Administration
les socialistes veulent socialiser le travail social, c’est-à-dire l’ensemble du travail qui est nécessaire pour que la cité continue à vivre.
cette fin, ils veulent socialiser la matière qui est nécessaire au travail social, c’est-à-dire les moyens sociaux de production : la terre en ce qu’elle peut servir à la culture sociale; le sous-sol, mines et carrières; l’outillage industriel, machines, ateliers, magasins ; l’outillage commercial, magasins, voies et moyens de communication. Les moyens de production seront socialisés, c’est-à-dire qu’ils seront rendus à la cité, à l’ensemble des citoyens.
Le travail social sera socialisé, c’est-à-dire qu’il sera fait par l’ensemble des citoyens. Les parts individuelles du travail social, c’est-à-dire les parts du travail social qui seront données à la cité par chacun des citoyens, seront, non pas sans doute identiques entre elles, car cela ne se pourrait pas, mais, autant que possible, égales entre elles, en ce sens que les différences qu’elles auront encore . ne seront commandées que par les différents besoins de la cité et par les différentes aptitudes indivi- duelles des citoyens comme travailleurs, et en ce sens que ces inévitables différences de qualité, d’in-
tensité, de durée, seront, autant que possible, compensées par d’autres différences de qualité, d’intensité, de durée, de manière que les parts individuelles du travail social soient, autant que possible,
En échange ia cité assurera aux citoyens une éducation vraiment humaine, et l’assistance exacte en cas de maladie ou d’infirmité, enfin l’assistance entière pendant la vieillesse.
L’éducation sera égale pour tous les enfants, non pas, bien entendu, en ce sens que les éducations individuelles seraient identiques entre elles, mais en ce sens que les différences des éducations individuelles ne seront commandées que par les diffé- rentes ressources de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens comme élèves.
Les moyens de consommation seront laissés à la libre disposition des citoyens en quantités autant que possible égales entre elles.
Les avantages de ce régime sont à considérer l’égard de la cité et à l’égard des citoyens.
l’égard de la cité, ce régime épargnera letra- vail humain, dont le gaspillage est immoral. Cette épargne sera réalisée par plusieurs causes, dont les La concurrence sera supprimée. Or elle est mau-
troisième cahier de la deuxième série vaise. Il semble à première vue qu’elle a de bons effets dans la société présente, maïs ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux maux qu’elle a commencé par causer elle-même. Nous ne reconnaissons pas toujours comme elle est mauvaise parce que notre éducation, mauvaise aussi, nous a dressés à travailler par un sentiment de vaine émulation, mauvais, étranger au travail même et à la fin propre du travail. La concurrence est mauvaise en son principe : il est mauvais que les hommes travaillent les uns contre les autres ; les hommes doivent travailler les uns avec les autres; ils doivent travailler à faire de leur mieux leur travail, et non pas à se servir de leur travail pour vaincre d’autres travailleurs. La concurrence est cause que les travailleurs ne sont point payés selon ce qu’ils ont fait, ce qui serait juste au sens étroit de ce mot, ni payés d’un paiement normal, ce qui serait juste au sens large, ou harmonieux, mais surtout selon ce que leurs concurrents n’ont pas fait. La concurrence a souvent cet excès que, lorsque l’un des concurrents a reconnu qu’il ne peut pas travailler mieux que ses concurrents, il tâche que ceux-ci travaillent plus mal, pour être sûr de les vaincre quand même, d’où les manœuvres frauduleuses. La concurrence est souvent faussée par la réclame, qui tend à donner l’avantage au travail
plus connu sur le travail mieux fait, et par la falsification, qui tend à donner l’avantage au travail mieux paraissant sur le travail mieux fait. Enfin la concurrence internationale est cause de la guerre, de la paix armée, des maux qui suivent, comme la concurrence interindividuelle est cause des procès, de véritables guerres privées, de la plupart des haines publiques et privées, des maux qui suivent.
L’oisiveté sera supprimée. Pour calculer l’épargne de travail social aïnsi réalisée, il ne faut pas comparer seulement dans la société présente le nombre des oiïsifs au nombre total des citoyens; il faut ajouter au nombre des oisifs le nombre de tous les citoyens qui travaillent dans la société présente pourvoir au luxe individuel des oisifs.
La production sera centralisée autant qu’il est possible; or, si la centralisation est mauvaise pour la vie intérieure des hommes et pour le travail supé- rieur de l’humanité, surtout pour l’artet pour la philosophie, elle est bonne pour la production sociale, parce qu’elle permet aux citoyens de faire mieux et plus vite le travail social de production, et, justement ainsi, d’être mieux et plus tôt libres pour leur vie intérieure et pour le travail supérieur de l’humanité. La cité socialiste organisera la culture intensive, l’industrie intensive, centralisera le
troisième cahier de la deuxième série commerce, de manière à tirer de la matière qui est proposée à l’activité humaine le plus des meilleurs moyens de consommation. l’égard des citoyens, le régime socialiste aura sur la société présente au moins deux avantages : ‘4 Il établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une solidarité réelle et vivante; une justice, une égalité réelle et vivante; une liberté réelle, — au lieu d’une fraternité fictive; d’une justice fictive; d’une liberté fictive. Il amortira autant que possible les à-coupsindivi- ! duels. Dans la société présente on laisse les malheurs individuels tomber de tout leur poids sur ceux des citoyens qui se trouvent au droit, et qui souvent en sont écrasés. Et comme il ya, malgré tout, en fait, des solidarités individuelles indéfinies, ces malheurs ont des répercussions indéfinies, incal- culables. Si bien que le progrès même est, en fin de compte, onéreux. Par exemple quand on invente une machine qui supprime la moitié du travail dans un métier, les consommateurs, en général, entirentun certain bénéfice parce que les prix baissent, mais la moitié des producteurs sont mis à pied, et ces malheurs individuels ont le plus souvent de telles et si lointaines répercussions que l’ensemble du mal ainsi causé aux citoyens est pire que n’est avantageux le bénéfice donné aux consommateurs. Dans la cité socialiste, au contraire, il suffira, quand on fera pour un métier de telles inventions, de réduire sans à-coup le nombre des travailleurs intéressés, soit en faisant moins d’apprentis de ce métier-là, soit en donnant à certains de ces travailleurs le temps d’apprendre un nouveau métier; en attendant, d’ailleurs, que les mesures prises aient leur plein effet, on en sera quitte pour diminuer le nombre des heures où travailleront les ouvriers de ce métier, ce qui ne sera pour personne un malheur dans la cité. Ainsi constituée, la cité socialiste sera parfaite en ce qu’elle sera socialiste. En ce qu’elle sera une cité humaine il se pourra qu’elle soit imparfaiteen- , core. Mais elle sera la moins imparfaite possible des cités humaines possibles, en ce sens que toutes \ , les difficultés, toutes les souffrances y seront au pis- aller égales à ce qu’il faut qu’elles soient dans toute € société individualiste. Soient les difficultés, par exemple, qui tiennent au choix du métier et à la Comment pourrez-vous, nous dira-t-on, assurer dans la cité socialiste le service des métiers les plus pénibles, ou les plus ennuyeux, en un mot des métiers sacrifiés ?
troisième cahier de la deuxième série Remarquons d’abord qu’à mesure que le machinisme ira croissant les métiers se ressembleront de plus en plus et qu’il y aura de moins en moins des métiers sacrifiés. Remarquons ensuite que dans la cité socialiste, on pourra toujours compenser par des avantages de durée ce que les métiers sacrifiés auraient encore de pénible ou d’ennuyeux. Et enfin, si, malgré cette compensation, les travailleurs volontaires désertaient certains métiers, il suflra, pour assurer le service de ces métiers, d’en faire un service commandé, obligatoire, universel et personnel. — Mais, dira-t-on, c’est là de la contrainte! — Sans doute, c’est là de la contrainte, mais c’est une contrainte juste et officielle. Tandis que dans la société présente sévit une contrainte universelle, d’autant plus redoutable qu’elle est à la fois injuste et sournoise : injuste en ce qu’elle ne s’exerce pas également sur tous les citoyens; sournoise, car on ne veut pas avouer que l’on contraint certains citoyens à faire certains métiers, mais on est bien content que la misère générale soit telle qu’il y ait des citoyens qui tombent si bas que de remonter jusqu’à ces métiers-là justement leur paraisse un bonheur. Et c’est sur cela que repose toute la société présente. Pour ne pas vouloir faire de certains mé- tiers, de certaines fonctions sociales, de certains services des services commandés, on gaspille de la
souffrance humaine : au lieu de faire descendre les travailleurs, s’il y a lieu, des métiers moyens aux métiers sacrifiés, on les laisse tomber, sans vouloir avoir l’air de s’en apercevoir, beaucoup plus bas, assez bas pour qu’ils aient encore bien de la chance, comme on dit, de remonter jusqu’à ces métiers-là.
