La lumière
Jérôme et Jean Tharaud
Il avait neigé. La mer descendante laissait entre elle et la dune une marge humide et de sable dur. Majorel et Clément suivaient cette route. — Maître, comment est la nuit ? — Elle est sereine comme tes yeux. Des nuages passent sur la lune si légers qu’ils se fondent dans sa clarté. Le ciel est profond et les étoiles semblent lointaines, lointaines comme les mages de l’Orient. — Et l’horizon, devant nous ? — À notre droite, c’est la mer ? — La mer — à l’endroit où elie se confond avec le ciel, une trace lumineuse. ù — Assez, maître, assez : je ne puis pas vous comprendre. Vos paroles irritent ma douleur. Je suis aveugle — aveugle — aveugle. — Puis-je trouver ma joie dans la contemplation de la nature ? — J’aurai des mots éclatants comme des plumes d’oiseaux des îles, assoupis comme des cieux d’automne, onduleux comme des lignes. Je trouverai pour tous les spectacles des phrases évocatrices. Si tu m’écoutes, tu multiplieras ta vie. Tes sens devien- dront plus subtils — tu seras un marcheur infatigable — un musicien prestigieux. Tu distingueras dans une meule de foins l’odeur confondue des trèfles et des luzernes. Tu comprendras les paysages sans les voir.
Quand Persée partit à la conquête d’Andro- mède, il trouva trois vieilles femmes sur sa route. Seules, elles savaient le chemin qui menait à la captive. Elles refusèrent au héros l’œil unique qu’elles possédaient et qu’elles cachaïent la nuit dans le creux d’un rocher. Mais Persée trouva l’œil et le vola. Il ne le leur rendit qu’en échange de leur secret. Les Grées lui firent promettre qu’à son retour il reviendrait dans leur pays et qu’il se soumettrait à une épreuve. Persée revint avec Andromède. Les ÿ vieilles lui demandèrent ses yeux. Le héros aveugle continua de courir la Grèce, ivre de sa force et de sa joie. — Il tua des hydres — il se battit contre des géants — il coupa la tête de la Gorgone. — Le fils d’un roi très puissant et très riche — et lui-même d’une beauté parfaite, s’aperçut un jour que le monde lui cachait Dieu. — Il creva lui-même ses yeux. Après une vie de misère, quand il jugea son visage assez flétri et méconnaissable, il revint chez le roi son père, qui le reçut comme un mendiant. On lui fit un lit sous l’escalier et il y passa la fin de sa vie. Au moment de sa mort, sa tête s’auréola et son visage retrouva la beauté de sa jeunesse. — C’est l’abbé qui t’a conté ces histoires. — Mon héros vaut mieux que le tien — la vie intérieure tue
la lumière k: le simple bonheur de vivre. — Clément — Clément à — l’amitié se rompt entre les êtres qui n’ont ni les mêmes sentiments ni les mêmes pensées. Je redoute ‘a — Vous ne pourriez pas ne plus m’aimer. Ils marchèrent muets si longtemps qu’ils ÿ firent le tour de la baie et qu’ils arrivèrent près de la Cale, un petit village de pêcheurs abrité par l’avancée d’un promontoire de granit. Majorel frappa à la porte de Braine, le matelot qui prenait soin de sa barque. Le vieux dormait. Le bruit de la porte l’éveilla. L reconnut Majorel à la lumière de la lune. Quand il fut dehors il prit le vent, regarda le ciel et déclara qu’il était imprudent de mettre à la voile, qu’un gros temps se préparait, et que, si « Monsieur » voulait, on remettrait la promenade à une autre nuit. dit rien, sauta dans le bateau, planta le mât et ils ÿ partirent. La barque taillée en course attaqua les Ÿ vagues de front. Sa vitesse était celle d’un cheval au galop. Enlevée par les grandes lames elle glissait avec souplesse sur leur dos. Braine tenait d’une s main le gouvernail, de l’autre le bout de l’écoute plusieurs fois enroulée autour d’une amarre d’acier. Clément était à l’avant. L’embrun ruisselait sur
sa casaque goudronnée. Abrité par le mâtet penché ; À sur le nez du bateau, il tendait la tête au vent. Sa respiration était coupée et ses yeux pleuraient. Ses ; k lèvres étaient brûlées par le sel. Son oreille appli- +2 quée contre le bordage percevait les voix rageuses de l’eau contre la quille. Il avait le sentiment de la vie risquée inutilement pour la joie d’un bel effort — de l’immensité confuse de la mer — de la résistance des planches jointes — et surtout de la puissance du vent, qu’il ne voyait pas, mais que les autres non plus, ni Majorel, ni Braine ne pouvaient voir — di qu’aucun vivant n’avait jamais vu, ne verraitjamais. Couché au fond du bateau Majorel parla de la vie universelle — Pense aux fleuves qui roulent depuis des siècles sans que leur source soit tarie — aux cimes des Himalayas — aux profondeurs des Kouriles — à la force mystérieuse des pôles — aux continents disparus sous la mer — à la procéssion lente des glaciers — aux troupeaux des avalanches accourus à l’appel d’un invisible berger. ! Mais le souvenir de ces paroles — l’amitié se rompt entre des êtres qui n’ont pas les mêmes pensées — abolit la joie de Clément.
