violente clameur se produit alors. La plus grande partie des délégués s’agitent et protestent avec véhémence; on s’indigne, on siffle, des cris nombreux de : « Vive Liebknecht! A la porte! L’exclusion! » se font entendre, une partie de la salle entonne l’Internationale. Un grand nombre de délégués, à la tête desquels se trouve le citoyen Lafargue, se précipitent à la tribune, qui est aussitôt envahie. Un tumulte des plus violents se continue pendant plusieurs minutes. Quand le silence est à peu près rétabli, le citoyen président se lève.
Le citoyen Président (1). — Au nom du bureau tout entier, et je puis dire au nom de l’unanimité du congrès, nous protestons contre l’odieuse interruption que nous avons entendue tout à l’heure. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs)
Au nom du bureau, nous vous proposons de voter une adresse de félicitations et de sympathie à la démocratie allemande et en particulier à son vénéré doyen Liebknecht. (Vifs et unanimes applaudissements. — Nouveaux cris : Vive Liebknecht!)
J’ai reçu la proposition suivante du citoyen Delory et de plusieurs de ses collègues : « Nous demandons l’expulsion de l’insulteur de Liebknecht. » (Applaudissements prolongés)
— Je pense qu’avant de voter cette proposition, comme vous allez être des juges, vous voudrez entendre celui que vous voulez expulser. (Mouvements divers. — Cris : Oui! Oui!)
Le citoyen Joindy se présente aussitôt à la tribune. Nouveau et violent tumulte.
Le citoyen Président. — Puisque vous avez à juger sur une question aussi grave que celle de l’expulsion d’un délégué, je vous demande de l’écouter dans le plus grand silence, de ne faire aucune interruption, et de laisser le citoyen Joindy s’expliquer. (Long mouvement)
Le citoyen Joindy. — J’affirme, dans les circonstances graves qui m’amènent à cette tribune, j’affirme les plus purs sentiments internationalistes qui soient. (Mouvements divers. — Applaudissements) — J’affirme que ce qui nous a tous amenés dans ce congrès, c’était l’obligation de lutter en commun contre toutes les forces réactionnaires qui, dernièrement encore, se liguaient contre nous. J’affirme que le plus grand danger, à mon point de vue, c’était, en France, la réaction alliée à l’antisémitisme, et quand, dans l’Intransigeant et dans la Libre Parole d’aujourd’hui (bruit), j’ai vu affirmer les sentiments haineux de Liebknecht contre ceux…(Violente rumeur. — Nouveaux cris : L’expulsion!) Je suis prêt à m’incliner devant la décision du congrès; ce que j’ai dit est suffisant. Maintenant, jugez-moi et jugez-vous vous-mêmes! (Mouvements et bruits divers.)
Le citoyen Président. — Je mets aux voix l’exclusion du citoyen Joindy.
L’exclusion du citoyen Joindy est votée à une forte majorité. A nouveau une partie de la salle entonne l’Internationale. Nouveau tumulte.
Le citoyen Faberot. — Permettez-moi de vous dire quelques mots seulement. Je vous assure que les paroles que j’ai à prononcer ne sont pas en contradiction avec l’union de tous les socialistes, quels qu’ils soient, quand ils sont des purs. (Bruit) Il serait bien extraordinaire que pour une simple interruption (Vives protestations)… Voilà bien où on reconnaît certains d’entre vous : ils ne veulent à aucun prix trouver un moyen de nous accorder pour lutter ensemble contre toutes les réactions, y compris la réaction cléricale. (Rumeur) Laissez-moi vous dire ma pensée en quelques mots, citoyens, j’ai aussi, moi, passé par cette épreuve de l’expulsion. (Nouvelle rumeur) J’ai vu un homme sincère prononçant une parole un peu ardente… (Bruyantes interruptions)
(1) Groussier.
Je renvoie au Compte rendu sténographique officiel complet pour les fortes et dures paroles prononcées encore par le citoyen Fabérot. Je renvoie au même compte rendu pour les allusions à cet incident faites aux séances suivantes.
Guesde reprit son discours. Il y eut encore un moment poignant quand, recommençant à peu près dans les mêmes termes, il fit retomber régulièrement sur l’assemblée maîtrisée les trois mêmes noms, comme au fil d’un discours ordinaire :
Je vous parlais de la négation venue d’Allemagne sous la triple signature de Schoenlank, de Bebel et de Liebknecht, de la même réponse envoyée d’Italie par Ferri et par Labriola ;…
Voici une traduction des articles écrits par Liebknecht.
L’éditeur viennois avait fait précéder le premier de ces articles des lignes suivantes : « Le chef de la socialdémocratie allemande qui, à son grand âge encore ainsi qu’autrefois dans ses jeunes années a lutté et souffert pour la vérité et la justice en des combats sérieux, Wilhelm Liebknecht me fait le plaisir de se déclarer dans ma feuille sur l’affaire Dreyfus, avec la franchise sans réserve qui lui a toujours été propre.
SUPPLÉMENT A L’ « AFFAIRE »
Lettre adressée par Liebknecht au directeur de la revue die Fackel.
I
Charlottenbourg près Berlin, 25 septembre 1899.
Je dois vous envoyer un article au sujet de l’Affaire, et j’ai été assez étourdi pour vous le promettre, sans songer qu’en ce moment même, immédiatement après mes vacances et avant la réunion de notre Congrès, où nous avons tant à faire, le temps nécessaire me manque pour remplir ma promesse. Mais chose promise est promise, — que l’on se soit engagé par une parole en passant ou par écrit, il n’importe, — et je veux donc, sans plus de détours, me mettre à l’ouvrage, remettant à un autre jour ce que je ne pourrai aujourd’hui mener à bien.
Tout d’abord une déclaration qui me donnera une attitude nette aux yeux du lecteur : Je ne crois pas à l’innocence du capitaine français Dreyfus.
On comprendra du même coup pourquoi je me suis montré si réservé avant la fin du procès de Rennes. Pas un honnête homme ne voudrait, à moins d’y être forcé, déposer contre un accusé dont la culpabilité est mise en doute. Et je ne voulais pas préparer un triomphe à la canaille qui, en France et hors de France, souhaitait avidement la condamnation du Juif. Je ne veux pas dire par là qu’il n’y ait eu de l’autre côté que des gens honorables et propres. Quelques-uns sentaient fortement de Panama; et un Travieux, persécuteur des socialistes, qui a jeté plus d’une fois en prison des travailleurs évidemment innocents, ou un Galliffet, meurtrier des socialistes, qui, pendant la semaine sanglante de mai 1871, souriant, la cigarette aux lèvres, faisait abattre à coups de fusil, par douzaines et par centaines, les prolétaires, hommes, femmes et enfants, pour s’offrir à lui-même et pour offrir à ses cocottes, — à toutes ces débauchées que la Commune avait chassées de Paris vers les Versaillais, héros de l’ordre, — un spectacle qui secouait un peu les nerfs, — ces gens-là ne valent pas mieux, assurément, que la compagnie des Henry, Mercier et consorts.
En ce qui concerne ces derniers, je veux tout d’abord relever une circonstance atténuante chez les meneurs de la campagne dreyfusiste qui tenue cachée à bon escient; c’est que le procès Dreyfus était un procès d’espionnage, et que dans ce procès d’espionnage les espions ont naturellement un rôle déterminé, sinon le rôle principal. Mais l’espionnage, si l’on en fait un métier, est un des métiers les plus sales qui soient au monde, — et M. de Puttkammer avait raison de le reconnaître qu’un espion n’est pas un gentleman. Il ne pensait qu’aux espions politiques; mais les espions militaires sont exactement de la même valeur morale. Ce fut originellement une faute grave que de mettre dans le même sac le bureau d’espionnage de l’état-major français et l’ensemble de l’état-major, ou même l’ensemble de l’organisation militaire. Il y aurait tout autant de bon sens à vouloir prétendre que la canaille du procès Tausch et le gouvernement prussien, le gouvernement impérial, et d’une façon générale l’ensemble des gouvernements allemands ne font qu’un.
Dans cette stupide injustice il y avait tout un parti pris, et ce qui le prouve, c’est que les meneurs de la campagne, comme on l’a déclaré mille fois et cent mille fois donné à entendre, partaient de cette hypothèse, que l’état-major français aurait condamné sciemment un innocent. C’est une ineptie purement monstrueuse. L’intérêt de l’état-major ne pouvait être que de trouver le coupable et de mettre la main sur lui. Quant à supposer que c’est uniquement par haine des Juifs que le Juif Dreyfus a été envoyé à l’île du Diable, c’est ce que refusent d’accepter toute psychologie et tout bon sens. Le mouvement antisémite était très faible en France en 1894; ses promoteurs passaient pour des gens ridicules. Depuis lors il est devenu plus fort, mais c’est essentiellement par suite de la campagne; aujourd’hui même il s’en faut de beaucoup qu’il égale en violence l’antisémitisme allemand, quoiqu’il s’étale davantage, à la manière française. Personne ne me croira suspect de sympathie pour les antisémites; mais quelque haute opinion que j’aie de la haine de MM. Liebermann de Sonnenberg, Bockel, Ahlwardt et compagnie contre les Juifs, je ne puis supposer qu’ils seraient capables, siégeant sur le banc des juges, de condamner un juif seulement parce qu’il est juif, de le déclarer passible d’une peine capitale et de l’envoyer à la guillotine sèche.
Je le sais, il y aura des patriotes pour supposer que c’est en qualité de sans patrie que je m’enthousiasme pour les officiers, généraux et ministres de la guerre français. Ah! non. C’est une sorte de gens que j’aime aussi peu en France qu’en Allemagne. Mais si quelqu’un voulait me conter : « Sous la pression du ministre de la guerre de Gossler, un conseil de guerre prussien a déclaré coupable d’espionnage au profit de la France un officier allemand de nationalité juive, tout en le sachant innocent, et cela seulement parce que cet officier est juif », si quelqu’un venait me conter une pareille chose, je le tiendrais pour fou. Les promoteurs de la campagne font sonner bien haut que Dreyfus, riche, n’avait aucun motif de trahir, — comme si l’argent était le seul mobile du crime! — Mais je pourrais leur rappeler ceci : supposer que sept officiers français, sous la conduite d’un ministre de la guerre et avec la complicité de l’état-major tout entier, aient pu commettre dans un conseil de guerre un meurtre rituel, est infiniment plus contraire à la nature et au bon sens que de supposer qu’un homme riche ait pu se rendre coupable du crime d’espionnage au profit de l’étranger. Combien de crimes de haute trahison dont les auteurs étaient riches et même haut placés l’histoire ne mentionne-t-elle pas?
Donc, je ne crois point à l’innocence de Dreyfus. Et je veux dire maintenant comment j’en suis venu à n’y pas croire.
Je n’avais pas prêté beaucoup d’attention au procès de 1894. Sous le règne de la paix armée l’espionnage international fleurit avec faste et de luxuriance, particulièrement entre la France et l’Allemagne, que les arrestations d’espions et les procès d’espionnage appartiennent aux faits divers, sinon même aux petites distractions de la vie. Ce fut seulement dans l’automne de 1897, lorsque la campagne fut ouverte par la brochure fameuse de Bernard Lazare, que je commençai à m’occuper sérieusement de l’affaire. La brochure n’avait rien de convaincant pour moi. Mais elle m’amena à me poser cette question : Est-il vraisemblable, est-il admissible qu’un officier français, dont la famille et les parents sont des influents, puisse être condamné pour un crime de haute trahison qu’il n’a pas commis, et demeurer sous les verrous cinq années durant? Est-il vraisemblable, est-il admissible que le gouvernement en faveur duquel on prétend que la trahison a été commise puisse souffrir qu’un innocent demeure en prison, cinq années durant, de ce chef, et soit traité comme Dreyfus a été traité?
A cette question j’étais bien forcé de répondre : Non! Je me connais un peu en procès d’espionnage; j’ai moi-même rempli plus d’une fois, en des questions d’espionnage, les fonctions de juge, mais non pas, naturellement, de juge officiel et comme représentant de l’État. Je sais qu’en de tels procès on ne peut généralement fournir une preuve des présomptions, et que par suite on est toujours exposé au danger d’une erreur judiciaire. Mais je sais aussi qu’en ce qui regarde l’espionnage militaire des conventions sont nécessaires, il existe une sorte de droit des gens non écrit, dont le premier article est ainsi conçu : L’espionnage sera pratiqué à feu et à sang, mais jamais un gouvernement n’aura ce droit de relations directes ou indirectes avec des espions. Et non pas seulement le gouvernement, mais même aucun agent du gouvernement. Que l’on trouve dans la poche d’un espion qui vient de se faire pincer une lettre autographe d’un général ou d’un ministre étranger, — celui qui fait la découverte ferme les yeux (il s’agit ici du temps de paix), et si la mésaventure s’ébruite, le gouvernement qui a donné lieu au piège déclare avec impudence et hauteur, sous le sourire des augures, que ni lui ni aucun de ses agents n’a eu de relations soit directes, soit indirectes avec l’espion.
Cette pratique, comme je l’ai déjà dit, est internationale. Mais il y a dans ce droit des gens non écrit une autre clause, internationale, elle aussi, en vertu de laquelle un innocent accusé d’espionnage doit être aussitôt relâché, si le gouvernement en faveur de qui la trahison a été commise est innocent. Or, dans le procès du capitaine Dreyfus, cette déclaration officieuse n’a point été faite, sans quoi on ne l’aurait pas envoyé passer cinq ans à l’île du Diable. Et ainsi je me suis trouvé amené à cette conclusion que Dreyfus n’était pas innocent. Néanmoins, cette conclusion ne me suffisait pas encore, et je me mis assidûment à l’étude de l’Affaire. La justice allemande vint à mon aide; en novembre 1897 j’eus à subir une condamnation de quatre mois de prison, et je trouvai ainsi le loisir nécessaire : le procès Zola eut lieu précisément pendant ma détention : comme j’avais la permission de lire le Temps, qui ressemblait avec son moniteur les documents en faveur de Dreyfus, et donnais le compte rendu sténographique du procès Zola, j’avais à ma disposition tous les matériaux de l’Affaire et je pus asseoir mon jugement sur une base assez solide. En prison, on lit de près. Outre le Temps, je pouvais lire la Kreuzzeitung (1) et la Vossische Zeitung (2). De la sorte je pouvais observer l’état de l’Affaire en France, et ce que l’on en disait en Allemagne, ou, d’une façon générale, à l’étranger. Je m’aperçus alors en premier lieu que la presse allemande recevait de Paris des renseignements absolument faux. Par
(1) Gazette de la Croix. (2) Gazette de Voss.
exemple ce que les journaux allemands écrivaient au sujet du procès Zola, où le héros principal a joué un rôle purement ridicule, était en contradiction grotesque avec les faits. Et quant à la prétendue partialité du gouvernement français contre Dreyfus, ce ne pouvait pas être quelque chose de bien méchant, puisque la feuille gouvernementale le Temps s’était prononcée en faveur de Dreyfus. Ce qui, ensuite, m’impressionna désagréablement, ce furent toutes les injures ineptes dirigées contre la France, les Français, et tout ce qui est français. Pourquoi cet appel au plus bas chauvinisme? Et en quoi ces injures de poissardes pouvaient-elles servir la cause de Dreyfus? Est-ce que d’ailleurs il n’était pas essentiellement absurde de mener une campagne, en faveur d’un homme condamné pour haute trahison, dans le pays même à qui il avait vraisemblablement livré sa patrie? C’était pure déraison. J’en vins à cette conviction que la cause de Dreyfus était en mauvaises mains. Mes doutes sur son innocence se trouvèrent singulièrement fortifiés. Les explications de l’ambassadeur allemand présent à Paris en 1894 et les nouvelles explications du secrétaire d’État Bülow, qui intervinrent entre temps, n’étaient pas faites pour les diminuer. C’étaient là des formules conventionnelles, exprimant simplement ce mensonge conventionnel qu’un gouvernement n’a pas de relations, soit directes, soit indirectes, avec un espion.
Quelque peu bienveillant que je fusse pour la façon dont l’on menait la campagne de revision, j’étais pourtant partisan de la revision, car je me suis fait un devoir de prendre fait et cause pour la revision dans tous les cas où il existe un doute sur la culpabilité de l’accusé.
Mais ces injures continuelles, la bande de faussaires, les criminels, les Français dégénérés, qui rappellaient les plus crapuleux débordements du fanatisme guerrier de 1870-71, soulevèrent en moi un tel dégoût, qu’aussitôt après ma mise en liberté, causant entre quatre yeux avec des partisans déclarés de la cause dreyfusiste, je leur exposai que les meneurs de la campagne méritaient des coups de bâton pour le tort qu’ils faisaient à leur propre cause, et pour l’assistance qu’ils prêtaient aux antisémites et aux réactionnaires de toute sorte. La presse allemande, en particulier, a lourdement péché. Et les journaux libéraux ou même démocratiques ont fait paraître une affectation à manger du Français, que nos hobereaux les plus encroûtés et nos patriotes de commande ont dû leur envier, et qui chez ces derniers n’était limitée que par l’antisémitisme. Manger du Français, c’était manifester en l’honneur et l’amour du Juif Dreyfus. Mais nous parlerons de la campagne une autre fois. Pour aujourd’hui, je veux seulement ajouter un mot sur la fin de la campagne, qui, en dépit de toutes les criailleries, ne sera pas suivie d’une seconde, — du moins dans le même style et avec les mêmes armes.
La revision a été obtenue; et ce résultat, on le doit moins à la campagne qu’à l’acte par lequel le ministre de la guerre Cavaignac, la bête noire des revisionnistes, démasqua le faussaire Henry. Le nouveau procès a eu lieu, et — voilà Dreyfus condamné pour la seconde fois.
Naturellement on entend dire à présent qu’un nouveau crime judiciaire a été commis. Cela est-il bien sûr? Je ne veux pas m’occuper des détails du procès. Je veux seulement établir que l’attitude de l’accusé a produit, même sur ses défenseurs, une impression extrêmement défavorable; je renvoie aux comptes rendus de la Frankfurter Zeitung (1), qui certainement ne peut pas être accusée de partialité contre Dreyfus. Je constate en outre que les présomptions contre Dreyfus étaient bien fortes, et de beaucoup plus de poids, qu’on ne l’avait généralement admis. Je constate encore que la défense dans les derniers jours du procès a eu si pleinement conscience de sa faiblesse, qu’à la dernière heure elle a subitement changé tout son système de défense, ce qui, naturellement, eut des effets aussi désastreux qu’un changement subit du plan de bataille au milieu même du combat.
(1) Gazette de Francfort.
Sans doute je dois remarquer que la culpabilité de Dreyfus n’a pas été démontrée; mais son innocence ne l’a pas été non plus. Avec cela, il faut se rappeler que dans les procès d’espionnage les cas sont très rares où l’on trouve des preuves directes, parce que ces preuves sont généralement aux mains de l’ennemi.
— Mais l’ennemi — dans le cas actuel, le gouvernement allemand — dans le cas actuel, le gouvernement allemand — a proclamé officiellement l’innocence de Dreyfus. — Vraiment?
Le matin du jour où le jugement devait être rendu à Rennes — j’étais précisément en voyage — un ami vint me trouver brusquement : « Dreyfus est sauvé maintenant — le gouvernement impérial a témoigné de son innocence. » Il me tendit la Frankfurter Zeitung où se trouve la fameuse déclaration. Je la lus, je n’y trouvai qu’une répétition des déclarations précédentes, et je dis à mon ami : « Tu te trompes! C’est la condamnation de Dreyfus! »
Et Dreyfus fut en effet condamné. Un mot du gouvernement allemand l’aurait sauvé, si l’on avait su qu’il fût innocent, et ce mot n’a pas été prononcé. La formule conventionnelle ne couvrait que le gouvernement allemand, et nullement Dreyfus. Comme Hohenlohe et Bülow ont dû rire lorsqu’ils ont lu dans les journaux qu’en présence de la déclaration du Moniteur de l’Empire la condamnation devenait une insulte au gouvernement allemand, à l’empereur et à l’armée. Si l’on avait vu en France dans cette déclaration autre chose que la formule conventionnelle, les juges du conseil de guerre et les hauts fonctionnaires français auraient fait la même porté contre leur propre intelligence et contre leur savoir un bien fâcheux témoignage.
Et ici un petit souvenir personnel. Un voyageur monté à Paris avec sa femme et une amie de celle-ci dans un coupé — Pardon — Pardon! Verzeihung — dans un Abtheil (1) de première classe de l’express de nuit à destination de la Belgique et de l’Allemagne. C’était il y a deux ans — il n’y a pas de cela très longtemps. Au moment où le train se met en marche, un monsieur de haute stature bondit dans le coupé, et, après un salut rapide, se jette dans le quatrième coin. Il est visiblement très agité, ce qui s’explique par sa hâte et son arrivée précipitée.
L’étranger ne dit mot, et tint sa casquette à demi baissée sur son visage, de telle sorte qu’on eût pu le croire endormi, si des mouvements nerveux n’avaient démenti cette supposition.
Quand on annonça la première station belge, l’étranger se dressa d’un bond comme une balle élastique, ouvrit la fenêtre, et demanda d’une voix étouffée, oppressée : « Sommes-nous en Belgique ? » — « Oui! » Ce oui fit l’effet d’une décharge électrique. L’étranger rejeta sa casquette, sauta en l’air, s’écriant : « Dieu merci! Je suis maintenant hors de leurs atteintes; je suis un air embarrassé et s’excusa auprès de nous : « Je suis avec des compatriotes, n’est-ce pas? Des espions français étaient à mes trousses, et je ne pensais pas pouvoir leur échapper. Mais maintenant je suis en sûreté.
