II-14 · Quatorzième cahier de la deuxième série · 1901-06-15

Boecklin chez les Français

Léon Deshairs

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Pour justifier le reproche d’exclusivisme qu’il nous adresse, d’indifférence à l’égard des manifestations artistiques qui se produisent en dehors de nos frontières, Bjoernson cite l’exemple de Boecklin. L’exemple est, je crois, peu probant. L’observation sur laquelle se

-_ fonde Bjoernson est incomplète. Le fait même qu’il énonce n’est qu’à peu près exact. Sa conclusion me paraît par suite contestable.

Admettons que Boecklin ne soit connu en France que de nom. Pour en conclure à notre mauvaise volonté, il faudrait prouver d’abord qu’il était en notre pouvoir de le connaître par son œuvre. Or, au bas de la première page d’un article de William Ritter consacré à Boecklin et publié par la revue Art et Décoration au mois d’octobre 1897, je lis cette note de l’éditeur : « Nous aurions tenu à accom-

pagner cette étude de notre collaborateur de reprodue-

tions plus nombreuses pour donner une idée plus

complète des œuvres de Boecklin; nous nous sommes

vus contraints d’y renoncer, l’éditeur qui détient, au sens exact du mot, tous les droits de reproduction sur ‘

ces œuvres nous ayant demandé plusieurs milliers de

francs pour nous accorder le droit de reproduction des

quelques clichés que nous lui avions demandés. Nous

wen sommes que plus reconnaissants à M. Sarrasin

Thurneysen de l’exquise bonne grâce avec laquelle il a

mis à notre disposition la photographie des trois s4 fresques dont Boecklin, en 1869, décora un pavillon de son hôtel et que les connaisseurs les plus délicats F3 34 mettent au premier rang dans l’œuvre si complexe du maître. Ne nous étonnons plus que l’œuvre du grand peintre suisse ainsi cadenassée n’ait pu pénétrer davan- tage en France et y soit même absolument ignorée. » Voilà pour les reproductions. Quant aux originaux, il y en a un groupe assez considérable au musée de Bâle, À un autre à la galerie de Schack à Munich; le reste est dispersé dans les collections publiques ou particulières de Berlin, Baden-Baden, Brême, Breslau, Darmstadt, . Dresde, Francfort, Munich, Vienne, Zurich… Pour les * 2 connaître, il faudrait avoir fait plusieurs séjours dans la Suisse allemande et en Allemagne. Dire que nous les ignorons, c’est répéter sous une autre forme que les Français voyagent peu, — vérité de jour en jour ‘à La reproduction des peintures de Boecklin serait fort onéreuse pour les revues d’art, qui s’adressant à un public restreint, font déjà péniblement leurs frais. Le voyage nécessaire pour voir les peintures même n’est a pas à la portée de toutes les bourses. C’est parmi les jeunes gens, curieux de nouveauté, sympathiques à tout effort original, assez désintéressés encore pour ne pas +4) mesurer leur enthousiasme, que Boecklin eût conquis el chez nous le plus d’admirateurs. La culture des lettres à et des arts, en général, enrichit peu les jeunes gens. Du ee. moins, comme Burne Jones et tant d’autres, Boecklin eût pu venir à eux. Il pouvait envoyer des toiles à nos salons annuels, largement ouverts aux étrangers. Il ne le fit pas. En 1897, M. André Michel terminait un article ss

par ce vœu: « Nous supplions M. Boecklin d’envoyer au Champ-de-Mars, où je suis sûr qu’on serait heureux de lui offrir la plus large hospitalité, un choix de ses tableaux. Nous les étudierons alors avec tout le soin et tout le respect dont nous sommes capables et le public français ne ménagera pas son admiration à tout ce qui, dans cette œuvre si riche et si mêlée, est digne de prendre rang dans l’art de ce siècle où l’histoire lui réservera sans doute une place… » Cette supplication ne fut pas entendue. A l’exposition de 1900, enfin, j’éprouvai personnellement une grande surprise, que j’exprimai dans le Mouvement Socialiste (premier octobre) de ne voir de toiles de Boecklin, qui appartenait par sa vie et parle caractère de son œuvre autant l’Allemagne qu’à la Suisse, ni à la section suisse ni la section allemande. A qui la faute ? Aux organisateurs de ces sections ou à Boecklin lui-même? Pas à nous, ie assurément. J’ai grand peur que le peintre n’ait partagé à notre égard les sentiments de Bjoernson et, défiant de notre ouverture d’esprit, n’ait rien daïgné faire pour l”éprouver. Telles seraient les circonstances atténuantes si nous ne connaissions Boecklin que de nom. Mais ne le connaissons-nous que de nom? Les citations que j’ai déjà à faites pourraient en faire douter. En voici d’autres Dès le premier mai 1867, dans une Correspondance de l’Allemagne (Gazette des Beaux-Arts, première période, compte d’une visite à la galerie du comte Schack, citait Arnold Boecklin à côté de Feuerbach, Lenbach, et du sculpteur Begas parmi les rénovateurs de l’art allemand et résumait son impression en ces termes : « Parfois

