Casse-cou
Quand mes amis me revinrent, ils me trouvèrent alité. Une attaque un peu sérieuse de la grippe habituelle m’avait surpris par le mauvais temps dans un excès dé fatigue survenu après un excès de travail. Je me hâfai de les rassurer.
— Je dois vous avouer que cette maladie a fort incom-
modé le dilettantisme où l’on sait que je me complais. Mais soyez sans inquiétude. Je vais beaucoup mieux, parce que j’ai employé les moyens révolutionnaires.
— Serait-ce, dit Pierre Baudouin, que vous vous êtes frappé la poitrine à tour de bras, que vous êtes monté sur les tables, que vous avez poussé des clameurs inarticuülées, assommé votre médecin, battu votre femme, incendié votre maison.
— Point. Je me suis couché de mon long dans mon lit et tenu tranquille.
— Comment serait-ce là cette fameuse méthode révolutionnaire ?
— Quand le samedi matin je me réveillai malade je reconnus la grippe. Il me restait à choisir entre la méthode bourgeoise et la méthode révolutionnaire. La méthode bourgeoise consiste à s’imaginer que l’on porte remède aux maux utilement sans toucher aux causes réelles des maux. La méthode révolutionnaire consiste ici à constater que l’on ne porte remède aux maux utilement qu’en s’attaquant aux causes réelles des maux.
Souvent il advient que c’est la méthode bourgeoise qui q septième cahier de la deuxième série fait du tapage et la méthode révolutionnaire qui est la silencieuse. La méthode bourgeoise consiste à farder grossièrement les aspects de la vie. La méthode révolutionnaire consiste à changer de vie. La méthode socialiste révolutionnaire demande que l’humanité change de vie sociale.
— Tu parles beaucoup pour un malade, interrompit Pierre Deloire. II me semble que tu retombes aux
— Nous y retombons souvent. Mais cela ne sera rien. Quand j’eus reconnu la grippe solennelle je me couchai de mon long dans mon lit bien chaud. Le médecin vint. Je suivis ponctuellement ses ordonnances. Il me commanda de cesser tout travail. Je reposai pendant deux jours, dormant ou sommeillant, la tête aussi débarbouillée de soucis que si je ne dusse plus jamais fournir de copie et n’eusse pas signé pour des échéances mensuelles des traites lourdes. Je vais mieux. Laissezmoi dormir. Demain je me lèverai. Après-demain je travaillerai. Ne bravons pas. Suivons les méthodes
— Puisque je suis venu, dit Pierre Baudouin, permets que je travaille ici. Mets à ma disposition tes collections de journaux et de revues. Il y a longtemps que j’ai envie d’écrire deux mots à Jaurès. Il finira bien par me lire sérieusement et j’espère qu’il me répondra justement, aussitôt qu’il aura donné réponse à tous les grands de ce monde politique. Nous te laissons.
— Comment feras-tu pour écrire, dit Pierre Deloire, impatient que tu es, et grand amateur des phrases par-
lées, qui vont plus vite.
— Assieds-toi là, répondit Pierre Baudouin. Puisque
tu es historien, tu découperas et tu colleras les fragj ments dont je ferai citation. Dans la Petite République datée du mardi 8 janvier 6 1907, vous avez publié un article que je vous demande la permission de vous reproduire en entier Depuis quelques semaines le citoyen Vaillant, s’élevant au-dessus des passagères querelles et des dissentiments secondaires qui troublent encore l’action socialiste, semble tracer avec une haute sérénité les grandes lignes de sa méthode. Il reste le révolutionnaire de combat qu’il a toujours été, prêt à seconder, à encourager, demain comme hier, les mouvements généreux et soudains par lesquels les opprimés brisent leurs chaînes. Il lui paraît douloureux que, si souvent, le progrès humain soit acheté au prix de la violence, et il désire que le développement intense de ï la démocratie, en donnant un jeu plus libre, plus aisé et plus vaste à l’action populaire, dispense le prolétariat des moyens sanglants qui ont affranchi la bourgeoisie révolu- tionnaire. Mais il sait qu’il ne dépend pas de la classe ouvrière seule de régler les méthodes de révolution. Elle r__ aura peut-être à se défendre contre les agressions brutales des dirigeants, contre les violences des privilégiés ; et la ji bestiälité que le nationalisme « décerveleur » déchaîne dans s. les « hautes » classes et les classes moyennes ne permet guère l’idyllique espérance d’une évolution pleinement _ Mais, et c’est ici surtout qu’il convient d’insister, il s’en faut que le citoyen Vaillant conçoive la révolution sous la forme soudaine et théâtrale qu’on lui donne trop souvent, 4 « Pour être un révolutionnaire de pied en cap, dit-il avec ironie, il faut se créer à soi-même, dans l’illusion optimiste, f les conditions imaginaires qui mettent le résultat à la portée immédiate de l’effort, »
septième cahier de la deuxième série
Ainsi, ceux qui semblent rêver à tout propos d’un coup de main décisif, ou même espérer d’une catastrophe l’entier renouvellement social, sont les dupes à demi volontaires d’une illusion. Or, selon le citoyen Vaillant, cette illusion devient de plus en plus malaisée à mesure que le socialisme se surcharge de considérations doctrinaires, c’est-à-dire mesure qu’il comprend mieux la complexité des faits sociaux et la loi d’évolution qui impose à toute pensée révolutionnaire une longue période de préparation écono-
s mique et politique.
Longtemps on a cru qu’i suflirait de briser quelques rouages du mécanisme capitaliste, pour le remplacer tout entier. On le conçoit aujourd’hui « comme un organisme transformable », qui doit évoluer vers le socialisme, sous la direction consciente du prolétariat organisé. Longtemps aussi on a cru utile, pour animer le prolétariat l’action d’amoindrir dans des prophéties à court terme les chances de durée et les forces de résistance du capitalisme.
Il a encore bien des moyens de renouvellement : l”expansion coloniale fournit une issue à sa production surexcitée. Il est certainement condamné à périr, mais il serait témé- raire d’assigner la date de sa fin : « A travers quelles étapes arriverons-nous à notre but? dit lecitoyen Vaillant. Nul de nous ne peut le déterminer. »
Nous ne pouvons même dire avec assurance que les progrès prochains des sciences de la mécanique, de l’électricité, de la chimie, créeront automatiquement, par l’accroissement prodigieux dela production, les conditions suflisantes du communisme.
Il faut que le prolétariat connaisse bien le milieu où il agit, c’est-à-dire il faut qu’il connaisse bien les résistances formidables qu’il a encore à vaincre. « Ainsi, dit le citoyen Vaillant, nous aurons moins d’illusions, mais nous aurons moins de déceptions. » Ce n’est point par la vaine excitation des songes, c’est par le sévère et noble enthousiasme de la vérité que le citoyen Vaillant anime la classe ouvrière l’infatigable action, à l’effort continu de révolution.
Cette philosophie politique et sociale du citoyen Vaillant vie. Il déclare souvent qu’il est matérialiste et athée, et
‘ c’est bien, en effet, la traduction la plus populaire, et dans la langue de la philosophie française, la plus exacte, de sa pensée. Mais, au fond, c’est le grand esprit de la philoso- , phie allemande qui l’anime, l’esprit de Spinosa, de Fichte, de Hegel et de Feuerbach. Il est moniste, c’est-à-dire que pour lui tous les phénomènes de l’immense univers, toutes les forces en apparence les plus diverses ou les plus contraires se ramènent à l’unité de principe, de substance ou de loi. Il n’admet pas la dualité et l’opposition de ce qu’on appelle matière et de ce qu’on appelle esprit; et si le spiritualisme lui fait horreur, c’est parce qu’il coupe la réalité en deux, et qu’en instituant deux principes, il livre nécessairement l’un à la tyrannie de l’autre. Qui dit dualité dit oppression; car des deux forces opposées l’une doit dominer l’autre, à moins que ces deux forces ne s’équilibrent et ne se neutralisent dans le néant.
, C’est ainsi que l’Église a soumis la vie naturelle à la tyrannie de l’âme, artificiellement isolée du corps. C’est ainsi que le christianisme et le spiritualisme ont soumis le monde à la tyrannie de Dieu. Le dualisme engendre donc oppression et terreur. Au contraire, si tous les phénomènes et tous les êtres sont les manifestations infiniment variées d’une même force ou d’une même idée, aucun ne peut pré- tendre à opprimer les autres; et une libre et croissante harmonie des énergies et des êtres est possible dans l’immense et mouvante unité. Quelle est la nature de cette force une qui enveloppe à la fois ce que nous appelons matière et ee que nous appelons esprit ? Le citoyen Vaillant paraît considérer la réponse comme secondaire.
Il a écrit expressément il y a quelques années, que le monisme, qu’il fût matérialiste ou idéaliste, répondait en tout cas au besoin de la pensée qui aspire à unifier le monde, et au besoin de la vie qui ne veut se plier à aucune force extérieure, Je me garderai bien d’entrer ici, et aujourd’hui, dans ces grands problèmes. Je veux dire seulement au passage qu’à mes yeux l’heure approche où le proléta-
septième cahier de la deuxième série riat socialiste et révolutionnaire devra s’approprier une doctrine organisée de l’univers et de la vie. Ce qu’a été l’Encyclopédie pour la bourgeoisie révolutionnaire, il fau-
dra qu’une Encyclopédie nouvelle, infiniment plus hardie
et plus vaste, le soit pour le prolétariat.
Il faudra reprendre le mouvement de la pensée humaine depuis Kant jusqu’à Renan, en passant par Hegel, Comte et Marx. Il faudra reprendre le mouvement de la science de Laplace à Maxwell, en passant par Darwin, proposer les principaux résultats et les tendances principales au prolé- tariat qui veut vivre de la pleine vie et projeter sur l’univers une ardente lumière où les clartés de la pensée individuelle se méleront à l’ardentrayonnement de la vie sociale. Cette organisation vivante d’une Encyclopédie socialiste ! sera une des plus hautes tâches qui s’imposeront demain notre parti et à l’humanité.