Et il me conta alors ce qui lui arrivait, avec une ouverture de cœur qui s’expliquait en partie par l’angoisse qu’avait éprouvée notre homme, et en partie parce qu’il croyait se trouver avec des gens sur la sympathie desquels il pouvait compter. (On n’a pas d’ailleurs abusé de sa confiance.) Bref, il s’était rendu, de son plein gré, à Paris, pour pénétrer plus profondément certains secrets militaires, et il était devenu suspect à des collègues ou camarades français qui remplissaient un emploi analogue au dépens de l’Allemagne. Dans sa confession une chose me frappa particulièrement, le récit d’un entretien qu’il avait eu en Allemagne avec un… supérieur. On l’avait averti : « Ce que vous faites, vous le faites à vos risques et périls. Si vous êtes pris, — nous n’avons avec vous aucune relation, soit directe soit indirecte. »
Or, maintenant, le gouvernement français a gracié Dreyfus. Ce n’était pas logique, mais c’était raisonnable. Et si quelqu’un de ceux de la grande campagne a encore en réserve un peu de pitié et d’indignation, qu’il l’emploie à obtenir la revision du procès pour faux serment d’Essen, où Schroeder a été condamné pour un faux serment qu’il n’a pas pu prononcer, ou bien qu’il songe au malheureux Ziethen, sans aucun doute possible innocent, et qui depuis quinze ans — je dis : quinze — est enfermé dans la maison de force (Zuchthaus), où le séjour est encore beaucoup, beaucoup moins agréable qu’à l’île du Diable.
(1) En Allemagne, où l’on mène maintenant une campagne patriotique contre les mots étrangers, d’ailleurs avec peu de goût et de connaissance de la langue, le mot de coupé est proscrit et il faut dire Abtheil. — W. L.
4 octobre 1899.
II
Et d’abord, pour commencer, un mot sur la fin du procès. On a voulu considérer le verdict du conseil de guerre « coupable avec circonstances atténuantes » comme la preuve d’un doute qui se serait élevé sur la culpabilité du condamné. C’est une supposition tout à fait arbitraire. Il est vrai que les circonstances atténuantes sont accordées dans bien des cas où l’on veut tenir compte d’un doute ainsi émis sur la culpabilité. Mais plus souvent encore c’est par des considérations d’humanité qu’on les accorde, et parce que la peine prescrite par la loi paraît trop dure. Je rappellerai les circonstances atténuantes qui interviennent presque régulièrement dans le cas d’infanticide. Pourquoi les cinq membres du conseil de guerre qui ont déclaré l’accusé « coupable avec circonstances atténuantes » n’auraient-ils pas été déterminés par des considérations d’humanité? Pourquoi n’auraient-ils pas pu se dire : « Les cinq années d’île du Diable et les tortures morales et physiques, par là-dessus la guillotine sèche d’une seconde condamnation, — cela est assez et plus qu’assez; si nous confirmons et si nous prolongeons encore la peine déjà prononcée, notre jugement apparaîtra comme une cruauté superflue, et ne provoquera qu’un sentiment de compassion en faveur du condamné, de répulsion contre nous. Or, avec des circonstances atténuantes, le gouvernement peut gracier, et le scandale cesse. » Je peux très bien imaginer un pareil raisonnement, et je le tiens même, dans l’état de choses présent, pour naturel.
Ce qui ne peut laisser aucun doute, c’est que l’acceptation immédiate de la grâce par Dreyfus ne montre pas qu’il ait été lui-même bien convaincu de son innocence. La presse dreyfusiste a passé rapidement sur ce point, et pour cause. Qu’un homme condamné deux fois accepte sa grâce, cela n’est certainement pas à blâmer. Cela n’est pas héroïque, mais c’est humain. Mais pourquoi avoir retiré la demande en revision ?
La presse dreyfusiste répond tout sec : « Parce qu’autrement la grâce ne pouvait pas être accordée. » Cela est vrai, mais vrai seulement selon la lettre, c’est de la poudre aux yeux. Une grâce ne peut être accordée que si elle a été précédée d’un jugement définitif, ayant force de loi. C’est pourquoi, lorsque l’on promulgue par exemple une amnistie, ce qui est une mesure plus importante qu’une grâce, ceux-là seuls peuvent être immédiatement quittes de tout châtiment et de toute poursuite, dont la condamnation a force de loi, au lieu que le procès de ceux dont la condamnation n’a pas encore force de loi doit suivre jusqu’au bout son cours régulier, quand même l’amnistie leur assurerait d’avance l’impunité.
Ainsi, en fait, Dreyfus ne pouvait pas être gracié, aussi longtemps que la revision était pendante. Cela est vrai; mais qui empêchait donc Dreyfus d’attendre le résultat de sa demande en revision? Après tout ce qu’il avait traversé, il ne devait pas en être à quelques semaines près. Étant donnée la rapidité de la procédure française, cela n’aurait pas duré plus longtemps, et la prison en France lui était bien supportable. Si la conscience de son innocence et l’impatience de la faire paraître au jour avaient parlé en Dreyfus si haut qu’on le prétend, il aurait pas pu agir, à mon sens, comme il a agi. En tout cas, le désir de sortir de prison fut plus fort que le désir de prouver son innocence. Il a volontairement renoncé à la meilleure chance et à la plus immédiate qu’il eût d’établir la vérité. Et cela ne parle décidément pas en faveur de l’innocence du capitaine Dreyfus.
Maintenant quelques mots sur la campagne. Les initiés l’ont chantée en hymnes de louanges inépuisables. Et au point de vue des Barnum, Mosse, et compagnie elle les mérite effectivement. Truquage et réclame. Réclame et truquage. Jamais on ne vit truquage plus fertile en réclame, ou monté sur un pied plus gigantesque. Cela n’avait qu’un défaut, jamais truquage ne fut plus visible, plus sensible, plus palpable, ni d’un calibre plus grossier. C’était d’une part un concert méthodiquement conduit, c’était d’autre part un charivari bien étudié, — le tout sous la direction d’un chef, à qui tous les exécutants obéissaient au doigt et à l’œil. Un mouvement du baton, et à Paris, à Londres, à Berlin, à Vienne, à New-York, partout c’étaient à la fois les mêmes accords, fanfares, sifflements, piaillements, cris, rugissements. Et l’on s’étonne encore que la croyance à un Syndicat ait pu prendre naissance. Lorsque cinq cents journaux de partis différents entonnent chaque jour, à la même heure, dans les principaux pays, une fois, deux fois ou même davantage la même chanson, il n’est véritablement pas possible de croire à un pur hasard, — ou à une mystérieuse sympathie des nerfs et des âmes. Le temps des miracles et la croyance aux miracles est malheureusement passé. Néanmoins, et par exception, je veux bien pour cette fois croire à un miracle. Le mystérieux batteur de mesure n’apportait certes guère de variété dans l’exécution des morceaux. Il n’y avait que deux tons et deux gammes : une harmonie de sphères célestes pour les Saints et les Anges de la revision, — d’infernales huées d’Indiens et des injures de poissardes pour les diables petits et grands qui n’accueillaient pas la revision avec des cris d’allégresse et ne voulaient pas croire au nouveau « Jésus de Nazareth » ou de l’île du Diable.
Et le batteur de mesure remarquait que cette éternelle monotonie devenait à charge au public, il découvrait aussitôt un coup d’État.
Cela venait jour pour jour, semaine pour semaine, mois pour mois, — si ponctuellement et si régulièrement que je savais toujours exactement trois jours à l’avance quand viendrait le coup d’État sauveur.
Mais les coups d’État eux-mêmes ne prenaient plus à la fin, et peu de temps avant le commencement du procès de Rennes les nerfs des lectrices et des lecteurs étaient tellement émoussés et tellement martelés par les superlatifs les plus forts et les expressions les plus violentes n’avaient plus aucun charme; et, comme un des musiciens les plus zélés l’avouait en soupirant, le public devenait indifférent. Plus exactement : abruti. Ceux dont les nerfs supportaient encore tout cela en venaient à un tel état de nervosité, que, s’il leur arrivait de causer de l’Affaire avec une personne d’opinion opposée, l’entretien se terminait infailliblement par une violente dispute ou même par un échange de coups. C’était une vraie épidémie, un délire. Et il n’y a pas de quoi s’étonner. La science médicale a établi que le bourdonnement et la trépidation des machines dans les grandes fabriques surexcite les hommes jusqu’à les rendre malades. Et que l’on songe maintenant à ce spectacle infernal, à ces clameurs folles et à ces cris qui durèrent deux ans et demi sans interruption et sans autre diversion que des coups d’État toujours annoncés et jamais apparaissant. Le seul miracle, c’est que tous les gens ne soient pas devenus fous.
Avant d’aller plus loin, je veux traiter un point qui m’échappera peut-être plus tard. Avec quels cris d’hystériques n’a-t-on point attaqué le gouvernement français, parce qu’au premier procès Dreyfus il avait interdit la publicité, et qu’il voulait l’interdire de même au second! Mais quel est le gouvernement qui juge le procès d’espionnage publiquement, hors le cas où il veut exciter l’opinion publique contre un État étranger, comme ce fut en plusieurs procès d’espionnage le dessein formé par le prince de Bismarck. De ce que le gouvernement français n’a pas eu l’intention d’exciter les passions, on ne peut vraiment pas lui faire un grief. Et qui peut loyalement contester, en présence de ce qui nous a été révélé à Rennes, que l’on n’ait en France de bonnes raisons nationales et internationales pour s’opposer à la publicité? On peut facilement et à bon compte railler les angoisses de Mercier; mais il faut une présomption stupide pour nier qu’en 1894 la guerre d’espions entre la France et l’Allemagne ait créé une situation critique et dangereuse. La seule utilité de la campagne a été de mettre en lumière combien est dangereux et nuisible pour tout le monde l’espionnage militaire international; et encore n’était-ce pas là le but que poursuivaient les faiseurs de la campagne. Espérons du moins que la leçon ne sera pas perdue.
Et maintenant, poursuivons.
Au commencement de mon premier article, je disais : je ne crois pas à l’innocence du capitaine Dreyfus. J’ai dit ensuite au cours de mes déductions : il n’y a aucune certitude absolue de la culpabilité de Dreyfus. Mais c’est décidément une injustice criante, que de prétendre que les cinq juges militaires français, qui à Rennes ont déclaré Dreyfus coupable, auraient agi en cela contre leur conviction et contre leur conscience. Abstraction faite des lourdes charges connues (témoignage Schneider, etc.), la condamnation trouve son explication psychologique dans le procès en revision lui-même : dans la forme conventionnelle donnée au démenti du Moniteur de l’Empire, dans l’impression que la personne de l’accusé a produite sur les juges et sur le public, et — last not least — dans la maladresse et les procédés illégaux des meneurs, bien faite pour suggérer l’impression qu’elle était provoquée par des ennemis de la France, afin de vouer la France au plus profond mépris, entier, et de démoraliser l’armée française. Cette maladresse n’est pas corrigée car d’assurance que l’on voulait seulement combattre le militarisme et en débarrasser la France. Il est possible que l’on ait eu ce dessein, — et personne ne l’approuve plus que moi, — mais on aurait dit que tout était calculé pour produire l’effet contraire. C’est en tout cas l’effet qui a été produit.
Jugeons-en d’après l’événement. Je n’ai évidemment pas le culte du succès. Mais dans la pratique, c’est encore l’événement qui est le suprême juge.
Qu’a produit la campagne? Le but était : 1° d’obtenir l’acquittement du capitaine Dreyfus; 2° de préparer une défaite à l’antisémitisme qui exploitait contre les juifs la trahison du juif. A ce double but, et pour établir l’Affaire sur une plate-forme plus assurée, pour agrandir son action politique, on joignit encore un autre, à savoir : de triompher du militarisme et de son allié, le jésuitisme.
Et le résultat?
Dreyfus est condamné pour la seconde fois, l’antisémitisme est bien plus fort qu’avant le début de la campagne; et il en va de même du militarisme. Quant à ce qui regarde le jésuitisme, je n’en puis rien dire, car malgré les recherches les plus attentives je n’ai pu découvrir ce que le jésuitisme avait à voir avec l’Affaire, ni quel profit il pouvait retirer de la condamnation de l’innocent.
Ce fut une bévue énorme que de vouloir identifier la cause du judaïsme avec celle de Dreyfus. Est-ce que le judaïsme est coupable lorsqu’un juif commet un crime? Aucun homme de bon sens, en France et hors de France, n’avait songé à rendre les juifs responsables des actes de Dreyfus. La participation des juifs à l’escroquerie du Panama avait apporté beaucoup plus d’eau au moulin de l’antisémitisme. Et voyez précisément : héros et victimes de l’escroquerie panamiste marchaient à l’avant-garde du mouvement dreyfusiste. Et ainsi à cette sottise de vouloir identifier la cause de Dreyfus avec celle du judaïsme tout entier s’ajouta cette sottise plus grosse encore, s’il est possible, de faire passer le relent du Panama dans l’Affaire Dreyfus. Il s’ensuivit naturellement que la campagne dreyfusiste fut d’avance discréditée auprès de beaucoup de gens, et que l’on conçut des doutes sur la propreté de la cause. Et par une conséquence naturelle de cette identification du judaïsme et de Dreyfus, la seconde condamnation de Dreyfus devait prendre les apparences d’une défaite du judaïsme.
Tu l’as voulu, Georges Dandin!
Néanmoins, cela est relativement peu important. En France, l’éducation politique est trop avancée et le sentiment de l’égalité trop fort pour que l’agitation antisémitique devienne jamais dangereuse et soit de longue durée.
Bien plus dangereux sont les effets de la campagne sur le militarisme en France.
Après la guerre de 1870-71, les Français vaincus adoptèrent le système militaire des Allemands leurs vainqueurs, et c’est alors que commença cette course folle, cette concurrence de militarismes qui depuis a doublé pour l’Allemagne, et triplé pour la France les charges militaires. Nous autres, Allemands, nous avions et nous avons beaucoup à souffrir de ce fardeau du militarisme; mais combien plus les Français! Habitués pour la plupart à plus de bien-être, ils se font plus difficilement aux rudesses et aux privations de la vie de caserne; plus passionnés et doués d’un sens de la liberté plus bien plus développé, ils se courbent avec beaucoup plus de répugnance sous le joug de l’obéissance avengle, — et la France à quatorze millions d’habitants de moins que l’Allemagne; ou elle se croit obligée, d’après les dogmes du militarisme, d’entretenir au même âge que l’Allemagne. La France se trouve donc ainsi dans la nécessité, avec ses trente-neuf millions d’habitants, de fournir chaque année au moins autant de recrues que l’Allemagne avec ses cinquante-trois millions; et c’est proportionnellement que les chiffres que le poids du militarisme se trouve être plus grand en France qu’en Allemagne. Le chauvinisme, le désir de la revanche, qui, après les défaites de 1870-71, avaient rendu quelque temps ce fardeau supportable, se sont rapidement affaiblis; le besoin de la paix reprend de plus en plus ses droits; le sentiment que ce n’est pas pour ses beaux yeux, ni pour la cause de sa beauté bien garnie que la belle France s’est vu accabler de déclarations d’amour par les Cosaques manieurs de knout s’est peu à peu emparé du peuple tout entier, et c’est avec quelque malaise qu’on songe à l’indigne alliance. Cela est vraiment si peu favorable pour l’agitation contre le militarisme; et le parti socialiste, qui en France comme en Allemagne, combat au premier rang contre le militarisme, pouvait enregistrer de grands progrès accomplis. Des projets de transformation permanente de l’armée permanente et de suppression de la justice militaire avaient été présentés à la Chambre, y avaient été accueillis avec faveur, et trouvaient crédit jusque dans l’armée elle-même, car celle-ci, précisément à cause de la proportion considérable de citoyens qui lui sont incorporés, est animée d’un esprit relativement démocratique. Bref, l’agitation en faveur du système des milices était en très bonne voie quand la campagne éclata, et mit rapidement fin à cette agitation. Naturellement les meneurs de la campagne déclarent qu’ils n’en voulaient qu’au militarisme; mais ce n’est pas avec un ouragan d’injures sauvages et d’attaques personnelles qu’on ébranle une aussi forte institution. C’est en se fondant sur cette tactique à rebours que les démocrates bourgeois, en 1848 et plus tard, se déchaînèrent contre les brutes soldatesques, à la grande joie des réactionnaires, qui mirent à profit cette gesticulation stupide pour réveiller le véritable esprit militaire. Il est vrai que dans toute cette campagne les soldats n’avaient pas été insultés; mais si jour par jour, avec méthode, et dans des termes toujours identiques, j’accuse tous les ministres de la guerre, presque tous les généraux et tout l’état-major d’une armée de pratiques et de crimes infâmes, si je les traite de faussaires, de menteurs, de gredins, l’armée s’en trouve aigrie et blessée, comme les catholiques se trouvent aigris et blessés lorsqu’on outrage le pape et le clergé. On a beau assurer qu’on n’a pas visé les soldats ou les catholiques, cela ne sert de rien, et cruelle tout au plus le soupçon que l’on manque de logique ou que l’on manque de courage.
Pour juger exactement des actes, des pensées et des sentiments d’autrui, le meilleur est toujours de se mettre soi-même à la place d’autrui.
Renversons donc les rôles de la France et de l’Allemagne dans l’Affaire. Dreyfus est un officier allemand qui, pour avoir trahi la patrie et livré des secrets militaires à la France, a été condamné par un conseil de guerre allemand. Au bout de quelque temps les efforts persévérants de la famille, riche et considérée, du condamné font naître dans le public quelque doute sur sa culpabilité, et l’on organise alors dans les formes une campagne de presse et en sa faveur, et il se trouve que la presse française qui joue là-dedans le rôle principal. Le gouvernement allemand et les autorités judiciaires allemandes déclarent, — comme cela s’est produit en France, — qu’il y a chose jugée; que, selon la loi, le jugement ne peut être révisé ou cassé que dans des conditions expressément déterminées, qu’il est nécessaire, pour permettre la reprise de la procédure et rendre possible un nouveau procès, de découvrir un fait nouveau important, resté inconnu aux premiers juges. La personnalité la plus en vue qui ait pris fait et cause pour la revision répond là-dessus, — comme Scheurer-Kestner l’a dit en propres termes au ministre de la justice français — : « Je n’ai pas de fait nouveau, mais j’ai ma conviction. » Au lieu de se contenter de chercher un fait nouveau, les amis de la revision mènent dans la presse, en particulier dans la presse française, un tapage infernal; quiconque n’est pas pour la revision est un coquin ou un imbécile, en France, une campagne de presse se donne pour objet et pour but, — comme en fait, et en renversant les termes, cela avait été l’objet propre et le but de la presse allemande qui défendait Dreyfus, — de prouver que toute l’Allemagne est véreuse et pourrie, que tout le peuple allemand est dégénéré, qu’il n’a ni sentiment de justice ni moralité, que l’armée allemande est moralement gangrenée, que l’état-major se compose une bande de faussaires et de gredins, — quel serait l’effet produit sur l’Allemagne?
Le soupçon naîtrait et s’enracinerait bientôt que ce n’est pas l’amour de la justice et de l’humanité, mais la haine et l’inimitié contre l’Allemagne qui ont fait éclore cet emportement insensé, qu’en un mot derrière la campagne se cachent les ennemis de l’Allemagne, dont le dessein est de faire perdre à l’empire allemand sa considération et son bon renom dans le monde civilisé, et de désorganiser le bon fonctionnement de l’armée allemande. Le sentiment national se révolterait, puissant comme une force de la nature, contre les promoteurs de la campagne, et se retournerait du côté de l’armée.
Ce fut précisément l’effet produit en France. La campagne a blessé le sentiment national et a provoqué des protestations orageuses, — en fin de compte, elle a rendu l’armée populaire, et préparé un triomphe au militarisme.
Il se passera bien du temps avant que le mouvement contre le militarisme revienne en France au point qu’il avait atteint avant l’Affaire.
A cette occasion, je veux dire encore un mot sur le coup d’État, dont les chefs de la campagne ont cent fois agité le spectre. Cent fois il aurait été sur le point d’éclater, mais jamais un homme de bon sens n’y a sérieusement pensé. Les deux pitres Drumont et Déroulède, le crétin chasseur de filles — un Alphonse à peu de chose près — Louis-Philippe (à moins qu’on ne veuille l’appeler Henri) d’Orléans, qui semble incarner en sa triste personne toute la décadence monarchique, — ce ne sont vraiment pas là des hommes de coup d’État. Et quand ils en seraient, où trouveraient-ils des complices ou des instruments ? L’armée d’aujourd’hui n’est plus l’armée avec laquelle Napoléon le Petit, il y a 48 ans, accomplit son coup d’État. C’est une armée démocratique, dans la mesure où une armée permanente peut être démocratique. Démocratique, elle l’est à un degré bien plus considérable que l’armée allemande, comme j’en ai déjà fait la remarque; elle tient de plus près au peuple, elle est mêlée plus intimement à sa vie, elle a conscience d’être une partie du peuple, et ce n’est pas aux soldats de cette armée que l’on a jamais dit ou que l’on pourrait jamais dire ; « Si l’on vous a donné l’ordre, vous devrez tirer à tout prix, fût-ce même sur votre père, votre mère ou votre frère ! »
Bref, le coup d’État n’était qu’un fantôme, destiné à entraîner les incrédules dans la campagne. La République n’était pas en danger ; la grande majorité du peuple français et l’ensemble des travailleurs ont derrière derrière elle ; elle est si forte que même les ébranlements de la campagne n’ont pu lui causer aucun dommage. La République française n’a pas eu besoin d’un sauveur ; et s’il lui en avait fallu un, à coup sûr, le vaillant Zola, qui avant le procès s’est enfui si courageusement vers Londres et pendant une année, parmi des transes mortelles, est resté caché dans son trou de souris, n’aurait pas su brouiller à la République. Il lui aurait seulement fait une oraison funèbre à grand fracas dans le style emphatique et bariolé du J’accuse — sur le papier et loin du coup de feu.
26 octobre 1899.
