L'enseignement primaire des indigènes à Madagascar
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M. Étienne, vice-président de la Chambre des députés, écrivait, l’autre jour, une lettre intéressante, … à propos de l’amendement Leygues, qui a eu pour but de sauvegarder l’existence des noviciats destinés à recruter des instituteurs congréganistes pour les colonies et pour l’étranger. Un passage de cette lettre a été partout reproduit. On me permettra de le citer à nouveau : « Si l’amendement de M. Leygues n’avait pas . été adopté, nous aurions assisté à ce spectacle : en Égypte, en Asie-Mineure, en Extrème-Orient, à Madagascar, sur la côte occidentale d’Afrique, tous les enfants passant des mains des congréganistes ou mis- ) sionnaires français entre les mains des missions norvé- gienne, italienne, allemande, américaine, puisque nous ne pouvons pas encore, hélas! d’un seul coup, en raison de nos diflicultés financières et de notre insuffisance de personnel, y substituer l’enseignement laïque. »
Il y a là une affirmation qui peut être vraie pour la plupart des pays énumérés, mais qui est fausse pour l’un d’eux. Ce pays est Madagascar.
M. Étienne n’a pas été le premier à dire que, dans la
Œ grande île, il n’y avait, à côté des missionnaires pro- à testants étrangers, que les missionnaires catholiques.
ri Il ne l’a même dit qu’en passant, en englobant notre
LR plus récente colonie dans une phrase toute générale.
‘| ; M. Leygues avait été, devant la Chambre des députés,
REV beaucoup plus explicite. Il a formellement identifié
! l’intérêt de la France avec l’intérêt des congréganistes; et il a paru, pour ceux qui l’écoutaient, que le départ hs des Frères de la Doctrine chrétienne livrerait‘les Mal-
! ÿ gaches à la seule influence de l’Angleterre.
s # Je montrerai tout à l’heure où est l’inexactitude des
db” assertions de ce genre. Je suis obligé d’avouer que Pin-
1h cident avait été préparé, avec une indéniable habileté,
té par les gens qui espéraienten profiter. La discussion a
LE eu lieu, à la Chambre, le 22 mars. Or, dès le courant
ou de février, des insinuations étaient semées, colportées,
Re et faisaient leur chemin. La nouvelle était arrivée en
À France que le contrat passé, sous le ministre Lebon,
pe avec les Frères de la Doctrine chrétienne était résilié.
L Cette nouvelle s’était immédiatement transformée en
ê une autre, très diflérente et beaucoup plus grave: on
fi racontait que les missionnaires catholiques étaient
chassés de l’île et que toute l’influence religieuse allait appartenir aux missionnaires étrangers. Le Journal des
1 Débais publia, sur ce sujet, une lettre d’une extraor-
k dinaire fantaisie. (1) Et bien des feuilles parlèrent de
À (1) Journal des Débats du 20 février 1904 : « Est-il done
il logique, est-il donc de l’intérêt de la France d’expulser les
- Missions catholiques de Madagascar, alors que non seule-
F ment les Missions norvégiennes, mais aussi, .et surtout, les
10 Missions anglaises continuent leurs œuvres? Dans un sem-
la trahison méditée par le cabinet. Des hommes poli- … tiques recueillirent cette émotion, s’en pénétrèrent et, quelques semaines plus tard, l’exprimèrent à la tribune. . c’est l’identification perpétuelle et, pour ainsi dire,
- … classique du protestantisme avec l’étranger. Une formule odieuse a été frappée, qui n’a que trop servi à
- dénoncer un bon nombre de nos concitoyens à des multitudes souvent ignorantes et aisément égarées : « Qui dit Français dit catholique. Qui dit protestant dit Anglais. » Sans doute, on se défend volontiers de _ faire usage de cette phrase. Maïs, sans même s’en douter, on en est dominé au point de ne plus distinguer
Un de ces faits, c’est l’effort inouï qui, en quelques années, a été entrepris par les protestants de France blable milieu, une telle politique équivaut à un suicide !.…
« Si l’on veut supprimer les Missions, il faut être logique et interdire notre domaine colonial aussi bien aux Missions
« Si nous ne pouvons, du moins immédiatement, rejeter hors de notre territoire les Missions étrangères, gardons jalousement en face d’elles les seules institutions qui peuvent combattre utilement leur influence : nos Missions
« Faire le contraire, c’est nous exposer, à la première perturbation, à la première menace de guerre avec l’Angleterre; à nous trouver face à face avec la révolte d’une population indigène complètement anglicisée et devant laquelle nous
C’est moi qui ai souligné deux membres de phrase.
à pour ne pas laisser à des étrangers le soin de repré- fi senter, dans notre nouvelle colonie, les idées et les prin- | cipes de la Réforme.(r) Est-il équitable de ne consentir » We jamais à constater la réalité de cet effort ? Est-il habile | de laisser toujours répéter et même de répéter avec do- | cilité que, dans le domaine religieux, la France ne se | distingue pas du catholicisme? Qui ne voit le parti tr qui est tiré de cette erreur divulguée avec comFa plaisance ? | Je n’insisterai pas outre mesure sur l’importance de . ph ; ARTS L PRE È« | “ l’œuvre que le parti clérical réussit à faire passer entiè- a rement sous silence. L’éloge en serait suspect sous ma fé (x) Cet effort, même en ce qui concerne l’enseignement, Fe a commencé dès le lendemain de la conquête. Les jésuites : 5 avaient essayé de se servir de nos soldats pour organiser une ! ax sorte de croisade et pour convertir par la force les popula- ; tions protestantes au catholicisme. Les Eglises protestantes de France avaient envoyé deux hommes, M. Krüger et ê M. Lauga, pour examiner la tâche qu’elles auraient à entre- | prendre dans l’ile. À la fin de 1896, celui qui devait les remplacer et qui est mort assassiné en 1897, M. B. Escande, | écrivait ceci : « Ce que M. Lauga n’a pas dit, c’est que lui et M. Krüger ont employé tous les moments libres dont ils | disposaient, pendant leur séjour à Tananarive, à donner des leçons de français dans les grandes écoles protestantes. M. Eauga a été jusqu’à donner 7 heures de leçons par jour. » « M. Lauga et moi faisons ce que nous pouvons,
5 ajoutait M. Escande, pour multiplier nos leçons, mais nous | ne suflisons pas à la tâche… Il me faudra aller à l’école du Palais, au moins deux heures par jour, mais je devrai D continuer à aller au moins deux fois par semaine dans trois grands collèges, comptant, l’un 300 jeunes gens, l’autre É 100, et le troisième 400, et aux deux grandes écoles de Eu jeunes filles, qui comptent chacune plus de 300 élèves, enfin, er aux écoles de la mission norvégienne, »
plume. Je me contenterai de quelques chiffres et de quelques citations très officielles.
D’abord, la statistique. La mission protestante fran- çaise a construit, à Tananarive, dès 1897, une grande école de garçons, pour recueillir les élèves de lancienne école du Palais que les Anglais dirigeaient du temps du gouvernement malgache, et qui comprend actuellement 350 élèves. Elle a repris, encore à Tananarive, l’école de Faravohitra, créée autrefois par les Anglais, et qui compte 400 élèves. Elle a ouvert, toujours à Tananarive, pour les jeunes filles, outre deux écoles dirigées par des institutrices françaises, un internat. (1) En dehors de l’Imérina, à Fianarantsoa ‘ét Ambositra, elle a créé deux grandes écoles de filles avec directrices européennes.
Elle a fondé, à Fianarantsoa, la première école maternelle qui ait existé à Madagascar et qui réunit plus de 300 enfants. Après quelques essais à Tsiafahy et à
. Ambatolampy, elle a établi une école industrielle à Mahéréza. De cette école sont déjà sortis des apprentis ; qui ont passé avec succès les examens techniques institués par l’arrêté du 16 avril 1901. A Mahazoarivo a été installée une école normale qui prépare les institu- :
Voilà pour les grandes écoles. La mission protestante rurales, dont 356 en Imérina, 206 au Betsiléo et 14 en k
(1) Une de ces deux écoles a dù être supprimée, cet été, pour des raisons financières.
(2) Dès juillet 1900, malgré des conditions très défavorables, cette école occupe, dans les examens du brevet, le
ne enseignement à Madagascar 1 dehors des Hauts-Plateaux. (1) La population scolaire LS de ces établissements est de 29.341 élèves (18.310 gar- [ie cons et 11.037 filles) et exige la présence de 6/9 institu- | 4 teurs indigènes, dont 145 déjà brevetés. A côté, et (ik au-dessus de ce personnel indigène, il y a, pour diriger ue cette œuvre d’instruction, douze Français et neuf instine tutrices françaises. Sur ces douze Français, on ne compte k pas seulement des élèves de notre enseignement pri LD maire supérieur, ce qui serait déjà assez joli : on y trouve Pa un ancien élève de la Faculté des lettres de Paris et un He ancien élève de l’École normale supérieure (section des PH sciences). Le budget scolaire, en dehors des traitements 1 des Européens, est chaque année de 106.000 francs. En | à y ajoutant les traitements des Européens, il atteint EM Et, maintenant, que vaut cet enseignement? J’ouvre À x le Journal Officiel de la colonie. Je n’ai que l’embarras je du choix. »o Le premier rang, qu’elle garde d’ailleurs dans les années sui1 2 vantes, jusqu’en 1903.
Y! Voici, par exemple, le tableau des candidats reçus en
jE (1) Elle a surtout établi, dans les centres missionnaires i de la campagne, à Ambatomanga, Anosibé, Tsiafahy, Wy Fihaonana, des écoles mixtes devant servir de modèle à lé toutes les écoles du district et dirigées, en principe du M: moins, par un instituteur ou une institutrice venus de
En 1901, le général Gallieni fait une tournée de ces établissements d’instruction. Il fait condenser ensuite ses observations dans une série de rapports. Sur l’ancienne « École du Palais », je lis : « Dans la première division, la plus grande partie des élèves comprennent très bien le français, et presque tous les cours leur sont faits en cette langue. L’école a déjà fourni un grand nombre d’interprètes et d’écrivains aux divers services de la colonie ; elle a même donné à l’enseignement officiel _ quelques instituteurs. Tous les élèves présentés à l’examen du certificat d’aptitude à l’enseignement ont, à l’exception d’un seul, obtenu le brevet. » Suit un _ éloge que je supprime pour abréger. (Journal Officiel
Le même journal, dans son numéro du 3 avril 1901 (page 5604), apprécie une école de district : « Dans son ensemble, l’établissement de la mission protestante ’ française d’Ambatomanga témoigne des efforts faits. dans cette région, complètement insurgée il y a quatre
_ ans. S’étant rendu dans les classes, le général a constaté avec une vive satisfaction les résultats, très marqués déjà, obtenus dans l’enseignement de notre langue. Tous les élèves, ou à peu près, répondent en français aux questions qui leur sont posées, et ceux de la première classe, garçons et filles, tiennent avec aisance des conversations suivies. En outre, plusieurs d’entre eux ont fait des réponses indiquant qu’ils possèdent quelques connaissances professionnelles La visite
. d’une installation du genre de celle d’Ambatomanga amène involontairement à un retour en arrière et à apprécier la différence de l’état d’esprit des habitants au moment où M. Delord est venu s’installer dans le
pays avec les sentiments tout pacifiques qu’ils nous témoignent aujourd’hui. » En janvier 1902, ce même Fa M. Delord était nommé chevalier de la Légion d’hon- | Dans ce numéro du 3 avril 1901, page 5626, je trouve \ ensuite un jugement sur l’école normale de Mahazoarivo : | « Dans les classes, l’enseignement du français, des élé- ments d’histoire et de géographie, du calcul, du solfège est donné avec une méthode essentiellement pratique qui a produit, en peu de temps, d’excellents résultats. à L’enseignement professionnel a été aussi l’objet de b soins assidus. L’emploi du temps est réglé de façon que ‘4 les élèves passent au moins six heures par semaine 5:51 aux ateliers et autant aux travaux agricoles. D’autre part, des cours de dessin et de modelage ont été instiAl tués, et les premiers croquis ou ébauches exécutés | (1) Journal Officiel de Madagascar, 15 janvier 1902 : LS « M. le pasteur Delord, qui vint, avec madame Delord, fonder, au commencement de 1898, un établissement scolaire en plein pays révolté, se voua, sans désemparer, à la difficile entreprise de grouper autour de lui les bonnes volontés, de prêcher, au nom de la France, la paix et le ; travail, et de relever de leurs ruines les villages encore fumants de la région d’Ambatomanga. Ces courageux efforts portèrent bientôt leurs fruits, et c’est avec une satisfaction bien vive que le Gouverneur général put, à diverses reprises, ainsi que la chose fut relatée au Journal Officiel, constater l’influence de plus en plus heureuse acquise par | la station protestante d”Ambatomanga sur tout le pays environnant. Par des moyens exclusivement pacifiques, M. le pasteur Delord et les personnes dévouées de son à entourage réussirent à redonner la confiance aux égarés, à les ramener un à un à leurs maisons abandonnées, et, enfin, à se les attacher de telle façon qu’aucun sentiment
témoignent de dispositions naturelles sérieuses chez les
_ élèves qui suivent ces leçons spéciales. Au cours de sa visite, le général a été frappé de la bonne organisation d’ensemble de l’école et de l’esprit de méthode qui y a
Arrêtons ces citations sur une dernière, que j’emprunterai au Journal Officiel de Madag’ascar (numéro du
- 20 mai 1903). Il s’agit, cette fois, de l’Exposition de Hanoï, et le rapporteur s’exprime ainsi : « La mission protestante française a exposé le mécanisme très complet de son système d’éducation, et, par le grand nombre de travaux manuels qu’elle a présentés, a prouvé qu’elle désirait, en répandant l’instruction parmi les Malgaches, en faire surtout des ouvriers à
_ l’intelligence ouverte, possédant un bagage de connaissances pratiques, destinés à devenir des aides pour les
- d’hostilité à l’égard de notre pays ne subsiste plus en eux. L’œuvre scolaire qui, dès 1898, a rayonné de la station
_ d’Ambatomanga a eu, dans l’apaisement des esprits, une part d’autant plus efficace qu’elle fut, dès les premiers jours, doublée de fondations humanitaires et morales qui impressionnèrent favorablement les indigènes. Aujourd’hui lœuvre protestante française de ce district ne comprend pas moins de quarante écoles, fréquentées par plus de deux mille élèves et possédant vingt jardins d’essais.