Et que ferez-vous, nous dira-t-on, des paresseux ? Remarquons d’abord qu’il y aura beaucoup moins de paresseux quand tous les citoyens auront reçu l’éducation normale. Remarquons ensuitequ’ilyaura beaucoup moins de paresseux dans une cité où la plupart des métiers seront sans cesse ouverts à tous, parce qu’il y aura beaucoup moins de fausses vocations, parce qu’il n’y aura point de vocations forcées, parce que les vies mal engagées ne le seront point sans retour possible. Enfin si, dans une cité où trois ou quatre heures au plus d’un travail facile sufliront pour assurer la vie quotidienne, si, dans une telle cité, il se trouve encore des paresseux qui refusent toute espèce de travail, ces malades ne mourront pas de faim dans une cité qui sera aussi riche en moyens de consommation, mais on les ré- duira au strict nécessaire. — Îls seront donc, dira-t-on, entretenus aux frais de la cité? — Sans doute, mais que fait la société présente, sinon de les entretenir aussi, et très cher, dans ses asiles, ses
troisième cahier _ de la deuxième série hôpitaux, ses prisons, ses colonies de relégation, ou dans ses plus somptueux hôtels, parasites mendiants ou parasites luxueux, ou bien ouvriers des mauvais
Selon cette méthode d’analyse exacte et de comparaison, toujours on verra que ce sont justement les pis-allers de la cité socialiste, supposés, qui sont la règle habituelle, réelle, de la société présente. Ainsi renseignés provisoirement sur ce que serait la prochaine cité socialiste, ces jeunes gens n’hésitèrent pas. Il n’yavait plus qu’à préparer la naissance de cette cité, il n’y avait qu’à préparer puis à faire la révolution sociale. Pour préparer la révolution sociale on n’invoquerait pas les anciens, on n’irait pas chercher les hommes de trente à quatre-vingts ans, qui étaient en immense majorité contaminés du vice bourgeois, mais on ferait appel aux seuls jeunes gens. Et cela suffirait bien. Si l’on convertit soigneusement au socialisme les générations montantes, si l’on acquiert honnêtement les jeunes hommes, les nouveaux hommes, à mesure qu’ils passent leur quinzième, leur dix-huitième ou leur vingtième année, après huit ans d’exercice on est régulièrement une imposante minorité, après vingt ans on est une res- pectable majorité, après quarante ans, sans risque et sans violence mauvaise, on est devenu l’humanité même, l’humanité enfin sauvée du mal bourgeois, de tout ‘ le mal, et instituée en cité harmonieuse. Ainsi le veut
Or il est simple de convertir les générations montantes. Il n’y a pour ainsi parler qu’à les divertir de la contamination bourgeoise. L’excellence du socialisme est telle que le socialisme se fait valoir lui-même. Il a une évidence autonome, automatique et antérieure. n’a besoin d’aucun avocat. Il ne demande qu’un démonstrateur. Il suffit qu’on le fasse voir. Si un journal exactement et moralement socialiste paraissait, la simple démonstration, la simple proposition du socialisme introduirait au socialisme les générations montantes. Il n’y avait plus qu’à faire un journal socialiste, le journal
Car ces jeunes gens ignoraient à peu près tout du personnel qui sévissait déjà sous le nom de socialiste. dl On les avait en effet soumis aux déplorables moyens d’élevage que nous voyons pratiquer autour de nous partout, sur tous les faibles par tous les forts, sur les simples par les habiles, sur les ignorants par les savants, sur les enfants, sur les soldats, sur les ouvriers, sur les
électeurs, sur le peuple des animaux au langage inarticulé, sur le peuple des hommes. On leur mentaiït pour leur bien. C’est la méthode pratiquée sur la plupart des âmes adolescentes par la plupart des âmes adultes. Cette méthode a tout pour elle. Idoine à la paresse et commode au ménagement, elle reste la forme la plus redoutable du mensonge universel. Nos maîtres nous donnaient donc une image heureuse dumonde socialiste fran- çais, une image bienheureuse du monde socialiste universel, une image au moins exactement sévère du monde bourgeois. En France les anciens partis socialistes, les anciennes écoles et les anciennes sectes s’éliminaient d’eux-mêmes selon les exigences naturelles de la vieil-
troisième cahier: de la deuxième série lesse. Pas même il n’était besoin de se faire enseigner leurs noms. Guesde et Vaillant disparaissaient déjà, et l’incompatible Allemane avec eux, dans l’avantageux éloignement de l’histoire. Les générations montantes seraient enfin neuves des vieilles injures, blanches des vieilles saletés. Il n’y avait plus qu’à faire le journal socialiste pour les générations montantes.
D’ailleurs ces jeunes citoyens avaient à eux, en eux et venant d’eux, quelques idées simples. Idées qu’ils n’avaient pas demandées à leurs maîtres, mais que ces bons maîtres encourageaient volontiers, car ils étaient au fond de braves gens, et ils ne savaient pas que les idées simples étaient si redoutables. Parfois même je me demande sices maîtres n’avaient pas fini par accepter comme étant véritables cette image du monde et ces renseignements qu’ils voulaient bien communiquer leurs élèves et à leurs amis. Car ils se soumettaient sans doute eux-mêmes aux moyens d’élevage qu’ils im-
posaient au-dessous d’eux. Cette idée simple, et vivace, était que nous devons commencer par vivre en socialistes, que nous devons commencer la révolution du monde par la révolution de nous-même, que toutes les théories et toutes les phrases ne valent pas un acte socialiste, que chacun doit commencer par socialiser sa vie, que la conversion au socialisme suppose un don sans réserve des intérêts sous l’entière maintenue des droits, un abandon sans réserve des sentiments sous la pleine indépendance et liberté de la raison.
C’est pour cela que non seulement nous fimes, après tant de gens, le plan d’un journal socialiste, mais, si l’on veut bien y regarder, le plan d’un journal socialistement socialiste. Formé presque instantanément, tant il
était indiqué, ce plan fut répété d’homme à homme jusqu’à ce que Pierre Deloire le rédigeât. Je ne le développerai pas. Tout le monde le connaît pour l’avoir plus ou moins déjà fait. En France plus qu’ailleurs, c’est le plan qui manque le moins.
Pour le réaliser il fallait un personnel et un matériel, un personnel qui fournît le matériel. Cinq cents personnes et cinq cent mille francs suffisaient, d’autant que les cinq cents personnes seraient des collaborateurs eflicaces, d’autant que les cinq cent mille francs seraient rafraîchis par des souscriptions régulièrement affluentes. Et dix ans suffisaient pour la préparation.