III
Que l’on prenne l’Affaire comme l’on voudra, il n’en reste pas moins que la campagne devait de toutes façons avoir pour but de provoquer la reprise de la procédure. Pour obtenir cette reprise il y a un moyen prescrit et nettement déterminé par la loi, et les choses se passent en France exactement comme en Allemagne. C’est cette voie qu’il faut suivre. Aussi bien, tout au début, dans l’hiver de 1897-98, les grands tacticiens de la campagne se donnèrent des airs de la suivre. Ils s’adressèrent au Président de la République, qui les renvoya très correctement au ministre de la justice, et c’est à une question de ce dernier : « Apportez-vous un fait nouveau ? » que M. Scheurer-Kestner fit la réponse désormais classique, que j’ai déjà citée : « Je n’ai pas de fait nouveau, mais j’ai ma conviction. » Le ministre de la justice haussa naturellement les épaules. Quelle valeur juridique pouvait avoir pour la justice et pour le ministre de la justice la conviction d’un brave homme comme Scheurer-Kestner ? Car il était incontestablement un brave homme. J’aurais bien voulu voir la tête du ministre de la justice prussien, M. de Schoenstedt, si au cours d’un entretien sur l’affaire Ziethen je lui avais dit : « Je n’ai pas de fait nouveau, mais j’ai ma conviction. » Votre conviction ! Bah ! que voulez-vous que ça me fasse ?…
Ainsi, l’on n’avait pas de fait nouveau, mais seulement la conviction que Dreyfus était innocent ; avec cela l’on présumait qu’Esterhazy était le coupable, puis l’on présumait encore qu’au procès de 1894 certaines pièces à charge, qui avaient servi de preuves décisives, n’avaient pas été montrées à l’accusé ni à ses défenseurs, — ce qui, pour le dire en passant, se produit à peu près dans tous les pays où d’importants secrets militaires sont mis en cause par les procès d’espionnage.
Je me souviens que dans l’automne de 1897 je proposai à quelques amis d’opinions ardemment dreyfusistes et j’y engageais ma réputation politique — de venir à Paris et d’établir dans l’espace de huit jours si, oui ou non, il s’était produit au procès de 1894 des vices de forme ou des erreurs judiciaires rendant possible la revision. Je parle, aujourd’hui encore, que j’aurais établi la vérité. Naturellement je supposais que le gouvernement français et l’état-major français ne se composent pas uniquement de gredins. Et à ce propos je confesserai que moi aussi, dans mon Affaire Dreyfus, je me suis adressé à un ministre, en d’ailleurs sans réussite, bien que le succès final ne soit pas encore atteint. Il y a des questions d’humanité où la politique et l’esprit de parti se taisent.
Les dreyfusistes essayèrent donc — suivant de vieux exemples — de proposer, par le moyen de la lettre de Zola : J’accuse! un nouveau procès, pour avoir l’occasion d’étaler au jour celui de 1894 et découvrir ainsi un fait nouveau quelconque. La tentative n’a pas réussi, bien que la presse internationale faisant alors donner toutes ses forces dans la campagne l’ait soutenue avec autant de fracas que peu de scrupules. Tout le compte rendu sténographique du Temps, j’ai cent fois admiré le longanimité et l’indulgence des juges du procès Zola, et j’ai fait la comparaison de la procédure française avec la procédure allemande. En Allemagne, Labori, qui franchissait à tout instant les bornes imposées au procès par le tribunal, se serait trouvé dès la première demi-heure en conflit si grave avec le président, qu’il ne serait jamais venu à bout de son plaidoyer. La procédure française vaut beaucoup mieux que la procédure allemande, et elle est bien plus favorable à l’accusé. Cela, on ne pouvait pas exiger de la presse dreyfusiste allemande qu’elle voulût bien le reconnaître. Mais on pouvait exiger que la vérité ne fût point mise la tête en bas, que les comptes rendus des débats ne fussent point falsifiés, et que l’on n’adressât point à la procédure française des reproches qui se trouvaient en contradiction criante avec les faits. C’est un fait, que dans le procès Zola on a concédé à la défense un champ d’action infiniment plus vaste que cela n’eût été possible en Allemagne, d’après la procédure allemande. Et je veux en même temps remarquer ici que, d’une façon générale, toute la campagne dreyfusiste n’eût pas été possible en Allemagne, car ses meneurs dès le début de la campagne se seraient trouvés acculés à ce dilemme : rentrer immédiatement dans le bon chemin, ou bien s’aller mettre à l’abri en Suède. Tout homme tant soit peu au courant de notre droit sait cela. Je puis même ajouter qu’un de nos juristes et avocats les plus éminents, le plus expérimentés m’a assuré qu’en Allemagne la revision du procès Dreyfus dans les conditions où se présentait l’affaire, eût été absolument impossible. Cela tient seulement à la supériorité de la procédure française.
Et que l’on songe maintenant aux torrents de boue et de lave, aux insultes qui se sont déversées chaque jour furieusement, pendant deux ans et demi, sur la justice française et sur tout ce qui touchait à la France. Cela n’était assurément pas très moral. Et cela n’était pas très avisé non plus.
En France on est fort bien instruit des mœurs judiciaires allemandes. Le proverbe biblique de la paille et de la poutre a été appliqué, non sans à-propos, à la presse dreyfusiste allemande, et l’impression qu’il s’était formé une cabale de l’étranger fut singulièrement renforcée.
Bref, il n’y a peut-être jamais eu de campagne menée plus maladroitement que cette campagne dreyfusiste dont les promoteurs, tacticiens et meneurs se sont encensés tour à tour avec un sens si développé de la réclame. Naturellement, il fallait bien que dans ce tapage infernal les chefs eux-mêmes en vinssent à perdre tout bon sens et toute force de jugement. Sans cela, comment serait-il concevable que, pour sauver Dreyfus et la République, ils soient allés confier le ministère de la guerre à un homme comme Galliffet, alors que de tous les généraux français c’est à peu près le seul que l’on puisse croire capable d’accomplir un coup d’État en faveur de son maître, du chef de la famille d’Orléans, ou du moins de faire le plan d’un coup d’État, — car en ce qui regarde sa réalisation, nous n’avons heureusement rien à craindre. Mais ce qui est sûr, c’est que la fable du bouc devenu jardinier ne vivait pas plus joliment transportée dans la vie politique que par ces malins tacticiens de la campagne, au cours de leur lutte contre le militarisme. Ah ! ce sont des diables d’hommes, que tous ces tacticiens ! Quel singulier gouvernement n’ont-ils pas réussi à mettre sur pied en France ! Le petit paysan hessois, qui, en 1848, voulait avoir à la fois « la République et le grand-duc », n’était rien en comparaison d’eux. Voyez un peu ce personnel : Waldeck-Rousseau, bourgeois et mangeur de socialistes « comme il faut » — le roi Stumm et Eugène Richter en une seule personne, — Millerand, socialiste, — Galliffet, monarchiste et militariste : Capitalisme, Socialisme, Militarisme, — Républicanisme et Monarchisme voisinant dans un même ministère. Assurément cela ne s’est encore jamais vu. Les tacticiens peuvent être contents de leur travail. Le petit paysan hessois est bien éclipsé.
Dommage que Galliffet soit empêché par des hommes, qui ne sont pas des tacticiens, de dévaster le jardin de la République française et de le transformer en un parc royal de Versailles, — il aurait attaché la croix de la Légion d’honneur sur la vertueuse poitrine des tacticiens géniaux, meneurs de la campagne. Ils l’ont bien mérité.
Il faut que j’aille ici au-devant d’une objection. Les de Moltke du mouvement revisionniste, les Südfeld (1) et C^{ie} prétendent que si l’on n’avait pas mené la campagne avec cette violence, on n’aurait jamais obtenu la revision. Cela est faux, je pense au contraire que sans toute cette violence et même sans toute cette campagne, la revision aurait été obtenue beaucoup plus tôt. Et personne ne voudra prétendre sérieusement qu’après le renvoi de l’affaire devant la Cour de cassation, la campagne ait eu quelque raison d’être.
En fin de compte, la campagne a été menée exactement comme les adversaires de la revision devaient le désirer. Représentons-nous bien la chose. Quelqu’un a découvert, ou croit avoir découvert qu’une injustice a été commise contre un de ses semblables. Il va trouver la personne qui, selon son idée, est l’auteur de l’injustice ; mais au lieu de lui demander des explications et d’admettre la possibilité d’une erreur, il tombe tout de suite sur son homme et l’accable d’outrages. La conséquence naturelle, c’est que l’insulté flanque l’autre à la porte, tandis qu’il eût été forcé de lui fournir des explications, s’il s’était présenté d’une manière convenable. C’est ce qui s’est passé dans le cas de Dreyfus. Tout le monde, à l’exception du séraphin Dreyfus, des sous-séraphins Picquart, Zola et de leur compagnie d’« intellectuels », étaient des imbéciles ou d’infâmes scélérats, — les membres du conseil de guerre, tous les ministres de la guerre, tout l’état-major, tout le gouvernement, — tous des imbéciles ou d’infâmes scélérats. Il aurait
(1) Il est fait allusion ici à M. Nordau, qui en qualité de sioniste, craignant de se voir assimilé à certains chefs de parti réprouvés à ses yeux, a renié son nom héréditaire, par manière de plaisanterie a choisi un nom de sens à peu près contraire. Le courageux sire a été correspondant de la Gazette de Voss à Rennes. (Note de l’éditeur de la Fackel)
fallu avoir du sang de poisson pour se laisser traiter de la sorte, sans laisser éclater sa colère et son dégoût.
La seule chose qui, dans la folie hystérique de cette tactique demeure une énigme pour moi, c’est qu’on ne trouve des maisons d’aliénés il y ait eu des gens pour prendre part à une pareille ineptie, mais qu’il y ait eu des gens pour l’approuver et même pour l’admirer.
Pourtant, ce qu’il y a de plus laid, de plus repoussant dans l’Affaire et dans le truquage de l’Affaire, c’est l’insincérité fondamentale, le mensongère apparence de sainteté donnée à cette comédie d’indignation, à la plus mensongère de toutes les comédies d’indignation. Cela s’applique en particulier à la campagne telle qu’on l’a menée en Allemagne. C’est qu’en Allemagne, en effet, le contraste est plus grand et plus criant qu’ailleurs entre l’hypocrite hypocrisie de ceux qui s’acharnent contre la France avec une vertueuse indignation, et l’état véritable, l’état lamentable de nos institutions politiques et judiciaires. Si l’Affaire avait eu lieu en Allemagne, au lieu d’éclater dans cette France dégénérée — c’est une idée que j’ai déjà indiquée — Zola, Labori, etc., seraient aujourd’hui en fuite, à l’étranger, où l’on aurait été ravi de les recueillir, ou en prison, comme criminels ; les journalistes étrangers qui, de Berlin, auraient dirigé la campagne à l’étranger, auraient été dans les trois jours chassés de la capitale et du royaume, et, en cas de rébellion, reconduits à la frontière sous escorte, Picquart, à cause de… — mettons à cause de différentes choses, aurait été condamné à dix ans de forteresse, sans perspective de grâce, et — la revision n’aurait pas eu lieu, le Dreyfus allemand aurait été enseveli vivant, dans le cas de tentative de fuite, impitoyablement fusillé, car c’est ainsi qu’en Allemagne on se comporte généralement à l’égard des prisonniers, non seulement de ceux qui ont commis le crime de haute trahison, mais encore des braillards insuffisants qui, mis en belle humeur par la bière, se sont laissés aller à offenser la dignité militaire d’une sentinelle et se sont fait arrêter pour ce méfait horrible. Assurément jamais la parole biblique sur les pharisiens arrogants n’a été plus vigoureusement illustrée, jamais l’hypocrisie nationale et internationale ne s’est exprimée et étalée de plus répugnante façon.
Les mêmes feuilles anglaises qui prenaient hautement fait et cause pour le martyr de l’île du Diable, et qui, chaque matin, ruisselaient de justice et d’humanité, sont — pour le dire en passant — précisément celles qui se sont déclarées le plus hautement, en faveur des gens qui spéculent sur les mines de l’or de l’Afrique du Sud, et qui ont provoqué cette ignominieuse guerre de brigands contre les Boers, cette guerre ignominieuse encore que ne l’a été en son temps la guerre de l’Opium contre la Chine.
Et ces mêmes feuilles allemandes, qui pendant deux ans et demi ont rempli des articles de fond sur le meurtre judiciaire commis contre Dreyfus, quelle était leur attitude lorsqu’il y a onze ans, à Chicago, un meurtre judiciaire, au sens le plus littéral et le plus douloureux du mot, fut commis contre une foule d’ouvriers et de gentecmaîtres dont l’innocence ne pouvait être douteuse pour aucun de ceux qui avaient suivi avec quelque attention les débats du procès ? Elles ne se contentaient pas d’accabler les malheureuses victimes de la justice de classe sous les injures et les calomnies les plus populacières ; elles injuriaient, calomniaient et dénonçaient encore les feuilles socialistes qui avaient le courage de prendre parti pour le droit foulé aux pieds et pour l’humanité lésée. Et lorsqu’il y a cinq ans le plus haut fonctionnaire de l’État d’Illinois, où se trouve Chicago, le gouverneur Altgeld, proclama solennellement l’innocence des condamnés et remit en liberté les victimes non mises à mort, — est-ce qu’au moins cette presse se crut obligée à une tardive réparation d’honneur ? à une expiation due à la mémoire de gens si bassement outragés et calomniés ? Nullement. Ce noble acte de justice fut à bonne marché dans notre presse bourgeoise. Et le jugement rendu par la justice de classe dans le procès d’Essen ! et le cruel jugement sanguinaire du procès Loebtauer ; — j’écris jugement sanguinaire, parce que je pense que la guillotine sèche, à laquelle on a livré les victimes de la justice de classe, est encore pire que l’humide. Qu’a fait notre presse bourgeoise, qui, pour Dreyfus, a trouvé tant de larmes et de commisération, qui pour Dreyfus a, des années durant, épandu de par le monde les lamentations ardentes du droit violé, qu’a-t-elle fait, cette presse, pour les victimes de la justice de classe de notre propre pays ? — et cette justice de classe, assurément, et, même si l’on admet l’innocence de Dreyfus, n’a rien à envier à la justice des conseils de guerre français. Qu’a-t-elle fait ? Rien, absolument rien !
Charity begins at home. C’est dans sa propre maison qu’il faut commencer à aimer les hommes, dit le proverbe anglais. Et ce n’est pas seulement l’amour des hommes, mais encore la justice et d’autres vertus qui commencent au foyer. La presse des pays libres se distingue de la presse des pays non libres en ce qu’elle laisse paraître au grand jour les scandales nationaux et ne s’occupe qu’en seconde ligne des scandales de l’étranger, au lieu que la presse des pays non libres jette un voile sur les scandales nationaux et examine au contraire ceux de l’étranger avec une loupe et des verres grossissants. La même méthode s’est appliquée avec un zèle si particulier dans l’affaire Dreyfus à faire la preuve de son amour de la justice.
Encore un mot sur un fait qui, bien qu’insignifiant en soi, ne laisse pourtant pas d’être caractéristique. Je veux parler du silence absolu, du silence de mort que l’on a gardé à dessein sur mon opinion dans l’Affaire. Elle porte pourtant un coup direct à tout ce que depuis deux ans et demi soutiennent chaque jour à grand fracas des centaines de gens dans des centaines et des milliers de journaux, sans jamais avoir été combattus, prétendent-ils, que par des antisémites, des jésuites, et des militaristes. Or je ne suis ni antisémite, ni jésuite, ni militariste ; je suis tout le contraire, l’adversaire le plus acharné, l’ennemi le plus irréconciliable de tous ces gens-là, — et cela, je puis le dire : des millions de gens le savent. Des millions de gens savent aussi que je n’ai ni le culte du pouvoir ni celui du succès, et que j’ai plus d’une fois entrepris la lutte contre l’injustice et la force brutale. Aussi mon jugement aurait-il au moins autant d’importance que celui des « Intellectuels » à l’opinion desquels on a attribué un si grand poids. Pourquoi ce silence de mort ? Je ne trouve à cela qu’une explication : on se tait, parce qu’on n’a rien à dire. On ne répond rien, parce qu’on n’a rien à me répliquer.
Contre tous les arguments des entrepreneurs de l’Affaire je demeure invulnérable et ferme comme un roc, un vrai Siegfried « à la peau de corne », un Siegfried à qui aucune feuille de tilleul n’est tombée sur le dos. Et moi aussi, je fus en Arcadie et je sais par cœur les arguments et les secrets des coulisses. Ce n’est pas à un augure qu’on en impose avec des grimaces et des simagrées d’augure.
Depuis que j’ai écrit ma première lettre dans la Torche à ce sujet, aucun argument nouveau n’est venu se joindre aux anciens. Si pourtant, il y en a eu un. Un journaliste français a découvert un témoignage du chancelier de l’Empire allemand en faveur de Dreyfus. Il est fâcheux que d’une part ce témoignage ne soit pas nouveau et d’autre part qu’il ne soit pas un témoignage. C’est une édition revue et empirée d’une vieille plaisanterie qui, il y a plus d’un an, a couru toute la presse. Et quand il serait vrai que le chancelier de l’Empire allemand — quoiqu’il vrai dire je ne pense guère qu’il se montre plus loquace en présence de journalistes français que devant le Reichstag, — quand il serait vrai qu’il se fût laissé aller à faire une telle déclaration, ce ne serait tout au plus qu’une forme adoucie de la fameuse note du Moniteur de l’Empire, qui a eu pour conséquence allant de soi la condamnation de Dreyfus à Rennes.
Si l’on a publiquement gardé le silence sur mon compte — je souhaiterais seulement que tous mes ennemis voulussent bien me faire ce plaisir, — je n’en ai été que plus activement entrepris dans le privé. De violentes lettres d’injures ont alterné avec des lettres amicales destinées à me convertir. Les unes m’ont aussi peu converti que les autres. Je suis, une bonne fois, un pécheur endurci, et lorsqu’on mande comme moi a réservé son opinion pendant deux ans et demi, par des considérations d’humanité, et qu’il a pendant tout ce temps pesé le pour et le contre avec le scrupule le plus attentif, on ne le convertit pas facilement. Que je me trouve provisoirement isolé, en tout cas dans la minorité, voilà qui ne me tracasse guère. Je n’ai jamais eu l’orgueil du troupeau et je me suis toujours senti à mon aise dans la minorité, où même dans l’isolement. Avec ce sentiment je me sais en bonne, en excellente compagnie. Chacun son goût ; il est agréable de nager avec le courant, il faut pourtant qu’il y ait des gens qui nagent contre le courant. Sans cela, que deviendrait le monde ? Ce n’est pas une chose commode que de nager contre le courant, mais je m’en accommode fort bien, dans la sanglante semaine de mai 1871, souriant et la cigarette à la bouche, faisait fusiller par douzaines, par centaines, les prolétaires hommes, femmes et enfants, pour procurer à ses nerfs et à ceux de ses cocottes un spectacle excitant.
L’idée sur laquelle était basée la campagne en faveur du traître ne valait pas mieux, aux yeux de Liebknecht, que les hommes qui en étaient les promoteurs ou les meneurs. L’hypothèse d’après laquelle l’État-Major français aurait condamné sciemment un innocent lui paraissait être « une ineptie vraiment monstrueuse ».
L’État-Major ne pouvait avoir qu’un intérêt : découvrir le coupable et l’empoigner.
L’histoire nous fait connaître pourtant plus d’un traître à sa patrie riche et même haut placé.
Cette manière de voir, qui était dès le début celle de Liebknecht, se fortifia par les lectures des journaux qu’il put faire à tête reposée dans le calme de sa prison. Outre le Temps, organe ouvertement dreyfusard, il lisait deux journaux allemands, la Gazette de la Croix et la Gazette de Voss.
« Il fut de suite frappé, dit-il, de ce fait que la Presse allemande recevait de Paris des renseignements absolument faux. Par exemple, ce que les journaux allemands écrivaient sur le procès Zola, dans lequel le principal personnage a joué un rôle bien ridicule, était en contradiction grotesque avec les faits. »
Pourquoi les journaux allemands mentaient-ils ainsi de propos délibéré ? Pourquoi les journaux anglais mentaient-ils de même, ainsi que les journaux belges, suisses, américains ou suédois ?
Cornély répondra sans doute que c’étaient là des mensonges évangéliques, de pieux mensonges uniquement dictés par la pitié qu’inspirait le martyr Dreyfus, ou par l’admiration qu’excitait le héros Picquart.
L’avis de Liebknecht est quelque peu différent :
Maintenant quelques mots sur la « campagne ». Elle a été célébrée par les « initiés » en des hymnes enthousiastes.
Jour par jour, semaine par semaine, mois par mois — cela marchait d’une façon si ponctuelle, si régulière, que je savais exactement trois jours à l’avance quand allait venir le coup d’État sauveur.
Le morceau était d’une trop belle venue, d’une verve trop abondante et d’une trop mordante ironie pour ne le pas citer in extenso, au risque de donner à cet article des proportions qui gâteraient l’harmonie de la mise en pages et qui feront le désespoir de notre ami Gruson…
Point par point, avec le même esprit gouailleur, la même logique imperturbable, Liebknecht démolit toutes les calembredaines des Dreyfusards. Trois lignes lui suffisent pour dégonfler des sophismes prétentieux qui avaient coûté aux Clemenceau, aux Yves Guyot et aux Jaurès d’interminables colonnes de copie.
Vous vous rappelez le fameux argument de la parole d’honneur que le Gouvernement allemand aurait donnée de l’innocence de Dreyfus ?
En matière d’espionnage, répond Liebknecht, il y a deux sortes de parole d’honneur : une conventionnelle, de pure forme, destinée à sauver les apparences, à sauvegarder les responsabilités et l’amour-propre des Gouvernements dont les agents ont risqué de se laisser pincer ; l’autre officieuse qui est la bonne et la vraie. Dans le cas de Dreyfus, la première seule a été donnée, et non la seconde, sans quoi Dreyfus n’aurait pas été envoyé pour cinq ans à l’île du Diable.
La formule conventionnelle couvrait le Gouvernement allemand, non pas Dreyfus. Et comme Hohenlohe, comme Bülow ont dû rire quand ils ont lu dans les journaux, qu’en présence de la déclaration du Moniteur de l’Empire, la condamnation devenait une insulte au Gouvernement allemand, à l’empereur, à l’Empire ! Sa déclaration avait été prise en France pour autre chose qu’une formule conventionnelle, les juges du conseil de guerre et autorités françaises auraient donné une bien fâcheuse idée de leur intelligence et de leur savoir.