Mais je reviens à la belle conception moniste du citoyen Vaillant, et je dis que cette unité profonde de toutes les forces, de tous les phénomènes, implique que d’une force l’autre, d’un phénomène à l’autre la réalité peut se mouvoir par des degrés continus. Il y a perpétuelle transformation, 6 perpétuel effort, et sous les fausses apparences des formes figées, éternelle fluidité, incessante aspiration de la vie. De là, dans l’ordre social, la philosophie à la fois profondé- ment évolutionniste et hardiment révolutionnaire du Il n’y a pas de forme sociale immuable et nécessaire qui
puisse arrêter la poussée des forces économiques et l’élan des énergies humaines. Voilà la pensée de révolution. Et aussi, même quand il semble qu’il y a passage brusque d’une forme de vie à une autre, d’une forme de société à une autre, c’est par un sourd travail, c’est par un obscur réar-
- rangement moléculaire, c’est par l’infatigable rongement du flot sur le roc, du désir et de l’action sur le privilège, que les transformations révolutionnaires sont préparées. Le citoyen Vaillant répugne à tout ce qui immobilise et catégorise. Ce qu’il reprochait, par exemple, au programme agraire
du Parti ouvrier français, ce n’était pas de maintenir provi-
soirement la petite propriété paysanne, ce n’était pas d’in-
stituer une transition, mais c’était d’en faire, si je puis dire,
une transition figée : c’était de ne pas assez dire que, même
l avant de se perdre enfin dans le communisme, la petite pro-
à priété paysanne serait déjà modifiée par le contact ou même
par les approches du communisme; c’était de la poser comme une pierre au bord du flot, hors du courant des
Cette philosophie profonde et subtile lui donne le sens très délié de toutes les réformes de transition, de toutes les évolutions nuancées qui préparent et qui commencent la Révolution. Il ne consentira jamais à dire, comme tant d’autres socialistes, que telle réforme, telle action, telle in-
stitution est impossible tant que le capitalisme ne sera pas tombé tout entier. C’est, pour lui, comme si on disait que l’aube incertaine est impossible tant que n’a pas disparu toute la nuit.
La vérité est que telle institution de solidarité sociale et de dignité ouvrière aura, dans le milieu capitaliste, une forme plus basse, une efficacité moindre que dans le milieu socialiste. Mais le citoyen Vaillant ne conclut pas que ce désaccord entre l’institution nouvelle et le milieu capitaliste
x rend impossible l’institution. Il conclut, au contraire, que la multiplicité des institutions nouvelles de solidarité et de dignité finira par rendre impossible le milieu qui les dé- forme et les abaisse, Voyez, par exemple, la conclusion si nette, si importante
d au point de vue de la méthode, de l’article qu’il publiait
récemment dans Le Petit Sou, sous le titre : « Assurance
sociale ». Il s’agit d’assurer tous les travailleurs contre l’in-
à tégralité des risques qu’ils courent : accidents, vieillesse où
j « C’est à la contribution propriétaire et patronale de tous
ft ceux qui sont employeurs de salariés; c’est aux budgets actuels de l’assistance de fournir les fonds nécessaires, et l’État de compléter annuellement tout ce qui peut manquer septième cahier de la deuxième série pour le fonctionnement de l’assurance et son développement. « Dans l’égalité de fait de la société socialiste, l’assurance disparaîtra à son tour dans les formes plus hautes des institutions de solidarité, comme aujourd’hui elle doit , absorber et transformer les institutions vieillies de l’assistance et les essais partiels et incomplets d’assurance. La charité, l’assistance publique et l’assurance sociale sont les trois étapes successives qu’il nous faut franchir avant que l’émancipation de la classe ouvrière et la République sociale les rendent inutiles. » - C’est une vue admirable de netteté, tout ensemble, et d’ampleur. J’ajouterai seulement que ce n’est pas sur cette seule ligne de l’assistance et de l’assurance que des étapes et des demi-étapes doivent être marquées : c’est sur toutes les voies convergentes qui aboutissent à l’ordre socialiste, Ainsi, par exemple, de la condition du salarié isolé et dans la dépendance absolue du patronat au travailleur pleinement affranchi de la cité communiste, plusieurs transitions décisives peuvent être marquées. Mais ce que je retiens, c’est l’idée même de ce mouvement, de cette progression. ? Et je dis qu’à l’heure présente notre effort passionné doit conditions, à mon sens, sont nécessaires, que je ne puis . aujourd’hui qu’indiquer d’un mot 1° Il faut qu’une philosophie générale, à la fois révolutionnaire et évolutionniste, se communique peu à peu à l’élite consciente du prolétariat, et de proche en proche au prolé- tariat tout entier. C’est cette Encyclopédie socialiste et prolétarienne dont je parlais plus haut, et sur laquelle je 2° Il faut que le prolétariat s’organise en un parti poli tique de classe unifié, ayant une conscience très nette de son but suprême, et sachant marquer, aussi, dans toutes les questions, dans la question de l’enseignement, dans la question de la propriété individuelle ou agricole comme dans la question de l’assistance et de l’assurance, les étapes que le prolétariat devra franchir. Ce sera l’objet du programme d’action que tracera le Parti unifié.
Enfin, il faut qu’à cette action évolutive et de transition, il faut qu’à cette société de transition corresponde un organe législatif et gouvernemental approprié. Évidemment,
puisque le citoyen Vaillant nous propose cette marche par étapes, cette action évolutive par des lois de plus en plus populaires, il croit possible un appareil législatif et gouvernemental capable de produire ces lois et de les appliquer.
Quel sera cet organisme constitutionnel de transition ? Quelle part y sera faite au parlementarisme transformé, à l’initiative populaire, au referendum? Je ne sais. Mais voici ce que je sais bien : la condition première, absolue, de tout ce mouvement, de toute cette évolution réglée et hardie que le citoyen Vaillant prévoit dans un ordre particulier de
-, questions et qui s’étendra à toutes, c’est que la force législative et gouvernementale soit républicaine, démocratique et agissante. Notre premier devoir est donc, à cette heure, d’arracher le Parlement et le gouvernement aux forces de réaction systématique à la Méline et au chaos impuissant et hurlant des bestialités nationalistes.
Voilà pourquoi la formation d’une majorité de gauche, si timide qu’elle soit, soutenant avec constance un gouver- , nement de gauche, si hésitant ou insuffisant qu’il soit, est mes yeux un fait d’une importance extrême. C’est, selon moi, le rudiment informe, mais nécessaire, de l’organisme législatif et gouvernemental qui devra diriger prochainement le mouvement de notre société vers les fins suprêmes d’égalité voulues par nous. C’est une première manifestation, à bien des égards infirme, incohérente et décevante,
de la puissance organique de la démocratie faiblement pénétrée de socialisme.
Il se peut que le gouvernement actuel ne combatte que mollement et maladroitement l’Église et le prétorianisme. Mais il a contre lui le pape, les congrégations, les coteries militaires qui haïssent le général André, et aussi les affa-
à més de servitude cosaque. Il a tout cela contre lui, et il dure. C’est le signe qu’avec un nouvel effort de la démo-
septième cahier de la deuxième série ‘cratie et avec une organisation plus puissante du proléta- ie riat, des gouvernements de gauche, mais plus hardis et plus agissants, seront possibles. Je m’étonne qu’après le règne presque continu des Périer, des Ribot, des Dupuy, des Méline et des Cavaignac on paraisse faire fi de ce symptôme et de cette promesse. C’est dans ce sens que je suis et que je reste ministériel. Je ne crois pas, malgré les trésors de talent et de sincé- rité passionnée que Péguy dépense à sa thèse dans les Cahiers de la Quinzaine, qu’il nous suffise, en une sorte d’anarchisme moraliste, de susciter, de conscience individuelle à conscience individuelle, la fierté du juste et du vrai. Il faut forger encore, à l’usage du prolétariat, l’outil de gouvernement et de législation. Il se peut très bien, d’ailleurs, que le premier outil sorti de la forge soit élémen- taire et maladroit, souvent réfractaire à notre vouloir. En l connaissez-vous, maintenant, un meilleur ?
Je voudrais aussi rassurer un peu Lagardelle qui, dans Le Mouvement Socialiste, s’afflige de notre racornissement. Peut-être pensera-t-il que l’action législative et gouvernementale de notre parti doit se rattacher à sa conception
. + générale. Or, si nous devons, comme l’indique avec tant de force Vaillant lui-même, passer par une société de tran- sition, il nous faut susciter aussi, dans la démocratie, une action législative et gouvernementale de transition. Et il ne faut point dédaigner les ébauches qui annoncent, même de loin, la possibilité de cet organisme.
Lagardelle, par le docte intermédiaire d’une citation de Marx, nous accuse tranquillement de « crétinisme parlementaire ». Non, je me trompe ; nous n’y sommes pas tout à fait arrivés encore. Là aussi il y a évolution, et nous som- û mes seulement en marche vers cet état fächeux. Ah! qu’il est donc cruel d’avoir doublé le cap de la quarantaine! Les hommes entre deux âges ont toutes les infortunes. Nos aînés nous accusent formellement d’intrigue ambitieuse, et nos cadets nous accusent presque de « crétinisme », avec définition doctrinaire, je le veux bien, et atténuante. Nous
sommes dans une ruelle étroite, et des deux toits opposés, il pleut également sur nous. Vienne enfin le beau soleil de Vunité socialiste pour nous sécher un peu!
Lagardelle est assez grand garçon pour s’expliquer avec vous. Péguy aussi vous donnera les explications qu’il vous doit. Je veux, moi, vous en demander plusieurs qui me paraissent indispensables.
Vos amis avaient remarqué dès longtemps que vous introduisiez vos articles sous le couvert d’une autorité camarade. Vos formules préférées étaient les suivantes: ‘
. C’est avec beaucoup de raison qu’à la tribune Sembat s’est élepé — ou : Dans son dernier article de la Revue Socialiste Rouanet dit fort bien —. Distribution où vos ennemis, comme il convient, avaient la meilleure part.
Cette politesse avait de nombreux avantages : elle exerçait l’humilité qui vous est chère, elle flattait la vanité de vos amis, elle pouvait calmer ou ajourner
l”animosité de vos ennemis. Elle vous permettait d’échapper ou vous promettait que vous échapperiez au personnalisme jaurésiste que vous redoutez sur tout. Elle faisait plaisir autour de vous. Elle vous noyait un
peu dans la masse. Elle vous diminuait.
Elle n’avait qu’un inconvénient : elle n’était pas sincère. Vous la vouliez sincère sans doute, mais elle n’était pas sincère, puisque vous superposiez des parrains inutiles à des idées qui devaient et pouvaient fort
bien se présenter toutes seules, vous étant venues
‘A toutes seules. Aujourd’hui nous ne savons plus, dans l’insincérité de cette politesse, où commence et où finit la vérité. Je défie le lecteur le plus attentif de distinguer dans l’article que je vous ai reproduit où commence et
où finit ce qui est mis pour faire plaisir à Vaillant et
septième cahier de la deuxième série ce qui est mis parce que c’est la vérité, ou du moins parce que vous croyez que c’est la vérité.
Vous avez tort de vouloir plaire ainsi au citoyen Vaillant. On ne doit jamais vouloir plaire par des compliments mondains. Cette complaisance n’est pas seulement insincère et injuste. Elle est vaine. Elle ne sert qu’à renforcer et à fonder le grossier mépris qu’un auto-
ritaire comme Vaillant peut avoir pour un homme comme vous. Quand vous nous vantez la haute sérénité du citoyen Vaillant, il ne voit dans le compliment qu’un témoignage grossier de faiblesse. Étant grossier il voit grossièrement. Ayant beaucoup tapé sur vous, il sait qu’au fond vous êtes un faible, un bon faible, c’est-à-dire un qui cède à la peur de déplaire à ses ennemis, à la peur de leur faire de la peine, et un peu, à la peur de leur autorité.