Les cinq cents personnes se pourraient trouver en quelques années, de proche en proche, d’ami en ami, par cette propagande personnelle qui seule est fructueuse. Les nouveaux adhérents cherchaient des nouveaux encore. On gagnait toujours du monde. Chacun répondait pour ceux qu’il avait acquis, introduits. C’était la méthode bien connue de la ramification indéfinie. Elle serait invincible comme une végétation si les hommes étaient des végétaux. Mais ils sont au moins des animaux. Elle est dans l’histoire de Blanqui. Elle est partout ailleurs. A cet égard j’avais pour fonction d’administrer la communication centrale à établir entre les premiers adhérents. Je donnais la communication. Je n’exerçais aucune autorité. Je n’avais rien de commandement. J’étais le citoyen téléphoniste. Il était d’ailleurs entendu que l’on se passerait de moi le plus que l’on pourrait, que l’activité de la compagnie serait spontanée, qu’il n’y aurait pas congestion centrale et refroidissement aux extrémités, mais que tout marcherait tout
troisième cahier de la deuxième série Admettant que cinq cents personnes souscrivent dix francs chaque par mois en moyenne, on canalise un affluent mensuel de cinq mille francs. Soixante mille francs par an. Même en faisant lx part large au déchet inévitable, on amasse les cinq cent mille francs avant les dix ans, intérêts composés. A cet égard j’étais comptable. Au bout des dix ans le journal partirait. L’affluent des souscriptions mensuelles continuerait inépuisable. Et quand le public aurait en mains pour la première fois de sa vie un journal honnête, un journal bien fait, il nous ferait un accueil tel que le journal serait indéra- ‘ J’adminisirais la comptabilité. Je fabriquai des registres, simples cahiers scolaires. Je tins une comptabilité mystérieuse. A la fois scrupuleuse et mystérieuse. Les mouvements des fonds étaient marqués par la valeur, par la date, et par les seules initiales. Au cas où la police y eût mis le nez, elle n’y eût appris que les nombres et l’alphabet. Ces précautions sont devenues amusantes. Elles étaient sérieuses. M. Méline et M. Dupuy, non pas M. Waldeck-Rousseau, trahissaient alors la Cette institution de jeunesse ne prospéra pas. Je ferais plaisir à beaucoup de personnes si j’attribuais la faiblesse humaine l’étiolement de cette institution. Mais j’aperçois des causes, que je distingue en inté- rieures et en extérieures. Je ne sais pas bien si j’avais été l’initiateur de cette institution, car elle était née à peu près spontanément. La première croissance fut rapide. Mes amis d’Orléans, mes nouveaux amis de Lakanal et de Sainte Barbe
accueillirent l’idée commune et souscrivirent. Ils n’ont pas cessé depuis de souscrire leur mensualité, sans ?
La seconde croissance fut assez rapide. J’étais l’école normale. C’était un lieu favorable, malgré d’apparentes résistances. Une compagnie de jeunes gens, étudiants internés, toute faite, se prêtait à une attentive propagande et à la formation d’une compagnie d’action. L’institution commune se grossit de normaliens nombreux et pour la plupart considérables.
La troisième croissance, qui eût débordé les anciennes amitiés et les nouvelles camaraderies, ne se produisit pour ainsi dire pas. Les événements publics nous étaient contraires. Nos courtes finances filaient ailleurs, dans les grèves et les souscriptions, n’affluaient pas au fonds commun. Le grand public français gardait son argent pour les banquistes. Le public socialiste s’épuisait ailleurs. Le personnel socialiste alors devenait ce qu’il est devenu. Les augments de la seconde croissance commençaient à se fatiguer ! pour la plupart. Ils avaient presque tous mal entendu l’institution. « Ce qui paraissait devenir impraticable était la simple communication de l’intention première.
Et les gens ne donneraient pas d’argent pour dans dix
Le remède vint. Pour donner à l’institution commune la surface de base qui lui manquait, il fallait un comité. j Seul je ne présentais pas une suflisante garantie. Mais un comité garantirait l’institution auprès des personnes éloignées. Ce comité ferait la mutation de confiance, la mutation de la confiance, la transmission de confiance indispensable. Ce comité aurait en moi cette confiance
troisième cahier de la deuxième série entière qui se fonde sur la connaïssance et l’amitié personnelle. D’ailleurs ce comité aurait assez de largeur etdepoids pour me garantir auprès des personnes éloignées.
La quatrième croissance, qui se füt faite autour du comité, ne se produisit pour ainsi dire pas. L’esprit du public et les événements nous résistaient. Une lassitude intérieure s’ensuivit. Et la désagrégation vint.
L’affaire Dreyfus nous causa un dommage incroyable. Pendant tout le temps qu’elle dura, négligeant non seulement nos affaires et nos intérêts, mais nos droits même et l’action qui nous était particulière, tout le temps, tous les soins, tout le travail, tous les efforts, toute l’action furent au service d’une justification individuelle.
Au commencement de l’affaire, dans les derniers mois de l’année 1897, un événement privé mit à ma disposition, pour la première et pour la dernière fois de ma vie, une somme assez considérable. Ces quarante et quelques mille francs n’étaient pas à moi, mais aux miens. Ma nouvelle famille était d’accord avec moi sur ce que je devais lancer dans l’action Socialiste ces quarante mille francs. Ma famille pensait avec moi qu’un socialiste ne peut garder un capital individuel.
Ce fut alors que je commis une faute impardonnable et dont le retentissement pèsera sans doute longtemps sur ma vie. Je péchai par humilité. Je me défiai de moi. L’humilité n’est pas moins coupable et pas moins dangereuse que l’orgueil, et non moins contraire à la modestie exacte. Je négligeai de fonder alors ces cahiers de la quinzaine. Si j’avais aussitôt fondé ces cahiers même, avant derrière moi plus de quarante mille francs
intacts, et si ces cahiers avaient publié pendant les trente mois de l’affaire l’équivalent de ce qu’ils ont publié depuis, je suis assuré qu’ils auraient à présent un solide fonds de réserve et une solide clientèle
Mais je me défiai de moi. Un peu épaté par le redoutable aspect de science que la plupart des sociologues savent distribuer autour d’eux, je me semblai encore plus ignorant que je ne le suis. Et surtout je redoutais que je devinsse autoritaire. On avait déjà si souvent nommé autorité le soin que j’ai toujours eu de garder ma liberté contre les autorités prochaines, et un certain zèle indiscret dont je n’ai pu me défaire dans la propagande, on m’avait si souvent répété que j’étais un autoritaire, que je devenais un autoritaire, que j’avais fini par le croire presque. Or je haïssais ferme l’autorité. À mesure que je connaissais un peu le personnel socialiste, les sévices de l’autorité individuelle m’apparaissaient. J’étais décidé à ne rien faire qui ressemblât à du guesdisme. Je ne savais pas que l’autorité collective anonyme est encore plus redoutable que l’autorité individuelle.
