I-8 · Huitième cahier de la premier série · 1900-04-20

Première annonce, deuxième annonce. La même Consultation internationale

Charles Péguy

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Si tu étais encore à Paris, tu te serais fait un devoir À a et un plaisir d’assister à la conférence que le citoyen Paul Lafargue a donnée à l’Hôtel des Sociétés Savantes, ‘ta rue Danton, le vendredi 23 mars, à huit heures du soir, sous la présidence du citoyen Édouard Vaillant et, comme on dit, sous les auspices du Groupe d’étu- Ÿ È à Tu connais, pour en avoir fait partie, le Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris. Je ne t’en ferai pas l’histoire, parce que je ne la sais pas, parce que tu la a: sais mieux que moi, parce que deux jeunes citoyens, 4 qui la savent, l’écriront quelque jour, parmi l’histoire Ni: du mouvement socialiste en France depuis la Commune. : à Jadis adhérent au Parti ouvrier français, le Groupe des uf Étudiants Collectivistes prit naguère une part tout à À h, fait importante, sinon prépondérante, à la défense du quartier contre les bandes antisémitiques. Cette attitude républicaine et révolutionnaire ne pouvait plaire sl au Conseil national du Parti ouvrier français. Le Groupe Vas. des étudiants tomba en disgrâce. Il resta insoumis. Ses + 24 délégués au Congrès de Montluçon furent particulière- ment maltraités. Il résolut dès lors de recouvrer sa t ‘al liberté. En vain les guesdistes essayèrent-ils de le garder 4 à aggloméré. Après des débats un peu troubles une majo- a rité consciente finit par voter l’affranchissement. Bientôt n le Groupe des Étudiants Collectivistes adhéra, comme il convenait, à la Fédération des Socialistes Révolution- à naires, de la Confédération des Socialistes Indépendants. A PAT. Le camarade Sarraute le représentait au Congrès. A2

Le Groupe donna bientôt la mesure de son efficacité. On peut dire en effet que Le Mouvement Socialiste, fondé pour le 15 janvier 1899, est sorti de lui. Quelle que soit l’activité de l’initiateur et du directeur, une revue comme le Mouvement ne naît pas si elle n’a pas pour ainsi dire: un berceau naturel, un entourage préalable, un laboratoire préparé, une clientèle prévenue. Le Groupe fut

pour le Mouvement ce berceau, cet entourage, donna au Mouvement ce laboratoire et cette clientèle. Or, il faudrait n’avoir soi-même jamais écrit une ligne ou corrigé une épreuve ou lu un imprimé pour ne pas apercevoir toute l’utilité, toute l’efficacité, toute la difficulté, toute l’opportunité, toute la convenance d’une revue comme le Mouvement.

Pareillement l’appel aux Étudiants Socialistes pour l’organisation d’un Congrès international des étudiants et anciens étudiants socialistes, que tu as lu dans le

Mouvement du 1° avril, est signé pour la plus grande part de membres du Groupe.

Si tu avais été à Paris, tu aurais, au commencement de cette année scolaire, distribué parmi les étudiants

des Facultés le programme du Groupe. Ce programme était ainsi disposé au recto Siège social : 23, rue de Pontoise {près le square Monge) Aux Étudiants de l’Université de Paris Au lendemain de la redoutable crise que nous venons de traverser, alors que les conquêtes les plus essentielles de la

  • civilisation moderne ont été menacées par un retour offensif de la réaction, beaucoup d’entre vous se demandent si les

vieux partis bourgeois sont encore capables aujourd’hui d’assurer le respect des faibles libertés conquises, de garantir l’avenir de la civilisation même.

Au milieu du désordre des esprits et de l’anarchie sociale, en présence de l’impuissance radicale du libéralisme bour- geois à défendre les garanties démocratiques essentielles contre les entreprises des réactions médiévales et les sau- vageries du nationalisme, le prolétariat socialiste apparaît,

à l’heure actuelle, comme le seul espoir de la démocratie et l’unique sauvegarde des idées de progrès et de liberté.

Mais là ne se borne pas l’action du socialisme : théo- ÿ riquement, il substitue aux vieilles méthodes de raisonne- ment les méthodes réalistes de la science moderne. C’est ) l’observation des phénomènes sociaux, c’est la logique même de l’histoire qui nous ont conduits aux conclusions communistes : la socialisation des moyens de production et d’échange réalisée par l’action internationale des travail- é leurs et l’organisation du prolétariat en parti économique et politique de classe.

Vous viendrez à nous, Camarades, pour étudier librement la doctrine et l’histoire du mouvement socialiste. Vous y rencontrerez, au milieu du scepticisme universel, les dé- vouements les plus purs, et ceux d’entre vous qu’un pessimisme superficiel aurait atteints en tireront cette conclusion que la vie vaut tout de même la peine d’être vécue.

Le Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris fétait l’année dernière son sixième anniversaire. Depuis sa fon- Ç dation, il a pris l’initiative de toutes les manifestations qui ont groupé les étudiants socialistes de l’Université de Paris, et il est sans contredit, à l’heure actuelle, le foyer le plus puissant des idées nouvelles au Quartier Latin. Il est largement ouvert à tous ceux qui acceptent le programme et la tactique définis dans les congrès ouvriers nationaux et internationaux, et, notamment, par le récent congrès général du socialisme français.

Paris, le 12 décembre 1899

N.-B. — Le Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris se réunit

tous les vendredis soirs à son siège social, 23, rue de Pontoise (près le

square Monge), pour discussions, conférences, causeries, élaboration d’articles et de brochures. Il est en relation permanente avec les groupes d’étudiants socialistes de Lille, Lyon, Montpellier, Toulouse, et s’associe à toutes les manifestations de l’action socialiste nationale et internationale. Te: Il portait au verso le tableau de l’emploi du temps Conférences publiques à l’Hôtel des Sociétés Savantes la concentration capitaliste . JEAN JAURÈS Bernstein et l’évolution de la doctrine socialiste : FévRIER GASTON MOCH L’organisation des milices et la suppression des armées per- l’évolution de BROUCKÈRE L’oplimisme économique au dix-huitiè-

Causeries à l’intérieur du groupe, à son siège social, 23, rue de Pontoise, près le square Monge N. B, — Chaque Causerie est suivie d’une discussion générale sur la question traitée par le Conférencier. professeur au Collège des Malthus et dans Marx membre du Groupe ; L G. SOREL Les nouvelles conceptions sociaprofesseur à l’École de listes. LOUIS DE BROUCKÈRE La foule au point de vue socialiste professeur à l’Université (essai d’une pédagogie socialiste) nouvelle de Bruxelles HUBERT LAGARDELLE L’évolution du socialisme du Mouvement Socialiste, membre du Groupe JEAN LONGUET Analyse du livre de Bernstein membre du Groupe RENÉ AROT Le socialisme et la question colomembre du Groupe niale MARCEL LANDRIEU L’erreur biologique en sociologie membre du Groupe ÉMILE BURÉ Communisme et anarchisme membre du Groupe Docteur FAUQUET L’inspection du travail en France ‘à membre du Groupe

agrégé de philosophie PHILIPPE LANDRIEU Les projets de législation contre licencié ès sciences les grands magasins F0 membre du Groupe ANATOLE DE MONZIE La nouvelle loi sur les syndicats membre du Groupe ouvriers HENRI THIROUX La protection légale des femmes membre du Groupe en couches dans la classe ouvrière membre de la Commission Travail de Paris consultative de la Bourse du Travail.

EUGÈNE GUÉRARD L’organisation des travailleurs du ex-secrétaire-général du transport Syndicat des Chemins de fer k MARTINET L’organisation corporative des secrétaire du Syndicat des employés MARCEL MAUSS Les trade-unions anglaises agrégé de philosophie, 1 membre du Groupe VEDITZ Les trade-unions américaines membre du Groupe EDGARD MILHAUD L’organisation syndicale en Alle- . agrégé de philosophie magne membre du Groupe LOUIS RÉVELIN L’unité socialiste en France j LOUIS DUBREUILH L’unité socialiste et les grandes à la Petite République ALBERT RICHARD Organisation politique et organidu Parti ouvrier socialiste sation syndicale PAUL FAUCONNET Le parti démocrate socialiste alleagrégé de philosophie mand SZMÉRÉ Le parti socialiste autrichien membre du Groupe y G. PINARDI Le parti socialiste italien correspondant de l’Avanti membre du Groupe Je ne sais où en est l’exécution du programme inté- - rieur. Je pense, d’après les précédents, qu’il fut exécuté à peu près régulièrement, un peu librement, comme on fait avec ces programmes, en réduisant au moins que l’on put le frottement, le retard, et le déchet inévitable. Je sais, pour avoir vu les affiches familières posées sur les murs du quartier, que les conférences publiques annoncées au programme ci-dessus furent organisées. La conférence du citoyen Francis de Pressensé, Le « Ne Transvaal et l’Angleterre, fut donnée le mardi 12 dé- cembre 1899, sous la présidence du citoyen Jaurès; nous l’avons lue dans le Mouvement Socialiste, numéros 26 du