« De tels résultats ne pouvaient échapper à l’attention du
gouvernement de la colonie, et la distinction dont M. le pasteur Delord vient d’être l’objet honore en même temps ses
collaborateurs de la première heure, au nombre desquels
madame Delord ne fut pas ia moins vaillante, et toute la
mission protestante française, qui s’est, depuis l’année
1895, attachée avec une patriotique ardeur à son œuvre
éminemment française en même temps qu’humanitaire et
4 colons ou des auxiliaires précieux pour les services | à 4 Pourquoi donner ici tous ces détails? Tout simple- ‘TES ment parce qu’ils sont ignorés et qu’une discussion
1! À ‘4 à # quelconque, pour être sérieuse, doit tenir compte des à Fe # _ faits réels. En dehors des faits, il n’y a que déclama-
| ‘à ie tion. Il ne s’agit pas de quémander des faveurs pour
|| URSS qui que ce soit. Ceux dont j’ai rappelé les efforts m’élè- | ne veront aucune protestation contre le développement de f : ES l’enseignement officiel et laïque, dont ïls sont les
i 4 premiers à reconnaître le droit et la nécessité. Ils
iL: VER réclament pour eux le droit commun tout entier, mais
À: ils ne réclament que ce droit commun. On admettra, : 1-2 pourtant, qu’il soit désagréable à des Français
| ‘2 d’entendre toujours dire qu’ils n’ont rien fait pour & |: 15 empêcher l’influence française d’être légitimement
à st identifiée avec l’influence cléricale.
On discutait, le 21 mars dernier, à la Chambre des députés, le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste. M. Leygues avait proposé _ une disposition additionnelle qui devait sauvegarder les noviciats « destinés à former le personnel des écoles françaises à l’étranger, dans les colonies et les pays de protectorat ». Là-dessus on parla beaucoup, et même avec éloquence. Toutes nos colonies furent citées. Mais Madagascar eut, à lui seul, presque tous les honneurs de la séance. Les derniers arrêtés scolaires du général Gallieni furent tour à tour attaqués et défendus… Je viens de relire, dans le Journal officiel, le compterendu de ce débat. Eh bien, je mets au défi un homme très intelligent, mais qui n’aurait pas d’autre document sous les yeux, de deviner en quoi peuvent bien consister ces arrêtés et quelles questions s’agifent dans la grande île. Ce qui a obscurci le débat, c’est précisément ce qui m’a empêché jusqu’à ce jour de reprendre, dans la presse, les problèmes compliqués qui n’ont pu être traités dans cette séance parlementaire. Pour la plupart des députés, comme pour le public, il ne s’agissait que de ceci : la France républicaine, pour conserver l’in13
| fi fluence de notre esprit et de notre langue à l’étranger, Are dans les colonies et dans les pays de protectorat, h LA a-t-elle besoin ou non de s’appuyer sur les congréga- (de tions catholiques ? fl ja Cette préoccupation dominait tout. Ce n’était point jh l’heure d’examiner comment l’enseignement a été orgaFo nisé à Madagascar et s’il l’a toujours été conformément ci : aux principes d’une colonisation rationnelle et à ceux, 1 plus importants encore, de notre droit public. Trop ÿ ÿ de passions étaient en conflit, dans la séance du i ‘ 21 mars, pour que le problème püût être envisagé en luigel même. Certes, ces passions ne sont pas encore apai12 sées. Mais le point essentiel qui était en question est f réglé. Ne parlons plus des noviciats. Essayons de savoir l > ce qui s’est fait et se fait là-bas. Il en est temps. JE Ici, comme partout, il faut sérier les problèmes. Le : $ premier qui se présente est celui des contrats conclus, ; : en 1897, avec les Frères de la Doctrine chrétienne et les LUE Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Il est impossible de | ; ne pas approuver de toute façon, en cette affaire, la conduite du général Gallieni. Il a demandé énergiqueil ment la résiliation de ces contrats. Cette laïcisation des (1 On ne sait pas au juste, parmi nous, en quoi consis- À taient ces contrats. Voici le texte de l’un d’eux : k « Entre le gouvernement de la République française HN et la Société des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, qu représentée par sa supérieure générale, résidant à 1 Paris, a été passée la convention suivante : L! L « Article premier. — L’institut s’engage à envoyer ‘à | à Madagascar, à partir du premier janvier 1898, le
nombre de religieuses qui lui seront demandées et pour les postes qui lui seront assignés par le gouvernement, à condition qu’un service religieux y soit assuré.
« Article 2. — Le gouvernement sera tenu de fournir pendant une période de vingt-cinq ans :
« 1° Une première mise de 1.000 francs par religieuse, (payable une seule fois pendant cette période), destinée à subvenir aux frais d’installation des écoles et de logement et d’ameublement des religieuses ;
« 2° Une allocation annuelle de 1.200 francs à chaque religieuse présente à son poste, payable pendant vingtcinq ans, à partir du jour où les religieuses embarqueront à destination de Madagascar ;
« 3° Les moyens de transport jusqu’à destination à chacune des religieuses qu’il demandera à l’institut.
« Article 3. — L’enseignement sera donné dans les écoles conformément aux usages adoptés dans ja congrégation ; mais ces écoles pourront être inspectées par des fonctionnaires du gouvérnement.
« Article 4. — La présente convention est valable pour une période de vingt-cinq ans à partir du premier
Le contrat passé avec les Frères de la Doctrine chré- tienne était analogue, quoique un peu plus bref dans les termes. L’institut mettait quinze Frères à la disposition du gouvernement. L’État s’engageait pour une somme de 25.000 francs, soit 5.000 francs par groupe de trois Frères. L’État devait en outre leur assurer les bâtiments scolaires dans lesquels ils étaient appelés à enseigner.
3 Il aurait été impossible de donner à des écoles officielles 1 un cachet plus nettement confessionnel. ke | Pour atténuer un peu le caractère de cette convenKo tion, le gouvernement, — M. André Lebon était alors 1 ministre des colonies, — offrit aux protestants français, Ml représentés par la Société des missions évangéliques, 1 de conclure avec eux un accord semblable. La proposiHi tion fut écartée par eux. Le caractère confessionnel, ù conféré aux écoles du gouvernement, leur apparaissait comme trop contraire aux principes essentiels. IL supprimait cette neutralité religieuse de l’État qui était, 1 là-bas, désirable par dessus tout. II compromettait des (3 droits évidents. Au lieu de s’associer à ce régime et de Hi le consolider, il fallait en désirer la fin. Pourtant les Le écoles protestantes françaises reçurent une subvention k globale de 10.000 francs, élevée un peu plus tard à ! 20.000. C’était une légère compensation, mais qui ne 110 leur attribuait point une existence oflicielle. (UD Le contrat conclu avec les Frères, — comme celui ds conclu avec les Sœurs, — a été appliqué. L’administraM tion leur a fourni cinq écoles à Tananarive. Elle en a construit deux entièrement; pour deux autres elle a dû aménager des immeubles existants. Enfin, la cinquième, al — etrien ne manifestait mieux à tous les regards la | collaboration intime de la mission catholique et du ‘ gouvernement, — a été bâtie par celui-ei sur un terrain appartenant à celle-là. Il est vrai que cette cinquième a eu du malheur : les entrepreneurs ontsi bien travaillé | que le local est tombé en ruines il y a deux ans. Mais Le ce n’est pas à cette seule école officielle que semblable accident est arrivé. 1: Dès leurs débuts, les Frères, avec l’assentiment de
- l’autorité, ne manquèrent pas de mettre, sur chacun des établissements à eux confiés, cette inscription significative : « École municipale ». Cette inscription a disparu. Maïs, pendant au moins trois années, elle a eu tout le temps de produire son effet moral. Et cela se passait dans une ville où la population, en très grande majorité, n’était pas catholique, et où les élèves de ces écoles étaient, pour plus de la moitié, protestants de naissance. Quelle que fût leur origine, quelle que fat la croyance de leurs parents, les enfants, du moment qu’ils allaient s’asseoir sur ces bancs, étaient astreints à prendre part à tous les exercices religieux en usage chez les Frères. Chacune de ces écoles était, en outre, située à quelques pas d’une église catholique; et tous les enfants, en certaines circonstances, étaient conduits aux offices que célébraient les Pères jésuites. La neu- Ê
- tralité n’existait même plus en théorie. Une arme .
admirable de prosélytisme était donnée à la mission
Ce n’est pas le général Gallieni qui avait inventé ce régime. J’ajouterai même qu’il ne faut pas, non plus, en rendre responsable le ministre d’alors, M. André Lebon. Le système établi le premier janvier 1898 à Madagascar avait été de, tout temps en vigueur dans toutes nos colonies. C’était une tradition que, purement et
() On lit dans les Missions catholiques du 26 septembre 1902 (page 464) : « Ce qui est bien plus intéressant au point de vue catholique que les admirables résultats. de l’enseignement et des œuvres catholiques obtenus à l’Exposition de 1900, c’est que le baptême est administré chaque année à environ 250 adolescents malgaches, élèves des écoles des Frères de Tananarive. »
! ‘ simplement, l’on continuait, — la vieille tradition qui | est condensée dans la formule classique : « La France | ” au-dehors, c’est le catholicisme ». Durant tout le siècle il dernier, cette formule a été le pivot de notre politique
l 4) Mais si le général Gallieni n’a pas découvert ce prin- | 1 cipe suranné d’organisation scolaire, s’il s’est contenté i distinguer vite les inconvénients. Depuis quelques h années, visiblement, il songeait à y renoncer. Il refusait ik de reconstruire l’école qui avait été bâtie sur le terrain je de la mission catholique et qui s’était effondrée. C’est F lui qui, vers le milieu de 1903, a pris l’initiative de fl demander au ministre des colonies la dénonciation U des contrats passés avec les Frères de la Doctrine f chrétienne et les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.
| Par la rupture de ces conventions, il a rétabli la neuhe k tralité dans l’enseignement officiel de la colonie.
Je me propose d’étudier ici dans le détail les derniers arrêtés qui ont entièrement modifié l’organisation de l’enseignement à Madagascar. Mais il me faut encore revenir sur l’annulation des contrats que M. André Lebon avait conclus avec les Frères de la Doctrine chrétienne et avec les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Cette annulation avait été présentée d’étrange sorte au public français. On disait couramment que les missionnaires catholiques étaient chassés de l’ile, que toute l’influence religieuse appartenait désormais aux Anglais ; pour un peu, l’on aurait ajouté que le drapeau britannique ne tarderait pas à flotiter sur les hauteurs de Tananarive. Les déclamations anglophobes sont faciles. Dans le cas présent, elles permettaient d’éluder la question principale et de provoquer, néanmoins,
Tout d’abord, est-il besoin d’établir que les faits qui fournissaient une occasion au débat avaient été travestis? L’annulation d’un contrat avec certaines personnes n’est pas précisément l’expulsion de ces mêmes
il enseignement à Madagascar ë ke personnes. Les Frères cessaient d’être des instituteurs 1 | officiels. Ils n’étaient pas chassés de la colonie. Et la JR preuve, c’est qu’ils n’en sont point tous partis. Six de | ji ceux dont le gouvernement ne conservait pas les services lé sont rentrés en France. Mais les neuf autres sont restés 14 là-bas. Leur traitement est assuré par une souscription Un qui a été ouverte par Mgr Cazet. Ils dépendent main1:10 tenant de la mission catholique, au lieu de dépendre t de l’administration. Ce n’est pas tout à fait la même 1 chose, mais ce n’est pas non plus l’équivalent d’une l à expulsion. qu Donc il n’y a pas à dire que l’on a écarté la mission 14 catholique française pour faire place nette devant les 15 à missions anglaises ou norvégiennes. C’est une fantaisie V4 dramatique qui pouvait émouvoir quelques naïfs, mais | c’est une fantaisie. Et puis, comme je le démontrais 1 l’autre jour ici même, il faut renoncer à identifier confi stamment le protestantisme et l’étranger. On n’a pas le Hs droit de méconnaître l’importance de l’œuvre scolaire Fi £ qui a été entreprise dans notre plus récente colonie par je les Églises protestantes de France. Si on la connaît, on us pas, qu’on s’informe.
