I-1 · Premier cahier de la premier série · 1900-01-05

le "triomphe de la République"

Charles Péguy

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Ils sont pour la plupart beaucoup plus actifs, travailleurs, énergiques, eflicaces que leurs noms ne sont spécifiques. Mais tout de même comme c’est beau, un nom qui désigne les hommes et les groupe sans contestation, sans hésitation, par le travail quotidien. On sait ce que c’est, au moins, qu’un forgeron, ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais comment choisir. Je trouve dans la même Petite République les travailleurs du gaz, les charrons, la Fédération culinaire de France et des colonies, les employés des coopé- ratives ouvrières, le Syndicat ouvrier de la céramique. les comptables, les ouvriers fumistes en bâtiment, les ouvriers serruriersen bâtiment,les tourneurs-robinetiers. les horlogers en pendules, les tourneurs vernisseurs sur bois, l’Imprimerie nouvelle, les ouvriers étireurs au banc, les scieurs, découpeurs, mouluriers à la mécanique, les correcteurs, la sculpture, les garçons nourrisseurs, les ouvriers jardiniers du département de la Seine, les ouvriers jardiniers et parties similaires de la Ville de Paris, le bronze imitation. Toute l’activité, tout le travail, toute la nourriture et tout l’ornement de Paris. Je renonce à donner les noms que je vois dans la Petite République de la veille, datée du dimanche. Ma liste serait longue autant que le fut le cortège.

Enveloppant de leurs plis lourds ou de leurs déploiements les pancartes, les bannières et les drapeaux rouges défilaient. L’ordonnance de police du 15 février est ainsi conçue en son article premier Sont interdits, dans le ressort de la Préfecture de police, l’exposition et le port de drapeaux, soit sur la voie publique, soit dans les édifices, emplacements et locaux Mais heureusement qu’elle est ainsi conçue en son Sont exemptés de cette mesure les drapeaux aux couleurs nationales françaises ou étrangères, et ceux servant d’insignes aux Sociétés autorisées ou approuvées.

Cette ordonnance, promulguée au temps de la terreur anarchiste, était libéralement interprétée pour le triomphe de la République. Il suffisait que les drapeaux eussent une inscription pour passer. Ainsi des drapeaux flamboyants qui n’auraient pas passé tout seuls passaient parce qu’ils portaient en lettres noires des inscriptions comme celles-ci : Vive La Commune! — Vive la Révolution sociale! — 1871. L’honorable M. Alicot

ï a vu là une transaction qui serait une véritable hypocrisie. Sans aucun doute s’il y avait eu un marché formel entre le gouvernement et le peuple, ce marché

n’aurait été, des deux parts, qu’un marchandage hypocrite. Mais le gouvernement n’entendait assurément pas ainsi sa bienveillance. Et le peuple ne faisait guère attention à ce détail de procédure que pour s’en amuser bonnement. Il ne s’agissait pas du tout de vendre au gouvernement l’appui du peuple moyennant une tolé- rance honteuse. L’explosion de la fête était supérieure et même rebelle à tout calcul. Non. Il était simplement réjouissant qu’une ordonnance de la police bourgeoise, rendue contre le drapeau rouge au moment que l’on sait, présentât ainsi un joint par où passait librement le drapeau rouge commenté, à présent que des bourgeois républicains reconnaissaient la valeur et l’usage du socialisme républicain. Cela plaisait à ces gamins de Paris devenus hommes de Paris qui, en immense majorité, composaient le cortège.