Au premier janvier 1898 j’étais donc tout envahi de ces imaginations, et au premier mai suivant, au lieu de fonder ces cahiers, je fondai une librairie. Je mis tous mes soins à publier la copie de mes camarades, n’imaginant pas que je devinsse un fournisseur de copie. Mon ami Georges Bellais voulut bien me prêter son nom, car
j’étais encore boursier d’études en Sorbonne, et j’aimais l’anonymat. On sait que cette librairie ne prospéra pas beaucoup. Je ferais plaisir à beaucoup de personnes si j’attribuais à ma témérité ou à ma stupidité, à mon
troisième cahier de la deuxième série incurie, à mon ineptie un insuccès aussi notoire. Mais je distingue des causes. La principale est encore l’affaire Elle passionnait le monde quand la librairie put commencer à fonctionner, à travailler. Elle fit au commerce ‘3 un tort considérable, au commerce parisien. En particulier elle nuisit au commerce des livres, parce que les . gens gardaient tout leur temps et toute leur finance pour lire les journaux multipliés. Singulièrement elle nuisit la librairie Bellais qui s’affichait dreyfusiste, qui fut rapidement notée, devant qui les antisémites manifestèrent, É où les dreyfusistes fomentaient leurs manifestations. Le temps et la force employée à manifester pour Dreyfus ] était dérobée au travail de la librairie. La fatigue en- ) tassée dans l’action dreyfusiste retombait sur la librai- rie. La seule édition dreyfusiste que fit la maison nous fut onéreuse. Ainsi une affaire qui sans doute enrichit de finance ou de clientèle ou d’autorité les journaux et ] la librairie Stock appauvrit la librairie Bellais. Je distingue des causes. Les secondaires sont nombreuses. Le gérant ne géra pas avec la tension qu’il fallait. Il est probable que si mon ami André Bourgeois avait alors été disponible, et s’il avait fait pour la librairie un travail équivalent à celui qu’il vient de faire pour les cahiers, l’événement aurait tourné vers un succès heureux. — Toutes les éditions que fit la maison furent onéreuses, ou bien parce que le livre se vendait peu, ou bien parce que le prix de vente, pour encourager la propagande, était scandaleusement abaissé. Même quand l’ouvrage était édité en partie par souscription, le calcul des frais n’impliquait pas les frais généraux de la maison. — Je mis toutes mes
- dernières finances, tout mon dernier travail sur le livre de Jaurès l’action socialiste. Je pensais que ce livre serait un merveilleux moyen de propagande moralement socialiste. Il y a là des pages vraiment impérissables et définitives. Le livre ne se vendit pas. Événement incroyable: on eut honte de lui. Au commencement des deux allées qui forment cette première série, au seuil des deux avenues les premières pages ne sont pas d’un socialisme exactement fixé. Rien de plus historique, de plus naturel, de plus convenable, de plus iné- vitable et je dirai de plus indispensable puisque justement il s’agit ici de l’explicitation d’un socialisme implicité d’abord, puisqu’il s’agit ici d’un socialisme en mouvement, en action. Comme si la propagande ne consistait pas justement à se situer au commencement des allées pour pouvoir se transporter avec le lecteur ou l’auditeur jusqu’à leur aboutissement. Comme si la conversion n’était pas un mouvement, un voyage en esprit. Mais le souci d’orthodoxie fixe, d’orthodoxie en repos qui a envahi tout le socialisme français déjà conspirait à étouffer ce livre. Jaurès, par humilité ou par embarras, n’en a jamais, du moins à ma connaissance, dit ou écrit un mot. La Petite République ne lui a jamais fait une sérieuse publicité. IL retomba de tout
son poids sur le dos de l’éditeur. Je distingue des causes qui sont pour ainsi dire de fondation. La première année d’une entreprise est toujours onéreuse. Quoi qu’on m’en ait dit, c’est une lourde occupation que de trouver un local et d’essuyer
les plâtres. fe Je distingue des causes qui à distance me font encore beaucoup de plaisir. J’accueillis comme éditeur le Mou-
troisième cahier de la deuxième série vement Socialiste à sa naissance et lui procurai le plus d’abonnés que je pus. J’accueillis l’initiateur des Jour- naux pour tous et lui procurai, autant que je le pus, les moyens de sa réussite.
- La désagrégation de la communauté se produisit non
par éparpillement mais par séparation. Un groupe s’y dessinait peu à peu autour de M. Lucien Herr. Je me permets de citer ce nom parce que le Cri de Paris l’a cité avant moi, parce que cette signature a été imprimée jadis dans /a Volonté, parce que ce nom figure aux Notes Critiques, parce que la Société Nouvelle de li- È brairie et d’édition annonce de M. Herr un volume
Je ne cacherai pas la grosse et souvent la profonde impression que me fit M. Herr quand enfin je le connus à l’école. Son parfait désintéressement, sa puissance de travail énorme, son gros travail anonyme, son érudition sans doute universelle et totale et, sur tout, sa brutale sincérité me donnèrent pour lui un profond attachement fidèle. Je fus en un sens vraiment son élève. Il n”ensei- gna parfois comme on travaille et souvent comme on agit. Il me fournit beaucoup de renseignements sincère- f ment exacts sur tout un monde que j’ignorais, monde littéraire, scientifique, politique. Sur tout il débrouilla pour moi les insincérités et les conventions où je me Lo serais empêtré. Il me mit au courant de l’affaire Drey- Ë fus, me donna les indications sans lesquelles on ne pou- vait pas suivre intelligemment. Cette fidélité dura jusqu’à la fin de l’affaire. Comme elle finissait il me sembla qu’elle avait malheureusement modifié la mentalité de plusieurs de nos camarades. Elle avait donné à plusieurs un certain goût de la puissance, de l’autorité, du commandement. Tel est le danger de ces crises. Pendant plusieurs mois le plus petit professeur de collège ou le plus mal payé des répétiteurs, si faible en temps ordinaire contre les tyrannies locales ordinaires les plus faibles, avait pesé lourdement sur les destinées générales du pays. Par le seul fait qu’il donnait son faible et pauvre nom à la liste qui passait, pétition aux pouvoirs publics, souscription, adresse, le pauvre universitaire de Coulommiers ou de Sisteron appuyait d’une relativement lourde pesée morale et matérielle sur les destinées de la France et du monde. Car on était à un aiguillage, et les forces contraires se balançaient. A plus forte raison les initiateurs de ces listes exerçaient-ils une extraordinaire poussée. Un nom mis au commencement de la première liste avait aussitôt une survaleur immense. Or il suffit que l’on se reporte aux premières listes Zola pour y lire le nom de M. Herr et les noms de la plupart de ses amis, dont
mesure que l’affaire s’avançait deux tendances, deux mentalités se dessinèrent puis se manifestèrent parmi les anciens dreyfusards. Ayant communément exercé une action puissante pour la réalisation de la justice et pour la manifestation publique de la vérité, les uns continuêrent à chercher partout la réalisation plupart commencèrent à préférer l’action, la puissance, la réalisation même et la manifestation. Les premiers, Picquart, Zola continuèrent comme ils pouvaient leurs véritables métiers. Picquart est encore un oflicier qui demande à passer en conseil de guerre. Zola est encore
troisième cahier de la deuxième série ce qu’il était, un romancier, et un citoyen libre. Mais la grande majorité ne pouvait renoncer à la tentation singulière d’exercer une influence énorme, intense, concen- trée, condensée, un alcool d’influence, ayant un effet considérable sous un petit volume et pour un petit effort initial, Or l’ancienne action politique était justement un jeu imaginé à seule fin de satisfaire à ces anciennes ambitions. L’ancienne action politique est un jeu d’illu-. sions, combiné pour faire croire que l’on peut exercer beaucoup d’action sans se donner beaucoup de peine et de soin, que l’effet utile est hors de proportion avec l’énergie dépensée, avec l’effort. L’ancienne action politique est un jeu de crises feintes imaginé pour faire ac- croire que l’action critique est l’action habituelle, ordi- ‘4 naire. Les dreyfusards qui selaissèrent séduire à cette illusion devinrent partisans de l’amnistie. Tous, et parmi eux Jaurès, ils retombèrent ou ils tombèrent dans l’ancienne action politique. Ils y ont fait tomber le socialisme français. Parvenu à ce point de mon histoire, je m’aperçois que je ne puis la continuer sans pénétrer dans les problèmes généraux de l’action socialiste présente, et récente. Je n’oublie pas, d’ailleurs, que je dois un compte rendu fidèle aux citoyens qui ont bien voulu me confier le mandat de les représenter aux trois congrès de Paris. L.: Ce compte sera rendu dans le cinquième cahier. Fa Le quatrième cahier sera tout entier de Lagardelle. Nous nous reposerons pendant les vacances du premier de l’an. Nous publierons huit cahiers de janvier à !
Nous avons supprimé nos services. Nous prions nos abonnés de vouloir bien accepter Les reçus que nous leur faisons présenter par la poste.
ceux de nos anciens abonnés qui ne nous ont pas encore payé leur abonnement nous faisons présenter un reçu de huit francs pour un abonnement de propagande à la première série.
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ceux de nos abonnés éventuels que nous ne pensons pas qui veuillent s’engager dès à présent, nous fai-
sons présenter un reçu de deux ou de trois francs pour une souscription. tous nos abonnés gratuits nous faisons présenter un reçu de deux francs pour un abonnement gratuit à la première ou à la deuxième série. Non pas que nous voulions plaisanter. C’est encore faire un service gratuit que d’envoyer pour deux francs une série qui en vaut commercialement vingt. Mais il est admis et il nous semble convenable que, sauf empêchement, Les destinataires d’une institution contribuent à son établissement, — Une souscription de deux francs annuelle demande moins d’un sou par semaine.