: Mais il importe aussi d’avoir un courage : celui de je regarder en face cette anglophobie dont plusieurs jouent
î comme d’un épouvantail à moineaux et dont beaucoup, ï parmi nous, sont dupes en toute sincérité. Oui ou non, h y a-t-il lieu de vivre perpétuellement dans des transes à 1e : la pensée que des missions anglaises ou norvégiennes ar sont établies à Madagascar? Il s’agit, non pas de a disserter en l’air, mais de considérer les faits réels. IL à ne s’agit pas de ressasser, avec plus ou moins de cri-
. tique, des histoires vieilles de vingt ou trente ans, mais | de savoir avec exactitude ce qui se passe à Madagascar depuis que nous y sommes. M. François Deloncle a soulevé, d’après le Journal officiel, des « applaudissements à droite, au centre et _ sur plusieurs bancs à gauche » par la déclaration … vibrante que voici : « À Madagascar, je ne veux pas que les missionnaires protestants, anglais, norvégiens, puissent catéchiser, apprendre à lire leur Bible, c’est-à- dire enseigner leur langue, aux indigènes hovas ou sakalaves, alors qu’on aurait fait disparaître les missionnaires français, les Frères, auxquels on ne peut reprocher d’avoir manqué de patriotisme et de ne pas nous avoir aidés à conquérir la grande île. » Cette diffusion prodigieuse de l’anglais (je ne parle pas du norvégien) parmi nos sujets malgaches serait, en effet, singulièrement inquiétante. Mais a-t-on songé à se demander s’il n’y à pas là un roman inventé par des gens qui auraient intérêt à troubler notre patriotisme ? Si l’on procédait à une enquête sérieuse, on serait vite calmé. D’abord, cette fameuse Bible, que l’on regarde avec tant d’alarmes, n’est ni en norvégien nien anglais. Elle est tout simplement en malgache. Il ne faudrait pourtant pas imiter trop souvent un fonctionnaire de ma connaissance (fonctionnaire à Madagascar, s’il vous plaît !) qui, saisissant un livre scolaire rédigé en malgache, le brandissait avec ce cri de triomphe : « On ne prétendra plus maintenant que l’anglais n’est pas enseigné dans la colonie ! » C’était sa façon à lui de prouver sa science de polyglotte. M. Deloncle n’en est 4 pas là. Mais il devrait se défier un peu des colporteurs de certaines histoires.
| | Il y a mieux encore. Avant la conquête de Madagascar je par la France, la Société des missions de Londres | possédait des centaines d’écoles élémentaires. Dans il toutes ces écoles, la langue employée était le malgache. | dans aucune l’anglais n’était enseigné ! Seulement dans . trois ou quatre écoles supérieures de Tananarive, les 1 élèves les plus avancés et désireux de s’initier à la 1] pensée européenne recevaient des leçons d’anglais. Et fl c’était tout. Et, depuis l’annexion, ces cours ont disparu. LA Depuis que l’ile est devenue terre française, jamais ni l’anglais n’a été employé dans aucun établissement ais d’instruction. Une partie du personnel de la Société de fe Londres, sans distinction d’âge, est venue en France il pour acquérir l’usage du français. Quatre instituteurs ü ; ou institutrices, Français ou de la Suisse française, lui ME ont été adjoints pour l’aider à l’enseignement de notre ‘ul Ce sont là des faits aisés à contrôler. Je sais des gens 1 qui ne pourront les constater sans irritation. Il leur à manque quelque chose quand ils n’ont plus l’occasion il de montrer le poing à l’étranger. Un peu de réflexion | , aurait suffi, pourtant, à nous rassurer. Il y a à la tête de all la colonie un soldat dont le patriotisme est justement qe chatouilleux. Peut-on supposer, sans lui faire injure, L qu’il aurait laissé subsister un enseignement nuisible il aux intérêts de la France ?
fi A son arrivée dans l’île, le général avait à l’égard des 1 missions étrangères toutes les méfiances que lon jh devine. Il était inquiété surtout par leurs écoles. De là LE deux faits dont un seul est généralement connu. Le fs premier a été le contrat avec les Frères de la Doctrine | q chrétienne, dont il a déjà été parlé. Le second n’a guère
_ été su que par ceux qui, sans s’en vanter, en ont eu
| toutes les charges. En mars 1897, toutes les écoles primaires qui étaient antérieurement entre les mains de la Société de Londres passèrent sous la direction de la Mission protestante française, qui, pendant plus de ; deux ans, en eut toute la responsabilité morale et, presque en entier, la responsabilité financière.
| Un jour vint où ce régime de défiance devait prendre fin comme de lui-même. Une partie des écoles furent
- rendues à leurs anciens directeurs. On avait eu le temps de voir si le loyalisme des étrangers, affirmé dans les paroles, était sincère et se traduisait dans les actes. Le général Gallieni lui rendait hommage dans ses rapports. Il le louait publiquement dans ses discours. On n’a, pour s’en assurer, qu’à parcourir le Journal Officiel de Madagascar. La collection n’en est pas introuvable. Je dois me contenter ici de deux ou trois citations.
Le numéro du 13 avril 1901 renferme, en neuf colonnes, le compte rendu de l’inauguration de l’école supérieure d’Ambatonakanga (à Tananarive). Cette école appartient à la Société de Londres. Le général a voulu présider lui-même cette inauguration, et le compte rendu officiel s’exprime ainsi : « En assistant à cette cérémonie, entouré du secrétaire général, de nombreux fonctionnaires et des principaux membres.de l’Alliance française, le gouverneur général a tenu à marquer l’accord qui s’est établi entre le gouvernement de la
. colonie et l’une des plus importantes missions étrangères de l’île sur l’éducation française et la direction scolaire à donner aux jeunes Malgaches. A ce point de vue, les discours prononcés, soit par le général, soit par les missionnaires, ont exposé, d’une façon très nette, l’es-
4 prit qui doit présider au fonctionnement de ces écoles
(ls ë ne et les méthodes qu’il convient d’appliquer à l’ensei-
D. gnement. On se rendra compte, par les allocutions
M: ci-dessous reproduites, qu’après les déclarations si
|L 700 loyalement faites par les missionnaires il ne saurait
\ À subsister de malentendu sur l’esprit français à incul-
(11020 quer aux jeunes Malgaches, élèves des écoles de la
LE 04 Société de Londres. » à
PU. Je ne citerai qu’un passage du discours prononcé par
là ni. le général : « Il m’est tout particulièrement agréable de
ul ji constater aujourd’hui que la Mission de Londres
- k s’applique à seconder d’une façon sincère et efficace les
È ki vues du gouvernement de la colonie. M. et madame Shar-
ES » man sont allés s’asseoir à Montpellier sur les bancs d’une
ce ‘+ école française, etnous savons quels excellents souvenirs
-
- ils ont laissés parmi les professeurs et les élèves de la
Ke #4 Faculté de cette ville. D’autre part, la Mission de.
fi ‘4 4 Londres s’est assuré le concours de deux professeurs
K 4 xs dont la langue maternelle est le français. De plus, une
il ‘1 centaine de ses élèves malgaches ont obtenu le brevet
à 4 d’instituteur prévu par nos règlements. Enfin, la visite
ÿ fi que je viens de faire de toutes les salles et des ateliers
4 ja de l’école montre la réelle intelligence qui a présidé à
1 cette nouvelle création de la Mission de Londres. » (1)
7 Ê (1) Le récit du Journal Officiel se termine ainsi : « € A
El l’issue de la cérémonie, le général a de nouveau félicité
3 M nouvel établissement, dont le programme d’enseignement
I N a français et professionnel a été conçu et établi d’après les
À Mi indications de l’administration française, et dont la mise en
À 40 pratique formera des élèves susceptibles de fournir un
i} ‘1e concours efficace au développement de la colonie. »
! . Le 26 juin 1902, le secrétaire général du gouvernement, … M. Lepreux, parlant des rapports de la France et de l’Angleterre, s’exprimait ainsi, au nom du général | Gallieni : « A Madagascar, ces rapports sont féconds en heureux résultats. La collaboration loyale et active que ; … prêtent les missions anglaises au gouvernement de la . République, dans le sens et suivant les méthodes … tracées par l’autorité locale, contribue dans une large mesure à développer l’instruction et la moralisation de … nos sujets malgaches. De tout temps, d’ailleurs, dans … les régions les plus lointaines, la France et l’Angleterre ont, avec une noble émulation, propagé les lumières de la civilisation. Comment s’étonner, dès lors, monsieur le Consul, qu’à Madagascar vos compatriotes collaborent sans arrière-pensée à l’œuvre d’humanité et de progrès qui a toujours, au cours de son expansion coloniale, tenu le premier rang dans les préoccupations de la nation française ? » (Journal Officiel de Madagascar
Il ne s’agit pas de faire ici l’éloge d’une mission particulière. Je n’ai pas attaqué, dans mon dernier article, lœuvre des Frères. Je n’exalte pas, dans celui-ci, l’œuvre des Anglais. La production des documents qu’on vient de lire n’a qu’un but. C’est de répondre à la question : la domination de la France est-elle ou n’est-elle pas menacée, à Madagascar, par certaines écoles privées ? Il m’a paru qu’au lieu de m’en rapporter aux propos en l’air qui peuvent circuler dans les salles de rédaction ou même dans les couloirs du Palais-
Bourbon, il était plus simple de consulter le général Gallieni lui-même. : Non, l’influence nécessaire de notre pays n’est me25
| 31 nacée par personne à Madagascar. Il y a, pour la Li rs propager activement, l’œuvre même de notre civili- à | 12 sation, l’enseignement officiel laïque, l’enseignement ù (348 privé des missions françaises de toutes dénominations. | 54 Sous prétexte de sauvegarder ce qui n’est pas en péril, ‘ ik 4 il n’a jamais été nécessaire, et il ne l’est pas davantage Fi aujourd’hui, de maintenir, au milieu de populationsen Li majorité protestantes, des écoles officielles qui soient
Le contrat passé avec les Frères de la Doctrine chré- tienne et les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny a été en vigueur du premier janvier 1898 au premier janvier 1904. Ce régime d’enseignement n’a pas été le seul qui ait fonctionné dans cette période. Un autre, à partir de 1899, lui a été superposé, qui établissait des relations d’une nature toute nouvelle entre le gouvernement de la colonie et les œuvres privées qui s’occupaient d’instruction. Il consistait en des faveurs ou subventions qui, dans des cas déterminés, étaient accordées à certaines écoles. Il y a eu là un système très curieux, original, auquel l’arrêté du 25 janvier 1904 a mis fin, mais qu’il convient de considérer d’un peu près.
Ce système ne consistait pas à encourager les écoles de telle ou telle mission, mais à encourager toute école qui s’appliquait, sous des formes bien précisées, à travailler dans le même sens que le gouvernement. (1)
Pour avoir droit à cet appui, ces écoles devaient, en
(1) Il a été précisé par la circulaire et l’arrêté du 16 avril 1899 et par le programme d’enseignement publié
0 6
dé premier lieu, avoir à leur tête des maîtres brevetés, il qui, par conséquent, avaient passé leurs examens AC devant une commission officielle. Ceux-ci étaient qi dispensés du service militaire et de certaines charges. | W C’était une prime pour les pousser à conquérir le certinl ficat d’aptitude, établi par le gouvernement. La prime il : profitait aux maîtres, et le certificat était une garantie | pour l’administration.