— Mais il y a le faux Henry ?
— Le faux Henry ? Eh bien après ? « Les hommes qui se livrent à l’espionnage ne sont pas des gentlemen, comme l’a dit M. de Puttkammer, et le faux est pour eux de la partie de leur métier. Qu’un espion français qui connaissait la crainte inspirée à ses supérieurs par un nouveau procès public ait essayé, par un faux un peu professionnel, de parer au procès public, cela me paraît la chose la plus naturelle du monde. C’eût été miracle qu’on n’eût pas essayé d’aider la fortune. » Henry a même pu croire loyalement, dans sa morale d’espion, qu’il faisait une bonne œuvre, — tout comme les défenseurs de Dreyfus, qui, en cette question de faux, ne pensent quasi accuser d’autre qu’eux de détenir le record. Auraient-ils par hasard l’imprudence de vouloir nier ? On pourrait leur en servir une longue, très longue liste, à la Leporello.
Et maintenant, j’ai fini. Il n’y avait pas de temps à perdre. Si je ne m’étais dépêché, il eût été trop tard pour écrire encore sur l’Affaire. Toute marchandise se conserve pas, et je courais le risque de manquer le sort de ce poète, qui ayant à faire une poésie sur la naissance d’un enfant reçut, avant d’avoir terminé sa pièce, la nouvelle que l’enfant était mort. Qui parle encore de l’Affaire? Les feuilles dreyfusistes anglaises ont maintenant une occasion suffisante d’employer leurs sentiments d’humanité et de justice ; il leur faut créer une opinion publique favorable à M. Chamberlain et aux autres actionnaires des mines d’or, pour permettre à ces gens de bien d’enlever avec l’aide des balles dum-dum quelques sots préjugés aux derniers Boers, sottes gens, qui croient encore à l’existence d’intérêts supérieurs à ceux des actions des mines d’or. Quant à la presse dreyfusiste allemande, autrichienne et française, elle a aussi des choses plus importantes à faire. Encore quelques semaines et l’on aura oublié le nom même de Dreyfus. Non, pourtant, ce serait dommage pour l’histoire de la civilisation. Espérons qu’il se trouvera quelque meneur, chef ou entrepreneur de la campagne, pour concevoir la pensée de faire frapper, en souvenir de l’incroyable amour de l’humanité et de la justice, de la vertu, de la bravoure et de l’intelligence qui se sont manifestées dans cette merveilleuse campagne, une décoration du mérite et une médaille commémorative de la guerre, que l’on attachera sur la poitrine de chacun des héros ayant pris part à cette mémorable campagne, comme le gage d’un éternel renom. Ainsi du moins la postérité connaîtra quelque chose de la campagne et pourra lui assigner la place qu’elle mérite à côté des croisades enfantines pour la chasse aux rats, des processions dansantes de Saint-Guy, et des émigrations en masse des derviches tourneurs.
W. Liebknecht Traduction préparée par Ernest Tonnelat
L’Action française, dans son numéro 10, du 1^{er} décembre 1899, donna en supplément une traduction de ces articles ainsi présentée :
W. LIEBKNECHT ET L’AFFAIRE DREYFUS (1)
On va lire ci-dessous la traduction de trois lettres de W. Liebknecht, parues dans un pamphlet socialiste édité à Vienne, LA TORCHE (Die Fackel, chez Karl Kraus) et relatives à l’affaire Dreyfus.
Le chef du socialisme allemand y explique avec une verve et une bonhomie éloquentes pourquoi, bien qu’en aient dit ses coreligionnaires en socialisme, il n’a jamais été dreyfusard.
La « Campagne » menée en France, et surtout à l’étranger, notamment en Allemagne, y est énergiquement caractérisée comme une vaste entreprise de réclame. L’opinion de Liebknecht est d’autant plus frappante pour nous, que ses sentiments antimilitaristes ne le rendent pas suspect de sympathie exagérée pour notre État-major. L’écrit que l’on va lire contient même un certain nombre de passages assez violents contre les « Nationalistes » et les « Antisémites ». Nous n’avons pas songé, bien entendu, à les atténuer : ils sont comme la marque authentique de l’auteur.
H. V. (Henri Vaugeois)
La traduction de l’Action française est fidèle. Souvent le traducteur, pour imiter sans doute la vivacité, la brusquerie du texte, a simplifié la phrase, mais les modifications et les suppressions qu’il a faites ne sont nullement tendancieuses. Par exception il a supprimé le passage suivant :
Les deux pitres Drumont et Déroulède, le crétin chasseur de filles — un Alphonse à peu de choses près — Louis-Philippe (à moins qu’on ne veuille l’appeler Henri) d’Orléans, qui semble incarner en sa triste personne toute la décadence monarchique, —
et l’a remplacé par cette déclaration :
(Ici des injures à l’adresse de M. Déroulède, de M. Drumont et de M. le duc d’Orléans. Bien qu’il n’y ait là que des épithètes, l’Action française ne salit pas son papier d’expressions outrageantes pour de bons et loyaux Français. Nous retranchons donc quatre lignes et demie; mais le public en est averti).
(1) Malgré notre volonté bien arrêtée de ne pas faire appel à l’opinion des étrangers touchant nos affaires, la campagne dreyfusarde a été menée avec tant de mauvaise foi, que nous avons considéré comme nécessaire — ne voulant pas être accusés d’avoir choisi les citations — la traduction in extenso des trois lettres de Liebknecht parues dans les n^{os} 18, 19 et 21 de Die Fackel, et datées du 25 septembre, 4 et 26 octobre 1899. M. Liebknecht est trop franc pour ne pas nous comprendre. (Note du Gérant)
La traduction de l’Action française a été utilisée pour la campagne antisémitique. La Libre Parole — numéro du mardi 5 décembre — qui fut affichée au Congrès après l’incident Joindy, le mercredi soir, portait l’article suivant :
W. LIEBKNECHT ET L’AFFAIRE DREYFUS
Le Congrès socialiste, annoncé depuis plusieurs mois à grand orchestre, a tenu hier sa séance d’inauguration. Il faut espérer que Jaurès et Viviani vont profiter de la circonstance pour nous dire ce qu’ils pensent des trois lettres publiées par W. Liebknecht dans la Torche de Vienne (Die Fackel) et dans lesquelles le vieux socialiste allemand donne son opinion sur Dreyfus et les Dreyfusards. Je ne parle pas de Millerand que sa grandeur attache au rivage auprès de Galliffet.
Elles sont vraiment intéressantes, ces trois lettres. Je n’ai qu’un regret : c’est que la traduction en ait paru dans l’Action française et non dans la Petite République ou dans la Lanterne.
M. Henri Vaugeois — par une attention fort aimable, d’ailleurs, — a cru devoir, en effet, supprimer quelques épithètes injurieuses à l’adresse des Antisémites et des Nationalistes, et la consultation de Liebknecht perd ainsi quelque chose de sa saveur de terroir.
Elle n’en garde pas moins, fort heureusement, toute l’ironie amusante et souvent cruelle de son bon sens, toute la force irrésistible de sa logique. C’est bien la qu’un antimilitariste avéré, qu’un ennemi acharné de l’idée même de Patrie, tient à propos de l’affaire Dreyfus un raisonnement qui n’ait pas l’air de sortir en droite ligne de Bicêtre et de Charenton…
Peu après l’ouverture de la campagne revisionniste, W. Liebknecht dut purger une condamnation à quatre mois de prison. C’est peut-être cette retraite forcée qui lui valut d’être préservé de l’espèce de delirium tremens cérébral dans lequel chavirèrent, voici environ deux ans et demi, tant d’esprits qu’on aurait cru mieux équilibrés.
Quoi qu’il en soit, le vieil agitateur, qui n’est pas précisément tendre au naïf, commença par une condamnation à trouver que le dreyfusisme avait une drôle d’odeur.
« Il s’en exhalait, dit-il, une très forte odeur de Panama. » — « Le chasseur de socialistes Trarieux » ne lui inspirait aucune confiance, non plus que « le boucher de socialistes Galliffet qui, dans la sanglante semaine de mai 1871, souriant et la cigarette à la bouche, faisait fusiller par douzaines, par centaines, les prolétaires hommes, femmes et enfants, pour procurer à ses nerfs et à ceux de ses cocottes un spectacle excitant. »
L’idée sur laquelle était basée la campagne en faveur du traître ne valait pas mieux, aux yeux de Liebknecht, que les hommes qui en étaient les promoteurs ou les meneurs. L’hypothèse d’après laquelle l’État-Major français aurait condamné sciemment un innocent lui paraissait être « une ineptie vraiment monstrueuse ».
L’État-Major ne pouvait avoir qu’un intérêt : découvrir le coupable et l’empoigner.
L’histoire nous fait connaître pourtant plus d’un traître à sa patrie riche et même haut placé.
Cette manière de voir, qui était dès le début celle de Liebknecht, se fortifia par les lectures des journaux qu’il put faire à tête reposée dans le calme de sa prison. Outre le Temps, organe ouvertement dreyfusard, il lisait deux journaux allemands, la Gazette de la Croix et la Gazette de Voss.
« Il fut de suite frappé, dit-il, de ce fait que la Presse allemande recevait de Paris des renseignements absolument faux. Par exemple, ce que les journaux allemands écrivaient sur le procès Zola, dans lequel le principal personnage a joué un rôle bien ridicule, était en contradiction grotesque avec les faits. »
Pourquoi les journaux allemands mentaient-ils ainsi de propos délibéré ? Pourquoi les journaux anglais mentaient-ils de même, ainsi que les journaux belges, suisses, américains ou suédois ?
Cornély répondra sans doute que c’étaient là des mensonges évangéliques, de pieux mensonges uniquement dictés par la pitié qu’inspirait le martyr Dreyfus, ou par l’admiration qu’excitait le héros Picquart.
L’avis de Liebknecht est quelque peu différent :
Maintenant quelques mots sur la « campagne ». Elle a été célébrée par les « initiés » en des hymnes enthousiastes.
Jour par jour, semaine par semaine, mois par mois — cela marchait d’une façon si ponctuelle, si régulière, que je savais exactement trois jours à l’avance quand allait venir le coup d’État sauveur.
Le morceau était d’une trop belle venue, d’une verve trop abondante et d’une trop mordante ironie pour ne le pas citer in extenso, au risque de donner à cet article des proportions qui gâteraient l’harmonie de la mise en pages et qui feront le désespoir de notre ami Gruson…
Point par point, avec le même esprit gouailleur, la même logique imperturbable, Liebknecht démolit toutes les calembredaines des Dreyfusards. Trois lignes lui suffisent pour dégonfler des sophismes prétentieux qui avaient coûté aux Clemenceau, aux Yves Guyot et aux Jaurès d’interminables colonnes de copie.
Vous vous rappelez le fameux argument de la parole d’honneur que le Gouvernement allemand aurait donnée de l’innocence de Dreyfus ?
En matière d’espionnage, répond Liebknecht, il y a deux sortes de parole d’honneur : une conventionnelle, de pure forme, destinée à sauver les apparences, à sauvegarder les responsabilités et l’amour-propre des Gouvernements dont les agents ont risqué de se laisser pincer ; l’autre officieuse qui est la bonne et la vraie. Dans le cas de Dreyfus, la première seule a été donnée, et non la seconde, sans quoi Dreyfus n’aurait pas été envoyé pour cinq ans à l’île du Diable.
La formule conventionnelle couvrait le Gouvernement allemand, non pas Dreyfus. Et comme Hohenlohe, comme Bülow ont dû rire quand ils ont lu dans les journaux, qu’en présence de la déclaration du Moniteur de l’Empire, la condamnation devenait une insulte au Gouvernement allemand, à l’empereur, à l’Empire ! Sa déclaration avait été prise en France pour autre chose qu’une formule conventionnelle, les juges du conseil de guerre et autorités françaises auraient donné une bien fâcheuse idée de leur intelligence et de leur savoir.
— Mais il y a le faux Henry ?
— Le faux Henry ? Eh bien après ? « Les hommes qui se livrent à l’espionnage ne sont pas des gentlemen, comme l’a dit M. de Puttkammer, et le faux est pour eux de la partie de leur métier. Qu’un espion français qui connaissait la crainte inspirée à ses supérieurs par un nouveau procès public ait essayé, par un faux un peu professionnel, de parer au procès public, cela me paraît la chose la plus naturelle du monde. C’eût été miracle qu’on n’eût pas ainsi essayé d’aider la fortune. »
Cette opinion de Liebknecht est en somme, sous une autre forme, celle qu’a donnée Maurras dans la Gazette de France, et à laquelle nous nous sommes arrêtés nous-mêmes. Liebknecht va-t-il donc se voir traiter lui aussi de faussaire par Jaurès ou par Millerand ?
En tous cas, si Clemenceau et Yves Guyot ne le traitent pas de Jésuite, c’est aura vraiment de la chance, car il a eu beau se livrer aux enquêtes les plus minutieuses, il lui a été impossible de surprendre la main du Père Dulac dans le complot militariste. « Je n’ai pu arriver, déclare-t-il, à découvrir ce que le jésuitisme avait à voir avec l’Affaire, ni quel profit il pourrait tirer de la condamnation d’un innocent… »
Voulez-vous maintenant un tableau de ce qu’aurait été l’Affaire, d’après Liebknecht, si elle s’était produite en Allemagne ?
… Ce qu’il y a de plus laid, de plus répugnant dans l’Affaire, dans le truc de l’Affaire, c’est l’insincérité intérieure, la mensongère apparence de sainteté donnée à cette comédie de l’indignation, à la plus mensongère des comédies d’indignation.
Vraiment, jamais la sentence biblique sur les Pharisiens orgueilleux n’a été plus vigoureusement illustrée ; jamais l’hypocrisie nationale et internationale ne s’est exprimée et étalée de plus dégoûtante façon.
Je sens bien qu’il faut borner là les citations, et qu’il est temps de conclure. Ces fragments ne donnent pourtant qu’une idée très incomplète de l’ensemble, car dans cette démonstration d’un homme qui est évidemment un logicien de premier ordre en même temps qu’un écrivain plein d’humour et de causticité, les arguments sont collés les uns aux autres comme avec du ciment, ils forment bloc.
Pour faire éclater complètement la vérité sur cette immense imposture qu’a été l’affaire Dreyfus, pour mettre en lumière jusqu’au bout les dessous de cette farce gigantesque dont au moment le monde entier put être dupe, il n’a manqué à Liebknecht que d’être un peu plus dreyfusard, c’est-à-dire de poser la question juive.
Malheureusement, Liebknecht ressemble sur ce point à beaucoup d’idéologues que le fanatisme de leur idée transforme en aveugles volontaires ; il s’est mis des œillères pour ne rien voir de ce qui se passe à côté de lui, pour ne pas être exposé à apercevoir un jour quelque théorie, quelque conception sociale différente de la sienne et qui viendrait déranger son idéal.
C’est ce qui explique que cet esprit, puissant par certains côtés, n’ait rien compris à la poussée formidable qui, demain, va dresser toutes les races réconciliées contre les Juifs, accapareurs de l’or et tyrans du genre humain.
Je serais curieux de savoir ce que répondrait Liebknecht si on venait lui dire :
« — Vous prétendez que l’Antisémitisme n’est pas une opinion sérieuse ; veuillez alors nous exposer comment l’affaire Dreyfus aurait pu se produire, comment elle aurait pu être ce qu’elle a été dans l’hypothèse où Dreyfus n’aurait pas été Juif et n’aurait pas eu derrière lui la Juiverie universelle et ses milliards… »
Le vieux lutteur socialiste répondrait peut-être par des injures, par quelques-unes de ces épithètes malsonnantes dont il aime à émailler son argumentation. Il ne chercherait certainement pas à se défiler en termes opposant des tartufes de politicien comme Millerand ou des redondances de rhéteur comme Jaurès.
Il est évident que cet Allemand a un autre tempérament que nos socialistes français. C’est un homme que celui qui ose dire à ses coreligionnaires : — « Si vous n’êtes pas des coquins, vous êtes des imbéciles ; vous méritez le bâton (sic) pour le dommage que vous avez causé à votre cause. »
C’est un homme encore que celui qui, bravant les calomnies et les rancunes, achève de ridiculiser tous les faux héros, tous les chenils vaniteux, tous les glorieux saltimbanques de l’Affaire en leur décochant ce trait final :
— « La Postérité vous assurera une place digne de vous en rançant votre « campagne » à côté des croisades enfantines pour la chasse aux rats, des processions dansantes des frères de Saint-Guy et des émigrations en masse des derviches tourneurs. »
Édouard Drumont
La Petite République du lundi 11 décembre a publié l’article suivant :
L’ARTICLE DE LIEBKNECHT
S’il connaissait tous ses nouveaux amis de France, Liebknecht en serait sans doute bien embarrassé. Le Moine de la Croix, l’Intransigeant, M. Édouard Drumont de la Libre Parole et M. Judet du Petit Journal, vantent tour à tour sa clairvoyance politique et sa sincérité.
Il n’y a pas six mois nous le défendions contre les stupides calomnies de ces mêmes feuilles qui, maintenant, se font de sa qualité de socialiste et du respect que nous lui portons une arme contre nous.
« Celui-là, disent-elles, vous ne le répudierez pas, puisque vous nous chantez sur tous les tons ses louanges. Eh bien, voici ce qu’il pense de vous et de votre attitude dans l’affaire Dreyfus ; voici comment il vous juge. »
Si la traduction de l’article publié par Liebknecht dans la Torche de Vienne est exacte, nous convenons que le doyen de la socialdémocratie allemande ne nous épargne pas les coups.
Nous connaissons ses sentiments à l’égard de Dreyfus ; nous savons que seul dans son parti, presque seul dans tout le socialisme international, il tient pour coupable la victime des faussaires de l’État-Major.
Il en est, sur ce point, à réclamer des preuves de l’innocence, comme si ce n’était pas la culpabilité qui dût être prouvée.
Il se refuse à admettre la forfaiture de Mercier, des juges du Conseil de guerre. Les faux de Henry, les manœuvres des cléricaux lui semblent indifférentes à l’affaire.
Aussi faussaires, cléricaux et militaristes lui manifestent-ils leur reconnaissance de la bonne opinion qu’il a d’eux. Et pas plus tard qu’hier, la Libre Parole, à propos même de l’article de Paul Singer paru chez nous cette semaine, lui opposait la haute autorité de son collègue et ami. Le journal de Drumont expliquait la diversité des deux opinions par la diversité des caractères : « Liebknecht est un honnête homme ; Singer un sale juif qui a gagné des millions en exploitant des malheureux ouvrières. »
Car si Liebknecht affirme à bon droit qu’il n’est ni antisémite, ni militariste, du moins ne saurait-il contester qu’en l’occurrence il parle et écrit comme un militariste et un antisémite. Ses articles sur l’Affaire sont devenus pour nos ennemis des armes d’autant plus meurtrières qu’elles étaient forgées par des mains amies.
C’est toujours un mauvais signe que de se trouver d’accord sur une question de justice et de vérité avec les partis de mensonge et d’arbitraire. Je suspecte la véracité de la traduction de son article, telle que l’a mise en circulation l’organe officiel des chauvins militaristes, l’Action française. Je me refuse à admettre qu’un socialiste ait donné à entendre que des socialistes engagés dans une lutte périlleuse contre la réaction étaient coupables de coquinerie ou frappés d’imbécillité.
Il faudrait déjà regretter qu’il se fût exposé à être traduit et utilisé de cette façon.
Gérault-Richard
J’emprunte à la Petite République du mardi 12 décembre le compte rendu suivant :
LE PUNCH DE SAINT-MANDÉ
Les délégués au Congrès. — Un incident. — Protestation
Le punch socialiste organisé à l’issue du Congrès au salon des Familles, 40, avenue de Saint-Mandé (1), a rassemblé de nombreux militants parisiens et tous ceux des délégués de province qui étaient encore à Paris.
Jaurès avait adressé au bureau la dépêche suivante :
« Chers camarades, » Mon état de santé m’interdit absolument de participer à votre réunion amicale. Je suis de cœur avec vous et vous prie d’agréer mes sentiments de fraternité socialiste et révolutionnaire. » Jean Jaurès »
Le citoyen Marcel Sembat s’était également fait excuser.
La présidence a été offerte à Émile Joindy par de nombreux citoyens qui croyaient manifester par là l’oubli des luttes passionnées de ces derniers temps.
Mais un certain nombre de militants ont cru que c’était une provocation et se sont retirés.
Tour à tour, les citoyens Labusquière, conseiller municipal de Paris, Martinet, de la Fédération des travailleurs socialistes de France, Faberot, du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, Lauche, secrétaire du syndicat des mécaniciens, Kosciusko, Andrieu et la citoyenne Chevalier se sont fait applaudir en préconisant l’union socialiste.
A l’issue du punch, un ordre du jour acclamant l’unité du parti socialiste a été voté. Après quoi, le citoyen Roche, du 13^e, a chanté l’Internationale et la citoyenne Chevalier la Carmagnole, également reprises en chœur par toute l’assemblée.
J. L.
(1) Le dimanche 10.
Nous recevons la protestation suivante :
« Les soussignés qui avaient accepté de prendre la parole au nom de leurs organisations respectives, au punch offert aux délégués des départements, regrettent qu’on les ait mis dans l’impossibilité d’affirmer l’union socialiste sous une présidence qui rappelait une injure adressée au doyen du socialisme international et réprimée par le Congrès.
» Paris, le 10 décembre 1899.