LT . la lumière L’étonnement triste qu’il avait eu dans son enfance à sentir Reims et Majorel ennemis s’expliquait. At 1 se demanda avec tristesse — Si ces deux êtres sont devenus ennemis pour c des idées, de qui suis-je l’ennemi ? Ils furent dérivés par le mauvais temps et les cou- rants très loin de la côte. Quandune accalmie arriva Braine et Majorel se mirent à la rame. Vers le matin ils aperçurent des falaises. — Vous tentez Dieu. Debout dans le bateau Majorel lui tendit Clément à bout de bras. à Ils revinrent ensemble. Avant de frapper à la porte de Majorel, le prêtre embrassa l’aveugle — Clément devina au frémissement de ses lèvres qu’il
- était triste à pleurer.
— Vous ne m’aimez donc plus que vous me cachez une inquiétude. ‘ — C’est parce que je t’aime que mon cœur est en “à peine. Je sens mourir en toi des choses que j’aurais a; — Je ne sais ce qui meurt en moi, mais je vous garde tout mon cœur.
L’abbé Reims se tut. Il aurait voulu parler de sa foi. Mais il hésitait; car il redoutait de n’être pas compris. Il se décida enfin : K .. — Pourquoi n’aimes-tu plus que la beauté? Pourquoi t’es-tu éloigné de Dieu? Ma foi te semblerait désirable si elle était morte depuis mille ans. Aime- À rais-tu les dieux païens si tu les savais vivants quelque part? Tu crois aimer la vie et tu n’aimes que la mort. Majorel n’a vu dans le monde que des musiques, des tableaux, des statues, des paysages : à la réalité vivante de son âme et des âmes voisines lui a toujours été inconnue. Il n’a jamais eu de re- mords et n’a jamais voulu avoir de pitié. C’est lui le véritable, le seul aveugle. Clément, je t’en prie, Fi ne sois pas cet aveugle. — Je ne puis croire aux promesses divines. k — Le Christianisme est une vie. Si tes pensées et 4 1 tes actes sont chrétiens ton Espérance deviendra pe Un jour, Majorel dit à Clément: V — Quittons cette ville. Je veux t”emmener dans un pays où il reste des vestiges merveilleux de Ja L’abbé s’opposa à ce voyage. — Cet enfant n’est pas le vôtre — sa mère me l’a confié comme à vous. — Clément est aveugle, mais il a des oreilles pour +4 entendre, des jambes pour marcher — une poitrine solide pour respirer l’air des grandes étendues — une intelligence pour penser. La vie et le rève k ouvrent leurs doubles routes devant lui : elles traversent des champs fleuris par toutes les passions des hommes. Il se penchera pour couper les tiges des lys et cueillir les roses du désir. k Reims l’interrompit. — Éveiller des tentations dans une âme d’enfant est le plus irrémissible des péchés. — Je ne sais pas ce que vous nommez le péché. Clément écoutait tristement cette dispute. Majorel força son silence. — Il faut choisir entre les pensées de l’abbé et les — Vous êtes impitoyable et jaloux. Comment choisirais-je entre vos deux amitiés? Puis-je parta- ger mon cœur? Comment choisirais-je entre vos ‘
la lumière pensées? Elles forment en moi une confuse harmonie. Quand je les isole, les vôtres me tentent et m’effraient — celles de l’abbé me rassurent — elles sont d’accord avec mes plus lointains souvenirs. *- Majorel s’imagina que Clément cherchait des — Va, ne crois pas me tromper — je vois maintenant à qui ton esprit et ton cœur sont liés. De-
k meure avec l’abbé — qu’il déforme ton cerveau à sa guise. Je ne le gênerai plus. J’aurais souhaité seulement que tu refusasses plus franchement de me
Clément entendit ses pas sur le trottoir.