1 La présence d’un maître breveté ne suflisait pas pour | : ne: obtenir une subvention à une école privée. Il fallait, ee ensuite que celle-ci fit une large place à l’instruction A professionnelle. Les établissements étaient classés en 1 trois catégories suivant qu’ils donnaient à la fois l’enx! seignement du français et un enseignement agricole et rl industriel, ou bien, avec l’enseignement du français, pe un enseignement agricole, ou enfin le seul enseignement pu du français. Les faveurs en argent étaient pour la predé mière et la seconde catégorie.
th Une école, pour être rangée dans l’une ou l’autre de b ces classes, devait d’abord faire une déclaration. Un gt inspecteur se présentait, vérifiait l’exactitude de ce qui pi avait été déclaré, constatait l’existence du jardin d’essai hi ou de l’atelier ou des deux. Cette enquête faite, le ii classement était opéré, mais la subvention n’était pas is encore obtenue. Il fallait voir ce que l’école donnerait fur, au bout de quelque temps et dans quelle mesure son étiquette agricole ou industrielle méritait d’être prise
je Une subvention accordée ne l’était pas, d’ailleurs, F4 pour toujours. Il ne suffisait même pas, pour qu’elle fat ue maintenue, que l’école restât au niveau de dévelopa pement qu’elle avait atteint. Il fallait qu’elle réalisat
des progrès dans le sens indiqué par les circulaires . officielles. Un an après, l’inspecteur se présentait de nouveau. S’il trouvait que le jardin n’avait pas pris plus d’importance, s’il découvrait que le matériel n’avait
pas été amélioré ou augmenté, il donnait un avertissement. La subvention pouvait être retirée. Due pour l’année en cours, elle était essentiellement révocable pour l’année suivante.
En somme, ces secours, d’une façon visible, n’avaient
_ point pour but d’encourager les écoles en tant qu’appartenant à telle ou telle société, ni surtout en tant qu’écoles de missions. Ils tendaient à faire produire à ces écoles des résultats dont elles ne se seraient peut- être pas assez préoccupées. On les poussait dans une direction. On stimulait leur activité dans un certain domaine: A la vérité, on leur imposait, pour les jardins et les ateliers, de fortes dépenses qui ne seraient point considérées en France comme des dépenses scolaires proprement dites. La subvention n’était guère donnée qu’en remboursement ou compensation des frais extraordinaires que l’on exigeait, et elle était de beaucoup inférieure à ces frais.
Cette organisation était si neuve chez nous qu’elle dut subir plusieurs retouches. La dernière est du 15 juin 1903. (1) L’arrêté daté de ce jour soulignait avec
(1) En voici les articles essentiels :
« Article 79.— En ce qui concerne les avantages à accorder aux écoles privées, et afin de diriger l’enseignement dans la voie indiquée par l’article 6 ci-dessus, ces écoles sont
« La première catégorie comprend les écoles dirigées par
| HER vigueur les intentions du gouvernement général : « Le “| principe qui domine, disait le général Gallieni, est la 1! nécessité de continuer à étendre et à mettre en honneur be l’enseignement pratique et professionnel. La condition il la plus essentielle à remplir est que l’instruction de la ment jeunesse malgache réponde aux besoins actuels, — qui
} des maîtres européens, installées avec ateliers et jardins Îl d’essais et dans lesquelles le programme des écoles régio1 nales d’apprentissage industriel et agricole doit être en1 seigné. 1 « La deuxième catégorie comprend les écoles dirigées par 1 des maîtres européens et où doit être enseigné le programme Le de la section agricole des écoles régionales. fl « La troisième catégorie comprend les écoles possédant un | jardin et où le programme des écoles primaires rurales doit
pré « La quatrième catégorie comprend les écoles dans lesj: quelles, à l’exception de l’agriculture, toutes les matières Aie) du programme des écoles primaires rurales sont ensei- CH « Dans une même école, il pourra être distingué plusieurs ! sections, qui seront classées à des catégories différentes.
\ « Article 80. — Les écoles dirigées par des maîtres indi4 gènes brevetés font partie de droit de la quatrième 1 « Article 81. — Les instituteurs indigènes brevetés en : exercice dans les écoles privées des première, deuxième et { troisième catégories seront exemptés du service militaire, j’ « Article 82. — La Colonie accorde une allocation Fe annuelle de 15 francs à tous les maîtres indigènes brevetés ‘ en exercice dans les écoles privées. ll « Elle prendra également à sa charge une partie au moins {| égale à 150 francs du traitement des instituteurs de troiil ; sième catégorie, à 1799 francs du traitement des instituteurs »
_ sont surtout matériels, — du peuple malgache lui-même respectant, dans le sens le plus large du mot, la liberté des doctrines, le gouvernement de la colonie tiendra désormais à l’écart de toute faveur les établissements dans lesquels l’enseignement est purement spéculatif et de deuxième catégorie, à 200 francs du traitement des instituteurs de première catégorie, s’il est obtenu dans ces écoles des résultats satisfaisants dans l’application des
« Article 83. — La Colonie prendra aussi à sa charge au
- moins la moitié du traitement des contremaîtres des écoles de première catégorie, le salaire de ces contremaîtres étant considéré comme égal au salaire des contremaîtres employés dans les écoles officielles.
« Article 84.— La Colonie pourra également accorder des subventions aux écoles de première et de deuxième caté- 3 gorie pour leur organisation matérielle (locaux scolaires,
« Article 85. — Les écoles privées doivent être obligatoirement classées dans l’une des catégories ci-dessus, à la diligence de leurs directeurs.
« Les subventions sont accordées par le Gouverneur général sur la proposition du chef du service de l’enseignement et l’avis du chef de province.
« Les décisions portant classement d’écoles et attributions de subventions ne sont applicables que dans l’année scolaire suivante. A la fin de chaque année scolaire, le chef du service de l’enseignement fera connaître aux écoles privées le montant des subventions qu’elles recevront l’année suivante.
« Les écoles non inspectées dans le courant d’une année conservent le bénéfice de leur classement et des subventions attribuées antérieurement en application des articles 82 et 83 du présent arrêté. »
4 ne peut, en conséquence, profiter en rien au développement matériel de la colonie. »
à Je sais une école privée, celle de Mahéréza, qui a été
il maintes fois louée dans ces dernières années par les
ll autorités oflicielles et qui, à la suite de cet arrêté du
jl 15 juin 1903, afin d’être maintenue dans la première
i) catégorie, a dû se résoudre à une dépense de 4.000 francs
| pour des constructions et de 1.500 francs pour la réfec-
| tion de son outillage. Ce simple fait, — et il y en a
! d’autres, — en dit long sur les résultats que ce régime
2 & des subventions, entendu comme je viens de l’expliquer, se piquait de poursuivre et pouvait se flatter
1 Ce système n’avait absolument aucun rapport avec
| $ celui qui consiste à protéger spécialement une mission
religieuse ou à les protéger toutes indifféremment. Il
l: n’en encourageait aucune comme telle. Une école quel-
| conque pouvait en bénéficier. Qu’elle pût être fondée
de par une mission catholique ou protestante où par la
pis « Mission laïque », par la Ligue de l’enseignement ou
a par l’Alliance française, peu importait. On ne donnait
à pas un encouragement officiel à telle ou telle société ;
! on récompensait des services rendus et nettement
fi déterminés. L’État ne se compromettait dans aucune
\ question confessionnelle ; mais il s’assurait, pour un
effet précis à produire, le plus grand nombre possible
! de collaborateurs. ;
il Il y a un détail que, dans toute cette histoire, il ne
| faut jamais perdre de vue. La situation financière de
| Madagascar n’est un mystère pour personne. On n’exa1 gère rien en disant qu’elle est très difficile et précaire.
i On peut être convaincu, d’autre part, que les colons ne
_ permettraient pas de consacrer, sur le budget de l’île,
à l’éducation des indigènes, des sommes quelque peu
considérables. En organisant un régime qui était expé-
rimenté en grand pour la première fois dans une colo-
nie française, le général Gallieni avait obtenu un )
maximum de résultats avec un minimum de dé-
L’arrêté du 25 janvier 1904 a clos ce régime. Un ave-
nir plus ou moins prochain nous apprendra s’il faut le À
regretter ou non. La tentative était originale, peut-être
heureuse. Elle constituait, en tout cas, une expérience
_ (1) Le budget total de l’enseignement officiel à Mada-
ron n’étaient point pour l’enseignement primaire (admi-
nistration centrale, École Le-Myre-de-Vilers, etc.). IL est |
impossible de l’augmenter dans des conditions sérieuses.
La suppression de la subvention aux écoles libres l’enri-
chit d’une centaine de mille francs. Mais, par arrêté du
2{, mars 1904, une réduction de 30.000 francs a été opérée
sur l’effectif des instituteurs et institutrices européens et
indigènes. Or, j’ai donné plus haut le chiffre des sommes
que la Mission protestante française dépense pour l’in-
struction des Malgaches. La Mission de Londres consacre
au même objet de 115 à 125.000 francs suivant les années
(exactement 123.875 francs en 1902), non compris les trai-
tements des Européens (dont trois professeurs de langue
française) employés dans cette œuvre d’éducation. . Le
budget scolaire des Quakers atteint 40.000 francs, non com-
pris les traitements des Européens. Je n’ai les chiffres ni
de la Mission catholique, ni de la Mission norvégienne.
Mais il est clair que l’État, avant très longtemps, ne son-
gera pas à assurer les charges que le total de tous ces
budgets représente, c’est-à-dire près d’un million. Est-il
sage de ne pas utiliser ce qu’on n’est pas capable de rem-
y qu’il aurait été curieux de suivre pendant quelques 1 années encore. D’aucuns diront sans doute que le prin1 cipe de la laïcité absolue de l’État ne permet pas à ie celui-ci d’avoir le moindre rapport avec une mission, li même quand elle n’est investie d’aucun caractère ofliil ciel, et qu’il ne s’agit que d’enseignement industriel et We agricole. La thèse est soutenable. Mais, si le régime de il l’école congréganiste officielle était contraire à tous les | principes de notre démocratie, la suppression du 1 régime des subventions conditionnelles ne choque qi aucun de ces principes. Quelques-uns, dont je suis, be peuvent meitre en doute l’utilité pratique de cette supUs pression subite. Personne n’en saurait contester la parin faite légalité, la complète conformité avec l’esprit et la Le lettre de notre droit public. À La L’arrêté du 25 janvier a prétendu inaugurer un ré- ur gime tout à fait nouveau. Il nous reste à l’étudier de
. . Changement de front
J’ai exposé le régime des subventions conditionnelles J qui a été en vigueur à Madagascar du milieu de 1899 à 1904. Dans certains cas bien déterminés, — existence d’un jardin d’essai ou d’un atelier professionnel, — telle ou telle école recevait un secours qui l’aidait à supporter ces charges industrielles ou agricoles, mais qui était toujours très au-dessous des dépenses nécessitées. Ce secours étant toujours révocable, le régime pouvait disparaître, avec une assez grande rapidité, à la suite de décisions d’espèces qui auraient été justi- \ fiées, par exemple, par une mauvaise observation des règlements. Il n’était point nécessaire de tout bousculer et de choquer par des mesures vexatoires des prin-
Ce régime pouvait aussi prendre fin d’une autre façon. L’État était parfaitement libre de déclarer que le système lui déplaisait et qu’il préférait réserver dans l’avenir toutes ses ressources pour ses propres écoles. Le régime des subventions conditionnelles était tout à fait défendable. De même, sa suppression ne lésait, en théorie, aucun droit. A condition de n’être pas opérée brutalement, au lendemain de dépenses réclamées et obtenues des particuliers, elle était légitime de tous points. J’admets qu’elle pouvait paraïtre exigée par le principe de l’absolue laïcité de l’État. Mais, alors, il fallait, tout simplement et tout franchement, en appe35
‘4 ler à ce principe et l’appliquer avec les transitions È 1 1 nécessaires. Surtout, il était inutile de compliquer ce | 1 à changement soudain de régime par d’autres mesures | ! EL ; qui violent notre droit public et qui sont radicalement il “ ii contraires à l’esprit de notre démocratie. il : #4 Le principe de la laïcité, entendu dans le sens le plus He h rigoureux, n’a pas été mis en avant pour justifier la 00) suppression des subventions conditionnelles. Alors | jo qu’il aurait sufli pour expliquer l’acte gouvernemental, JR ce principe n’a pas même été invoqué. Il a été remnl 4 placé par des raisons plus discutables. jt 21 mars dernier, par le ministre des colonies, le géné- lo ral Gallieni reconnaît que toutes les sociétés s’occupant id 11e d’instruction avaient accepté « avec empressement, ï ‘à même avec un certain enthousiasme », les programmes HAL + * d’enseignement rédigés par lui. Puis il ajoute que, ji ‘à « bientôt », elles s’appliquèrent à éluder les règles 8 1112 posées. Il est dommage que ce « bientôt » n’ait pas été Li 4 mieux précisé. Il y a des documents officiels qui AA rendent ce « bientôt » assez mystérieux. a } Le régime aboli récemment avait été établi par les Le arrêtés des 16 avril et 26 juillet 1899. Or, deux ans it après, le général Gallieni exprimait une satisfaction | nu: dont il est assez aisé de retrouver les traces. Je n’en à jai citerai que deux exemples. Mais, si l’on en voulait til ÿ d’autres, ils sont là sous ma main, et je suis tout 4 prêt à les produire. (x)
à fi (1) Journal Officiel de Madagascar du 3 avril 1901 : . NA « Le général a visité, à Soavina, les établissements sco- |) he | laires de la London Missionary Society, très bien tenus par
Je trouve dans le Journal Officiel de Madagascar, à la date du 27 avril 1901, un discours prononcé par M. Lepreux, secrétaire général, à propos d’un concours de couture. Il disait : « Au nom du général Gallieni et, : permettez-le moi, également en mon nom personnel, J’adresse de très vives et très sincères félicitations aux Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, à la London Missionary Society et à la Mission protestante française pour être entrées résolument dans les vues du gouverM. le pasteur et madame Peake. Il s’est arrêté dans les classes des jeunes garçons et dans celles des jeunes filles, et a fait procéder, en sa présence, à des interrogations. Il a parcouru les ateliers professionnels organisés par M.Peake, et dans lesquels de jeunes ouvriers, formés sur place, et habilement des objets mobiliers et des outils ou instruments en bois ou en fer destinés aux usages les plus courants. Des gratifications ont été distribuées aux élèves les plus méritants des diverses classes.
