IV-11 · Onzième cahier de la quatrième série · 1903-03-05

La politique cléricale et le socialisme

Edouard Berth

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_ la politique anticléricale _ et le socialisme | rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, Paris. On recevra en spécimens six cahiers de la deuxième et de la troisième série. Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le

vendons un franc

L’essai que l’on va lire a été publié pour la première fois dans la Revue Socialiste, numéro de novembre, 15 novembre 1902. On doit noter à l’avantage de Gustave Rouanet, député, directeur de la Revue Socialiste, qu’il a justement et libéralement, comme directeur dela Revue, accueilli et mis en bonne place un article fortement contraire à la politique de gouvernement qu’il | soutient comme député. Non seulement ce déplacement | d’attitude est tout à l’avantage personnel de M. Gustave | Rouanet, mais il est en général à l’avantage personnel de certains métiers.

C’est un fait notoire, et notable, que dans les longs débats qui se poursuivent pour et contre la liberté de la conscience les revues et les livres, qui sont d’une matière et d’une forme plus épaisse, d’un travail plus épais, et, ainsi, presque toujours plus sérieux, ont pour la plupart défendu la liberté ; au contraire la liberté n’a guère été opprimée que par des hommes de travail léger ou de nul travail, par des hommes de gouvernement, de parlement, de conférence, de discours, d’allocution, de journal, d’élections, de vice-présidence, toutes formes où les responsabilités s’atténuent, s’effacent et disparaissent.

On peut avoir ou n’avoir pas, on peut avoir plus ou

L. moins l’opinion de Berth sur la politique anticléricale et le socialisme: personnellement je crois que je suis devenu anarchiste comme il ne l’est pas; toutes opinions libres sont librement discutables ; — ce qui est indiscutable, c’est qu’il y a plus, beaucoup plus de travail et beaucoup plus de réalité, beaucoup plus de pensée, beaucoup plus de réalité repensée, beaucoup plus de justice depuis trois ans dans tous les discours de tous les ministres, de tous les sénateurs, de tous les députés, de tous les conseillers généraux, de tous les conseillers municipaux, de tous les conseillers d’arrondissement, et dans les articles de tous les journalistes, sur les conflits primordiaux qui font l’objet de ces importants

Les beaux temps de l’anticléricalisme sont revenus. Toute la politique actuelle gravite autour du péril clérical, et la lutte contre l’Église reprend plus vigoureuse que jamais. L’affaire Dreyfus a mis à nu le travail souterrain accompli par le catholicisme pour reconquérir la société moderne. Comme on l’a fait observer très justement, l’Église est en train de payer son attitude antirevisionniste; on n’a pas osé toucher à l’État-Major; les conseils de guerre sont encore debout; dans un pays aussi chauvin que le nôtre, aucun gouvernement n’oserait heurter de front la religion patriotique, cette religion que la Troisième République, pour sa part, a si diligemment cultivée. Mais si le pays est ardemment patriote, il est non moins ardemment anticlérical, — M. Jules Lemaïître, qui a dû se séparer de én France un nationalisme radical et anticlérical aurait peut-être des chances de triompher, — et le ministère Waldeck-Rousseau a pu faire voter cette

loi de représailles et de « défense républicaine » qui s’appelle la loi sur les associations ou plutôt la . loi contre les congrégations.

A cette lutte contre le cléricalisme, les socialistes s’associent pleinement, sans réserves et sans réticences d’aucune sorte ; ils renchérissent même sur les simples radicaux et vont jusqu’à proposer des mesures du plus pur jacobinisme. Et ce n’est pas seulement au Parlement que les socialistes tiennent le record de l’anticléricalisme: les maires socialistes passent leur temps à prendre les arrêtés les plus étranges et les plus bizarres dans le seul but de « taquiner » les curés. Et qu’on ne se permette pas la

: moindre observation ! Le « Bloc » ne badine pas, et on aura vite fait, si l’on tient à rester poli, de vous traiter de « métaphysicien », de « dupe candide », de

L « légiste ahuri », de « libérâtre », à moins qu’on n’insinue, plus brutalement et plus simplement, que vous trahissez la République, la Démocratie, l”Esprit moderne. Et cet état d’esprit est presque universel parmi les socialistes. Je relève seulement, comme protestations, un article de Briquet dans Le Mouvement socialiste, (x) déplorant les excès d’anticléricalisme où versent de propos délibéré les socialistes actuels, faisant voir combien la loi sur

les associations contient de dispositions inquié- tantes pour le’ socialisme, s’étonnant des propositions jacobines que Breton, Allemane et d’autres osèrent déposer à la Chambre; je relève aussi la consultation de Bernard-Lazare, dans les Cahiers de la Quinzaine, (x) et les observations dont Péguy la fait suivre, et où, du point de vue dreyfusiste, l’étrangeté de la conduite actuelle desex-dreyfusards est très justement mise en relief. Mais, à part ces deux articles, nous n’avons vu nulle part faire des

réserves: et tous les journaux socialistes, y compris l’Aurore, sont unanimes pour accabler de leurs louanges la politique du ministère.

Malgré tout, et au risque de donner, nous aussi, dans la métaphysique et la libérâtrerie, nous voudrions examiner si cette fureur d’anticléricalisme est bien conforme aux principes socialistes et si, dans

la lutte contre l’Église, d’autres moyens ne seraient pas plus réellement efficaces, en même temps que plus respectueux de la liberté.

Il est évident, certes, que le socialisme doit lutter contre l’Église, puisque l’Église représente par ex-

(1) Vingt-et-unième cahier de la troisième série.

cellence l’esprit de domination et l’opposition au libre examen. Mais le socialisme doit dans cette lutte conserver une attitude originale et rester fidèle à lui-même. Or, son esprit est nettement antiidéologique; j’oserai même dire anti-idéaliste : Le socialisme n’est pas une doctrine, une science, une philosophie, un nouveau dogmatisme, un nouvel absolu ; essentiellement réaliste et relativiste, il ré- pugne, par conséquent, à tout idéalisme ; car un idéal, qu’est-ce, sinon une abstraction qui prétend régenter le réel, le dominer, et qui, née d’un sentimentalisme toujours exclusif, conduit tout droit ses partisans à quelque nouveau fanatisme ? Je sais bien que cette manière d’entendre le socialisme est susceptible de heurter beaucoup de gens; on rééditera, sans doute, l’accusation fameuse de « doctrine du ventre ». Le monde regorge de gens chez qui le “sentiment et l’idéal débordent, et qui voudraient calquer l’univers entier sur le patron rêvé par leur cœur généreux. Tous nos braves idéalistes partent Raison… et de la Liberté, et n’ont rien tant à cœur que d’opprimer les gens assez obtus pour ne pas concevoir à leur manière la Vérité, la Justice, la

Raison et la Liberté. Que l’esprit du socialisme soit bien tel cependant et qu’il se caractérise essentiellement par l’opposi-

tion à toute idéologie nouvelle, rien de plus clair et de plus certain : qu’est-ce, en définitive, que le socialisme ? Ce n’est pas autre chose qu’un mouvement social déterminé par la révolte du prolétariat contre l’ordre économique actuel. La classe ouvrière s’organise, crée des institutions, lutte pour son émancipation ; cette émancipation est liée à la ruine de certains rapports sociaux objectifs ; mais cela n’a rien à voir avec aucune théologie ni aucune métaphysique, et cela n’implique aucun credo nouveau que l’humanité dût adopter. La métaphysique, l’idéalisme, la religion, tout cela est du domaine sentimental, que le socialisme laisse libre et considère comme chose privée ; cela seul est social qui est scientifique et impersonnel, susceptible d’être traduit en formules juridiques et de devenir le droit. C’est en ce sens que le socialisme moderne se dit scientifique; non qu’il croie à une science sociale planant au-dessus des classes, mais la science n’est à ses yeux qu’une systématisation de la pratique ; et il est la théorie de la pratique prolétarienne : quand le prolétariat se sera élevé à la capacité et qu’il aura élaboré dans son sein de nouvelles formes de vie économique, son droit deviendra le droit social général, puisque le droit n’a rien d’absolu, mais se réfère toujours au système dominant des relations économiques. Or, c’est là une évolution toute objec7

tive, toute réaliste, où l’idéologie n’a rien à faire et par où se concilient pratiquement des antagonismes théoriquement irréductibles. Et la révolution, qui en sera le terme, pourrait être pacifique, si le prolétariat accomplissait son devenir d’un mouvement libre, sans se heurter à la mauvaise volonté des classes dirigeantes. Une révolution idéaliste, au contraire, ainsi que Sorel en a fait si judicieusement la remarque, est presque forcément violente, sinon sanguinaire, — les gens qui ont le cœur géné- reux et de l’idéal à revendre voulant toujours faire le bonheur de l’humanité malgré elle. Le socialisme convie l’humanité, non à embrasser un credo nouveau, mais à vivre une nouvelle vie ; ou plutôt, et ce sera parler plus exactement, le mouvement ouvrier crée des cadres nouveaux, des formes nouvelles de vie, où l’humanité pourra trouver plus de justice et

  • plus de liberté. Et c’est là une création toute impersonnelle qui ne doit en rien violenter les volontés individuelles ou les croyances privées, en s’imposant du dehors par une force extérieure quelconque, étatiste ou autre, puisqu’elle sortira du jeu même des institutions modernes. Sans doute, à cette vie, à cette pratique nouvelle de l’humanité, correspondra une théorie nouvelle, une conception spécifique des rapports sociaux et pour tout dire, si l’on veut, une métaphysique originale ; car, selon les principes

marxistes, ce n’est pas la théorie qui domine la pratique, mais la pratique qui détermine la théorie ; et, en dernière analyse, si le socialisme implique un idéal nouveau, c’est que cet idéal surgira des entrailles mêmes du réel; ce ne sera pas, comme le socialisme de Fourier ou de Saint-Simon, le produit arbitraire de quelque cerveau illuminé voulant régenter la vie sociale.

Une telle révolution comporte, je le répète, un minimum de force, de contrainte et de violence; sinon, comment opérer ? Il y a en France, actuellement, trois grandes classes dominantes : les classes précapitalistes, qui restent attachées à la religion catholique et dont l’idéal social est plus ou moins réactionnaire ; les classes capitalistes, qui sont au pouvoir et se réclament des principes de 89; enfin la classe ouvrière, dont le socialisme est l’idéologie.

_ Catholiques, républicains libres-penseurs, socialistes, ce sont les forces du passé, du présent et de l’avenir qui seheurtent; le problème consiste à assurer le triomphe des forces de l’avenir, mais comment ? On peut suivre deux voies : la voie étatiste ou jacobine, qui procède par contrainte, croit à la puissance de l’Idée, ou plutôt y croit si peu, malgré l’idéalisme professé, qu’elle veut mettre à son service la force très positive, très matérialiste et très brutale, de l’État centralisé, — et ce n’est pas la

moindre ironie des choses que de voir nos idéalistes se réclamer du très réaliste droit des Majorités, alors que nous, marxistes, qui soi-disant nous soucions fort peu de morale, nous sommes au contraire très jaloux en pratique de ne rien faire qui blesse la liberté et la tolérance.

