V-19 · Dix-neuvième cahier de la cinquième série · 1904-07-05

Les hobereaux

Jérôme et Jean Tharaud

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Quand la ville, à Noël, agenouillée autour 4 Des églises carrant debout leur haute tour, 4 Attend qu’au ciel feutré de brumes minuit sonne, . Quand la neige en essaim de mouches tourbillonne . Aux vitres rousses des lanternes, c’est vers toi, . Mère, que s’en revient mon cœur, et vers la foi » De mon enfance, et vers les prières anciennes | De mes petites mains jointes parmi les tiennes. Dans mon âme, des cierges brillent, un à un, \

  • L’encens fume, et voici revivre, en un parfum ._ De grand messe et de cire chaude qui s’égoutte, . Les crédules minuits et mon extase, toute. … Mère, j’entends ta voix qui chante, et ce m’est doux, | i Blotti contre ta jupe, et sage, les genoux 14 4

ÿ Engourdis, d’écouter ce murmure d’eau fraîche. Je voudrais t’embrasser, mais n’ose pas, la crèche Est là, tout près, qui me fascine avec ses ors, Ses bergers et le bœuf et l’âne, et je m’endors, Et me raidis, et rouvre à moitié les paupières. | Je vois, parmi des pleurs de sommeil, les lumières | S’allonger démesurément et cribler l’air j De flèches qui bientôt deviennent un lac clair | Où mes cils éblouis se baignent… Puis les portes | S’ouvrent dans un grand cri de l’orgue, et tu m’emportes : Vite, et le vent glacé qui s’engouffre au tambour, Noir et brusque, me rend plus cher ton cher amour, Pour ce qu’en lui je sens vaguement de défense Contre l’hiver et d’abri sûr aux peurs d’enfance. Puis longtemps nous marchons dans l’ombre, et dans ta main Ma main tremble, et derrière nous, sur le chemin, Les traces de nos pas dans la neige vont l’une Après l’autre rejoindre, au bord du ciel, la lune.

  • O ces rêves dans mes cigarettes, souvent! . Images, au plafond, de peupliers, de vignes ; Et de prés par Avril inondés, jusqu’aux lignes 1 Des coteaux, où toujours un vieux moulin à vent, : . Sans bras, le toit penché sur l’horizon, écoute Si l’âne du meunier encor monte la route. Province, en cette froide nuit, dont le rayon é De l’aube éveillera demain le paysage, | … Si simple qu’on l’évoque en trois traits de crayon, . Et souriant de tendresse comme un visage. Est-ce l”énervement du tabac, est-ce l’heure, Et d’être seul, ce soir, dans ma chambre? ou, là-bas, Dans l’insomnie, un cœur prudent n’aurait-il pas ‘Tremblé pour moi? Sait-on, parfois, pourquoi l’on pleure?

Province, soleil d’août, maisons blanches et mortes, Pots de fleurs sur les fenêtres, chats somnolents, Vieillards rasant les murs l’un vers l’autre, très lents, Ou ruminant sans fin leur vie au seuil des portes. Et parfois ils sont là, côte à côte, les vieux, Sur un banc, dans l’ombre verte qui pleut des arbres, Le teint pétri d’or chaud comme d’antiques marbres, Impassibles, muets, des mouches plein les yeux…

Province, langueur des cloches dominicales. G Derrière les rideaux d’une croisée, on voit —_ Des jeunes filles souriant, le buste droit …_ Sur leur chaise. O récréations monacales!

Ainsi vous souriiez, en nos après-midis, 4 Lorsque j’avais douze ans, ma cousine, et vous seize, ! pr Et que, la joue en feu, plein d’étrange malaise, : Je respirais vos doigts entre les miens tiédis.. ÿ Province, vieilles mains qui mouchiez les chandelles, Vieilles mains alignant des fruits sur les dressoirs, Province, quels regrets te poignent dans les soirs, | Et les vitres de tes maisons, qu’attendent-elles ? È Autrefois, des galops, des trompes et des cris, ; Des vols claquants de fouets, amour, hasard et guerre, Et les vitres tremblaient de tout leur corps de verre, | Au vacarme roulant des coches vers Paris. Maintenant, poussière tombée et vie éteinte. Morte l’auberge où les postillons haut bottés, | Prêts à partir, jouaient un coup de vin aux dés, h Plus de valets aux abreuvoirs, de seau qui tinte. | ‘ Fini le drame des grand routes, épuisé Le merveilleux trésor de belle imagerie, Et la Province aux vitres pleure, endolorie… | Puissent ces vers aller jusqu’à son cœur brisé. l

L’Autre avait des cheveux d’or farouche, un brasier, En (A Du bien, éparse au vent, la flamme d’une torche! 12 Et des bras souples et cruels, comme un rosier 214 Qui, par amour d’un chêne, et l’enlace et l’écorche, è 4 4 lui suce le sang, pour en fleurir. Ses yeux “2e aient changeants, selon le ciel : quelquefois bleus TN mme, au soleil, la mer, lorsqu’on nage sous l’onde 5140 que les fonds ont des lueurs d’écaille blonde. DE b dans ces yeux, d’eau pure alors, que n’ai-je pas, 7 squ’à douter si leur traîtrise était un songe, “sé

_ Entrevu d’innocence enfantine, là-bas, NOUS 71 j 1 Dans cette profondeur marine où l’âme plonge! Re 10 Mais non. L’orage couve, accroupi sur les flots, Hi: __ Et se gonfle, chargé du poids mort de l’automne, LA ENS Et, noir de pluie et bleu d’éclairs, éclate et tonne, 1 Comme une gorge mûre où roulent des sanglots. A #3 . Et sous le bloc en feu du ciel qui la surplombe, + fe A l’ombre des volcans de nuages, la mer $ L: Immensément striée et livide se plombe.. 1 ‘à Yeux de l’Autre, souffrance, azur, tantôt, si clair, nn Douce lumière entre ses cils baignant sa joue, , nu: Puis tempête, remous d’eau lépreuse et de boue! j

_ Mes dix-huit ans, ah! folle année! amour tremblant, : 1 400 _ Avril dans le verger trempé de pluie et blanc T5 . De cette neige des pommiers, amour timide 154 _ Comme la brume du matin dans l’herbe humide, ke: Luzerne grise, d’eau poudrée, où le chasseur $ : _ Creuse en passant des sentiers verts ! Et sa douceur ne . Était d’une rose repliée où l’aurore me . DA Vheure du crépuscule frissonne encore… en (: rainte-d’oser, rougeurs et grelottante voix, Ms Cher prélude! et sentir pour la première fois, Re