Nous nous réservons de supprimer nos envois à ceux de nos abonnés qui n’auraient pas accepté nos reçus. troisième cahier de la deuxième série Plusieurs de nos anciens abonnés nous ont demandé pourquoi nous ne publions pas comme avant l’état nu- mérique de nos abonnés et l’état de notre situation financière. Un tel recensement n’aurait aucun sens. Nous tirons à quatre mille environ depuis le douzième et dernier cahier de la première série inclus. Nous en- : J voyons à quatre mille destinataires sérieusement choi- l sis. Combien de ces quatre mille destinataires nous res- teront abonnés ? Nous le saurons quand la poste aura présenté nos reçus. Combien de nos anciens abonnés se réabonneront ? Nous le saurons vers la fin de janvier. Nous avons eu la semaine passée le premier désabon- . nement. Un de mes vieux camarades, révolté à la lec- À ture du premier cahier, s’est violemment désabonné pour sept raisons. Charles Guieysse, qui a éprouvé plu- À sieurs publications, veut bien m’assurer que le désabonnement, quand on n’en abuse pas, est un indice de vitalité. Le fait est que nous recevons régulièrement plusieurs abonnements par jour. Un mouvement de dés- Ë affection s’accentue parmi mes anciens camarades et quelques-uns de mes anciens amis. Un mouvement d’abonnement se continue parmi les personnes éloignées. Il paraît que cela aussi est habituel aux publications libres. Chez nous le mouvement d’abonnement est beaucoup plus fort que le mouvement de désaffec- tion. C’est tout ce que nous pouvons dire. L’établissement de quatre mille abonnements éventuels a réclamé tout le temps et toutes les forces de l’administration. k Bourgeois a fourni douze heures par jour depuis trois mois, sans repos hebdomadaire. Nous sommes en contravention à la loi Millerand-Colliard.
Charles Guieysse me dit dès longtemps que ses amis et lui avaient l’intention de fonder ce qui est devenu les
— Je vous en parle un des premiers, me dit-il à peu près, parce que j’ai peur de faire du tort aux cahiers. Ce que nous voulons faire sera dans le même sens que les cahiers, à un autre étage.
— Allez toujours, nous verrons après
Les pages de la couverture seront toujours consacrées des avis et des renseignements d’administration.
Il est absolument nécessaire que les lecteurs des Pages libres suivent de très près notre situation financière; c’est seulement en connaissant l’état de nos finances qu’ils verront pourquoi nous faisons payer nos abonnements trimestriels trente-neuf sous, ce qui est cher.
Gela est absolument nécessaire aussi, parce que beaucoup de camarades veulent que nous nous organisions en Coopé- rative d’édition et de librairie; il faut, pour que ce projet puisse se réaliser un jour, que nos lecteurs soient d’abord exactement instruits de la manière dont se fait un journal, dont s’administre une revue.
Voici, très rapidement exposées, les différences qui existent entre les Pages libres et les publications similaires 1° Nous n’avons pas de frais de personnel d’administration : la comptabilité et la tenue des registres sont assurées par des camarades de bonne volonté;
troisième cahier de la deuxième série 2° Nous n’avons pas de frais de rédaction : les articles de “0h la revue sont écrits par des camarades de bonne volonté; è 3° Nous n’avons pas de frais de loyer; À 4° Nous ne mettons pas la revue en vente chez les libraires k et marchands de journaux : cela nous forcerait à faire des remises que notre situation financière ne peut supporter; 4 5° Nous ne voulons avoir que des abonnés. Tout cela fait que nos frais sont réduits au minimum. Par 6° Nous ne publierons pas d’annonces payées : il n’est pas correct de donner des annonces commerciales dans une “4 publication qui n’est pas un journal d’informations, mais bien une revue d’idées ; À 7° Nous n’avons pas de capitaux qui nous permettent de bc dépenser beaucoup d’argent en frais de publicité, et d’at- tendre plusieurs années avant de joindre les deux bouts. IL ‘4 faut que tout de suite nous joignions les deux bouts. Tarif B. — Quand l’abonnement est versé directement en nos mains, aux mains d’un camarade qui nous l’apporte, LE ou bien quand il nous est envoyé en mandat ou en timbresposte : ÿ Adresser le montant de l’abonnement à M. Charles Les abonnements que nous préférons sont ceux de trois mois et de six mois. Remarque pour les abonnés d’un an L’abonnement normal d’un an est de 8 francs, selon le tarif À, ou de 7 francs 80, selon le tarif B. Mais, ainsi ? fixé, ilest un minimum. « à
Ceux qui peuvent payer sans gêne l’abonnement annuel
plus de 8 francs doivent nous envoyer
L’abonnement de 20 francs a notre prédilection, parce que ce prix est particulièrement approprié aux mœurs et habitudes bourgeoises, et que nous voulons des abonnés bourgeois ; nous ferons leur éducation, ils en ont besoin.
Mais nous prévenons nos abonnés à 10, 20, do francs que nous ne les remercions pas autrement que nous ne remercions Jean Prolète et leurs camarades de leurs trenteneuf sous trimestriels.
Nous n’aurons pas pour eux une reconnaissance proportionnelle au prix de leur abonnement.
Il ÿ aura dans le premier numéro des Pages libres une consultation de ce Jean Prolète, ouvrier ciseleur. Guieysse veut bien me communiquer la copie de cette Je contai, dit-il, à Jean Prolète comme quoi, avec quelques camarades de toutes conditions, nous voulions fonder une petite Revue populaire, indépendante de toute
puissance d’argent; je lui dis que nous étions sûrs de trouver des concours précieux parmi tous les intellectuels qui vont parler dans les Universités Populaires, je lui fis remarquer qu’actuellement les camarades qui veulent lire ne savent que lire, que les livres leur paraissent trop gros, fatigants à lire; je lui montrai aussi que les journaux n’étaient jamais parfaitement honnêtes, parce qu’ils ne disaient jamais tout, qu’ils étaient gênés soit par les vilaines nécessités des luttes politiques, soit par l’influence de ceux qui leur donnent de l’argent.
— Tout cela, c’est très bien, me dit Jean Prolète; mais par qui penses-tu arriver à te faire lire? crois-tu que les ouvriers comme moi achèteront tes Pages libres ?
troisième cahier de la deuxième série — Pourquoi pas? — Écoute, Charles Gé, tu es un bon garçon, mais tu ne connais pas la classe ouvrière. Tu fais des conférences dans les Universités Populaires, tu causes ensuite avec tes auditeurs, mais ce ne sont pas les camarades avec lesquels tu causes qui peuvent te faire comprendre ce qu’est la classe des travailleurs. Je la connais, moi qui ai fondé des groupes politiques, qui aiaussi fondé une coopérative, et aussi une Université Populaire ; et je te dis que c’est bien difficile de faire quel- L que chose avec ces gens-là. Ils aiment les grands mots, ils crient dans les réunions publiques, ils beuglent Vive la Sociale et puis c’est tout. Ils se plaignent de leur misère, . mais quand il s’agit de faire quelque chose pour la faire cesser, ou la diminuer, il n’y a plus personne. — Jean Prolète, je n’ai certainement pas la prétention de connaître mieux que toi les travailleurs manuels ; cependant j’ai envie de protester contre ce que tu dis. Depuis que je vais dans les Universités Populaires j’ai rencontré des hommes remarquables dont je m’honore d’être devenu le camarade, comme je suis le tien; ceux qui fondent des Coopératives et des U. P., ceux qui sont des militants poli- tiques, ceux-là sont des dévoués, et ils ne méritent en rien le mal que tu dis. Je contai comment nous comptions lancer les Pages libres, comment nous avions reçu des noms et adresses de camarades, comment nous avions aussi dépouillé des annuaires; — à tous ceux dont nous avons les noms et adresses, nous allons envoyer gratuitement plusieurs nu- s méros, ét ils verront alors eux-mêmes s’ils doivent — Et tu penses, Charles Gé, que ceux qui recevront plu- Moi, je crois qu’ils liront ce que tu leur enverras, mais qu’après ils ne s’ahbonneront pas. Je suis très sceptique. — Moi je crois que si nous pouvons leur envoyer assez de numéros pour qu’ils nous connaissent, tous ceux qui peuvent dépenser quelques sous s’abonneront. Ce que je crains seulement, c’est que nous ne puissions pas nous k
faire connaître assez, parce que nous n’avons pas assez
— Oui, toujours la même chose ; les riches réussissent et les pauvres ne réussissent pas!
