II-3 · Troisième cahier de la deuxième série · 1900-11-05

Pour ma maison

Charles Péguy

Read in English →

En janvier 1898 mon ami l’éminent historien Pierre Deloire publiait dans la Revue Socialiste, sous la rubrique ordinaire littérature et philosophie, un article que je lui demande la permission de reproduire en entier M. Henry Bérenger a ouvert dans la Revue Bleue une très intéressante enquête sur les responsabilités de la Presse contemporaine. Parmi les réponses qu’il a reçues, celle de M. Lucien Marc, directeur de l’Illustration, est à citer la première, parce qu’elle pose, en fait, la question, dans le détail. Envisageons la presse au point de vue industriel. Sa matière première est le papier blanc, qu’elle transforme en feuilles imprimées. Souvent, les frais de la transformation dépassent le prix de vente du produit fabrique, et le béné- fice ne vient que des sous-produits, ainsi qu’il arrive pour En journalisme, le sous-produit, c’est la publicité. .… Contrairement à l’opinion courante, ce ne sont pas les journaux à bon marché qui ont le plus besoin des annonces pour équilibrer leur budget. Le Petit Journal, le Petit \ J Parisien, journaux à un sou, gagnent sur leur papier. Par \ e

troisième cahier de la deuxième série contre, voici le compte d’exploitation du Figaro pour l’exercice 1896 Total des recettes. Irma 4.543.468 56 Fabrication du journal : rédaction, papier, impression, affranchissement, ete. : + . : 2.503.526 29 Ainsi, Le Figaro, journal à trois sous, ne réalise même pas, sur la vente et l’abonnement, de quoi subvenir à la moitié de ses frais généraux. Le surplus, et la totalité du bénéfice net, sont fournis par la publicité.

Si, au lieu des comptes du Figaro, nous examinions çeux du Times, journal à trente centimes, nous verrions S’accentuer le phénomène de la perte sur le papier; compensée par le produit des annonces. Que serait-ce si, du Times, nous passions au New-York Herald et à ses numéros du dimanche qui, pour cing sous, donnent soixante-qualre pages de grand format dont chacune contient autant de matières que: les quatre pages d’un journal parisien!

trois journaux en pleine prospérité, ne vivant que de la publicité. IL n’y à pas là, comme on le croit, un mal résultant du bas prix des journaux: j

Nous sommes forcés de constater qu’ici levraisonnement de M. Lucien Marc n’est pas juste: car si un journal donné perd sur son papier, S’il vend son papier à perte, c’est évidemment qu’il vend ce pa2 pier à un prix trop bas; peu importe que ce prix

soit plus élevé que le prix des autres journaux. Le mal vient donc bien pour une grande part, comme

les socialistes l’ont signalé, de ce que la presse, elle aussi, est soumise au régime de la concurrence bourgeoise : « La façon mercantile d’envisager les choses, arépondu M. Georges Renard, devait triompher, là comme ailleurs, dans une société où tout se vend et s’achète, où tout, depuis le bras jusqu’au cerveau de l’homme, est devenu marchandise. »

Le mal vient, pour une grande part aussi, et l’Union pour Faction morale Y’a signalé plus vigoureusement que la plupart des autres consultés, de ce que la conscience publique est faussée parce que beaucoup de consciences individuelles sont faussées (x) : « La source du mal est plus loin que là où la main de l’État peut atteindre; elle est dans les consciences. Espérons que celles-ci se reprendront et que le remède sortira de l’excès même du mal… Dans le monde des travailleurs, on voit poindre pour le journal un dédain et même un mépris de bon augure. Récemment, les membres ouvriers de la commission consultative de la Bourse du Travail ont fait fermer la salle de lecture des journaux quo-

() Relire dans la Revue Socialiste du 15 juillet 1897 l’excellent article de Charles Henry sur l’Union pour l’Action morale et le Socialisme. — Note de Pierre Deloire. -’

troisième cahier de la deuxième série tidiens, parce qu’il en résultait, pour les lecteurs, plus de trouble que de profit. En Angleterre, c’est le sérieux de la population ouvrière qui a le plus contribué à moraliser la presse (1). En France aussi, on finira par comprendre qu’il vaut mieux être travailleur que parleur; et l’éducation réelle que tout le monde désire aura pour effet de faire dédaigner tout journal, à moins qu’il ne soit un journal positif, un journal qui incite à l’action vraie. »

Nous croyons que c’est à nous, socialistes, qu’il revient de fonder un tel journal. M. Anatole LeroyBeaulieu représente que « le socialisme, à l’affût des causes de destruction, se réjouit, avec une cynique logique, de cette corruption qui nous attriste et nous indigne, se félicitant de tout ce qui détruit la cohésion de la société française, s’applaudissant de tout ce qui énerve les âmes, brise les énergies et prépare la dissolution prochaine de la patrie. » À ces paroles ignorantes ou menteuses, opposons la réalité des vouloirs socialistes M. Georges Renard propose, entre autres, le « 1° Fonder des journaux qui ne seraient plus aux mains d’un financier ou d’actionnaires anonymes, mais qui, soutenus par les cotisations régu-

() Il y a un intérêt à relire ce que tout le monde écrivait de l’Angleterre il y a trois ans.

lières d’un parti ou d’un groupe d’hommes se connaissant et professant les mêmes opinions, seraient groupe. En bannir soigneusement toute affaire, toute réclame, tout article payé (x). Il ne serait pas impossible que ces journaux honnêtes, s’ils étaient bien rédigés, réussissent, conquissent de l’autorité et réagissent par leur autorité sur les autres. »

Nous savons en effet que la cité socialiste ne se fera pas sans éléments et que c’est nous qui devons, dès à présent, lui préparer des citoyens. Pour cela voici quel nous imaginons que serait, dans la société bourgeoise, un journal socialiste.