dervelde, député de Charleroi, professeur à l’Université

Nouvelle de Bruxelles, Socialisme et Collectivisme, fut donnée le mardi 6 mars, sous la présidence du citoyen Albert Poulain, député des Ardennes; sans doute parce qu’elle était plus générale et d’un sujet plus vaste, elle ne parut pas au Mouvement. La conférence de Jaurès, annoncée ainsi dans {a Petite République : Bernstein et l’évolution de la doctrine socialiste, fut donnée le ven-

dredi 16 février (1); nous l’avons lue dans le Mouvement, numéros 29 du 1° et 30 du 15 mars, intitulée ainsi Bernstein et l’Évolution de la Méthode Socialiste. La conférence de Enrico Ferri, professeur à l’Université de Rome et au Collège des Sciences sociales, député socialiste au Parlement italien, Évolution économique et Évolution sociale, avait été avancée et fut donnée le lundi janvier, sous la présidence du citoyen Jean Allemane. La conférence de Gaston Moch, sur la suppression des armées permanentes et la création des milices nationales, a été donnée tout récemment, le vendredi 6 avril, sous la présidence du citoyen Gérault-Richard. Je crois que le Groupe a, par un vote récent, décidé d’ajouter son programme une conférence publique de Bernard Lazare sur l’Antisémitisme.

Les conférences données sous les auspices du Groupe des Étudiants collectivistes de Paris, étant de plus en plus fréquentes, de plus en plus fréquentées, de mieux en mieux réussies, ont lieu selon un cérémonial traditionnel de mieux en mieux établi, que tu connais bien, et qui est annoncé presque invariablement sur l’affiche,

() Et non pas le 10, comme l’indique le Mouvement par une erreur

dans les bulletins et dans les journaux. Voici le schème de cette annonce Lundi premier janvier 1900, à huit heures et demie du soir par le citoyen Professeur au Collège des Sciences sociales, député socialiste sous la présidence du citoyen

Entrée : cinquante centimes; places réservées : un franc.

partir de huit heures et demie, les places réservées ne seront plus garanties.

l’issue de la conférence, un punch sera offert au citoyen Confé- À rencier, avec le concours du citoyen Député, du citoyen Délégué, du citoyen membre du Comité général, du citoyen Conseiller municipal, du citoyen Conseiller général, du citoyen Conseiller d’arron- dissement, du citoyen Candidat, du citoyen Futur candidat, du ? citoyen Directeur, du citoyen Rédacteur en chef, du citoyen Ré- L dacteur, du citoyen Secrétaire, du citoyen Trésorier et de plusieurs Simples citoyens. Un grand nombre de citoyens Militants y prendront la parole. Ÿ

On trouve à l’avance des cartes réservées à l’Hôtel des Sociétés savantes, à la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, à la Petite République et à l’Aurore.

Ces conférences traditionnelles, sérieuses, utiles, moitié Quartier Latin moitié Paris même, ces confé- rences bien rythmées se passent traditionnellement, . familièrement, presque familialement. Des orateurs

habituels, Jaurès, Ferri, Vandervelde surtout, y reviennent périodiquement. Un public habituel y revient fré- quemment. Ce sont vraiment des conférences de travail et d’étude, et non pas ce que l’on est malheureusement forcé de nommer des réunions publiques. À plus forte raison n’ont-elles rien, mais rigoureusement rien de commun avec les réunions électorales. Toujours la discussion y est sérieuse et courtoise. Il n’y a jamais là

Ou plutôt il n’y avait jamais eu là aucun incident vraiment désagréable, quand le Groupe des Étudiants collectivistes résolut de sacrifier, lui aussi, à ce besoin de concorde qui travaille évidemment le monde socialiste. Ou bien voulut-il faire à Jaurès le plaisir d’inaugurer avec lui aux Sociétés Savantes la méthode évangélique ré- cemment instituée par le citoyen tribun. Toujours est-il que pour la conférence de Jaurès la présidence fut d’un

Tu as lu dans /a Petite République du dimanche 18 fé- vrier le compte rendu de Gaston Cagniard : « Un punch a lieu dans une salle voisine, (1) où plus de cinquante personnes sont réunies et font fête à Jaurès, à Allemane, à Sembat, à Anatole France, à Fournière, à de Pres-

sensé. » Tu as lu dans le Mouvement le texte sténographié de la conférence. Tu as lu et entendu ces belles paroles que je ne puis m’empêcher de citer « Donc, ou le prolétariat n’agira pas, ou il sera conslamment mêlé à l’action d’autres classes; l’essentiel

() Rectification peu importante : le punch a lieu ordinairement dans la même salle. Des citoyens garçons, s’il est permis de parler ainsi, passent après la conférence et distribuent des consommations

c’est qu’à travers cette mêlée, ce tumulte des élé- ments il agisse toujours avec sa conscience de classe, avec sa force distincte et organisée, et si, parti distinct, il étend sa surface de contact avec d’autres classes, moi je ne m’en plains pas. Nous voulons la révolution, mais nous ne voulons pas la haïne éternelle… (Acclamations prolongées, applaudissements) — Et si, pour une grande cause, quelle qu’elle soit, ou syndicale ou coopérative, ou d’art, ou de justice, même bourgeoise, il nous arrive d’obliger des bourgeois à marcher avec nous, quelle force pour nous de leur dire : ah, quelle joie il y a pour les hommes qui se haïssaient et se détestaient, de se retrouver dans ces rencontres momentanées, dans ces coopérations d’un jour… Et quelle joie par conséquent ce sera, sublime, universelle, éternelle, le jour où ce sera la rencontre définitive de tous les hommes! (Applaudissements) » Elle n’est possible que par la propriété commune

qui est le signe de la réconciliation. Pour moi, il ne me déplaît pas que, dans son mouvement, dans son développement, le parti socialiste et le prolétariat organisé coupent, rencontrent toutes les grandes causes. Je veux, nous voulons que le parti socialiste soit le lieu géomé- f trique de toutes les grandes choses, de toutes les grandes idées, et par là nous ne désertons pas le combat pour la révolution sociale, nous nous armons au contraire de force, de dignité, de fierté pour hâter cette heure révolutionnaire. » Et maintenant, camarades, laissez-moi vous le dire, tout cela n’est possible qu’à une condition, c’est que, pour se conduire à travers cette mêlée des événements et des hommes, le parti socialiste soit sûr de lui-même, et pour être sûr de lui-même il faut qu’il soit organisé et unifié, pour porter à travers les événements la lumière de sa conscience communiste. Voilà pourquoi je considère que l’acte de classe, l’acte révolutionnaire le plus eflicace à l’heure présente, c’est l’unification de notre Parti, et voilà pourquoi à vous, jeunes gens socialistes, qui rêvez d’un grand parti unifié, auquel vous irez sans adopter les querelles ou les divisions ou les distinctions d’école, c’est à vous de nous aider tous réaliser cette unité en nous soufflant votre cordialité généreuse, afin que nous puissions opposer la fraternité socialiste aux dissentiments de la société bourgeoise !… » (Vifs applaudissements, acclamations prolongées et cris de : Vive Jaurès!) Mais le bon provincial qui s’embarquerait volontaire sur ces rêves amis risquerait le naufrage. Un incident se produisit, dont je te donne un récit d’après un témoin: Le citoyen Sembat, président présomptif, advint en retard. La présidence fut donc donnée au citoyen Alle- mane. Le citoyen Sembat n’en prit pas moins la parole, au cours de la cérémonie, au punch, autant que je me rappelle ce que l’on m’a dit, expliquant à l’assistance que les étudiants l’avaient prié de vouloir bien accepter la présidence pour contrebalancer, sinon pour corriger la conférence de Jaurès, pensant bien que Jaurès ne parlerait pas irréprochablement, — les étudiants n’avaient parlé ni pensé que de libre discussion, de dis- cussion ouverte — qu’il ne s’agissait pas de s’imaginer que les auteurs et que les signataires du manifeste le regrettaient, mais qu’ils étaient heureux et fiers et con- tents de le maintenir, que ce manifeste était bien

fait. Telles furent à peu près les paroles du prince pré- sident. Elles jetèrent un froid, comme on dit. Jaurès dut échapper plusieurs appréciations sévères : Il nous fait dire ce que nous n’avons jamais dit. C’est odieux. C’est infâme. Ainsi plusieurs jeunes citoyens sincères laissaient échapper des paroles dreyfusistes.