— Crois-tu par exemple que telle société d’éducation populaire que préside le notaire dans un village des Cé- vennes ne fait pas plus pour le progrès del’humanité que tels braillards que nous connaissons à Paris ? Est-ce qu’un percepteur qui organise des lectures dans un village de l’Est, malgré le curé, n’a pas une action plus efficace sur la société que l’ouvrier parisien qui boit de l’absinthe en acclamant la Sociale ? Est-ce que notre ami Maurice Primaire, l’instituteur, ne fait pas une meilleure besogne socialiste, en créant une mutualité scolaire, que tel coopérateur socialiste parisien qui fait travailler treize heures par jour les employés de sa coopérative ?
— Oui, mais le notaire, le percepteur, et Maurice Primaire lui-même auront peur de ta revue.
— Ils n’auront pas peur, s’ils sont vraiment républicains — et aussi parce que ces idées nouvelles que nous soutiendrons sont tout simplement de vieilles idées, des idées éternelles : celles de Justice et de Liberté.
Au moment où nous mettons sous presse nous recevons la copie de la pièce de Jean Hugues, la Grève, repré-
n sentée pour la première fois à l’Émancipation, univer- sité populaire du quinzième arrondissement. À première » vue cette pièce peut faire un beau cahier.
J’ai reçu de Gérault-Richard la lettre suivante
Paris, le 6 décembre 1900
Votre zèle à dire leurs quatre vérités aux camarades vous expose à de dangereuses licences envers la vérité une et indivisible, ainsi qu’à de sérieux mécomptes personnels. Vous venez, en effet, d’être abominablement mystifié par le correspondant qui accuse la Petite République d’avoir, pour manifester son zèle ministériel, omis la publication des peines prononcées contre les grévistes de Chalon-sur-Saône {douzième et dernier cahier de la première série).
Cette accusation est fausse, on ne peut plus fausse : le numéro de La Petite République, daté du 11 juin, publiait en première page une assez longue dépêche relatant les incidents d’audience du procès, les noms des citoyens poursuivis et leurs condamnations.
Yérifiez l’exactitude de cette rectification. Rien de plus facile. La collection du journal est à votre disposition. Opérez vous-même, cette fois. Il n’est jamais trop tard pour revenir à la recherche scientifique de la vérité, quand on sest abandonné aux entraînements de la polémique palionaliste qui consiste à mettre des poux dans latête d’autrui pour être sùr d’en trouver.
Vous seriez bien aimable de publier cette lettre et de croire à mon dévouement.
J’ai chez moi pour faire ces cahiers plusieurs collections de journaux complètes, en particulier celle de la Petite République. Je me reportai à la Petite République datée du lundi 11 juin En correctionnelle. — Condamnations des manifestants {De notre correspondant) Chalon-sur-Saône, 9 juin
C’est aujourd’hui que le tribunal a jugé les citoyens victimes des brutalités des gendarmes. Naturellement il a distribué les condamnations avec prodigalité, sans tenir compte des contradictions et des extravagances de certaines dépositions.
Ainsi le brigadier Renaud raconte en ces termes, que nous recommandons aux amateurs de dislocation, les mé- faits commis sur sa personne par le citoyen Marius Gros, serrurier : « L’inculpé me saisit par le bord de ma tunique, me serra fortement à la gorge et me donna un coup de poing dans le dos. Arrêté, il cria à plusieurs reprises à ses
camarades : « Au secours! Délivrez-moi! » » À ce signal, plusieurs individus lancèrent une grêle de pierres sur moi. »
Je défie n’importe quel acrobate, fût-ce le président du tribunal, de saisir un homme à la gorge et de lui donner un coup de poing dans le dos, tout en lui tenant le bord de sa tunique. Enfin, si les camarades de Gros lancèrent des pierres sur le brigadier, ils risquaient d’attraper Gros qui était devant lui… Oh! logique de Pandore.
Mais les juges ne s’arrêtent pas à ces détails, ils con-
damnent : Marinier, à un mois de prison; Lanacq, à deux est acquitté. Plusieurs des condamnés bénéficient de la loi
troisième cahier de la deuxième série Je répondis à peu près à Gérault-Richard : >. je n’ai pas gardé copie de ma lettre — Je communiquerai à Louzon la rectification que vous m’avez envoyée. Le premier cahier de la deuxième série est parti, je n’aurai pas la parole dans le deuxième, la rectification passera dans le troisième. Je reste, au fond, un de vos meilleurs amis. Gérault-Richard me répondit sur une carte Je ne vous reproche pas de communiquer à M. Louzon ma rectification. Mais je suis en droit de vous reprocher de n’avoir pas usé à mon égard du même procédé. Vous auriez pu, vous auriez dù vérifier l’assertion mensongère de votre On n’accuse pas des militants comme nous de duperie sans preuves. — Vous trouverez bon que je me réserve la e faculté de publier notre correspondance si M. Louzon ne me donne pas satisfaction. Bien à vous. Voici ce qui s’était passé. La Petite République n’est pas parfaite. Quand M. Waldeck-Rousseau eut appelé M. Millerand au ministère du commerce, elle pouvait adopter envers le nouveau ministère cette attitude si heureuse et fructueuse de la critique bienveillante. Elle aima mieux manifester beaucoup de bienveillance à peu près dépourvue de critique. Non pas que je souscrive entiè- rement aux accusations de ministérialisme intentées la Petite République. L’attitude politique de Jaurès, de
Gérault-Richard, des indépendants, des journaux demande une longue étude. J’en ai seulement aujourd’hui à l’attitude pour ainsi dire typographique du journal, et celle-ci n’est pas la moins intéressante.
Il me paraît incontestable que la Petite République a donné une surface trop vaste et une importance trop grosse à Millerand, aux discours de Millerand, aux décrets de Millerand, aux promesses de Millerand, étant donnée la place restreinte que tenaient dans le journal des événements non moins intéressants. Il me semble que la typographie du journal, presque toujours
mal faite, mal distribuée, a été partiale. Je parcours Petite République à peu près régulièrement le matin, je
la lis à peu près régulièrement le soir. La dépêche de Chalon relatant la condamnation des grévistes n’avait à peu près échappé. Au congrès de Paris plusieurs délé- gués antiguesdistes, qui lisent leur journal honnêtement, me dirent : Pourquoi {a Petite République n’a-t-elle pas publié les condamnations des grévistes ? C’était une opinion commune. Les délégués ajoutaient : Il faut en parler dans vos cahiers. — Vint la lettre de Louzon, que je ne pouvais refuser, qui fixa pour moi ce grief.
Louzon existe et j’ai fait exprès de donner, avec son nom, son adresse exacte. Il est tout jeune et c’est pour
cela que j’attache une importance grande à ses opinions. Dans la compagnie dont je parle plus haut, il avait été entendu que les jeunes introduits, que les nouveaux
donneraient pour ainsi dire le ton d’année en année.
Nous voulions éviter ainsi le vieillissement automatique,
l’encroûtement, la stérile contemplation de soi. Ma é méthode est restée la même. Je pense qu’à valeur per- sonnelle égale et sauf exception les tout jeunes gens
troisième cahier de la deuxième série voient juste parce qu’ils voient frais. J’excepte les jeunes gens qui répètent machinalement les enseignements des vieux. J’excepte les quelques citoyens, rares,
à qui l’expérience fournit plus de renseignements que l’habitude n’impose de brancards. J’excepte aussi, bien entendu, les insincères.
Je tiens beaucoup à l’opinion de Louzon et de ses jeunes camarades et amis, parce qu’ils sont jeunes, sin-
‘ cères, inhabitués. D’ailleurs je ne pouvais refuser sa communication. Ces cahiers peuvent refuser les communications surabondantes, insincères, fausses. Ils ne peuvent refuser les communications qualifiées, quel qu’en soit le sens.