« Après avoir exprimé à M. et madame Peake la bonne impression qu’il emportait de sa visite à leurs écoles, le gouverneur général a pris congé d’eux et s’est dirigé sur
Idem, du 6 avril 1907 : « La Mission norvégienne est au nombre des plus importantes Missions établies à Madagascar:; elle a 900 établissements scolaires : 340 dans le Vakinankaratra (Bétafo et Antsirabé), 200 dans la province Ÿ d’Ambositra, 300 dans la province de Fianarantsoa, une trentaine dans le pays bara, environ 40 dans la province de Farafangana et une quinzaine dans les provinces sakalava. Elle a fait, depuis deux ans, un effort considérable pour organiser ses écoles comme le désire la colonie, et son œuvre du Vakinankaratra est prospère. »
Idem, du 11 mai 1901, à propos de l’école d’Andohalo, tenue par les Frères de la Doctrine chrétienne : « Le pro37
ï di nement de la colonie et pour les résultats très satisfail “1 ! sants déjà constatés. Ces trois missions ont devancé : Ve dans cette voie l’enseignement officiel. » (1) M. Dans la même collection, j’ouvre le numéro du 1 xx mai 1907 et je lis : « En résumé, les visites faites par VUE le gouverneur général, tant aux écoles protestantes Lo qu’aux écoles officielles et catholiques, lui ont fait HA constater partout des progrès réellement remarquables dé. et, entre tous Ces établissements, une émulation en gramme des classes est surtout orienté en vue de l’enseiFe gnement professionnel et parfois en est partie intégrante ; a cest ainsi que les élèves font d’abord le croquis du travail AVE qu’ils doivent exécuter à l’atelier. La forge a été ajoutée à Nat \ la menuiserie au début de cette année et, à mesure que les LUE besoins se feront sentir, de nouveaux métiers viendront L de prendre place à côté des deux principaux. Parallèlement à Ke l’enseignement professionnel, des cours d’enseignement . Bi d’agriculture et d’horticulture sont organisés et les élèves ut sont conduits de temps à autre à la station agronomique cl de l’État, attenante à leur champ d’expériences de Soavimne bahoaka. Il faut rappeler à ce sujet qu’à l’Exposition Va Universelle de 1900, les Frères de Tananarive méritaient F4 À une médaille pour la partie agricole. Enfin, au dernier VAR concours d’Amdrohibe, leur école a envoyé des produits de dE toute espèce i témoignent des progrès incessants des 4 : élèves et du désir du personnel enseignant de seconder x efficacement les vues du Gouvernement de la Colonie. » “0 ; (:) I n’y a pas là une exagération d’amabilité, mais Fo 1 l’expression d’un fait. En plus d’un établissement libre, par MA exemple à Mahazoarivo, l’atelier fonctionnait dès 1900. Hal L’arrêté de 1899 prévoyait, à l’examen du brevet officiel, su une épreuve de menuiserie qui n’a été exigée qu’en 1903. ti Le retard de cette exigence tient tout simplement à ce fait di € que l’École Le-Myre-de-Vilers n’a pas été plus tôt en état je de préparer ses élèves à cette épreuve.
même temps active et courtoise, qui sera des plus profitables aux intérêts généraux de la colonie. » Ces paroles, prononcées deux ans après la promulgation 1 . des arrêtés, ne dénoncent pas une hâte excessive de . toutes ces sociétés à échapper aux règles posées. (1) En 1903, le général estime que l’enseignement professionnel n’a pas fait assez de progrès dans les écoles privées. Il le dit, et c’est son droit. (2) Personne même (1) Il faut admirer avec quelle désinvolture les historiographes ofliciels, — ou oflicieux, — traitent les faits. La Nouvelle Revue a publié un article qui devait justifier les dernières mesures gouvernementales. J’y ai déjà fait allusion et j’en reparlerai. L’auteur de cette apologie ne craint pas d’écrire ceci : « Les directeurs des écoles subventionnées des missions n’ayant pas, à de très rares exceptions près, répondu à l’invitation qui leur avait été faite de tourner surtout leurs eflorts vers l’enseignement professionnel, l’arrêté du 25 mars 1901 leur donna, à cet égard, un avertissement, en indiquant pour la première fois, par des textes précis, les programmes que les écoles privées devaient suivre pour être admises à collaborer avec l’enseignement officiel. C’est à cette seule condition qu’aux termes de l’arrêté, les avantages précédemment accordés à ces écoles pourront leur être maintenus. » Si l’arrêté du 25 Mars 1901 avait exactement ce sens, les éloges insérés dans le Journal Officiel de Madagascar des 3, 6 et 27 avril et II Mai 1901 n’auraient aucun sens. €) I n’y a aucun rapport entre le ton du document lu à la tribune par M. le ministre des colonies et l’appréciation _ portée publiquement par le général, sur l’enseignement libre, dans les pages qui introduisent son arrêté du 15 juin 1903. Je reproduis cette appréciation d’après le Journal Officiel de Madagascar du 20 juin : « .. Malgré la bonne volonté dont les missions ont fait _ preuve dans l’organisation de leurs écoles et dans l’appli39
3 ne peut l’empêcher d’exagérer ses exigences et de L mettre les subventions oflicielles à un tel prix qu’elles (n° cation des programmes d’enseignement tracés par le gouIFR vernement de la Colonie, leur collaboration à l’enseigne- } É ment pratique et professionnel ayant pour objet de préparer (AS la jeunesse indigène à la mise en valeur effective de la M Colonie n’a pas encore donné les résultats que j’espérais, et lorsque furent élaborés les arrêtés des 16 avril 1899 et FO « A ce titre, le classement actuel des écoles des missions (1 dans les différentes catégories est absolument significatif. p+ « Sur un chiffre total de 469 écoles de l’enseignement privé, ï, les tableaux ci-dessus ne font ressortir, en effet, que fs 60 écoles de deuxième catégorie et 26 de première catégorie, soit 18 o/o seulement d’écoles dans lesquelles les élèves s reçoivent l’enseignement pratique et professionnel auquel, je le répète, le gouvernement de la Colonie attache la plus grande importance, qui devait, dans ses prévisions, à tenir de beaucoup la première place et en vue duquel il a, £ pendant ces trois dernières années, accordé aux écoles U: F privées des subventions de plus en plus importantes : 4 « Les écoles de troisième catégorie, dans lesquelles l’ensei- \ gnementest purement pédagogique, et quireprésentent820/0 fe k * du nombre total actuel des écoles des missions, sont bien 1 prévues et classées par les arrêtés des 16 avril 1899 et 25 mars 4 1901; mais, en accordant le bénéfice du classement à ces à écoles, il était entré dans ma pensée que les missions, j s’inspirant du but poursuivi par le gouvernement de la LÉ Colonie, utiliseraient les capitaux et les ressources en per14 sonnel dont elles disposent pour transformer ces écoles et té les faire admettre en grand nombre à la deuxième caté- , gorie, après y avoir introduit l’enseignement pratique et
- « J’ajoute que, dans les écoles de deuxième et de première | catégorie des missions, cet enseignement est encore bien
soient ruineuses pour les sociétés qui tiennent à lui loin d’avoir l’organisation méthodique qu’on s’est attaché à réaliser dans les écoles officielles.
« Le plus souvent, au lieu de passer sous la direction de leurs maîtres par toutes les phases d’un enseignement professionnel donné, les élèves sont, non pas instruits, mais simplement utilisés à la fabrication courante du mobilier et du matériel nécessaires aux missions. On les spé- cialise ainsi, non pas dans un métier, mais dans un certain détail de métier, suivant le principe de la division du , travail, qui est sans doute le plus avantageux au point de vue du rendement industriel dans une usine ou un grand atelier, mais qui est, en revanche, le plus contraire à la
véritable méthode d’enseignement pour l’apprentissage
- d’une profession donnée. . « C’estainsiquele but à atteindre a été perdu de vue dans certaines écoles privées et que j’ai été amené à diverses reprises, notamment au mois de janvier dernier, à rappeler quelquesunes d’entre elles à l’observation de l’article 52 de l’arrêté du 25 mars 1901, aux termes duquel les écoles de la première . catégorie doivent être en mesure d’enseigner le programme
- des écoles régionales d’apprentissage industriel et agricole.
« Les missions disposent de moyens matériels puissants, d’un personnel nombreux et instruit; on trouve dans leurs rangs des hommes de grande érudition, dont les travaux, maintes fois récompensés par les académies et les sociétés Sayantes de France et de l’étranger, ont valu à leurs auteurs une réputation méritée. 6
« L’offre du concours de tels éléments ne peut que recevoir le meilleur accueil et, comme il est indiqué plus loin, c’est pour cette raison que je suis disposé à faciliter par des subventions plus importantes encore la collaboration des écoles privées à l’œuvre de l’enseignement à Madagascar, à la condition qu’elles adoptent sans arrière-pensée le programme qui leur a été indiqué par le gouvernement et qu’elles lappliquent dans un sens large et libéral, conforme à l’esprit et aux idées modernes. »
1 marquer leur bonne volonté. (1) Le 15 juin 1903, il
Fa prend un arrêté qui précise à nouveau le programme de
br l’instruction professionnelle et il déclare dans les
JR & Instructions » qui accompagnent cet arrêté : « Je
in compte aussi sur la collaboration large et loyale des
MALE directeurs d’établissements d’enseignement privé, et
(hi notamment des missions, qui voudront, je l’espère, se
A0 pénétrer de la nécessité des réformes modernes, ra1 ÿ jeunir leurs méthodes et leurs directions et s’associer
be sans arrière-pensée à une œuvre de progrès appelée à
107 exercer la plus heureuse influence sur les destinées de
FH la Colonie. »
nie Cet arrêté du 15 juin 1903 maïntient donc, en le réorpi ganisant, le régime des subventions conditionnelles.
L4 Celui du 25 janvier 1904 y met fin radicalement. Que :
de () Je fais allusion à la critique qu’on vient de lire dans
Lu la note précédente. Le général n’admet pas que, dans
M l’atelier d’une école, on puisse construire des bancs pour #
sn l’école même. S’il faut des bancs et des tables, on les achè- j
fs tera. Il est inutile, pour former un bon menuisier, de fabrira quer un meuble réel. Les longues heures passées à l’atelier M
; (27 par semaine les deux premières années) sont employées e
à de fastidieux assemblages variés. Le bois, — coùteux à
Madagascar, — est gâché, les outils abîmés, en pure perte, M
; par la main novice des apprentis. Tout cela est ruineux. M
FA Or, il paraît que l’administration ne se prive pas d’adjh) mettre pour elle-même ce qu’elle interdit aux autres. L’Echo M
d de Madagascar, qui se soucie fort peu des missions, dit M
(i dans son numéro du 10 mai 1904 : « Il faut remarquer que M
a là où les écoles officielles ont, à côté, des ateliers impor-
“EN tants, c’est dans les chefs-lieux de district ou de province.
ne Ces ateliers servent à l’administration. On y confectionne M
à des meubles; c’est en quelque sorte l’atelier de l’adminisAi: trateur et du chef de district. » À
| s’est-il donc passé dans l’intervalle ? Un article officieux paru dans la Nouvelle Revue du premier juin dit que, justement, il ne s’est rien passé et que les œuvres, auxquelles le gouverneur général adressait cet appel, n’ont pas manifesté l’intention d’y répondre favorablement. Et le général Gallieni a l’air d’insinuer la même chose dans un rapport dont un fragment a été lu, à la Chambre des députés, le 21 mars dernier, par M. le ministre des
Je me permets de trouver que ces affirmations n’ont rien de sérieux. L’arrêté du 25 janvier 1904 n’a pas été improvisé du jour au lendemain. Dès le commencement de 1904, il était prêt. A cette date, que pouvaient avoir fondé les sociétés invitées à faire du nouveau ? J’en sais
… une qui, pour bien montrer sa complaisance, avait renoncé à faire venir d’Europe l’outillage qu’elle décidait de se procurer et, malgré les prix très majorés dans la colonie, l’avait acheté à Tananarive.