Un second témoin me donne un second récit du même incident : Non, me dit-il, ce ne fut pas aussi âpre que tu l’écris, seulement un peu embarrassé, au punch, mais si peu, que les personnes qui n’étaient pas au courant disaient : Tiens, c’est intéressant, un échange d’idées comme ça entre Sembat et Jaurès. Un troisième témoin me dit : J’étais un peu au courant. Cet incident m’a fait beaucoup, beaucoup de peine. Seulement, il vaut mieux ne pas publier tout cela : c’est trop mince, pour la publicité. Puis la publication, en elle-même, et même fidèle, fausse toujours

Et moi je dis : Tu départageras mieux que moi ces témoins. Mais je sais bien que ces incidents introduisent dans l’action des insincérités incessantes, et des incertitudes, et des inquiétudes, et des inconstances, et

des inconsistances, et d’incroyables déperditions.

Quand la minorité guesdiste — infime, ainsi qu’il sied à la minorité — eut quitté le Groupe infidèle des Étudiants collectivistes de Paris, elle s’avisa industrieusement que le mot groupe est un nom commun, masculin singulier, dont aucune loi bourgeoise n’interdit l’us et l’abus à aucun citoyen français, et même étranger : ces ingénieux citoyens pouvaient donc se nommer groupe.

Ils se nommèrent Groupe. Ensuite l’industrieuse minorité s’avisa que le mot étudiants est un nom presque aussi commun, plus proprement masculin, mais plu-

riel, dont toutes les lois bourgeoises et dont les mœurs . permettent l’usage et l’abusage à la plupart des citoyens français et de leurs concitoyens étrangers : nos ingé- nieux citoyens avaient quelque peu étudié; les uns étaient ou avaient été des étudiants véritables ; et ceux qui n’avaient étudié ni aux lettres, ni aux sciences, ni aux so pr au moins, dans les rares intervalles que leur laissaient les fondations des groupes innumérables, vaguement aperçu le Socidiste, Organe central du Parti Ouvrier Français, paraissant le dimanche (1); ils

  • pouvaient donc se nommer étudiants. Ils se nommèrent Étudiants. Is se nommèrent Collectivistes. Ils se nommèrent de Paris. L’assemblage fortuit de ces intitulés Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris. Mais par une heureuse intervention de la modestie habituelle aux citoyens guesdistes, l’assemblage ne donna que ces mots: Groupe d’ Étudiants Collectivistes de Paris, adhé- rent à l”Agglomération Parisienne du Parti Ouvrier Français. J’ai conté cette histoire dans /a revue blanche du 15 septembre passé. Alors on m’assurait que c’était là bien servir le socialisme. Sept mois intervinrent. Je la conte aujourd’hui. Je la conterai toujours. Plusieurs s’imagineront que je trahis le socialisme. Incohérence et tristesse des tactiques. — Saine solidité de l’histoire, constance immuable et tristesse meilleure de la vérité. (1) Rédaction et administration, 5, rue Rodier, Paris.

Si l’assemblage avait donné Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris, l’ancien Groupe des Étudiants Collectivistes de Paris aurait été fort embarrassé, car je ne sais pourquoi il n’avait pas l’air de tenir du tout à ce que la confusion s’établit dans l’esprit du public. Le nouveau groupe envoyait à la presse les bons communiqués. Je crois me rappeler qu’une fois au moins, après le manifeste, l’ancien groupe envoya aux mêmes journaux le communiqué de distinction. Au commencement de l’année scolaire, le groupe ainsi que le groupe des, distribua un programme. Je lai l’ai mis. Je crois que je l’ai rendu à qui me l’avait prêté. Il convient d’ailleurs que ce document figure parmi les documents et les renseignements que je réunirai sans doute sur le Parti Ouvrier Français, car le Groupe d n’est qu’une parcelle du Parti Ouvrier détachée au quartier latin du cinquième arrondissement,

  • Ayant aussi fidèlement imité les noms, actes et paroles de l’ancien groupe, le nouveau groupe ne pouvait manquer d’imiter les conférences à l’Hôtel des Sociétés Savantes. Mais pour faire une conférence il faut avoir un citoyen conférencier. Par un malheureux hasard la plupart des citoyens conférenciers sont des citoyens intellectuels. Par un non moins malheureux hasard la plupart des citoyens intellectuels ne sont pas des citoyens guesdistes. Ils sont contaminés. Il fallait ima- à giner un conférencier qui ne fût pas intellectuel, inventer un intellectuel qui ne fût pas non guesdiste. Il n’y en avait qu’un, celui qui est ofliciellement l’intellectuel du Parti, chargé de penser pour tous les cama15

rades, celui qui est intellectuel et qui ne l’est pas, celui dont on dit fièrement : C’est un intellectuel, celui-là, mais ce n’est pas un intellectuel comme vous : j’ai nommé le citoyen Lafargue. Et naturellement on choisit pour

sujet de sa conférence : le Socialisme et les Intellectuels. Aussitôt que je vis sur les murs l’afliche annonçant la nouvelle conférence, ma première pensée fut que cette conférence faisait pour ainsi dire époque dans la vie à du quartier, que tous nos camarades présents ne manqueraient pas d’y aller, que tous nos camarades absents ” regretteraient de n’y pouvoir aller. Je résolus dès lors de ten donner une image fidèle. Je voulus commencer par l’afliche. Le citoyen Henri Boivin se rendit tout ré-

cemment chez l’imprimeur, qui est un peu son voisin. L’imprimeur déclara qu’il n’en avait plus. Je le regrettai vivement. D’industrieux typographes se seraient ingéniés à la reproduire pour toi dans les cahiers. Il faut y renoncer. Soit. Cette afliche, moitié plus petite, rappelait assez fidèlement les fréquentes affiches du Groupe

des. Mais les cartes réservées ne se trouvaient pas aux même adresses. En particulier la librairie Giard et Brière, 16, rue Soufilot, remplaçait la Société nouvelle de librairie et d’édition. Un passant rapide et non averti pouvait n’en pas voir et n’en pas faire la difé- rence. Le Groupe des redouta sans doute, cette fois encore, la confusion, car je lis dans l’Aurore du jeudi mars, au Bulletin social, cet avertissement : l Le groupe des étudiants collectivistes de Paris nous in- forme que la conférence de vendredi soir, à l’hôtel des Sociétés savantes, n’est point organisée par lui.

Elle l’est, en effet, par le groupe des étudiants collecti- Je résolus de t’envoyer une image fidèle de la confé- rence elle-même. Je ne pouvais y assister, car la situa- à tion géographique de ma maison et les interdictions médicales sont conjurées pour m’empêcher d’assister, 14 de longtemps, à des conférences qui commencent à huit heures et demie du soir au 28 de la rue Serpente ou, ce qui je pense revient au même, au 8 de la rue Danton. Et j’étais misérable, si je ne m’étais opportunément rappelé que des sténographes habiles et fidèles avaient établi authentiquement le texte officiel du compte rendu officiel du grand Congrès national, et qu’à plus forte “ raison pourraient-ils, si tel était leur bon plaisir, non moins authentiquement établir le compte rendu exact d’une simple conférence. Les citoyens frères Corcos — à peine ai-je besoin de te révéler qu’ils -s’abonnèrent à nos cahiers aux temps héroïques du doute et de la suspicion — me répondirent qu’ils seraient heureux de collaborer ainsi à envoyer de nos nouvelles. Tu trouveras dans le prochain cahier, exactement, purement, sincèrement, le texte établi par les citoyens sténographes aux doigts diligents. Je te prie de n’oublier j pas que la plupart des discours livrés par la sténographie à la mémoire des hommes sont avant l’impression revus, relus, amendés, corrigés, au moins éche- #4 nillés par les orateurs. Il n’en est pas de même ici, et tu dois en tenir compte à l’avantage des intéressés. Je à souligner, ou à éclaircir quelques passages. Mais ces notes ne passent pas l’expression des réflexions inté-

rieures qu’aurait faites pendant la conférence un citoyen ordinaire, d’intelligence moyenne, simple, volontairement discret et muet. Je me suis permis d’attribuer .au citoyen sténographe les rectifications indispen- . sables et les conjectures indiquées. Bien qu’ils fussent deux, j’ai préféré les nommer le citoyen sténographe, parce que ces deux frères travaillent vraiment comme un seul citoyen, et parce qu’il m’a plu d’écrire impersonnellement le citoyen sténographe, aussi mystérieu- sement et d’un air entendu, comme on disait naguère le scholiaste : ici le scholiaste suppose que le poète, malgré les apparences, ne dit pas des bêtises.

Le Socialiste a commencé dans son numéro du 15 avril à donner en feuilleton la conférence de Lafargue. Il continuera. Ce compte rendu n’est pas sténographique, mais rédigé, illustré, appuyé, assez fidèle, en plusieurs endroits amendé et consolidé. Le citoyen Lafargue avait le droit de le faire.