Je devais la vérifier. Il y eut un malentendu. Louzon m’avait écrit pour ainsi dire privément et l’onremarquera que c’était surtout la direction des cahiers qu’il entendait critiquer. Je tenais à insérer cette communication comme j’insère par préférence la plupart des critiques adressées aux cahiers. Quand tant de gens m’eurent dit et répété ce qu’il y avait dans sa lettre, elle me sembla représentative. Ces deux raisons se composant, je lui fis dire ou je lui écrivis que je désirais publier sa lettre et lui demandai si je pouvais aussi publier sa signature. N’ayant plus alors un souvenir ferme dela teneur, il me répondit que je pouvais publier et la lettre et la Sur l’espèce de mutation, de virement, qui consiste publier en communication un avertissement d’abonné, je demande à plaider coupable. Je l’ai fait plusieurs fois, le plus souvent que je l’ai pu. Je le ferai le plus souvent que je le pourrai, sans abus et sans duperie. Je sais que rien n’est aussi sincère, aussi frais, aussi
profond que certaines indications privées de jeunes amis ou de jeunes camarades, que rien n’est aussi utile, et toutes les fois que je le puis, j’étends par la publication cette rare utilité Mon ami Jean Deck veut bien m’écrire d’ailleurs qu’il n’y a pas encore assez de communications dans les cahiers, que rien n’est aussi avantageux que de tâter ainsi le pouls au public sans passer par les intermédiaires habituels. Je dois avouer à ma honte que je reçus la communication de Louzon comme une aubaine.
Louzon n’avait pas vérifié parce qu’il se fiait pour une indication privée aux Temps Nouveaux, à ses lectures de simple citoyen, à l’aspect du journal, surtout la rumeur publique. Je ne vérifiai pas avant de publier la communication parce que je me fiai Louzon, aux Temps Nouveaux, à mes lectures, à l’aspect du journal, à la rumeur publique entendue aux congrès. Tant de confirmations ne valent pas une bonne référence, Comme auteur de cahiers je suis indé- fendable. J’ai péché par présomptueuse paresse. Tout au plus un avocat pourrait-il m’excuser en disant qu’au moment où l’accident s’est produit, — et généralement depuis trois mois, — je fournissais aux cahiers douze heures par jour quand je faisais de l’administration avec Bourgeois et huit héures quand je faisais de la rédaction. Et les journaux comme La Petite République étant mal faits, l’importance réciproque des évé- nements n’étant ni représentée ni même respectée par la disposition typographique, il est facile de vérifier telle date qu’un article a passé, mais il est onéreux de
vérifier pendant une période s’il est vrai qu’un article
n’a jamais passé. Enfin je me fiais au recensement total
troisième cahier de la deuxième série que je ferai des journaux quand je ferai les cahiers du . Comme simple lecteur j’ai beaucoup à dire pour ma défense. Intituler un crime militaire le crime de Chalon, c’est déjà détourner l’attention. Les gendarmes sont des militaires si l’on veut, mais ils sont moins militaires que les soldats et leurs officiers. Or Sembat disait au congrès de Paris que les officiers et les soldats de ) troupe avaient souvent manifesté dans les grèves ou des sentiments humains ou même des sentiments de bons citoyens. Le crime du François est beaucoup plus Fe un crime militaire que le crime de Chalon. Mais tous u les deux sont avant tout des crimes bourgeois si l’on veut les qualifier en général, et si l’on veut spécifier des crimes patronaux, en un sens des crimes g’ouver- nementaux, ou des crimes cléricaux non moins que mili- à taires. Et la condamnation des grévistes fut un crime Judiciaire, un crime de la justice civile. Et l’acquitte- ment des gendarmes fut un crime à la fois judiciaire et militaire, un crime de la justice militaire. A chacun le sien. Donner à toute l’affaire de Chalon, comme titre générique, ce qui ne peut en constituer qu’un titre spé- À cifique, c’est déjà détourner l’attention. Je me reporte à ma collection. Ce titre un crime militaire couvrait tous les jours l’affaire de Chalon. C’était mal spécifié. Nous avons tant lu et connu de crimes militaires qu’un tel titre attirait peu l’attention publique sur le crime de Chalon. Dans Za Petite République du mercredi 6 juin ce titre couvre les sous-titres suivants : Le mouvement gréviste de Chalon-sur-Saône. — La journée d’hier. — Obsèques des victimes. Dans le numéro du jeudi le titre couvre ces sous-titres :
A Chalon-sur-Saône. — Nouveau mort. — Les obsèques de Geoffray. Dans le numéro du vendredi 8 un très gros titre non dissimulé : Le Crime militaire de Chalonsur-Saône est supporté par un second titre : le récit de M. Simyan, député; le tout repose vraiment sur un soubassement de sous-titres. Dans le numéro du samedi 9 même disposition.
J’arrive au numéro du lundi 11. Le titre est le même, bien que l’événement soit, en un sens, nouveau. Ce titre couvre des sous-titres peu apparents. L’article commence tout au bas de la troisième colonne et finit tout en haut de la quatrième. Sans compter l’article de tête, je compte, en cette première page, avec les Échos du Jour, sept titres plus gros que le titre de l’article en cause. Les sept titres sont, dans l’ordre à peu près de
leur importance décroissante, à l’exposition, Jaurès à Lille, les cochers de la Seine, le grand prix, échos du Jour, Voulet et Chanoine, Liberté, l’article 7. J’y compte deux titres aussi gros : Boubou et les Socialistes, Pour les Employés des Chemins de fer. Un seul titre est plus faible : Les Syndicats patronaux en Allemagne. Je puis donc dire que l’importance de l’événement n’est pas représentée par l’importance typographique de son titre. Cette insuffisance devient manifeste pour qui se rappelle aujourd’hui les anciens titres des anciennes grèves sous les anciens ministères.
L’importance de l’événement n’est pas plus représentée par la teneur de l’article. Je prie qu’on veuille bien
se reporter au texte reproduit plus haut. Condamnations des manifestants n’est pas la condamnation des grévistes. Un lecteur pressé peut s’imaginer qu’il s’agit des quelques jours de prison et des quelques francs
troisième cahier de la deuxième série arrêtés dans les bagarres. Le sous-titre ne fait pas pré- voir un total de plus de vingt-sept mois de prison. Le ton de l’article n’annonce pas la gravité judiciaire et sociale des condamnations. Enfin ces condamnations sont bloquées en un seul paragraphe de neuf lignes, sans alinéas. Les inculpations ne sont pas spécifiées. Voilà pourquoi tant de militants sincères avaient lu
le journal sans y voir la nouvelle de ces condamnations. Je ne puis accepter le ton de la rectification que Gérault-Richard nous envoie. Depuis longtemps, depuis que j’ai commencé à devenir socialiste expressément, je lis La Petite République. Elle n’est pas parfaite. Mais aux temps héroïques elle rendit de grands services. Le citoyen Gérault rendit aussi de grands services. Il a, ou plutôt il avait, — car j’ai peur que les difficultés ré- centes ne l’aient un peu aigri, — sur toutes qualités cette bonne humeur dont je serais tenté de faire une sérieuse vertu. En tout il a beaucoup fait pour la pré- paration de la Révolution Sociale.
Or, la Petite République est moralement mal faite. Je m’en tiens aujourd’hui aux affaires qu’elle abrite. Combien de fois n’avons-nous pas dit à Gérault-Richard et à Jaurès : Faites attention, le journal devient dégoû- tant d’annonces commerciales et financières. Combien de fois Herr n’a-til pas dit devant moi à Jaurès Voyons! voilà l’Équitable des États-Unis qui envahit les premières pages du journal. (1)
(1)Je conterai une admirable histoire sur la publicité de l’Équitable des États-Unis dans la Petite République aussitôt que j’aurai fait des recherches dans les numéros anciens du journal. Or je suis assuré que Jaurès et que Gérault-Richard sont privément et personnellement des bons socialistes. C’est même de là qu’est venu l’incident Louzon. Louzon, qui est tout jeune et qui ne connaît ni Jaurès ni Gérault, m’avait dit : Comment sont-ils honnêtes, puisqu’il y a ceci et ça dans leur journal. — Je lui avais répondu : Ils sont évidemment honnêtes, je le sais pour l’avoir éprouvé. La lettre que j’ai publiée était la ré- ponse de Louzon à cette affirmation. La seconde lettre de Louzon, que j’ai publiée dans le premier cahier de la deuxième série, porte la trace de mon aflirmation.