Ce qui est arrivé à la mission protestante française est caractéristique. L’arrêté est du 15 juin. Le repré- sentant de cette mission examine avec la direction de l’enseignement ce que celle-ci désire et exige. Il prépare la proposition qu’il fera à la conférence des missionpaires qui se réunit à Tananarive du 5 au 15 août. Celle-ci se trouve embarrassée par les difficultés financières d’une nouvelle entreprise. Elle décide pourtart que l’on demandera à la France protestañte une somme de 5.500 francs, qui sera destinée à l’école de Mahé- réza : 4.000 francs pour des constructions, 1.500 francs pour des outils. La demande part. Ceux qui la reçoivent n’hésitent pas à se mettre en quête de fonds. M. DurandGasselin, de Nantes, à qui nos colonies doivent certaine
nt fondation très importante et qui n’a rien de confes- (lLil sionnel, donne 4.000 francs, la « Société pour l’En- (7h couragement de l’instruction primaire » fournit les il 1.500 francs pour l’outillage. Celui-ci est acheté : il part fl le 10 janvier. Le 25, tout le régime était aboli. al On ne fera croire à personne qu’il ne s’est rien passé hi dans l’intervalle du 15 juin 1903 au 25 janvier 1904. Je ne (1H ferai pas au général Gallieni l’injure de supposer que ji son appel du 15 juin n’était pas sincère et qu’il était, fl ; dès cette époque, décidé à ne faire qu’un simulacre de | | collaboration et à biffer sa propre parole après avoir IN provoqué des gens à des dépenses considérables et l 13 Pourquoi ne pas dire, en toute liberté, que les événe14 Fi ments de France, — peut-être des instructions venues de ee Paris, — lui imposaient un changement de politique? 1 | Pourquoi ne pas dire que le principe de l’absolue laïcité il à de l’État lui faisait un devoir de supprimer, avec toutes al les transitions nécessaires, un régime qui peut-être ne fl violait pas ce principe, mais qui, pour quelques-uns, LR avait l’air de le violer? Tout le monde aurait compris 1 À ce langage. Pour ma part, je ne l’aurais pas blämé. Ce ji langage aurait été plus respectueux pour des hommes À qui méritaient quelques égards en récompense de leur 1h (es bonne volonté. Il aurait été plus digne du gouvernement #4 Mais, s’il n’y avait dans l’arrêté du 25 janvier que 1 cette suppression un peu brutale d’un régime accueilli \ par tous avec complaisance, l’idée ne me serait pas ‘à venue d’en parler ici. D’autres dispositions, qu’on n’a | IR pas citées, soulèvent d’importantes questions de prinF.h è cipes.
L’art des statistiques
… Le 25 janvier 1904, un arrêté du général Gallieni a réorganisé l’enseignement à Madagascar. Un article qui affecte des allures très officieuses vient de paraître dans la Nouvelle Revue du premier juin et prétend expliquer la révolution scolaire qui s’est accomplie dans l’ile. Il va sans dire que ce mot de « révolution » ne se trouve pas dans l’article. Le rédacteur enthousiaste de cette étude s’applique à donner l’impression que, depuis les débuts de la colonisation jusqu’à maintenant, tout s’est développé avec une admirable logique, toujours dans le même sens, sous la main ferme et souple de gens qui, dès le premier jour, ont eu la vue claire de ce : qu’ils voulaient et de ce qu’ils poursuivaient. (1)
(1) Dans les premiers jours de mars 1904, une dépêche officieuse de Tananarive était communiquée à la presse : « Les mesures prises récemment en France au sujet des congrégations et de leurs écoles ont amené le gouverneur général à modifier la réglementation de l’enseignement à Madagascar conformément à l’orientation donnée par le Souvernement de la métropole. Un arrêté récent pris à ce
A] dans ce miroir, peut-être avec quelque surprise, du | moins avec un contentement naturel et auquel il me ra serait doux de m’associer de grand cœur. Il n’était pas (ie commode de se reconnaître dans le dédale de ses Ve arrêtés. Il lui arrivait à elle-même de s’y embrouiller | un peu. Elle sait désormais que ce dédale n’a été conk struit que pour réaliser une pensée unique et que des 4] mesures qui ont eu quelquefois l’air de se contredire ke se complétaient avec élégance. Ce sont choses qu’il est mi, toujours agréable d’apprendre. | toute subvention. » f L’historiographe de La Nouvelle Revue a tenu à présenter ÿ les choses sous un jour un peu différent : « Dans les dis- ! positions de ses derniers arrêtés, le général Gallieni a dû QE évidemment tenir compte de l’état de l’opinion en France at et des mesures législatives qui en ont été la conséquence. fe Mais c’est là une coïncidence plutôt qu’une relation de | cause à effet et il faut envisager d’une manière beaucoup j plus large, plus haute et plus posée les déterminations VV mürement réfléchies qu’il a été amené à prendre au sujet de l’enseignement depuis son arrivée à Madagascar. En Î cela, comme au point de vue de l’occupation du pays, de ! son organisation politique et administrative, et de l’institution de l’assistance médicale indigène, il a préparé et ) poursuivi une évolution progressive en rapport avec la situation générale, appropriée aux besoins sans cesse croissants du pays, et enfin, à cette nécessité capitale d’affermir ‘ de plus en plus dans la Grande Ile l’influence et les idées françaises. IL a créé, en un mot, sans renverser brusQ quement, et il s’est attaché à ne rien supprimer de ce qui existait sans le remplacer de la façon la plus avantageuse pour l’intérêt de la colonie et pour le but national à poursuivre. »
Le rédacteur de cet article s’est visiblement efforcé 4
de communiquer au public une sensation précise : à si.
cette heure, l’enseignement officiel et laïque a pris, à fi
Madagascar, de telles proportions que l’enseignement ;
privé ne compte presque plus et ne doit plus compter ; ;
et c’est là le principal motif de la dernière réforme. +
« En moins de huit ans, nous est-il dit, les efforts du AU
gouvernement de la colonie ont atteint ce premier et Ê
très important résultat que l’enseignement officiel, parti k
de rien, forme aujourd’hui le groupe scolaire le plus he
Ce résultat est, en effet, si considérable qu’il faut î
examiner d’un peu près les statistiques produites. #
En voici le résumé. A la date du 31 décembre 1903, 1
l’enseignement officiel comptait 200 écoles avec 1
20.770 élèves, la mission catholique 14r écoles avec À
16.083 élèves, la mission protestante française 110 écoles k
avec 10.661 élèves, la Société de Londres 104 écoles À
(x) Parmi tous ces efforts, il y en a eu de toutes les qua- L
lités. Le gouvernement général, pour agir sur les imagi- Fi
nations, a donné à ses instituteurs un bel uniforme, - h
magnifiquement galonné. Il me suflit de sourire. D’autres ï
procédés, pour peupler les écoles officielles, ont été employés ?
sans l’aveu de l’administration, par des personnages en mal ta
de zèle. Un jour, l’officier commandant le cercle de ;
Manjakandriana, profitant de l’absence momentanée de “
M. Delord, arrive à l’école protestante d’Ambatomanga. à
Il demande la liste des élèves, appelle les cinquante pre- ï
miers inscrits, les fait mettre en rang, puis commande :
« Par file à droite, marche ! » Il se rend à l’école catholique
et fait la même opération. Les cent élèves, réunis dans
l’école officielle, reçurent de l’officier l’avis de n’avoir plus ;
à changer d’école. De fait, aussi longtemps que cet officier %
| avec 9.241 élèves, la mission anglicane 26 écoles avec 1 2.934 élèves, la mission norvégienne 63 écoles avec de 4.256 élèves, la Société des amis ou Quakers 16 écoles avec 2.476 élèves, et l’enseignement libre laïque 8 écoles | avec 161 élèves. Ces chiffres paraissent clairs. La staEs tistique qui nous les fournit est une merveïile d’art. ci Il s’agissait, en premier lieu, de diminuer, dans les 1 tableaux, la fréquentation de l’enseignement privé. MA Comment s’y prendre ? Le moyen le plus simple était | de donner du mot « école » une définition qui permiît de ne pas appliquer ce mot à une multitude d’établis4] sements. Il n’y avait qu’à le réserver aux écoles ayant ÿ à leur tête un maître breveté. Comme elles étaient la ls minorité, les totaux devaient s’en ressentir gentiment. Ils n’y ont pas manqué. : {4 : J’ai raconté comment, sous le régime des subventions ET conditionnelles, la présence d’un maître breveté à la pl tête d’une école libre était pour celle-ci la première Die condition pour obtenir certains privilèges. Dès qu’elles fut à la tête du cercle, aucun de ces enfants n’osa retourner pr à son école primitive. Après son départ, l’école officielle | dégringola rapidement. Le service de l’enseignement eut beau mettre là ses meilleurs instituteurs ; au commencement de 1903, elle comptait 14 élèves fort irréguliers, et l’instituteur n’en avait parfois que 3 ou 4 présents, bien nu que sa femme l’aidàt dans sa tâche et reçût, elle aussi, | comme institutrice, un salaire du gouvernement. L’école qu protestante avait, à la même date, 150 présences au moins, et l’école catholique de 50 à 60. Le même officier, à Ifara- Î riana, créa l’école officielle en chassant purement et simLu plement l’instituteur de l’école libre et en le remplaçant Jar par un instituteur du gouvernement. Des faits analogues { se sont passés, en 1897, dans le Vonizongo.
remplissaient cette condition, les écoles étaient « classées », et, si elles donnaient l’instruction industrielle et agricole, elles pouvaient recevoir quelques secours. A celles qui sont dans ce cas, et à celles-là seulement, le statisticien de la Nouvelle Revue accorde la faveur de reconnaître leur existence.
Remarquons que le certificat d’aptitude à l’enseignement n’a été établi par l’administration qu’au milieu de l’année 1899 (voir les arrêtés des 16 avril et 26 juillet de cette année-là). Il n’était pas et ne pouvait pas être prix de mille difficultés, se sont efforcés de le conquérir. La seule mission protestante française, sur 649 maîtres à son service, en compte déjà 145 qui possèdent ce diplôme. Les plus mal disposés voudront bien reconnaître qu’en quatre ans ce n’est pas mal.
Ce fait a une signification évidente. C’est que, pour beaucoup d’établissements libres, on a tenu singulièrement à mettre à leur tête des hommes ayant passé l’examen devant le jury officiel. Mais cela ne saurait signifier qu’il n’a été rien fait pour les autres. Ceux-ci sont sans doute de valeur inégale ; il n’en est pas moins injuste de les biffer des statistiques. Seulement, ce simple artifice de comptabilité permet de réduire le nombre des écoles de cette seule mission de 576 à 110 et la population de ces écoles de 26.809 élèves à 10.661.
Ce fait induirait facilement en tentation d’examiner d’un peu près les chiffres attribués par le statisticien de Za Nouvelle Revue à l’enseignement ofliciel. Acceptons les chiffres qui nous sont fournis. Il est clair qu’ils ne portent plus uniquement, comme ceux que nous venons d’étudier, sur la seule instruction primaire. Ils
comprennent les effectifs de l’École de médecine, de | l’École Le-Myre-de-Vilers, etc. Le nombre des étudiants grossit ici celui des écoliers ordinaires. N’insistons L’informateur de La Nouvelle Revue a, d’ailleurs, une li riche imagination. Il raconte gravement qu’une école fl officielle, créée il y a quelques mois à Tananarive, | dans le quartier de Faravohitra, a déjà enlevé aux | écoles libres de ce quartier plus de deux cents élèves. La nouvelle rend rêveur quiconque est un peu au courant de ce qui se passe dans la capitale de Madagascar. Ce qui a été fait par l’administration à Faravohitra est tout différent. 4 Une des écoles qui ont été enlevées aux Frères le ! premier janvier 1904 a été aménagée avec un luxe magnifique. On l’a ornée de portiques, de grands escaliers, d’un mobilier tout neuf. Mais tout cela est destiné aux enfants européens. C’est une sorte de petit collège pour les blancs. L’inauguration devait en | avoir lieu vers le 20 mai. (x) Il n’y a aucun rapport entre cette création et l’enseignement des indigènes.