mesure que la fête se développait énorme, la pensée du robuste Jaurès revenait parmi nous. Quand nous chantions : Vive Jaurès! la foule et le peuple des spectateurs nous accompagnaient d’une immédiate et chaude sympathie. Jaurès a une loyale, naturelle et respectueuse popularité d’admiration, d’estime, de solidarité. Les ouvriers l’aiment comme un simple et grand ouvrier d’éloquence, de pensée, d’action. L’acclamation au nom de Jaurès était pour ainsi dire de plain pied avec les dispositions des assistants. Continuant dans le même Ce cri eut un écho immédiat et puissant dans le cortège, composé de professionnels habitués dès longtemps se rallier autour du nom protagoniste. Mais la foule eut une légère hésitation. C’est pour cela que nous devons garder à Zola une considération, une amitié propre. Il faut que cet homme aït labouré bien profondément pour que la presse immonde ait porté contre lui un tel effort de calomnie que même en un jour de gloire la foule, cependant bienveillante, eût comme une hésitation à saluer le nom qu’elle avait maudit pendant de longs mois. Cela est une marque infaillible. Voulant sans doute pousser l’expérience au plus profond, quelques-uns commencèrent à chanter : Vive Dreyfus! un cri qui n’a pas retenti souvent même dans les manifestations purement dreyfusardes. Ce fut extraordinaire. Vraiment la foule reçut un coup, eut un sursaut. Elle ne broncha pas, ayant raisonné que nous avions raison, que c’était bien cela. Même elle acquiesça, mais il avait fallu un raisonnement intermédiaire, une ratification raisonnée. Dans le cortège même il y eut une légère hésitation. Ceux-là même qui avaient lancé

ce cri sentirent obscurément qu’ils avaient lancé comme un défi, comme une provocation. Puis nous continuâmes avec acharnement, voulant réagir, manifester, sentant brusquement comme l’acclamation au nom de Dreyfus, l’acclamation publique, violente, provocante était la plus grande nouveauté de la journée, la plus grande révolution de cette crise, peut-être la plus grande rupture, la plus grande effraction de sceaux de ce siècle. Aucun cri, aucun chant, aucune musique n’était chargée de révolte enfin libre comme ce vive Dreyfus ! « Faut-il que ce Dreyfus soit puissant pour avoir ainsi réuni sur une même place et dans un même embrassement… » disait l’Intransigeant du jour même, sous la signature de M. Henri Rochefort (1). M. Henri Rochefort avait raison. Le capitaine Alfred Dreyfus est devenu, par le droit de la souffrance, un homme singulièrement puissant. Ceux qui l’ont poursuivi savaient bien ce qu’ils faisaient. Ils ont marqué cet homme. Ils ont marqué sa personne et son nom d’une marque pour ainsi dire physique dans la conscience de la foule, au point que ses partisans mêmes sont un peu étonnés d’eux-mêmes quand ils acclament son nom. C’est pour cela que nous gardons à M. Dreyfus, dans la retraite familiale où il se refait, une amitié propre, une piété personnelle. Nous-mêmes nous avons envers lui un devoir permanent de réparation discrète. Nous-mêmes nous avons subi l’impression que la presse immonde a voulu donner de celui en qui nous avons défendu la justice et la vérité. Ceux qui ont fait cela ont bien

( ») Cité dans le Matin du dimanche. Il vaut mieux ne pas lire l’Intransigeant dans le texte.

fait ce qu’ils ont fait. Mais ceux qui ont voulu cela n’ont pas prévu au delà de ce qu’ils voulaient. Ils n’ont pas prévu la résistance désespérée de quelques-uns, la fidélité d’une famille s’élargissant peu à peu jusqu’à devenir la fidélité en pèlerinage de trois cent mille républicains. — Le Vive Dreyfus ne dure que quelques minutes. On en use peu, comme d’un cordial trop

mesure que l’on approche de la place de la Nation les stations deviennent plus fréquentes, comme lorsqu’on approche, pour un défilé, d’un rassemblement militaire. On stationnait patiemment. C’était l’heure choisie où la verve individuelle, dans cette fête collective, s’exerçait plus aisément. Sans doute on ne pouvait se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue, cela étant défendu par les traités de psychologie les plus recommandés. Mais on s’amusait à quitter le cortège pour aller, au bord du trottoir, voir passer les camarades. Cela devenait une heureuse application de la mutualité aux défilés du peuple. On mesurait ainsi du regard tout ce que l’on pouvait saisir du cortège inépuisable. Il se produisait ainsi une péné- tration réciproque du cortège et de la foule. Plusieurs