Sentir là, sous sa main, l’orgueil viril dans l’âme, Respirer cette grasse fleur, un sein de femme ! Et si vierge et si jeune est la chair, si profond Le choc de volupté soudaine qui la broie, Qu’avec elle et pareil à la cire qui fond, Le cœur mollit et coule et grésille de joie! G O ce parfum des corps mêlés, dense et vermeil, | Cette odeur de moissons mûres et de soleil! | Et la bouche, qui toute et fervente se donne
Comme s’ouvre un calice à l’orage, s’étonne…
Et les yeux, leur extase et leur enchantement ! | Les yeux comme un filet sur la maîtresse nue! | Les yeux changés, déjà plus graves, de l’amant | Qui maintenant est tien, 6 douleur tôt venue ! |

: Pourtant quelle câlinerie à nos réveils, ; … Une lenteur de plante à vivre, et combien vagues « Nos corps dans ces lagunes des demi-sommeils, Ù Et si légers, comme les barques sur les vagues. É | Son âme était la grive folle qui, le soir, . Ayant pillé dans les vignes du raisin noir,

. Git entre deux sillons, à l’heure où l’ombre bouge “Et s’enfle à lorient et crève en mal du jour,

À a plume ébouriffée et de lie encor rouge, -Ivre morte. O les doux matins gorgés d’amour,

Et seul bon souvenir peut-être, quand, sa tête Roulant comme une épave en mer à l’abandon, Ë Ses bras fauchés semblaient des lis sous la tempête. ; O fatigue, opium plus sûr que le pardon ! L Elle était comme enfant et blessée, étant lasse Et si faible, et disait des je t’aime à voix basse. | Elle était cette enfant sans amie et si sage Que sa mère cache ses pleurs en l’embrassant.. Et pâles et meurtris, de quelle rose en sang Étaient tombés ces pétales sur son visage ? Mais, tôt après, la peur de souffrir, mes frissons Rien qu’à la retrouver femme par ses façons D’aiguiser longuement ses ongles, et sa grâce A piquer vite son chapeau devant la glace…

_ La maison pleure dans sa gouttière, ’ à _ Dans l’âtre brüle un feu de charbon, TM Ë Le thé, par le bec de la théière, Me 3 Fume et sent bon, . _ Et je rêve d’amours anciennes, de. 3 _ Le cigare aux lèvres. le temps fuit. ni _ Soudain, aux fentes des persiennes, por. _ Un bec de gaz au bout de la rue à _ File un chant aigu, flûté, plaintif… jIER ps È Dans le silence de l’heure indue De Je tremble comme un enfant craintif. 4

12: AIS Quelqu’un est là, derrière la porte. | Ne lentends-je pas gratter le bois? 2 ui. Quelqu’un est là. C’est elle, la More : Fu AN nu 7 La maîtresse chérie autrefois. A Quelle soif donc survit à sa bouche NON Ÿ Fil ui Que chaque jour j’oublie un peu plus? it | Quel désir d’amour, autre et farouche, 458 ra 15 Peut tourmenter un corps qui n’est plus? Su ENS Le 4 je Va-t-en, retourne au pays des âmes, : PAU ts

a chambre de malade est comme un temple où règne E me compassion qui chuchote tout bas. i it l’air appesanti d’odeurs fades s’imprègne, BUS t les bruits de la rue on ne les entend pas. | hors le grand soleil, ici le crépuscule, # Un reflet du miroir papillonne au plafond, de mur devant mes yeux pleins d’eau trouble recule, de qu attend donc le lit en son calme profond ? à

‘54 Ainsi que l’imploraient fixement tes yeux pa à TRE Fa Fi Dans un fauteuil on est moins mourante peut tai
NÉE Et tu voulus broder de tes doigts amaigriss Ti 210 Mais l’aiguille a tremblé sur la fleur dessinée 20088 Pourquoi vouloir aussi tromper la destinée? # AR | RE fi bi Endormons-nous tous deux dans l’oubli de demain

Pose ta chère tête sur ma poitrine où Fe Mon cœur s’entend qui bat la berloque, le fou ! 4 Ne rêve pas trop haut, si tu t’endors, de l’Autre. ‘4 Pense en fermant les yeux à ce présent bien nôtre. 14 Pense que c’est beaucoup d’avoir toujours là, près, Ye ne main pour ton front qui soit un baume frais. 35408

la, rien ne vaut ce geste simple et ce sourire à De deux amants qui se dévêtent sans rien dire. k CE

Si douce l’impatience qui les pâlit j ; | Quand se glisse leur chair de poule dans le lit Si douce la tristesse ardente des fatigues s) Où le flot contenu des larmes rompt ses digues. Rayon du petit jour aux vitres, mince et froid, Qui fait l’embrassement plus tendre et plus étroit, Et claquements de fouets des laitiers, sonnerie Pour la messe de l’aube, en quelque nonnerie, Et toujours, ponctuels, durs réveille-matin, Ges marteaux forgeant des chaînes à nos destins.

Rayon du petit jour, mince, pareil au fil D’un couteau de justice au-dessus de leurs têtes, | Et, faiblesse ou remords, leurs nuques déjà prêtes Aux coups du ciel, en châtiment de cet exil. :

Lâches, vaincus déjà, dès la cour de la gare, Et si chétifs, si grelottants, comme le gaz | Du large boulevard désert où l’œil s’égare

Là-bas, dans ces vapeurs d’une aurore de mars.

Où donc leur rêve ? où donc ce fier amour qui vibre

$ A vouloir briser tout et fuir pour être libre ?

î Où ces rages de sacrifice et de défi

Dont l’âme dans l’ardeur des nuits blanches s’exalte ?

Pauvre orgueil que l’air froid du matin a suffi A rabattre et jeter morfondu sur l’asphalte

De ces trottoirs luisants d’averses. Cœurs aigris De rancune couvée en silence, de honte Bientôt près d’éclater en querelle, et qui monte ; Lente et rouge comme le soleil au ciel gris. j Mais vite disparus dans la cité qui fume, ; Dans le vacarme aigu des marchands, le halo Des lumières, le son, comme du fond de l’eau, ? Des cornes rauques de tramways perçant la brume, Emportés dans la foule, et rien de plus qu’un pleur Anonyme perdu dans le flot de douleur.