— Mais je ne suis pas un hypocrite.
Par la fenêtre ouverte Majorel entendit ces paroles. Il répliqua — Si tu ne l’es pas, prends bien garde de ne pas le devenir.
— Excuse un homme que la passion emporte. J’avais peur que tu ne m’abandonnes. Je te croyais très loin de moi.
— Et c’est vrai : Je suis très loin de vous.
— Dans ma maison tu redeviendras chrétien.
— Je vais le suivre.
— Alors, pourquoi l’as-tu laissé partir?
la lumière Clément garda tout le jour sa tête à la portière du wagon. Les gouttelettes fines d’une pluie tenace brûlaient son visage. Il reconnaissait les rivières aux stridences des ponts de fer, à l’écoulement. grave des écluses, les tranchées au déchirement de l’air, les tunnels au vacarme assourdi, aux bouffées de fumées humides, les plaines à la régularité du
La tombée du soir fut glorifiée par une harmonie
— Où sommes-nous ?
— Dans la montagne. Le train suit le fond d’une vallée étroite. Tu entends le torrent au-dessous de nous ? Sur l’autre rive, des usines se suivent serrées les unes contre les autres.
— Arrêtées sans doute? On n’entend pas le bruit des machines?
_. — En plein travail. L’industrie moderne des hommes ne trouble pas le silence des monts.
Le froid devint très vif. Ils ne perçurent plus de
— La montagne s’élève à plus de mille mètres dans la nuit. La neige qui la couvre est encore dure. Et c’est pour cela que les eaux se sont tues.
Clément, accablé par la fatigue du voyage, dormait encore. Majorel l’éveilla en ouvrant les fenêtres de sa chambre. Le bruit des vagues méditerranéennes entra joyeusement.
— Écoute la mer qui bat la côte. La mer de Circé, la mer des Sirènes, la mer de Glaucus, la plus légendaire de toutes les mers — la mer de Didon, la mer d’Alcibiade, la mer d’Hamilcar, la mer des Aventures, la mer de Tyr, la mer d’Athènes, la mer des Baals et d’Astarté, la mer de Minerve, d’Apollon et de Vénus, la plus religieuse des mers. Sur ses eaux cérulées sont parties jadis des barques lamées
d’or avec des voiles de pourpre et des équipages de
Dieux. Les unes après les autres elles se sont évanouies et personne ne sait dans quelles mysté- rieuses Thulés ont abordé les matelots divins. Seule, une barque est encore visible, celle qui a levé l’ancre la dernière. Des vierges et des enfants chantent à la proue. Des chevaliers veillent sur un calice, l’épée et la lance au poing. Combien de temps encore les gens de cette terre verront-ils fuir à l’horizon les voiles noires de la galère chré-
Clément n’écoutait plus Majorel — il murmura — La mer d’Ulysse et de saint Paul!
— Nous irons vers ces collines qui sont au nord. Les pluies qui les ravinent leur ont sculpté des la lumière crêtes singulières : il y en a qui ont la forme de doigts — d’autres ressemblent à des couronnes — à des mamelles — à des tours — à des croissants. ù La plus lointaine est pareille à un casque avec un ré cimier de chênes. Ils descendirent sur la plage. Ces philosophes d’Ionie eurent une confiance k sublime dans la Raison. — Ils ne crurent pas au miracle, mais aux forces naturelles, et leurs con- ceptions du monde furentintelligemmentenfantines. Nous ne connaissons presque rien de l’histoire de ces vieux Sages : nous savons seulement qu’ils allèrent à la découverte de la mystérieuse nature. Thalès, ébloui par l’étendue de la mer, s’imagina que l’eau était le principe des choses. — ‘Anaximandre crut à l’évolution d’une matière informe. -Anaximène composait les êtres avec les souffles de l’air. — Et, loin de l’Ionie, à l’autre extrémité de l’Univers grec, près de Tarente, Pythagore enseigna à ses disciples que les phénomènes étaient réglés par des lois immuables. — Pythagore! le plus singulier de ces Sages, en vérité : ne croyait-il pas que le Nombre était la réalité suprème de l’Univers — 4 fut juste — 7 fut sacré — l’octave fut l’accord parfait. É — Les astres, en tournant, donnaient une note.