é défilèrent, qui n’étaient pas venus pour cela. Tout le monde approchait pour lire en épelant les inscriptions des drapeaux et des pancartes. Ce jour de fête fut un jour de grand enseignement populaire. Il se formait des

rassemblements autour des plus beaux drapeaux, autour

des beaux chanteurs. Les refrains étaient chantés, repris

en chœur par une foule grandissante. Un jeune et fluet

anarchiste — c’est ainsi qu’ils se nomment, compro-

mettant un nom très beau — qui s’était fait une tête de

la Renaissance italienne, essayait de se tailler un succès personnel en chantant des paroles extraordinairement abominables, où le nom de Dieu revenait trop souvent pour une démonstration athée. Il prétendait que si l’on veut être heureux, « pends ton propriétaire ». Ces paroles menaçantes ne terrorisaient nullement les petites gens du trottoir et des fenêtres, en immense majorité locataires. Aïnsi déjà les petits bourgeois, tout au long du parcours, avaient écouté sans aucune émotion, du moins apparente, que tous les bourgeois on les pendra. Un excellent bourgeois avait même poussé la bienveillance, au 214 du boulevard, jusqu’à pavoiser son balcon d’une foule de petits drapeaux inconnus. Discussions dans la foule et dans le cortège. Que signifiaient ces drapeaux ? ces pavillons ? Était-ce une bienvenue en langage maritime ? Une lettre de ce M. Pamard, adressée à monsieur Lucien Millevoye, et reproduite dans la Petite République du mercredi 29, nous apprend que « ces petits mouchoirs. m’étaient autres que les pavillons respectés de toutes les nations; et, au milieu d’eux, le nôtre flottait en bonne place ». La lettre de M. Pamard nous apprend que « celui qui accrocha à son balcon ces pavillons qui flottent habi- tuellement sur son yacht est un vieux républicain. » Nous n’en savions pas aussi long quand nous défilâmes devant ce pavoisement. Mais la foule ne s’y trompa point. Évidemment ce n’était pas une manifestation nationaliste. Plusieurs personnes à ce balcon, et en particulier ce vieux républicain, acclamaient le cortège, applaudissaient, saluaient le drapeau rouge. Inversement le peuple acclamait ce bourgeois, levait les chapeaux. Il n’était pas question de le pendre : heureuse inconséquence ! ou plutôt heureuse et profonde consé- quence ! — Combien de bourgeois défilèrent parmi les francs-maçons et dans la Ligue des Droits de l’Homme ! Je soupçonne tous les gens des fenêtres de n’avoir entendu de tout cela que le brouhaha immense de la rue qui se mouvait. Les camarades traitaient le bizarre compagnon, le compagnon de la Renaïssance italienne, avec beaucoup de bonne humeur, comme un enfant terrible, capricieux, négligeable. Mais le grand succès fut pour le bon loustic, le loustic inévitable, plus ancien que la caserne et plus durable qu’elle. Au moment où la station devenait une véritable pause, quand on commençait à s’impatienter un tout petit peu, le bon loustic se mit à chanter, au lieu de : Ah! Déroulède à Charenton, ton, taine, sur le même air, ces paroles ingénues Allons vite à la place de la Nation, ton taine. Ayant dix syllabes à caser au lieu de huit, il courait pour se Alerte. Sursaut. Scandale. Un cri court au long de la colonne : A bas la patrie ! Grand émoi, car un tel cri n’est poussé que par un agent provocateur ou par des on comprend. Et on rit. Des camelots harcelaïent les manifestants et la foule en criant: La Patrée. Les manifestants avaient répondu en criant : À bas la Patrie, et non pas à bas la patrie. Pour dissiper le malentendu, on commença : Conspuez Millevoye, mais sans insister, disant : Il n’en vaut pas la peine, ou : Il est trop long. mesure que l’on approchait de cette place, le service d’ordre, insignifiant d’abord, devenait notoire. Il avait été convenu qu’il n’y aurait pas de police. De fait la baie, très clairsemée, un simple jalonnement au milieu

du boulevard, était faite par des gardes républicains. Mais il y avait de place en place des réserves d’agents massées sur les trottoirs, taches noires ponctuant la mobilité de la foule. Si ces hommes aux poings lourds ont des âmes subtiles, les officiers, sous-officiers, brigadiers et simples gardes, les commissaires de police, les officiers de paix, les brigadiers et les simples agents durent s’amuser chacun pour son grade. En fait, plusieurs de ces gardiens de la paix riaient dans leurs moustaches. La plupart se tenaient obstinés regarder ailleurs avec une impassibilité militaire. Quelques-uns se tenaient un peu comme des condamnés à mort, ce qui était un peu poseur, inexact, mais COMpréhensible. Ce qui devait le plus les étonner, c’était de se voir là. Nous sommes si bien habitués nousmêmes à ce que les hommes ainsi costumés nous sautent sur le dos quand nous poussons certaines acclamations que nous demeurions stupides, poussant ces acclamations, qu’ils n’en fussent pas déclanchés. ‘Eux qui doivent avoir, depuis le temps et par la fré- quence, une autre habitude que nous, comme ils devaient