Ce journal agirait envers les bourgeois inconvertissables exactement selon les règles de la morale bourgeoise. Il agirait envers les socialistes et les bourgeois convertissables selon les enseignements de la morale socialiste (2). Par exemple on le vendrait aux bourgeois inconvertissables exactement comme un journal bourgeois; et on le donnerait aux socialistes et aux bouïgeois convertissables, car un journal est un moyen d’enseignement, et on doit donner l’enseignement.

Ce journal serait nourri par les socialistes ; ceux-

@) C’est-à-dire : tout article mercantile, et non, bien entendu, tout

(2) On pardonnera cette expression à l’inadvertance de notre ami.

troisième cahier de la deuxième série

ci prendraient sur leur salaire, socialiste ou bour-

geois, pour assurer le salaire socialiste des socialistes qui travailleraient au journal.

Tous les ouvriers qui travailleraient au journal, ouvriers intellectuels et ouvriers manuels, ouvriers écrivains et ouvriers compositeurs d’imprimerie, ouvriers directeurs et ouvriers protes recevraient un salaire socialiste, c’est-à-dire entre eux un salaire égal, puisqu’ils travailleraient tous de leur mieux pour le bien du journal.

Ce journal serait exactement socialiste en son texte : on n’y verrait aucune réclame commerciale.

Ce journal serait un : on n’y verrait pas, dans le même numéro, en première page un article exact contre les courses et en quatrième page les résultats complets et les pronostics des mêmes courses ; on n’y verrait pas en première page des articles exacts contre les théâtres de passe et en quatrième page, fidèlement insérées, les communications de ces

Ce journal ne serait pas rédigé par des journalistes professionnels, mais par les hommes de chaque métier; les moissonneurs y parleraient du blé, les

maçons de la bâtisse ; les professeurs y parleraient de l’enseignement et les philosophes de la philosophie ; on ne serait pas journaliste, on serait, comme . on disait, un honnête homme qui aurait un métier

et qui, au besoin, écrirait de ce métier dans le

Ce journal serait exactement sincère, il n’embellirait jamais les faits, il n’embellirait jamais les espérances même.

Enfin et surtout ce journal serait un journal de famille, s’adressant d’abord aux femmes et aux enfants, sans qui toute œuvre est vaine ; et il garderait envers tous ses lecteurs la très grande révé- rence, car elle est due aussi aux grands enfants.

Quand Pierre Deloire écrivit cet article, on peut dire que l’affaire Dreyfus devenait sérieuse. L’article paraissait le 15. L’avant-veille, 15, après qu’un conseil de

guerre eut acquitté Esterhazy, Zola envoyait sa lettre au Président de la République Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie, jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoi-

troisième cahier de la deuxième série sonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale mourra, si elle n’en est pas guérie.

Tout le monde alors découvrait à quel redoutable danger la presse immonde exposait en France la justice, la vérité, l’humanité, la santé sociale. Et cependant l’ar- ticle de Pierre Deloire n’était pas un article de circonstance. Il n’était pas non plus l’aération d’un rêve individuel. Ni la manifestation d’un rêve collectif. Il était l’exposé délibéré d’un plan d’action.

Depuis le premier mai 1897 quelques jeunes gens mettaient en commun tout ce qu’ils pouvaient pour fonder un journal propre, plus tard, quand ils seraient devenus des hommes. J’étais parmi eux. Ils étaient venus au socialisme sincèrement et par une révolution profonde intérieure. Je donnerai quand j’en aurai le temps l’histoire de cette révolution. Ou plutôt je donnerai les longues histoires de toutes ces révolutions, car chaque homme libre a sa révolution sociale et ces tout jeunes gens étaient déjà libres. Puis quand j’en aurai le temps je donnerai la longuehistoire de tous les apprentissages qui suivirent toutes les révolutions, car je sais que les longues histoires sont les seules qui soient vraies à peu près. Et aujourd’hui je ne donnerais pas la brève histoire de l’apprentissage commun. Mais je suis forcé de parler pour ma maison.

l’heure où commence mon histoire, ces jeunes gens étaient donc venus sincèrement au socialisme et profondément. Ils ne savaient pas bien ce que c’était que le

socialisme. Ils ne pensaient pas que ce fût un domaine à partager entre plusieurs gros propriétaires. Ils s’imaginaient que le socialisme était l’ensemble de ce qui prépare la révolution sociale et pensaient que cette ré- volution sociale tendaït à faire le bonheur de l’humanité. Le même historien Pierre Deloire, négligeant un peu ses travaux professionnels, avait rédigé non pas un catéchisme ou un manuel — car personne alors n’eût osé parler de catéchisme ou de manuel socialiste, — mais un raccourci commode. Il publia ce raccourci dans la même Revue Socialiste, le 15 août 1897. Si imparfait que ce raccourci me paraisse à présent, il convient que je le reproduise en entier

Dans la cité socialiste les biens sociaux seront bien administrés.

Les socialistes veulent remplacer autant que possible le gouvernement des hommes en société par l’administration sociale des choses, des biens : En effet, les hommes étant variés indéfiniment, ce qui est bon d’ailleurs, on ne peut pas organiser le gouvernement des hommes selon une exacte méthode scientifique ; tandis que, les biens n’étant pas indé- finiment variés, on peut organiser selon une exacte méthode scientifique l’administration des biens. Or la plupart des difficultés, des souffrances qui paraissent tenir au mauvais gouvernement des troisième cahier de la deuxième série hommes tiennent à la mauvaise administration des