» Marcel Sembat, Ebers, Blum, Lemelle, du Parti socialiste révolutionnaire ; — Jules Guesde, A. Zévaès, du Parti ouvrier français ; — Georges Devraigne, Fédération du Nord ; — Gervaux, de la Fédération socialiste révolutionnaire de la 5^e circonscription de Saint-Denis (P. O. F.) ; — Violette, du groupe socialiste révolutionnaire de Cahors ; — Dejassy, du groupe socialdémocrate israélite de Paris ; — Le Winkell, du groupe socialiste de la Garenne-Colombe (P. O. F.) ; — Henry Nivet, groupe socialiste agricole de Frenay, Comité socialiste de Versailles, secrétaire du groupe d’étudiants collectivistes, adhérent au Parti ouvrier français ; — Georges Maillet, Auguste Briançon, Paul Pedron, Phalippou, de la Fédération de la région parisienne (P. O. F.) ; — Paul Quilici, conseiller municipal, Marseille ; — Brake et Bourdalex, du Comité de Montreuil (Alliance communiste). »
La Petite République du mercredi 20 décembre a publié l’article suivant :
EXPLICATIONS
J’ai reçu la lettre suivante de notre ami le citoyen Liebknecht :
« Cher compagnon Gérault-Richard, » Vous n’êtes pas content de mes articles sur l’affaire Dreyfus dans la Fackel, de Vienne, c’est votre droit. Moi, je ne suis pas content de la campagne en faveur de Dreyfus, c’est mon droit. » Je n’en suis pas content, parce qu’elle a fait du dommage à notre cause et fourni de l’eau aux moulins du Nationalisme, de l’Antisémitisme et du Militarisme. » Vous me reprochez mes nouveaux amis ; je pourrais vous reprocher les vôtres. Mais je suis si accoutumé à ce reproche de servir la réaction, qu’il ne me touche plus. Je l’ai entendu cent fois et je m’y trouve en bonne compagnie, avec Marx, Lassalle, etc. » Ce que j’ai écrit dans ces articles — écrits après le procès de Rennes — est ma conviction qui s’est encore raffermie depuis ; et puisque je n’en démords un mot, ni de vous, ni de la Petite République, ni du Parti français, il n’existe point de raison pour une polémique entre nous. » Salut fraternel. » W. Liebknecht » Charlottenburg, 12 décembre 1899 « P. S. — Je n’ai pas la traduction française de mes articles et par conséquent je n’en peux pas répondre. »
J’ai demandé à notre respecté doyen l’autorisation de publier sa lettre. Voici sa réponse :
Berlin, 16/12 1899. Reichstag. « Cher compagnon, » Ayez la bonté de publier ma lettre. Je tiens à ce que l’on sache que je n’ai pas attaqué ni vous, ni Jaurès, ni d’autres compagnons de France. Je ne veux pas que des malentendus troublent l’Unité qui a été proclamée au Congrès et qui sera une vérité. » Tout ce qu’il nous faut, c’est de la bonne foi de tous les côtés. » Mes salutations fraternelles ! » Tout à vous, » W. Liebknecht »
Nous avions bien raison de suspecter la sincérité de la traduction française des articles de la Fackel, telle que l’ont publiée la Libre Parole, l’Intransigeant, la Croix, le Petit Journal, etc…
Liebknecht n’a fait aucune allusion blessante aux socialistes français qui prirent parti contre les bandits de l’État-Major, en faveur de l’Innocent. Il est faux qu’il nous ait enfermés dans le dilemme de coquinerie ou d’imbécillité.
Beaucoup de nos amis, entre autres le citoyen Joindy, s’en étaient émus à bon droit. Les voilà rassurés, en même temps que les professionnels du faux patriotique se voient convaincus d’un nouveau méfait.
Je demande, maintenant, la permission à notre doyen de rétablir dans leur vrai sens certains passages de mon article qu’il semble avoir interprétés inexactement.
Je ne lui ai pas reproché ses nouveaux amis. J’ai dit qu’il serait bien étonné s’il connaissait ceux qui le louent aujourd’hui, après l’avoir abreuvé de calomnies et de bas outrages lorsqu’ils ignoraient son zèle antidreyfusard.
Mais puisqu’il fait allusion aux nôtres, voici un fait contre lequel aucune dissertation ne saurait prévaloir. Les républicains bourgeois à côté de qui nous avons mené campagne dans l’affaire Dreyfus combattaient le militarisme, l’antisémitisme, le nationalisme, le clérism. Ils les combattaient avec les mêmes arguments, les mêmes formules que nous.
Au contraire, les journaux qui savent gré à Liebknecht de son attitude, ne cachent pas leurs desseins : coup d’État militaire, anéantissement de la liberté, confiscation de la République au profit des prêtres ou son renversement au profit du Roy.
Ces journaux ont jugé utile à leur cause d’exploiter, en la travestissant d’ailleurs, l’opinion d’un socialiste que tous nous vénérons. Je le regrette, pour lui et pour nous. Un point, c’est tout.
Liebknecht se trompe, par conséquent, s’il croit que j’ai jamais songé à l’accuser de faire le jeu de la réaction. Ce serait là une calomnie et une bêtise. Ma modestie me fait un devoir de ne pas insister.
J’estime comme lui que le moment n’est plus de polémiquer sur les avantages ou les dommages de nos opinions respectives. Mais, dans les luttes politiques, il existe un point de repère que beaucoup de militants ont la naïveté de tenir pour infaillible : quand les ennemis du socialisme et de la République se fâchent, c’est bon signe. Quand ils nous flattent, nous prenons peur.
Actuellement, à qui réservent-ils leurs flatteries, à qui leurs violences ?
Gérault-Richard
L’Écho de Paris a publié dans son numéro du vendredi 22 décembre l’article suivant :
CHEZ LIEBKNECHT
Après les articles retentissants du chef du parti socialiste allemand Liebknecht sur l’affaire Dreyfus, nous avons envoyé notre collaborateur, M. Marcel Hutin, l’interviewer à Berlin.
Nous publions aujourd’hui un premier article sur l’affaire en elle-même.
Nous en publierons un autre demain sur l’organisation du parti socialiste.
Berlin (Central-Hôtel), le 18 décembre 1899,
L’Écho de Paris m’a chargé d’aller rendre visite à Liebknecht dont l’attitude dans l’affaire Dreyfus a fait l’objet en France de tant de discussions.
Il m’a été fort aisé de m’acquitter de cette mission, dont je tiens à vous rendre compte en interviewer fidèle, désireux de s’abstenir de tout commentaire, se contentant de faire tenir aux personnages le langage dans lequel ils se sont réellement exprimés.
Point n’est besoin de se faire annoncer d’avance pour être reçu par le doyen vénérable de la Social-Démocratie allemande.
Il m’a suffi de sonner à la porte de l’appartement qu’il occupe au numéro 160 de la Kantstrasse (rue du philosophe Kant) au centre de Charlottenburg (le West-End de Berlin). C’est Liebknecht lui-même qui m’a ouvert large et hospitalière la porte de son quatrième ! Ce vieillard à barbe blanche peut être cité comme modèle à ceux de nos dilettantes en collectivisme que l’on considère l’épithète dont ils se coiffent que comme un sûr tremplin à des fonctions bien assises et s’accommodent sans peine d’une vaine scrupules d’une situation — plus elle est élevée, plus elle doit être recherchée — dans le « gouvernement des bourgeois ».
Le vieux député de Berlin au Reichstag est un philosophe, à en juger par l’habit qu’il porte.
En me priant d’entrer dans son cabinet de travail, il a la pensée de s’excuser de me recevoir en négligé.
— Vous me prenez au moment de mon travail pour le Vorwaerts, notre organe socialiste berlinois.
— Comment donc ? Comment donc ? dis-je à Liebknecht. Vous êtes ici chez vous. Et j’aurais mauvaise grâce d’interrompre en quoi que ce soit vos occupations. Je venais simplement vous rendre visite. Nous ne nous sommes pas vus depuis votre dernier séjour en France.
— Ah ! oui, je m’en souviens, c’était lors de notre conférence à Lille, en même temps que Singer et Fischer, mes collègues du Reichstag.
— Précisément. Depuis, que de changements, n’est-ce pas vrai, Monsieur le député, dans le parti socialiste français ? L’affaire a tout gâté.
— A qui le dites-vous ? C’est même le résultat défavorable qui m’a poussé à écrire les articles que vous avez pu lire dans la Fackel. Je viens de recevoir un exemplaire de la revue française qui en a publié la traduction, mais je n’ai pas encore eu le temps d’en prendre une connaissance attentive. Je constate simplement qu’il y a des omissions. Ainsi il manque certains passages dans lesquels j’ai dit tout fait à Déroulède, à Drumont, aux « grosses légumes » du nationalisme et de l’antisémitisme. Mais c’est à première vue que ces fragments ont été fort bien rendus dans le Bulletin de l’Action française.
Je viens à vous déclarer que, n’ayant pas fait de l’affaire Dreyfus une question de parti, j’avais tenu à ne point m’exprimer sur ce cas dans les journaux socialistes. Et quand j’ai donné à la Fackel mes articles, je savais que cette revue n’était ni politique ni antisémite. J’ai exprimé mon opinion privée. Voilà tout. »
L’affaire Dreyfus et l’opinion allemande
Mon entrée en matière était tout indiquée. Je me suis empressé de demander à Liebknecht s’il savait que ses articles avaient été reproduits dans un si grand nombre de journaux français et français et avaient été l’objet de commentaires passionnés.
— Ah ! vous me faites plaisir en m’apprenant cela ! Mais je connais des journaux qui se sont abstenus de parler de mon opinion sur l’Affaire. Quelques champions, comme la Petite République, où je possède des amis, et de bons amis, malgré nos divergences absolues sur diverses questions qui sont encore à l’ordre du jour, n’ont pas mentionné mes lettres. Du reste, vous avez dû voir qu’à dessein je n’ai pas voulu, dans ces articles, parler de l’action du parti socialiste français, de peur d’y créer des froissements.
» En revanche, ici, en Allemagne, personne n’en a soufflé mot. Cela vous étonne ? En temps ordinaire, je ne peux pas faire un pas sans qu’on le discute dans notre presse.
» Pour ce qui est de l’affaire, on en a jugé autrement. Mon opinion gênait, on a fait le silence sur ma pensée parce que celle-ci ne répondait pas à la conception qu’ont ces messieurs de la presse allemande, qu’ils résident en Allemagne ou à Paris, sur l’honnêteté et la droiture la plus élémentaire vis-à-vis d’un pays comme la France.
» C’est cette incommensurable lâcheté — je n’ai pas l’habitude de mâcher mes opinions, comme vous le voyez, et mes mois de prison sont les meilleurs garants de ma franchise — de notre brave presse allemande accumulant infamies sur infamies contre votre pays, et tout cela en l’honneur d’un officier français condamné pour trahison au profit de l’Allemagne, qui m’a le plus indigné.
» Moi qui en connais l’origine, les tenants et les aboutissants, je m’irrite contre la sournoiserie de ces gens qui, sous prétexte de justice, se sont permis de pareilles ordures ! Et on parle de jésuites ! Oh la lâcheté, dans ce pays-ci, a dépassé les bornes, c’est dans la façon dont notre presse européenne et pourrie s’est attaquée à la France, à son armée, aux chefs de cette armée, à sa justice, à sa magistrature, à tout ce qu’il est permis légitimement à la nation française issue de la Révolution de respecter sans déchoir ! Vos généraux ? Des bandits. Vos ministres ? Des geôliers. Vos magistrats ? Des dégénérés !… Tout cela parce qu’il s’agissait d’innocenter Dreyfus. Et, renchérissant sur tout, ces gens-là ont osé traiter le peuple français de peuple pourri jusqu’à la moelle ! Ils ajoutaient sans vergogne que Dreyfus avait été condamné uniquement parce que juif !
» Et demandez à ces journaux allemands qui chaque jour insultaient la France, sous prétexte de libéralisme et de justice, demandez-leur où ils en sont en Allemagne à ce point de vue ! Allez donc solliciter leur appui pour des affaires allemandes qui touchent de près, pour ce malheureux Ziethen, par exemple, qui pâtit depuis plus de quinze ans en prison pour un crime qu’il n’a pas commis, et dont le cas devrait intéresser autrement ces Messieurs : vous n’obtiendrez rien d’eux. Ils ne sont donc nullement même pas un pfennig pour cette campagne et pour tant d’autres qu’on ferait bien d’entreprendre pour réformer notre justice et ceux qui en sont victimes. Je suis un ennemi déterminé du militarisme, et c’est pour cela que je déplore que l’attitude de mes compatriotes, au moins de ceux qui écrivent, ait provoqué une recrudescence, plus forte que jamais, de l’esprit militaire en France, sans profit pour la cause ingrate qu’on prétendait servir. Voilà ce que je pense de l’attitude de mes compatriotes, et vous pouvez le répéter.
Si Liebknecht avait été à la place de M. Méline
— Vous avez dit dans une de vos lettres que jamais en Allemagne on n’aurait pu obtenir la revision dans les mêmes conditions qu’en France…
— J’ai dit cela, et je le maintiens. J’ai rapporté dans un article l’opinion d’un de nos jurisconsultes les plus estimés, qui m’assurait qu’en effet jamais, dans l’état où elle s’est présentée en France, la revision n’y aurait été accordée.
» On fait un grief ridicule à M. Méline d’avoir déclaré à Scheurer-Kestner, l’initiateur de la campagne, que le cas de Dreyfus était du domaine judiciaire qu’il devait, s’il avait autre chose que sa fameuse conviction, saisir régulièrement la justice ; qu’en dehors de cela, et tant que la justice n’aurait pas parlé, il en avait le droit de croire à l’affaire Dreyfus.
» Si j’avais été ministre français et m’étais trouvé à cette époque à la place de M. Méline, je n’eusse pas fait d’autre réponse. Il n’y en avait pas d’autre possible.
» Ah ! notre ministre de la justice, M. de Schoenstedt, m’aurait ri au nez si je lui avais parlé de la revision du procès Ziethen en lui présentant une collection d’arguments dans le genre de ceux que ce brave et honnête Schenrer-Kestner prétendait faire valoir.
L’Affaire est terminée
— Vos articles ont paru il y a deux mois. Quelle est aujourd’hui votre opinion sur l’état de l’Affaire ?
— Oh ! à mon avis, elle est terminée. J’en suis absolument convaincu. Dreyfus a accepté sa grâce ; c’est qu’il considérait cette grâce, apparemment, comme l’événement le plus heureux qui pût lui arriver. De même que je n’ai nullement été défavorable à la revision de son procès, — au contraire, — mais uniquement à la campagne telle qu’elle a été organisée en France et à l’étranger pour y arriver, de même je suis satisfait de voir la fin de l’affaire par la grâce. Je souhaite pour tous les hommes, quelle que soit leur condition, d’être traités le plus humainement possible, et je suis toujours pour la revision du procès, quand des hommes sérieux entretiennent le doute, alors même qu’il ne m’en apparaîtrait pas.
» L’affaire est terminée. Dreyfus fait semblant de se remuer pour sa réhabilitation, pour maintenir dans une douce tiédeur les partisans qui ont risqué pour lui — ou pour la cause qu’ils servaient en dessous — leur réputation et leur honneur. Ses amis ont dû lui suggérer l’idée de sa déclaration.
— Alors vous croyez toujours à sa culpabilité ?
— Je n’ai pas varié d’opinion. Je prétends que s’il avait été innocent il ne serait pas resté quatre ans à l’île du Diable et ne se serait pas, après sa seconde condamnation, résigné philosophiquement à sa grâce. Je prétends que l’attitude de la grande majorité de ses défenseurs n’a pas été celle de gens qui défendent une cause juste ; je prétends que sa propre attitude à Rennes n’a pas été celle d’un innocent. Relisez le compte rendu du correspondant, cependant absolument dreyfusard, de la Gazette de Francfort à Rennes au moment du procès, et vous verrez que je suis dans le vrai lorsque j’insiste lui-même sur les réponses embarrassées et contraintes de l’accusé et sur son attitude déplorable. Le correspondant sentait que ce n’était pas là le maintien d’un homme injustement accusé.
» Enfin, je suis sûr que le gouvernement allemand s’y serait autrement pris dans le cas de l’innocence de Dreyfus, pour la démontrer au gouvernement français. Les notes que M. de Bülow a fait publier officiellement sont toutes conventionnelles. J’ai la ferme conviction que si des preuves écrasantes avaient existé au ministère de la guerre allemand démontrant que le crime pour lequel Dreyfus avait été condamné avait en réalité été perpétré par Esterhazy, les choses se seraient passées autrement.
» Le général von Gossler, ministre de la guerre, n’aurait pas été inhumain au point de laisser, de complicité avec l’empereur et toute la secte militariste, les preuves de l’innocence de l’officier français enfouies dans les archives. A la première demande de Mme Dreyfus, ces preuves lui eussent été livrées, et Dreyfus n’aurait été condamné ni une première ni une deuxième fois, et jamais il n’eût été question de l’île du Diable !
» Je ne dis pas que les preuves ont abondé contre Dreyfus, en dehors de son attitude. Mais j’ai le droit quand même d’attacher une certaine importance, par exemple, au témoignage du colonel autrichien Schneider, ami et allié de Schwartzkoppen, dont on saisit une lettre absolument authentique, quoi qu’on en ait dit, proclamant la culpabilité du capitaine.
» Je suis persuadé que Schneider a été disgracié pour avoir dénoncé Dreyfus ; et sa mort mystérieuse n’a fait qu’augmenter ces présomptions.
» Au reste, rappelez-vous ce que j’ai écrit à propos des espions. Oh ! j’en ai vu de près, ne fût-ce que cet officier d’état-major — je puis vous en faire la confidence — qui monta brusquement, il y a quelques années, dans un compartiment où je me trouvais au départ de Paris, et n’eut le courage de regarder ses voisins que lorsqu’il fut sûr d’avoir laissé la frontière derrière lui et ne courait plus le danger de tomber entre les mains des contre-espions lancés à ses trousses.
» Je puis vous dire qu’il s’agissait là encore d’un officier d’état-major, que je connais, qui est encore vivant, et qui avait voulu faire de l’espionnage en France.
» Il m’a déclaré lui-même que, s’il avait eu le malheur de tomber entre les mains des Français, il était perdu. Le maréchal de Moltke lui avait bien spécifié que, s’il était pris, il n’aurait plus à compter sur le gouvernement allemand qui, par avance, n’était « ni directement, ni indirectement, » mêlé à son affaire.
» Les procès d’espionnage ne sont pas des procès ordinaires. Et, de tous les Allemands qui ont jeté les hauts cris pour Dreyfus, pas un n’aurait osé bouger si Dreyfus avait été Allemand !
Seul contre tous
— Sont-ils nombreux ceux qui, en Allemagne, pensent comme vous sur l’Affaire ?
A cette question, Liebknecht sourit et d’un air dédaigneux :
— Non. Je suis à peu près le seul de mon opinion, mais ça m’est égal. Sous l’influence de la presse bourgeoise tout entière, ils sont pour la plupart encore pour Dreyfus dans mon parti. Mais les opinions changent. Du reste, j’ai toujours été d’avis que c’était une faute de faire du cas de Dreyfus une affaire de parti. Aussi mon organe, le Vorwaerts, n’a-t-il rien tenté de défavorable à la revision.
L’Écho de Paris a publié dans son numéro du samedi 23 décembre l’article et la lettre suivants :
CHEZ LIEBKNECHT
Berlin (Central-Hôtel), le 18 décembre 1899,
Le parti socialiste français et l’Affaire. — Le cas de M. Millerand
Et Liebknecht poursuit :
— Les socialistes avaient une attitude neutre à observer dans cette affaire. Leur devoir n’était pas de s’opposer à la revision — ils devaient la voter — (et j’ai reproché à Jules Guesde, encore député, d’avoir voté d’une façon qui pouvait laisser à supposer qu’il était contre la revision).
» Mais leur devoir était de ne pas aller plus loin. Le cas de Dreyfus, outre que son innocence était selon moi loin d’être une chose palpable puisqu’elle ne s’impose pas à nos yeux encore aujourd’hui, n’avait rien à voir avec la cause socialiste.
» J’ai la vive satisfaction, sauf la légère critique de tout à l’heure, d’avoir vu des hommes de grande valeur, de vrais démocrates au moins ceux-là, se séparer nettement dans l’affaire de ceux, parmi nos amis d’autrefois, par qui le dreyfusisme était devenu la marque de fabrique socialiste ! J’ai nommé Jules Guesde, Lafargue et bien d’autres. Il est évident que s’il s’était agi d’un innocent, le devoir du parti eût dû consister à prendre sa cause au sérieux, mais au même titre que celle de tout homme innocent.
» En ce qui concerne Jaurès, je reconnais qu’il s’est jeté loyalement dans la lutte, en rhéteur, absorbé par son idée fixe, la voyant à travers une loupe mille fois grossissante. C’est là où a été son erreur.
— Mais que pensez-vous de M. Millerand, socialiste, entrant dans le ministère Waldeck-Rousseau ?
— C’est une des choses que je comprends le moins. Je n’ai pas pour habitude de taire mes sentiments : eh bien ! j’ai celui bien net que l’acceptation par Millerand d’entrer dans un ministère de bourgeois, constitue la faute la plus impardonnable qu’un socialiste puisse commettre.
» Un socialiste qui entre dans un gouvernement de bourgeois, ou passe à l’ennemi ou se livre à la puissance de l’ennemi. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en fait il s’est emparé de nous autres, des socialistes qui combattent pour leur cause. Il a beau se considérer comme socialiste, il ne l’est plus ; il peut être convaincu lui-même de son honnêteté, mais alors il n’a pas compris l’essence de la lutte des classes, à savoir qu’elle est le principe du socialisme.
» Et comme l’événement m’a donné raison ! Jugez-en. Qu’a-t-on atteint, dans le parti socialiste français, dans le parti internationaliste, par la présence de Millerand dans le gouvernement ? Rien. Qu’a-t-on empêché ? Rien.
» Bien au contraire, les socialistes français, en encourageant, en provoquant l’entrée d’un des leurs dans ce gouvernement, se sont rendus complices de Millerand par tous les méfaits gouvernementaux perpétrés pendant la durée de son ministère.