L’autre voie, la voie marxiste, économique, consiste à compter, pour créer l’unité morale et intellectuelle d’un pays et fondre les classes l’une dans l’autre, non sur des forces extérieures, mais sur le développement interne de la société elle-même; elle ne saurait, par conséquent, faire violence à aucune croyance, la violence venant toute des choses eiles-mêmes, non des hommes. Il est vraiment commode de gémir sur les deux jeunesses, sur les deux Frances ; nos rêveurs d’unité dogmatique, intellectualiste et jacobine, cléricaux à rebours, ont

toujours une conception ecclésiastique de l’unité ; la Force, destinée à cette unification mystique et transcendantale, seule, change ; le gendarme de l’État et l’instituteur laïque remplacent l’Inquisiteur et le frère ignorantin; la métaphysique des Droits de l’Homme se substitue à la métaphysique de saint Thomas d’Aquin ; on en est quitte pour s’identifier ingénument avec la Raison et la Liberté et pour dire : je suis la Liberté; donc, si mon parti triomphe, c’est la Liberté qui l’emporte sur la servitude et le

dogme! Mais vraiment, est-ce nous, socialistes, qui pouvons adopter une semblable façon de raisonner, nous à qui l’on reproche de créer un État socialiste dans l’État, d’opposer classe à classe, prolétariat à bourgeoisie, de diviser par là la nation et de pousser à la guerre civile ? Et n’avons-nous pas, en effet, l’ambition que le monde ouvrier se constitue à part du monde bourgeois, grâce à des organismes économiques, francs de toute tutelle civile ou religieuse, dressés aussi bien contre l’État que contre

l’Église ? Et, sauf le caractère parfaitement pacifique de nos intentions, demandons-nous autre chose à la classe bourgeoise que la liberté, le plus de liberté possible? Mais si nous réclamons pour nous une liberté pleine et entière, allons-nous travailler à la ravir aux autres ? Ne devons-nous pas nous rappeler sans cesse, qu’intéressés plus qu’aucun autre parti à la liberté, toute mesure antilibérale est destinée fatalement à retomber sur nous de tout son poids ? Il suflit de penser à l’article 12 de la loi Waldeck-Rousseau, cet article que quinze socialistes, plus anticléricaux que socialistes, n’ont pas hésité à voter ! Non, moins qu’à personne, il ne nous est permis de pratiquer une politique aveugle et imprudente, hypnotisée par le moment présent ; parti d’avenir, nous devons avoir au plus haut degré cette prévoyance, sauvegarde contre l’arbitraire,

qui doit caractériser toute grande et large politique. A voir l’esprit dont républicains et socialistes sont animés aujourd’hui, ne dirait-on pas que les ministères sont soudain devenus éternels et les réactions impossibles ? Et puis, non seulement la classe ouvrière a besoin du maximum de liberté pour pouvoir accomplir son devenir dans les cadres de la société actuelle, — et c’est en cela qu’elle est inté- ressée au premier chef au plein développement de l’entière démocratie, — mais sa mission historique n’est-elle pas, finalement, l”évanouissement de l’État dans la société, la résorption de l’organisme politique dans l’organisme industriel? Et n’est-ce pas dès lors un contresens sans nom, pour des socialistes, que de donner ainsi, tête baïssée, dans la frénésie de l’étatisme? La croyance à ce que Marx nommait si heureusement le surnaturel démo- “cralique s’est installée en souveraine dans la conscience socialiste actuelle. Il est vrai que, par contre, l’idée de la lutte de classe et les principes marxistes en général sont fort en baisse. Oui, il semble aux socialistes actuels que rien ne doive échapper à l’action miraculeuse de l’État : sa puissance mystique doit violenter le corps social, précipiter l’évolution, créer de toutes pièces une bienheureuse unité dogmatique. Il suffirait, par exemple, que l’État reprit le monopole de l’enseignement

pour que, par dessus les antagonismes sociaux et par dessus tes classes, l’unité intellectuelle et morale de la nation fût rétablie : préjugé que de simples démocrates peuvent caresser, mais dont les socialistes ne sauraient que sourire. Autrefois, c’était dans l’unité d’un catéchisme religieux que nos rois rêvaient de maintenir l’unité nationale ; aujourd’hui c’est d’un catéchisme civique que nos démocrates attendent le même miracle social. On se figure énorme et décisive l’influence de l’école sur . la société et sur la vie, en vertu de cette prénotion intellectualiste et antimarxiste, que l’Idée gouverne le monde et n’a qu’à paraître, soleil intelligible, pour que toutes les oppositions fondent à sa chaleur. D’ailleurs, comment des socialistes peuvent-ils s’exagérer à ce point les bienfaits et la valeur de l’enseignement étatiste ? Essentiellement idéologique, aussi idéologique que l’enseignement de l’Église, reposant sur la croyance que la théorie : sans la pratique a une valeur souveraine, non seulement il n’a aucune portée socialiste, mais on pourrait dire qu’il est antisocialiste. Faut-il rappeler ce qu’écrivait Proudhon en 1851 (1) : « .… La centralisation gouvernementale, en matière d’instruction publique, est impossible dans le ré- (1) Idée générale de la Révolution, pages 290-291. | 13

gime industriel, par la raison décisive que l’instruction est inséparable de l’apprentissage, l’éducation scientifique de l’éducation professionnelle. Il répugne que l’école soit séparée de l’atelier, et sous prétexte de perfectionnement, qu’elle tombe sous une puissance extérieure : séparer, comme on le fait aujourd’hui, l’enseignement de l’apprentissage, et ce qui est plus détestable encore, distinguer l’éducation professionnelle de l’exercice réel, utile, sérieux, quotidien, de la profession, c’est reproduire sous une autre forme la séparation des pouvoirs et la distinction des classes, les deux instruments les plus énergiques de la tyrannie gouvernementale et de la subalternisation des travailleurs. Que les prolétaires y songent! Si l’école des Mines est autre chose que le travail des mines, accompagné des études propres à l’industrie miné- Ÿale, l’école n’aura pas pour objet de faire des mineurs, mais des chefs de mineurs, des aristocrates… C’est ainsi que nous voyons les choses se passer dans notre régime d’oppression politique et d’anarchie industrielle. Nos écoles, quand elles ne sont pas des établissements de luxe ou des prétextes à sinécure, sont les séminaires de l’aristocratie. Ce n’est pas pour le peuple qu’ont été fondées les écoles Polytechnique, Normale, Saint-Cyr, de Droit, etc. ; c’est pour entretenir, fortifier, augmenter la distinc14

tion des classes, pour consommer et rendre irrévocable la scission entre la bourgeoisie et le prolétariat. » — Ces paroles de Proudhon sont bien remarquables : non seulement elles indiquent, avec une admirable netteté, quel est en matière d’éducation l’idéal socialiste, mais elle font voir quelle valeur antisocialiste possède l’enseignement étatiste. Les socialistes, qu’on accuse de prêcher la lutte des classes, peuvent bien l’oublier, pour se suspendre, hypnotisés, aux crochets de l’État : la bourgeoisie,

  • elle, n’est pas si naïve et s’entend à maintenir sa domination en pratiquant sourdement cette lutte de classes, et cette séparation de classes, qu’elle fait un crime aux ouvriers de dénoncer ouvertement. Le devoir des socialistes, en tous cas, en matière d’enseignement, est clair et tout tracé : ce n’est pas de réclamer le monopole universitaire, mais de pousser au contraire le prolétariat à se donner lui-même un enseignement prolétarien. Les Bourses du Travail semblent l’avoir compris, et c’est un bon signe : dans cette voie, qui est une voie sûre, est l’avenir du socialisme. C’était l’opinion, non seulement de Proudhon, mais de Marx, (1) et l’on conviendra qu’en fait de devenir socialiste il est peu d’autorités plus indiscutables. Oui, que les syndicats ouvriers éten-

@) Voir: Marx, à propos d’unité (lettre sur le programme de

dent leurs attributions, créent tout un réseau d’œuvres sociales intéressant l’ensemble de la classe ouvrière et l’enveloppant, que les syndicats et coopératives de la ville donnent la main aux syndicats et coopératives de la campagne ; et l’unité de la classe ouvrière se constituera sur le solide terrain de la vie économique, en dehors de tout sectarisme religieux ou politique. Les catholiques peuvent créer, eux aussi, des syndicats et des coopératives ; mais la force des antagonismes sociaux est telle que ces créations ne sauraient compromettre sérieusement l’unité ouvrière en formation. Que la législation, mal inspirée, égarée précisément par cette croyance dans la vertu du surnaturel démocratique, ne vienne pas à la traverse ; que les ouvriers se maintiennent sur leur terrain propre, et ils réaliseront l’unité. Or, seule, l’unité prolétarienne nous intéresse; car étle ne sera pas, comme l’unité que rêvent les catholiques et les bourgeois, uneunité dogmatique, transcendantale, faite par la subordination des producteurs aux non-producteurs, mais elle sera une unité pratique, réaliste, établissant le libre gouvernement des producteurs par les producteurs eux-mêmes. Ce n’est pas après tout de réciter tel ou tel catéchisme, fût-ce celui des Droits de l’Homme, qui fait les hommes libres et les producteurs sérieux dont la classe ouvrière a besoin pour parvenir à s’émanci16

per : ce qu’elle doit acquérir, c’est la capacité technique et l’aptitude à se diriger dans l’atelier auto- -nome, débarrassé de la tutelle capitaliste, afin de pouvoir démontrer l’inutilité du patronat et de résorber en elle, devenue majeure, l’État pensant, produit actuellement aussi bien par l’enseignement universitaire que par celui de l’Église.

.. Mais, dira-t-on, vous n’envisagez que la classe ouvrière ; or, en France surtout, où, à côté de la une petite bourgeoisie et une petite paysannerie très considérables, — et l’on ne peut plus compter, pour amener leur réduction, sur la fameuse loi de concentration capitaliste, reconnue aujourd’hui tout au moins inexacte, — la politique socialiste peutelle se ramener aux proportions resserrées d’une simple politique prolétarienne? Ne doit-elle pas forcément s’élargir en une politique démocratique? Les socialistes ne doivent-ils pas s’allier aux repré- sentants des parties avancées de la bourgeoisie pour travailler au développement des institutions républicaines ? N’est-ce pas l’opinion de Bernstein que la pleine et mûre démocratie est une condition nécessaire à la réalisation du socialisme, et Sorel

lui-même n’a-t-il pas reconnu qu’au moins sur le côté spirituel de la vie sociale, il y avait accord entre la démocratie et le socialisme, si sur le côté économique il y avait contradiction ? Or l’anticléricalisme n’est-il pas fatalement la maîtresse pièce d’une politique républicaine? La lutte n’est-elle pas entre la Révolution et l’Église? Comment dès lors le socialisme garderait-il cette sorte de neutralité passive et contemplative que vous semblez préconiser ? Pour imparfait que soit l’enseignement de l’État, pour inadéquat à l’idéal que le socialisme se fait de l’éducation, n’est-il pas, malgré tout, bien supérieur à l’enseignement de l’Église? Son esprit n’est-il pas plus libre, son respect de la liberté intellectuelle de l’enfant plus grand? IL y a de l’exagération, de l’injustice même, à mettre sur le | même plan l’enseignement universitaire et l’enseignement congréganiste : c’est toujours le sophisme guesdiste de a masse réaclionnaire, renvoyant dos à dos monarchie et république, réactionnaires et bourgeois. Que les syndicats ouvriers créent un compléter dans un sens nettement socialiste l’éducation ébauchée à l’école primaire, fort bien: mais cette ébauche n’est-elle pas meilleure à l’école primaire laïque qu’à l’école des Frères? C’est ici où vraiment la démocratie prépare le terrain au socia-

lisme. D’autre part, n’est-ce pas l’intérêt du socialisme que la bourgeoisie soit à la hauteur de sa mission historique, et développe au plus haut degré les forces productives du pays? Une bourgeoisie hardiment révolutionnaire au point de vue économique, un prolétariat s’élevant librement à la capacité, ne sont-ce pas là les deux conditions né- cessaires à la réalisation du socialisme? Or, qui niera l’influence déprimante du cléricalisme sur l’énergie industrielle et économique d’un peuple ?