. Je laisse pour aujourd’hui la politique et m’en tiens ce que vous nommez la philosophie de Vaillant. Je ne puis croire que vous n’ayez pas au moins soupçonné ce que c’est. Demi-ingénieur et demi-médecin, empileur de lectures et compilateur de textes, Vaillant est l’iné- puisable bafouilleur tiède. Nous l’avons entendu dans les congrès et dans les réunions. Quand vous l’intitulez philosophe, puisque vous le connaissez comme il est, ou bien vous oubliez ce que c’est qu’un philosophe, ou bien vous vous moquez de nous, pauvres pécheurs, pour la plus grande gloire de l’unité socialiste.
Quand vous dites que le citoyen Vaillant s’élève au- dessus des querelles et des dissentiments, vous nous mentez, pour l’unité socialiste. Vous savez bien que le vieux conspirateur blanquiste romantique jouit dans les dissentiments, les querelles et les combinaisons.
Vous savez quel jeu inquiétant il joue, allant de la brutalité guesdiste sectaire à la fausse universalité du Comité général, demeurant au Congrès pour y faire le jeu de ceux qui avaient quitté le Congrès. Vous savez aussi de quel caprice fou de capitaliste véreux et noceur le Petit Sou nous est né. Pourquoi traiter ce journal d’ignobles affaires comme un asile de la philosophie? Pourquoi traitez-vous de passagères les querelles et de secondaires les dissentiments qui partagent le socia- »lisme français. Et ne voyez-vous pas que cette habileté facile de polémique charitable se retourne contre vous. Si des querelles passagères et des dissentiments secon- daiïres produisent toutes les colères haïneuses, tous les ressentiments envieux et les jalousies recuites que vous ne pouvez nous cacher, qu’avons-nous donc à redouter d’un dissentiment grave et de querelles qui ne seraient pas secondaires? Qu’aurions-nous de plus grave à redouter de dissentiments primaires? Pourquoi nier l’indéniable, et que l’appétit furieux de puissance autoritaire a douloureusement rendu malade le socialisme français. Mais ce qu’il y a d’incroyablement fou, et d’incroyablement dangereux, c’est de masquer ainsi la vérité dans le même temps que l’on prêche le respect de la vérité : Ce n’est point, dites-vous, par la vaine excitation des songes, c’est par le sévère et noble enthousiasme de la vérité que le citoyen Vaillant anime la classe ouvrière à l’infatigable action, à l’effort continu de révolution. Mais vous, citoyen Jaurès, en parlant ainsi, par quoi donc animez-vous la classe ouvrière? et comment traitez-vous le peuple ? Vous traitez le peuple en enfant qu’il faut encou-
septième cahier de la deuxième série rager, par le mensonge au besoin et par l’illusion. Nous demandons pour nous peuple un enseignement sérieux. Pas un professeur de philosophie, respectant ses élèves, n’oserait leur tenir le langage que vous tenez au peuple. Que dis-je? Vous êtes, vous Jaurès, professeur agrégé de philosophie. Oseriez-vous faire en classe la leçon qui vous semble bonne pour le peuple ? Cette philosophie politique et sociale du citoyen Vaillant se rattache à sa philosophie générale de l’univers et de la vie. Êtes-vous fou? Nommer philosophie politique et sociale du citoyen Vaillant le ramassis d’inanités par quoi il maintient son autorité soupçonneuse. Mais sa philosophie générale de l’univers et de la vie Les mots me manquent. Je voulais vous demander raison. Mais les mots me manquent. Cette simple phrase embrasse tant d’impudence naïve sous sa facilité bénévole ou tant d’ignorance voulue que j’en reste idiot. Il va donc falloir à présent que l’on soit matérialiste et athée. IL va falloir que moi Baudouin, que Deloire, que Péguy et tous ses abonnés nous soyons matérialistes et athées avec le citoyen Vaillant. Comme si le matérialisme n’était pas une métaphysique, etl’athéisme une théologie. Quand un bourgeois français inculte et grossier proclame qu’il est matérialiste, cela veut dire en gros qu’il a envie d’outrager la morale usuelle. Et quand il dit : Je suis athée, cela veut dire en gros qu’il a envie d’embêter les curés. Je ne vois pas quel avantage nous aurions, ni quel intérêt, à imiter les vieuxbourgeois dans ce qu’ils ont de grossier et d’inculte, à imiter les vieux-radicaux dans leurs infirmités mentales, ou morales.
On n’a d’ailleurs assuré que le citoyen Vaillant n’en- Û tendait pas son matérialisme et son athéisme au sens grossièrement vieux-bourgeois, mais en un sens philosophique. Ou plutôt en un sens pseudo-philosophique. C’est-à-dire non pas au sens où les entendrait un véritable philosophe, mais au sens où les retiendrait un bon ï cuistre de philosophie dont la mémoire inévitable serait barbouillée de courtes éruditions livresques inintelligentes. Et c’est ici que toute la gravité de votre imagi- - nation redoutable apparaît. C’est ici qu’apparaît tout l’imprévu de votre invention inconsidérée. Pour le philosophe le matérialisme est un système de la métaphysique parmi les systèmes assez nombreux de la métaphysique. Permettez-moi de le caractériser ë d’un mot en disant qu’il tend à réduire tout à la matière, comme le spiritualisme tend à réduire tout à l’esprit. Beaucoup de gens aimeraient que tout fût réduit à la matière. Ils ne savent pas ce que ça veut dire, mais ça leur ferait plaisir tout de même. On ne sait pas pourquoi, mais ils aimeraient ça. Non seulement beaucoup de vieux-bourgeois en seraient contents pour embêter les moralistes, mais beaucoup d’intellectuels, ayant gémi sous des professeurs cousiniens, désirent plus ou moins confusément se revancher ainsi des persécutions cousiniennes. Et puis le matérialisme a un aspect de nouveauté, de hardiesse, il a l’air d’embêter les sergots. Il plaît ainsi aux amateurs de manifestations faciles. On ferait plaisir à beaucoup d’électeurs si l’on rédui- sait tout à la matière. Le malheur est que cette réduction ne marche pas k toute seule. Nous avons de la matière une idée plus , confuse encore et moins utilisable que celle que nous
septième cahier de la deuxième série avons de l’esprit. Placé devant cette idée assez inutile, ou bien le matérialiste y réduira brutalement Funivers des idées : ce sera pour ainsi dire un coup d’État métaphysique, puisque le matérialiste ne pourra effectuer la réduction demandée qu’en niant arbitrairement les immatériels de l’univers, c’est-à-dire la plupart de la réalité. Ou bien, placé devant cette idée stérile, sèche, le matérialiste y réintroduira sournoisement les qualités et le contenu des immatériels : ce sera, si vous permettez d’employer ce mot, un coup de jésuitisme métaphysique, puisque le matérialiste ne pourra effectuer la sans les nommer et sans en avouer l’origine, les qualités des immatériels dans l’idée confuse que nous pouvons avoir de la matière.
Ainsi non seulement le matérialisme est pour le philosophe une métaphysique parmi les métaphysiques, mais ce matérialisme, où se résume selon vous la philoso- phie du citoyen Vaillant, est de toutes les métaphysi- - ques la plus intenable, celle qui d’abord présente les difficultés les plus redoutables, et, à dire vrai, les impossibilités les plus insurmontables, demandant une singulière grossièreté si on l’entend au sens grossier, mais exigeant une singulièrement rare subtilité si on l’entend au sens habile. Et cela est si vrai, cette position est si intenable que vous-même l’abandon- fi nez aussitôt que vous l’avez occupée. Après nous avoir déclaré que le matérialisme est l’expression, La traduction la plus populaire, et dans la langue de la philosophie française la plus exacte, vous sautez rapidement du matérialisme, qui est un monisme, au monisme en général. Cet empiétement n’est pas plus justifié que
celui qui consisterait à sauter du monisme spiritualiste Pareillement l’athéisme est une métaphysique et une théologie. Or autant nous entendons ce que nous disons quand nous aflirmons que nous ne croyons pas au Dieu des chrétiens, en particulier au Dieu des catholiques, ou que nous ne croyons pas aux dieux des païens, autant nous serions embarrassés de nous prononcer sur l’athéisme absolument, c’est-à-dire indifféremment parlant. Un athéisme suppose un Dieu que l’on nie, ou des dieux que l’on nie, et la définition de ce que l’on nie. Au moins en ce sens un athéisme est ou suppose une théologie métaphysique. Réduisant au monisme en général, après le matérialisme de Vaillant, l’athéisme de Vaillant, vous faites une opération de métaphysique théologique, et sans doute une opération de métaphysique Laissant l’opération, je m’en tiens provisoirement au résultat. Nous en sommes au monisme, et vous tenez ce que ce monisme soit le grand esprit de la philosophie allemande, l’esprit de Spinosa, de Fichte, de Hegel et de Feuerbach. Si vous parlez ainsi pour accompagner
la mode, je vous plains, et vous êtes en retard de qua-
rante ans, ou de vingt. Le grand bateau de la philosophie allemande est aujourd’hui abandonné. Demandez aux philosophes de ce temps quelle part Fichte — comme philosophe — Hegel et Feuerbach ont eue dans la for- mation philosophique des générations nouvelles. Et jusqu’où leur philosophie a-t-elle été allemande, ou hui maine, ou scolaire, ou vivante, ou sociale, ou vaine”? Et pourquoi voulez-vous attribuer Spinosa, né juif por- tugais d’Amsterdam, à la famille allemande ? Est-ce de
septième cahier de la deuxième série la politesse internationale? Ne soyons pas Allemands: Ne soyons pas nationalistes allemands. Ne soyons pas non plus nationalistes français. Soyons exactement in-
ternationalistes, c’est-à-dire français devenus internationalistes. Après Spinosa, Fichte, Hegel et Feuerbach, et en leur compagnie Vaillant est moniste, c’est-à-dire que pour
lui tous les phénomènes de l’immense univers, toutes les forces en apparence les plus diverses ou les plus contraires se ramènent à l’unité de principe, de substance ou de loi. Amertume et vanité. Que nommez-vous unité? Serait-ce comme l’unité socialiste ? Que nommez-vous principe ? Que nommez-vous substance ? Que nommezvous loi ? Que nommez-vous forces ? Que nommez-vous apparence ? Que nommez-vous diverses ? Que nommezvous contraires ? Quelle définition hâtive, incomplète.
Et surtout quelle définition dangereuse. Par là si vous entendez qu’au moment que Deniel tenaille Dreyfus, au moment que le Boxeur tourmente le missionnaire, et le soldat le Chinois, au moment que les bourgeois de Calais affament leurs ouvriers, en ces moments exemplaires les jarrets de Dreyfus et le poignet du bourreau, la peau du missionnaire et les doigts du Boxeur, la peau du Chinois et les doigts du soldat, le ventre creux des ouvriers et le ventre plein des patrons appartiennent au même système cosmique, physique, chimique, physiologique, mécanique, vous prononcez au moins une inutilité. Que si vous allez plus loin, si à votre définition arbitraire théoriquement vous voulez donner je ne sais quelle prolongation pratique, elle devient singulièrement dangereuse.
