Expulsion de Nicolas Paouli
Le 16 juin dernier, le courrier du soir apporta nombre de réfugiés politiques russes la même lettre suivante, que je transcris textuellement en respectant l’orthographe de l’original Paris, le 15 juin 1901 Au mois d’Avril de l’année dernière, nous soussignés, étions chargés de la surveillance de Paouly, demeurant . rue Gassendi, réputé comme un révolutionnaire russe « très dangereux ». À notre grande stupéfaction, nous avons conduit notre client deux mois après, au restaurant Durand place de la Madeleine, où en cabinet particulier, il a bien déjeuné en tête à tête, avec un de nos Chefs nommé Alexandre, Muller, Haase, etc., etc. Depuis lors, nous nous sommes bien rendu compte que Paouly était une brebis galeuse dans le parti révolutionnaire russe. Cela n’a pas empêché notre chef, à notre grand étonnement de nous faire continuer la surveillance, entre autre, nous étions chargés de le surveiller à l’étranger au mois de Janvier et ? au mois de Mars et Avril dernier. En Allemagne nous devions savoir, par quel moyen et à quel endroit de la frontière, il pouvait faire passer des brochures en Russie, malheureusement pour nous, avec tous ces détours, nous l’avons perdu, et les agents russes qui étaient à la frontière, l’ont attendu inutilement pendant un mois. Nous avons appris que malgré cette surveillance, Paouly a pu pénétrer en Russie, et s’est rendu à Saint-Pétersbourg, où il a eu plusieurs entrevues, avec un Chef de la Police politique, par ordre duquel il est rentré à Paris en passant
par Berlin et Zurich, dans cette dernière ville il y est resté quelques jours avant de rentrer à Paris.
Quelque temps avant son retour à Paris, nous étions chassés de notre emploi, prétendant que par notre faute, nous l’avions perdu, et ceci sans tenir compte de 10 et ans de loyaux services, bien mieux on ne nous a même payer notre dernier mois d’appointement.
Cette ingratitude nous délie du secret professionnel, nous donne le droit de nous venger, en vous signalant, que parmi vous, vous avez un traître dangereux, qui paraît-il a vendu non seulement ses corréligionnaires en Russie, mais aussi ceux d’ici, il cherche à prendre tout en mains Æ pour pouvoir mieux vous rouler. C’est dans ce but qu’il
cherche à vous grouper autour de lui, pour mieux profiter de votre naïveté et de votre ignorance. En quittant notre service, nous avons pu obtenir de nos anciens collègues, la lettre adressée à notre Chef par Paouly et dont ci-joint une copie décalquée, qui vous prouvera la trahison de votre Cher Ami. Si nous pouvions voir un des vôtres, nous aurions cer- tainement, long à en dire à ce sujet, seulement nous crain- À derions voir étouffer cette affaire, et pour le moment nous nous contentons de vous faire parvenir cela.
P.S.— Au dernier moment nous avons appris que c’est sur la plainte de Paouly, que nous avons été révoqués.