L’exemple de l’Espagne n’est-il pas là, cruellement probant”? L’enseignement clérical ne peut produire qu’une bourgeoisie émasculée, sans vigueur pour les luttes économiques modernes : laisser libre cet enseignement, c’est donc enlever au socialisme un de ses droits à la réalité. Et cette liberté même, indispensable au devenir prolétarien, ne faut-il pas l’attendre plutôt d’une bourgeoisie hardiment libérale, telle que l’enseignement laïque est certainement plus capable de la former? L’avenir du socialisme serait donc doublement compromis, si on laissait l’Église continuer à instruire la bourgeoisie. Allons-nous, maintenant, prendre au sé- rieux les objections d’un libéralisme abstrait ? On ne peut pas assimiler la liberté d’enseigner aux autres libertés : celles-ci concernent des majeurs, celle-là des mineurs. On conçoit un ensei19

gnement supérieur libre; un enseignementprimaire, un enseignement secondaire libres, non.Ilne s’agit nullement de faire violence à des croyances; quoi qu’on en dise, l’enseignement de l’État est vraiment impartial, scientifique, respectueux de toutes les convictions. Concevrait-6n une justice à la merci des opinions et des partis? De mième que le Juge dit le droit, dans une pleine indépendance, et sans acception de personnes, de même le professeur doit dire le Vrai, d’un esprit libre de toute préoccupation extérieure. Or c’est seulement dans les établissements de l’État que le professeur peut jouir de cette liberté intellectuelle : ailleurs, il est l’esclave d’une secte, d’une croyance, d’une coterie, d’inté- rêts privés ; il doit faire plier la science devant mille considérations subjectives ou sociales. Il ne faut pas exagérer, après tout, le caractère de classe üe l’État moderne : il est faux d’affirmer qu’il soit seulement le conseil d’administration de la bourgeoisie ; déjà, dans la société actuelle, il représente une force supérieure et relativement indépendante des intérêts purement capitalistes, une force qui se pénètre et se charge de plus en plus de préoccupations morales, scientifiques, hygiéniques. Comprendrait-on, autrement, toute la législation sociale contemporaine ? Et Marx, lui-même, ne faisait-il pas appel, entre autres mobiles, aux motifs d’ordre

élevé, qui devaient guider la bourgeoisie dans sa conduite vis-à-vis de la classe ouvrière ? Sans doute l’État actuel n’enseigne pas la morale, ni la politique, ni l’économie socialistes ; mais sont-ce là matières entrées définitivement dans la science ? ‘Au surplus, c’est trop lui demander : il nous suflit en somme qu’il forme des esprits assez critiques, assez libres, assez scientifiques, pour pouvoir s’élever ensuite d’eux-mêmes à ce que nous croyons être la . vérité socialiste. Or, encore une fois, ces esprits libres, ne faut-il pas plutôt les attendre de l’Université que de l’Église ? Et qu’on n’invoque pas la liberté du père de famille ! L’autorité paternelle ne saurait être absolue ; elle n’est qu’une délégation de la loi civile; celle-ci peut intervenir chaque fois qu’il y a abus, et en fait, elle intervient déjà de par les lois de fabrique et la loi de 1889 sur les enfants moralement abandonnés. Or n’y at-il pas un véri- ‘ table abus de la puissance paternelle lorsque celleci attente à la liberté intellectuelle de l’enfant”? Et un enseignement aussi partial que celui de l’Église n’est-il pas, par définition, un attentat à la liberté de l’esprit? L’État ne saurait donc le supporter, pas plus qu’il ne saurait supporter une justice catholique, une justice protestante, une justice maçonnique, une justice, en un mot, livrée à l’arbitraire et au subjectivisme des croyances individuelles. Son

rôle est de défendre la liberté de penser, de dire le Vrai impersonnel, comme il dit le Droit. II serait assurément incapable de remplir ce rôle, s’ilétait la chose d’une secte ou d’une classe : mais, encore une fois, peut-on sérieusement ne voir dans l’État démocratique moderne qu’un État de classe ? Après tout une société ne saurait vivre sans une certaine unité; il ne s’agit nullement de créer artificiellement une l unité mystique et dogmatique, mais de réaliser ce minimum d’unité spirituelle qui s’exprime dans l’unanime adhésion à certains principes fondamentaux constituant l’armature juridique et morale d’une société. Cette unité est une unité pour ainsi dire matricielle, qui n’empêche en aucune façon l”éclosion des variétés individuelles ; elle est le canevas commun sur lequel la Liberté peut bro-

  • der les dessins les plus divers. Un acte ne peut comporter deux directions divergentes ni relever, dans le même temps, de principes opposés; de même une Cité ne saurait admettre en soi deux spirituels contradictoires. Si la société moderne veut progresser dans le sens de la liberté, il faut done, comme disait Proudhon, que le spirituel de la Révolution se subordonne le spirituel chrétien. I n’est nullement question de ravir aux catholiques les libertés essentielles: liberté de la presse, de réunion, d’association, liberté d’enseignement supé-

rieur, toutes libertés, encore une fois, qui concernent des majeurs: ce qu’ils ne sauraient garder, c’est la liberté de l’enseignement primaire et secondaire : ici l’enseignement requiert, en définitive, La même sorte d’unité que la justice: on a aboli les justices locales et particulières ; on doit abolir l’enseignement congréganiste. Il n’y aurait là aucune atteinte à la liberté; il n’y aurait là aucun jacobinisme; mais simplement l’affirmation du Droit révolutionnaire, devant qui, à peine de mort pour la

_ civilisation moderne issue de 1789, le mysticisme et le subjectivisme chrétiens, dont l’essence est antijuridique et antisociale, doivent enfin s’incliner.

; Telle est, résumée mais, croyons-nous, non affaiblie, l’argumentation que l’on pourrait nous opposer. Le problème, au fond, revient à déterminer quels rapports exacts le socialisme soutient avec la démocratie. La démocratie ignore les antagonismes de classes; elle prétend planer au-dessus d’eux; le socialisme, lui, a pour idée maîtresse et directrice, au contraire, l’idée de la lutte de classes. Sans doute, démocrates et socialistes sont d’accord pour réclamer le maximum de liberté, de droit égal pour tous, etc.; mais cet accord finaliste cesse dès

qu’on en vient aux moyens. La démocratie, par cela même qu’elle ignore la distinction des classes, se fait une conception mystique et surnaturelle de l’État et tend par son seul organe à réaliser la liberté. Le socialisme, par cela même qu’il appuie au contraire sur l’opposition irréductible des classes, voit dans l’État un instrument de servitude qu’il faut plutôt abattre que fortifier. Pour lui, la lutte contre l’État est aussi essentielle que la lutte contre l’Église, alors qu’aux démocrates c’est la lutte contre l’Église qui est le point capital. Aussi les socialistes hésitent-ils à se servir de l’État pour diminuer l’influence de l’Église ; ils craignent de jouer un jeu de dupes. Les démocrates ne sont jamais même eflleurés par une pareille crainte : tout ce qui est gagné par l’État sur l’Église est à leurs yeux un gain absolu pour la Liberté. Être libre, pour un démocrate, c’est avoir rejeté le joug clérical ; le joug administratif lui pèse peu: pour en moins sentir le poids, l’illusion du contrôle parlementaire lui suffit. La liberté démocratique est plus . formelle que réelle. Pour un socialiste, être libre, c’est surtout posséder son instrument de production, faire partie d’un atelier autonome, débarrassé de toute tutelle, capitaliste ou administrative. La liberté socialiste possède un contenu plus concret, plus riche; sa notion est celle d’une capacité, d’un

pouvoir réel, qui touche aux racines mêmes de la vie etne s’embarrasse pas de formes mensongères. Le démocrate croit avoir tout conquis avec la liberté intellectuelle et métaphysique ; en réalité, timide et emprunté devant la vie aux cadres résistants, il s’y laisse enfermer avec une extrême facilité. Le socialiste, lui, estime que tout reste à faire, tant qu’il n’a pas brisé ces cadres : la liberté, pour lui, ce n’est pas l’Ariel descendant des cieux supé- rieurs pour tomber dans la prison terrestre, c’est le prisonnier qui, d’un rude effort, rompt les barreaux de sa cage et conquiert du même coup la liberté du

Une semblable opposition de principes, et pour ainsi dire de tempérament politique, ne peut, on le conçoit, conduire socialistes et démocrates aux mêmes conclusions pratiques. Ils sont bien d’accord pour lutter contre la démagogie nationaliste et le cléricalisme, mais les démocrates ne voulant dans cette lutte que se servir de l’État, les socialistes hésitent : l’instrument leur paraît dangereux. Sans doute, il est au moins inexact de soutenir que l’État moderne n’est que le conseil d’administration de la classe bourgeoise ; il est bon toutefois de ne jamais oublier qu’il est surtout cela, encore aujourd’hui. Et les influences, étrangères aux intérêts strictement capitalistes, qu’il peut subir, sont des influences

socialisme. La démocratie radicale, en France, a de telles traditions, est animée d’un tel esprit, que le concours du socialisme à une politique dite de défense républicaine en est rendu très difficile, très sujet à caution. N’y aurait-il, entre la démocratie et le socialisme, que leur opposition sur la question du patriotisme, qu’elle suflirait à faire de leur alliance presque une mésalliance ! La lutte contre la démagogie nationaliste est à l’ordre du jour : mais s’il y a un fait certain, c’est la responsabilité de l’enseignement primaire laïque dans la crise nationaliste. Les radicaux ont la prétention d’être plus patriotes encore que les nationalistes : lutter contre ceux-ci revient pour eux à battre le record du chauvinisme. On l’a bien vu à la rentrée des

  • Chambres : M. Léon Bourgeois, le grand homme de la démocratie radicale, n’a-t-il pas cru devoir interrompre Jaurès opposant à la politique de revanche une politique de sincérité et de loyauté ? Le général André et Pelletan n’ont-ils pas prononcé dernièrement d’assez étranges discours « revanchards »? Et M. Goblet, enfin, un des chefs du radical-socialisme, dans la lettre que la Dépêche a publiée, (x) ne voit qu’un moyen de

. lutter contre le nationalisme, c’est d’être plus nationaliste que lui.