La situation se résume ainsi : que des honnétes gens font un journal souvent mauvais. 1] faut qu’il y ait d’eux à leur journal un empêchement. Je ne crois pas que cet empêchement soit M. Dejean tout sec. Je ne connais pas du tout M. Dejean. J’ai de lui une aversion d’instinct, parce que je vois qu’il aime assezles affaires qui
marchent bien. Quelques indices confirment cette aversion. Mais je ne condamnerai pas quelqu’un sur une aversion et sur des indices. M. Dejean peut toujours dire qu’un journal qui ne fait pas de très bonnes affaires court le risque d’en faire de très mauvaises. Il faut bien que M. Dejean paie son papier, son tirage et ses rédacteurs. Il faut bien qu’il gagne de l’argent. S’il n’en gagnait pas, le journal en perdrait.
Ce qu’il y a entre Gérault-Richard et son journal, c’est, au fond, la perversité du public, perversité à la fois spontanée et cultivée. Si le public n’aimait pas les saletés, labsinthe et les courses, administrateur d’un journal s’opposerait à ce qu’on y mît des saletés, de l”absinthe et des courses. Il faut donc agir sur l’opinion publique, sur l’esprit public. s
troisième cahier de la deuxième série Ces cahiers n’ont pas été institués pour le zèle ni pour le vain plaisir de dire leurs quatre vérités aux camarades. j Nous ne sommes pas des cuistres. Nous ne sommes pas de vains polémistes. Nous ne sommes pas amateurs de scandales. Ceux qui savent beaucoup nous reproche- raient plutôt de n’en pas dire assez. Nous risquons, il est vrai, de sérieux mécomptes personnels. Nous le faisons tout exprès pour assainir les mœurs patronales du public. Au lieu donc de nous maltraiter, GéraultRichard doit s’appuyer sur nous pour faire la réforme, et, s’il est nécessaire, la révolution de son journal. Tout le monde commence à en avoir assez de certaines annonces. Dans la polémique récemment ouverte Paris, entre a Petite République et certains porteurs de journaux, et dont nous aurons sans doute à donner le dossier, Vaughan, intervenu, a dit de fort bonnes choses. Pourtant, je n’ai pas conspiré avec Vaughan et nous avons souvent critiqué l’Aurore. Il y a plus d’un mois que j’ai pensé à faire comme elle est la première page de la couverture de ce troisième cahier. Dans les Pages libres de Charles Guieysse, qui est assez grand pour penser tout seul, je lis cette conversation : — Tout cela c’est très bien, mais ne songez-vous pas que ceux qui pourront vous lire, ne pourront pas vous acheter ? que tous ces militants dont tu parles paient déjà une foule de cotisations ? qu’ils ne trouveront pas dans leur bourse de quoi payer l’abonnement à la revue — Voilà, Jean Prolète, la véritable objection à notre pro- jet. Mais que veux-tu ? nous ne pouvons pas distribuer notre — Vous devriez la vendre meilleur marché… Si tu crois que ce n’est pas horriblement cher que trente-neuf sous par — C’est exactement ce que coûte la Revue. Et encore ne paierons-nous pas ceux qui nous feront les articles ! Et encore toute l’administration est-elle assurée par des camarades qui viennent tenir les registres et écrire les adresses après avoir terminé leur journée.
Il y a donc déjà beaucoup de travail gratuit dans les Pages Libres, nous ne pouvons pas y mettre de l’argent en
— Oui, mais les annonces ?
— Oh ! Jean Prolète, que dis-tu ? Crois-tu honnête de combattre l’alcool dans l’intérieur d’un journal, et d’annoncer sur la couverture les qualités de l’Absinthe Second frères, ou de la liqueur des Capucins ?
Crois-tu convenable aussi de vendre la couverture des Pages libres à Monsiel qui attirera les petits ménages ouvriers dans ses grands magasins et les ruinera en leur
Veux-tu aussi par hasard, Jean Prolète, que nous ayons des primes, que nous vendions dans nos bureaux des chapeaux Camarade, et des complets Socialiste, les faisant faire par des femmes qui travailleraient quatorze heures par jour et gagneraient deux francs ?
Veux-tu que.
— C’est bon, tais-toi, tu as raison.
— Vois-tu il faut essayer de faire ce que nous allons faire. C’est extrêmement difficile, mais la vie ne consiste pas faire seulement ce qui est facile.
Nous ne demandons pas que demain matin la Petite République ressemble à nos cahiers. Nous Savons qu’on
ne peut pas faire un grand journal dès à présent avec des souscriptions mensuelles régulières et avec des souscriptions extraordinaires. Nous demandons que les grands journalistes nous traitent non pas comme des ennemis, mais, ainsi que je l’écrivais à Gérault-Richard, au fond comme leurs meilleurs amis.
troisième cahier de la deuxième série Il y a une autre lettre de Louzon publiée où d’autres faits sont allégués. Je prie qu’on attende les cahiers du premier congrès au deuxième, où tous ces faits seront Au moment où nous mettons sous presse, il me vient un second désabonnement d’un second ancien cama- À rade, motivé par quatre moyens numérotés. L’un de ces moyens est encore ici que j’ai attaqué M. Herr. Cela devient insupportable. M. Herr me dit textuelle- ment un matin : Aussi longtemps que vous avez attaqué Guesde et tout ça dans la revue blanche, vous alliez , en franc-tireur, c’était bien. Mais à présent qu’on a fait - l’unité sosialiste, il ne faut plus les attaquer. — Pardon, Û ce que je dis de Guesde est-il moins vrai aujourd’hui qu’hier. — Il ne s’agit pas de cela. Il faut laisser tout ça k
Je refusai de marcher. Tout est venu de là. Je refu- ï sai de faire marcher les quelques amis que j’ai. Cette insubordination m’a coûté assez pour qu’au moins on la respecte.
Ma situation est singulière. Quand je laisse attaquer les cahiers on leur cause un dommage inévité. Quand je les défends on me dit : Vous allez encore nous parler de vous. Nous vous avons assez vu.
Au moment où nous mettons sous presse, on me Communique le dernier numéro de la Coopération des Idées, où M. G. Deherme a bien voulu m’envoyer un article de deux colonnes et demie. Cet envoi m’accable, et m’inquiète. Mais je ne puis le laisser sans réponse.
L’ancien Comité Général, n’ayant pas reçu des souscripteurs assez d’argent pour l’organisation du Congrès international, résolut un jour de donner une matinéeconférence.
Nous avons annoncé que nous publierons dans la deuxième série de ces cahiers, sous ce titre courant du premier congrès au deuxième, en particulier les procès-verbaux des séances tenues par le Comité Géné- ral. Nous y publierons donc, si elles y sont, les résolutions afférentes à cette fête.
Pour aujourd’hui nous commençons par publier le programme, ainsi que nous l’avons eu dans la Petite République. Nos abonnés remarqueront combien ce programme est composite, mêlé. Il est difficile de composer un spectacle pour le peuple ou pour le peuple-etdemi qui peut à Paris se payer une après-midi de repré-
On voit que les deux gros morceaux de ce programme étaient la conférence de Jaurès et la représentation de Mais quelqu’un troubla la fête. La pièce de Louis Mar- solleau a été publiée chez Stock, 27, rue de Richelieu, 3 en une brochure mince de 36 pages pour un franc.
Nous publions la conférence de Jaurès.
Nous n’avons pas soumis la sténographie de cette conférence à l’auteur, en particulier parce que nous pensons qu’elle a été bien prise, et parce que nous pré- ï férons, autant que nous le pouvons et sauf erreur, donner l’image, l’écho de la parole même.
y aurait à redire à ce qu’a dit Jaurès. Nous le ferons si nous le pouvons après que nous aurons donné pleine réponse à la conférence antérieure sur l’art et le La Revue d’Art dramatique a eu l’heureuse idée de publier cette seconde conférence au commencement de son numéro de décembre, consacré au théâtre populaire.
Nous reviendrons sans doute sur ce numéro, sur l’article de Romain Rolland, sur le projet d’Eugène Morel.