Il est admis, commode et convenable que le confé- rencier donne pour la propagande une seconde édition, une rédaction travaillée. C’est pour la même raison que

le Socialiste a donné la conférence toute seule, sans l’introduction du citoyen Vaillant, sans les interruptions et, sans doute, sans la discussion suivante. Nous avons, nous, à présenter une image de tout cela.

Si tu étais à Paris, tu serais allé à la grande fête organisée pour le vendredi 13 avril, avant-veille de Pâques, par la Petite République. Dès le numéro daté du samedi 7, le journal avait annoncé cette fête. Les lundi 9, mardi 10, mercredi 11, jeudi 12, vendredi 13, une grande annonce occupait tout le nord-est, presque jusqu’au milieu en hauteur, de la L’annonce du jeudi 12 portait en outre l’avis suivant: Les citoyens dont les noms suivent sont invités à retirer, aujourd’hui ou demain, de 6 heures 1/2 du soir à 8 heures, à LA PETITE RÉPUBLIQUE, leurs cartes de commissaires pour la soirée de vendredi, à la Porte-Saint-Martin Dutheil, E. Givort, Gourdeau, L. Jousseaume, Lecoint, Edgard Longuet, Jean Longuet, Massieu, Mauclair, L. L’annonce habituelle était à peu près disposée ainsi: Représentation du vendredi 13 avril 1900 Poèmes de Victor Hugo Mademoiselle LOUISE GRANDJEAN (de l’Opéra) Air de Fidelio (Beethoven) M. RENAUD (de l’Opéra) La Romance de l’Étoile (Richard Wagner), accompagnée par M. LÉON MOREAU; Les seuls Pleurs (Camille Erlanger), accompagnés par l’auteur, Poèmes d’Alfred de Vigny M. ISNARDON (de l”Opéra-Comique) Poèmes d’Alfred de Musset Poèmes de Pottier

Un apologue d’Anatole France (avec chœurs) De GUSTAVE CHARPENTIER, dirigée par l’auteur On loue, dès maintenant, des places dans les bureaux de la Petite République, Pour les avant-scènes, baignoires, loges de première, on traite de gré à gré. S’adresser à la direction du journal. Fauteuils d’orchestre, fauteuils de balcon, 5 francs: deuxième balcon, 3 francs;

Le dernier jour, samedi 14, la récapitulation des ar- Tu connais beaucoup moins ces fêtes que tu ne connais les conférences données à l’Hôtel des Sociétés savantes par le Groupe des Étudiants Collectivistes. Elles sont beaucoup plus récentes. La première, à ma connaissance, remonte à peu près au temps où le socia- lisme avoisinait avec le dreyfusisme et où le dreyfu- celle-ci à ton intention. Mais je ne le pouvais, pour la raison dessus dite. Heureusement que le camarade Émile Boivin, toujours ami des grandeurs, s’était fait nommer commissaire. J’ai eu ainsi quelques renseignements. Nul n’ignore que les commissaires sont des citoyens qui organisent le service d’ordre et seréservent Il y aurait beaucoup à dire et sans doute assez à criti- quer sur et dans ces nouvelles cérémonies. Nous le ferons dès que j’y aurai pu assister. En attendant je veux et je dois contribuer à ce que tu gardes une entière mémoire - de celle-ci. Sache donc, ami, que la salle était pleine et repleine: en bas des messieurs, avec nos commissaires, en haut des citoyens, au milieu toutes les gradations indispensables. Disposition non pas voulue et d’élection, mais distribution automatique selon les gradations des prix des places. Contribution précieuse à la théorie ou, comme on dit, à la conception matérialiste, en attendant la théorie mathématique, de l’histoire des repré- . Au moment où le public, avant toutes les représenta21 x

tions, commence à s’impatienter, au moment où les spectateurs des galeries sublimes scandent rigoureusement de la voix et des pieds, quelquefois dela canne, sur l’air et sur le rythme connu : les lampions, les lampions, cette expression technique : au rideau, au rideau, à ce moment les citoyens d’en haut entonnèrent en chœur l’Internationale.

ou international. Mais bien loin que l’hymne socialiste refrain, par toute la salle enthousiasmée, loin de là — couplets moins denses et refrain dense et large

._. descendaïent des hauteurs sur le silence des plaines. On sait beaucoup plus et beaucoup mieux l’Internationale à présent qu’au temps où tu as quitté Paris. Les agents secrets que ces cahiers paient très cher — voir sur la couverture notre état de situation — pour savoir exactement ce qui se passe derrière les apparences n’ont rapporté que, vue par le trou du rideau, la descente majestueuse, lourde et lente et grave de l’Internationale constituait un spectacle admi-

  • rable. Sous les flots larges la plaine étrangère, volontairement sympathique, faisait bonne contenance. Enfin l’hymne cessa. Mais le peuple s’enhardissant et se vulgarisant commença l’inévitable Carmagnole. Amusement Ë d’un goût un peu douteux, et qui ne tardera pas à commencer à vieillir, comme tout en ce monde, peu digne, à peine acceptable en un grand jour de sincère mani- festation républicaine, un peu trop ironique, c’est-à-dire malsain, et soulignant désagréablement l’incohérence morale de la fête, amusement douteux que de verser d’en haut sur les crânes inférieurs le refrain que l’his22

toire nous interdit malheureusement de ne pas prendre Tous les bourgeois à la lanterne! Tous les bourgeois on les pendra! Le rideau levé Anatole France lut une allocution que je relis dans la Petite République du dimanche 15, inti- ÿ l’Unité de l’Art et présentée ainsi : É Voici le texte de l’allocution prononcée par Anatole France à la représentation du Théâtre-Civique, qui a eu lieu hier soir à la Porte- - Si je prends la parole, c’est pour la donner à Jaurès. Je ne suis pas moins impatient que vous de l’entendre. Il va nous entretenir des destinées de l’art dans les pro- grès de la démocratie, et c’est un sujet qui devait attirer l’attention d’un esprit comme le sien, fortement occupé du juste et du beau. Un lien, parfois presque insensible, mais jamais rompu, subtil et fort, conduit la constitution intime d’une société que résultent les expansions de l’art, comme la sève qui nourrit le tronc et les branches de l’arbre fait la fraîcheur du feuillage et l’éclat des fleurs. Mais avant d’écouter cette grande voix, expression d’une forte pensée, qui nous découvrira les harmonies profondes qui s’enchaînent de la cime aux racines de l’arbre social, je voudrais, si vous 1% le permettez, vous préparer én quelques mots à conce- voir l’idée de l’art dans son unité et dans sa plénitude.

Il n’est peut-être pas inutile en effet de vous montrer d’un coup l’art tout entier et d’en réunir à votre pensée toutes les parties, après qu’on en a donné si longtemps une image mutilée, après qu’on a voulu le couper en deux tronçons, incapables de vivre isolément; après Le qu’on a imaginé des arts supérieurs et des arts infé-

] rieurs, et qu’on a nommé les uns beaux-arts, les autres arts industriels, donnant sans doute à entendre que ces derniers, trop engagés dans la matière, ne s’élevaient point à la beauté pure; comme si la beauté n’était pas constituée nécessairement par des rapports et des convenances et ne tirait pas de la matière son unique moyen d’expression! Distinction inspirée par une mau- vaise métaphysique de caste, inégalité qui ne fut ni plus juste ni plus heureuse que tant d’autres inégalités introduites systématiquement parmi les hommes et qui ne proviennent point de la nature! Cette séparation ne fut pas moins nuisible, dans la pratique, aux arts qu’elle plaçait en haut qu’à ceux qu’elle mettait en bas. Car si les arts industriels en furent appauvris et avilis, s’ils tombèrent des augustes élégances de l’art aux grossiers caprices du luxe, et perdirent même un moment le goût et le sentiment d’embellir les choses nécessaires à la vie, les beaux-arts, cependant isolés et privilégiés, furent exposés aux dangers äe l’isolement et menacés du sort de tous les privilégiés, qui est de traîner une existence importune et vaine. Et l’on fut menacé de ces deux monstres : l’artiste qui n’est pas artisan, l’artisan qui n’est pas artiste.

Effaçons, citoyens, ces distinctions inintelligentes, renversons celle méchante barrière, et considérons l’indivisible unité de l’art dans ses manifestations infinies.