De ce que les bourgeois de Calais et leurs ouvriers
appartiennent au même système matériel, et, en un sens, au même système mental, et, quelque peu, au même système moral si vous concluez, comme il semble, à je ne sais quelle résignation métaphysique ; de ce que l’injuste et le juste, le faux et le vrai appartiennent, en un sens, au même système, au même monde si vous concluez plus ou moins confusément que l’injuste et le juste, le faux et le vrai rentrent dans je ne sais quelle unité supérieure, prenez garde : à force de bonté, d’optimisme, c’est la Providence même que vous nous rétablissez. Vous finirez par nous avouer que tout revient au même, parce que tout est dans les voies insondables de l”Un métaphysique. La Providence divine a été sans doute imaginée en particulier par de braves gens qui, d’âme religieuse, assistaient impuissants et navrés à l’accomplissement des péchés de ce monde. Ils imaginèrent la Providence parce qu’ils aimaient passionnément la bonté finale. Si consolante pourtant que fût l’hypothèse de la Providence, nous avons délibérément refusé de l’admettre. Vous savez pour quelles raisons. Allons-nous la rétablir sous la forme que vous nous proposez. A la place de la Providence chrétienne allons-nous instituer la Provi- dence laïque, sous les espèces du monisme métaphysique. La Providence religieuse, la Providence chré- tienne supposait le monisme religieux, le seul Dieu chrétien, tout puissant, créateur du ciel et de la terre et souverain seigneur de toutes choses. Inversement un certain monisme laïque emporte une institution de Providence laïque. Or ne croyez pas que nous ayons reS noncé à l’hypothèse de la Providence religieuse pour y , substituer l’hypothèse de la Providence laïque, du mo-
septième cahier de la deuxième série nisme optimiste, ou de l’optimisme moniste. Vous savez pour quelles raisons. Permettez-moi de vous les rappeler à mesure que je relis le texte que vous nous avez
Le citoyen Vaillant n’admet pas la dualité et l’opposition de ce qu’on appelle matière et de ce qu’on appelle esprit ; — moi je veux bien, pourvu que le citoyen commence par définir ce qu’il entend par matière, ce qu’il entend par esprit, ce qu’il entend par dualité, ce qu’il entend par opposition. Quand il nous aura défini ses mots, nous pourrons causer ; NOUS VEIrOns si NOUS pou-
vons lui accorder la réduction qu’il nous demande, ou
plutôt que vous semblez nous commander. En attendant
- nous constatons que le réel nous présente non seulement
des dualités, mais des multiplicités, des pluralités. Que
l’on puisse et que l’on doive réduire ces pluralités l’unité, cela est un problème, cela est en question, mais
cela n’est pas résolu d’avance, et ne se résout ni par
un commandement ni par un enthousiasme, ni par un coup d’autorité, ni par un coup de la grâce.
Et si le spiritualisme lui fait horreur, c’est parce qu’il coupe la réalité en deux. Non, citoyen, ce n’est pas le spiritualisme qui coupe la réalité. La réalité nous paraît et se présente coupée en beaucoup. Le spiritualisme est innocent aussi longtemps qu’il n’introduit pas de coupures factices. Les coupures et les soudures ne sont valables que si elles ne sont pas factices.
Et qu’en instituant deux principes, il livre nécessairement l’un à la tyrannie de l’autre. Où avez-vous connu que la dualité ou la pluralité compête nécessairement la tyrannie de l’un des deux ou de l’un des plusieurs ? Cela est vrai si l’un des deux est tyrannique et le
deuxième servile, mais cela n’est pas vrai si le premier a la modestie et le deuxième la fierté de l’homme libre. Je me permets de faire intervenir l’homme libre dans ces discussions métaphysiques parce qu’il devient évident ici que vos préoccupations métaphysiques sont commandées par vos soucis politiques. Vous êtes moniste en métaphysique parce que vous êtes et comme vous êtes unitaire en politique. En politique aussi vous croyez qu’en instituant deux principes on livre nécessairement l’un à la tyrannie de l’autre. C’est que dans vos évaluations vous négligez totalement la considération de la liberté. L’homme libre, qu’il soit l’un des deux dans la dualité ou l’un des plusieurs dans la pluralité, n’exerce pas la tyrannie et ne la supporte pas. Le véritable anarchiste a encore un dégoût plus profond pour exercer l’autorité que pour la subir. C’est même la raison pour laquelle un orateur qui veut lancer la foule des grévistes à la queue d’un drapeau noir, ou qui, armé d’un fusil, monte la garde auprès de ce dra- peau, est tout ce que l’on voudra, mais non pas un
Qui dit dualité dit oppression; car des deux forces opposées l’une doit dominer l’autre, à moins que ces deux forces ne s’équilibrent et ne se neutralisent dans le néant. C’est exactement ici qu’est le vice intime de votre mentalité métaphysique et politique. Le jour où
la Petite République publia l’article que je vous com-
mente, je dis à plusieurs camarades combien cet article me paraissait un symptôme inquiétant. — Laisse donc, me répondirent-ils, c’est un article hors série, aussitôt oublié. Demain Jaurès n’y pensera plus, et ses lecteurs encore moins. — Je crois au contraire, je vous fais
septième cahier de la deuxième série l’honneur de croire que cet article travaillé vous exprime profondément, exprime, sincèrement en ces passages, les arrière-pensées, les arrière-idées qui depuis longtemps commandent votre politique et toute votre action. Je crois que vous êtes profondément moniste en métaphysique et profondément unitaire en politique. Je crois que de là viennent les hésitations et les inconstances, les déviations, les faillites et les amnisties récentes. Je dois donc saisir avec empressement la révélation profonde que vous nous faites cette fois. Vous croyez profondément que l’unité est la condition de tout, qu’il faut faire l’unité avant tout, que de l’unité tout viendra. De la dualité, de la pluralité vous n’atten- dez rien que la tyrannie victorieuse de l’un sur l’asservissement du deuxième, ou la neutralisation dans le néant d’un équilibre stérile. C’est ainsi, dites-vous, — c’est-à-dire par la dualité
— que l’Église a soumis la vie naturelle à la tyrannie de l’âme, artificiellement isolée du corps. Il est toujours téméraire de ramasser en quelques mots une histoire aussi vaste et aussi profonde que celle de l’Église. Mais il me semblerait plutôt que l’Église a failli par un excès d’unité. Unité du dogme, qui liait les consciences. Unité du rite, qui liait les gestes. Unité de l’organisation, qui liait les vies. Unité formelle, au moins. Maïs n’est-ce pas celle que l’on veut nous imposer? L’asservissement du corps à l’âme était le résultat d’un mystique monisme spiritualiste. C’est ainsi, dites-vous, que le christianisme
et le spiritualisme ont soumis le monde à la tyrannie de
. Dieu. Le dualisme engendre donc oppression et terreur. quence. Il paraît plutôt que c’est encore un besoin
mystique de monisme religieux qui a poussé les chré- tiens à ramasser en l’unité d’un Dieu créateur l’indéfinie variété des créatures. Il n’y aurait donc pas à dire que le dualisme livre le monde à la tyrannie de Dieu, le corps à la tyrannie de l’âme; il n’y aurait pas à dire que la dualité livre un principe esclave à la tyrannie d’un principe maître. Mais il y aurait à dire tout simplement que la vieille autorité s’exerce en dualisme et en monisme; elle aime à s’exercer partout; en dualisme elle tend à établir un asservissement extérieur; en monisme elle tend à établir un asservissement intérieur. Vous attribuez complaisamment à Vaillant une solution métaphysique, une révolution métaphysique; politesse vaine à une révolution vaine; elle consisterait à substituer un asservissement intérieur à un asservissement extérieur. J’ai peur que cette mutation de servitude métaphysique ne symbolise exactement la révolution que vous rêvez dans l’installation du parti socialiste. Ne peut-on dire, dans l’état des hommes et des événements, que, voulant unifier le parti socialiste, vous ne voulez rien que substituer aux haïines extérieures les déchirements intérieurs, aux envies extérieures les
Il faut que je vous presse en politique sur le sens de
votre unité, il faut que je vous presse en métaphysique
sur le sens de votre monisme. Ce monisme vous laisse
des remords et vous en relâchez la définition. Comme
les matérialistes font rentrer sournoisement les imma-
tériels dans leur idée de la matière, ainsi vous distendez bonnement, pour ne mécontenter personne, les parois de votre unité métaphysique. Par une remarquable analogie, en vous la franchise, la droiture philosophique
septième cahier de la deuxième série “| chancelle devant le monisme ainsi que la droiture politique a chancelé devant l’unité. Sitous les phénomènes et tous les êtres sont les manifestations infiniment variées d’une méme force ou d’une méme idée, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres. On serait aussi fondé à dire : Si tous les hommes sont frères, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres; ou bien : si tous les chrétiens sont frères en Jésus-Christ, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres; ou bien : si tous les Français sont fils de la même patrie, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres; ou bien : si tous les
socialistes ont le même Comité général, aucun ne peut prétendre à opprimer les autres. Il faut avoir la candeur d’un enfant et l’insolente confiance que vous aimez pour
oser proposer de tels remèdes. L’histoire tout entière, publique et privée, de l’humanité s’élève Contre cet enfantillage dangereux. Les ressentiments domestiques, les haines intérieures ont une aigreur qui les rend plus redoutables que la plupart des autres mauvais sentiments. Que vous le vouliez ou non, votre unité infiniment multiple ou votre multiplicité une se réduit pour la pratique en ses deux éléments, se résout en sa multiplicité matérielle et en son unité formelle. En vain vous admettez qu’une libre et croissante harmonie des énergies et des étres est possible dans l’immense et mouvante unité. Si vous laissez à la multiplicité des énergies et des êtres toute sa valeur, votre unité devient surérogatoire et encombrante. Une libre et croissante harmonie peut se passer, doit se passer d’une supé- rieure unité, si mouvante et immense que l’on distende - cette unité. Si vous laissez vraiment à la multiplicité toute sa variété libre, il n’y a aucun avantage à garder quelque part, sous le nom d’unité, je ne sais quelle survivance d’un Dieu que nous avons renoncé. Quelle est la nature de cette force une qui enveloppe à la fois ce que nous appelons matière et ce que nous appelons esprit? Le citoyen Vaillant paraît consiIl dérer la réponse comme secondaire. Il a tort, et je vais lui donner une réponse importante : la véritable nature de cette force comme il peut se la représenter est la nature divine. Il a écrit expressément il y a quelques années, que le monisme, qu’il fût matérialiste ou idéaliste, répondait en tout cas au besoin de la pensée qui aspire à unifier le monde. On m’a répété tout au long de mes classes que la pensée humaine éprouvait le besoïn d’unifier le monde. Je croyais que c’était vrai, parce que j’étais un enfant docile. Je l’ai répété moimême aussi longtemps que je fus un élève discipliné. Cette répétition me valut des prix et des accessits. Elle n’en était pas moins la répétition d’une insincérité. Quand je m”interrogeai moi-même, il me sembla que je ) n’éprouvais nullement ce besoin. Je fais pourtant partie de la pensée humaine. J’ai connu des paysages variés. Je n’ai pas éprouvé le besoin que la plaine fût la mon- tagne ou que le plateau devint identique à la vallée. Je n’ai pas même éprouvé le besoin que la vallée de l’Yvette fût identique à la vallée de la Bièvre. Aujour- d’hui j’éprouve ce besoin moins que jamais. Quand è les servitudes économiques me laissent quelque loisir, mon esprit se promène en bon bourgeois, je veux dire en honnête homme, parmi la variété des phénomènes, parmi la variété des événements, parmi la variété des hommes. Je connais Pierre et je connais