(1) Elle a eu lieu le 22 avril. Cet article était écrit lorsqu’est arrivé, à Paris, le Journal Officiel de Madagascar du 7 mai 1904. On y peut trouver la confirmation détaillée de ce que j’ai dit :
« À la suite de la résiliation du contrat des Frères des écoles chrétiennes, les immeubles qui avaient été mis à la disposition de ces derniers furent repris par la Colonie, en vue de l’installation de nouvelles écoles officielles dans plusieurs quartiers de la ville ; ils reçurent la destination
« 1. — Une école primaire officielle, dirigée par des insti-
Un autre local, moins grand, avait été cédé jadis, dans ce même quartier, en suite d’un échange, à la mission protestante française. Il a été repris par l’admi- | nistration; et, là, celle-ci se propose bien d’organiser ; tuteurs indigènes, fut installée à Ambohimitsinbina ; elle fonctionne depuis le 4 janvier 1904 ;
« 2. — L’immeuble d’Ambavahadimitafo sert d’internat 7 pour la section sakalava de l’école administrative ;
« 3. — Les bâtiments d’Ambatonilita tombant en ruines n’ont pu être utilisés ; mais l’emplacement sur lequelils sont 4 situés est réservé pour l’installation ultérieure d’une école ÿ
« 4. — Quant à l’immeuble de Faravohitra, il est actuel- 0 lement occupé par le groupe scolaire européen. |
« L’école de garçons européens était installée auparavant 1 à Ambohijatovo, dans le local de l’école administrative ; ; cette installation n’était que provisoire; de même, l’école | des filles européennes occupait, précédemment, un immeuble ; qui ne répondait nullement à sa destination. Depuis le 1 22 avril 1904, les écoles européennes sont transférées à j Faravohitra, dans l’immeuble qu’occupaient les Frères et } qui a reçu tous les aménagements désirables. La cour, très vaste, est divisée en deux parties par un mur ; chaque école hi. a son entrée distincte. Une commission d’hygiène, com- } posée de MM. Berthier, administrateur-maire, Hallot, Gros, ” docteur Bonneau, Cavrel, Lenclud a visité les locaux, les 5,308 dépendances et le mobilier scolaire. Elle s’est montrée “2 satisfaite de l’installation du groupe scolaire, qu’elle a 1 déclaré convenir parfaitement à sa destination. Satisfaction if immédiate a été donnée aux quelques desiderata qu’elle a formulés en ce qui concerne certains aménagements supplé-
« 1. — Une école préparatoire de garçons, fréquentée par
| une école pour enfants malgaches. Mais cette école | ji n’était pas ouverte au premier mai dernier. Elle ne l’est Le sans doute pas encore. (1) Voilà tout ce qui a été fait à ’ Faravohitra. Non seulement on n’a pas enlevé deux fl cents élèves aux établissements libres de ce quartier; ï à mais encore, à cause de la fermeture d’une des écoles {l de Frères (celle que l’on a transformée à l’usage des il blancs), il y a là quelques centaines d’enfants mal- « 2. — Une école préparatoire de filles, fréquentée par fui « Ces deux établissements sont organisés conformément ! aux dispositions de l’arrêté du 27 janvier 1905. | « 3. — Une école maternelle fréquentée par sept enfants 71 des deux sexes. ji « Le personnel enseignant de l’école préparatoire de pl garçons comprend: un directeur, un instituteur-adjoint et NA des professeurs chargés de cours spéciaux à la division EI supérieure. L’école préparatoire de filles a une organisation Ris analogue à celle des garçons. Une institutrice dirige l’école pi « Les élèves des deux sexes peuvent déjeuner à l’école, nel ils restent sous la surveillance des maîtres pendant l’in11 tervalle qui sépare les deux séances de classe du matin | et du soir. Le ménage d’instituteurs placé à la tête du groupe ga scolaire est autorisé à prendre des pensionnaires et des J demi-pensionnaires. Les prix de la pension et de la demi- $ pension seront débattus entre les parents et le directeur de l’école, sans aucune intervention de la part de l’admi- | nistration, qui décline toute responsabilité à ce sujet. De | plus, des études surveillées pourront être organisées sur FU la demande des parents moyennant une rétribution men- | suelle dont le montant sera fixé par le chef du service de | | l’enseignement. » ji: (1) D’après le Journal Officiel de Madagascar du 7 mai, | Ç elle devait être ouverte le 16. ÿ
gaches qui s’en vont frapper à la porte de toutes les écoles privées et qui, faute de place, n’y sont pas
Le développement de l’instruction officielle et laïque est réel à Madagascar. Il est réel et il est normal. Le général Gallieni a raison d’y tenir et de lui donner tous ses soins. Il y aurait une absurdité flagrante et surtout une évidente injustice à se dissimuler l’importance de ce que le Gouverneur général de la Colonie, avec un budget difficilement équilibré, a su réaliser. Mais il n’est vraiment pas nécessaire que des études tendancieuses, comme celle de La Nouvelle Revue, donnent au
_ lecteur français de trop fortes illusions sur ce qui se
| k Enfants à la rue Prenons l’arrêté du 25 janvier 1904 qui réorganise il. l’enseignement dans la colonie. Une des mesures les | plus extraordinaires, et qui frappe dès l’abord, est celle | qui limite à quatorze ans l’âge d’admission dans une 1e école primaire. À cet âge, tout Malgache doit quitter dl l’école, à moins d’avoir obtenu, du chef de sa province ; et du chef du service de l’enseignement, une autorisation absolument personnelle. Il peut préparer le brevet d’ipstituteur dans une école normale, se former au at ministère ecclésiastique, soit dans un séminaire, soit | dans un collège d’évangélistes, entrer dans un établissement d’apprentissage industriel et agricole. En dehors de ces trois cas, qui ne s’appliquent qu’à un nombre très restreint d’enfants, et s’il n’a pas une autorisation individuelle et malaisée à se procurer, il n’a plus le droit de s’instruire. : Cette disposition est inspirée par des motifs très divers. Il en est un qu’il y aurait injustice à ne pas souligner et approuver immédiatement. C’est le souci de ne j ik point peupler l’île de déclassés, incapables detravailler, H dédaigneux du travail manuel, inutiles, encombrants et
toujours mécontents. Cette préoccupation du gouvernement général n’est pas seulement légitime. Elle à s’impose, — j’aurai l’occasion de le répéter, — à quiconque s’intéresse véritablement au sort des indigènes. Aussi, n’est-elle point propre à l’administration. Elle est partagée, au plus haut point, par tous les hommes et par toutes les sociétés qui sont à l’œuvre à Madagascar. | Mais il ne faudrait pas qu’une pensée juste et incontestable servit de prétexte pour en faire passer une ‘144 autre quel’on n’oserait guère avouer devantla France. | Il y a un certain esprit colonial, — qui n’est pas, je m’empresse de le dire, l’esprit de tous les administrateurs, — que l’on connaît bien pour peu que l’on soit sorti de la métropole, et qui entend de la pire façon les rapports des blancs avec les indigènes. Nous aurons à rechercher, et nous le ferons, s’il n’y a pas des traces de cet esprit, ou de l’influence de cet esprit, dans les derniers arrêtés scolaires. Mais ce sera pour une autre fois. Ne parlons pas aujourd’hui d’une petite élite, qui est très réelle à Madagascar, et à qui l’on tend à refuser | ce qu’elle pouvait avoir le droit d’attendre de la France. Cette élite écartée, reste la foule. Pour les milliers > Li d’enfants qu’elle comprend à la campagne, la limitation introduite par le dernier arrêté n’a peut-être pas une très grande importance. Ce n’est pas l’avis, je le sais, ÿ de bien des instituteurs. Ils ont remarqué ou -cru ) remarquer que, chez beaucoup de leurs élèves, jusque- 1 là médiocres et en apparence peu intelligents, il se pro- : duisait, vers treize et quatorze ans, une sorte d’éclosion | de l’esprit. Ils ne peuvent s’empêcher de regretter que A l’on fixe, juste à ce moment, l’interruption forcée de l’étude. Je n’insiste pas sur cette observation, qui a pour- k
| tant son intérêt. C’est un autre inconvénient que je ï relève dans une ville comme Tananarive. Je n’ignore pas ce que l’on reproche à certaines écoles Ÿ privées. C’est d’accueillir trop facilement des élèves qui nl ne sont plus des enfants, qui ne sont même pas pl toujours des adolescents, qui, parfois, sont de vrais ji adultes. Il y a là, pour ceux-ci, une forme originale de fl la paresse. Ne vaudrait-il pas mieux les prier d’aller se os reposer ailleurs ou, plutôt, d’aller travailler? C’est | indiscutable. Encore ne faudrait-il pas exagérer ce cas. | L’informateur oflicieux de la Nouvelle Revue ne dit pas | la vérité quand il a l’air d’évaluer à 78 9/0 de l’effec- | tif des écoles privées ce personnel d’oisifs. Pour qui est au courant des choses, cette affirmation est le contraire na) même de la vérité. Il y a des sociétés qui n’ont pas Ha assez réagi, dans le passé, contre cet abus. Mais elles | l’ont à peu près supprimé dès maintenant. Et ily en a une qui ne l’a jamais admis. fe En revanche, il y a un détail beaucoup plus important f et dont on ne tient aucun compte. Que ne parle-t-on de Le ces centaines d’enfants, plus d’un millier, qui grouillent dans Tananarive, qui ne fréquentent aucune école et | qui ne reçoivent, à peu près, aucune éducation? C’est tir un fait qu’avant seize ans, un garçon, là-bas, ne tra- | _ vaille pas. Et il ne travaille pas, tout simplement parce ] ploie dans aucune industrie quelconque. Il passe son temps dans la rue. Il n’en ferait pas un moins bon usage ‘ s’il lui prenait fantaisie de le passer à l’école. \ Ces enfants, parmi lesquels de très grands garcons, À pullulent surtout aux abords des marchés et des grands À magasins. Dès qu’un « vazaha », un blanc, a fait un
achat, ils accourent autour de lui comme un vol de moineaux avides. Ils se pressent, se poussent, se disputent le privilège de porter son paquet. A Tananarive, iln’est pas distingué, pour un Européen, d’être vu dans la rue avec un paquet dans la main. On trouverait à cela un air servile. Ce n’est bon que pour un « mal blanchi ». Et les « mal blanchis », en quête d’une : aubaine, sont là, par bandes, à lui offrir leurs services. Ils se bousculent pour s’emparer de son fardeau et lui tenir lieu, momentanément, de petit domestique.
Ce que valent, au point de vue moral, ces troupes d’enfants et d’adolescents inoccupés et abandonnés à eux-mêmes, nous nous en doutons. On les traite, cou- ; ramment, de « chapardeurs », et l’on n’a pas tort. Le vol à l’étalage, la maraude, quantité d’industries suspectes, n’ont aucun secret pour cette jeunesse sans éducation. Et l’on se propose de la grossir, du jour au lendemain, des centaines d’enfants qui, ayant quatorze ans révolus, devront être renvoyés de toutes les écoles et seront rejetés dans la rue?
Il est clair que l’immense majorité de ces élèves, âgés de plus de quatorze ans, ne peuvent, ni devenir instituteurs ou pasteurs, ni entrer dans une école industrielle.
Pas plus que les autres Malgaches, ils n’auront de travail régulier avant seize ans environ. Ils sont donc condamnés, par l’arrêté du 25 janvier, à rejoindre les bandes de gamins dont je viens de parler. Je conçois que l’administration songe à mettre hors de certaines écoles les quelques douzaines d’adultes qui les encombrent, et qui risquent, tout au plus, d’apprendre quelque KR chose de notre langue. Pour corriger ce mince inconvé- nient, fallait-il créer, de façon à peu près inévitable, un
ju AE mal plus grand? L’augmentation presque forcée du 70
1 st vagabondage est une manière assez étrange de contriEAN ’ L :
hi 1H te buer au renouvellement moral de la jeunesse malgache. k.
tu, Je serais étonné si quelque fonctionnaire subtil n’aviAl EE . : ; 7 : l
|| PEU sait au moyen de pallier le résultat nécessaire d’une
AN déplorable mesure. Avec un peu de bonne volonté, on
LH (4 dresserait une de ces statistiques savantes, à l’aide
MANU desquelles on arrive à prouver tout ce qu’on désire.