s’étonner de ne pas se trouver automatiquement trans- portés sur nos épaules ! Mais ils ne bougeaient pas, du boulevard nous les considérions comme on regarderait si une locomotive oubliait de partir au coup de corne du conducteur. Ils négligeaient de partir. Le peuple était d’ailleurs d’une correction parfaite. Sans doute il s’amusait à crier en passant devant eux les acclamations qui naguère les faisaient le plus parfaitement sauter hors de leur boîte, les Vive La Commune ! et les Vive la Sociale. Mais de cette foule

immense et toute puissante pas un mot ne sortit qui fût une attaque particulière à la police adjacente ; pas une allusion ne fut faite aux vaches ni aux flics, et cela en des endroits où il y avait dix-huit cents manifestants pour un homme de police.

Pas un instant le peuple ne faillit à ce calme courtois. Quelques ivrognes vinrent contre-manifester. « Si nous voulons », disaient-ils, « crier Vive Déroulède !

nous en sommes bien libres. » — « Parfaitement, monsieur, c’est justement pour la liberté que nous manifestons. » À une fenêtre à droite un prêtre catholique gesticule, crie, applaudit, se moque. On lui crie à bas la Calotte ! ce qui est bien, et Flamidien ! Flamidien! ce qui est pénible et un peu violent. On ne crie presque pas : À bas les curés ! On pousse les mêmes cris à l’église Saint-Ambroise, à gauche, qui sonne ses cloches. A une fenêtre à gauche un sous-off rengagé, avec une femme genre honneur de l’armée. Pas une injure ne sort de la foule : à bas les conseils de guerre! au bagne Mercier ! Un capitaine est à sa fenêtre, à gauche, avec sa femme et un petit garçon : Au bagne Mercier ! Vive Picquart! Un M. Mercier fabrique des

voitures en tout genre à gauche, au bout du boulevard Voltaire. Sa maison est le signal d’un redoublement de fureur amusante. Il sait parfaitement que ce n’est pas lui que nous voulons envoyer au bagne.

Si lentement que l’on aille à la place de la Nation, si éloignée que soit cette place, tout de même on finit par y arriver. Depuis longtemps {a Carmagnole avait à peu près cessé, abandonnée un peu par les manifestants, un peu moins respectée, plus provocante, moins durable, un peu délaissée. L’Internationale, toute

large et vaste, régnait et s’épandait sans conteste. Le tassement de la marche nous avait peu à peu mêlés au groupe qui nous suivait. Ce groupe avait un immense drapeau rouge flottant et claquant. On y lisait en lettres noires : Comité de Saint-Denis, et, je crois, Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. Un citoyen non ( moins immense tenait infatigablement ce drapeau ) arboré, brandi à bout de bras, et chantait infatigablement la chanson du Drapeau rouge. Les camarades groupés autour du drapeau accompagnaient en chœur,

à pleine voix, le refrain. Cela pendant des heures. Cette admirable chanson réussissait beaucoup, parce qu’elle était lente et large, comme une hymne, comme un cantique et, pour tout dire, comme l’Internationale. C’était un spectacle admirable que la marche, que la procession de cet homme au bras et à la voix infatigable, fort et durable comme un élément, fort comme un poteau, continuel comme un grand vent. Et ce qui parfaisait le spectacle était que l’homme et ses camarades chan- E

taient une chanson qui avait tout son sens. Le drapeau rouge qu’ils chantaient n’était pas seulement le symbole de la révolution sociale, rouge du sang de l’ouorier, c’était aussi leur superbe drapeau rouge, porté bout de bras, au bout de son bras, présent, vraiment superbe et flamboyant. Soudain les barrages, les haies se resserrent. On sépare le cortège de la foule. Pelotons de gardes répu- à blicains; pied à terre. Compagnies de pompiers, attention délicate. Nous y sommes. Il est convenu qu’en passant devant Loubet on lui criera Mercier au bagne, Mercier, pour lui signifier que le peuple ne veut pas de l’amnistie. Nous y sommes. Plus de soldats, mais

seulement des gardiens paisibles aux habits bleus ou verts, gardiens de squares et jardins. Tout à coup un