Mais ce n’est pas seulement sur le terrain du patriotisme qu’il y a opposition entre le socialisme et la démocratie, c’est aussi sur le terrain de la législation sociale et ouvrière. Les simples démocrates tendent invinciblement au socialisme d’État, qui n’est, comme on l’a dit, que la caricature du socialisme. Pour eux, socialiser, cela veut dire étatiser, transformer en un service administratif ‘public un service privé ; pour les socialistes, socialiser signifie remettre aux mains des producteurs eux-mêmes la direction de la production. Les démocrates ne veulent que substituer à la tutelle capitaliste la tutelle de ce patronat collectif qu’est l’État, l’Administration ; or, les ouvriers ne veulent plus

__ d’aucune tutelle, fût-ce celle d’un État très bienveillant, très pénétré de ses devoirs, très soucieux de morale et d’hygiène, comme ne peut manquer de l’être, selon les radicaux, la haute et noble personnalité d’un État vraiment démocratique. Accroissement des pouvoirs de l’État, tel serait le résultat d’une politique radicale, alors que le but des socialistes est l’extension des attributions syndicales et la résorption de l’organisme politique gouvernemental dans l’organisme prolétarien. Dira-t-on que le socialisme, en France surtout, ne peut rester

exclusivement ouvrier et qu’on ne peut attendre du prolétariat seul la transformation totale de la société ? Opposera-t-on à la formule de Marx, selon laquelle c’est au prolétariat à éduquer la société, l’affirmation contraire : la classe ouvrière doit-elle encore être éduquée par la société ? Mais il faut justement s’entendre sur le sens de cette éducation du prolétariat par la société, en l’espèce l’État : le socialisme soutient que c’est au prolétariat à se former lui-même et qu’iln’y a de véritable formation prolétarienne qu’au sein du prolétariat lui-même ; c’est évidemment le sens de la formule : l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. La société ne peut dès lors : intervenir que comme auxiliaire ; elle ne saurait prétendre à un rôle tutélaire. Ce qu’elle doit faire, c’est donner aux organismes prolétariens des occasions d’agir, de se développer, d’exercer leur liberté, d’accroître leur capacité juridique ; car il n’y a encore que l’usage de la liberté qui soit eflicacement et profondément éducatif. Craindre les abus de la liberté, se méfier d’elle, la mettre en tutelle, appréhender les excès de la « tyrannie syndicale », voilà qui est peut-être conforme au caractère français, mais qui n’est nullement « socialiste ». L’État, en France, a toujours traité les associations comme les parents français traitent leurs enfanis,

en mineurs éternels. Que l’on ait peu, chez nous, le sens de la liberté, que l’esprit public soit peu développé, que l’individualisme français soit un individualisme puéril, fait plutôt de caprice, d’arbitraire, d’un amour de l’indépendance animale, mesquinement égoïste, bien différent en cela de l’individualisme anglo-saxon, qui unit, lui, si fortement au sens de l’initiative personnelle celui de la

solidarité sociale, — ce n’est pas douteux. Ce n’est pas en vain que des siècles de centralisation

_ monarchique, césarienne et démocratique, ont pesé sur nous, pétrissant nos âmes dans le moule d’une docilité invincible mème aux plus fiers accès de révolte et de révolution. Mais le socialisme est précisément la réaction la plus caractérisée contre cette « tradition nationale ». Proudhon, toute sa vie,

a combattu les jacobins, les partisans de la démocratie une et indivisible, à laquelle il opposait le système fédératif. Et tous ceux qui ont lu {a Commune de Paris, de Marx, savent que les conceptions politiques du grand philosophe socialiste allemand n’ont pas, finalement, différé de celles que défendit, inlassable, le grand philosophe socialiste français. « L’unité de la nation, écrit Marx, ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée d’après la constitution communale et devenir une réalité par la destruction du pouvoir central qui

prétendait être le corps même de cette unité, indé- pendant de la nation, — dont il n’était qu’une excroissance parasite, — et supérieur à elle. En même temps qu’on amputait le vieux pouvoir gouvernemental de ses organes purement répressifs, on arrachait à une autorité qui usurpait la prééminence et se plaçait au-dessus de la société ses fonctions utiles pour les rendre aux agents responsables de la société même… En réalité, la constitution communale eût restitué au corps social toutes les forces absorbées jusque-là par l’État parasite paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. » (x) Et Sorel nous semble avoir dorné la véritable interprétation de la lutte des classes et indiqué au devenir prolétarien son orientation

“Yéritable, lorsqu’il fait dépendre du développement autonome des syndicats l’avenir du socialisme. Dira-t-on que le mouvement ouvrier en France a peu de chance de prendre cette direction, que, lui aussi, sera obligé de s’adapter au génie séculaire de la nation, à la tradition étatiste ? Il se peut, mais, en tous cas, le devoir des socialistes est de travailler à combattre cette tradition, et c’est ce qui rend, encore

(1) La Commune de Paris, traduction Charles Longuet, Jacques

une fois, le concours du socialisme et de la simple

| Mais examinons le problème de plus près. L’avenir du socialisme, dit-on, est suspendu à deux conditions : il faut, d’une part, que la bourgeoisie soit au point de vue économique hardiment révolutionnaire, qu’elle développe à leur plus haut degré les : forces productives du pays; il faut, d’autre part, que le prolétariat puisse, d’un mouvement libre, s’élever à la capacité, afin de pouvoir un jour diriger ‘ L’atelier collectiviste légué par le capitalisme. Autrement dit, le socialisme se réalisera si dans un pays la bourgeoisie est, d’une part, assez hardie pour donner au capitalisme tout son développement, et assez large d’esprit, d’autre part, pour laisser le prolétariat s’élever librement à la capacité. Mais, insiste-t-on, est-ce d’une bourgeoisie encapucinée, cléricalisée à outrance, cagotisée jusqu’à la moelle, qu’on peut attendre cette hardiesse et ce libéralisme? Est-ce l’enseignement congréganiste qui pénétrera la bourgeoisie française, par tempérament déjà si timorée et si réactionnaire, de cette vigueur industrielle et de ce large esprit social ?

Nous savons tout le mal qu’on peut dire de l’enseignement clérical, mais nous demanderons, à notre tour, si ce n’est pas se bercer d’étranges illusions que de compter sur le monopole universitaire

pour redonner à la bourgeoisie cette hardiesse et cette liberté d’esprit dont l’enseignement de l’Église l’aurait soi-disant châtrée. Sans doute, nous n’irons pas jusqu’à mettre absolument sur le même plan l’Université et l’Église; il y aurait là, en effet, de l’exagération, voire de l’injustice. Mais la différence est-elle si grande? Ne sont-ce pas là, en somme, deux grands corps idéologiques, ayant en gros les mêmes défauts essentiels, aussi mal adaptés l’un que l’autre aux nécessités de la vie économique moderne ? M. Gustave Le Bon, dans le livre qu’il vient de faire paraître, la Psychologie de l’éducation, dresse contre l’Université, d’après l’enquête officielle elle-même, un réquisitoire dont on ne saurait méconnaître le grand fond de vérité. Et l’on aura beau remanier les programmes, essayer « d’adapter la lourde machine à la société contemporaine; ce sera toujours la même chose; quoi qu’on enseigne, comme on l’enseignera d’après les mêmes méthodes intellectualistes, on aura toujours, comme résultat, les mêmes esprits faussés par l’idéologie, les mêmes caractères affaissés par l’inertie, les mêmes âmes sans ressort ni direction. D’aucuns affirment que la réforme actuelle ne fera qu’augmenter encore le nombre des aspirants fonction- : naires. Et il faudrait compter sur le monopole universitaire pour infuser à la bourgeoisie française,

fatiguée et craintive, une vigueur, une hardiesse nouvelles ! Il nous donnera, assure-t-on, des esprits libres, affranchis de tout dogme. Cela même est-il sûr? Un esprit libre, c’est un esprit qui sait voir le réel, qui n’a aucune œæillère, aucune lunette s’interposant entre la réalité et son jugement pour le pré- disposer et, partant, le fausser ; et l”éducateur idéal est celui qui s’efface le plus derrière son élève, de manière à influencer le moins possible son esprit et

à le laisser bien voir, bien regarder, bien observer,

‘ selon la force de ses yeux. La grande machine universitaire est-elle, plus que l’Église, proche de cet éducateur idéal? S’il y a une empreinte jésuite, n’y a-t-il pas une empreinte universitaire? Avec la centralisation actuelle, au surplus, si favorable à la domination d’une caste pensante, se posant en Anti- Église, (x) et si l’on considère l’état d’esprit régnant dans les milieux radicaux, le monopole universi-

. taire aboutirait presque nécessairement à la mise en tutelle du pays par une coterie politique. A la vérité, on peut faire de beaux discours sur l’enseignement créateur de liberté spirituelle; mais ce qu’il y a de plus sûr, c’est que la liberté ne s’en-

‘ seigne pas; et c’est par dérision sans doute qu’on a

(1) Voir à ce sujet l’essai de Sorel sur l’Église et l’État, page 56.

liberté se conquiert par un contact incessant avec le réel, la vie, le mouvement des choses et des idées; seule la participation effective et pratique à des institutions peut la développer. Nous avons exposé plus haut, d’après Proudhon, quel était l’idéal socialiste en fait d’éducation : il consiste à combiner l’enseignement et l’apprentissage, c’est-à-dire à fondre l’école et la vie, de manière à confronter de bonne heure l’esprit avec le réel, à donner le plus tôt possible le sens de la responsabilité et de l’initiative. Un enseignement idéologique, fût-il le plus impartial du monde, ne peut engendrer qu’une liberté intellectuelle abstraite et négative, fabriquer des dilettantes, des dialecticiens, des amuseurs, des esthètes de l’intelligence; dans le monde des idées pures, il n’y a aucune responsabilité; on peut dire que c’est le royaume de la fantaisie transcendantale, ‘où l’on peut tout soutenir, toutavancer, tout plaider, puisque jamais la réalité, au-dessus de laquelle on se balance tout à loisir, n’inflige de démenti immé- diat ni ne force à un choix pratique où la responsabilité soit engagée. Or, être libre, ce n’est pas planer abstraitement au-dessus des choses sans pouvoir jamais, dans leur tissu compact, insérer une action; mais c’est savoir s’organiser avec le réel pour le dominer. Et le réel, c’est la complexité et la variété : plus donc il y aura d’écoles diverses, avec des

méthodes diverses et des enseignements divers, et plus il y aura de chances pour que les esprits soient libres. Le malheur, en France, c’est qu’il n’y a guère, pour distribuer l’enseignement, que deux qui d’ailleurs se copient l’une l’autre : l’Église et l’Université. Prise ainsi entre ces deux énormes marteaux-pilons, qui brisent tous les cerveaux, la Liberté a peine à grandir; elle végète, elle s’étiole. l L’Université, seule, vaudra-t-elle mieux ? On soutient quelquefois que c’est la concurrence de l’Église qui

  • déprime l’enseignement de l’État. Mais l’Université a été seule pendant un demi-siècle : était-elle alors soutient au contraire que si l’Université s’est réformée, quelque peu, depuis 1850, c’est sous l’aiguillon de la concurrence congréganiste. (1) Il n’a peut-être pas tort. Dira-t-on que, débarrassée de sa rivale, l’Université va pouvoir se décentraliser, faire péné- trer partout la vie avec l’autonomie? L’État ne serait ainsi qu’un tuteur provisoire, qui, après avoir déblayé le terrain des ennemis trop encombrants, rentrerait dans la coulisse et laisserait la liberté s’avancer librement sur la scène. Cette hypothèse nous paraît bien peu probable. Ce n’est pas à l’heure (1) Problèmes politiques, voir article sur la Liberté de l’enseigne-

où les républicains songent à rétablir le serment politique, à surveiller de près tous les fonctionnaires; ce n’est pas à l’heure où le vent politique souffle au jacobinisme officiel, où l’on veut créer l’unité morale du pays par la récitation unanime d’un catéchisme civique, que la centralisation va se relâcher et laisser respirer un peu la France. Décentraliser, ce serait rendre aux influences locales, régionales, particulières, un libre jeu; et les catholiques, après avoir été chassés par la grande porte, pourraient rentrer par mille petites fenêtres dans l’enseignement public. Ce serait à recommencer; l’unité laïque serait de nouveau compromise. Non, c’est à choisir : ou la liberté d’enseignement pleine et entière, pour les catholiques aussi bien que pour les autres, ou le monopole universitaire dans toute