» Qu’on ne vienne donc pas nous corner aux oreilles, pour excuser cet acte absolument insensé — non plus réfléchi — de Millerand, qu’on se trouvait alors en France dans une situation politique exceptionnelle, que la République était en danger et qu’il fallait la sauver : c’est ce que j’appelle une bonne blague ! Car cette attitude ne supporte pas une critique tant soit peu sérieuse. Voyons ! à qui fera-t-on croire que la République, en France, n’est maintenue que grâce à quelques hommes qui sont à la tête de son gouvernement, y compris monsieur le socialiste ? La vérité, c’est qu’elle est soutenue par la masse des travailleurs français qui se placent de qui se placent la plus grande partie des paysans et des petits bourgeois ; par conséquent, la République est maintenue par la grande majorité du peuple français, qui ne se laisse pas détourner de son chemin par les curés, ni mettre en tutelle par les capitalistes réactionnaires.
» Ce qu’il y a de particulièrement odieux dans la conduite de Millerand, c’est qu’il n’a pas hésité à entrer (puisqu’il tenait tant à être ministre) dans un cabinet présidé par ce type du capitaliste bourgeois, Waldeck-Rousseau, en même temps que ce « sabreur » Galliffet. Non, ça, voyez-vous, ça dépasse la mesure !
» Galliffet, le bourreau sanguinaire des meurtriers de la Commune, donnant la main à Millerand au nom de la République menacée ! Un comble !… un comble !
Décidément le nom de Galliffet seul irrite Liebknecht. Tout son corps sursaute à la pensée que dans le gouvernement le « socialiste » et le « sabreur » discutent des « intérêts » de la République. Il revient sur ce mot très calme, en scandant les mots pour mieux encore en faire ressortir tout le poids.
— Je n’aurais pas pardonné à Millerand le fait d’oser entrer dans un ministère, même si la place de M. Waldeck-Rousseau avait été tenue par un citoyen démocrate comme, par exemple, Brisson, et si, à la place de Galliffet, il s’était trouvé un loyal et honnête soldat qui n’aurait pas préalablement éclaboussé le sang des travailleurs !
» Sa conduite, même alors, aurait été parmi celles qui auraient été des plus répréhensibles, mais elle eût, en tout cas, moins blessé nos sentiments.
» En entrant dans le ministère, Millerand a abdiqué des principes de son parti, il a dû laisser son programme à l’entrée du cabinet, tel un musulman qui dépose ses souliers au seuil de la mosquée. Et, circonstance aggravante, il ne cherche pas à reconquérir la confiance du parti en démissionnant avec fracas à la première occasion de rupture qui se présente pour lui.
» Pour sauver la République, à supposer, ce que je suis loin d’admettre, qu’elle était en danger, franchement le choix de MM. Waldeck-Rousseau et de Galliffet ne s’imposait pas. C’étaient à peu près les seules personnes, à mon sens, les moins appropriées à jouer ce rôle. Et les sénateurs eux-mêmes ne me paraissent pas effrayés outre mesure du prétendu complot déroulédiste, royaliste et antisémite.
» Si Millerand a voulu prouver qu’un socialiste, en fourrant son programme dans sa poche, peut devenir un aussi bon ou aussi mauvais ministre qu’un autre, à votre choix, dans un cabinet bourgeois, je ne vois pas en quoi le parti socialiste était intéressé à cette expérience. S’il a voulu prouver au contraire que sa présence était une force, par le triomphe du socialisme sur la classe capitaliste, j’attends encore cette démonstration, et les travailleurs l’attendront encore longtemps de ce ministère.
» Les fameuses lois ouvrières dont Millerand a pris l’initiative, sont certainement d’un grand mérite, mais ce ne sont pas des lois socialistes, et il n’était pas besoin pour cela d’entrer dans le ministère. En Angleterre, où il n’y a que des gouvernements bourgeois, a toutes ces lois et bien d’autres encore. Du reste, Millerand n’aurait-il pas dû saisir l’occasion du vote du compromis final au Congrès socialiste, qui n’a été en somme adopté que par le consentement des guesdistes désireux de ne pas désunir par leur attitude le parti, pour f… le camp du gouvernement ?
» Le Congrès lui avait clairement donné à entendre, dans son immense majorité, que les socialistes étaient opposés à l’acceptation par l’un des leurs d’une place dans un ministère bourgeois. Il est resté. Il s’est cramponné à son portefeuille. Il continue à vouloir sauver la République ; dès que ce galant extraordinaire aura voulu, Millerand sera forcé de donner sa démission de membre du parti socialiste, où sa situation sera devenue impossible. Quelle autorité continuerait-il à avoir pour parler en son nom ?
Liebknecht et Jules Guesde
En revanche, Liebknecht ne tarit pas d’éloges sur l’attitude qu’ont observée pendant l’affaire Jules Guesde, Lafargue et les militants du parti socialiste.
» Guesde et Lafargue, les principaux représentants du socialisme scientifique en France, dit Liebknecht, ont comme moi été opposés énergiquement à l’attitude dans laquelle Jaurès, Millerand et compagnie voulaient entraîner le parti dans l’affaire, et de même ils ont mille fois raison de se montrer les adversaires irréconciliables du « socialisme opportuniste et ministériel », c’est-à-dire des purs arrivistes.
» J’entretiens avec Guesde une correspondance assidue. Je lui ai reproché, il y a quelques jours, de s’être prêté au vote du compromis dans le congrès socialiste de Paris alors qu’il aurait eu gain de cause en somme dans la question de principe. Guesde m’a répondu qu’il s’y était résolu uniquement dans le but de ne pas diviser le parti socialiste qui a besoin de toutes ses troupes pour la lutte de classes et le triomphe du prolétariat.
» Je considère qu’au point de vue des résultats le Congrès socialiste qui s’est tenu à Paris est, en effet, un compromis entre les deux grandes fractions du parti, comme nous avons en nos compromis à Gotha. Mais pour que la résolution prise soit efficace, il faut qu’on respecte les conventions avec la même bonne foi dans les deux camps. Alors seulement, comme je l’ai dit au Congrès des socialistes allemands de Gotha, il n’y aura ni vainqueurs, ni vaincus, mais seulement des socialistes.
» Mon désir n’est nullement d’opter en ce moment pour une des deux fractions contre l’autre. Je ne veux faire qui soit capable de détruire l’harmonie qui doit absolument régner dans les deux camps à peine d’impuissance. Je suis pour l’unité qui, seule, fait la force d’un parti.
» Je répète — et Millerand pourra me comprendre — que le socialisme doit se fortifier par sa propre action, et ne chercher sa puissance qu’en lui-même. Toute puissance en dehors de nous, à laquelle nous serions tentés de nous appuyer, serait pour nous un affaiblissement. Notre succès extraordinaire, presque miraculeux, réside uniquement dans la conscience de notre force, dans la croyance en notre destinée : la conquête sociale du monde. »
Nous recevons la lettre suivante :
Monsieur le directeur,
Dans les déclarations qu’a faites à un collaborateur de l’Écho de Paris M. W. Liebknecht, au sujet de ses lettres sur l’affaire Dreyfus, traduites et publiées par l’Action française, on lit ce qui suit :
« … Je viens de recevoir un exemplaire italien de la revue française qui en a publié la traduction, mais je n’ai pas eu le temps d’en prendre une connaissance attentive. Je constate simplement qu’il y a des omissions. Ainsi, il manque certains passages où je disais leur fait aux grosses légumes du nationalisme et de l’antisémitisme. »
Il est inexact que nous ayons commis dans notre travail DES OMISSIONS, et que DES passages y manquent.
Un seul passage manque. Il a été, non pas omis, mais retranché de propos très délibéré et pour un motif de convenance dont nous étions seuls juges. A la page 26 du supplément de l’Action française du 1ᵉʳ décembre, consacré à Liebknecht, se trouve en effet la parenthèse suivante, imprimée en lettres italiques :
… (Ici des injures à l’adresse de M. Déroulède, de M. Drumont et de M. le duc d’Orléans. Bien qu’il n’y ait là que des épithètes, l’ « Action française » ne salit pas son papier d’expressions outrageantes pour de bons et loyaux Français. Nous retranchons donc quatre lignes et demie ; mais le public en est averti).
A la réserve de cette coupure unique, dont le lecteur était loyalement prévenu, tous les passages relatifs au militarisme et au nationalisme ont été traduits avec une scrupuleuse fidélité.
Au reste, qu’on le vérifie ! Nous tenons les exemplaires de Die Fackel à la disposition de qui voudra les lire. Notons, seulement, que M. Gérault-Richard n’a point relevé le défi qui lui était porté, à cet égard, dans notre numéro du 15 décembre, par M. Charles Maurras.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Henri Vaugeois, Directeur de l’Action française
La Petite République du dimanche 24 décembre a publié la note suivante :
Dans le numéro du 15 décembre de l’Action française, M. Charles Maurras m’avait offert de vérifier l’exactitude de la traduction française des articles de Liebknecht publiée par cette revue. Il y mettait cette condition que je la publierais à mon tour dans la Petite République une fois son exactitude reconnue.
Les panégyristes du colonel Henry sont comme les montreurs de phénomènes, ils n’exhibent point gratis les preuves de leur bonne foi. La proposition de M. Charles Maurras m’avait paru si étrange, que j’avais omis d’y répondre, la tenant pour fantaisiste. Elle était sérieuse. M. Vaugeois, directeur de l’Action française, l’a déclaré par lettre à l’Écho de Paris. En ce cas j’y vais répondre sérieusement.
Je n’aurais pas accepté les conditions de M. Maurras, parce que les innombrables et copieuses consultations de Liebknecht sur l’attitude des socialistes français dans l’affaire Dreyfus, sur le récent congrès de notre Parti et les incidents qui l’ont marqué, expriment l’opinion contraire à celle de l’unanimité du parti socialiste allemand.
La modeste hospitalité que nous pourrions leur offrir paraîtrait d’ailleurs misérable auprès de la mise en vedette que les feuilles nationalistes et antisémites, comme l’Écho de Paris, leur accordent.
Nos camarades d’Allemagne agiraient certainement comme nous, si un militant socialiste de France, ayant à apprécier les affaires intérieures de la Social Democratie, prenait pour confident les Nouvelles de Hambourg ou quelque autre organe de la presse bismarckienne et impériale.
G.-R.
L’Écho de Paris a publié dans son numéro du dimanche 24 décembre l’article suivant :
CHEZ LIEBKNECHT
Berlin (Central-Hôtel), le 18 décembre 1899,
Le général Mercier sénateur
Notre conversation se poursuit à bâtons rompus. D’un sujet on passe facilement à un autre.
Brusquement il est question du général Mercier à propos de Galliffet. Et il lance cette boutade :
— Millerand n’avait pas compté sur celle-là ! Le général Mercier, qu’il voulait faire envoyer devant la Haute-Cour, va être sénateur et faire partie de celle qui serait éventuellement désignée pour juger de ses actes comme ministre socialiste des travaux publics !
» Voilà où l’affaire a conduit la France. Le peuple a été invité à cette campagne, et admet parfaitement que Mercier aille au Sénat pour défendre même contre la sainte personne.
» Et, malgré la recrudescence du militarisme en France, agréablement manigancée par les antisémites avisés et les nationalistes de tout poil, mais provoquée sans conteste par la folie du parti dreyfusiste, le militarisme chez vous est à cent coudées au-dessus du nôtre.
» Voilà ce que les pharisiens, qui jettent chez nous le discrédit sur votre armée, et tous ces correspondants de journaux, comme celui de la Gazette de Voss, ne veulent pas comprendre ou feignent de ne pas voir. Avec une armée comme l’armée française, les coups d’État ne sont pas à craindre ! Qu’une partie des officiers français soit aussi réactionnaire qu’elle le veuille, la masse des soldats est trop intimement liée avec le peuple pour se prêter à un coup d’État.
En France et en Allemagne
» Dites-vous cela, à MM. les rédacteurs des journaux libéraux en Allemagne qui se vengent de leur impuissance à faire ressortir et à enrayer le régime féodal sous lequel nous plions en tapant sur l’armée démocratique et nationale de la France républicaine !
» Il n’y a en effet que les journaux allemands absolument conservateurs pour avoir une attitude convenable dans le cas du capitaine Dreyfus. Oh ! ne vous étonnez pas de cette attitude! Ils eussent été les premiers, ces bons hobereaux, ces braves « junkers », comme la Gazette de la Croix et autres Preussische Zeitung, à fonder sur le gouvernement et le peuple français, mais ils étaient gênés par la qualité de « juif » de M. Dreyfus, et, en bons antisémites, ils ont bien été obligés de mettre une sourdine à leur ardeur antifrançaise.
» Aujourd’hui, en revanche, ils se rattrapent en jappant contre l’Angleterre, non pas par sympathie pour les Boers, mais par haine de la seule nation libre à côté de la nation française. Je ne suis pas d’avis de solidariser le peuple anglais avec la honte d’un Chamberlain qui pousse un peuple vers la guerre avec une poignée d’hommes pour faire fructifier ses spéculations sur la Chartered. Quand on a l’honneur d’être une grande puissance comme l’Angleterre et qu’on va livrer la bataille à des gens quatre fois moins nombreux que la population berlinoise, on commet déjà une action honteuse quand même la guerre se justifie par un motif sérieux.
» Mais quand une lutte aussi inégale a pour prétexte un motif aussi inavouable que celui qu’invoque M. Chamberlain pour chasser les Boers des mines d’or qu’il convoite, eh bien ! c’est une tache sanglante qu’il s’attache à ses fers !
» Et qui ne comprendrait l’antipathie inspirée à l’Europe entière par ceux qui ont provoqué cette guerre infâme et le plaisir qu’on éprouve à voir mater en Afrique, par d’héroïques paysans qui défendent leur sol, l’orgueilleuse morgue britannique ?
» Il est louche, le service que Chamberlain a rendu au prestige de son pays !
» De plus, pour nous autres socialistes allemands, la guerre au Transvaal et l’attitude valeureuse et triomphante des Boers ont l’avantage de nous procurer une arme puissante pour notre campagne contre les armées permanentes en faveur d’une milice comme en Suisse.
» En Allemagne, voyez-vous, deux peuples sont en présence, l’un, le peuple en armes (das Volk in Waffen) ; l’autre, le peuple sans armes (das Volk ohne Waffen), bon à servir de cible à l’autre ; en tout cas, il est l’objet du mépris du peuple armé.
» Eh bien ! il me semble que des paysans se chargent de nous démontrer en ce moment l’inutilité des grosses armées permanentes !
La situation en Allemagne
— Comment appréciez-vous la situation dans votre pays ?
— Je trouve les dernières séances du Reichstag caractéristiques au point de vue de la marche en avant d’idées plus appropriées au siècle sous lequel nous vivons. Le principe de la monarchie de droit divin peut dire qu’il est bien près d’avoir vécu.
» Le chancelier de Hohenlohe était d’avis qu’un député n’avait pas le droit de discussion d’un acte impérial. Il s’est trouvé une majorité pour lui répondre le contraire, et le président du Reichstag a déclaré en propres termes qu’il était tout à fait dans le rôle d’un député au Reichstag, sous peine de discréditer sa mission, de commenter une allocution impériale, à la condition qu’elle fût authentique. Oui, plus nous marchons, plus le Reichstag a conscience de ses prérogatives et plus il est résolu à en user. Vous verrez ! L’Allemand n’est pas bouillant comme le Français ! Il ne s’échauffe pas. Il marche d’une marche réfléchie, mais non moins sûre. A l’heure actuelle, tous les progrès que vous pouvez constater dans notre organisation intérieure, les chemins de fer, l’électricité, etc., ne sont qu’un vain paravent masquant notre manque de liberté sociale.
» De liberté de la presse, il n’en est pas encore question, et il en cuit de critiquer avec une ironie même aimable certains actes gouvernementaux. Tout cela disparaîtra avec le temps. La démocratie fait son chemin ; ce n’est pas avec de la prison qu’on empêche la marche des idées.
Liebknecht à Paris
— Allez-vous venir à Paris bientôt ?
— Certainement, je compte m’y rendre avec ma femme et mes quatre fils pour visiter l’Exposition et prendre part au congrès international de socialistes qui doit se tenir au milieu de 1900.
— Et vos collègues dont vous avez blâmé la conduite ?
— Ils auront sans doute oublié ma franchise comme j’aurai oublié sans doute la cause déterminante de mon intervention ; tout cela se tassera.
» Nous sommes une armée où chacun agit isolément selon ses vues, mais où tous nous devons marcher d’accord lorsque l’intérêt du parti entier est en jeu.
— Ne vous a-t-on pas adressé des lettres d’injures à la suite de votre publication de la Fackel ?
— Les injures me troublent peu. J’ai surtout reçu beaucoup de lettres insultantes me reprochant d’être devenu antisémite pour avoir cru à la culpabilité de Dreyfus. C’est là une accusation idiote. Je suis l’ennemi acharné de l’antisémitisme et je l’ai prouvé en lui tenant tête victorieusement en Allemagne. Quand Bismarck a voulu donner le change au peuple allemand, qui commençait à s’apercevoir qu’il était volé par les junkers d’un demi-milliard chaque année, il prétendit que c’étaient les juifs qui volaient la nation.
» C’est notre parti qui a triomphé de ce mouvement antisémitique savamment préparé par le chancelier pour masquer ses batteries. C’est par nous que l’antisémitisme a été battu en brèche, c’est par nous et grâce à nous qu’il est à l’heure actuelle un parti mourant et une quantité de plus en plus négligeable.
» On m’a traité d’antisémite à cause de mon attitude et de mon opinion dans l’affaire Dreyfus. Allons donc ! Un de mes fils vient de se fiancer avec une juive !
» Les Allemands auraient dû observer la même réserve que moi et ne pas se mêler de ce qui ne les regardait nullement.
» Le peuple allemand, du reste, n’est pas comme ses organes ; il n’est pas hostile à la France, au contraire ! Nous devons tous aider à cette grande œuvre de réconciliation entre deux grands pays comme le vôtre et le nôtre.
» L’empereur cherche visiblement les occasions de se mettre bien avec la France ; il désirerait probablement visiter, lui aussi, l’Exposition. En tout cas, du chauvinisme contre votre pays, vous le trouverez tout au plus chez les militaristes à outrance ; dans le peuple, point. Et cela me cause beaucoup de joie… »
Quand j’eus recueilli ces renseignements, j’allai trouver le docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste et je lui dis : « Citoyen docteur, mon ami le citoyen provincial voudrait bien savoir ce que c’est que cet internationalisme qui n’empêche pas de crier : à bas Liebknecht ! que cet internationalisme qui demande ensuite que l’on envoie une adresse de félicitations au vénéré doyen. »
Le citoyen docteur lut très attentivement les différentes pièces du procès et me répondit :
« Simple citoyen, vous direz à votre ami le citoyen provincial que nous sommes internationalistes. Nous entendons par là que les socialistes sont mutuellement amis par-dessus les frontières bourgeoises ; tous les socialistes sont amis entre eux dans le vaste monde ; nous préparons tous en effet la même révolution sociale, c’est-à-dire le même avènement de la justice universelle et de l’universelle vérité. La guerre est bourgeoise : aucun orateur ne le dira jamais aussi fortement, ne le démontrera aussi péremptoirement que ne le fit le citoyen Jean Jaurès dans le grand discours qu’il prononça le 7 mars 1895, à la Chambre des Députés bourgeois, dans la discussion du projet de loi portant fixation du budget du ministère de la guerre. Vous trouverez ce discours à la page 396 du livre intitulé : Action Socialiste. La guerre est bourgeoise. La paix est socialiste. — Nous sommes internationalistes. Nous entendons par là par exemple que les Français qui préparent la Révolution sociale en France sont les amis des Allemands qui préparent la Révolution sociale en Allemagne, et nous entendons inversement que les citoyens allemands qui préparent la Révolution sociale en Allemagne sont les amis des citoyens français qui préparent la Révolution sociale en France.
— Mais, citoyen docteur, si les citoyens camarades allemands sont les amis des citoyens camarades français, peuvent-ils ainsi, inconsidérément ou injustement, faire le jeu des ennemis des citoyens camarades français ?
— Il ne s’agit nullement de faire le jeu ou de ne pas faire le jeu. Les camarades allemands ont le droit et le devoir de proclamer la vérité sur les affaires françaises, comme nous avons le droit et le devoir de proclamer la vérité sur les affaires allemandes.
— Ils doivent donc faire attention quand ils parlent des affaires françaises ?
— Ils doivent toujours faire attention.
— Mais pour les affaires, s’il y en a, où la vérité même est indifférente, où il s’agit d’intérêts ?
— Citoyen simple, nous sommes internationalistes. Nous n’entendons nullement par là que ce sont les Français qui ont à préparer la Révolution sociale en Allemagne, ou les Allemands la Révolution sociale en France. Nous n’admettons pas que des citoyens français aillent se jeter inconsidérément au travers de la Révolution sociale en Allemagne, inversement nous n’admettons pas que des citoyens allemands viennent se porter injustement au travers de la Révolution sociale en France, ou même au travers de la République française. Sinon, citoyen, nous remplacerions le nationalisme direct et respectif par un nationalisme inverse et réciproque. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’Internationale peut devenir le genre humain.
— Cependant, citoyen docteur, la Petite République a ouvert une consultation internationale sur ces deux questions :
Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?
Deuxième question :
Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte de classes s’oppose-t-il absolument et dans tous les cas à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?