Mais si personne n’entend l’harmonie des Sphères, “OP i c’est que leur musique est continue. 4 Re — Ce fut lui qui créa, sous une discipline austère, ce collège de savants qu’une brutalité ignorant. — Socrate vint détourner les philosophes de l’étude des phénomènes naturels pour les intéresser à de misérables cas de conscience. — IL fut l’ini__ tiateur imbécile au scrupule.….. ‘DH Ils s’entretinrent souvent ainsi d’hommes oubliés : émus d’entendre encore résonner à leurs oreilles l’écho de paroles prononcées il y avaitsi
la lumière Après avoir monté tout un jour, ils arriverent, le soir, au faite de l’Apennin, à ce point de la route d’où l’on voit la Toscane. Les prés de l’Arno étaient divisés par le signet du fleuve. Florence était posée, au milieu, comme un cachet. Majorel voyait Fiesole, plus bas Saint-Dominique, le couvent de l”Angelico, la villa Alberti où les conteurs et les conteuses de Boccace se réfugièrent, quand la peste ravageait la ville. A droite, le ravin du Mugione, et ÿ Prato. A l’est, enveloppée par des brumes, la Fe Verna. d’où l’on voit les deux mers. En face la colline de San Miniato, le David de Michel-Ange. les murs de la Chartreuse d’Emma. — Maître que regardez-vous?
— La route qui descend parmi des orangers, des myrtes, des pins, des treilles, des cyprès, des
— D’où nous sommes, vous ne pouvez pas voir
— Cela est impossible.
Ils suivirent la crête des monts et ne traversérent pas la ville des musées. Majorel voulait éviter l’aveugle des regrets.
Clément bénissait la délicatesse de son guide. Il jouissait de la souplesse de son corps, des marches matinales, des siestes les après-midi, des arrivées l’étape quand la nuit tombe, du bon vin qu’ils
buvaient dans les auberges, des mots sonores dits vue par les gens qu’ils croisaient sur les routes. Souvent ii s’arrêtait pour entendre, dans les bourgs, des
Dans la solitude des cloîtres il suivit avec ses doigts, sur des pierres tombales, mainte efligie-en relief de défunts abbés ou bien il enveloppa de ses mains, surtel mur d’une église ignorée, le visage d’une vierge ou d’un saint; ou bien il découvrit dans les herbes d’un théâtre antique, un tronc de colonne, un cippe abattu, la tête d’une déesse mutilée, le torse, les bras, les jambes éparses d’un
Cette beauté qu’il comprenait par la caresse, le faisait rêver des mystères, des couleurs et des lignes. Dans la chapelle d’un couvent des Camaldules, il voulut deviner l’énigme d’une fresque de Giotto. , Sur les murs était représentée cette légende si popu- laire du Moyen-Age : Un roi, une reine suivis de toute leur cour, arrivaient à cheval sur une place où des échevins faisaient pendre un homme. Le roi et la reine intercédérent pour le misérable. Les Échevins répondirent brutalement . — Cet homme a mérité d’être pendu: ilsera pendu à moins que vous ne rachetiez sa vie pour cent
la lumière Le roi et la reine fouillèrent dans leurs escar-