Non! Il n’y a pas deux sortes d’arts, les industriels et les beaux; il n’y a qu’un art qui est tout ensemble industrie et beauté, et qui s’emploie à charmer la vie en multipliant autour de nous de belles formes, exprimant de belles pensées. L’artiste et l’artisan travaillent à la même œuvre magnifique; ils concourent à nous rendre agréable et chère l’habitation humaine, à communiquér

Ils sont semblables l’un à l’autre par la fonction. Ils sont collaborateurs. L’œuvre de l’orfèvre, du potier de h terre, de l’émailleur, du fondeur d’étain, de l’ébéniste et du jardinier appartiennent aux beaux-arts aussi bien que l’œuvre du peintre, du sculpteur, de l’architecte, à moins qu’on ne pense que l’orfèvre Benvenuto Cellini, le potier Bernard Palissy, l’émailleur Pénicaud, le fon- deur d’étain Briot, l’ébéniste Boule, le jardinier Le Nôtre, pour ne parler que des anciens, n’ont pas accompli les ouvrages d’un art assez beau. Mais vous estimez au contraire, citoyens, que l’artisan qui a trouvé le galbe d’une coupe ou obtenu la transparence d’un émail est le confrère de l’artiste qui a conçu les lignes d’une statue ou choisi les tons d’un tableau.

Venez donc, vous par qui les objets usuels sont revé- tus de beauté, venez en foule harmonieuse, venez graveurs et lithographes, mouleurs du métal, de l’argile et du plâtre, fondeurs de caractères et typographes, imprimeurs sur étoffe et sur papier, peintres de décors, bijou- teurs, qui nous donnez la joie des formes heureuses et des couleurs charmantes, bienfaiteurs des hommes,

venez avec les peintres, les sculpteurs et les architectes. ÿ Avec eux, la main dans la main, acheminez-vous vers se la cité future. RER Elle nous annonce un peu plus de justice et de joie. Vous travaillerez en elle et pour elle. D’une société plus équitable et plus heureuse que la nôtre sortira peut-être un art plus aimable et plus beau; artistes, artisans, unissez-vous, associez-vous ; étudiez, méditez ensemble. Mettez en commun vos idées et vos expériences. Soyez, à vous tous, mille et mille pensées manuelles et mille et mille mains pensantes, et travaillez dans la paix et l’harmonie. La parole est à Jean Jaurès. Le citoyen Anatole France, me dit un espion qui ne l’avait jamais vu, a un peu l’aspect sec et blanc, digne ÿ _et fier d’un ancien officier de cavalerie en retraite, mais d’un officier tout à fait très bien, comme il y en a, quand il y en a. Il fait d’une voix pleine la lecture de son allocution, comme les gens qui lisent au lieu de parler. On regrette qu’il ne parle pas. F Jaurès fut très beau. Sa parole ne sera pas perdue pour toi, puisque la Petite République du lundi annonçait que « nos camarades du Mouvement Socialiste ont fait sténographier le superbe discours de Jaurès sur l’Artet le Socialisme. Us le publieront dans le numéro qui paraîtra le premier mai. Adresser les Quand Jaurès eut parlé, des messieurs d’en bas admiraient disant : Les théories sont fausses; mais comme c’est beau! Les éminents artistes furent vivement goûtés.

Le camarade Charles Rappoport nous a fait judicieu- hi sement observer que la consultation internationale que nous avons reproduite n’aurait pas un caractère scientifi- que si nous ne reproduisions pas la réponse du citoyen Liebknecht, — que nos lecteurs sans doute connaissaient les sentiments du citoyen Liebknecht, mais qu’ils ne les connaissaient que par des communications indirectes, alors que Liebknecht avait donné une réponse expresse aux questions posées par la Petite République. Le Socialiste ainsi daté : Dimanche 20-27 Août 1899, ; è publiant le compte rendu officiel du dix-septième Con- EUX grès national du Parti ouvrier français, tenu à Épernay les 13, 14, 15 et 16 août, publiait en effet cette réponse Vous savez que je me suis fait une règle de ne pas me mêler des affaires des socialistes des autres pays. Mais puisque vous me demandez mon opinion sur les questions brûlantes qui occupent votre Congrès et toute la France socialiste et démocrate, et que ceux de vos compatriotes socialistes qui ont des vues différentes des vôtres se sont aussi adressés à moi, je n’ai nulle raison de vous cacher ce que je pense. Et après tout, est-ce une affaire étrangère pour nous socialistes Allemands, ce qui vous occupe en

4: Vraiment, le socialisme est international, et chaque jour il le devient davantage. Nous sommes une nation pour nous, “ une même nation internationale dans tous les pays du hi monde. Et les capitalistes, avec leurs agents, instruments et dupes, sont une autre nation internationale, de telle ei sorte que nous pouvons dire : il n’y a que deux nations Ÿ. aujourd’hui, l’une opposée à l’autre dans tous les pays, l’une luttant contre l’autre dans la grande lutte de classe, qui est du la nouvelle Révolution. Les classes, c’est d’un côté le prolé- tariat, représenté par le socialisme, et, de l’autre, la boursu geoisie, représentée par le capitalisme. “: Et comme c’est le capitalisme qui gouverne. la société Me - bourgeoise, les gouvernements, tant que le capitalisme æ règne, sont par nécessité des gouvernements capitalistes, des gouvernements de classe, c’est-à-dire de la classe ré- gnante, servant les buts et les intérêts de la classe régnante, +3 et destinés à organiser et à conduire la lutte de classe pour ‘la bourgeoisie contre le prolétariat, pour le capitalisme contre le socialisme, pour nos ennemis contre vous, contre nous. Du point de vue de la lutte de classe, qui est la base du socialisme militant, c’est une vérité mise au-dessus de toute contestation par la logique de la pensée et des faits. F Pour un socialiste, entrer dans un gouvernement bourgeois, c’est passer à l’ennemi ou se livrer à l’ennemi. En tout cas, un socialiste qui pénètre dans un gouvernement de la classe 3e . dirigeante se sépare de nous. Il peut se croire socialiste, mais il ne l’est plus; il peut être sincère et de bonne foi, mais alors il n’a pas compris que le mouvement socialiste est une lutte de classe. Un gouvernement d’aujourd’hui, même s’il avait, par philanthropie, de bonnes intentions, ne peut faire rien de sérieux pour notre cause. Il faut se garder des illusions. Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, le che- min des défaites est pavé d’illusions. Dans la société d’au- jourd’hui un gouvernement qui n’est pas capitaliste est simplement impossible. Et le malheureux socialiste qui par hasard entre dans un tel gouvernement, s’il ne veut pas x trahir sa classe, est condamné à l’impuissance. La bourgeoisie anglaise a compris cela depuis un siècle, et c’est

une pratique systématique de tous ses gouvernements V5 1 que le membre le plus radical de l’opposition, qui est te Re assez naïf pour se prêter à ce jeu, est pris dans le gou- \4 84 vernement. Il sert comme couverture et désarme ses amis, a qui ne peuvent pas tirer sur lui; comme, dans une ba- LOS taille, on ne peut pas tirer sur les otages mis en avant par >: 2 Voilà ma réponse à la question relative à l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois. - AVE Je passe maintenant à l’autre question, à celle de l’unité. 1274 La réponse m’est dictée par les principes et par les intérêts nus A ÿ du parti. . IRÈNE Je suis pour l’unité du parti, unité nationale et unité in- RQ ternationale. Mais ce doit être l’unité du socialisme et des socialistes. L’unité avec des adversaires, avec des hommes qui ont des buts et des intérêts différents et opposés, ce ? n’est pas une unité socialiste. Il faut nous unir à tout prix, 07 14 au prix de tous les sacrifices. Mais, afin que nous puissions ah ss nous unir et nous organiser, il faut nous débarrasser de À pee, tous les éléments étrangers ou hostiles. Que penserait-on : 0 1 d’un général qui, dans un pays ennemi, remplirait les à fe” rangs de son armée de soldats pris au pays ennemi? Ne ‘78 serait-ce pas le comble de la folie? Prendre dans notre organisation, qui est une armée pour la lutte de classe, des de va adversaires qui ont des buts et des intérêts opposés aux nôtres, serait plus qu’une folie, un suicide. 1088 Sur le terrain de la lutte de classe, nous sommes invin- Ki cibles ; si nous le quittons, nous sommes perdus, parce que + Re nous ne sommes plus des socialistes. La force du socia- Rue lisme est dans le fait qu’il y a une lutte de classe, que la classe travaillante est exploitée et opprimée par la classe ” capitaliste et que dans la société capitaliste des réformes ! sont impossibles qui pourraient mettre fin à l’exploitation Re Ne Nous ne pouvons pas transiger, nous ne pouvons pas én conclure un pacte avec ce système; il faut rompre, et certes pu ce n’est pas la classe dominante et exploitante qui lui don- / FRONE nera le coup de grâce. C’est pourquoi l’Internationale a } 42

prêché au prolétariat que l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Sans doute il y a des bourgeois qui, par justice et par humanité, se mettent du côté des socialistes, mais ce sont des exceptions; — la masse de la bourgeoisie a la conscience de classe — et de classe dominante et exploitante. Elle est plus consciente de ses intérêts que la masse du prolé-

Je conclus : vous m’avez demandé mon opinion; je vous l’ai donnée. A vous de faire ce que les principes et les inté- rêts de notre parti vous ordonnent de faire.