  • grand cri s’élève à cinquante pas devant nous : Vive la République! Nos prédécesseurs ont oublié Mercier. Nous-mêmes sommes saisis devant la République de Dalou et nous crions comme eux : Vive la République. Ce n’était pas vive la République amorphe et officielle, s mais vive la République vivante, vive la République triomphante, vive la République parfaite, vive la République sociale, vive cette République de Dalou qui montait claire et dorée dans le ciel bleu clair, éclairée du soleil descendant. Il était au moins quatre heures passées. Tout cela en un seul cri, en un seul mot : Vive la République, spontanément jailli à l’aspect du monument, cri condensé où l’article la recouvrait sa valeur démonstrative. Aussi quand le monument se leva pour nous, clair et seul par-dessus l’eau claire du bassin, nous n’avons pas vu les détails de ce monument, nous n’avons pas vu les détails de la place. Nous n’avons pas vu les deux anciennes colonnes du Trône, si libé- ralement attribuées par les journalistes à Charlemagne, j à Philippe-Auguste, et à Saint-Louis. Nous avons vu le triomphe de la République et nous n’avons pas vu les moyens, les artisans de ce triomphe, les deux lions attelés, le forgeron, madame la justice etles petits enfants. La République triomphante, levée sur sa boule, s’isolait très bien de ses serviteurs et de ses servantes. Nous lacclamions, nous la voyions seule et haute, et nous passions au pas accéléré, car il fallait que le fleuve de peuple coulât. Quand nous voudrons regarder à loisir le monument de Dalou, nous retournerons à quelquesuns place de la Nation, et nous emporterons dans nos poches le numéro du Mouvement où est l’article de

Il est bien peu de citoyens qui n’aient alors donné un souvenir, une rapide pensée à Déroulède, qui était venu chercher deux régiments si loin de l’Élysée et si près de la soupe du soir.

Vite on se ressaisit pour passer devant la tribune officielle, à gauche. On avait, au long du cortège, crié quelque peu : Vive Loubet. On s’entraîne, on s’aveugle, on s’enroue sur le au bagne Mercier, les chapeaux en l’air, les mains hautes, les cannes hautes. On marche porté, sans regarder sa route. On tourne autour du bassin. On est enlevé. On arrive. On cherche Loubet, pour qui on criait tant. Il n’est pas là. Vraiment, à la ré- flexion, il eût été fou qu’il restât là pour tout ce que nous avions à lui dire. De la tribune on répond à nos Vive la Sociale! Beaucoup d’écharpes aux gens de la tribune. Ces citoyens n’en sont pas moins ardents. Un dernier regard au peuple innombrable qui suit et qui d tourne autour de ce bassin. C’est fini. Au coin quelqu’un me dit: « Ça a été violent ici au commencement, la police a enlevé un drapeau noir. » Cet incident passe inaperçu dans le perpétuel mouvement du peuple. d

Je n’oublierai jamais ce qui fut le plus beau de la journée : la descente du faubourg Antoine. Le soir descendaïit, la nuit tombaït. Tout ignorants que nous soyons de l’histoire des révolutions passées, qui sont le commencement de la prochaine Révolution sociale, nous connaissons tous la gloire de légende et d’histoire du vieux faubourg. Nous marchions sur les pavés dans cette gloire. Avec une sage lenteur les porteurs de la Petite République marchaïent en avant de ce nouveau

cortège. Les gens du faubourg s’approchaïient, épelaient, lisaient {a — Petite — République — socialiste; Ni — Dieu — ni — maître, applaudissaient, acclamaient, suivaient. Rien ne distinguait plus le cortège et les spectateurs. Le peuple descendait dans la foule et se nourrissait d’elle. On rechanta la vieille Marseillaise, récemment disqualifiée auprès des socialistes révolutionnaires par la faveur des bandits nationalistes. Tout le faubourg descendait dans la nuit, en une poussée formidable sans haine.