Quand tu partis, à la pointe du jour, gris perle

Était la mer, avec le rire qui déferle

Et les ébats de ses écumes, jeux et luttes,

Dit-on, de nymphes sur le sable, et chants de flûtes, |

Et telle, après le bain, se hérissait à l’air,

La veille encor, la pulpe rose de ta chair,

Telle, nue et mouillée, étirant sur la mer s

Ses bras pales, frissonnait l’aube au vent amer…

Et cependant, déjà, s’éloignait la calèche Qui t”emportait le long des dunes que l’eau lèche, | Tirant à hue, à dia, de cahot en cahot,

Tantôt dressant son coffre et ses rosses en haut ;

D’un mamelon, tantôt dans un repli cachée, ) Ici presque tombant à droite et là penchée ; É A gauche, titubant et criant de l’essieu
Sous le bagage de douleur d’un tel adieu, É Je l’ai vue au lointain s’enfuir diminuée À Et plonger dans l’azur béant d’une nuée… À C’est alors, seulement, que j’ai compris, trop tard, l Ma faute, et que ce drame brusque du départ, Le sursaut du réveil, le lever dans la chambre Encor sombre et cette aube froide de novembre, À Ces flambeaux, ces bruits sourds de portes et de pas, # Notre raideur muette à ce dernier repas, 4 Ces visages de plomb aperçus dans la glace, 4 Et ce dernier baiser des lèvres, braise et glace, Crispation de l’âme affolée, en l’instant De crève-cœur suprême où la voiture attend, Tous ces tableaux enfin d’une crise cruelle ë Étaient chose vécue, atrocement réelle ! J’aurais voulu crier : « Ne t’en va pas, j’ai tort, Je aime! Vois mes pleurs, vois mes bras que je tords, Et vois mon orgueil à terre qui s’humilie ! Pardonne, ou mieux encor, fais ce miracle, oublie! Et que des vieux griefs rien ne reste entre nous, Que du silence avec mon front sur tes genoux!

| Reviens dans ma maison dont ta robe de femme | Et tes yeux qui rêvaient aux vitres étaient l’âme ! É Rentre par le jardin d’automne, viens t’asseoir 2% Dans la lueur des grands feux clairs, chère frileuse ! À Reprends place au rouet, viens filer, ma fileuse, 4

: Le doux lin de l’amour indulgent et, ce soir, ÿ 4 Dans la chambre où la lune aux persiennes regarde, 4

Où le lit moite encor de nos caresses garde 4

| :Ta longue empreinte souple au creux de ses draps blancs, £ Quand nous serons debout, face à face, tremblants . É D’angoisse, alors je prendrai dans mes mains ta tête # Douloureuse, et quelle heure et quelle nuit de fête ! » :

| Mais loin derrière la forêt, vers lorient, 1 D’un rouge vif de joue enfantine et riant È Comme un œil jeune où perle une larme limpide À Quand sous l’aiguillon du gel le sang court rapide, à Loin derrière les vallonnements sablonneux 1

Des dunes, là-bas, où le soleil cotonneux, 1 Dans le fouillis des pins dressant leurs hampes fines, 3

4 Loin, si loin, par delà l’écho même du bois, ; Avec son vieux cocher excitant de la voix 3

Sa paire de chevaux efllanqués dont les côtes é ;

V Saillaient sous le poil jaune et qui bronchaïient aux côtes, :

d Loin, si loin, dans les flaques de boue et les rais FA RAS Des taillis ruisselants, la patache fantôme PARUS s Où, pâle et le mouchoir aux lèvres, tu pleurais, Re. 5 _ Cahin-caha, là-bas, butaïit le long des routes. à

% Et maintenant encor, quand s’annonce l’hiver, | __ Quand crépite la pluie en bulles sur la mer, À

Mon âme dans le vent qui souflle est aux écoutes. : 4

“HÉRUE à madame Simone Le Bargy : 10

_ C’était je ne sais quel matin, frais et nacré { sh Comme le poisson vif aux gluantes écailles 730

_ Dans le filet tiré dont s’égouttent les mailles, +44 À Un matin de santé, jeune, oublieux, sacré, ME _ De ceux où l’on s’en va sur ses jambes, à l’aise, ÿ ; ‘4 ._ Heureux d’être robuste et que le ciel soit clair! CR _ J’errais sur les récifs que découvre la mer, 2e . Et qu’à son tour, à nu, l’aurore épouse et baise, FE

  • Les varechs pustuleux craquaient, les crabes verts 318 _ Grattant la vase se terraient à mon approche, PL: Ou, plus souvent, surpris dans l’amour, de travers non. _ S’esquivaient, emportant dans des fentes de roches À £ sh

ï Leur femelle pendue à leur ventre. Soudain, | | ‘ Mon pied glissant, j’avais de l’eau jusqu’aux chevilles, | De cette eau rude qui pince la chair des filles, Et les fait rire, les mains sur la gorge, au bain. | Et cependant brillait, oblique, au ras des houles, | Parmi des tournoiements criards d’oiseaux vermeils | Qui semblaient becqueter ses flammes, le soleil! Et, debout dans le vent, des pêcheuses de moules, } A la pointe d’un cap empanaché d’embruns, À Le corps droit dans les plis flottants des haïllons bruns, | S’enlevaient fièrement sur le ciel rose, telles | Des Victoires d’airain et d’or battant des ailes! Ainsi j’errais, le front vers l’orient, les yeux | Éblouis, l’âme vague et divinement ivre, Plein d’un étonnement d’aller, de voir, de vivre, Et touché jusqu’aux pleurs du don mystérieux Qui m’était fait du monde en cette matinée, Content de tout, de rien, du seul bruit de mes pas, M’écoutant respirer et ne comprenant pas, Et des lèvres cherchant ta bouche, à Destinée!

Après ces plages de sable, où le mica

  • Étincelle comme le silex qu’on frotte,

Et ce soleil grêlant sur la mer, la grotte

  • Où mon pied, l’autre après-midi, se risqua, ; Emprisonnait en des réseaux d’algue brune
  • Un demi-jour d’aquarium et de lune. : Fraîcheur d’entre les roches qui coula
  • En douche d’ombre sur ma nuque! C’est là, “ Dans les bruissements du crabe et du cloporte, : Que j’ai trouvé ton corps encor tiède, Ô Morte! : Ce n’est qu’un rêve… non, car n’entends-je pas ‘6 Crépiter les coquillages sous mes pas?

Le Et l’eau froide où ma main trempe est aussi v raie Rd ESS Qu’il est vrai le rocher que mon ongle raie, CEE 160 Dont les échos sourds, quand le vent du large entre, 14 730 ù Roulent en coups de tonnerre au fond de l’antre, PURE à & Comme le ciel à perte de vue est clair! ‘tr Beauté, flammes de joie en mon œil indigne, à Éblouissements dont ma paupière cligne. F 4 De son flanc blessé son sang coule. Elle a dû ‘8 Aborder, pour y mourir, ce coin perdu. ‘4 ; “l Elle dormait, à l’aube, sur la mer lisse…

457 Comme une méduse, à fleur d’eau, vers l’azur 20 Émergeait son ventre lumineux et pur. È nes. Quelque steamer, peut-être, d’un coup d’hélice… %

3 38 _ Ah! l’automne et ses fins de jour, au vieux village, : _ Et ses squelettes noirs, sur le ciel encor clair, pr _ D’arbres brûlés qui frissonnent au vent de mer, :11e _ Et l’éboulement sourd des flots gris sur la plage. ‘1 _ Voici le petit port et son âcre parfum A: # _ De saumure, et la barque fantôme qui rentre, 4 _ Lourde et massive, avec sa pêche dans son ventre, ‘ETS Et voici tous les feux des phares un à un. D. Et c’est l’heure où l’on frappe aux portes des auberges, 4° Où, strident, suraigu, vibre le cri d’adieu 1 Des dernières hirondelles dans le soir bleu, 5e Tandis qu’un peu de jour persiste au front des vierges. 4