Dire : l’État seul, par son indépendance des inté- | rêts privés, locaux, des coteries et des sectes, peut donner un haut enseignement vraiment scientifique et assurer à ses professeurs toute la liberté intellectuelle dont ils ont besoïn; assimiler l’enseignement à la justice et donner pour fonction à l’enseignement public de proclamer le Vrai comme les tribunaux déclarent le Droit; et vouloir supprimer l’enseignement privé, comme on a aboli les juridictions ecclésiastiques, c’est là une théorie très sédui-

sante, mais un peu spécieuse, il nous semble. L’impartialité de la justice, nous la connaissons, nous socialistes, pour qui la justice n’est encore le plus souvent que la plus partiale des justices de classe. Nous savons aussi quelle est l’indépendance du juge dans le système de centralisation politique actuelle. L’impartialité de l’enseignement, l’indé- pendance du professeur, seraient du même aloi. D’ailleurs, où sont ces vérités dont l’État serait

_ détenteur ? Sauf en matière de sciences, où la certitude est plus grande, il y a encore partout matière à controverses ; en morale, histoire, littérature, philosophie, il n’y a point de vérités indiscutables, et les esprits se partagent. Il n’y a pas de physique catholique, bourgeoise ou socialiste, mais il y a une morale catholique, une morale bourgeoise, une morale socialiste, il y a une histoire catholique, une bourgeoise, une socialiste. L’État va-t-il les enseigner toutes impartialement ? laissera-t-il chaque professeur enseigner ce qu’il croit, en conscience, être le vrai ? Mais ce serait en fait rétablir la liberté de l’enseignement. Va-t-il choisir, émettre des vérités qui seront officielles : mais de quel droit l’État choisirait-il? Pratiquement, un État de classe le fait, et l’État bourgeois actuel enseigne sa morale, son économie, son histoire. Mais nous tombons en pleine partialité, en pleine tyrannie : que devient la

liberté ? que devient le vrai impersonnel ? Soutiendra-t-on qu’il y a, soustraites déjà à la controverse, un certain nombre de vérités morales, historiques, littéraires, philosophiques, et que, d’ailleurs, ce qui importe, c’est moins ce qu’on enseigne que la méthode par où on l’enseigne ? Mais les méthodes elles-mêmes sont controversables : l’État sera-t-il détenteur de l’unique bonne méthode ? Et qui déterminera les points soustraits à la controverse? On a beau faire : de quelque façon que l’on s’y prenne, l’enseignement ne peut que refléter la société, et si dans une société il y a diversité d’opinions, il ne peut pas ne pas la traduire. On ne saurait, par aucun moyen connu, créer théoriquement une unité qui n’existe pas praliquement. Croit-on d’ailleurs

-« que dans cette espèce de duel où l’on acculerait l’école et la société, ce soit nécessairement l’école qui triompherait ? Les familles catholiques, obligées d’envoyer leurs enfants au lycée, lui feraient une guerre sourde, sournoise, acharnée : qui de la famille ou du professeur serait le plus fort? Même en prenant en considération l’esprit d’indépendance qui souffle parmi les enfants modernes, l’issue de ce duel apparaît fort incertaine. On invoque la liberté de l’enfant; mais on pourrait tout aussi bien, avec un tel argument, limiter la liberté de la presse, par exemple, que la liberté d’enseignement. A voir |

comment la presse arrive à façonner l’esprit des foules, à créer d’étranges fanatismes, on pourrait, au nom de la liberté de ces mineurs que sont encore les peuples, demander le monopole de la presse par l’État. L’homme qui lit tous les jours l’Intransigeant, la Libre Parole, le Petit Journal, a la mentalité aussi peu libre que l’enfant dressé par l’Église dans ses écoles. Peut-on dire même que les jour-

_naux soi-disant libres-penseurs respectent mieux la liberté de leurs lecteurs ? Hélas, non, il s’en faut étrangement. Personne, cependant, ne demande la limitation de la liberté de la presse.

ÆEt puis, en définitive, n’a-t-on pas exagéré l’incompatibilité entre le catholicisme et l’esprit moderne? Sans doute, si l’homme était partout et toujours un {out psychologique parfaitement cohé-

_ rent dans toutes ses parties et logiquement systé- matisé, il y aurait, à notre sens, incompatibilité absolue entre le catholicisme et l’esprit moderne. Un catholicisme libéral est, au fond, un pur nonsens. Mais l’homme n’est nullement ce tout bien coordonné, rigoureusement agencé ; c’est un mé- lange complexe, chaotique, où peuvent coexister les états les plus contradictoires. Des savants comme Pasteur, des philosophes comme Lachelier, des observateurs sociaux comme MM. Paul Bureau et Paul de Rousiers, sont catholiques : ont-ils

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l’esprit moins moderne que n’importe quel député du « Bloc républicain » ? La vie religieuse, c’est la vie intérieure, domaine complexe et mystérieux, — royaume de la liberté spirituelle, incommensurable avec la vie sociale, politique, économique. Aussi faut-il se garder de croire que telle religion implique nécessairement telle économie, ou telle économie telle religion. Entre la vie économique et la vie spirituelle, la relation n’est pas aussi simple. Les peuples anglo-saxons sont des peuples remarquables par leur esprit d’initiative et leur sens de la liberté : est-ce uniquement parce que leur formation religieuse a été protestante ? Les peuples catholiques sont plus artistes, moins utilitaires, moins adaptés aux luttes industrielles, plus dociles, malgré des révoltes et des soubresauts révolution-

  • naires : est-ce uniquement parce que le catholicisme a pétri leur âme? Il y a des catholiques en Amérique, il y en a en Angleterre ; la Belgique est catholique. Le Nord de la France est catholique et pourtant c’est là que se déploie la plus vive activité économique de tout le pays. N’est-ce pas plutôt une question de race, et ne faut-il pas distinguer, avec M. Le Bon, les Anglo-Saxons et les Latins ? Les peuples imprègnent beaucoup plus une religion de leur esprit que la religion ne les imprègne euxmêmes du sien. Sans doute, il y a réaction de la

religion sur l’homme, et renforcement par elle des qualités ou défauts naturels d’un peuple. Mais en gros, il reste plutôt vrai de dire avec Marx que c’est l’homme qui fait la religion et non la religion l’homme. Encore est-il que l’homme est un produit historique prodigieusement complexe, et l’on peut se demander avec Sorel (x) si la faculté mystique acquise par l’humanité avec le christianisme se perdra jamais. La religion est peut-être un fait irréductible, avec lequel il faut par conséquent compter. Quoi qu’il en soit, ce qu’il importe de constater, c’est qu’aujourd’hui personne ne conteste plus la nécessité de travailler au progrès économique : tout le monde, y compris les catholiques, est obligé d’y collaborer. Et s’il se manifeste des tendances susceptibles de compromettre l’avenir économique, elles se rencontrent aussi bien parmi les soi-disant libres-penseurs, grands pontifes de l’esprit moderne, que parmi les catholiques. M. Le Bon, dans son livre sur la Psychologie de l’éducation, parle d’écoles techniques fondées par des Frères, où les méthodes d’enseignement sont excellentes, alors que les élèves des écoles techniques de l’État sont malaisément utilisés par l’industrie ou l’agriculture. C’est un exemple de la facilité d’adaptation de

l’Église à la civilisation moderne. On a beau dire : l’initiative individuelle est plus souple, plus inventive, qu’une administration, une bureaucratie. Et les vraies racines de l’esprit de liberté qui nous anime aujourd’hui ne sont pas dans telle ou telle idéologie, religieuse ou laïque, mais surtout dans le caractère essentiellement révolutionnaire de l’économie moderne.

Il ne nous semble donc pas que ce soit le monopole universitaire qui puisse insuffler à la bourgeoisie cette hardiesse industrielle et cette largeur

5 d’esprit social que l’on envisage avec raison comme une des conditions auxquelles l’avenir du socialisme est suspendu. A notre avis, ce n’est pas d’une réforme de l’enseignement public que pourrait venir le salut, mais de la classe ouvrière elle-même.

« C’est ici qu’elle pourraït être l’éducatrice de la société, loin d’être sa pupille et son élève. Que le prolétariat, fortement pénétré de l’esprit socialiste et révolutionnaire, s’organise en puissants syndicats, et que ceux-ci luttent sans relâche, avec une énergie également éloignée des emballements et des compromissions, avec un sens si haut de leur responsabilité, que leur autorité morale puisse s’imposer aux patrons et à la masse ouvrière, — ei, en conquérant de hauts salaires et de courtes journées, ils forceront la bourgeoisie à renouveler son

outillage industriel, à sortir de sa quiétude, à devenir hardiment progressiste ; ils la contraindront aussi à renoncer à tout paternalisme, à toute fausse philanthrophie, à tout gouvernement patronal, et à reconnaître dans la classe ouvrière une force maté- rielle et morale qu’on ne peut plus domestiquer, mais avec qui l’on doit compter, arbitre de la production, vraiment capable, jalouse autant de la qualité du travail que de ses droits et de sa dignité,

; la classe dirigeante enfin ! Le prolétariat pourrait ainsi, tout en s’éduquant lui-même, en éliminant de son sein toute démagogie comme toute docilité étatiste, éduquer la bourgeoisie elle-même et, avec elle, toute la société, qu’il entraînerait hors des voies croupissantes du gouvernementalisme à outrance,

de la centralisation étouffante, du protectionnisme effréné. Un tel esprit d’initiative et de progrès soufflerait dès lors sur la société qu’aucune réaction ne serait plus à craindre ; la Liberté serait désormais invincible ! Dira-t-on que la faiblesse du mouvement syndical en France ne permet pas d’en augurer un si brillant avenir? Et qu’étant donné l’état inorganique, où végète encore la classe ouvrière française, un rôle aussi providentiel ne saurait lui être attribué ? Nous répondrons qu’en Angleterre même le mouvement ouvrier a dû passer

par cette phase de faiblesse inorganique ; et s’il y a

incontestablement des différences de race et de traditions historiques qui créent entre la classe ouvrière anglaise et la classe ouvrière française de notables différences psychologiques, il ne faut pas oublier non plus que la caractéristique de l’ère moderne, c’est la mise au second plan des facteurs biologiques et purement psychologiques désormais dominés par le facteur économique. Avouons donc, au lieu de gémir sur l’infériorité du mouvement ouvrier en France, que les socialistes ont peut- être dans cette infériorité leur part de responsabilité. Comptant trop, précisément, sur l’État, attendant leur salut d’un miracle politique, ou d’une catastrophe révolutionnaire, les ouvriers français ont trop négligé leur organisation économique pour perdre leur temps et leurs forces dans les voies douteuses d’un socialisme purement élecToral. La propagande socialiste a été à la fois jusqu’ici trop idéaliste et trop matérialiste : trop idéaliste, en faisant miroiter devant les yeux du prolétariat français la possibilité messianique d’une conquête rapide des pouvoirs publics ; trop maté- rialiste, en ne pénétrant pas les ouvriers français d’une idée assez haute de leur mission et de leur responsabilité dans le devenir moderne, en négligeant de leur dire que leur émancipation dépendra autant de leur élévation morale que de leur élépa-

tion politique. Nous n’avons pas encore essayé, en définitive, les voies de la liberté : pourquoi désespérer d’elle ? Ou le socialisme se dégagera, lui et la société française, du bourbier où l’étatisme, combiné avec la démagogie, risque de les enlizer l’un et l’autre, et la classe ouvrière s’engagera résolument dans les voies de la liberté ; ou il faut déclarer que le socialisme n’a aucun avenir en France, et

que, forcé de s’adapter à de séculaires et désastreuses traditions, il laissera notre pays achever sa décadence et tomber, à l’instar de l’Espagne, au dernier rang des nations européennes. Ce n’est pas dans cette voie, il faut l’avouer, que l’on semble s’engager, et la politique actuelle, suivie par le « Bloc républicain » et soutenue sans réserve par les socialistes, est faite pour inspirer les plus vives inquiétudes à tous les vrais amis de la liberté. Et quel paradoxe! La politique de défense républicaine est née de l’affaire Dreyfus ; c’est à la lumière de cet événement tragique, qui a secoué si violemment la société française, que le péril clérical est l’offensive contre l’Église. Cependant, de quoi s’agissait-il, dans cette fameuse affaire ? — De droit indi45 ni.