septième cahier de la deuxième série Paul, et je n’éprouve aucunement le besoin que Pierre soit Paul ou que Paul soit Pierre ou que Pierre et Paul soientun Tiers supérieur. Pierre est Pierre. Paul est Paul. Jaurès est Jaurès. Vaillant est Vaillant. Je sais ce que cela veut dire. Je vais plus loin. Quand je me rappelle, dans ces loisirs, l’avancement de ma pensée humaine, il me semble que la plupart des fois elle avançait en distinguant des nuances nouvelles dans ce qui me paraissait jusqu’alors homogène. Je me rappelle un temps, mon cher Jaurès, où les socialistes me paraissaient tous des hommes qui indistinctement avaient abandonné leur personne et leur bien à la préparation de la Révolution Sociale. Je m’imaginais que Vaillant, Guesde, Lafargue, Jaurès, Baudin l’ancien, Fournière, Sembat, Zévaès étaient identiquement le même homme. J’avais donc laissé régner dans ma mémoire entre les images que j’avais de ces hommes une remarquable unité, mieux réussie que toutes celles que vous essayerez. Faut-il en conclure que je devais rester toute ma vie aussi stupide? Oserez-vous dire que cette stupidité unitaire valait mieux que les difficultés multiples où nous nous débattons à présent ? Je n’éprouve aucun besoin d’unifier le monde. Plus je vais, plus je découvre que les hommes libres et que les événements libres sont variés. Ce sont les esclaves et les servitudes et les asservissements qui ne sont pas variés, ou qui sont le moins variés. Les maladies, qui sont en un sens des servitudes, sont beaucoup moins variées que les santés. Quand les hommes se libèrent, quand les esclaves serévoltent, quand les malades gué- rissent, bien loin qu’ils avancent dans je ne sais quelle unité, ils avancent en variations croissantes. Les élèves
É; ‘4 _à l’école ou au catéchisme sont beaucoup plus près de
l’unité. L’adolescence n’est pas seulement de la crois418 sance en âge et en grandeur et en sagesse : elle est { &: avant tout la croissance en variété. Les ouvriers écrasés de fatigue sont en général beaucoup plus près d’une ‘4 | certaine unité. A mesure que la révolution sociale affranchira l’humanité des servitudes économiques, les Ne: hommes éclateront en variétés inattendues. E __ Ilaécrit expressément il y a quelques années, quele …—. monisme, qu’il fût matérialiste ou idéaliste, répondait 3 … entoutcas au besoin de la vie qui ne veut se plier K _ aucune force extérieure. Vous jouez sur les mots. #4 L’extérieur ne me restera pas moins extérieur parce que “4 nous serons vaguement englobés, lui et moi, dans un tout externe ou subsumés à un tout supérieur. Vous ne ‘4 : fondez pas le Boxeur dans le chrétien ni le chrétien dans le Chinois parce que vous constatez qu’ils appar- “ tiennent à la même humanité. Vous ne fondez pas M _ l’Anglais et le Boer parce que vous constatez qu’ils appartiennent à la même race blanche. Vous ne fondez pas le tulliste et son patron quand vous constatez qu’ils —_ sont de la même France. Vous ne me fondrez ni avec Zévaès ni avec Vaillant quand vous aurez institué entre eux une artificielle et formelle unité socialiste. Quand à } Zévaès veut exercer une autorité sur moi, cette autorité m’est extérieure. Quand Zévaès, demeurant exactement } le même à l’égard de la justice et de la vérité, mais 4! insinué dans l’unité formelle factice, voudra exercer ï une autorité sur moi qui, du moins je l’espère, serai demeuré le même aussi aux mêmes égards, l’autorité ‘t) de Zévaès ne me sera pas moins extérieure. fs Nous touchons au point où le danger de votre invenee: 27
septième cahier de la deuxième série tion prend définitivement corps. À vos yeux l’heure approche où le prolétariat socialiste et révolutionnaire devra s’approprier une doctrine organisée de l’univers et de la vie. Non, citoyen. L’heure approche où le prolé- tariat socialiste et révolutionnaire devra s’approprier au moins les grands moyens de production et d’échange ou de communication. Vous êtes séduit par des ana- —logies trompeuses. Mais comparaison n’est pas raison.
Ce qu’a été l’Encyclopédie pour la bourgeoisie révolutionnaire, il faudra qu’une Encyclopédie nouvelle, infiniment plus hardie et plus vaste, le soit pour le prolétariat. Je ne sais pas s’il n’est pas dangereux de se référer ainsi à l’ancienne révolution bourgeoise quand on veut se représenter la prochaine révolution sociale. Quelque passionnantes que fussent la grandeur dramatique et la grandeur historique des principaux révolutionnaires bourgeois et du peuple contemporain, le moins que l’on puisse dire de la révolution française est qu’elle n’a pas réussi, puisque nous avons à la recommencer tous les jours. Il y a dès lors présomption pour qu’elle soit un modèle et même un précédent au moins incomplet. S’il est vrai d’ailleurs que le succès de ces événements vient pour la plupart de leur préparation, si en particulier pour la Révolution française les héroïsmes les plus rares, les dévouements les plus généreux ont abouti à peu près à une immense faillite, il est permis de penser que cette révolution non seulement fut poursuivie suivant de mauvaises méthodes révolutionnaires, mais surtout avait commencé après une insuflisante ou mauvaise préparation révolutionnaire. Cela me diminue considérablement la valeur de la grande Encyclopédie. Non pas que je ne reconnaisse
et n’admire la grandeur de cet effort. Plus que personne d je respecte les précurseurs. Mais, justement parce qu’ils furent nos précurseurs, il est probable que nous les avons dépassés. Les mépriser serait d’une imbécile ï fatuité. Mais les imiter servilement serait d’une admira- tion docile un peu niaise. Croyez bien que s’il revenait Ë parmi nous Diderot serait le premier à n’imiter pas Diderot, vu qu’il était peu imitateur. J’entends bien que vous n’imiteriez pas servilement l’Encyclopédie. Vous avez de plus hautes ambitions Ô Il faudra reprendre le mouvement de la pensée humaine depuis Kant jusqu’à Renan, en passant par Hegel, Comte et Marx. Il faudra reprendre le mouvement de la science de Laplace à Maxwell, en passant par s Darwin, proposer les principaux résultats et les ten- dances principales au prolétariat qui veut vivre de la pleine vie et projeter sur l’univers une ardente lumière à où les clartés de la pensée individuelle se méleront l’ardent rayonnement de la vie sociale. Cette organisation vivante d’une Encyclopédie socialiste sera une des plus hautes tâches qui s’imposeront demain à notre parti et ? l’humanité. Et vous revenez à la belle conception moniste du citoyen Vaillant. Je n’y reviens pas encore avec vous. Je reste à la première des trois conditions qui sont nécessaires pour assurer, hâter la marche méthodique 1° Il faut qu’une philosophie générale, à la fois révo- { lutionnaire et évolutionniste, se communique peu à peu ÿ à l’élite consciente du prolétariat, et de proche en proche au prolétariat tout entier. C’est cette Encyclopédie socialiste et prolétarienne dont je parlais plus haut, et sur laquelle je reviendrai. Je me permets d’arrêter sur ces lignes l’attention des
septième cahier de la deuxième série censeurs. Pourquoi vous arrêter, m’a-t-on dit, à ces projets en l’air. Je réponds qu’ils sont sérieux, qu’ils vous tiennent à cœur, qu’ils sont dans le sens de toute une école en formation, qu’ils ont déjà reçu un commencement d’exécution. Quand on se permit d’intituler histoire socialiste une histoire contemporaine où devaient collaborer après vous et un peu sous votre direction tous les fragments de l’unité socialiste, bien peu de vos ‘amis vous furent assez dévoués pour vous crier cassecou. Vous recommencez donc, et vous aggravez. Je recommencerai aussi, et j’aggraverai, L’histoire n’est pas socialiste. Elle est historique. La philosophie n’est pas socialiste. Elle est philosophique. Et une véritable Encyciopédie ne sera pas socialiste. Il est déjà impossible qu’elle soit encyclopédique. Je vous sais gré d’avoir dans le mouvement de la pensée humaine, outrepassant ce que vous nommezla pensée allemande, restitué Renan, Comie et Laplace. Mais ce légitime élargissement déjà fait éclater à nos yeux la variété des philosophes anciens, des philosophies devenues historiques. C’est usurper le passé commun de l’humanité que de vouloir y installer une laborieuse unité factice. Parce que vous êtes moniste en métaphysique et unitaire en politique, vous voulez arbitrairement que la pensée humaine soit, en ses travaux variés, la matière d’une histoire unitaire et moniste. Mais il vous serait beaucoup plus impossible, pour ainsi dire, d’accorder Kant et Renan, Hegel et Comte, Fichte et Spinosa, que de vous arranger avec le citoyen Vaillant. Car les grands philosophes aimaïient leur liberté. C’est même un peu pour cela qu’ils furent de grands philosophes. Soyez assuré que s’ils vivaient parmi nous les cinq ou
six que vous avez nommés ne tiendraient nullement des F- congrès pour instituer le grand parti de l’unité philoso_ , phique. Mais ils vivraient librement, — et sans doute ‘FA séparément, — leur vie. Librement, — et sans doute séparément, — ils feraient leur métaphysique ou leur physique ou leur philosophie. Professeur plus ou moins ignoré, ouvrier syndiqué en instruments de précision, répétiteur de mathématiques, ils travailleraient librement et non pas unitairement. La seule différence qu’il y aurait serait sans doute que la vie matérielle, indispen- sable, préliminaire, leur serait beaucoup plus pénible, parce que la société bourgeoise, où nous vivons, est plus dure pour le libre travail intellectuel que ne le furent la plupart des sociétés précédentes. Mais ne croyez pas qu’ils feraient des comités, tiendraient des séances, ouvriraient et fermeraient des sessions, proposeraient des motions, rédigeraient des ordres du jour, procé- deraient à des scrutins. Toute l’économie de la liberté philosophique repose d’abord sur ce fondement : qu’un x seul peut avoir contre tous raison, et même qu’il peut y avoir des temps où aucun n’ait raison. Les grands j philosophes dont les vies dans l’histoire ont jointé n’ont en général manifesté aucun enthousiasme pour le travail en commun. Cela ne prouve pas que le travail en commun soit négligeable, mais cela me semble prouver que le travail en commun, comme le travail en retraite, a son domaine et ses convenances. Ji vous plaît que le mouvement de la pensée humaine soit un mouvement linéaire pour qu’il soit un mou- à vement unitaire, la ligne étant une. Il vous plaît de situer les grands philosophes et les grands savants à la queue leu leu comme les petits enfants des écoles. vous plaît de vous représenter et de nous représenter les grands cœurs et les grands esprits comme attachés à réaliser un progrès continu de la pensée humaine où chacun serait le continuateur du précédent et le prédé- cesseur exact d’un nouveau continuateur. Cette imagi- ! nation scolaire ne me paraît pas conforme à la réalité. Elle n’est pas conforme à l’idée que la plupart des grands philosophes ont eue d’eux-mêmes et de leur philosophie. moins d’attribuer une assez grossière vanité à des hommes qui n’en paraissent pas tous capables, on est forcé de remarquer et d’accepter ce fait considérable, que la plupart des grands philosophes ignoraient ou méconnaissaient beaucoup de leurs prédécesseurs et beaucoup de leurs contemporains. Et encore ceux qu’ilsn’ignoraient pas ou ne méconnaissaient pas, ils se les appropriaient souvent, les adaptaient, les adoptaient, les accaparaient un peu. Ils ne se considéraient pas comme les transmetteurs fidèles de la pensée humaine, comme les gardiens, comme les intendants de l’humanité. Ils n’avaient pour la plupart aucun soin d’assurer l’unité linéaire de la pensée humaine, l’unité de la pensée humaine à travers l’histoire. Tout au plus faisaient-ils aboutir à euxmêmes ce qu’ils connaissaient de l’histoire de la pensée humaine. La plupart négligeaient de fabriquer cette singulière unité de la pensée humaine à laquelle vous tenez tant, parce que vous voulez préposer l’unité historique à l’unité socialiste et à l’unité métaphysique. Les grands philosophes n’ont pas pensé à continuer et compléter leurs prédécesseurs, mais bien plutôt à les rafraîchir et à les renouveler. Ils n’ont pas pensé à se faire continuer et compléter par leurs successeurs, mais ou bien ils croyaient sincèrement tenir la vérité défini-