Ensuite, c’est la nuit, les vieilles au fagot, | \ C’est la male aventure assise à la fontaine, 4 Le choc, au puits, d’un seau qu’on accroche à la chaine, C’est le pas, sur la route, au loin, d’un lourd sabot… Et parfois des sifflets, l’œil rouge d’un navire, È De longs appels, si déchirants qu’on en pâlit, L

Et que les femmes se blottissent dans leur lit Ou, pieds nus, font des vœux en brûlant de la cire. Cependant, le village est là, depuis toujours. L’amas noir de ses toits au revers de la dune Semble un pauvre troupeau que garderait la lune, | Et les risques de mer y font grave l’amour. | Il est là, soutenant du front dur de sa digue Ë | L’assaut non moins têtu des vagues démontées. | Et le port aux bateaux errants tend ses jetées | Comme un vieux père ouvre ses bras au fils prodigue. | Il est là. Chaque soir, des bouches invisibles | Ont pareillement soufflé ses lampes paisibles. |

Une voix, un soir d’été, venue Du fond d’un jardin noir de villa. Ton âge? trente ans, dis, Inconnue? Et moi, par quelle fortune là? ” Ma journée avait été si grise! : Fumer, lire, et ce bruit de mes pas D’une chambre à lPautre, et ces repas Muets. Bientôt l’oubli l’aurait prise. Mais non, sur mon chemin cette voix! | La mer, basse alors, les pins, la dune, Reconnaïs-toi, mon cœur d’hier, vois Comme à jamais luit ce soir de lune.

ou La voix montait grave, jaillissant UN Nine Pa _ A flots de cette poitrine aux astres, A nx M Rest 4 _ Clamant, pleur éternel, tes désastres, #- FEAR __ Amour, ta triste furie, Ô sang! PRES no 11e C’était l’ardeur d’une chair mûre, ivre |. TIC 1 _ D’un long été d’ennui, du dégoût ee ja he, +8 Qui suit les siestes impures d’août, { es a #0 Et toujours ce cri déchirant : vivre! | AA ENS

Tout le jour, à travers plaines, moissons, prés verts, Rouges labours, damier qui tournoie, à travers La panique des peupliers, et des passages Brusques d’un paysage à d’autres paysages — | Poteaux et fils où pend en loques la vapeur, Ferrailles et sifflets, et, dans le soir, la peur D’être gagné de vitesse par la nuit bleue — Le rapide a brûlé les rails, de lieue en lieue.… O cauchemar ! rouler, courir, toujours plus loin ! _ Affolement des trains surpris par la male heure, Et toi, dodelinant tes rêves, dans ton coin, Le front cherchant le frais sur la vitre qui pleure,

D’où cette fièvre qui t’agite? est-ce de voir, ;

A son poste, là-bas, exacte et quotidienne,

Et patiente et résignée à son devoir,

Allumant ses signaux fidèles dans le noir? è Est-ce regret de fuir songeant qu’un wagon ivre 1

Laisse derrière lui, peut-être, un site où vivre F Serait un doux repos plein de roses, pour qui À

S’en revient des cités de fumée et d’ennui ? À

Ou bien, à ce tournant de route, qui s’enfonce ô

Vers le soleil broyé dans les griffes des ronces, L

As-tu vu disparaître, à cheval, au galop, $

Le feutre rabattu sur les yeux, un ballot

En croupe, et se hâtant au fond des brouillards jaunes, |

Le voyageur de nuit des vieux contes, qui porte

La grâce d’une prisonnière déjà morte,

Et que guette, près de l’étang, le roi des Aunes?

Mais la nuit, qui s’est mise en marche à l’horizon,

Se rapproche en rampant de l’arbuste au buisson!

Et, d’un bond, se cramponne au rapide qui passe!

Et, maintenant, sa bouche est là, contre la glace,

Qui s’écrase, gluante et moite. Rien de plus

Qu’une lueur qui court vite sur les talus,

Et que le battement berceur et monotone

Du train oppressé par l’ombre, qui s’époumonne.…

_ Compagnons de hasard, dormeurs mystérieux, Vers quel songe angoissant sont-ils tournés, vos yeux ? Têtes qui vous penchez si lourdes sous les lampes, | Quelle poursuite a mis ces sueurs sur vos tempes ? Quel effort pour s’enfuir, en traînant, tout le long ; . D’un chemin interminable, des pieds de plomb? Sommeil! relâche du visage, flasques joues 4 Où se détend, Ô masque, l’orgueil que tu joues, À Fronts ravagés, vieillis, tout à coup, de dix ans, Plis des bouches, las de plaisirs ou méprisants, Et ce désordre des cheveux, ces pattes-d’oie, Compagnons ballottés dans vos manteaux, pressés D’arriver j’ignore où, venant d’où je ne sais, à Vous que transperce, à chaque sursaut des voitures, Cette vrille de quels remords et courbatures, Serait-ce de porter tant d’ombre de départs, 4 D’attente, de destins errants, demain épars, Que le train, haletant d’inquiétude, beugle, À Et sent une âme éperonner sa course aveugle ? O froissements des nerfs à vif, lorsque le frein, | Dans des jets de vapeur, crisse contre la roue, 4

  • Noms des gares criés d’une voix qui s’enroue, : . Dans le ruissellement, sur des tôles, d’un grain. Le

Bruits retrouvés toujours pareils, et vous, de même, d | Images des modernes voyages qu’on aime, À Odeur de houille, odeur de poussière et de cuir, | Âcre parfum de notre rêve, à nous, de fuir, 4 De nous évader loin d’où notre âme est liée, Û Recluse en quelque chambre et sur soi repliée! 4 Pour tout de bon, vraiment, un soir comme aujourd’hui, S’en aller, planter là son âme sédentaire, ; Avec son pauvre fond de phrases et d’ennui, | Et, dieu sait où, vagabonder… Grande est la terre!

_ L’hiver, dans les soirs gris de quatre heures, j’écoute, RES

; Je sens en moi répercutée, immense et toute, à F: Cette crise des fins de jour en la cité. Ne . Même fièvre en mes doigts, même électricité. (2 _ Que le long de ces perspectives où s’allume ‘ca _ Ce clair de lune qui grésille dans la brume, ‘219 L Et mêmes tremblements dans mon cœur, mêmes chocs en _ Qu’au pavé fracassé des gares et des docks, :2 18 % Et qu’aux vitres de ces faubourgs qu’alors encombre id _ La hâte des départs pressés par l’heure vers ‘ Te: _ Des halls bleus de clarté, des ciels de plaine ouverts, mnt: . Des respirations de chaudières dans l’ombre.. DURS

LEE O soirs, sourdes rumeurs des rêves en prison, Chant du gaz, grincement des plumes, et les portes NES Bien closes, et l’odeur des paperasses mortes, ‘#1 D Quand c’est, là-bas, ce cri d’ivresse à l’horizon, 4 PEER Les trains! Et sur les fils, comme le sang circule,

4:04 Les migrations des courriers au crépuscule.