viduel, supérieur à toute raison d’État; le dreyfusisme, c’est lanégation intrépide, héroïque, obstinée, farouche, de toute raison d’État. Or aujourd’hui, © — et Bernard-Lazare l’a parfaitement marqué dans sa consultation aux Cahiers de la Quinzaine, (1) — on ne parle plus que de raison d’État de la pensée moderne; il n’est plus question que d’intérêt supé- Raison. Et au nom de cet intérêt supérieur, on foule aux pieds tous les droits individuels, avec la même désinvolture, avec le même cynisme, qu’il y a quatre ans les nationalistes immolant Dreyfus sur l’autel de la Patrie. Maintenant que les dreyfusistes sont au pouvoir et qu’ils ont la force, voici que l’éternel sophisme, voici que l’antidreyfusisme éternel obscurcit leur conscience, et la fait trébucher dans ”. l’éternel mépris du Droit. La passion anticléricale, égale à la passion nationaliste, aboutit, comme toute de la liberté pour l’ennemi, le non-conformiste. On ne raisonne plus, on frappe; on ne discute plus, on court sus à l’Infâme. L’arrêt critique est | complet : la haine domine, furieuse, grossière, impérieuse, terrible à tout empêcheur de hurler en ) rond. Nous avons connu les débordements sauvages (4) Voir le vingt-et-unième Cahier de la troisième série (août 1902). s

de la rage nationaliste : nous connaissons aujourd’hui ceux de la rage anticléricale; ils ne nous changent guère : dent pour dent, œil pour œil; pour Jaurès lui-même, la justice, c’est le talion! Il semblait que, d’une lutte comme l’affaire Dreyfus, la d’autre lumière que celle de la Vérité et du Droit, et c’est à cela que nous aboutissons! IL n’y a pas d’exemple d’une telle banqueroute. Il est vrai qu’une fois accaparé par les politiciens, si prudents, si circonspects au début, sinon hostiles, le grandiose et héroïque mouvement de justice devait avorter. La politique gâte tout ce qu’elle touche; les politiciens n’ont jamais su ce que c’était que le Droit : ils ne connaissent que des forces, des majorités, des blocs. On pouvait espérer que Jaurès, Pressensé, qui jouèrent dans la tragique tourmente un rôle si grand et si noble, échapperaient à la contagion politicienne : ils approuvent sans ré- serves. La lecture des journaux socialistes est édifiante. On y lit couramment que tel fonctionnaire ferait bien de ne pas mal parler d’un gouvernement qui le paie, comme si le socialisme n’était pas pré- cisément la révolte de la liberté contre tout patropat, collectif autant qu’individuel! On y lit des appels à l’arbitraire administratif contre des professeurs nationalistes, dans le même temps où l’on

proteste au nom de la liberté des professeurs socialistes. On y approuve l’idée monstrueuse du serment politique, renouvelée de l’Empire, et que M. Combes veut remettre en honneur. Nous enfin, qui journellement protestons contre l’emploi de l’armée dans les grèves, et qui tressons des couronnes de gloire aux soldats qui refusent, par conscience socialiste, de marcher sur les grévistes, nous entendons réclamer toutes les rigueurs de la justice militaire et de l’arbitraire gouvernemental contre des officiers coupables d’obéir à leur conscience de chrétiens! En tout cela, aucun sens de la justice, aucun souci de tolérance, aucun esprit de liberté; du pur sectarisme, du pur jacobinisme ! Vraiment la conscience socialiste, depuis quelques années, s’est singulièrement adultérée. Est-ce sous l’influence des intellectuels socialistes? On a pu constater un retour au sentimentalisme trouble de 48; mais, comme le dit si finement Anatole France, le sentiment, c’est la musique de l’intérêt ; il n’est pas étonnant que s’obscurcisse l’idée du Droit, à laquelle le sentiment, autant que l’intérèt, est irréductiblement étranger. Combien cependant était préférable, il y a dix ans tout au moins, l’attitude du Parti ouvrier fran- çais, combien plus respectueuse de la liberté individuelle, combien plus digne et plus haute! Le maire de Roubaix, Carrette, — le fait est cité par

Briquet, (x) et mérite d’être signalé — faisait faire maigre aux enfants le vendredi dans les cantines scolaires instituées par la municipalité collectiviste. Aujourd’hui, on l’accuserait sans doute d’être un affreux clérical, et les maires socialistes actuels, loin de faire montre d’une telle largeur d’esprit, n’oñt qu’un souci : gêner dans ses manifestations légitimes l’exercice du culte catholique, sous pré- texte qu’elles portent atteinte à la liberté de con-

seienee des autres religionnaires et des non-croyants. Conception ratatinée de la liberté, qui, d’une faculté positive, expansive, fait une prudence mondaine, attentive à ne choquer personne ! Comme si la liberté était si prude qu’elle ne saurait sans scandale supporter une liberté voisine !

Ce n’est pas dans un esprit aussi mesquin et aussi étroit que nous devons penser à défendre la eivilisation moderne. La civilisation moderne repose sur

  • la liberté, et c’est en restant sur le terrain de la liberté et de la tolérance qu’il nous faut la sauver des périls évidents dont elle est menacée. Si nous limitons arbitrairement la liberté des autres pour accroître la nôtre, nous ne ferons, sans grand profit, que nous mentir à nous-mêmes; car, s’il est au moins étrange d’entendre les cléricaux crier : vive

la liberté, il ne l’est pas moins que des libéraux se réclament d’elle pour la ravir à leurs adversaires. Il ne faudrait pas justifier la spirituelle boutade de M. Faguet, faisant dire aux libéraux : (Nous vous demandons la liberté quand vous êtes au pouvoir, parce que ce n’est pas votre principe ; et nous vous la refusons quand nous y sommes, parce que c’est le nôtre. » Sachons au contraire profiter des libertés conquises, sans enlever aux autres des droits que nous avons soustraits à leur tyrannie. Nous ne savons pas, dit-on, en user ; nous les laissons dépé- rir entre nos mains : il nous faut la tutelle de l’État. Mais si vraiment nous avons besoin de tutelle, si nous sommes indignes de la liberté et avons soif de servitude, qu’importe alors la nature de cette servitude : autant l’Église que l’État! La meilleure manière de restreindre la liberté de ses antagonistes, c’est d’être plus actif, plus inventif qu’euxmêmes; c’est de démontrer par l’effet, pratiquement, la supériorité de son principe; c’est de se développer hardiment dans le sens de ses idées. A la civilisation moderne donc de faire éclater en des œuvres concrètes et vivantes la beauté supérieure et la valeur intrinsèque de son idéal. Trois mesures générales, à notre sens, s’imposeraient : 1° Une mesure négative : la séparation de l’Église et de l’État; plus de budget des cultes; une législa- |

tion précise et sévère sur la mainmorte territoriale et foncière; car, sans vouloir enlever à l’Église la possibilité économique de vivre, et faire de la séparation une tentative déloyale d’égorgement indirect du catholicisme, il est permis de parer aux dangers évidents pour la société civile d’un développement exagéré de la mainmorte foncière. La séparation dégagerait définitivement l’État civil de : tout caractère religieux; la religion deviendrait chose libre, cesserait d’être chose officielle; la situation respective de la société civile et de la société religieuse serait nette et franche. Actuelle- . ment, sous le régime concordataire, il y a entre Rome et le gouvernement français un système de | transactions en vertu duquel le Pape laisse au gou- | vernement français, s’il continue à protéger les missions catholiques étrangères, carte blanche dans sa lutte contre les congrégations : c’est ainsi que l’on a la politique double d’un anticléricalisme intérieur et d’un cléricalisme extérieur. Gette situation fausse cesserait; et, si un parti catholique pur se constituait, comme en Allemagne, les questions n’en seraient posées qu’avec plus de précision. (1) » Une mesure déjà plus positive : une large (t) Voir à ce sujet ce que dit Sorel, Essai sur l’Église et l’Etat, pages 41-42 et suivantes.

décentralisation politique et administrative qui redonnerait la vie, avec l’autonomie, à la société française, assurerait un franc et large essor à toutes les libertés, et permettrait ainsi à la cité moderne de mieux se défendre contre les empiétements du clergé. Proudhon, dans son livre sur le Principe Jfédératif, a fort bien posé la question : « Je vous

  • en préviens, écrit-il, (1) pour peu que le clergé le veuille, pour peu qu’il lui plaise d’appuyer ses candidatures de quelques démonstrations de ré- forme et de progrès, en peu d’années il est sûr d’obtenir au scrutin populaire plus de nominations que la démocratie et le gouvernement réunis. Que dis-je? C’est lui-même qui deviendra l’organe de la démocratie… Jusqu’à présent le clergé n’a pas profité du droit qu’assure à tout ecclésiastique la législation de 89, mais pourquoi ? C’est que depuis 89 la situation de l’Église, ses rapports avec l’État, son influence sociale ont été réglés, d’une autre manière, par le Concordat. Mais supprimez le Concordat, abolissez le budget ecclésiastique, et comme saint Paul fabriquait des tentes pour vivre, le prêtre fera du commerce, de l’industrie, de l’enseignement, de la politique enfin, et de l’économie politique avec tous les citoyens et vous verrez bien () Du Principe fédératif, chapitre VII, pages 120-122-123.

autre chose. Pour moi, si l’on me demande comment je pense sortir de cet effrayant cercle vicieux qui nous montre dans les éventualités de l’avenir, parmi les suggestions d’une société redevenue mystique à force de matérialisme, un califat universel sortant d’un scrutin universel, je déclare, dût-on me taxer de monomanie, que je n”aperçois d’échappatoire que dans la fédération… Supposons