celles, ils n’avaient que soixante-treize ducats. La cour donna l’argent qu’elle avait : il manqua trois: ducats à la somme réclamée par les juges. Ils sa dirent — Cet homme sera pendu. Et l’on était en train de le hisser par les aisselles quand un page s’écria — Fouillez cet homme ; il a peut-être l’argent sur On le fouilla il avait juste dans la poche les trois Le soleil avait disparu derrière une bande de cyprès : Majorel poussa la porte de la chapelle. Il vit l’aveugle qui passait délicatement ses paumes et le bout de ses doigts sur le mur. Clément sentit, derrière lui, une présence. Il — Maître, est-ce vous ? — C’est moi. Clément se jeta dans les bras de Majorel et lui dit avec des pleurs de rage: — Les peintres seront donc toujours, pour moi, des artistes impénétrables ! — Console-toi. Je sais au moins une infortune plus grande que la tienne. Majorel emmena Clément dans une salle du monastère; il s’assit devant un vieil harmonium, essaya les notes et se mit à jouer. — Des notes basses tenues très longtemps exprimaient une douleur sûre d’elle-même, si profonde, qu’elle dédaignait le désespoir. Des notes éclatantes se perdirent dans l’onde des sonorités noires qui poussaient vers des grèves tragiques leurs flots de plus en plus assourdis : insensiblement la marée d’amertume se retirait; des rayons, par les nuages déchirés, faisaient luire des sables. Une immense baie, où k scintillaient des écailles, des coquillages, des varechs, apparaissait glacée d’argent et miroïtante sous le soleil. Clément écoutait l’âme abandonnée à la musique, sa tristesse muée en sérénité, sa sérénité en Debout près de Majorel, les mains sur ses épaules, il ramena sa tête contre la sienne. — Maître vous ne m’aviez jamais joué cette symphonie. Comme elle est belle ! — Et son histoire est aussi belle. Écoute-la. Beethoven était devenu complètement sourd, L sourd à ne pas entendre un camion qui passe sur des pavés, un grondement de tonnerre, un cri de cochon qu’on égorge, sourd comme tu es aveugle. eut un soir le désir de conduire lui-même l’orchestre de Fidelio. Dès les premières mesures
la lumière l’orchestre ne fut en ‘accord ni avec les paroles, ni avec les gestes des acteurs. Le public trépignait. Beethoven lui ne voyait, n’entendait rien. Et per- ! sonne n’osait lui faire comprendre qu’il était fou de vouloir diriger son œuvre : Enfin son meilleur ami l’avertit. Beethoven quitta la salle sans chapeau, sans manteau. Il revint chez lui, se jeta sur son lit mordant ses draps, et hurlant. Quand la violence de sa passion fut tombée, il commença le début redoutable que tu as entendu, et que lui n’entendait pas, qu’il n’a jamais entendu. mesure qu’il créait la paix lui était revenue et la — Tu as entendu, à la fin, ce triomphe de bonheur. — Vous avez raison, maître, il est vain de se plaindre. Mais Beethoven imaginait les sons : il se souvenait ! Moi je n’ai la mémoire de nulle couleur. -_ Et puis, il avait du génie…
Reims hésitait : Zachée l’accusait de lächeté: Ne préviendrez-vous pas sa mère? 4 — J’ai peur de perdre son amitié. Clément lui écrivait : Réjouissez-vous, si vous m’aimez. Je suis pareil à un homme qui sortirait d’un sépulcre où on l’aurait enfermé vivant. Je n’avais jamais entendu un son, senti une fleur, tâté une forme heureuse. — 1e Tous mes sens s’ouvrent à la vie : ilme sembleque Zachée : Vous voyez bien. La nature l’enveloppe : de ses maléfices. Reims écrivit à madame Saint-Adjutory : « Revenez vite. La foi de Clément chancelle à comme une église où l’on ne dit plus la messe depuis des siècles. » Majorel et Clément durent revenir. : 000 ÿ — Clément, ta mère arrive ce soir par le paques bot des Indes, : FR