— Vous avez une excellente mémoire, citoyen, mais ce n’est pas ce que la Petite République a fait de mieux. Ne croyez pas d’ailleurs que la Petite République soit une autorité pour moi. Je ne reconnais aucune autorité que celle de la raison. Jaurès et nous tous, dreyfusards socialistes et socialistes dreyfusards, nous avons eu évidemment raison dans l’affaire Dreyfus. Nos démonstrations étaient bonnes, c’est-à-dire que nous avons démontré ce qu’il fallait démontrer. Je m’en tiens là. Non pas que j’aie confiance en moi. Mais j’ai confiance en la raison. Je ne suis pas plus présomptueux que le géomètre, mais je ne suis pas moins assuré que lui, quand je tiens la vérité. Quand je considère combien peu de personnes en France ont pu même soupçonner ce que c’était que l’affaire Dreyfus, quand je considère combien de citoyens français ont été abusés, dupés ou illusionnés, je n’éprouve aucun besoin d’aller demander conseil à des citoyens étrangers, ou de me faire sanctionner par eux. Vous avez lu les consultations obtenues des meilleurs théoriciens et militants socialistes internationaux ? Je me suis arrêté après les premières : ceux qui avaient raison ne faisaient pas que nous eussions plus raison, et ceux qui avaient tort ne faisaient pas que nous n’eussions raison. En gros, parmi ceux que j’ai lus, j’ai remarqué deux tendances : les uns traitaient les questions par propositions théoriques abstraites indémontrées, on ne voyait pas comment ces propositions rejoignaient la réalité particulière en cause ; quelques-uns traitaient de cette réalité, mais la connaissaient moins bien que nous.
— Il est certain, docteur, qu’il y a dans les articles de Liebknecht, s’il est permis de parler ainsi, une certaine ignorance, et même j’oserais dire, si l’auteur n’était pas un vénéré doyen, une certaine inintelligence du sujet.
— Bien que l’auteur soit le doyen de la socialdémocratie allemande, bien qu’il soit, à ce qu’il paraît, le doyen du socialisme universel, j’ose le dire, déclara le docteur. Et d’abord, citoyen, ne m’opposez pas toujours ce mot de doyen, que je n’aime pas. C’est un mot à plusieurs sens, et les mots à plusieurs sens éveillent en moi une répulsion naturelle. Je n’aime pas les riches. Un doyen est, si l’on veut, l’homme le plus âgé de sa compagnie. Ainsi un homme est le doyen des conseillers municipaux de France et des colonies s’il est le plus âgé parmi les conseillers municipaux de France et des colonies, ou bien, car il faut distinguer encore, s’il est depuis le plus long temps conseiller municipal. D’autre part un homme est doyen de certaines compagnies quand ses collègues ou quelque autorité supérieure lui a conféré le décanat. Cette collation peut se faire elle-même à l’ancienneté, au choix, ou au hasard. Il en est ainsi de tous les grades. Je crois qu’il y a des curés-doyens. Il y a des doyens dans les différentes Facultés. L’excellent M. Himly était doyen dans l’ancienne Sorbonne. C’est en qualité de doyen que le sévère et cependant souriant M. Alfred Croiset préside à l’attaque et à la défense des thèses. Et alors vous devinez ce qui arrive : Liebknecht est le doyen de la socialdémocratie allemande, le doyen du socialisme international. Comme je ne suppose pas que nos camarades allemands aient institué le décanat, cela voulait dire d’abord ou bien que Liebknecht était le socialiste le plus âgé du monde, ou bien qu’il était le citoyen du monde le plus âgé en socialisme, ou bien les deux à la fois. Mais j’ai oublié de vous avertir que souvent, dans l’histoire cérémonielle des compagnies, dans les réceptions, dans les séances d’ouverture, dans les inaugurations, dans les congrès, dans les banquets, le doyen agit et parle au nom de la compagnie elle-même, officiellement ou officieusement, qu’il soit doyen d’âge, ou de fonctionnement, ou de dignité. Le doyen devient ainsi un homme qui a toujours une valeur individuelle et à certaines occasions une valeur corporative. Sous le couvert du même nom désignant les mêmes fonctions, une confusion s’établit peu à peu dans les esprits. Le doyen d’âge revêt la considération que nous attribuons aux dignités, sentiment respectable et conservateur ; le dignitaire doyen revêt le respect que nous donnons à l’âge des personnes et à l’âge des services, deuxième sentiment non moins respectable et non moins conservateur.
Une seconde confusion s’établit dans les esprits. Tantôt le doyen parle et agit comme un simple individu, tantôt il parle et agit comme fonctionnaire. L’individu revêt l’autorité du fonctionnaire. Liebknecht écrit ses articles comme simple citoyen. Cela n’empêche pas l’éditeur viennois de les annoncer et de les commenter comme étant du chef de la socialdémocratie allemande. Quand ils ont passé la frontière — bourgeoise — il n’est plus question que du doyen. On se croirait aux Français. Notre respecté doyen, comme dit ce brave Gérault, qui a toujours peur de faire de la peine aux camarades. Il est dommage que les camarades ne lui rendent pas la pareille.
Inversement quand on s’attaque au doyen, quand on répond au doyen, quand on se défend contre les attaques transcontinentales du doyen, tout le monde croit menacée la compagnie même dont il est le doyen, tout le monde vole au secours. Ainsi à cette séance du Congrès, le citoyen président s’imagina que l’on répondrait pertinemment à l’interrupteur si l’on envoyait une adresse à la socialdémocratie allemande et à son vénéré doyen. Quelle confusion ! La socialdémocratie allemande n’avait jamais été mise en cause. Le vénéré doyen n’avait jamais été mis en cause. On avait mis en cause le citoyen Liebknecht. Là-dessus on vote. Par acclamation, naturellement. Ceux qui votaient pour approuvaient Liebknecht et désapprouvaient Joindy. Ceux qui votaient contre approuvaient Joindy, désapprouvaient Liebknecht comme doyen, ne le vénéraient plus, avaient l’air enfin de s’attaquer tout ensemble à la socialdémocratie allemande elle-même, ce qui est un gros morceau. Comme c’est commode ! Vous, par exemple, qui aimez la socialdémocratie allemande et qui n’aimez pas Liebknecht, comment avez-vous voté ?
— J’ai voté contre.
— Même à la contre-épreuve ?
— Je ne me rappelle pas s’il y a eu les deux épreuves. Il y avait un brouhaha extraordinaire, une émotion intense et de celles qui nuisent plutôt à la mémoire. Je crois me rappeler que le citoyen président annonça la motion de la réparation. Aussitôt la plupart des délégués, surtout à gauche, levèrent frénétiquement leurs cartes rouges au bout de leurs bras, comme des petits enfants tendent leurs mains vers un grand-père menaçant. Ils ne pensaient pas que cette fois c’était le grand-père qui avait commencé par jeter aux loups ses petits-enfants. Quand je dis que j’ai voté contre, je veux dire que je n’ai pas levé les bras frénétiquement. Je ne crois pas qu’on ait pensé à faire une contre-épreuve. Je ne me rappelle pas. Il fallait penser à tout et à tous, à la fois, à Guesde, à Joindy, à Liebknecht. Sans compter la stupeur initiale.
— Croyez bien qu’il était inévitable que la motion de réparation fût enlevée en vitesse et d’enthousiasme. Par une froide nuit d’hiver, par une sombre nuit de décembre, il est doux d’envoyer un témoignage de sympathie à la socialdémocratie allemande et à son vénéré doyen. — Cela est plus facile que d’aller en Arménie. — Ne vous semble-t-il pas, citoyen docteur, que cet engagement du parti dans la personne et dans le nom de son doyen vénérable impose à celui-ci au moins quelque modération ?
— Nous allons y venir, citoyen ; mais si vous trouvez que je suis trop long, vous n’aviez pas qu’à venir consulter. — Donc, est-il vrai que le citoyen Liebknecht soit le doyen d’âge ou de camaraderie du socialisme international ? Je n’en sais rien. Nous ne connaissons pas tous les hommes à la parole articulée, nous ne connaissons pas tous les militants socialistes et révolutionnaires. Il se peut très bien qu’il y ait en quelque pays perdu de tyrannie, en Russie ou en France, un pauvre homme invénéré à qui les bourgeois aient fait, parce qu’il était socialiste et révolutionnaire, depuis plus longtemps plus de mal qu’ils n’en ont fait au citoyen Liebknecht. Non pas que j’aie un seul instant la tentation de n’estimer pas à leur valeur les travaux du citoyen Liebknecht. Mais, comme le disaient les anciens, tant qu’un homme n’est pas mort, nul ne peut dire qu’il est celui qui a le plus souffert et le plus longtemps pour la révolution sociale.
Je suppose que lorsque l’on vénère en Liebknecht le doyen du socialisme universel, on entend par là qu’il est le doyen d’âge et de services des grands militants, des chefs socialistes : mais qui ne voit, citoyen, à quelles aristocraties, et, je le crains, à quelles oligarchies nous conduirait l’attribution d’un certain respect à certains militants que nous nommerions nos chefs.
Je viens où vous m’attendez. Puisque, en fait, Liebknecht est vénéré comme le doyen de la démocratie socialiste, pourquoi n’a-t-il pas apporté quelque tempérament dans l’expression de sa pensée ?
— Tel était bien le sens de la question que je m’étais permis de vous poser.
— Je ne crois pas que l’on doive jamais apporter aucun tempérament dans l’expression de sa pensée. On doit s’efforcer de penser selon la vérité. Si Liebknecht avait essayé de penser selon la vérité, sans doute il y eût réussi, et il n’eût pas eu besoin d’apporter un tempérament à l’expression de sa pensée.
Je n’aurai pas la patience de critiquer dans le détail ces trois articles. Il faudrait les lire dans le texte. M’avez-vous au moins présenté une bonne traduction, une traduction exacte ?
— Elle n’est que trop exacte, en ce sens qu’on a préféré qu’elle fût attentive et lourde qu’alerte et facile.
— Ce qui me frappe le plus dans les articles de Liebknecht est cette ignorance et cette inintelligence que vous avez nommée. Il n’est pas immoral d’être ignorant et inintelligent d’un sujet, quand on n’a pas pu en avoir la connaissance et l’intelligence ; en particulier il n’est pas étonnant que ces citoyens nés et cultivés en pays étrangers n’aient ni connu ni entendu l’affaire Dreyfus. Mais il est immoral de traiter les sujets que l’on ne connaît pas. Cette immoralité devient luxueuse quand rien n’engageait l’auteur à traiter le sujet.
Je remarque dans ces articles un peu de ce que nous nommons mauvaise foi quand nous l’apercevons, — ce qui est beaucoup plus fréquent, — chez un auteur bourgeois. Je définis modestement et provisoirement cette mauvaise foi un certain désir vain que l’on a d’avoir quand même raison.
Je ne puis m’empêcher de constater dans ces articles une certaine ressemblance avec cet esprit bien français dont le citoyen Rochefort nous a donné autrefois les meilleurs échantillons et dont ce pauvre Rochefort nous donne à présent la caricature. C’est le même déraisonnement sautillant, accroché, parfois spirituel. Donnez à quelqu’un certaines citations de ce Liebknecht et demandez-lui de qui c’est. Cela lui semblera de Rochefort plutôt que de Drumont. — Liebknecht et Rochefort ne sont-ils pas un peu contemporains ?
Je crois que Liebknecht est parti sur une bonne intention. Il est certain que nous avons eu en France quelques mauvais dreyfusards, un très petit nombre, antisémites et nationalistes à l’envers, qui avaient mis leurs passions de ce côté. Nous avons eu à l’étranger un très grand nombre de mauvais dreyfusards. Ces nationalistes plus ou moins réactionnaires détestaient la France parce qu’elle est la France de la Révolution. Ils trouvaient ingénieux d’employer l’affaire Dreyfus à manifester cette haine. Cela n’était pas une raison suffisante pour que les démocrates étrangers devinssent acharnés antidreyfusards. C’est comme si nous chantions les louanges de l’Angleterre parce que tous les militaristes professionnels français font des proclamations enthousiastes en faveur des milices boers. Que l’on ait la tentation de contredire toujours les méchants et les criminels, cela est humain : mais nous devons avoir le courage et la volonté de parler comme eux quand il plaît à leurs combinaisons de dire la vérité. Nous devons résister au dégoût. Liebknecht avait d’autant plus le devoir et la facilité de parler avec les mauvais dreyfusards nationalistes allemands qu’il parlait tout ensemble et sans aucun doute avec l’élite intellectuelle de la France, de l’Europe, du monde, avec tous les vrais socialistes, avec tous les vrais révolutionnaires, avec toute la socialdémocratie allemande. — Je nomme élite intellectuelle d’un pays ou du monde l’ensemble de ceux qui travaillent bien dans la partie intellectuelle, comme l’élite manuelle se compose de tous les travailleurs manuels qui travaillent bien, chacun dans sa partie.
Réagissant contre les passions par quoi les mauvais dreyfusards étrangers haïssaient la France, Liebknecht l’a aimée comme jamais les bons Français, ne fussent-ils pas encore devenus socialistes, n’ont consenti qu’on l’aimât.
Plus profondément il me semble que je vois dans ces articles une étrangeté plus grave encore et plus étrangère : celle de la mentalité. Il me semble bien que Liebknecht n’a pas l’esprit fait ainsi que nous l’avons à présent. Cela se reconnaît surtout à l’extraordinaire facilité de la réconciliation avec les citoyens que l’on a déclarés vils. C’est ce qui a trompé ce bon Gérault-Richard. Le doyen lui a envoyé des expressions qui donnaient naturellement à penser qu’il n’avait jamais fait imprimer en allemand ce que l’Action française a fait ensuite imprimer en français. Nous, si nous traitions les gens comme le doyen nous a traités, nous n’aurions pas l’idée de nous réconcilier avec eux plus tard. A plus forte raison n’aurions-nous pas l’idée de nous réconcilier avec eux en même temps. L’étrangère mentalité du doyen a permis aux menteurs antidreyfusards de nous jouer le meilleur tour qu’ils nous aient joué depuis le commencement de la campagne. Ils ont tout bêtement écrit la vérité, donné une traduction vraie, et nous, escomptant les manifestations et les protestations sentimentales du traduit, enregistrant la fausseté professionnelle du traducteur, nous avons à faux argué de fausseté une traduction vraie. Cela me fait de la peine. Ce qui nous a trompés, c’est aussi la brusquerie et la violence du doyen. Nous sommes si bien prévenus et nous nous gardons si bien en France contre une certaine hypocrisie, contre un certain aspect de la duplicité, souple, catholique, jésuite, que nous sommes assez portés à nous imaginer que la brusquerie et la brutalité sont la marque nécessaire de la franchise.
— Alors, vous croyez, citoyen docteur, que l’on ne devait pas crier : A bas Liebknecht !
— Je ne dis pas cela. Si la brusquerie et la brutalité ne sont pas la marque nécessaire de la franchise et de la vérité, ils en sont souvent l’expression. Si le citoyen Joindy pensait que l’on devait abattre l’adoration au nom de Liebknecht, il a bien fait de crier : à bas Liebknecht! On m’a dit que des guesdistes, ou les guesdistes avaient, à une séance au moins de ce Congrès, crié : à bas Jaurès! Vraiment s’ils pensaient que l’on dût abattre la réputation de Jaurès, ils ont bien fait de crier : à bas Jaurès ! Voilà qui valait beaucoup mieux que de couper la parole à Jaurès en lui scandant sur l’air des Lampions : Galliffet! Galliffet! vu que Jaurès est parfaitement innocent des crimes commis par le général de Galliffet, vu que même il n’a jamais fait partie d’aucun ministère où le général de Galliffet eût le portefeuille de la guerre. Cela valait beaucoup mieux, surtout, que de faire comme ce guesdiste, un nommé Rolland, ou Roland, je crois, qui en province enleva élégamment un siège, un mandat de délégué à un indépendant en faisant de Jaurès un éloge que l’indépendant n’aurait jamais voulu faire, puisqu’il était indépendant.
— Ceux qui pensent et qui veulent que l’on abatte la vénération au nom de Liebknecht, citoyen docteur, doivent-ils donc crier : à bas Liebknecht! Au grand congrès international de 1900, quand Liebknecht sera venu d’Allemagne à Paris avec sa femme et ses enfants, comme il dit, quand il sera là, dans la salle et à la tribune, et qu’il voudra parler, faudra-t-il qu’on lui crie : à bas Liebknecht! et qu’on l’empêche de parler? J’ai entendu quelques citoyens, fort en colère après l’expulsion de Joindy, qui disaient : « Nous empêcherons Liebknecht, pendant l’Exposition, d’assister au grand Congrès universel. »
— N’écoutons jamais, citoyen, les conseils de la colère. La colère nous conseille souvent le talion, qui est bourgeois. Le Congrès national a outrepassé en expulsant le citoyen Joindy : le Congrès international outrepasserait en incommodant le citoyen Liebknecht. Évitons sur tout de venger. Même évitons de punir. Une obstruction illégitime est impuissante à compenser une exclusion illégitime. Le droit, violé deux fois en sens inverse, n’est pas rétabli pour cela et ne s’en porte pas mieux. Nous devons laisser le citoyen Liebknecht arriver à Paris, demeurer, siéger, parler, présider comme un simple citoyen. Seulement, si lui-même outrepasse, ou bien si, par sa présence ou par son discours, il donne un prétexte à des manifestations antisémitiques, nous devons l’empêcher d’outrepasser.
— Comment le faire, citoyen, sans crier : A bas Liebknecht !
— Il me semble que la valeur d’un cri varie avec la personne ainsi acclamée ou réprouvée. Les incrédules ne crient pas à bas le bon Dieu ! quand passe une procession. Ils refusent de plier les genoux et gardent leur chapeau sur leur tête au passage du Saint-Sacrement. Ce geste prosaïque et impoli a un sens très fort. Si nous refusons l’acclamation au nom de Liebknecht, nous aurons, étant données les habitudes, organisé une grande manifestation à son égard, la seule qui soit juste et qui soit conforme à la vérité, puisque, si nous ne lui disons rien, c’est que nous n’aurons aucun compliment à lui faire. Il me paraît impossible de lui crier à bas Liebknecht! Je ne sais pourquoi, c’est une action difficile à se représenter, et les actions difficiles à imaginer n’arrivent pas aisément. Tout au plus pourrait-on crier silence! à tous ceux qui essayeraient sur son nom une manifestation antisémitique. S’il est vrai que le silence des peuples soit la leçon des rois, le doyen saura parfaitement ce que cela veut dire. — A l’extrême rigueur on peut crier : Vive Zola!
Je suis assuré que tous les camarades français feront ces réflexions, et ce n’est pas eux que je redoute pour Liebknecht. Mais comment pourrons-nous empêcher, comment pourra-t-il empêcher les antisémites professionnels de l’acclamer à la gare ou dans la rue, de faire à ses dépens une manifestation de sympathie respectueuse ?
Avec une poignée de mains révolutionnaire, je quittai le docteur attristé par cette hypothèse, un peu embarrassé d’avoir assez mal résolu ma question.
Le citoyen docteur m’ayant ainsi enseigné ce que c’était que l’internationalisme, je conclus de ses distinctions que je devais apprécier le citoyen Liebknecht exactement comme si j’étais moi-même un camarade allemand, sans instituer entre Liebknecht et moi une frontière de respect. Je résolus d’aller demander au citoyen germaniste ce qu’il savait de Liebknecht et de sa situation dans la socialdémocratie allemande. J’avais entendu vaguement dire que ses camarades concitoyens avaient beaucoup plus d’amitié respectueuse pour sa personne et pour sa parole et pour ses services que d’estimation pour sa pensée. Je croyais me rappeler que déjà, pendant les affaires d’Arménie, le doyen n’avait pas su discerner où était l’humanité.
Le citoyen germaniste me reçut assez mal. Selon lui l’incident Joindy n’avait pas l’importance que je lui attribuais. Le germaniste faisait ainsi une légère confusion. Il s’imaginait que je lui demandais ce qu’il pensait de ce que je lui demandais, tandis que je lui demandais ce que je lui demandais.
Cependant j’envoie au citoyen germaniste le présent cahier, pour qu’il y trouve sur l’incident Joindy les renseignements qu’il ne m’a pas encore donnés sur l’histoire de Liebknecht.
Le citoyen germaniste m’ayant ainsi fait quelque loisir, je me rendis chez monsieur le docteur bourgeois conservateur monarchiste réactionnaire. C’est un homme de bon conseil : quand il est content de nous, je commence à me méfier. Je lui soumis les renseignements que j’avais. A mesure qu’il avançait dans sa lecture sage et lente son visage posément ridé s’éclairait :
— Monsieur le citoyen, prononça-t-il avec la douceur aimable que je redoute, c’est avec un plaisir toujours ancien que je vois les principes solides et conservateurs, que vous nommez réactionnaires, si puissamment enracinés aux cœurs des citoyens que vous nommez révolutionnaires. Je ne vous reprocherai pas d’avoir expulsé monsieur Joindy : nous avons institué, pour assurer le silence et la bonne ordonnance de nos assemblées délibérantes, la censure avec exclusion temporaire. Vous avez censuré, vous avez exclu temporairement : vous avez bien fait. Il est impossible qu’une Assemblée ait les moyens de travailler si elle est à la merci des perturbateurs. Je ne vous reprocherai pas d’avoir défendu monsieur Liebknecht : nous avons établi des lois qui protègent monsieur le Président de la République et Leurs Majestés les Souverains étrangers. Vous nous imitez. Je ne vous en veux pas. Vous avez raison. Il est indispensable que les grands de ce monde ne soient pas à la merci des perturbateurs. Sinon, comment pourraient-ils conserver le monde; comment pourraient-ils garder la société, si on ne les gardait eux-mêmes. Et puis, vous avez invité monsieur Liebknecht à venir à l’Exposition; monsieur Millerand le recevra au seuil de l’Exposition, lui montrera le Palais des Congrès. Vous ne pouvez pas lui faire déplaisir. Crier à bas Liebknecht! Un socialiste ! C’est un peu comme si monsieur Loubet criait : A bas le schah de Perse ! Non, cela ne se fait pas.
Je m’en allai sentant combien l’ironie un peu lourde de ce dernier docteur était excessive.