_ dans la confédération un développement extraordinaire du sentiment religieux, donnant lieu à des prétentions exagérées de la part du ministère ecclé- siastique et aboutissant à un conflit entre les deux ordres, temporel et spirituel. Possible alors que le clergé, jouissant comme le reste du peuple des droits civils et politiques, obtienne une certaine influence dans l’administration des localités; possible que l’évêque devienne, dans un canton, président du Sénat, du Corps législatif, du Conseil d’État. Jamais l’Église ne pourra devenir maîtresse de la confédération; jamais le suffrage universel ne fera d’une république fédérative un État pontifical. La proportion des cleres dans le corps électoral étant naturellement fort limitée, le principe d’autorité et d’unité tout à fait subordonné, toujours, en cas de conflit, l’intérêt politique et économique, c’est-à-dire temporel, anticlérical, l’emportera sur l’intérêt ecclésiastique… Contre un cataclysme des

consciences, je ne connais, je le répète, de remède que la division des masses, non seulement par États, communes et corporations, mais par églises, synaj gogues, consistoires, associations, sectes, écoles. Ici l’unité, loin de faire obstacle au péril, l’aggraverait encore. L’entraînement des masses, un jour folles d’impiété, le lendemain ivres de superstition, s’accroît de toute la puissance de la collectivité. Mais à la fédération politique, joignez la fédération industrielle, à la fédération industrielle ajoutez celle des idées, et vous pouvez résister à tous les entraînements… Faites-le donc, encore une fois, ce pacte de libre union; il n’est pas trop tard; et non seulement vous n’aurez plus à vous inquiéter de la papauté devenue pour moitié puissance du siècle, mais vous tenez l’Église tout entière, révolutionnée dans son chef et forcée de marcher avec la liberté, et vous échappez à l’inconvénient de soulever contre vous l’univers 3° Proudhon nous indique aussi la troisième mesure générale à prendre, mesure, celle-là, tout à fait positive et décisive : joindre à la fédération politique la fédération industrielle, pratiquer une politique hardiment sociale. De quoi, en effet, s’agit-il | en définitive ? D’arracher le peuple à la domination de l’Église. Après tout, quela bourgeoisie s’encapu- |

cine, c’est son affaire, il n’y a que demi-mal; l’essentiel, c’est de tirer le peuple ouvrier et paysan, qui forme l’immense majorité du pays. hors du joug clérical. Mais, en fait, le peuple est déjà, spirituellement, détaché de l’Église ; l’ouvrier, le paysan ne croient plus, et s’ils pratiquent encore, s’ils mettent encore leurs enfants à l’école congréganiste, c’est que la crainte du seigneur… Capital est pour eux

L’Église a été très habile d’ailleurs ; elle a multiplié les œuvres sociales, elle essaie de toute façon de demeurer une réalité rationnelle et pratique aux yeux du peuple. Prétant son appui au capitalisme, elle fonde des mutuelles, des coopératives, des syndicats catholiques. Elle a beau faire, cependant ; déjà épiphénomène, comme dit Sorel, elle ne rede-

  • viendra pas une réalité juridique essentielle ; elle a contre elle l’instinct profond du peuple, qui répugne à la charité cléricale et veut la justice. Depuis 1789, l’État s’est, en partie, substitué à l’Église dans les œuvres essentielles de l’enseignement et de l’assistance, et déjà le peuple a touché, par là, des réalités collectivistes. Mais l’État, c’est encore, comme l’Église, quoique plus prochaine, une entité qui pour le prolétariat est transcendante ; la solidarité oficielle et laïque, si elle est moins humiliante que la charité chrétienne, fait encore l’effet d’une au-

mône et le peuple. à l’hôpital comme à l’école, quoique laïcisés, ne se sent pas encore tout à fait chez lui. Ce qui donc serait tout à fait décisif, ce serait d’opérer un transfert plus profond et plus essentiel que celui de l’Église à l’État : Le transfert de l’État aux organismes ouvriers des fonctions sociales fondamentales, en donnant aux syndicats la haute main sur le service de l’enseignement et de l’assistance publique. Que la classe ouvrière, alliée aux paysans et leur donnant la main, devienne un faisceau compact d’institutions mutualistes et fédératives, — comme la fédération gantoise, par exemple, en offre un modèle admirable, — etl’Église deviendra pour elle, moins encore qu’un épiphénomène, un songe du passé. Pour cette œuvre, la classe ouvrière ne demande qu’une chose : la liberté; qu’une législation libérale augmente sa capacité juridique, laisse les attributions de ses organismes s’étendre, et s’accroître les libertés générales, et cela lui suffit. On parle toujours de l’impossibilité pour la classe ouvrière de résister à elle seule à une coalition de toutes les puissances réactionnaires. On assure que si l’État ne venait mettre sa force au service de la démocratie, l’Église, unie au capital, arriverait vite à écraser tout mouvement ouvrier. Mais les meilleures lois sociales, si la classe ouvrière est trop faiblement organisée pour en assurer elle56

même l’exacte application, sont, on le sait bien, la chose la plus vaine du monde. Rien ne saurait dispenser le prolétariat de défendre lui-même tous ses *_ droits, y compris sa liberté de conscience. Le paternalisme clérical d’un Schneider ou d’un Chagot } suppose une classe ouvrière encore inorganique. On craint le danger que fait courir au mouvement

  • syndical la multiplication, sous les auspices de l’Église et des patrons, des syndicats jaunes. Mais qui donc, au moment même où les capitalistes commençaient à se fatiguer de gouverner leurs ouvriers, au moment où les grèves du Creusot et de Montceau-les-Mines venaient de démontrer l’impossibilité de maintenir longtemps des prolétaires modernes sous une tutelle philanthropique et cléricale, qui donc est venu fournir aux patrons un précepte légal à s’immiscer dans les affaires de leurs ouvriers? N’est-ce pas le ministère Waldeck-RousseauMillerand, qui, s’inspirant des idées démocratiques courantes, a créé les conseils du travail, cet essai de parlementarisme industriel, où la pointe révolutionnaire des revendications prolétariennes viendra s’émousser dans l’eau dormante des discussions académiques ? C’est un exemple saisissant du carac- ” tère équivoque de cette législation soi-disant sociale etouvrière où se plaisent les démocrates. On pré- tend créer la paix sociale, atténuer les conflits entre

les classes: on aboutit à susciter des embarras au mouvement ouvrier et à favoriser la dispersion syndicale. Les ouvriers, en général, regardent avec une défiance extrême, parfois exagérée et mal fondée, parce qu’elle est systématique, les projets de lois émanés de l’initiative gouvernementale. Les meilleurs, ou qui semblent les mieux intentionnés, ne leur disent rien qui vaille. Ce qu’ils demandent, dans leurs congrès, c’est la pleineliberté de réunion et d’association. Et de plus en plus, ils s’occupent de développer leurs œuvres de défense, de mutualité et d’enseignement; ils se créent par là un véritable monde nouveau, où, hors de l’Église comme de l’État, ils montent à un avenir de liberté et de justice. S’ils s’intéressent à la politique démocratique, c’est en tant qu’elle doit supprimer dans la société tout arbitraire, tout monopole, tout privilège et porter la liberté à son plus hautpoint. Lutter contre le cléricalisme, c’est lutter contre l’esprit de domination. Dans l’affaire Dreyfus, les ouvriers ont lutté contre la domination de la caste militaire; dans cette révolte tragique de toutes les consciences s libres contre le plus odieux des jougs, ils ont été au L premier rang. Ils veulent y être aussi dans la révolte | contre la domination de la caste ecclésiastique et | sont prêts à s’associer à toute politique anticléricale. j Mais ils pensent avec Proudhon que, pour s’opposer ÿ

véritablement aux intérêts cléricaux, il faut développer l’intérêt politique et économique, c’est-à-dire anticlérical, et que par conséquent la véritable politique anticléricale, ce n’est pas une politique jacobine et pseudo-démocratique, mais une politique libérale et socialiste. L’État, lui aussi, incarne l’esprit de domination, non moins peut-être que

l’Église et l’armée; et la démocratie unitaire a trop d’affinités de principes avec l’Église catholique pour en être le véritable antidote, qu’il faut chercher bien plutôt dans la fédération, « où, comme dit Proudhon, le principe d’autorité étant subalternisé, la liberté prépondérante, l’ordre politique est une hiérarchie renversée dans laquelle la plus grande part de conseil, de richesse et de puissance reste aux mains de la multitude confédérée, sans pouvoir jamais passer à celles d’une autorité centrale », (1) et qui, par conséquent, ajouterons-nous, constitue la décisive résorption dans le corps même de la société de ces deux oppresseurs de la conscience et de la liberté, l’Église et l’État. (1) Du Principe fédératif, page 121.

Sur les documents, renseignements, contributions et

les œuvres intéressant le socialisme et la politique anti-

cléricale publiés dans les éditions des cahiers anté-

rieures à la fondation des cahiers et dans les trois premières séries des cahiers, se référer au

Sixième cahier de la quatrième série, cahier de

à courrier, inventaire des cahiers, en forme de catalogue,

un cahier de 72 pages, un franc

Le courrier que l’on va lire laisse une impression

pénible ; mais nous savons de longtemps que la misère

nest pas un exercice de vertu, qu’elle est laide. ï

Notre correspondant est un instituteur ; non pas un

de ces instituteurs que l’on a introduits du dehors pour

mater la Bretagne, la franciser et la républicaniser ;

mais un instituteur breton, né breton, aimant et sachant

la Bretagne.

La lettre est adressée à M. Émile Boivin, fondateur—

gérant de lŒuvre du Livre pour tous, 8, rue de la

Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondis-

A peine ai-je besoin d’avertir que nous n’avons main-

commune ; écrasés entre la réaction des réactionnaires

et la réaction des radicaux, entre la stupidité des foules }

nationalistes réactionnaires et la stupidité des foules

radicales nationalistes, les petites gens ne publient pas

Tmpunément ce qu’ils savent de vérité; nos cahiers s’en

aperçoivent; mais nous avons le droit et le devoir de

compromettre, quand il est juste, la prospérité de nos |

cahiers; nous n’avons pas le droit de jouer la vie d’un

homme pauvre; nous laissons aux politiciens ce jeu

Nous prions notre correspondant de vouloir bien nous |

continuer ses courriers.

C’est avec plaisir que je m’empresse de vous donner

les renseignements que vous demandez sur la question à à l’ordre du jour dans la presse : la misère de nos pêcheurs sardiniers et des ouvriers de friterie.

Comme vous l’avez deviné, il y a dans toutes les histoires que l’on ressasse une grosse part d’exagé- ration. La pêche de la sardine est surtout localisée dans le Finistère, aux ports de Douarnenez, Audierne, Penmarch, Guilvinec, Lesconil, l’Ile-Tudy et Concarneau.

Elle a lieu pendant l’été, de mai en octobre généralement, époque de l’année où le poisson apparaît sur nos

Depuis quelques années, cette pêche devenait de moins en moins rémunératrice, par suite de la rareté du poisson.

La campagne de 1902 a été particulièrement mauvaise. Aussi les bateaux sardiniers ont-ils pratiqué, en très grand nombre, d’autres pêches : congres, raies, et principalement celle des langoustes.

Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que la saison a été entièrement perdue pour les sardiniers.

Toutefois, la concurrence faite de cette façon aux pècheurs de langoustes a été fâcheuse pour ces derniers. Les bateaux sardiniers se servent, en effet, de filets

pour capturer les crustacés et causent souvent des dégâts aux engins des langoustiers, nasses ou casiers. De plus, la pêche se faisant sur une plus grande échelle, il est tout naturel que les profits soient

Le manque de sardines a donc eu une répercussion malheureuse sur tout le littoral.