{ la lumière Majorel et Clément rencontrèrent l’abbé sur le — Pourquoi m’avez-vous trahi? , — Je n’ai pas voulu que tu t’endurcisses dans le . — Vous savez si j’aime cette terre? Par votre à faute il faudra que je parte loin d’elle. Une lumière éclatante blessera mes yeux, une nature violente écrasera ma faiblesse, des spectacles que je sentirai |. prodigieux m’inspireront de continuels regrets de n’avoir pas d’yeux pour les voir. Vous savez si au fond de moi je vous aime et vous me chassez loin de vous. Majorel m’aidait à comprendre le monde des formes, des couleurs et des sons. Que deviendrai-je quand je n’aurai plus personne pour m’interpréter d l’invisible Beauté? Le transatlantique fuma à l’horizon. Les trois hommes cessèrent de parler et regardèrent s’avan- cer le bateau. Dans la foule des passagers Reims et K Majorel distinguèrent à l’avant une femme longue et sèche qui tenait obstinément sa lorgnette braquée sur eux. s — Clément, ta mère te regarde. À Dans la mémoire de l’aveugle surgit le lointain Fi souvenir du départ de sa famille et son désespoir [ne quand il avait envoyé son baiser d’adieu aux émi66
grants. Aurait-il pu penser alors que le retour de sa mère lui serait si indifférent, si hostile? Il essaya de fe RTE « s’entraîner à la tendresse, en rappelant des his- nu. toires de son enfance. — Une chute dans une cour + “10 pleine de lapins et de poules, la soirée sinistre où Ne Le son père et sa mère avaient décidé l’exil. Il répéta plusieurs fois en lui-même — Ta mère, ta mère arrive. — Tu vas entendre ta me mère — ta mère que tu n’as pas entendue depuis quinze ans. Dans quelques minutes tu embrasseras ta mère. Songes-y bien — ta mère — ta mère. Ses yeux demeurèrent secs. Il ne sentit pas s’ac- Ni célérer les battements de son cœur. Et La barque du pilote avait abordé le navire qui avançait très lentement. Clément entendit arrimer une passerelle et dans la foule des voyageurs qui « eu descendaient, il sentit autour de son cou la forte étreinte de deux bras. Des larmes jaillies d’une +138 source profonde sortirent de ses yeux. Il rendit à sa mère tous ses baisers. — Montre tes yeux. Ils sont toujours beaux. Si tu À 48 savais comme j’ai désiré les revoir, souvent ils me To sont apparus dans leur sérénité vraie, mais parfois 24008 ils m’ont regardée avec mélancolie, et il y a des jours ‘402 où ils m’ont regardée avec haine. M’as-tu souvent Ne. reproché, en toi-même, det’avoir abandonné? \ 14
la lumière — Mère, n’évoquez pas les anciens souvenirs. — Évoquons-les, au contraire, pour relier par eux ( le bateau, tu aurais pleuré si tu avais connu ma dé- tresse. J’avais peur de-ne retrouver en toi qu’un étranger. Je ne pouvais chasser cette pensée qui battait mon esprit, régulière et irrésistible comme les coups de la marée, et qui devenait plus douloureuse à chaque tour de l’hélice. Comprends-tu, Clé- ] ment ? Si tu n’avais pas pleuré en m’embrassant ! si tu m’avais ménagé tes baisers. l — Mère, vous êtes rassurée maintenant. — Si rassurée qu’il me semble que nous n’avons jamais été séparés. Tu es l’enfant que j’ai laissé, mon véritable enfant, n’est-ce pas l’abbé ? Reims répondit après une seconde d’hésitation — N’est-ce pas Majorel ? j Majorel ne répondit pas. — Pourquoi mentir ! Vous l’abbé par des paroles et vous maître par du silence ! Vous savez bien l’un et l’autre que je ne suis plus chrétien. — L’abbé me l’avait écrit; mais je ne pouvais, je Ÿ ne puis pas le penser. Tu es mon fils! Des cloches sonnèrent au loin. — Écoute sonner les cloches qui t’ont baptisé.