GATE Heureux soleil! au bout de l’avenue, encor / À NS Une fois, il s’éclipse en ce même décor

1 D’attelages qui miroitent et d’arbres minces.

En un clin d’œil, il est par delà les provinces |

  • Et les mers occidentales. Et, dans les ports, Y 4 Peut-être, illuminant la rade et le flot d’encre, 4 À Au passage, des rouges feux de leurs sabords, . L k Des navires à sa poursuite ont levé l’ancre. È

_ Le soir, de cinq à sept, dans les mille lueurs ACTE Des boulevards où l’air qu’on respire crépite, A

| C’est, vers le ciel, une âme en fureur qui palpite 7 JireS | Et s’enflamme, chauffée à toutes les sueurs. 544 C’est une patience à bout, comme un orage « tre Qui, couvé tout le jour, éclate! un cri de rage 1:53 Etoufté, depuis l’aube, entre les murs, au fond 5 # Des cours, dans les bureaux où pèse le plafond “Lee

Sur les têtes, et sous le toit vibrant de vitres 4 7008 Des fabriques, parmi ce bruissement d’élytres : ; | Que font en s’allumant les lampes. ‘à O doux son ;

| Le pain gagné, la rue, au loin, illuminée, 4 j Après ces poêles, ces poussières, l’odeur rance , Des machines glissant dans l’huile, la souffrance 4 Du revers de la main essuyée, Ô l’instant 1 Où l’on remet le pied sur l’asphalte, où l’on tend À A la pluie, au vent froid qui la cinglent, sa joue. + Joie, alors, de marcher à grands pas, dans la boue… { 4 Et, coupant au plus court par quelque jardin noir, È Fourmillant de lumières derrière sa grille, Ÿ Qui donc n’a pas rêvé que c’est, là-bas, l’espoir, à Je ne sais quel, l’espoir innombrable qui brille ? & | 4

_ Le jour baisse. La pluie, à la clarté des lampes, 1; 2e _ Scintille en longues larmes vertes aux carreaux. ne: ° Songe aux milliers de fronts penchés dans les bureaux, Bu _ A toute l’encre de villes, le soir, aux crampes, : 5 _ Sur les plumes, de tant de mains. Songe, dis-toi ne _ Avec quelle frénésie âpre, quelle foi “+0 Tenace, électrisant la nuit qui l’enveloppe, | Elle s’exténue à vivre, la vieille Europe. ER C’est l’heure où les chiffres fourmillent, noirs, petits, +4 Innombrables, crispés de hâte et d’appétits, dé:

Où la foule, aux guichets, s’écrase, hagarde, ivre, L A croire que c’est du bonheur qui s’y délivre, À Où, dans les parlements, l’air s’épaissit, les voix à Tonnent.. Et, dans ce feu des disputes nocturnes,

Encore une nouvelle loi qui sort des urnes. 4 Rêvons ainsi, tous deux, les yeux aux vitres. Vois, ] En bas, la rue. Ouvre ton cœur, pour qu’y pénètre À Ce cri sourd dont tremblent les murs et la fenêtre, È Et tout ce qu’un brouillard sali de gaz, l’hiver, 1 Ce brouillard de capitale, contient d’amer. F En drap sombre, à grands pas, sous son noir parapluie, 4 Vois s’agiter l’âme moderne qui s’ennuie. | Mais plains l’être, surtout, qui s’en va seul, perdu Ë Dans la cohue, et triste et si las pourtant n’ose : Rentrer chez soi, n’étant de personne attendu, Sans amour, sans un sein où sa tête se pose…

Bataille des journaux du soir! entends leurs cris 2 Qui se chamaillent aux quatre coins du ciel gris, | Et s’éraillent et se pourchassent, puis jacassent Encore, et fous, étranglés d’alcool, se cassent. Entends dans l’air heurté, haché de bruits, entends Leur rage qui s’ébroue et s’enroue et s’enrhume, | Part, se disperse et perce la brume où s’allume Le gaz, en l’aigre vert des arbres du printemps. Rauques, brisés d’ardeur, où courent-ils ? quel rêve,

_ Qui planaït sur la ville ce jour d’avril, crève,

— Et claque en noirs drapeaux d’averses dans le vent ?

… Où courent-ils, le long des trottoirs, au devant

De quel bonheur, vers quelle éclaircie apparue, “4 D’azur pâle, en la perspective de la rue ? ; F | Si c’était vrai, pourtant, qu’elle colporte, 1 Cette feuille d’un sou, l’espoir, de porte en porte. Si tous les yeux, ce soir, ceux-là rougis qu’éteint La fatigue, et ceux-là d’un feu sombre en un teint 4 De fièvre, si, penchés sous les lampes pour lire, | Les yeux dans toutes les maisons allaient sourire… L Entends-les, pêle-mêle, essoufilés, éperdus, | Ils se hâtent… Comme ils se savent attendus ! ; S’engouffrent par milliers dans les gares, reniflent, { Sous les halls clairs, dans le vacarme des départs, Es Une dernière fois, Cité, ton cœur épars. ; Puis, en route! Et les trains hors des barrières sifflent… D’autres restent, troupeau misérable et têtu, Ë Qui rôde et grasseye encore quand tout s’est tu. À Ils connaissent, ceux-là, notre âme mécontente, + Nous harcèlent de leur voix fausse qui nous tente, ‘ Guettant l’heure où, les nerfs surexcités et las, k On veut croire, malgré qu’ils nous mentent, hélas! 4 Oh! que de fois, au coin d’un carrefour qui gronde, ! Les démons, ils m’ont pris, bousculé dans leur ronde! l

Dites, quels souvenirs de doux compagnonnage | Nos promenades par la ville, aux jours brülants, Silencieux tous deux, mais sans gêne, et tout blancs e De poussière, des pieds traînants au front en nage! Parlaient-ils à nos cœurs assez, les vieux quartiers! | Leurs fers forgés et leurs encadrements de portes, Leurs hôtels aujourd’hui bruyants de cent métiers, : Quelle France y respire encore, qu’on croit morte! Et cette rue, autour du cloître, quelle odeur De barricade y monte des pavés encore ! J Et quelle Liberté jeune, dans sa splendeur De vierge forte, y tint le drapeau tricolore !

