II-7 · Septième cahier de la deuxième série · 1901-01-05

Pour et contre Diderot

Charles Péguy

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La Petite République datée du mardi 31 juillet donnait le texte du discours prononcé l’avant-veille à la salle Wagram par Anatole France pour la célébration de Diderot

Des maîtres, qui sont nos amis, viendront ici nous parler de Diderot philosophe et de Diderot savant. Ce n’est pas à moi, c’est à Duclaux, de vous montrer en Diderot le précurseur de Lamarck et de Darwin, c’est Ferdinand Buisson, c’est à Gabriel Séailles de vous parler du philosophe qui préféra l’examen utile des faits à la vaine recherche des causes et enseigna qu’il faut demander à la nature non pas : Pourquoi cela? comme font les enfants, mais : Comment cela? à la manière du chimiste et du physicien.

Pour moi, je n’ai qu’un mot à dire. Je voudrais vous montrer Diderot ami du peuple.

C’était un homme excellent que le fils du coutelier de Langres. Contemporain de Voltaire et de Rousseau, il fut le meilleur des hommes dans le meilleur des siècles. Il eut la passion des sciences mathématiques, physiques, des arts et métiers. Connaître pour aimer fut l’effort de sa vie entière. Il aimait les hommes et les œuvres pacifiques des hommes. Il forma le grand dessein de mettre septième cahier de la deuxième série en honneur les métiers manuels abaïissés par les aristocraties militaires, civiles et religieuses. L’Encyclopédie, dont il conçu le plan avec génie et dont il poursuivit l’exécution si courageusement, l’Encyclopédie est le premier grand inventaire du travail fourni par le prolétariat à la société. Et cet inventaire, avec quel zèle, quelle ardeur, quelle conscience Diderot et ses collaborateurs prirent soin de le dresser, c’est ce que le prospectus de Encyclopédie nous fait connaitre.

On s’est adressé, y est-il dit, aux plus habiles — ouvriers — de Paris et du royaume ; on s’est donné la peine d’aller dans leurs ateliers, de les interroger, d’écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d’en tirer les termes propres à leurs professions, d’en dresser des tables et de les définir, de converser avec ceux de qui on avait obtenu des mémoires, et (précaution presque indispensable) de rectifier dans de longset fréquents entretiens avec les uns ce que d’autres avaient imparfaitement, obscurément et quelquefois infidèlement

On enverra des dessinateurs dans les ateliers; on prendra l’esquisse des machines et des outils; on n’omettra rien de ce qui peut les montrer distinctement

l’heure où les ennemis coalisés de la science, de la paix, de la liberté s’arment contre la République et menacent d’étouffer la démocratie sous le poids de tout ce qui ne pense pas ou ne pense que contre la pensée,

è vous avez été bien inspirés en rappelant, pour l’honorer,

la mémoire de ce philosophe qui enseigna aux hommes le bonheur par le travail, la science et l’amour et qui, tourné tout entier vers l’avenir, annonça l’ère nouvelle, l’avènement du prolétariat dans le monde pacifié et

Son regard pénétrant a discerné nos luttes actuelles

et nos succès futurs. Ainsi Diderot enthousiaste et méthodique recueillait les titres des artisans pour les mettre au-dessus des titres des nobles ou des grands. Et il n’est pas possible de se méprendre sur ses intentions, si extraordinaires pour le temps. « Il convient, a-t-il dit, que les arts libéraux qui se sont assez chantés eux-mêmes, emploient désormais leur voix à célé- brer les arts mécaniques et à les tirer de l’avilissement où le préjugé les a tenus si longtemps. »

Voilà donc au milieu du dix-huitième siècle, les métiers honorés, chose étrange, nouvelle, merveilleuse. Les traditionnels. Et Diderot leur crie : Relevez-vous. Vous ne vous croyez méprisables que parce qu’on vous a mé- prisés. Mais de votre sort dépend le sort de l’humanité tout entière. Diderot a inséré dans l’Encyclopédie la définition que voici de l’ouvrier manuel, du journalier « Journalier, ouvrier qui travaille de ses mains et qu’on paye au jour la journée. Cette espèce d’hommes

forme la pius grande partie d’une nation; c’est son sort qu’un bon gouvernement doit avoir principalement en vue. Si le journalier est misérable, la nation est misé-