Voici la traduction exacte de la lettre décalquée mentionnée dans la missive
Hier je me suis adressé. à vous par une lettre anonyme, aujourd’hui je vous écris sous ma signature. Certes, je cherche quelque profit, mais je pense que les avantages que je suis en mesure d’offrir en échange,
quatorzième cahier de la deuxième série seront très considérables. C’est pourquoi j’espère que vous daignerez répondre à la présente lettre. Mon adresse : 15, rue Gassendi. , Le La « dénonciation » était trop grotesque. Paouli est dans le mouvement révolutionnaire depuis plus de vingt ans. Il fut membre du glorieux partit Narodnaïa Volia » dont la lutte titanique avec le tsarisme attirait l’attention et l’admiration du monde entier. Même à côté des militants de ce parti, Paouli ne fut pas un faible. Envoyé la première fois en Sibérie, il s”évada, non pas pour aller chercher du repos à l’étranger, mais pour continuer la lutte à laquelle il a, consacré sa vie. De nouveau arrêté, il fut de nouveau envoyé, après deux années de . détention préventive, en Sibérie. ILréussit encore une fois à échapper à la surveillance de-ses geôliers, et ce fut encore pour combattre les bourreaux du peuple russe. Arrêté pour la troisième fois et envoyé denou veau en Sibérie, il s”évada et vint à Paris. C’est cet. homme qu’on voulait nous présenter comme une brebis L’auteur de ce dossier publiait dans le Petit Sou du : - samedi 29 juin cette Fe Très honoré citoyen Jaurès, Je m’adresse à vous par la voie de la presse parce qu’il faut que vous expliquiez publiquement devant les socia-
listes du monde entier, votre conduite et celle de votre Parti à l’égard du Parti socialiste russe. Ee gouvernement dont fait partie M. Millerand, membre « en congé » de votre parti, vient de commettre une nouvelle infamie : sur l’instigation de la police russe, on vient d’arrêter et d’expulser notre excellent ami, Nicolas Paouli. Paouli est un révolutionnaire. Agé aujourd’hui de quarante-deux ans, il a consacré déjà plus de vingt ans — dont quinze années passées en Sibérie — à la lutte contre le tsarisme et pour l’idéal socialiste, Il y a deux ans, il réussit à s’évader et vint à Paris. Il n’a pas cessé d’être révolutionnaire. Mais ici, en France, il n’a rien fait qui pourrait servir de prétexte à la mesure prise contre lui par le gouvernement dont M. Millerand fait partie. Paouli demanda au ministre, par télégramme, de lui donner un ou deux jours pour arranger ses affaires. Le ministre opposa un refus catégorique, et Paouli a été conduit et abandonné à la frontière sans argent pour pouvoir continuer son voyage, sans effets, et sans qu’il ait pu prévenir ses amis. *. Pourquoi cette mesure ? Pour donner au gouvernement russe la satisfaction de se venger du progrès énorme que fait, en Russie, la cause de la révolution; pour donner satisfaction à l’agent policier du gouvernement tsariste Paris, le nommé Ratchkovsky, que M. Millerand reçoit si souvent à table, — triste nécessité de l’application de la théorie de la collaboration des classes. Bien plus, on a opéré une perquisition chez Paouli et on a saisi tous ses papiers et toutes ses lettres qui, certaine- à ment, seront livrés à la police russe. Il y aura donc des us victimes en Russie qui seront emprisonnées, jetées dans les forteresses de Pierre et Paul, de Schliesselburg, envoyées Ce n’est là qu’un premier essai. S’il réussit, on continuera. Mais vous pouvez prévenir votre ami, le socialiste « en congé », que ses agents ne trouveront rien chez nous : nous ce avons tous passé la soirée d’hier à brûler nos papiers et les lettres de nos amis et de nos parents, ne voulant pas que des sales mains policières puissent souiller ce qui nous est
quatorzième cahier de la deuxième série Ce n’est pas la première infamie que M. Millerand commet à l’égard de notre parti. Lorsque le tsar est venu Paris, Pierre Lavroff envoya un article à La Petite République, où il disait en termes modérés au prolétariat français si aveuglé par le chauvinisme, ce que sont les tsars pour le peuple russe. M. Millerand, alors rédacteur en chef de la Petite République, refusa d’insérer l’article et alla, avec quelques autres socialistes français, saluer notre tyran à la place de la Concorde. Puis vint le moment où M. Millerand se sacrifia pour le socialisme, en acceptant le poste de ministre au cabinet Waldeck-Rousseau. Quelques camarades, égarés momentanément, vantaient, en des articles enthousiastes, devant le prolétariat russe, l’immense impor- tance de cet événement historique. Alors se produisit une série de coups qui sont terribles venant d’un socialiste, même en état de congé. Witte, le principal artisan de la réaction en Russie, auteur responsable de tant de massa- j cres de prolétaires russes, est reçu avec éclat par M. Millerand qui porte des