Ou bien, un grand besoin de calme nous portait 4 A rechercher ces salles claires de musée f | Où, doré, dans l’oblique jour d’une croisée,

Un torse de Vénus grecque nous enchantait ! 4

Ou bien, le soir, à l’arrière d’un bateau-mouche, . | Nous regardions les quais, les berges défiler. 1 Et, folles, dans le bleu des coteaux où se couche î Le soleil, nos âmes rêvaient de s’exiler… L. Paix du fleuve, lenteur des trains de bois, fumée ÿ D’usines dans les ciels sans souffle. n’est-ce pas 4 L’inquiétude encor vers le bonheur, là-bas, { Ces airs de danse et ces guinguettes allumées ? | Enfin, souvenez-vous, nous étions, ce jour, trois, $ Elle avec nous, portant des fleurs… O son sourire, ñ Près du tombeau, passé la grille des octrois ! À Et nous, pâles, la tête nue et sans rien dire. À Le cher mort! je sais bien, son âme n’est pas là, À Son âme sur les bouches vole, et sa couronne Ÿ Est ailleurs. Mais, des mains d’une enfant simple et bonne Ces roses de faubourg, il dut aimer cela. il

_ Notre amitié, quand j’y pense, je nous revois, : 200

_ Le soir, tard, parmi vos livres, et votre voix LS _ Je l’entends qui s’efforce à rire, si peu gaie 74 _ Qu’elle soit, d’elle-même, on dirait, fatiguée. 54 _ Le thé fume, les bûches sifflent, je me plains 32 A vous, et je remets entre vos mains viriles ten) Mon cœur et la souffrance des heures stériles, 478 Et je cache parfois mes yeux de larmes pleins. HITS

À Les six étages dorment dans l’ombre. Personne 22 Ne veille plus, que nous et, peut-être, ceux-là, Ù à Invisibles, dont le nom seul nous consola À Si souvent! Puis je pars et notre pas résonne. 1 . Mystère, craquements du si long corridor, : Rideaux de nuit qui s’écartent devant la lampe, A u Jusqu’au puits noir de l’escalier où, sur la rampe | Penchés et parlant bas, nous faisons halte encor. ( Enfin, l’adieu dans le courant d’air de la porte. | Il gèle, la lune éclaire le sol durci. | Mais redouble l’hiver, souffle le vent, merci | Pour ce cœur réchauffé par vous que je remporte! |

_ Vous quitté, je reviens à pas lents. C’est la nuit, ._ Enété. Devant moi, la rue obscure fuit, : …_ Sous le silence des étoiles tout étroite, _ Et pourtant, d’être vide, élargie et plus droite. Un peu fiévreux, j’embrouille en ma tête à demi À Livres, thé, fumerie et votre voix, ami. 3 Il a plu. Sur ma joue une feuille s’égoutte, _, Surprise de fraîcheur qui glisse comme un mol, | Un long baiser de bouche fondante en mon col, Malice tendre d’une âme qui suit ma route. Aux carrefours, des jupes rôdent. O douleur

  • De ces dandinements sous la lune! Et toi, dure Hécate, ton vieux maléfice encore dure! … Face blanche de rage! il te faut la pâleur 4 89

Du vice et de la chair gâtée, et qui sourie ‘3 Au passant, une peau maquillée et flétrie, k Des couteaux dans les encoignures, et le coup L Par derrière, et la fuite, ensuite, à pas de loup… Plus loin, d’autres ombres, du bout de longues hampes, Éteignent, le long des trottoirs, les derniers feux. Quel mystère en ce geste lent, comme pieux ! Sur quels autels de sombre oubli brûlaient ces lampes, Veilleuses d’insomnie et d’impudicité ? | Transpirant des bleus toits de zinc de la cité, | Fumée errant aux façades closes encore, | Vois tes tristes sueurs, Amour, ternir l’aurore ! | Mais du sol trempé monte en mes jambes de laine Une mollesse dont bientôt mon âme est pleine. Les arbres, les dieux noirs des fontaines, les pierres, | L’immense arche du ciel pâli sur mes paupières Pèsent. La ville, alors, tout contre elle me berce, | Comme une fille au cœur peu sûr, qu’on sait perverse, N 1 Mais dont la lèvre est franche en folie et ne ment Qu’en paroles, et qu’on rêve bonne, en dormant…

“4 à Jérôme et Jean Tharaud “te

; Au-dessus des toits, une lueur lactée 4 Point et, dans la vasque en bronze réfractée, 1 _ Glace d’azur les nympbhes, glisse un éclair k Le long d’un filet d’eau qui bruit. Rien dans l’air, . Les miasmes de la nuit dispersés, ne pèse.

  • La ville sur le sein de l’aube s’apaise, ee. Respire à peine et prend un front puéril. On dirait, bien qu’en été, qu’un brusque avril Î . Argente les quais où clapote le fleuve. Un dôme luit, fourbi de lumière neuve. 1 Dans les squares c’est, comme aux champs, un réveil ; D’oiseaux, une attente, aux cimes, du soleil.

Des vapeurs veloutent les gazons, l’écorce, pr “0h Brune et mouillée, a comme un vernis de force, {| Et gai, sur une outre, danse un faune noir! ï \l Matin ! rosée et brise, frissons d’espoir! O lustrale clarté qui métamorphoses Les cités, gueules d’enfer, en vierges roses, Et, poudroyant aux fenêtres, agrandis De tout le bleu ciel qui s’ouvre les taudis, ! Matin, lave mon front, absous-le, n’y laisse | Que ce qu’il faut pour bien vivre, de faiblesse, | La pitié vraie, humble et l’amour indulgent! Be Déjà, sur les charrettes, se dirigeant | En masse vers les halles, les frais légumes | De rustiques odeurs embaument les brumes, Et dans l’aurore, au coin d’une rue, un four | De boulanger fume pour le pain du jour.

Rire % ne

  • Avec tes mains sans bagues, ton col fin qui penche, £ Tes cheveux relevés qui découvrent ton front, 7

__ Et ta joue enfantine au dessin ferme et rond. ok . Mais je tremble, vraiment je tremble que ma bouche, :

  • Quand nous causons sous l’abat-jour, à demi-voix, à Ne prenne un pli, ne dise un mot qui t’effarouche, | Marque au feu, triste écho des hontes d’autrefois. À

_ Et plus encor j’ai peur de ces temps de silence 5

. Où bourdonne à mes oreilles mon sang qui sourd, 3 Où la ville, au loin, gronde et pousse un ahan sourd, 3 » Où, toujours, comme un cœur affligé qui s’élance, #8

À travers le brouillard et la houille du soir, à |

Un sifllet monte et va mourir dans le ciel noir… À

Oui, j’ai peur, car je sais, et mon âme recule,

Je sais de quelle chose trouble, au crépuscule,

Des silences pareils, ailleurs, furent suivis.

J’ai peur qu’une ombre impure, 6 vierge, ne te frôle,

J’ai peur que ma peur même effleurant ton épaule,

Ne soit, pour l’essaim clair de tes songes ravis,

\ Pour tout ce cher bonheur qui te rend si vermeille, La fumée étouffante où meurent les abeilles.

Écoute, je voudrais, comme j’ai changé d’âme, |

Changer de masque aussi, changer d’yeux, que la flamme |

De mon regard fût neuve et n’eût brillé jamais |

Que pour dire à toi seule, enfant, que je t’aimais! |

Écoute, je voudrais, te louant, que ma phrase

Eût des fluidités d’aurore qui s’embrase ù | Et dans l’air s’échappât comme un rayon subtil! ;

Mais tous les mots sont lourds! comment, mon vers füt-il |

Plus plastique en mes doigts que la glaise ou la cire,

Y modeler ton immatériel sourire ?