bizarre, toujours intéressant, souvent grand et admirable. » Notons qu’à cette date, les Bâlois eux-mêmes étaient loin de rendre justice au génie de leur compatriote. En 1893 (avril et juillet) la Gazette des Beaux- Arts publie une étude assez étendue sur sa vie et son œuvre. Elle est signée Fr.-H. Meissner et accompagnée de cinq reproductions ({‘Ile de la Mort — Idylle Marine — Sirènes et Tritons — Pécheurs de Sirènes — Jour de Printemps). Or, il n’est pas dans les habitudes de la Gazette des Beaux-Arts de publier des monographies d’artistes vivants. Elle laisse d’ordinaire ce soin à la Revue de l’Art ancien et moderne — qui, moins prudente, 4 se fait chaque mois autant d’ennemis que d’amis, — et ne l’assume que par exception, pour consacrer une noto- à riété et faire une véritable manifestation sur un nom. Vers la fin de l’année 1895, les Bâlois eélébraient dans leur ville le jubilé de Boecklin. Plus d’un Français fit alors le voyage de Bâle. Les autres purent lire, sur le maître dont on fêtait le soixante-dixième anniversaire dans les Débats (14 octobre 1897 — Variétés) une correspondance de Philippe Godet; dans le même journal (26 octobre}une correspondance et (2 novembre) une causerie artistique très pénétrante d’André Michel, — j’en ai cité quelques lignes —; dans le Temps (3 novembre) un article de Thiébault Sisson; dans la revue l’Art Décoratif (octobre) l’étude de Will-Ritter à c laquelle j’ai déjà fait allusion, — les trois reproductions qui l’accompagnaiïent étaient : la Fuite en Égypte, David, les Pèlerins d’Emmaüs —; dans la Nouvelle. Revue des pages aussi enthousiastes que prétentieuses de Robert de Montesquiou. Le marquis de la Maze- . lière, étudiant d’une façon rapide la Peinture allemande

contemporaine (Revue de Paris — 15 mars 1900) consacre cinq pages sur vingt-sept à Boecklin. Enfin, depuis un peu plus de trois ans, l’œuvre de ce peintre, éditée par la Photographische Union de Munich et magnifiquement reliée, se trouve au département des Estampes de la pas dans quelque coin obscur ou à des hauteurs inaccessibles, mais en bonne place, ornant les rayons et sollicitant les regards.

Cette bibliographie de la littérature boecklinienne en France est-elle complète ou non? — Je ne sais. Je souhaite qu’elle ne le soit pas. Je la compose avec des souvenirs, — dûment contrôlés il est vrai. Telle qu’elle est, elle suflit à prouver que Boecklin n’est pas si ignoré des Français que le croit Bjoernson. Je connais pour ma

part bien des admirateurs de ses Sirènes, de ses Cen- taures, de ses Paysages idéaux, et Romain Rolland « Pour Boecklin, il y a quinze ans que j’en entends parler

  • et je n’ai même jamais eu l’impression de le découvrir comme cela a pu m’arriver pour d’autres peintres très connus : Lenbach, par exemple. Bæœcklin me semblait toujours un nom de 1840. J’admire son imagination. Reste à savoir si le plus grand peintre allemand est -

  • nécessairement le plus grand peintre de l’Europe… »

Je sais bien que la plupart des articles que j’ai cités paraissent donner raison à Bjoernson en ee qu’ils commencent à peu près par ces mots : « Vous ne connaissez “ pas Boecklin ; je vais vous dire qui il est ». Mais il ne faut peut-être pas exagérer l’importance de cette décla- ration d’auteur heureux d’apporter une révélation et - d’entrer en pays neuf. De plus, la remarque qu’elle