Vive la France ouvrière et socialiste! Vive le Socialisme international. La Petite République a bien voulu nous communiquer ï les quelques réponses qu’elle n’a pas publiées

Le docteur Charles Schidlowski (1) est un socialiste révolutionnaire russe. Un jeune militant doublé d’un philosophe. Dans la littérature socialiste il a débuté par une critique remarquable de la méthode

dialectique de Hegel et de Marx. Ecrivain de talent, il est un des

  • organisateurs de l’Union des Socialistes-Révolutionnaires-Russes, qui

s’inspire à la fois du socialisme moderne et de la vieille tactique du Parti de la Volonté du Peuple{Narodnaja Vola), et dont il dirige, avec ses amis, l’organe l’Ouvrier Russe {Rousski Rabotschi), paraissant

Il nous prie d’ajouter qu’il n’engage pas son organisation par son opinion sur la participation d’un militant socialiste au pouvoir ministériel, cette opinion lui étant personnelle.

La juste solution des questions posées par vous n’est possible, selon moi, qu’à la condition que l’on conçoive la lutte de classe d’une manière également juste.

(1) Au cinquième cahier, page 9, reproduisant les questions mêmes adressées par la Petite République aux militants socialistes intérna-

Il y avait un temps où l’on croyait — et bien des socia- D, listes le croient encore — que la révolution sociale résulterait d’une lutte désespérée du prolétariat, misérable et ne profitant d’aucune manière des biens que met à notre dis- RU position la civilisation moderne. On admettait que ce ne serait qu’alors que le prolétariat n’aurait rien à perdre, 4 Ée qu’il conquerrait un monde entier. La lutte de classes se présentait aux esprits comme une guerre menée ‘à contre la société par un adversaire qui se trouve hors ‘4 de cette société — par un ennemi dont la tâche unique ‘PRE est de détruire tout ce qui existe, ne laissant rien derrière - Fe lui. En partant de cette conception étroite de la lutte des F8 classes, il était facile de prouver que l’intervention des socialistes dans des luttes livrées entre des fractions bour- ‘4 geoises ne peut se concilier avec le principe de la lutte des Je classes. Car, disait-on, toute la bourgeoisie ne doit être considérée que comme formant un bloc réactionnaire, dont aucune partie n’est capable de désirer sincèrement la liberté pour elle-même, ni de se révolter contre une infamie commise. Les socialistes par conséquent ne peuvent se ®) Fe commettre avec aucune de ces parties. nn: Avec cette conception de la lutte des classes, on est nécessairement amené à donner la même réponse négative à : 188 votre seconde question portant sur la participation au ht pouvoir dans la société actuelle. En effet, il n’y a pas d’action commune possible entre les socialistes, qui cherchent à détruire l’ordre existant, et les représentants de la bourgeoisie, qui ne songent qu’à conserver ce que les tionaux, nous avons écrit son nom :, Schiflonski. Nous prions nos *°4 lecteurs de vouloir bien faire la rectification. Nous faisons tout ce en. que nous pouvons pour éviter de semblables erreurs. Nous savons « 4 que ces cahiers n’auraient aucun intérêt véritable s’ils n’étaient pas r?. avant tout des cahiers de documents et de renseignements exacts. En particulier la consultation internationale a été relue sur épreuves par celui de nos camarades qui, ayant fait récemment un long tour t d’Europe, a le mieux connu les militants internationaux. Mais il est Mu. difficile d’atteindre à l’entière exactitude. Et il est plus difficile 2: d’éviter les fautes en copiant un journal à rectifier qu’en écrivant soi- Ur, même. me semble que l’évolution sociale, comme celle de la { pensée socialiste, qui se rend compte de ce qui se passe, a pleinement démontré la fausseté de ces conceptions. La révolution sociale ne résultera pas d’une situation désespérée du prolétariat qui n’aurait rien à perdre. Elle sera faite par la classe ouvrière ayant alors atteint un niveau de culture assez élevé; elle sera prôvoquée par les besoins et les revendications d’un ordre matériel, intellec- tuel, moral et social qui se développent sans cesse et qui ne peuvent trouver leur pleine satisfaction qu’après la suppression de la propriété privée remplacée par la possession collective des moyens de production et une organisation propre de la production nationale. En raison de cette considération, la lutte des classes a pour tâche principale la défense — toujours et partout — des intérêts des classes productives. Elle a aussi pour objet les intérêts et les besoins immédiats de ces classes. Elle cherche à élever leur niveau matériel et moral. Et tout cela parce que toute amélioration sérieuse de la situation actuelle de la classe ouvrière est une condition nécessaire de son développement matériel et intellectuel, grâce auquel le socialisme lui apparaîtra non comme un bel idéal trop éloigné mais comme une nécessité absolue. Les partisans de cette méthode doivent pourtant com- ï battre énergiquement ceux des opportunistes qui voient dans les améliorations partielles et dans les palliatifs la fin suprême du socialisme. Mais en même temps ils sont bien obligés de ne pas se regarder comme hors de la société. Au contraire. Ils doivent rester dans cette société, se rendre compte de tout ce qui s’y passe, pour agir en conséquence. Voilà pourquoi l’action parlementaire des socialistes de tous les pays perd de plus en plus son caractère d’une opposition absolue qui a sa fin en elle-même et se transforme en une collaboration avec d’autres classes. Le véritable sens de cette collaboration consiste dans le fait que les socialistes forcent les classes bourgeoises à faire des concessions aux classes travailleuses. Mais pour y arriver il est nécessaire de cesser de considérer toutes les classes

bourgeoises comme formant un bloc réactionnaire. Il est nécessaire de classer les groupes selon leur caractère plus k ou moins réactionnaire, selon leur disposition plus ou moins grande à faire des concessions. Il est évident par conséquent que les socialistes ne ‘ peuvent regarder avec indifférence la lutte des fractions bourgeoises entre elles. Ils doivent se mêler à la lutte pour aider à écraser celles qui leur sont plus hostiles. Cette intervention ne doit pas se borner aux cas où il f. s’agit de la question ouvrière proprement dite ou de ce que k l’on appelle la question sociale, ces questions n’étant pas indépendantes de tous les autres phénomènes de la vie j sociale. Chaque changement de l’atmosphère politique et morale dans laquelle vit la société a une répercussion inévi- Fr. table sur le sort de la lutte des classes et sur les intérêts immédiats de la classe ouvrière. Aïnsi la conquête des nouveaux droits politiques, la défense de la justice sociale recherche libre sur les ténèbres de l’ignorance, du principe de la fraternité internationale sur le chauvinisme et l’antagonisme des nations, de la tolérance vraie sur le fanatisme f clérical — tout cela crée une atmosphère plus favorable à n! la lutte des classes en lui préparant un heureux succès, He tandis que l’arbitraire de la classe dominante, le délire Aa bestial des chauvinistes et le fanatisme médiéval des curés lui sont extrêmement nuisibles, Voilà pourquoi je crois que l’intervention du prolétariat socialiste dans les luttes entre les fractions bourgeoises afin de porter un coup décisif à la réaction sous toutes ses for- mes non seulement ne se trouve pas en opposition avec le principe de la lutte des classes, mais est directement dicté par ce même principe et le sert. Je dois répondre dans le même sens à la deuxième question posée par vous. La participation des socialistes au pouvoir exécutif est la conséquence logique et inévitable de sa participation aux assemblées législatives. Qui collabore à la confection des lois doit nécessairement s’occuper de leur application régulière, doit empêcher la classe domi- a

nante de les interpréter dans son propre intérêt. Personne, en effet, ne voudrait nier que la lutte contre Les abus du pouvoir, un contrôle rigoureux des actes du gouvernement, est autrement utile à la classe ouvrière qu’une critique faite après coup, post festum. Voilà pourquoi les socia- listes doivent tâcher partout d’avoir une part directe au’ gouvernement, une part qui correspondrait à la force sociale qu’ils possèdent,

Il est naturellement désagréable pour les socialistes d’être obligés d’agir à côté des personnes qui ont mérité à juste

titre les colères du prolétariat. Mais cette promiscuité est

inévitable et dans les conditions de l’action parlementaire.

En tous les cas ce n’est pas de leur faute si la bourgeoisie

n’a pas trouvé des hommes plus dignes que M. Gallifret

pour en faire un ministre de la guerre, comme ce n’est pas

de leur faute non plus s’ils sont obligés de siéger à côté de MM. Lasies et Drumont.