tive, au moins essentielle, ou bien ils pensaient, ils ‘ comptaient que les successeurs les traiteraient comme ils avaient traité eux-mêmes les prédécesseurs, ils comptaient qu’on les renouvellerait et qu’on les rafraichirait. Vous eussiez sans doute surpris un homme comme Renan si vous lui aviez parlé de compléter Kant en passant par Hegel, Comte et Marx. Il était historien et connaissait mieux ces grands philosophes ou professionnels de la philosophie. Et il était avisé. Il connaissait mieux l’art et la philosophie et la vie même et sans doute il pensait qu’il faut, comme on dit, en prendre et en laisser. Vous n’en voulez pas laisser. Mais, qui trop embrasse, n’étreint pas. i L’humanité n’est pas un capitaliste avare qui entasse et superpose, monceau à monceau, strates sur strates, les trésors accumulés d’un savoir mort. Cette conception que vous avez n’est même pas tout à fait vraie de la science. Elle n’est nullement vraie de l’art. Elle n’est pas vraie de la philosophie. Même en science nous connaissons par l’histoire que les avancements se sont faits souvent par violence mentale, révolution intellectuelle, effraction, non pas seulement par la capitalisation lentement régulière des résultats modestes. L’introduction, ou l’intervention des différentielles en mathématiques n’a pas été la simple continuation d’une épargne ancienne. Sans doute les événements, les observations, les expériences, les faits se capitalisent — en capitaux parfois écrasants pour le savant ou l’historien —; mais l’interprétation ou la simple pénétration de la matière ainsi capitalisée peut avancer par soubresauts. Or une attentive analyse laisse voir que l’interprétation et la pénétration font partie des faits mêmes, qu’en un cer33
septième cahier de la deuxième série tain sens nous faisons les faits. A plus forte raison la philosophie avance-t-elle souvent par sursauts. Le véritable philosophe remet à chaque instant tout en question, ou du moins, si une entière instabilité est intenable, au seuil de sa méthode, au seuil de son enquête, au seuil de son œuvre, au seuil de sa vie enfin, au seuil d’un tra: vail il remet tout en cause. Il utilise ou non ses prédé- cesseurs : c’est son affaire, sous sa responsabilité personnelle de philosophe. Il est évident qu’en fait il ne les ignore pas. Mais il est incontestable que sa philosophie est caractérisée d’abord parce qu’il remet tout en cause, absolument, et non parce qu’il utilise plus ou moins adroitement tel ou tel des anciens philosophes. La condition préliminaire, indispensable, sans laquelle on peut devenir un historien de la philosophie, mais sans laquelle on ne peut pas, on n’est pas un véritable philosophe est qu’au moins une fois on ait tout remis en cause. Personnellement, sous sa responsabilité, à son compte, à ses frais, à ses risques. Pareillement on n’est pas un véritable artiste si l’on n’a pas remis en cause pour son compte les données antérieures. Mais, plus profondément que dans l’art, et plus profondément que dans la philosophie, on n’est pas un homme si dans la vie on n’a pas une fois tout remis en cause. Malheureux celui qui n’a pas au moins une fois, pour un amour ou pour une amitié, pour une charité, pour une solidarité, remis tout en cause, éprouvé les mêmes fondements, analysé lui-même leg actes les plus simples. Malheureux et peu révolutionnaire. Car c’est ici que vous jouez de male chance : les formes de la pensée, les formes de l’action que vous élimi- nez en accordant je ne sais quel monopole à quelle unité
de la pensée humaine sont justement celles qui sont
exactement révolutionnaires. La science n’est pas révolutionnaire. Quand Zola répète que la science est révolutionnaire, il entend par là qu’elle fournit aux révolutionnaires les moyens les plus puissants de la révolution, et il entend que l’application des résultats scientifiques souvent conduit à des pratiques ou à des effets révolutionnaires. Mais la science pure n’estpas révolutionnaire. Elle n’est rien du tout, que scientifique, sincère et patiente. Elle ne peut nous donner que des renseignements, des indications, puisqu’elle n’est qu’une enquête poursuivie par l’humanité sur certains objets proposés de la réalité. Dès que l’on passe à l’action, dès que l’on quitte la connaissance pure, on fait de Vart, de la philosophie ou de l’action. C’est-à-dire que l’on remet en cause, et que l’on est révolutionnaire.
La science même est toute enveloppée d’art. Quand les incultes comme Vaillant parlent de science on croirait que l’univers est un mécanisme rigide, un jeu de ficelles. Mais quand, au lieu d’avoir affaire à des agré- gés de philosophie, — je ne dis pas cela pour vous, je parle pour des agrégés de philosophie que je connais, qui sont tombés dans la sociologie, et qui veulent nous faire une sociologie plus raide que la mécanique des mécaniciens, — quand, au lieu d’avoir affaire à des agrégés de philosophie, on cause avec de véritables savants, avec de véritables arithméticiens, avec un vé- ritable géographe, ou avec un naturaliste qui a poussé au delà du P. C. N. indispensable, on est tout surpris de voir comme le véritable savant est baigné d’art, comme les mathématiques sont harmonieuses, plastiques, intuitives, comme l’histoire naturelle suppose de
septième cahier de la deuxième série la souplesse et de la mobilité, comme en toute science les découvertes, les inventions et le jeu des hypothèses demande la fraîcheur, la nouveauté, le renouvellement, le rafraîchissement, — et ce fécond irrespect de la continuité, de l’unité de la pensée humaine que nous nommerons proprement le sentiment révolutionnaire.
Si nous sommes socialistes révolutionnaires, citoyen, c’est justement parce que, parvenus à l’âge d’hommes et n’écoutant plus nos maîtres, nous avons rompu en nous, chacun pour sa part d’homme et sous sa responsabilité, l’unité antérieure de la pensée humaine, ainsi qu’elle parvenait jusqu’à nous, c’est parce que nous avons remis en cause la société, le monde social, sans nous attarder à considérer que nous étions pauvres, faibles, ignorants, et que nos aînés étaient beaucoup savants. Nous avons remis en cause les actes les plus simples, les pratiques les plus coulantes, comme de manger, boire et dormir, d’acheter et de payer, d’aimer ou de n’aimer pas. Cette remise en cause nous a fait faire, n’en doutez pas, des découvertes merveilleuses. Non parce que nous faisons merveilles, mais parce que toute remise en cause révolutionnaire sera féconde en résultats.
Il m’a été donné de causer plusieurs fois quelques minutes avec Duclaux. Vous ne contesterez pas qu’ilne soit un véritable savant. On est tout surpris qu’il ait cette souplesse et cette mobilité. Ces hommes sont toujours prêts à douter de tout ce qu’ils ont fait, pourvu qu’on leur démontre que cela est douteux. Ils accueiïlleront toujours l’hypothèse nouvelle, pourvu qu’elle soit plus probable, eux-mêmes ils propageront l’idée nouvelle, pourvu qu’elle soit ou leur semble juste, quand même leurs trente ans de laboratoire en seraient inutili-
sés, quand même l’unité de leur vie en serait rompue. C’est en cela qu’ils sont profondément révolutionnaires. C’est pour cela que dans la vie publique ils donnent quand ils s’y mettent l’action profondément révolutionnaire que vous connaissez. Ils préfèrent la vérité l’unité. Ou plutôt ils croient savoir ce que c’est que la vérité. Mais quand on leur parle de l’unité, ils se demandent ce que cela peut bien vouloir dire. Ils font profession de chercher et parfois ils trouvent la vérité. Ils ne cherchent pas l’unité pour elle-même. Péguy a depuis trois mois et publiera dans quelques semaines la sténographie de la leçon que M. Duclaux fit à l’école des hautes études sociales pour l’inauguration du cours préparatoire à l’enseignement des universités populaires. Vous y verrez comme l’auteur est peu préoccupé d’assurer unité de l’enseignement. Duclaux doit savoir un peu comme on doit enseigner les sciences. Bien loin qu’il veuille unifier l’enseignement, c’est-à-dire étendre l’enseignement populaire les méthodes et les moyens de l’enseignement bourgeois, ou à l’enseignement primaire les moyens de l’enseignement secondaire, même en mathématiques ce révolutionnaire demande que l’on change, que l’on rompe l’unité, que l’on enseigne les mathématiques populairement pour les enseigner plus vraiment. Il ose ne pas respecter un mathématicien dont le nom s’impose à la plus jeune enfance. Vous verrez ça. Le nom de l’Encyclopédie ne vous a-t-il pas abusé ? Fut-elle en son temps un monument de la pensée humaine, un répertoire de l’humanité? Ne fut-elle pas plutôt une machine de guerre, lourde et redoutable? Je n’ai jamais lu l’Encyclopédie. Mais j’ai entendu attentivement sur l’Encyclopédie les leçons soignées d’un
septième cahier de la deuxième série maître consciencieux. L’impression qui en ressortait n’était pas que ce dictionnaire d’articles fût un monument universel du savoir humain, de la pensée ou de la
philosophie. J’ai lu le discours préliminaire : c’est la pauvreté même. Il n’y a là d’intéressant que la répartition des articles et les noms des collaborateurs. Les exemples que vous citez se retournent contre vous. Les grandes philosophies ou les grandes œuvres dont vous faites les chaînons de votre unité humaine sont l’œuvre de personnes individuelles. Ni Kant ni Renan n’étaient des congrégations, des syndicats, des collectifs. Et votre Encyclopédie, jusqu’où fut-elle œuvre collective ? Jusqu’où au contraire fut-elle individuellement l’œuvre de Diderot ? Eût-elle été sans l’incessante action individuelle de Diderot? Ne vérifierait-elle pas cette loi que dans les œuvres collectives qui marchent il y a presque toujours quelqu’un ?