La dislocation eut lieu pour nous place de la Bastille. Ceux de la rive gauche s’en allèrent par le boulevard Henri IV. Groupés en gros bouquets aux lueurs de la nuit, les drapeaux rouges regagnaient de compagnie leurs quartiers et leurs maisons. Les bals commençaient

Avec la fatigue de la journée, des inquiétudes et des scrupules me venaient. Je sais bien qu’il n’y a plus de lanternes, je sais bien que les bourgeois ont fait construire par des ouvriers des becs de gaz qui ne sont plus des lanternes, sans les anciennes cordes et sans les anciennes potences. Plusieurs des refrains de la journée ne me trottaient pas moins par la tête, violents et laids. Sera-t-il dit que cette Révolution d’amour social et de solidarité sera faite avec ces vieilles paroles de violence, de haïne, et de laideur. Cela se peut. Il se peut que nôus ayons parfait la Révolution sociale avant qu’un architecte de génie nous ait donné la maison du peuple nouveau, avant qu’un poète de génie nous ait

donné le poème ou le chant de la révolution nouvelle, N de la cité nouvelle. Ce ne sera pas la première fois qu’il

en sera ainsi, que le flot de la vie universelle aura devancé les maturations de l’art individuel. En atten- dant, l’Internationale de Pottier est et demeure un des plus beaux hymnes révolutionnaires qu’un peuple aït jamais chanté. Groupons-nous autour de l’Internationale. Des incidents de la journée continuaient à m’attrister quand le soir, dans le train, j’ouvris une petite brochure dont j’avais bourré mes poches, pour la distribuer, comme on le doit. C’était la petite brochure de Le Pic, intitulée : Pour la République ! (revue politique mensuelle, numéro 1, novembre 1899), où il entreprend le Petit Journal sur ses infamies du Panama et sur ses atrocités de l’Arménie. Voilà la vraie brochure de propagande. L’auteur ne commence pas par supposer que son lecteur connaît aussi bien que lui ce qu’il veut lui dire. Il ne suppose pas que le lecteur sait. Il ne procède pas par allusions. Il procède par narration. Il annonce la narration : Je vais vous conter une histoire qui est arrivée. Il annonce : « De quels crimes est capa- . ble l’infâme Petit Journal, je vais le montrer par une preuve unique (1) mais décisive, par le relevé des sommes qu’il atouchées pour faire tomber l’argent de ses malheureux lecteurs dans la grande escroquerie du Panama. » Plus loin il annonce : « Vous pensez qu’en jetant ces milliers d’humbles à la ruine pour gagner sa commission de 630,000 francs, il a atteint à la limite du crime et de l’infamie? Eh bien! il a trouvé moyen d’être plus criminel et plus infâme encore! (x) Cela ne l’empêche pas de donner une seconde preuve, justement comme dans les histoires bien faites.

LE (TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE » ; » Écoutez et retenez cette histoire : »

Suit l’histoire de M. Marinoni et du Sultan.

L’auteur procède comme il faut. Une brochure bien faite ressemble à une histoire de grand-père contée à la Il y avait une fois, au pays des Infidèles, un méchant roi qui fit massacrer, dans les supplices les plus effroyables, trois cent mille de ses sujets chrétiens. — Le grand-père n’insiste pas sur les supplices, pour mé- nager l’imagination des petits.

— Pourquoi donc que le pape n’est pas allé à leur secours, grand-père ?

— Je ne sais pas, mes enfants. — Etle roi de France, pourquoi donc qu’il n’y a pas été?

— Parce qu’il n’y a pas de roi de France.

— Et les Français qui ne sont pas rois ?

— Parce que le mauvais roi avait donné de l’argent au Petit Journal pour faire croire aux Français que c’étaient les chrétiens qui s’étaient révoltés.

— C’est le même Petit Journal qu’on achète au bourg chez l’épicier ?

— Oui mon garçon.

. La brochure de Le Pic invite à cette imagination.

Je lus passionnément cette brochure bien faite. Et quand je revis contre quelles sournoiseries, contre quelles barbaries ce peuple révolutionnaire avait conduit dans Paris ce triomphe de la République, cette inoubliable manifestation me sembla toute saine et toute bonne, et les scrupules de détail que j’avais eus me semblèrent