Est-ce trop de dire après cela que Diderot dont nous célébrons aujourd’hui la mémoire, Diderot mort depuis

septième cahier de la deuxième série cent seize ans, nous touche de très près, qu’il est des nôtres, un grand serviteur du peuple, un défenseur du prolétariat, j’oserai dire, en prenant le mot dans une large acception, un socialiste. La victoire du prolétariat est certaine. Ce sont moins les efforts désordonnés de nos adversaires que nos pro- É: pres divisions et les indécisions de notre méthode qui pourraient la retarder. Elle est certaine parce que la ‘à nature même des choses et les conditions de la vie l’or- donnent et la préparent. Elle sera méthodique, raisonnée, harmonieuse. Elle se dessine déjà sur le monde avec l’inflexible rigueur d’une construction géométrique. Le Socialiste (1) du 5 août publiait dans sa Semaine le commentaire suivant Les journaux « socialistes » ont fait les honneurs de leurs +4 colonnes au panégyrique de Diderot prononcé par le Le discours est joli. IL s’y trouve une belle citation, où l’auteur du Supplément au voyage de Bougainville définit le « journalier » de son temps, celui qui devait bientôt devenir le « prolétaire ». Non seulement nous ne voyons pas d’inconvénient à ce que la bourgeoisie française célèbre la mémoire de ses grands hommes, mais nous sommes prêts à les commé- morer avec elles.

Ce qui est seulement insupportable, c’est de transformer l”admirable ouvrier de l’Encyclopédie, l’un des plus puissants artisans de la révolution bourgeoise, en « défenseur du prolétariat ».

() Nos anciens abonnés se rappellent que le Socialiste est l’organe officiel du Parti Ouvrier Français.

Quand c’est précisément l’essor de l’industrie, dû à Ja prise de possession du pouvoir politique par le Tiers, qui a achevé de dégager du milieu économique le type de « l’ouvrier libre », entièrement séparé des moyens de production et ne vivant exclusivement que du travail de ses

Confondre avec le mouvement « socialiste » la préparation de la victoire de la bourgeoisie révolutionnaire, qui seule a fait naître les conditions où pouvait plus tard se produire le socialisme, c’est ce qui vraiment n’est pas permis même aux membres de l’Académie française.

Le prospectus est de novembre 1750.

Nous lisons de d’Alembert dans le Discours préliminaire des éditeurs à l’Encyclopédie — Tout nous déterminait donc à recourir aux

Mais il est des métiers si singuliers et des manœuvres si déliées, qu’à moins de travailler soi-même, de mouvoir une machine de ses propres mains, et de voir l’ouvrage se former sous ses propres yeux, il est difficile d’en parler avec précision. Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines, les construire, mettre la main à l’œuvre; se rendre, pour ainsi dire, apprenti et faire soi-même de mauvais ouvrages pour apprendre aux autres comment on en fait de bons.

On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. On a pris l’esquisse des machines et des outils; on n’a rien omis de ce qui pouvait les montrer distinctement aux

septième cahier de la deuxième série Mais ce travail, — celui de d’Alembert lui-même — 3 tout considérable qu’il est, l’est beaucoup moins que celui de M. Diderot, mon collègue. Il est auteur de la partie de cette Encyclopédie la plus étendue, la plus importante, la plus désirée du public, et, j’ose le dire, 4 la plus difficile à remplir; c’est la description des arts. M. Diderot l’a faite sur des mémoires qui lui ont été fournis par des ouvriers ou par des amateurs, dont on lira bientôt les noms, ou sur les connaissances qu’il a k été puiser lui-même chez les ouvriers, ou enfin sur des métiers qu’il s’est donné la peine de voir, et dont quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise. À ce détail qui est immense, et dont il s’est acquitté avec beaucoup de soin, ilena joint un autre qui ne l’est pas moins, — Enfin les noms de ces amateurs et ouvriers .. M. Le Romain, ingénieur en chef de l’île de la Grenade, a donné toutes les lumières nécessaires sur les sucres, et sur plusieurs autres machines qu’il a eu occasion de voir et d’examiner dans ses voyages, en philosophe et en observateur attentif. M. Venelle, très versé dans la physique et dans la chimie, sur laquelle il a présenté à l’Académie des sciences d’excellents mémoires, a fourni des éclaircissements utiles et importants sur la minéralogie. M. Goussier, déjà nommé au sujet de la coupe des pierres, et qui joint la pratique du dessin à beaucoup de connaissances de la mécanique, a donné à M. Diderot la figure de plusieurs instruments et leur explication. Maïs il s’est particulièrement occupé des figures de l’Encyclopédie qu’il a toutes revues et presque toutes dessinées; de la lutherie en général, et de la facture de l’orgue, machine immense qu’il a détaillée sur les mémoires de M. Thomas, son associé dans ce M. Rogeau, habile professeur de mathématiques, a fourni des matériaux sur le monnayage, et plusieurs figures qu’il a dessinées lui-même ou auxquelles il a