— Les cloches qui m’ont bercé ne sonnent plus pour moi. — Elles sonneront de nouveau pour toi quelque jour. Tu feras avec ton père, avec tes frères, avec bi: moi les prières du matin et du soir. Laissez-nous tous les deux, vous, qui n’avez pas su défendre l’âme que je vous avais confiée, et vous, qui me “al l’avez volée. Vous m’avez trompée tous les deux. Ma — Mère, ne soyez pas injuste pour ces deux hommes. Ils m’aiment de tout leur cœur. Ils m’ont peut- ï Reims et Majorel s’éloignèrent ensemble, et pour f. la première fois depuis le temps lointain où ils vivaient à l’Université, ils se sentirent l’un pour l’autre des sentiments fraternels. : 100
fl: la lumière Il ouvrait les yeux pour essayer de voir par miracle ses maîtres, mais il ne voyait rien. Il hi percevait seulement les bruits de la terre qui allaient diminuant. Des hommes de peine déchargeaient du ‘4 charbon. Il n’entendait plus les coups de pelle, ni ds le grincement de la chaîne sur la poulie de la grue. Il distinguait encore l”éboulement de la benne dé- ns clanchée et le ruissellement des masses sur la pyra- k mide. Et voici que cela même devint imperceptible Be alors, dans le silence, montèrent les sons aigres à d’une clarinette, la clarinette de Zachée, qui envoyait du môle le définitif adieu. La clarinette creusée dans une branche de buis avait la sonorité de l’airain. — Mère, crie à Zachée de se taire, il éveille dans s . mon cœur trop de souvenirs et trop d’oublis. é — Zachée est déjà trop loin de nous, ma voix -n’irait pas jusqu’à lui. Et il ne peut pas voir le geste de mon bras. Les trilles de la clarinette se perdirent peu à peu ‘ dans les sillements des goélands et des mouettes f tourbillonnantes autour du bateau. . s — Voit-on encore la terre? — On la voit toujours. À Le soleil se coucha que la terre n’était pas encare
— Je n’aurais jamais cru que la terre fût si longue
— Elle est tout à fait disparue maintenant, — descendons dans les cabines — il se fait tard.
— La nuit doit être pleine d’étoiles ?
Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués
Suresnes. — Imprimerie G.-A. Riciann & Compagnie, 9, rue du Pont, — en abonnant leurs amis et toutes personnes à qui ces en nous donnant des abonnements à servir à des personnes à nous indiquées d’ailleurs par nos correspondants ou par les « Journaux pour tous »; en nous donnant les noms et adresses des personnes qui nous servirions utilement des abonnements éventuels ou des abonnements gratuits payés d’ailleurs ‘cs en nous envoyant des documents et renseignements. Toutes les fois que nos deux correspondants le désirent et nous y autorisent, nous les mettons en communication, c’est-à-dire que nous donnons à chacun des deux le nom et l’adresse de la personne — qui reçoit l’abonnement payé, — qui paye l’abonnement reçu. Pour pouvoir envoyer à nos futurs abonnés des collec- tions complètes, nous avons rigoureusement renoncé à la vente au cahier. Administration et rédaction le lundi et le jeudi, de 1 -heure à 4 heures et demie. Adresser toute la correspondance à M. Charles Péguy, 19, rue des FossésSaint-Jacques, Paris. Nous publions vraiment notre état de situation : nous avons tiré le septième cahier à Soo exemplaires; tuits et 29 exemplaires d’abonnements annuels gratuits rous l’avons envoyé à 146 abonnés ferme, et nous avons fait 5 1 services, dont 6 aux imprimeurs.
Nous publions le 20 de chaque mois l’état de notre situation financière à la fin du mois précédent : ‘43 FR Au 28 février les souscriptions mensuelles régu- <e
- lières, les ae. extraordinaires, les abonnements “à fermes et les abonnements gratuits payés d’ailleurs È A la même date le premier établisse- st fee ment et l’établissement des quatre pre- : LPS Fe “miers cahiers nous avaient coûté … - 3.299 fr. 7O “NN fous avions donc au 28 février un ; Fe L’établissement des cinquième et Nos recettes ont donc monté à environ A Nous avons donc eu en mars un . égal à environ 33°, de nos dépenses. Au 31 mars les souscriptions et les abonnements nous dvaient donc donné… :… .. 2.770 fr. la méme date le premier établisse- a ment et l’établissement des six pre- 5000) miers cahiers nous avaient coûté… 4.292 fr. 10 “M Nos recettes montaient donc à environ 64°, d2 nos dépenses. 2% Nous avions donc à cette date un Aie égal à environ 36 °/, de nos dépenses. +198 4 la méme date vingt-huit étudiants et anciens étu- diants avaient décidé d’attribuer aux cahiers les sommes qu’ils avaient contribuées depuis le 1° mai 1897 et dont ils avaient constitué un fonds commun pour l’action moralement socialiste. Ces sommes allaient à 2.440 fr. Ê = Cette souscription portera dans nos comptes le nom : Er de souscription rétrospective. Nous attirons l’attention ne de nos souscripteurs ordinaires sur ce qu’elle a forcé- ment d’anormal et qui ne se représentera plus.