Il faudrait à mes chants l’allure de la brise,

La douceur de l’ondée où l’arc-en-ciel s’irise,

La trame irréelle du givre… Il leur faudrait

Ce qui tremble d’azur, d’odeurs, d’hymen secret

. Da as un jardin d’avril scintillant de rosée, < _ Les pâmoisons des étamines, les douleurs à _ Des roses et La joie humide déposée Fr __ Par le baiser du clair de lune dans les fleurs… 4 _ Pourtant, si tu n’étais qu’une illusion tendre, à . Le vain fantôme souriant d’un long espoir, ‘a -_ Si je t’avais rêvée à force de t’attendre, À _ A force de fixer ma lampe, seul, le soir. 3 _ Si tu n’étais que moi dédoublé dans la glace, ! \ 7 4 -Un moi meilleur étreignant l’autre face à face, la _ Si tu n’étais… si tu n’étais qu’un lieu commun Es De poète, une métaphore sans parfum. À

4 740

  • Pitié pour les pauvres désirs traînant la jambe
  • De rue en rue, en ce long soir de juin qui flambe, “ Pitié pour ces honteux, ces solitaires, pour …— Tous les rôdeurs qui vont frôlant, flairant l’amour. D) Des poussières flottent très bas, des vapeurs tremblent « _ En spirales, les murs, les lignes d’arbres semblent ñ …_ Bouger dans une brume rousse, dans le sang …_ Et les cris, dirait-on, d’un combat finissant… …_ Tristes frères! sans doute, en quelque chambre étroite, …_ Étouffante, ils tournaient, les yeux fous, la peau moite à … De fièvre. Ils étaient seuls. Mais non, en chaque coin,
    —_ Retrouvaient d’anciennes douleurs et, dans la glace, Toute leur vie avec ses rides, face à face. : 54 A tâtons, par l’escalier sombre, ils ont fui loin 6

D”eux-mêmes. Dans la rue on marche, on a la foule, | Les lumières, les coups d’épaules où l’on roule Inconnu, les cafés, l’odeur, sur les trottoirs, Des alcools, les bruits, les vrilles, les boutoirs, Sur le crâne, des bruits, forant, cassant l’idée Fixe, et l’on marche, on marche, la tête vidée. Puis, dans la rue on croit à des hasards, on croit Raccrocher l’espérance à force d’aller droit Devant soi, loin. La rue est bourrue et rudoie… | Tout de même, l’amour y passe, on le coudoie. |

. Le fiacre roule. En quelle rue, on ne sait trop. Ft On sent battre en dedans, sous son crâne, le trot SR . Du cheval. On se penche endormi vers la glace : 140 Des becs de gaz éteints, des arbres, une place, 17 Jusqu’à ce pont, en pleine lune, large et bleu. De

. C’est là. Faut-il vraiment que l’âme s’exagère ‘4 Ses peines, pour ainsi reposer si légère! VE Mais quel réveil, au coin du pont : un coup de feu Fr A retenti. L’écho dans mon cœur vibre encore. ‘4 C’était une nuit froide et pure, de ces nuits 1.6

Ointaines, où l’espace calme est si sonore 535

Qu’on entend finement trembler les moindres bruits. : “#0

3 107 464

Que pesait dans ce grand équilibre qui plane 1

| Le dernier soubresaut d’un homme? Ni son cri,

Ni le sang qui s’étalait noir n’ont assombri

La limpide beauté de ta face, à Diane!

La ville durement se taisait. Dans l’azur, | Ses palais, au bord du fleuve, sur les deux rives,

Élevaient d’ans et d’art chargés leur front obscur. 1|

Et toi, Pitié, blessée à leurs arêtes vives, |

Toi, bannie, et rôdant au pied de la terrasse \

De ces jardins où l’ordre règne et tant de grâce, À

Pitié, tu n’avais pas de gîte en la cité. 1

Le malheureux! je souffre son martyre : il erre |

Depuis le soir. La main a longtemps hésité. |

Mais les trottoirs ont la sonorité du verre, |

L’éclat cruel. La rue est nette, unie, exacte |

; Comme une décision prise et comme un acte. |

  • Couple silencieux, ils vont, l’été, s’asseoir
  • Dans les coins d’ombre des jardins et, tout un soir,
  • Sentent, de l’un à l’autre, à travers leurs mains nues, ! Couler leur vie. O sources profondes, venues

; De si loin, d’une nappe dormante et cachée!

; Un souflle passe, il prend leur âme détachée,

La disperse, et l’odeur des pelouses c’est elle. Reposée, attendrie, et ce cri d’hirondelle,

| L’aigu cri de vos petits jeux, petites filles,

… Elle! et ces poussières d’étoiles, elle encor!

_ Autour d’eux, une rumeur roule, des points d’or Glissent entre les arbres noirs, le long des grilles. …—. Mais la calme vapeur de lune qui s’allonge

{ Sur les gazons isole et protège leur songe.

à Puis, tout se tait, les clartés meurent, eux oublient 4 La ville et les soucis d’y vivre qui les lient.

Que savent-ils? Longtemps ils ont dans la tristesse,

: Côte à côte, longtemps cheminé.. Quand était-ce?

De hautes maisons neuves, de vagues espaces, : Des masures, plus loin, en embuscade, basses. < . Là des réseaux de rails luisent. Combien de fils ; “ Emmêlent sur le ciel leurs lignes! Où vont-ils ? Où va le crépuscule sournois sur la route? É 4 omme un escarpe il rôde, puis s’arrête, écoute. À Rien sur la route. Au loin la ville éteint ses cris : Dans le brouillard où se dilue un dôme gris. à Le soir se penche au bord d’un crime… Oh! rentre vite ; De l’école. Si tu savais, pauvre petite! È

Un jour de bise au ciel hérissé de souffrance Fi Hargneuse et sèche, un jour grisâtre en apparence Al Quelconque, nous suivions cette route qui longe l Les espaces d’un champ de course au bord du boïs. À Comme ce jour, depuis, a fleuri, comme il plonge 4 Ses racines avant dans mon cœur! Je revois l »! Ton fin visage rose de froid et ton air 1 Fragile dans ce nu paysage d’hiver, 4 Entre les prés gercés et les grilles rouillées ti Des villas où craquaient ces branches dépouillées. 4 ; Notre tout jeune amour avait déjà des pleurs De tendresse, une ardeur de sang dolente et sourde, 1 Un fond mystérieux de crainte, des pâleurs ; Subites, et sa joie excessive était lourde. | 4

Tu marchais à mon bras, réfugiée et lasse, , En _ Puis nous entrâmes dans un bouge nous asseoir. (4 _ Des hommes, dans un coin de la salle, à voix basse FL

_ Discutaient. Comme ils t’ont regardée! Et le soir “5

_ Tombaiïit. Le givre aigu griffait les vitres bleues, 4 Et l’étau meurtrier du gel, à des a lieues RE

_ A la ronde, serraïit, broyait les longs chemins. db: _ Notre amour, comme l’arbre, aux douleurs de la terre $ KE _ Se mêlait, cramponnait sa tige solitaire. CAS _ Nous restions sans parler, mes mains cherchaient tes mains. À

Un dimanche de feuilles claires, de fleurs blanches, |

Dans la foule d’un parc de barrière, éventré |

De trains sifflant sur des talus parmi les branches.