accuse, loin de se fortifier par la répétition, perd une chance de vérité à chaque fois nouvelle qu’on l’exprime. Je sais aussi que ces articles représentent quelques « gouttelettes dans les flots d’encre dépensés chaque jour; que les hommes qui les ontécrits, lus ou discutés, sont une faible minorité; que le colonel Picquart, fortifiant de son témoignage l’affirmation de Bjoernson, écrit So que dans le milieu où il a vécu Boecklin est absolument ignoré, même de nom, et conte spirituellement comment cette ignorance aurait pu le faire envoyer à l’île du Diable. Je ne voudrais pas encourir le reproche de géné- ralisation téméraire que j’adresse moi-même à Bjoernson. 3 À Mais il me semble que, lorsqu’on veut juger des goûts, pe des connaissances et des ignorances d’un peuple en “2 matière d’art, c’est l’avis des hommes qui s’intéressent à l’art qui importe, et qu’il est juste de prendre ses exemples parmi ces derniers plutôt que parmi des soldats. Boecklin n’est pas inconnu en France. Dirons-nous qu’il est méconnu? Serait-ce ne pas le connaître vrai- ment que mêler des réserves à l’éloge et ne point le proclamer, avec Bjoernson, « le plus grand peintre penseur » de l’Europe contemporaine? C’est affaire d’ap> préciation, de manière de voir. J’excuse un Allemand ou un Norvégien de préférer ses yeux aux miens. Mais s’il insiste, je serai tenté de lui retourner le jugement de Bjoernson contre la France. Je me défie de cerappro chement des mots peintre et penseur. Non que je refuse aux peintres la faculté de penser. Mais les couleurs ne sont pas des mots; les figures ne sont pas des hiéro- glyphes ; et je tiens qu’il y a plus de pensée dans deux pages des manuels que nos petits grimauds portent dans

leurs cartables en allant à l’école que dans tous les tableaux du plus grand peintre du monde. L’école allemande eût sans doute gagné à compter moins de penseurs et plus de peintres. Puis cette façon de décerner le premier prix à Boecklin me paraît mal convenir l’appréciation des œuvres d’art. Boecklinest-il plus grand que Burne Jones, que Lenbach, que Segantini, que Puvis de Chavannes? — Je ne sais. Daumier aussi, dont on exposait récemment l’œuvre à l’école des BeauxArts, est très grand. L’est-il plus, l’est-il moins que tel autre ? — Il l’est autrement.

Oui, tous nos critiques ont fait des réserves sur l’originalité et la perfection de l’œuvre de Boecklin. Ils n’ont pas nommé ce peintre, avec le docteur Max Lehrs « le Botticelli du dix-neuvième siècle comme Botticelli est le Boecklin du quinzième ». Ils n’ont pas écrit comme

telautre de ses dévots cité par André Michel qu’ « ilré- Ë sume posthumement en plein dix-neuvième siècle toutes les tendances, les croyances, les rêves, les sciences, les lettres, les arts, l’esprit en un mot du Saint-Empire romain germanique ». Mais sans réaliser par la seule magie de la peinture un si prodigieux programme, on peut encore être un beau génie. Il y a chez Boecklin des redites, des fautes de goût : ses paysages idéaux rap-

pellent au début ceux de notre école néo-classique, de Valenciennes et de Michallon. Ses allégories ne sont pas toujours parfaitement claires et intéressantes. Sa eouleur hurle parfois étrangement. Mais son imagination et sa verve restent incontestées. Ce Germain charmé par FItalie a fait une alliance merveilleuse de la poésie allemande et du paganisme antique. Tantôt il s’abandonne à une robuste bouffonnerie : des satyres pêchent des

sirènes dans leurs filets ; un Centaure présente son sabot à un maréchal ferrant de village ahuri. D’autres fois il retrouve si profondément le sens des mythes abolis, qu’il semble résumer leur exégèse en une puissante évocation : les écueils ruisselants se transforment . en ‘Tritons et les vagues en Néréides; cette face apparue dans le buisson que le vent agite, c’est Pan… — et nous partageons l’effroi du berger. Boecklin se joue le plus souvent dans ce monde mythologique avec une joie dont la toile est comme illuminée. Son mérite fut bien moins de s’ètre montré un peintre penseur que d’avoir trouvé dans les robes des Centaures aux croupes luisantes, dans les écailles irisées, dans l’éclat des n chaïrs roses et les profondeurs glauques de l’eau, dans l’agitation tumultueuse des vagues autour des récifs, À des motifs où contenter son amour de la couleur, du mouvement, de la vie. Au moment où nous mettons sous presse, NOUS rece- vons de M. Urbain Gohier une rectification. Nous la publierons, conformément à la méthode historique, aussitôt que nous l’aurons communiquée à M. Ludovic Marchand, auteur du mémoire que nous avons publié. Notre camarade L. Lévi a établi pour nous le compte rendu analytique du Congrès de Lyon. Étant donné que les comptes rendus officiels sont revus par les auteurs, nous inclinons à croire que nos comptes rendus non officiels sont plus exacts: £ #.