La lutte des classes menée par le parti socialiste en Suisse m’a convaincu que la participation des socialistes au pouvoir n’affaiblit pas son ardeur, mais, au contraire, lui donne une nouvelle force. La majorité de la population s’habitue de plus en plus à voir dans les représentants de la classe ouvrière des défenseurs désintéressés et habiles des inté- rêts de la société. D’autre part, à mesure que notre parti renonce à une attitude exclusivement négative envers la

société actuelle et commence à s’occuper des réformes positives et des améliorations partielles, son prestige croît et avec le prestige son influence sur les masses.

Je comprends bien, chers camarades, que l’expérience d’un pays souvent ne s’applique pas à un autre. Néanmoins je suis convaincu que, sauf des conditions exceptionnelles, les socialistes doivent prendre part à tous les corps consitués, l’exécutif compris. IL va de soi qu’ils doivent agir dans l’esprit du programme socialiste et de notre fin propre. En agissant de la sorte, nous hâterons plus sûrement le jour de la délivrance définitive hors de l’ordre bourgeois déjà compromis.

Membre de la Rédaction de la revue Rabotcheïe Délo {la Cause Ft Ouvrière), organe de l’Union des Socialistes-Démocrates-Russes l’étranger, et collaborateur des revues et journaux socialistes allemands.

Arrêté en décembre 1884, il a subi près de deux années de prison ! « préventive », et fut ensuite, par ordre administratif, mis, pour trois ans, sous la surveillance de la police. S’est ‘réfugié, fin 1887, à

l’étranger (en Suisse), où il adhéra tout de suite à la fraction démo-

crate-socialiste (marxiste) du parti socialiste russe.

Avant d’être élu membre de la rédaction du Rabotcheïe Délo, a ns publié, entre autres, des brochures de propagande socialiste pour j les ouvriers russes.

Les réponses déjà publiées ont fait ressortir, au sujet de votre première question, une rare unanimité du socialisme international. La question est jugée et bien jugée. Si je crois cependant devoir en parler à mon tour, c’est qu’ayant observé les événements de près, je réussirai peut-être éviter des redites.

L’affaire Dreyfus n’est pas la première crise que la Répu- blique ait eu à traverser. C’en est, après le boulangisme, k après le Panama, la troisième. Cela fait trois crises en dix

Karl Marx a appelé la France la terre classique des luttes de classe. On peut dire aussi que la troisième République est le régime classique des crises. Quelles que soient les causes et les formes particulières de chacune des trois crises indiquées, on retrouve partout, en allant au fond des choses, une cause dominante et identique.. C’est l’antagonisme entre la domination économique et politique de la bourgeoisie et la forme démocratique du gouvernement.

Cet antagonisme, qui existe à l’état plus ou moins aigu dans tous les pays modernes, éclate en France avec le plus de violence, parce que nulle part les deux éléments en conflit ne sont aussi fortement développés que dans ce

pays. La domination bourgeoise, souveraine ici en fait, la bourgeoisie ayant éliminé ou absorbé les classes dominantes de l’ancien régime, se heurte d’autant plus violem- ment à la démocratie, souveraine en droit, et inversement.

‘ Pour parer au choc, la bourgeoisie cherche à s’entourer. de ce qu’on peut nommer des forces-tampons, qui sont en même temps destinées à atténuer les effets de la démocratie.

Ces forces-tampons, systématiquement développées et cajo-

lées, sont, en premier lieu, le cléricalisme, le militarisme À « et le chauvinisme, cette caricature du patriotisme, une Trinité réaclionnaire qui suflirait à étrangler ou tout au moins à fausser la démocratie et à faire déchoir la nation, si la domination bourgeoise n’était condamnée par sa nature même à faire grandir malgré elle la force la plus sûre et la ï plus consciente de la démocratie, le prolétariat socialiste. C’est dire que le prolétariat socialiste aurait manqué au principe de la lutte de classe et, ce qui revient au même, à tous ses intérêts vitaux, s’il n’était pas intervenu dans le

i conflit déchaîné par l’affaire Dreyfus. Jamais, en effet, la Trinité réactionnaire n’a agi avec plus d’entrain et de vigueur et n’a menacé la démocratie avec plus d’audace.

{ L’affaire Dreyfus n’était pas, n’est pas seulement une question d’humanité et de droit, elle est aussi et surtout — et c’est là son caractère distinctif à côté de tant d’autres erreurs ou crimes judiciaires — un conflit aigu entre les forces réactionnaires coalisées et la démocratie, une lutte

Û de classe dans toute l’acception du terme. A moins donc d’admettre que le socialisme n’ait rien à perdre au triomphe

de la réaction militariste et cléricale, que le prolétariat ne soit pas intéressé au triomphe de la démocratie, c’est-à-

dire, à moins de retomber dans les errements de la période sectaire et enfantine du socialisme ou de réduire les aspi-

rations du prolétariat à une question d’estomac, — il n’est guère possible de contester le devoir du parti socialiste d’intervenir dans les conflits où, comme dans l’affaire Dreyfus, les intérêts de la démocratie sont en jeu.

ÿ En prenant parti dans l’affaire Dreyfus, le prolétariat a lutté contre ses propres ennemis. Et son action était d’autant plus nécessaire que les éléments plus ou moins démo-

cratiques de la bourgeoisie, abstraction faite des intellectuels , agissant en dehors des partis bourgeois, ont trop longtemps déserté leur devoir, ont trop longtemps pensé aux circonscriptions, au lieu de penser aux intérêts véritables de la masse égarée. Ce qui, au point de vue de la tactique, distingue peut-être

le plus radicalement-le parti socialiste, c’est le souci de ses intérêts durables et permanents, qui sont ceux de l’affranchissement définitif du prolétariat, tandis que les partis . bourgeois de toute sorte vivent au jour le jour, ne regardant qu’aux intérêts momentanés, toujours prêts à sacrifier l’avenir au présent, à trahir leurs principes au prix d’un avantage éphémère. Le parti socialiste, lui, a un droit historique d’aînesse qu’il ne vend, ne saurait jamais vendre pour un plat de lentilles.

Le plat de lentilles, c’étaient, dans l’espèce, des avantages électoraux possibles ou probables dans le cas d’une aititude tout au moins réservée à l’égard des passions réac- tionnaires qui ont fini par entraîner les masses populaires. Eh bien, le devoir du parti socialiste était tout tracé. Il fallait dédaigner les considérations électorales pour ne penser qu’aux intérêts permanents du prolétariat, les voix électorales ne valant, au point de vue de la lutte proléta- rienne d’ensemble, qu’autant qu’elles sont le résultat d’une propagande de principe qui ne transige point avec les courants démagogiques. Cetle tactique, adoptée dès le début par quelques-uns, a été, du reste, couronnée de succès, puisque le prolétariat conscient l’a comprise et que même les partis bourgeois sincèrement républicains ont dû, un peu trop tard, il est vrai, se ressaisir.

D’ailleurs, je l’ai déjà indiqué, les conflits et les crises se répètent en France. Dès lors, comment le parti socialiste pourrait-il vivre et grandir s’il s’abstenait de l’action juste au moment où tous les autres partis luttent le plus ardemment, où toutes les passions sont déchaïnées, où les masses populaires sont remuées jusque dans leurs profondeurs, où la lutte politique devient l’affaire et le souci de tous les citoyens? Un parti qui fait le mort aux époques troublées commet un suicide.

en Force oblige. Les responsabilités d’un parti croissent avec sa force. Le parli socialiste pouvait, à la rigueur, ne pas intervenir ou se montrer hésitant et tätonnant pendant le boulangisme, parce que, à celte époque, il ne comptait presque pas, n’étant encore qu’un mouvement de secte. Il ù ne le pouvait plus pendant l’affaire Dreyfus, après qu’il fut devenu un mouvement de masses, le point de ralliement de toutes les forces vives du prolétariat et des autres couches démocratiques les plus accessibles aux idées socialistes.

ù C’est donc, en même temps que son honneur et son pro- lit, un signe de clairvoyance et une preuve de la force accrue à du prolétariat français d’être intervenu — aussi énergique- ment et aussi promptement que les circonstances le per-

mettaient — dans le conflit entre la réaction militariste et cléricale et la démocratie, et d’avoir ainsi fait pencher la balance du côté de la démocratie. En ce qui concerne la portée générale ou internationale

de votre première question, il suflit de rappeler que Marx

j et Engels, les premiers théoriciens de la lutte de classe du prolétariat, ont recommandé dans le Manifeste du Parti Communiste, il y a déjà plus de cinquante ans, de soutenir

les éléments démocratiques de la bourgeoisie en lutte contre

les partis réactionnaires. Et cette tactique a été, depuis,

observée par les partis socialistes de tous les pays.