toasts au « grand souverain et à son auguste famille » — les bourreaux de notre peuple. Pas un membre de cette « auguste famille » ne peut venir à Paris sans que M. Millerand n’accoure s’incliner devant lui en courtisan consommé. Puis, au moment des récents massacres de Pétersbourg, de Moscou et de Kharkoff, lorsque tous en Europe, je ne dis pas socialistes et révolution- naires, mais tout simplement honnêtes et progressistes, 4 frémissaient d’indignation contre les procédés barbares du gouvernement barbare, lorsque des milliers et des milliers de nos eamärades gisaient en prison, lorsqu’on supprimait nos revues et nos journaux, lorsque nous concentrions tous nos efforts dans la lutte suprême, c’est à ce moment que M. Millerand acceptait de nos bourreaux une décoration, quelque Sainte-Anne ou Saint-Stanislas. Et le coup était d’autant plus terrible que les journaux réactionnaires soulignaïent ce fait. Ah! citoyen Jaurès, quel dégoût inspira cetté lächeté de votre ami et camarade, membre de votre parti, non seulement à nous autres révolutionnaires, mais même à nos libéraux les plus timides! Mais jusqu’ici M. Millerand ne se solidarisait que morale-
ment avec le tsarisme. Or, en arrétant Paouli, en lexpul-
sant, en saisissant ses papiers pour les livrer à la police
russe, le ministère dont il fait partie et dont il est solidaire donne au gouvernement russe des preuves matérielles de
son dévouement, devient l’agent du tsarisme dans sa lutte
contre notre parti.
Pour vous, n’est-ce pas, citoyen Jaurès, ce sont des bagatelles dont il ne faut même pas s’occuper. Et, en effet, la Petite République ne souflle jamais mot sur les décorations que le « citoyen ministre » accepte des mains de tous les tyrans. M. Millerand remplit une haute mission historique,
. « a fait faire un grand pas en avant au socialisme », — y a-t-il lieu de s’arrêter à ces faits, tristes il est vrai, pénibles même, mais, somme toute, si anodins ?
Maïs veuillez, je vous prie, citoyen Jaurès, envisager de plus près, avec moi, ce côté de la nouvelle méthode. Quelle doit être notre attitude à nous, socialistes russes, en pré- sence de pareils faits? Pour nous, pour la classe ouvrière en Russie, le tsarisme c’est l’ennemi mortel, le bourreau hideux qu’il faut anéantir, le chancre qu’il faut extirper, l’ennemi avec lequel il ne peut y avoir de compromissions.
Jusqu’ici nous disions toujours aux ouvriers russes que
le tsarisme est aussi un obstacle pour le socialisme inter-
national, que, par conséquent, les socialistes du monde
entier sont- avec eux dans leur lutte contre le tsarisme,
qu’en luttant contre lui ils luttent non seulement pour la
liberté du peuple russe, mais pour le socialisme interna-
tional, qu’ils remplissent done une mission, pour ainsi dire,
internationale. D’autre part on leur disait qu’en France le
parti socialiste était si fort qu’un de ses membres est devenu Mais voici que ce ministre reçoit à table leur ennemi, Witte, qu’il s’incline bassement devant leurs bourreaux, qu’il accepte de leurs mains des décorations, que le ministère dont il fait partie arrête et expulse leurs camarades, livre à la police russe des papiers trouvés à leur domicile. Que devons-nous leur dire ? Que les socialistes français, pour obtenir quelques réformes, oh! combien problématiques ! doivent participer dans un gouvernement qui devient
quatorzième cahier de la deuxième série Ki un agent du tsarisme dans sa lutte contre notre parti ? Que a l’internationalisme est un vain mot ? Nous sommes donc obligés de repousser toute solidarité avec le ministre socialiste et, puisque son parti ne veut pas rompre avec lui, puisqu’il ne veut pas se séparer de lui, 1 avec son parti lui-même. Oui, citoyen Jaurès, vous nous obligez, par votre tactique, à repousser toute solidarité avec votre parti. Ceux qui restent avec Millerand ne quittant pas le ministère, même lorsque celui-ci commet de telles infamies à l’égard de notre parti, ne peuvent pas être nos amis. Vous rappelez-vous, citoyen Jaurès, le discours que pro- nonça Guesde au congrès de Paris, contre la nouvelle méthode ? « Vous représentez-vous, disait-il, un Millerand anglais, un Millerand italien, un Millerand allemand s’ajou- à tant au Millerand français et engageant les prolétaires, les uns contre les autres? Que resterait-il, je vous le demande, camarades, de la solidarité internationale ouvrière ? Le jour où le cas Millerand serait devenu un fait général, il faudrait dire adieu à tout internationalisme, et devenir les nationalistes que ni vous, ni moi, ne consentirions jamais à être. » Aujourd’hui, après tous les faits que je viens de raconter, 2 vous devez convenir que Guesde a vu juste. Vous savez que Millerand agit de cette sorte non seulement envers nous, mais aussi à l’égard d’autres partis étrangers.