Un visage aperçu de gamin est entré

Dans mon âme, et, depuis, d’un blond de lin, la joue

Toute pâle, tachée étrangement de feu,

Quand je retrouve en moi ce pauvre enfant qui joue,

Comme il m’inquiète par son ardeur au jeu!

Nu-tête, le corps souple en ses grises guenilles,

Dans l’allée, au bord de l’étang, où les familles |

E Meuvent leurs groupes bariolés, il s’ébat, £ _ Jette, sur l’eau, du pain, et lorsqu’il voit sa proie,

_ Le cygne, bellement s’approcher, son cœur bat Pour lui seul, son cœur ne partage point sa joie. ; Le petit faune de faubourg, je le chéris,

. Mais tout en lui, son bleu regard fixe, sa vraie j Aisance dans la foule déjà, tout m’effraie,

Et j’entends des clameurs si hautes dans ses cris.

  • Des clameurs! cela monte, un soir, du fond des rues,
  • Cela chante dans la poussière irrésistible,

Et c’est comme un autre printemps bien plus terrible.

h La cour n’a pas changé depuis toi. La marmaille : 4 Dans le ruisseau d’eau sale y joue et se chamaille. É Des fûts vides, en tas, des charrettes à bras $ | L’encombrent, et les trains font la manœuvre au ras 25 __ Des toits, et l’on entend, vers la gare prochaine, . Tourner un disque avec un tintement de chaïne. ._ Tu vins là, seul, après dix ans, seul, comme un mort 1 Reviendrait, oublié de tous, et ton bagage, L. Mince paquet qu’on jette, était lourd de remord 4 Et de génie et de promesses d’être sage. 4

O vagabond qu’on loge à la nuit, l’œil de l’hôte ï

Te suit! Quel criminel es-tu ? de quelle faute 4 ; |

Encore rentres-tu si las, le jour fini? 1

Ainsi ta vie : un numéro dans un garni. à Va, prends ta clé pendue au clou, prends ta chandelle, ! Et monte. Ces souliers aux portes, eux aussi É

Se sont traînés par quelle route jusqu’ici ? £ N Pauvre mansarde, avec cette ville, autour d’elle, h Monstrueuse, effrénée, et ces soirs où tu grilles 4 Du désir d’aller vers le fou rire des filles! Et quels sanglots, alors, dans le silence, à fendre À L’âme, que le voisin écoute sans comprendre. |

Passant du soir, viens avec moi, fendons le flot “4 À Des voitures, suis-moi, prends garde à cette roue, __ Arrête, demeurons sur ce refuge, îlot ÿ 5 Perdu dans le torrent de lumière et de boue. Et maintenant, sois tout oreilles. Entends-tu ; Ces cris, ce tourbillon de désespoir qui rôde É

  • Autour de nous, partout où la mêlée est chaude, É Monte, couvre le ciel et, brusque, rabattu | Sur la rue, aux carreaux se cogne et flotte en châles #2 _ De brouillard et de pluie aux devantures pâles.…. o à _ Quel besoin de souffrir encore pousse hors | … De leur repos et mêle à nos fièvres les morts? ré,

Qui sait? dans quelque vague enclos de banlieue | Ils dormaient. Chaque soir, au dessus des talus, rl La ville déployait sa folle lueur bleue. | Quoi! dormir là, près d’elle, aux portes, jamais plus Ne franchir ses octrois encombrés, où les routes Viennent de loin avec amour se jeter toutes. ! Ils rêvaient : quel grand feu de passion là-bas | Flambe? La foule noire des vivants circule, Û La terre jusqu’à nous trépide sous leurs pas Multipliés… Vers les clameurs du crépuscule | Ils se sont évadés, peut-être. Que de fois, | Vous, mes morts, par la ville ai-je entendu vos voix! Jardins où, seul errant, je respire ta bouche, | O disparue ! Et vous, cette ombre qui me touche | Comme une main l’épaule, et douce me conduit, O maître, n’est-ce pas votre âme dans la nuit ?

1 C’est un soir, aux heures de fièvre, quand les rues

} Sont des enfers de cris et d’épaules bourrues

À Qui vous heurtent en courant vite, dieu sait où… j à La ville, elle chavire en un tournoiement fou

4 De lumière et de foule sombre qui s’écoule.

È Sur l’asphalte, la pluie est bleue, où meurt le jour, | …_ Et, par delà les brises du fleuve et la tour, x 4 Au couchant, tant d’espoir dans les flammes s’écroule!

3 L’air ondule, comme en un songe d’alcool ;

1 Je vois double. Des escaliers, au ras du sol,

À M’éventent d’un vacarme sourd, d’odeurs de gares.

No Les carrefours, j’y plonge et nage, en la bagarre

4 125

Des fiacres. Les trottoirs, j’y rêve, en les halos sgh 4 Des boutiques, les yeux éblouis et mi-clos. 1 Un omnibus ébranle un pont. Le reflet rouge 4 D’un bec de gaz dans l’eau grise s’allonge et bouge. ; : Et voici, j’ignore comment… oui, c’est bien toi, 1. Qui passes en traînant ta jambe près de moi. À C’est bien toi, faune las, parmi les maigres arbres $ De Ia cité, toi qui, naguères, sur les marbres | Des cafés accoudant ta divine langueur, À Écoutais, sage et fol, chanter, pleurer ton cœur! | Que veux-tu? dans le ciel nocturne, vois, ta gloire 1 Se lève ! Que veux-tu ? souffrir encore et boire ; Encore dans ta ville? et le séjour des bons 1 Fait-il donc regretter la rue aux vagabonds ? 1 Mais tu fuis.. dans le vent flotte ton foulard rouge. 1 Plus rien, que ce reflet dans l’eau grise qui bouge…

D Chaque jour, 0e OUTRE

se à madame Simone Le Bargy ñ F’ial C ADres-midi. ent eMPeNSEENPE ne Ù à Jérôme et Jean Tharaud 4

4 Nous avons donné le bon à tirer après corrections BU pour deux mille exemplaires de ce dix-septième cahier 1200 le mardi 7 juin 1904. LHETAN 1 Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués DA

l 1 Fin d’imprimer deux mille exemplaires de ce ns dix-septième cahier le jeudi 9 juin 1904

bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse-

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions

Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet: l’abonne-

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157,

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