Néanmoins, c’est pour l’industrie de la sardine exclusivement que M. Le Bail et quelques autres députés de la région bretonne ont sollicité un secours de la Chambre. Leur initiative a immédiatement mis en émoi tout le clan réactionnaire. Calotins et cléricaux de toute marque ont vu, dans cette réclamation, un danger pour leur influence politique. Avec la décision qui caractérise tous leurs actes, ils ont eu vite fait d’organiser des souscriptions, dans leurs journaux et dans les sacristies. Ils sont arrivés des premiers à fournir des secours aux

La Commission instituée à la Préfecture a également réparti 100.000 francs entre un certain nombre de commûnes. La nôtre n’a rien reçu et, naturellement, nos pêcheurs sont fort mécontents.

Je crains fort que, si cela continue, l’attribution des secours ne cause plus d’ennuis de toutes sortes aux promoteurs de ce mouvement humanitaire qu’elle ne leur attirera de sympathies.

Vous avez sans doute dû vous demander ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans les descriptions émouvantes de la misère de nos populations maritimes, descriptions faites de visu par les reporters des journaux

Pour moi, je tiens pour certain que les auteurs de ces

articles n’ont pu trouver partout la situation vraiment navrante qu’ils dépeignent.

Les logis de nos marins sont certes bien pauvres, mais ils ne sont pas tels qu’on nous le raconte.

Si cela est, c’est que la plupart des maisons visitées

  • avaient été préparées d’avance (on me l’a dit) et que la leçon était faite préalablement aux habitants.

Donc, il y a une certaine misère, mais pas la détresse absolue qu’on se plaît à répéter sur tous les tons. Et

  • les plus à plaindre ne sont pas surtout ceux qu’on

Nous étions bien calmes, bien tranquilles au pays breton avant que cet état. de famine fût officiellement décrété. Il y avait, certes, dans nos ports et sur le littoral, bien des infortunés qui avaient besoin d’être secourus. Nous leur venions en aide dans la mesure de nos moyens et nous avons été très heureux qu’on leur assure une plus large assistance.

La crise allait, d’ailleurs, prendre fin avec l’ouverture prochaine de la pêche aux maquereaux.

Et voici que, tout à coup, l’on veut nous prouver que chez nous les petits enfants meurent faute d’une alimentation suffisante, que les grandes personnes sont anémiées et affaiblies par les privations, que le recrutement de la flotte de guerre est compromis par suite de l’anéantissement de nos jeunes gens, que sais-je !….

Encore une fois, tout cela est exagéré.

Le gain d’un pècheur sardinier pendant la campagne annuelle, c’est-à-dire pendant six à sept mois, est d’un millier de francs, en moyenne.

Les soudeurs-boîtiers se font de 900 à 1.000 francs pendant le même temps (j’en connais qui se font 1.500

et 1.500 francs par an); les femmes employées aux usines atteignent 200 ou 250 francs.

Avec ces salaires, auxquels s’ajoutent, pour les ! pêcheurs, le produit de leurs autres pêches de l’année et la valeur du poisson et des crustacés, dont ils fournissent leur ménage; pour les soudeurs et les femmes, la rémunération des besognes accessoires pendant la morte saison, une famille pourrait vivre facilement toute l’année. Notez, d’ailleurs, que les Bretons, les gens du littoral surtout, sont très prolifiques et que la maisonnée est souvent nombreuse; que les enfants, : arrivés à l’âge de treize ou quatorze ans, apportent déjà à leurs parents leur part de gain.

Malheureusement, et vous le savez peut-être, nos marins sont loin d’être des modèles de tempérance. Quand la pêche donne, leurs stations aux cabarets sont | longues et fréquentes. L’alcoolisme est le fléau des

D’autre part, sans vouloir calomnier les femmes de

“pêcheurs, il faut avouer qu’elles ignorent ce que c’est que l’économie.

Elles gaspillent l’argent que leurs maris ont tant de | peine à gagner : les pâtissiers, les crépières en savent ë quelque chose. Jamais ces derniers ne font faillite, | tandis que les boulangers et les autres commerçants ÿ font, trop souvent, de mauvaises affaires. ;

Il faut voir, dans les ports de pêche, à Audierne et Douarnenez, le luxe des femmes et des jeunes filles de + pêcheurs et d’ouvriers. Vêtues plus richement que ne : le comporte leur condition et leur état de fortune, 4 chaussées et gantées comme des personnes très riches, Fe on peut affirmer qu’elles prodiguent inutilement le petit É

pécule de la famille, sans souci de la misère qui les ‘ attend pendant les mauvais jours.

Peut-on s’étonner, après cela, du dénûment qui règne chez les marins ?

Pour en revenir aux questions que vous me posez

dans votre lettre, je vous dirai que la promenade ministérielle a passé presque inaperçue ici. On ne s’occupe guère des personnes en ce moment. L’avidité naturelle prime tout chez les pauvres diables; ils ne

4 parlent que secours, argent, pain, etc.

A ce sujét, lon me racontait que certains quémandeurs, à Douarnenez, à Audierne, refusent le pain qu’on leur offre ou les bons de viande qu’on leur distribue : « Donnez-nous de l’argent, disent-ils; cet argent nous appartient ! »

C’est là une réponse qui caractérise réellement la détresse des marins bretons, tant prônée par la presse. La population maritime, en général, crie, non pas la misère, mais le manque de superfiu.

L’évêque s’est montré aussi à nos pêcheurs.

Il a été plus remarqué que la délégation officielle. C’est qu’en effet, dans chaque localité, il s’est rendu à l’église, accompagné de la foule.

Là, un petit speech, approprié à la circonstance, a fait comprendre aux gens combien le clergé leur était dévoué. Monseigneur n’a pas manqué, naturellement, de faire allusion aux événements récents.

A Audierne, il a exalté les sœurs expulsées des écoles, qui, restées au pays, semaient les aumônes sur leur passage, soignaient les malades, etc.

En somme, la question politique reparaît avec l’entrée en scène des robes noires et de leur chef.

Que vous dirai-je encore? Ici, la question des ‘: secours et de la misère fait l’objet de toutes les conversations. Les uns exultent, les autres récriminent. C’est certes un événement qui fera époque dans la vie des

Si j’apprends quelques faits de nature à vous inté- resser, je vous écrirai encore bientôt.

Vous seriez bien aimable de m’adresser, dès que vous le pourrez, un journal quelconque de l’Œuvre des Livres pour tous.

Au mois d’août dernier, vous m’avez adressé une circulaire relative aux Livres pour tous. Je m’attendais à recevoir plus tard les détails du fonctionnement de cette nouvelle institution. Je n’ai rien reçu.

Mais vous pouvez compter sur moi si vous pensez que je puisse vous être utile.

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce onzième cahier le mardi 3 février 1903.

Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués

Sur les courriers des cahiers, courriers de Chine, courriers d’Indo-Chine, courriers du Japon, courriers de Finlande, cahier de Finlande, courrier de Russie, cahier d’Arménie, cahier de Roumanie, courriers de France, publiés dans les trois premières séries des

Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, inventaire des cahiers, en forme de catalogue,

‘ un cahier de 72 pages, un franc

Nous avons reçu de M. Urbain Gohier la circulaire

La première série du Vieux Cordelier s’est arrêtée au septième numéro, le 3 février 1794. Le premier rédacteur, Camille Desmoulins, est monté sur l’échafaud le 5 avril La seconde série commencera dès que vous le voudrez. à Le nouveau rédacteur, URBAIN GOHIER, n’est pas encore disposé à se laisser couper la tête. B. GUINAUDEAU, qui a quitté l’Aurore en même temps et pour les mêmes raisons, prêtera au Vieux Cordelier ressuscité le concours de son talent et de sa probité. Le Vieux Cordelier n’aura ni commanditaires, ni action- ; naires. Il restera seul maître chez lui. Le Vieux Cordelier sera ce que les fripons appellent un Il dira ce qu’il jugera bon de dire en toute matière et sur « toute personne. Il dira particulièrement ce que les autres feuilles ne voudraient ou ne pourraient pas dire. __ Il criera les vérités que les « hommes d’ordre et de gouvernement » s’efforcent d’étouffer. £ Les citoyens qui l’ont déjà vu à l’œuvre savent s’il est À capable d’amnistier un crime, de pardonner un mensonge F ou de reculer devant un coquin. e Ils savent aussi combien de parasites politiciens ont ; gagné des places en exploitant ses idées, ou ramassé des ve mandats en récitant ses écrits. On le pille, on le gruge, on l’excommunie, on l’insulte. Maïs il a quelquefois son Le Vieux Cordelier se moque des pharisiens et des tar- : 70 5

tufes. Il suit les avis de sa sensibilité, les élans de sa passion, plus sage que la sagesse des pleutres.

Le Vieux Cordelier paraîtra chaque semaine sur 16 ou

Il se vendra 15 centimes le numéro, 6 francs par an.

Il se développera, sans augmentation de prix, si le succès répond à son effort.

Pour s’établir, il n’aura que les ressources fournies par les premiers abonnements. Il les attend.

La présente circulaire est un appel aux souscripteurs.

Si le Vieux Cordelier reçoit en réponse un nombre d’abonnements suflisant pour lui assurer un an d’existence, la publication commencera dans le courant de février.

Sinon, les souscriptions versées seront retournées aux souscripteurs, et tout sera dit.

La promesse ou la résolution d’acheter le Vieux Corde-

  • lier au numéro ne sufliraient pas. La vente au numéro sert à la propagande sans fournir d’aide financière au journal.

Prière d’adresser au soussigné soit un mandat-carte de 6 francs, soit l’engagement formel d’expédier le mandat au reçu du premier numéro.

Le Vieux Cordeiier ne peut espérer aucun secours des journaux ; il ne peut faire les frais d’un aflichage; sa résur-

. rection ou sa mort définitive dépend uniquement de la | réponse qu’il va recevoir.

suelles ‘régulières et par des souscriptions extraordi- | naires; La souscription ne confère aucune autorité sur . la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions ; a 4 _ des abonnements de souscription à cent francs; DE des abonnements ordinaires à vingt francs; j LL et des abonnements de propagande à douze francs. _ service entre ces différents abonnements. Nous vouJ 1 lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout 4. le monde également. mr Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près Le égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de Der “propagande est donc sensiblement inférieur au prix _ de revient. Nous ne consentons des abonnements de propagande que pour la France. Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne- “ ment par mensualités de un ou deux francs. … Pour tout changement d’adresse envoyer soixante _ centimes, quatre timbres de quinze centimes. LA _ L’abonnement de propagande cesse de fonctionner Are pour chaque série à l’achèvement de cette série; la …_ troisième série ayant fini fin juillet dernier, on pouvait ii: jusqu’au 31 juillet inclus avoir au prix de propagande les vingt premiers cahiers de la troisième série. és - L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour _ chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit … l’achèvement de cette série ; ainsi du premier août au _ 31 décembre 1902 on pouvait encore avoir pour . vingt francs les vingt et un cahiers de la troisième série.

t A partir du premier janvier qui suit l’achèvement NAN: d’une série, le prix de cette série est porté au moins au . | total des prix marqués; ainsi depuis le premier janvier 1903 la troisième série se vend trente-troïs francs.

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. M. Charies Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour à la rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.