Il y a cinq ans, on ne connaissait à l’étranger que le Parti ouvrier français et le Parti socialiste révolutionnaire. Puis votre attitude brillante et révolutionnaire dans l’affaire Dreyfus, et la tactique erronée des vieilles organisationsa produit un changement d’opinion. On vous admirait et esti- ”. mait profondément. Mais votre persistance à soutenir Millerand, malgré toutes ses fautes et toutes ses trahisons, ouvre peu à peu les yeux des socialistes du monde entier sur le véritable sens de votre méthode nouvelle. Bientôt il €
- n’y aura plus un seul socialiste pour soutenir votre politique. Un membre du Parti Ouvrier Démocrate-Socialiste .
de Russie
Enfin les journaux du lundi premier juillet publiaient cette Les réfugiés russes résidant à Paris, réunis hier, ont voté la protestation suivante Les réfugiés politiques russes résidant à Paris, réunis le 30 juin, protestent avec la dernière énergie contre l’expulsion de leur ami, Nicolas Paouli, et la saisie de ses papiers;
Dénoncent avec indignation au mépris de tous les honnêtes gens les manœuvres politiques et les basses calomnies par lesquelles on essaie de justifier l’acte odieux commis contre leur camarade Déclarent qu’ils connaissent Paouli de longue date comme un homme d’une honorabilité au-dessus de tout soupçon et comme un socialiste révolutionnaire toujours
- dévoué à ses idées, pour lesquelles il a souffert vingt années de prison et de déportation en Sibérie;
Espèrent que tous les socialistes, ainsi que les honnêtes gens de tous les partis, se joindront à leur protestation indignée et demanderont avec eux justice complète pour Paouli.
Pour la réunion, et par ordre
Nous avons publié dans le dixième cahier de cette série les premiers éléments d’un dossier du récent mouvement pour la liberté en Russie.
Nous renvoyons au treizième cahier de cette série pour tous renseignements sur la librairie des cahiers. Abonnements gratuits. — C’est trente et non cinquante francs par mois que les Journaux pour tousnous donnaient pour nos abonnements gratuits. Vacances. — Définitivement c’est à peu près du . samedi 3 août au lundi 16 septembre que nous demandons qu’on nous laisse des vacances devenues indispensables. Cependant même alors je serai aux cahiers, réguliè- 4 rement, le jeudi de deux heures à cinq heures ; F: et nous prions nos souscripteurs mensuels de vouloir bien nous continuer leurs souscriptions pendant les vacances. Nous prions nos nouveaux souscripteurs men- suels de vouloir bien commencer leurs souscriptions pendant les vacances. Ainsi nos cahiers pourront se refaire un peu. Et les mois de vacances sont pour nos budgets ceux où la souscription est le plus facile. J’avais comme tout le monde commencé ma réponse à M. Bjoernstjerne Bjoernson. De plus grands seigneurs, M. Gustave Larroumet, M. Georges Clemenceau, M. Pierre Mille m’ont devancé. M. Bjoernstjerne Bjoernson a répondu aux réponses. La conversation est devenue générale. J’avais demandé à notre ami - Léon Deshairs de vouloir bien nous éclairer sur la partie du débat qui intéresse Boecklin. On lira ci-après sa contribution.