Votre deuxième question est infiniment plus complexe. S’il était possible de donner une réponse générale à une question qui, à mon avis, n’en comporte pas, on devrait rejeter de plano la participation des socialistes à un ministère bourgeois. La raison principale et décisive en est que le pouvoir ministériel représente l’ensemble de l’ordre capitaliste dont il a la charge et la responsabilité et que le parti prolétarien ne saurait, sans renier le principe de la lutte de classe, assumer cette charge et cette responsabinus lité-là. D’une façon générale, ceux des socialistes qui croient une réalisation pacifique et pour ainsi dire subreptice du socialisme peuvent seuls admettre la prise de possession (8 partielle du pouvoir gouvernemental quelle que soit la si- à tuation politique. Je n’en suis pas. Je pense, au contraire, g que l’enseignement le plus clair de l’histoire est la résistance aveugle et même féroce des classes dominantes l’avènement d’un ordre social qui détruirait leurs privi- = 10 lèges. Les classes régnantes n’abdiquent jamais volontaire- k ment. Les transformations sociales ne se sont jamais failes à l’amiable. La révolution a été toujours le point final et de inévitable de l’évolution. Si une révolution ou plutôt une série de révolutions était Fè nécessaire pour faire triompher l’ordre bourgeois sur le a régime féodal, on peut d’autant moins concevoir l’avènement pacifique de l’ordre socialiste. Tandis que, en effet, le régime bourgeois et le régime féodal ne se différencient, 18 dans le domaine économique, que par la forme de l’exploi- ? tation et de la propriété individuelle des moyens de pro- 5” duction, l’ordre socialiste supprime toute exploitation et toute propriété individuelle des moyens de production. Aussi le seigneur féodal pouvait-il s’adapter à la société es en s’embourgeoisant ; le capitaliste, au contraire, devra tout simplement disparaître en régime socialiste, la socialisation des moyens de production ayant supprimé sa raison d’être économique. Le seigneur féodal pouvait se soumettre, le }: capitaliste ne pourra que se démettre. Une autre conséquence de ce qui précède est que l’on ne k saurait assimiler les fonctions ministérielles aux autres a fonctions exécutives et, à plus forte raison, aux fonctions législatives. Ce qui en fait la différence, ce n’est pas, à mon avis, leur origine diverse — un ministre socialiste étant aussi bien qu’un maire socialiste le résultat et le signe visible de la force croissante du parti socialiste — mais leur caractère divers sur lequel il n’est pas besoin d’insister davantage, tant cela saute aux yeux.

Dans des conditions normales un ministre socialiste ne pourrait que discréditer son parti en des compromissions fâcheuses avec les nécessités soi-disant gouvernementales, FR

expression vague et euphémique pour désigner Les exigences de la classe dominante, la sauvegarde des intérêts perma- nents de la bourgeoisie. On a bien vu en France même de simples radicaux, ainsi que des cabinets radicaux homogènes, compromettre leur parti, une fois arrivés au pouvoir. Et pourtant les radicaux se placent sur le même terrain économique que les autres partis bourgeois. Il serait aussi superficiel qu’injuste d’imputer ce résultat aux causes purement personnelles, à la lächeté ou à la bêtise de tous les radicaux qui se sont succédé au pouvoir. Si {ous les ministres radicaux ont trahi leur programme, cela prouve qu’il y avait aussi en jeu une cause générale et impersonnelle. C’est la domination économique et politique de la bourgeoisie capitaliste qui a maté les ministres radicaux, qui a fait enterrer ou qui a fait échouer toutes les réformes démocratiques, y compris l’anodin impôt sur le revenu, de récente mémoire. On peut juger par là quelle serait la force de résistance bien autrement formidable opposée par la’ classe capitaliste, par sa représentation parlementaire et gouvernementale, à des projets de réforme d’un ministre socialiste,

Je sais bien que le parti radical, en tant qu’organisation, n’existe que de nom, tandis que l’organisation du parti socialiste et, par conséquent, sa puissance de contrôle, devient de plus en plus forte et eflicace. Mais cela veut dire

seulement que le ministre socialiste, en tout moment effectivement responsable envers son parti, serait bientôt obligé de donner sa démission.

En fait, — et la manière dont vous avez posé la question l’indique d’ailleurs assez clairement — l’entrée d’un socialiste dans un ministère bourgeois n’est guère concevable

que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles.

Le pouvoir bourgeois doit être bien malade, bien désagrégé pour êlre obligé de demander l’appui d’un ministre

socialiste, c’est-à-dire de partager le ‘pouvoir avec le parti socialiste. Alors la question change de face. Du moment que le pouvoir bourgeois capitule devant la force socialiste, le parti socialiste peut et même, selon les cas, doit prendre acte de cette capitulation et faire entrer les siens dans le

gouvernement avec un programme bien défini et adapté la situation exceptionnelle.

serait oiseux de vouloir indiquer d’avance les traits distinctifs d’une situation exceptionnelle, étant donné

qu’une tellesituation contient par définition une très grande part d’inconnu et d’imprévu. Cependant, d’une façon géné- rale, il est bien clair qu’il ne saurait s’agir, en somme, que de la défense de la démocratie contre un péril réactionnaire, contre un coup d’État imminent. En dehors de cette hypothèse, la participation des socialistes au gouvernement bourgeois ne peut devenir nécessaire et, par conséquent, admissible, au point de vue du principe de la lutte de

Certes, le parti socialiste ne doit pas marchander son concours à un gouvernement de défense démocratique, il ne doit pas chercher à se le faire payer par des portefeuilles ministériels. Mais, d’autre part, il ne doit pas non plus avoir l’air de fuir les responsabilités au moment périlleux, sous peine d’encourir des reproches mérités et de voir son prestige diminuer. Et d’ailleurs, la participation des mandataires du parti socialiste au pouvoir ne constitue- ÿ t-elle pas la meilleure garantie d’une défense démocratique

Les socialistes de tous les pays n’hésitent pas à marcher la main dans la main avec les partis d’opposition démocratique pendant les élections, bien que, dans la plupart des cas, aucun des intérêts majeurs de la démocratie n’y soit en jeu. Raison de plus pour le parti socialiste de participer au pouvoir gouvernemental lorsqu’il y est appelé par des gouvernants bourgeois à bout d’expédients pour défendre la

Il va sans dire, je l’ai déjà indiqué, que c’est toujours au parti socialiste organisé qu’incombera le droit et le devoir d’examiner chacun des cas particuliers et de décider si et à quelles conditions ses mandataires pourront entrer dans un ministère bourgeois. De même il est bien entendu que les ministres socialistes, entrés au pouvoir pour une tâche strictement limitée et avec un programme bien défini, devront se retirer aussitôt que la situation sera redevenue

normale ou qu’ils se seront heurtés, dans l’exécution du programme élaboré par le parti, à la résistance de leurs collègues bourgeois. Des ministres socialistes ne sauraient rester au pouvoir une minute de plus que ne l’exige la stricte nécessité de la situation exceptionnelle. Ayant cessé- d’être nécessaires, ou étant devenus impuissants à cause de la résistance de leurs collègues bourgeois, ils n’ont plus qu’à se retirer. Ce n’est pas aux hasards des scrutins parlementaires de mettre fin à l’existence ministérielle des socialistes. C’est au parti lui-même de choisir l’heure de la e démission de ses mandataires. Ainsi non seulement le caractère exceptionnel de la participation des socialistes au pouvoir bourgeois sera nette- ment marqué, mais aussi et surtout les intérêts propres du parti seront sauvegardés le plus efficacement. Le peuple alors verra, pour la première fois, un parti sacrifier la jouissance du pouvoir aux principes ou renoncer librement, la tête haute, aux portefeuilles ministériels après avoir achevé une œuvre de salut démocratique. Dans l’un et l’autre cas, le parti socialiste sortira de l’épreuve ministé- rielle grandi et fortifié.

Reims fit asseoir Zachée pendant qu’on emplissait sa besace. Le vieux s’informa de Clément Reims lui exprima son inquiétude — Zachée, cet enfant devient un païen, Majorel lui a inspiré l’orgueil de sa raison : il ne croit plus au miracle ! Dieu l’avait fait aveugle, il avait fermé sur lui les portes de la nature, — Majorel les a repoussées et il a montré à Clément toutes les délices de la vie.

  • — Comme Satan sur la montagne montra à Jésus les royaumes de la Terre. — Nous lui demandions d’attendre la réalisation d’une Promesse. — Il a voulu jouir tout de suite. Il s’est laissé tenter par des sons, par des contacts — par des — Depuis dix-neuf siècles, ses ancêtres vivent

dans la foi — lui, s’est révolté contrela volonté du — Peut-être un jour abandonnera-t-il notre ami- 11008 tié, comme il a abandonné nos croyances. Re Zachée partit quand sa besace fut pleine, irrité que tous les êtres n’eussent pas dans leur mémoire la même vision que lui : Jésus sur une ânesse dans les rues de Jérusalem. Reims entendit au loin sa clarinette.