Pour faire cette Encyclopédie nouvelle vous deman- . derez des Encyclopédistes. Nous savons qni vous répondra. Si l’Universitaire avait quitté sa classe pour enseigner la vérité au peuple, s’il avait cessé d’enseigner les fils de bourgeois pour aller enseigner les fils du peuple, s’il avait quitté sa classe trop petite pour un auditoire plus vaste, nous lui eussions souhaité la bienvenue parmi nous. Mais dans la Petite République datée du vendredi 26 octobre 1900, nous avons lu avec beaucoup de peine cet article démagogique Dans les universités populaires. — A propos d’une conférence de l’abbé Denis. — Notre tactique envers les cléricaux
C’est encore la question de la liberté de l’enseignement que M. Deherme et son nouveau collaborateur, l’abbé
Denis, viennent de poser à la Coopération des idées. Nos camarades du faubourg Antoine se sont chargés de la résoudre avec autant de simplicité que de promptitude :ils ont mis le « curé » à la porte.
J’étais là. Tout s’est passé très honnêtement. J’étais venu pour entendre l’abbé Denis, curieux de savoir ce qu’il oserait nous dire sur le « rôle social du christianisme ». Et je me proposais de lui donner la réplique, de l’inviter en termes courtois à nous commenter deux ou trois articles du Syllabus. Mais j’ai pu me rendre compte, dès l’abord, qu’un débat contradictoire n’élait pas nécessaire pour éclairer la religion des fidèles de l’Université populaire. Et je me suis réjoui de les entendre crier : « À bas la calotte ! » Quand il s’agit de réfuter la doctrine du bayado, je goûte fort les objections présentées sous cette forme vigoureuse et sÿnthé-
Je sais bien ce que vont nous dire les gazettes bourgeoises, ce que nous a dit Deherme avant-hier, lorsqu’il nous a pré- senté le citoyen-curé « A la Coopération des idées, comme son nom l’indique, , tout le monde a le droit de formuler sa pensée. On laisse chacun le soin de comparer les opinions en présence, d’en apprécier la valeur et de se faire une conviction raisonnée. »
Là-dessus, Deherme nous a rappelé quelques phrases éloquentes d’un discours de Gabriel Séailles, et il en a conclu que nous devions écouter religieusement l’homélie de M. Denis. Je ne serais pas éloigné de croire que Deherme s’est mépris quelque peu sur la pensée de M. Séailles ; si l”éminent professeur avait entendu les commentaires dont la citation fut accompagnée, j’imagine qu’ils auraient pu lui paraître indiscrets. Quoi qu’il en soit, n’est-il pas très affligeant de voir que M. Deherme s’est laissé prendre aux sophismes des prétendus libéraux, et que son erreur risque de compromettre le succès de son œuvre ?
Il ne faut pas, en effet, que sous couleur de libéralisme, les cléricaux se paient notre tête, — füt-ce au prix de quelques actions d’un futur palais du peuple. Le prêtre qui nous
septième cahier de la deuxième série fait des avances nous invite à méditer la déclaration cy- nique de Veuillot : « Nous leur demandons la liberté parce qu’elle est dans leurs principes; nous la leur refusons, parce qu’elle n’est pas dans les nôtres. » Puisque nous sommes prévenus, tàächons de ne pas être dupes. Si cette phrase résume très exactement toute la politique cléricale, elle nous indique du même coup quelle attitude nous devons observer à l’égard du catholicisme. Cette attitude défiante et défensive n’est que trop justifiée. Puisque les cléricaux é ne veulent pas de la liberté, ils ne sauraient prétendre qu’on la leur refuse. Ils se sont enlevé le droit de se plaindre. Comme le disait Ferry, dont j’aime à évoquer la mé- moire, pour faire plaisir au Temps : « Il serait absurde et criminel d’avoir de la tolérance pour les intolérants. » Non seulement Deherme ne s’est pas conformé à son programme, comme il paraît le croire, mais encore il s’est mis en contradiction flagrante avec ses principes. A l’Université populaire du faubourg Antoine, l’on expose librement toutes les idées. C’est fort bien. Mais cela ne peut vouloir dire qu’une chose : qu’on accueille avec la même sympathie tous ceux qui se présentent et qui parlent au nom de la raison. Or, de son propre aveu, le catholicisme n’est-il pas la négation brutale de tout ce qui est rationnel? N’est-ce pas l’absurdité même érigée en dogme ? Nous autres, nous parlons raison ; et nous ne pouvons nous entretenir avec ceux qui ne parlent pas notre langue.
C’est pourquoi je me joins à Maurice Bouchor pour supplier Deherme de ne pas confondre l’esprit et le Saint-Esprit. Qu’il ouvre largement sa porte à ceux qui viennent lui apporter ou lui demander de la lumière ; mais qu’il la ferme à ceux qui viennent pour souffler sur le flambeau. « A bas
Sans doute il n’eût pas été sans élégance de dire à l’abbé
— Admirez notre tolérance. Jamais vous n’auriez permis à un libre penseur de prendre la parole dans votre église. Mais nous autres, nous sommes d’esprit plus large et plus généreux : nous consentons à vous écouter. Reconnaissez de bonne grâce que c’est nous qui mettons en pratique le
précepte de votre Christ : C’est nous qui rendons le bien pour le mal ».
N’est-ce pas là ce qu’a voulu Deherme? Je suppose que s’il a sollicité ou accepté le concours de cet ecclésiastique, c’est moins par faiblesse que par coquetterie. Mais le moment est-il bien choisi pour flirter avec l’Église ? Ce n’est pas à l’heure où les cléricaux rôdent autour des universités populaires et cherchent à s’y glisser sournoisement « afin d’en modifier l’esprit »,-qu’il convient de leur ouvrir les bras et d’essuyer leur baiser Lamourette. On a crié, l’autre soir : « Il ne faut pas introduire le loup dans la bergerie ». N’exagérons rien : Je suis tout disposé pour ma part à considérer l’abbé Denis comme un loup très redoutable ; mais j’ai pu me convaincre, avant-hier, que nos camarades du faubourg ne sont pas prêts encore à se laisser Il ne saurait y avoir d’équivoque sur le sens de leurs protestations. Le peuple n’a pas assez de loisirs pour écouter les théologiens. Il est un petit nombre de vérités acquises, de postulats qu’il est inutile de remettre sans cesse en question. En venant à l’Université populaire, l’abbé Denis perd
son temps, et le nôtre.
D’ailleurs, voilà bientôt deux mille ans que les gens d’Église ont la parole ; nous commençons à savoir ce qu’ils. ont à nous dire. Et ils ont encore assez de chaires pour le répéter à ceux qui désirent les entendre, S’ils veulent nous permettre d’aller chez eux leur donner la réplique, s’ils invitent Jaurès ou Pressensé à venir exposer la doctrine socialiste aux fidèles de Saint-Sulpice ou de Notre-Dame, alors nous serons charmés de leur rendre leur politesse. D’ici là, que les cléricaux ne s’étonnent point si dans nos rapports avec eux nous leur faisons l’honneur d’adopter la politique
Je ne veux pas traiter incidemment l’incident Deherme. Je crois que cette affaire, oubliée aujourd’hui,
septième cahier de la deuxième série mais qui reviendra sous quelque forme, reste mora- lement la plus grave et la principale de toute cette année. Je ne connais pas Deherme. Je ne connais pas bien son affaire. Je me renseignerai là-dessus. Mais j’attire l’attention des honnêtes gens, de vous, de lUni- versitaire, qui est un honnète homme, sur le ton de cet article. Écrit par un polémiste, il serait inquiétant, mais habituel. Écrit par un universitaire il est déplorable. Je vous le dis en vérité, Jaurès : toutes les fois que la parole articulée est couverte par du bruit, par de la clameur inarticulée, quand même la parole serait celle de nos pires ennemis, et quand même la clameur serait de nos amis, pour qui sait voir au fond, c’estnous qui sommes vaincus. Les symptômes se multiplient. Aveugle qui ne les voyez pas. Dans la Petite République datée du mercredi 9 janvier 1901 le même Universitaire écrit : ! En revanche, ce qui me déplaît dans le manuel de M. Brunetière — que, par un orgueilleux hommage à son maître Bossuet, il qualifie lui-même de Discours sur l’histoire de la littérature — c’est qu’il nous apparaît comme une manière d’appendice au Discours sur l’histoire universelle; ce qui m’effraie, c’est qu’il est animé du même esprit sectaire et qu’il pourrait porter le même sous-titre : « Pour expliquer la suite de la religion »; ce qui me paraît monstrueux, c’est qu’un professeur laïque, dont le premier devoir est d’apprendre à ses élèves la valeur et le bon usage de la raison, s’applique insolemment à convaincre la raison d’erreur, d’imposture et d’imbécillité.… Crime de haute trahison, s’il en fût! Et je n’exagère point. Esterhazy, révélant à Schwarzkoppen le mécanisme du 120 court, fut-il plus coupable en vérité que ce maître de conférences à l’École normale et au Vatican, qui prétend livrer à l’Eglise l’âme de la jeunesse française ?
Je vous le demande Jaurès, vous qui avez des premiers mesuré pour nous le crime d’Esterhazy, admettezvous que la trahison de M. Ferdinand Brunetière soit identique à la trahison du commandant comte ? Si, comme je le crois, l’universitaire est sérieux, si vraiment le crime de M. Brunetière est comme le crime de M. Esterhazy, le même crime emporte la même sanction et vous apercevez le chemin qui mène au bûcher des livres, en attendant le bûcher des auteurs. Si l’universitaire n’est pas tout à fait sérieux, de quel droit n’écritil pas sérieusement pour le peuple qui lit sérieusement son journal?