AVANT LA PREMIÈRE QUINZAINE
L’ « AURORE »
Numéro du samedi 2 décembre
Chronique Financière
Dans le rapport du 26 septembre, publié dans notre numéro du 21 octobre dernier, j’écrivais ceci : « L’Aurore n’a pas de Bulletin financier et beaucoup d’amis bienveillants s’en étonnent. » Depuis la publication de ce rapport, le nombre de ces amis s’est accru et je me suis rendu à leurs observations. « A une époque où la fortune mobilière du pays est répartie entre tant de mains, me disent-ils, le journal qui ne tient pas quotidiennement sa clientèle au courant de ce qui intéresse le crédit public n’est pas complet. Fatalement, la plupart de ses lecteurs se trouvent dans la nécessité d’acheter un second journal, auquel les moins fidèles finissent par se tenir, surtout s’ils n’ont pas le loisir d’en lire deux. » Le raisonnement est juste. Va donc pour un Bulletin financier de l’Aurore! Il sera fait le mieux et le plus scrupuleusement possible; mais il est bien entendu qu’il n’engage en quoi que ce soit la rédaction politique du journal et laisse entière son indépendance.
ERNEST VAUGHAN
Samedi 16 décembre
P. S. — M. de Boissandré écrit dans la Libre Parole : « On prétend que M. Clemenceau va se résigner à entrer au Figaro. » J’informe M. de Boissandré que cette nouvelle est de pure invention. Aucune proposition ne m’a été faite du Figaro ou de tout autre journal, et je n’ai jamais envisagé cette éventualité.
G. C.
lundi 18 décembre
Notre directeur E. Vaughan a reçu, hier, la lettre suivante :
Paris, 17 décembre 1899
Mon cher Vaughan,
Je vous prie de recevoir ma démission de rédacteur de l’Aurore, motivée, comme vous le savez, par un dissentiment de rédaction que je juge grave.
En vous quittant, ainsi que des collaborateurs qui étaient des amis, j’emporte le regret de laisser inachevée la commune campagne de justice dont j’ai la fierté de revendiquer ma part.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments affectueux.
G. CLEMENCEAU
Notre directeur a répondu :
Mon cher Clemenceau,
Je ne puis que m’incliner devant la résolution que vous croyez devoir prendre et sur laquelle il m’a été impossible de vous faire revenir.
Je regrette bien sincèrement votre départ, comme le regretteront tous les lecteurs de l’Aurore, et, ni eux, ni moi, n’oublierons les nobles et généreuses campagnes poursuivies par vous, avec tant de cœur et tant de talent, depuis la création du journal.
J’ajouterai que je considère et considérerai toujours la maison comme étant la vôtre et que la place qui vous est due, la place d’honneur, vous y sera toujours réservée.
Croyez, mon cher Clemenceau, à mes plus affectueux sentiments.
ERNEST VAUGHAN
mardi 19 décembre
A des Amis de l’Aurore
Des amis de l’Aurore, émus par le départ de Clemenceau, me font part de leurs inquiétudes et sollicitent de moi quelques éclaircissements.
« Votre silence, me disent-ils, serait pour nous la preuve » que M. Clemenceau a jugé de sa dignité et du respect de » ses idées, qui sont les nôtres, de ne pas rester plus long-» temps avec vous. »
Il ne m’appartient pas de donner plus d’explications que Clemenceau n’a jugé à propos d’en donner lui-même. Ce que je puis affirmer, c’est que la séparation qui vient d’avoir lieu, et, je le répète, à mon très grand regret, n’est en aucune façon de nature à modifier les sentiments d’affection et d’estime que nous avons l’un pour l’autre et que l’Aurore continuera, sans rien changer à son programme, à combattre pour la Justice et pour la Liberté.
ERNEST VAUGHAN
Vendredi 22 décembre
Un des meilleurs articles que Gohier ait écrit contre l’argent, intitulé : De l’argent, conclu ainsi :
Tout mal vient de l’argent.
Et l’aveuglement du peuple est étrange, quand il choisit pour oracles, quelquefois pour idoles, les plus vils sectateurs de l’argent. Nous avons vu de ces démagogues de high life exercer dans notre prétendue démocratie une stupéfiante influence. L’un, marquis dont les ancêtres étaient déjà fameux par leurs malheurs conjugaux sous Louis XIV ou par leurs trahisons sous Louis XVI, insatiable de luxe, tirant des sommes énormes de la bêtise populaire et des affaires véreuses, n’a jamais eu contre Gambetta de plus fort argument que de l’appeler « fils d’épicier »; contre Rouvier, que de l’appeler « commis de magasin »; contre tous ses adversaires, que de les appeler « gueux faméliques, va-nu-pieds, sans-le-sou ». Les travailleurs du faubourg trouvent que ce sont là, réellement, des tares inexpiables et le citoyen marquis parle bien. Un autre, Italien venu de la Calabre pour enseigner le patriotisme aux Français, ayant amassé une fortune insolente, dispose de la plus redoutable puissance de publicité dans le pays, voit à ses pieds les ministres, les magistrats et les journalistes. « Il a soixante millions » : c’est la magique formule qui le rend sacré pour le gouvernement comme pour la foule. Presque toute la presse appartient aux hommes d’argent, reçoit leurs ordres et fait leurs besognes. Parce que la Congrégation est aujourd’hui la plus grande puissance financière, elle sera demain maîtresse de la plupart des journaux.
Pleins de respect pour l’argent, les électeurs peuplent le Parlement de représentants à châteaux; c’est les administrateurs et les gros actionnaires des compagnies industrielles ou financières, des mines, des entreprises de transport ou de colonisation, qu’on charge de défendre les intérêts de l’État contre leur intérêt personnel; c’est les millionnaires qu’on invite à s’aggraver d’impôts pour dégrever les malheureux; c’est les capitalistes exploiteurs du travail qu’on engage à défendre les travailleurs contre l’oppression du capital. Et puis, on s’étonne du résultat.
Il faut, pour lutter contre l’argent, pour lutter sans argent, des hommes capables de se passer d’argent, de rester affranchis de l’argent; des hommes qui n’aient pas derrière eux des histoires d’argent; des hommes qui ne comptent ni amis, ni compagnons de plaisir, ni complices, ni créanciers parmi les manieurs d’argent; des hommes qui ne soient ni cupides ni jouisseurs — ou du moins qui se contentent des fortes jouissances de la colère et des âpres jouissances du mépris.
URBAIN GOHIER
L’AFFAIRE ZOLA
« L’Aurore » du mardi 19 décembre
Lettres au général de Galliffet et à M. Waldeck-Rousseau
Mercredi, le procès que M. Ernest Judet m’a intenté en dénonciation calomnieuse, doit être plaidé à la neuvième chambre. Et, à la veille de ce procès, je crois nécessaire de publier la lettre que j’ai écrite au général de Galliffet, les deux lettres de lui que j’ai reçues en réponse, et enfin la lettre que je viens d’adresser à M. Waldeck-Rousseau.
* *
A Monsieur le général de Galliffet, Ministre de la guerre.
Monsieur le Ministre,
J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants :
Un rédacteur du Petit Journal, M. Ernest Judet, au moment où je devais comparaître devant le jury de Versailles, a publié deux articles diffamatoires contre la mémoire de mon père, dans lesquels il a cité de prétendues lettres du colonel Combe, où mon père, lieutenant à la légion étrangère, et se trouvant en Algérie (1832), était violemment accusé d’avoir détourné une somme, faisant partie de la caisse du régiment.
Le 3 août 1898, j’ai argué ces lettres de faux et dénoncé M. Ernest Judet comme ayant fait usage de faux. Le juge d’instruction, M. Flory, chargé d’instruire cette affaire, a rendu une ordonnance par laquelle il a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre, les lettres lui semblant être authentiques. Et M. Ernest Judet, s’appuyant alors sur cette ordonnance, m’a poursuivi en dénonciation calomnieuse, affaire encore pendante aujourd’hui.
Je me permets donc, monsieur le Ministre, de m’adresser à vous, pour que vous me donniez les moyens de défendre la mémoire de mon père, en me défendant moi-même. Et j’attire votre attention sur le cas très grave que soulève la question, au point de vue général de l’honneur militaire, dont nous avez la garde.
Admettons un instant que les lettres du colonel Combe soient authentiques, ou du moins qu’elles n’aient pas été forgées de toutes pièces. Il est certain dès lors qu’elles ont été volées aux archives du ministère de la guerre et remises à M. Ernest Judet, pour l’usage diffamatoire qu’il en a fait. Vous n’ignorez pas que les dossiers secrets des officiers sont sacrés, qu’on ne les communique même pas aux familles, qu’il y a là un pacte de silence, qu’on ne peut rompre, sans que toute sécurité soit détruite dans le commandement. Et, devant ce détournement de pièces qui aurait eu lieu pour servir la plus basse vengeance, je vous demande formellement une enquête. Il faut qu’on sache comment et par qui le dossier secret d’un officier a pu être volé au ministère de la guerre et porté à un journal, pour qu’il en fasse une arme ignoble et fatale, dans une querelle politique.
Toujours dans le cas où ce dossier existerait, je vous demande en outre, monsieur le Ministre, qu’il me soit immédiatement communiqué. Il serait vraiment monstrueux qu’on l’ait ouvert au adversaire sans scrupule et qu’on le referme pour moi, qu’on en refuse la communication au fils de l’homme, mort il y a plus d’un demi-siècle, dont on a volé la sépulture. Puis, un dossier n’est pas fait seulement de deux lettres accusatrices. Mon père a subi aucune condamnation. Il aurait donc eu non-lieu; et, dans ce cas, n’ai-je pas le droit de connaître toute l’enquête qui aurait abouti à ce non-lieu? Comment! l’accusation est produite à grand fracas, et l’on me refuserait la défense, on enfouirait de nouveau le dossier, sous le prétexte qu’il est secret, que personne, pas même moi, ne peut le connaître! Un pareil jésuitisme est impossible, il faut que le dossier me soit remis tout entier, s’il est vrai qu’il y a un dossier.
Moi, je le sais encore, et j’ai donc l’honneur, monsieur le Ministre, de formuler nettement ma demande. Dans le cas où existerait le dossier dont le Petit Journal a publié deux pièces, je vous prie de m’autoriser le plus tôt possible à en prendre l’entière connaissance. Et, s’il s’agit d’une exception, si la question ne peut être tranchée par vous, veuillez la soumettre au conseil des ministres. Il ne s’agit pas seulement pour moi d’apporter des faits nouveaux au tribunal qui doit me juger sur le délit de dénonciation calomnieuse. J’ai surtout le devoir sacré de défendre la mémoire de mon père, salie bassement pour éviter le bagne à une bande de menteurs et de faussaires.
Veuillez, monsieur le Ministre, agréer l’assurance de ma haute considération.
Paris, 9 décembre 1899.
EMILE ZOLA
* *
MINISTÈRE DE LA GUERRE — Cabinet du Ministre — N° 1215
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Paris, le 14 décembre 1899.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 9 décembre courant par laquelle vous demandez :
1° Qu’une enquête soit faite dans le but de découvrir comment et par qui M. Judet, rédacteur au Petit Journal, aurait eu communication du dossier personnel de votre père, qui servait comme lieutenant dans la Légion étrangère, en 1832 ;
2° Que ce dossier vous soit communiqué.
Je donne des ordres pour qu’il soit procédé immédiatement à l’enquête que vous sollicitez, et je vous ferai connaître les résultats auxquels elle aura abouti.
En ce qui concerne votre deuxième demande, je ne puis que m’en référer à la réponse qui vous a été faite le 13 juillet 1898 par un de mes prédécesseurs, relativement au même objet, c’est-à-dire que les dossiers personnels des officiers déposés dans les archives administratives du Ministère de la Guerre sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue de besoins administratifs et qui ne peuvent être communiqués à des tiers, même aux familles des intéressés.
Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
GALLIFFET
* *
MINISTÈRE DE LA GUERRE — Cabinet du Ministre — N° 1215
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Paris, le 16 décembre 1899.
Monsieur,
Pour faire suite à ma lettre du 14 décembre courant, j’ai l’honneur de porter à votre connaissance les résultats de l’enquête à laquelle j’ai fait procéder, conformément à la demande que vous m’avez adressée, le 9 décembre, pour découvrir comment et par qui M. Judet, rédacteur au Petit Journal, aurait pu avoir communication du dossier de votre père, M. François Zola, conservé aux archives administratives du ministère de la guerre.
En premier lieu, cette enquête a permis d’établir que, des deux lettres du colonel Combes, reproduites dans le numéro du Petit Journal en date du 18 juillet 1898, celle désignée sous la rubrique « deuxième lettre du colonel Combes » figure seule au dossier de M. François Zola. Il n’y existe aucune trace de l’autre lettre désignée sous la rubrique « première lettre du colonel Combes ».
En second lieu, il résulte de la déclaration très nette du sous-chef du bureau des archives que le dossier de M. François Zola lui a été demandé en 1897 et a été remis, par lui, à un officier du ministère qui, en raison de ses attributions, avait qualité pour prendre communication des dossiers conservés aux archives. Le dossier a d’ailleurs été réintégré quelque temps après.
Cet officier étant actuellement décédé, il n’est plus possible de connaître les motifs qui l’ont porté à consulter ce dossier et qui, seuls, auraient pu permettre de vérifier le bien ou mal fondé d’une opération que rien ne paraît justifier.
C’est d’ailleurs, peut-être, à la suite de ce fait, que l’un de mes prédécesseurs prit, au mois de juin 1898, une décision interdisant la communication d’aucun dossier déposé aux archives administratives, sans un ordre écrit signé du Ministre.
Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
GALLIFFET
* *
A Monsieur Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur, président du conseil des ministres.
Monsieur le Président,
Je me permets de vous soumettre les documents ci-joints:
La copie d’une lettre que j’ai eu l’honneur d’adresser au général de Galliffet, ministre de la guerre ;
Les copies des deux réponses que le général de Galliffet a bien voulu me faire.
Ces documents vous permettront de vous mettre au courant de la question. Elle est très simple. Mon père aurait un dossier administratif au ministère de la guerre, comme ayant servi, à titre de lieutenant, dans la légion étrangère, en 1832. Deux pièces de ce dossier, deux lettres du colonel Combe, auraient été volées et remises à M. Ernest Judet, rédacteur au Petit Journal, qui les a rendues publiques, dans un but diffamatoire. Pour défendre la mémoire de mon père, je n’ai donc eu d’autre moyen que de remonter aux sources, en demandant la communication du dossier tout entier, s’il existe. Et, à cela, le général de Galliffet me répond que ce dossier ne peut pas m’être communiqué, parce que « les dossiers personnels des officiers déposés dans les archives du ministère de la guerre sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue de besoins administratifs ».
Cette réponse me ferait sourire, si je n’avais pas le cœur si atrocement serré. Naturellement, les dossiers secrets sont secrets, et si j’ai demandé que le dossier secret de mon père me fût communiqué, c’est justement parce qu’il n’est plus secret, qu’il a été lâchement, bassement communiqué en partie à un journal, donc à toute une immonde des besognes. On l’a communiqué à un adversaire et on ne me le communiquerait pas à moi, le fils de l’homme diffamé ! On a fait publier les lettres d’accusation, et on ne me fournirait pas la défense, que les autres pièces du dossier doivent contenir ! Nous sommes ici dans l’exception, et dans une exception cruelle, où j’espère avoir pour moi tous les honnêtes gens. Sans doute, je ne demanderais pas à connaître un dossier secret, puisqu’il est entendu qu’on ne le communique pas. Mais je demande à connaître le dossier de mon père, qu’un crime prévu par la loi a rendu public, et qui doit dès lors être remis dans mes mains, par simple justice, sans que j’aie à parler de générosité.
Or, monsieur le président, je crois savoir que, parfois, dans des occasions graves, les dossiers personnels de certains officiers ont été remis soit au président du conseil des ministres, soit au président de la République. Et je vous demande donc de bien vouloir porter devant le conseil des ministres, que vous présidez, la question de la communication qui m’est sollicitée et que le général de Galliffet a cru devoir me refuser, en se basant sur l’usage. Il ne saurait se blesser que j’en appelle au gouvernement tout entier, dans un cas où il ne cherche évidemment qu’à couvrir sa responsabilité. A situation exceptionnelle, il y a toujours lieu de donner une solution exceptionnelle. Et c’est pourquoi je fais appel au conseil des ministres, et au président de la République lui-même, leur demandant de trancher la question en toute dignité et en toute justice. Il est impossible qu’une assemblée d’esprits sages et probes refuse au fils le moyen de défendre son père, dans les conditions spéciales où le cas se pose.
Et veuillez remarquer, monsieur le président, combien j’ai raison d’insister, après la seconde lettre du général de Galliffet, dans laquelle il reconnaît que la communication criminelle d’une pièce d’un dossier secret n’a pu être faite que par un officier, employé au ministère de la guerre, mort aujourd’hui, que, seule, la pudeur l’empêche de nommer. Cet officier est le colonel Henry. Et, dès lors, comment ne pas se dire que « la première lettre du colonel Combes », qui n’est point au dossier, qui n’existe donc pas, est un faux? Et comment ne pas soupçonner que « la seconde lettre », en passant par les mains d’un faussaire notoire, a dû s’y défigurer? Pour tout esprit loyal, la communication entière du dossier au fils du diffamé s’impose, à la veille du procès que le complice du faussaire ose lui intenter, en traitant de dénonciation calomnieuse le juste effort de faire un peu de lumière dans ces honteuses ténèbres.
Veuillez agréer, monsieur le président, l’assurance de ma haute considération.
Paris, 16 décembre 1899.
ÉMILE ZOLA
* *
J’attends la réponse de M. Waldeck-Rousseau, président du conseil des ministres.
ÉMILE ZOLA
« L’Aurore » du jeudi 21 décembre
La Réponse de M. Waldeck-Rousseau
Voici la réponse que j’ai reçue hier matin de M. Waldeck-Rousseau, président du conseil des ministres, à la lettre dans laquelle je lui demandais que le dossier administratif de mon père me fût communiqué.
PRÉSIDENCE DU CONSEIL — MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR — Cabinet du Ministre
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Paris, le 20 décembre 1899.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous informer que le conseil des ministres a, d’accord avec le ministre de la guerre, décidé que le dossier de M. Zola père serait mis à votre disposition au ministère de la guerre, où vous pouvez en prendre connaissance sans déplacement.
Le fait que le secret des dossiers personnels avait été violé à votre préjudice a motivé cette exception à une règle générale, et je m’empresse de porter cette décision à votre connaissance.
Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.
Le président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes, WALDECK-ROUSSEAU
Je remercie M. Waldeck-Rousseau, et je remercie le gouvernement tout entier, de la décision juste et loyale qu’il a bien voulu prendre.
Le procès en dénonciation calomnieuse qui m’est fait, vient d’être renvoyé au 24 janvier. J’ai donc le temps d’aller prendre connaissance du dossier de mon père, à mon heure, dans les conditions nécessaires à la manifestation complète de la vérité.
C’est la vérité seule que j’ai toujours voulue, et je suis convaincu que tous les hommes de bonne foi m’aideront dans mon enquête.
ÉMILE ZOLA
LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME
« L’Aurore » du samedi 16 décembre
La section clermontoise de la Ligue, après avoir pris connaissance de l’article de M. Henry Leyret (Aurore, 26 novembre 1899), sollicite respectueusement de M. le président de la République l’acte d’humanité et d’apaisement que serait la grâce des huit malheureux condamnés : Meunier, Chevry, Bury, Liard-Courtois, Bouysset, Lardaux, Grangé et Philippe.
Elle invite le comité central à prendre l’initiative d’une propagande pour obtenir l’abrogation des lois d’exception de 1894 sur les menées anarchistes; demande, dans ce but, au Comité central, de provoquer sur ce sujet l’avis des sections de la Ligue.
La section clermontoise de la Ligue a décidé également de protester contre le projet d’amnistie et d’envoyer au chef de l’État et au gouvernement une adresse ainsi conçue :
« La section clermontoise de la Ligue adresse un respectueux hommage à M. Loubet, président de la République française,
» Exprime sa confiance au ministère de défense républicaine et l’invite à poursuivre son œuvre pour assurer le triomphe de la justice et la consolidation des principes de solidarité républicaine. »
« Le Siècle » du vendredi 22 décembre
La grâce de Liard-Courtois
M. le président de la République avait déjà gracié Monod, l’un des cinq détenus de l’île Royale, qui avaient été recommandés à sa haute clémence par la Ligue des Droits de l’homme et du citoyen, sur le rapport de M. Joseph Reinach.
Par décret en date du 10 décembre et sur la proposition de M. le ministre de la justice, le président de la République vient de gracier un autre de ces malheureux, Courtois, condamné à la transportation par le jury de la Gironde pour avoir pris le nom ou le sobriquet de Liard.
« L’Aurore » du mercredi 20 décembre
Le comité central de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, ému des récentes et graves nouvelles venues d’Arménie, exprime le vœu que le gouvernement de la République avise à empêcher le renouvellement des massacres qui ont décimé, en 1896, une population sans défense et désolé l’humanité tout entière.
DE L’AFFAIRE DREYFUS
« L’Aurore » du samedi 16 décembre
Le colonel Picquart vient d’assigner le greffier de la Cour d’appel de Paris pour se faire restituer les papiers saisis chez lui, il y a bientôt dix-huit mois, lors de l’ouverture de l’instruction Fabre.
« L’Aurore » du lundi 18 décembre
Kis-Jenoë, 6 décembre, 9 heures matin
Duc de Luynes, Dampierre,
Je lis dans les journaux votre dépêche. Je regrette profondément que vous ayez choisi cet incident futile pour complimenter ce juif immonde et lui confirmer votre sympathie.
Je croyais que vous connaissiez mes sentiments pour ce personnage dont le royalisme n’est qu’une manœuvre et l’attitude dans cette triste affaire Dreyfus une pure affaire digne de sa race.
Il ose encore parler de duel et d’honneur, oubliant sa fameuse parade !
Je trouvais qu’il était temps de rompre définitivement avec lui, et j’espère que cela sera fait.
Amitiés.
PHILIPPE
CONTRE LES BARBARES
« L’Aurore » du samedi 16 décembre
Une ligue vient de se former sous ce titre : Union populaire contre les courses de taureaux.
Siège : 48, rue Notre-Dame-des-Victoires. But : Obtenir la revision… de la loi Grammont, et en attendant s’opposer par tous les moyens aux courses de taureaux. Cotisation : Cinquante centimes par an. Secrétaire général : Notre excellent confrère Fernand Lefèvre du Rappel.