On juge bien que sur ce qui concerne l’imprimerie et

la librairie, les libraires associés nous ont donné par eux-mêmes tous les secours qu’il nous était possible de

M. Prevost, inspecteur des verreries, a donné des lumières sur cet art important.

La brasserie a été faite sur un mémoire de M. Longchamp, qu’une fortune considérable et beaucoup d’aptitude pour les lettres n’ont point détaché de l’état de ses

M. Buisson, fabricant de Lyon, et ci-devant inspecteur des manufactures, a donné des mémoires sur la teinture, sur la draperie, sur la fabrication des étoffes riches, sur le travail de la soie, son tirage, moulinage, ovalage, etc., et des observations sur les arts relatifs aux précédents, comme ceux de dorer les lingots, de battre l’or et l’argent, de les tirer, de les filer, etc.

M. La Bassée a fourni les articles de passementerie, dont le détail n’est bien connu que de ceux qui s’en sont particulièrement occupés.

M. Douet s’est prêté à tout ce qui pouvait instruire sur l’art du gazier qu’il exerce.

M. Barrat, ouvrier excellent dans son genre, a monté

septième cahier de la deuxième série et démonté plusieurs fois, en présence de M. Diderot, le métier à bas, machine admirable. | K.

des lumières sur la bonneterie. MM. Bonnet et Laurent, ouvriers en soie, ont monté et fait travailler, sous les yeux de M. Diderot, un métier à velours, etc., et un autre en étoffe brochée : on en verra le détail à l’article Velours.

M. Papillon, célèbre graveur en bois, a fourni un mémoire sur l’histoire et la pratique de son art. M. Fournier, très habile fondeur de caractères d’imprimerie, en a fait autant pour la fonderie des caractères.

M. Favre a donné des mémoires sur la serrurerie, 4 taillanderie, fonte des canons, etc., dont il est bien désirer sur la connaissance de son art. : .

M. Hill, Anglais de nation, a communiqué une verrerie anglaise exécutée en relief et tous ses instruments, i avec les explications nécessaires.

de Puisieux, Charpentier, Mabile et de Vienne ont aidé M. Diderot dans la description de plusieurs arts. M. Eidous a fait en entier les articles de maré- chalerie et de manège, et M. Arnauld, de Senlis, ceux qui concernent la pêche et la chasse.

Enfin, un grand nombre d’autres personnes bien in- , tentionnées ont instruit M. Diderot sur la fabrication des ardoises, les forges, la fonderie, refenderie, tréfi- Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués

  • Nous prions ceux de nos abonnés qui nous envoient +: (10 à des documents et des renseignements de vouloir bien écrire très lisiblement et d’un seul côté de la page. FÉ Quand leurs études sont d’ensemble et un peu longues, ils peuvent les rédiger. Mais toutes les fois qu’ils nous erwoient des renseignements pour ainsi dire instantanés, 3 Res mieux vaut nous écrire privément et laisser au citoyen Æ rédacteur le soin d’exercer son métier. La rédaction. et l’administration des cahiers sont installées 16, rue de la Sorbonne, au second. a M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, Ë reçoit pour l’administration tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — le matin de dix M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction k le jeudi soir de deux heures à cinq heures et de pa. huit heures à dix heures. - : kAdresser à M. André Bourgeois, administrateur des he cahiers, 16, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon- pe dance d’administration : abonnements et réabonnements, È rectifications et changements d’adresse, cahiers man- quants, mandats, indication de nouveaux abonnes. . N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le . numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur l’étiquette, avant le nom. Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de rédaction et d’institution. Toute correspondance d’admi- nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable. k Nos collections de la première série sont toutes épuisées. Nous prions ceux de nos abonnés qui ont des exemplaires en double ou qui ne tiennent pas à garder. leurs collections de vouloir bien nous les renvoyer. Nous avons donné le bon à tirer après correction pour seize cents exemplaires de ce septième cahier le samedi . Nous prions nos abonnés de vouloir bien acheter leurs livres à la a. des Cahiers

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