Ailleurs que chez vous les symptômes se multiplient. La manie de la persécution et la manie des grandeurs qui altèrent la mentalité de Gohier y exercent des ravages croissants. Vous avez connu la brutalité toute militaire avec laquelle hier et naguère il a traité un homme comme Jean Grave. Dans l’Aurore du mardi février il écrivait Puisqu’on exige, pour appliquer la loi contre la soutane, que lexhibition de la soutane soit un sujet de scandale et une cause de désordre, rien n’est plus facile que de remplir cette condition,
Dans les communes où la municipalité est assez républicaine pour prendre les arrêtés dont il s’agit — la majorité des électeurs est assez républicaine pour en faciliter l’exécution.
Que les anticléricaux fassent done le nécessaire.
Qu’on voie des frocs et des soutanes dans les cabarets les plus bruyants, dans les établissements les plus mal famés.
Que tous les ivrognes arrêtés sur la voie publique se trouvent, comme par hasard, affublés d’une soutane. Que Vapparition d’une soutane excite dans le village, comme
septième cahier de la deuxième série par enchantement, les hurlements des chiens et les huées des galopins.
Les juristes les plus exigeants seront satisfaits, et le maire interviendra dans la plénitude de ses pouvoirs.
Vous savez lire assez pour que ces lignes se passent de commentaires. Des quotidiens ces mœurs ont dé- bordé dans les revues, qui, par leur institution même et par leur clientèle, avaient quelque tenue encore. Dans la revue blanche du premier avril 1900 François Daveïllans publiait cette note politique et sociale. De tout ce que l’on a publié de cynique sur l’amnistie, cette note est ce qu’il y a de plus cynique. C’est sur elle et sur son auteur que retombe le plus lourdement la lettre de Zola et l’irréprochable lettre du colonel Picquart. Je vous reproduis cette note Il conviendrait de l’aborder une bonne fois entre dreyfusards de lavant-veille, entre dreyfusards violents et intransigeants — dont je suis, — mais j’entends de l’aborder k autrement que par des ululements ou des rodomontades, ou autrement aussi que par des silences et des abstentions.
faut voter oui ou non et donner de son vote des raisons. 1° Notre cause nous autorise-t-elle à y sacrifier des innocents? Voilà sur quoi d’abord il faut se prononcer. Je compte nos otages. Puisque, n’est-ce pas? nous avons confiance dans la partialité de la justice militaire et que même un ministre de la guerre dreyfusard, lui ordonnant, par innovation, d’être effectivement une justice, ne serait pas obéi, le colonel Picquart, s’il arrive devantle conseil de guerre qui le menace, recevra de deux à cinq ans de prison. Puisque nous comptons sur un jury nationaliste à Versailles, Emile Zola, qui n’aura pas dans sa poche un ordre écrit donné par le ministre aux juges d’Esterhazy, n’aura pas fait la preuve et recevra peut-être bien un an de prison. Puisque nous nous défions, par expérience, du jury possible à Paris
même, nous devons tenir pour possible une année de prison à Joseph Reinach. Avons-nous le droit, non de laisser accomplir, mais de faire accomplir le sacrifice qu’offrent ces
hommes à notre cause ? 2° Les compensations à ce sacrifice, que maintenant je suppose s’accomplissant (avec ou sans notre aveu), valentelles? Comptons. Le général de Boisdeffre, le général Gonse, le général de Pellieux, le général Chamoin, le colonel Maurel, le commandant Lauth, l’archiviste Gribelin, — j’en passe, — pour les divers crimes, faux témoignages, faux et complicité de faux, falsification de dossiers judiciaires, collusion, etc., dont ils peuvent être accusés, sont justiciables de conseils de guerre. C’est assez dire. Faut-il ajouter qu’en lespèce ces « tribunaux » seraient d’autant plus suspects qu’ils se composegaient d’ofliciers plus élevés en grade? D’autre part, il nous répugnerait (car nous avons eu et nous aurons de ces délicatesses), de faire abolir la compétence des conseils de guerre-en matière de droit commun, par une loi qui, pour être justifiable en équité et applicable en droit, n’en coïnciderait pas moins trop étroitement avec la circonstance. Et obtiendrions-nous cette loi? Reste le gé- néral Mercier, qui pourrait être déféré à la haute Cour. Mais outre que cette procédure, sans précédent depuis notre constitution présente, serait par suite aléatoire, quels griefs seraient invoqués pour la poursuite ? La communication de pièces secrètes à des juges, qui est sans doute un crime abominable, a le défaut de n’être pas expressément prévue par notre Code. Ici, en matière de pénalité et non plus de procédure, une loi ne pourrait rétroagir sans violer un principe fondamental de droit public. Alors quoi ? Faux et usage de faux (usage du texte inexact de la dépêche Panizzardi) ?
Ou quoi encore ? Ce qui n’est pas chanceux, ce qui ne dépend pas d’une déficience regrettable de la loi, c’est que cet homme, pour la plupart des consciences que nous connaissons, est, de toute certitude, de toute conviction, un criminel. Eh bien ne peut-il pas purger, par nous seuls, au milieu de nous, une peine plus redoutable qu’aucun code ne pourrait lui en infliger? Avez-vous déjà rencontré cet homme, dans une
septième cahier de la deuxième série rue, l’œil fuyant et malgré tout inquiet, le dandinement de la démarche trop « crâne » pour n’être pas affecté ? Cet homme, je vous le dis, a peur de se sentir reconnu, reconnu de ces passants, de ces enfants qu’il ne connaît nine ù reconnaît, lui, — et qui ont la conscience tranquille. Nous, simples citoyens, de notre propre et légitime autorité, nous pouvons à nous tout seuls décider, et, par des portraits ré- pandus, par des conférences, par une vaste publicité édificatrice, nous pouvons à nous tout seuls faire exécuter ce j châtiment du général Mercier : que partout, que toujours il 3° Les questions, ainsi qu’elles sont posées actuellement, le sont-elles au mieux de notre cause ? Les dreyfusards qui, dans l’affaire Dreyfus, n’ont vu que Dreyfus ne comprendront pas ce doute. Je m’adresse aux autres. Il est entendu que le capitaine Dreyfus ne peut être dépouillé de son droit d’homme, du droit de se démontrer innocent et se réhabiliter légalement. Dès lors, avons-nous lieu de consacrer une ou plusieurs années de lutte, à démontrer que le colonel Picquart n’a pas livré le dossier Boulot et n’a pas trahi le secret des pigeons-voyageurs ? Avons-nous chance, sur le reste de l’histoire, ou sur le principal même, d’arriver je ne dis pas à ce que la vérité totale apparaisse, mais seulement à ce que la part de vérité conquise à ce jour soit reconnue vérité par des adversaires rivés à leur mauvaise foi ou à leur imbécillité? Avons-nous chance d’entraîner, à l’œuvre de cette conversion impossible, la masse républicaine du pays ? — Par contre je vois notamment une autre position de la question: Des jésuites et de nous, eux sont de trop, ou bien nous, dans le même pays, pour la même « république ». Ici le terrain est large, ici il est solide, ici nous serons suivis. « Allons-y ! » Je ne m’attarde pas à vous commenter cette note. Vous savez encore lire. Je vous l’ai reproduite parce qu’elle représente exactement la mentalité de vos prochains encyclopédistes. L’auteur est un homme imporL
tant, le plus important de vos jeunes encyclopédiques. Il est agrégé de philosophie. Reçu premier, je crois. Il est l’un des quatre auteurs de l’histoire des variations de l’État-Major. I y aurait à écrire une lamentable histoire des variations des auteurs et des lecteurs de l’histoire des variations de l’État-Major. Enfin c’est quelqu’un dont M. François Simiand a la plus haute opinion. Dans la revue blanche du premier février 1901, sous ce titre : ce que comprendront les électeurs, il publiait cette leçon d’immoralité politique. Je vous répète que l’auteur a de hautes ambitions et vous me direz si votre conscience d’honnête homme est rassurée. Saisis, bon gré mal gré, de la question par le vote de la Chambre qui impose à leur attention, dans tous les coins
- du pays, les grandes affiches blanches portant le discours de M. Waldeck-Rousseau, les électeurs vont-ils s’initier la controverse subtile des jurisconsultes, prendre parti pour ou contre « la cause ou l’objet contraire à l’ordre puble », et avoir une opinion précise sur le droit commun ou le droit d’exception applicable aux congrégations religieuses ? Leur jugement, sans doute, sera moins technique et plus
- simple. Les uns jugeront que « la République » déclare la guerre à « la Religion », c’est-à-dire à leur religion, au catholicisme. Les autres jugeront que « l’Esprit moderne » entame une nouvelle lutte avec « l’Esprit du passé ». Faut- , il respecter ou bien faut-il, une fois de plus, essayer d’entraverde catholicisme militant en France? Voilà la question sur laquelle se comptera la majorité. Les députés peut-être nuancent un peu davantage leur jugement, et peut-être s’arrêtent un peu plus à des scrupules de doctrine, par conscience illusoire de législateurs dont le grossier empirisme s’imagine volontiers être et dé- velopper un système rationnel de principes. Mais, en gros, les députés représentent assez exactement le simplisme des
septième cahier de la deuxième série
Que nous en ayons regret ou non, il ne dépend pas de M. Waldeck-Rousseau que la volonté démocratique, dont, en cette affaire, il tire sa force et son élan, soit soucieuse et ravie de fonder une belle construction juridique. Là n’est pas son œuvre. Elle est d’abattre le jésuitisme et de fortifier la démocratie. C’est affaire aux avocats de trouver les
raisons de parade derrière lesquelles l’intérêt de conservation, ayant encore des timidités à affirmer purement et simplement sa légitimité, abrite volontiers sa défense, et de choisir les formules honnêtes qui, revêtues de la généralité de la loi, assureront les fins poursuivies dans le cas présent, sans risquer pour l’avenir, d’en compromettre d’autres, éga- î lement chères et également fondées.
Mais que, par amour de leurs fictions réalisées, et par superstition de leurs systèmes inadéquats à la vie concrète du droit et des mœurs, ces délégués à la formule juridique aboutissent à gêner les mouvements de la démocratie ellemême alors qu’ils ont pour seule mission de gêner ceux de ses adversaires, voilà ce que la volonté démocratique ne comprendra et ne supportera pas. Le but ne sera pas, par nous, subordonné aux moyens.
Il faut espérer, pour la part du but qui nous est commune, et pour le succès de l’œuvre totale, amorcé ou compromis au premier détail, que les divergences pressenties dans le bloc de la majorité, dont le cabinet WaldeckRousseau a jusqu’ici mérité et obtenu l’appui, sauront s’atténuer et devenir entente nouvelle et meilleure, assez vite et assez tôt pour que le commun et attentif adversaire soit une fois encore déçu.