Hi hi CT En cherchant bien, en négligeant ceci, en tenant compte
si Eu de cela, on finirait par établir que les pires des marauNME M. deurs ont commencé par fréquenter une école, et même
PR: telle ou telle école. Les chiffres procureraient peu à peu
À 11 NUS l’impression que l’influence de la rue est, après tout,
Re. moins mauvaise que celle d’établissements où l’on
fait 00 essaie de former la conscience de l’élève. C’est l’enEEE fance de Fart que de bâtir une de ces statistiques. Nous
il: 1008S rêterons, à celle qu’on ne manquera pas de nousfaire,
LS la confiance qu’elle méritera. Je l’attends avec un souAU
Contre l’élite
Les programmes élaborés par le général Gallieni et par ses conseillers partent d’une idée fort juste, — fort juste à la condition de n’être pas prodigieusement exagérée. Cette idée est exprimée de la façon suivante dans les « Instructions » qui accompagnaient l’arrêté du 15 juin 1903 : « A l’heure actuelle, l’état social encore primitif de l’île, principalement dans les campagnes, et, aussi, les besoins matériels, encore très grands, des colons européens et des indigènes eux-mêmes impliquent, pour un temps probablement assez long encore, la nécessité, dans les écoles de tous les degrés, d’attribuer une part largement prépondérante à l’enseignement pratique et professionnel. Avant tout, les services ‘ publics, comme les entreprises privées, ont besoin aujourd’hui de contremaîtres et d’ouvriers habiles pour assurer la bonne marche de leurs chantiers, de leurs industries et de leurs exploitations. »
I est impossible de ne pas approuver cette préoccupation du gouvernement général. Si elle doit hanter les hommes qui pensent surtout au développement économique de la colonie, elle ne s’impose pas moins à ceux |
1 qui se consacrent à l’éducation morale des indigènes. FRn ue Il ne faut pas être grand clerc pour savoir que des | | « déracinés » ne valent souvent pas cher au point de 1] vue spirituel. J’ai sous les yeux une lettre qu’un mis- (l sionnaire norvégien adressait, l’année dernière, à un ‘ ill Ë des Français qui font le plus pour les indigènes de l’ile. | la Les idées qu’elle traduit sont celles de tous les k hommes, sans exception, qui ont été conduits à étudier il ce problème. Elles sont en un accord frappant avec celles que l’on vient de lire dans les « Instructions » UN du gouvernement général. J’en cite le passage es1 sentiel : A « L’autre jour, je vous disais les réserves que je fais si sur l’utilité de l’enseignement supérieur à Madagascar. ail En parlant ainsi, je pensais à La masse de la population Ié et à l’enseignement destiné à ceux qui la composent. HAN » L’avenir de Madagascar et du peuple malgache dépend Wnl de l’énergie apportée à la culture de la terre. La masse : ii faut à cette population, c’est un enseignement élémenji taire comprenant : la lecture, l’écriture et le calcul. IL n’est que trop facile, en fournissant gratuitement à ceux ÿ | qui le désirent l’entretien et le logement, d’attirer et de retenir dans les grandes écoles de Tananarive (ce que 1 vous appelez l’enseignement primaire supérieur) une foule de jeunes gens. Mais quel en sera le résultat? On f aura séparé ces jeunes gens de leur champ et de leur ï bôche, et on aura contribué à créer cette classe de fai1; néants, qui n’est que trop nombreuse déjà à Maie dagascar. » a C’est là le langage du bon sens. Mais vraiment je ne 1 vois pas pourquoi je l”emprunte à cette lettre plutôt
qu’à une autre d’une autre personne. C’est tout simplement parce qu’elle est là, sous ma main. Tout le monde est du même avis sur ce point. Ceux qui ont le plus d’ambitions intellectuelles et morales pour la race malgache ne font pas exception. (1)
Le tort, c’est de considérer le peuple ou la race malgache comme une unité et de vouloir « spéculer » pour ce peuple tout entier. Au lieu d’envisager les individus, on ne tient compte que d’une collectivité. On déclare que cette collectivité est arrivée à tel niveau de développement. On décide qu’à ce niveau tel mode d’éducation lui convient, et que tel autre mode ne lui vaut rien. Quand on jugera que cette collectivité est montée à un autre niveau, alors, mais alors seulement, on la déclarera capable d’être initiée à une culture supérieure. C’est le gouvernement français qui, cette heure venue, autorisera cette initiation. Je n’exagère pas. Voici ce que je lis dans les « Instructions » citées tout à l’heure :
« Plus tard seulement, nous pourrons envisager l’éventualité d’une nouvelle transformation du peuple malgache, qui serait alors appelé à s’élever de la pratique des métiers proprement dits à celle des arts, puis à
- celle des lettres et des sciences, manifestation plus élevée et plus spéculative de la pensée humaine. Cette dernière évolution, si lointaine qu’en soit l’échéance, est, d’ailleurs, à souhaiter : elle correspond, en effet, au devoir qu’a la nation souveraine de prendre sous sa tutelle les populations conquises et de les élever, sans
(1) Voir, aux annexes, une lettre significative de M. Groult, directeur de l’école normale de Mahazoarivo.
ll transition brusque, mais avec une méthode logique et À ML sûre, aux bienfaits de la liberté et aux derniers progrès 1h de la civilisation. » ie Ces « spéculations » sur les collectivités sont de la Le métaphysique, et de la mauvaise métaphysique. (1) Le Elles le sont toujours. Elles le sont de façon très parti- | Da culière à Madagascar. La race malgache n’est pas une. « IE Elle est un chef-d’œuvre de complexité. Les spécimens IL . les plus divers d’humanité y sont croisés et combinés. ; Et l’un des résultats de ce phénomène ethnique, c’est (ie qu’il y a, entre les individus, des différences colossales, ia j’entends : des différences intellectuelles. | Fo Tandis que certains enfants, après avoir reçu les 1 éléments de l’instruction primaire, ne sauraient aller w HA plus loin, quelques autres, visiblement, ne sont qu’au Ka début de leur évolution. L’expérience est faite par tous F3 ceux qui enseignent à Madagascar : au moment précis! f’aA où ils constatent que la plupart des élèves ont donnétout ti ce qu’ils pouvaient, ils observent que quelques autres, ji — un tout petit nombre, si l’on veut, — ne demande- }, raient qu’à prendre un nouvel élan. Il y a une élite, = “ (1) Quand on a connu beaucoup de Malgaches, on est tenté 4 de ne pas admettre le tableau, qui nous est fait par avance, La de l’évolution de cette race. Entre les métiers manuels et Ê l’initiation aux lettres et aux sciences, l’on place la pratique “ si des arts. C’est sans doute cette pratique qui arrivera la derFe nière. Les indigènes de Madagascar, et en particulier les N Hovas, ne manifestent guère de dispositions esthétiques; « oi en revanche ils sont souvent avides d’instruction. La vraie « philosophie » de la race malgache, — si tant est qu’elle | nf puisse être faite, — n’est certainement pas celle que l’on a V7 construite dans les bureaux du service de l’enseignement
dont je ne veux pas discuter l’importance numérique, mais qui est très réelle.
On n’admet pas que, pour cette petite élite, une école puisse exister qui lui donne un enseignement un peu général. Tout ce que l’on permet, c’est que, dans les écoles primaires, un enfant qui montre des dispositions particulières puisse obtenir, de la bonne volonté de
. quelques fonctionnaires, c’est-à-dire de leur bon plaisir, la faveur de rester sur les bancs au delà de quatorze ans. Ce n’est pas un droit que cet enfant possède ou que ses parents soient en état de revendiquer pour lui.
. C’est une pure grâce qui lui est accordée. Nous reparlerons de ce régime d’arbitraire.
_ On w’affirme, — mais ceci n’est pas inscrit dans l’arrêté, et, par suite, n’est qu’une tolérance révocable, — que, dansles « écoles régionales d’apprentissage industriel et agricole », il pourra y avoir une classe où sera donné un enseignement un peu général. Si c’est vrai, c’est une concession heureuse. Le programme officiel de ces écoles, — et ce programme est imposé à toutes ces écoles, privées ou autres, — comprend vingt-sept heures d’instruction technique par semaine et six heures d’instruction plus théorique. Une classe, où les leçons auraient un caractère un peu moins terre à terre, serait une création louable. Mais cette information estelle exacte ?
Je la suppose tout à fait confirmée. L’organisation de cette classe dans un établissement d’apprentissage industriel et agricole, la prolongation de séjour dans une école primaire, est-ce bien ce qui suffit pour faire produire à une petite élite ce qu’on devrait espérer d’elle? C’est une pédagogie spéciale qu’il faudrait
Ë tenter sur ces intelligences qui n’ont pas encore une |] hérédité d’attention, sur ces raisons qui se contentent 1 vite d’imiter nos raisonnements et qui manquent d’ori- | ginalité et d’initiative, sur ces caractères où le ressort 1 est presque à créer. Il y a là des méthodes d’éducation li à essayer, et cela ne pourrait se faire, dans l’intérêt de ll ces enfants, que dans un établissement où ils seraient h réunis ensemble et en nombre très minime. (1) Ë (1) La mission protestante française avait confié, l’an jl dernier, à M. André Chazel, licencié ès lettres de l’UniverJEU sité de Paris, le soin de fonder un établissement, projeté “e depuis longtemps, qui ne devait s’occuper que d’une élite: | peu nombreuse et l’élever d’après des méthodes toutes diffé- (1 rentes de celles qui sont employées par les jésuites dans leur collège Saint-Michel d”Amparibé, à Tananarive. La fonda- | tion de cette école est interdite, et le collège Saint-Michel | va recevoir une autre destination. Mais voici en quels fl termes M. André Chazel expliquait, dans une petite brochure adressée à quelques souscripteurs, l’insuffisance d’une \ classe et la nécessité d’une petite école spéciale (je publie, | aux annexes, sous le titre Ecoliers malgaches, ses princi13 pales observations pédagogiques) :
« Chacune des grandes écoles primaires de Tananarive compte dans ses premières classes quelques-uns de ces jeunes gens qui se distinguent à première vue de leurs
4 camarades par une intelligence plus vive et des besoins intellectuels plus étendus.
Do « Maïs l’organisation de ces établissements ne répond pas à à ce qu’ils attendent de nous. Les éducateurs qui en ont la | charge ont à donner ou à diriger un enseignement élémenj taire réparti sur plusieurs centaines de jeunes enfants. Il est facile de comprendre que cette tâche suffit à toute leur activité. Il leur serait donc matériellement impossible de 3 consacrer à quelques élèves d’élite le temps et l’attention s qu’ils méritent. Pour pouvoir tirer parti de leurs aptitudes y et de leur Application, il est nécessaire en premier lieu de
Or, c’est cela que l’on ne permet pas. Ici il est vraiment par trop difficile de ne pas distinguer une concession peut-être inconsciente, mais assurément fâcheuse, à un certain esprit colonial. Il y a des blancs, beaucoup de blancs, qui nient tout droit des indigènes à s’élever un peu. Ils ne se contentent pas de dire, — ce qui serait incontestable, — qu’il y aurait imprudence à émanciper d’un coup ou même trop vite un peuple qui n’est pas encore préparé à comprendre nos idées essentielles et | dont la masse ne le sera pas de longtemps. Ils ne veulent voir chez les indigènes que du bétail humain, des bras 3 et des jarrets disponibles, de la main-d’œuvre à vil prix. . Ces propos sont courants dans les colonies. Je pourrais 3 faire des citations édifiantes de l’Écho de Madagascar. qui paraît à Tananarive, ou de la Dépéche de Mauagascar, qui est publiée à Tamatave. (1) : les mettre à part de leurs camarades moins avancés ou ñ moins intelligents. Il faut en outre pour eux des livres, un b matériel d’enseignement scientifique et de démonstration i qu’il serait impraticable et ruineux de vouloir fournir sépa- ?. rément à chacune de ces écoles. La nécessité d’une division RE rationnelle du travail, source d’économie de temps, d’argent et de forces, prévue en théorie dès le début, nous est donc aujourd’hui impérieusement dictée par les circonstances. ‘ « Il n’est pas inutile d’ajouter que le triage rigoureux qui se fera de la sorte aura l’heureux résultat d’écarter de ces études les jeunes gens qui auraient plus de bonne volonté que d’aptitudes sérieuses. C’est ainsi que nous éviterons le danger très réel de former des déclassés en donnant une instruction supérieure à ceux qui ne pourraient pas en tirer un profit véritable. » (1) Voici une petite histoire qui montre combien l’« esprit colonial » peut être hostile aux ambitions « humaines » que
HAUT Le général Gallieni n’a jamais favorisé ces tendances. an Avec un courage qui l’honore, il les a souvent comHUE AN d’aucuns se permettent d’avoir pour les indigènes. Le premier [144 août 1903, M. le pasteur Jean Bianquis inaugurait, à TanaFil narive, le temple d’Andohalo consacré aux services relihe gieux français. Il définissait dans son sermon la tâche NES entreprise par les Églises protestantes de France dans la ju grande île. Après avoir parlé de nos compatriotes, il con- \ tinua dans les termes qu’on va lire: Ê « … Et, en même temps, maintenir au peuple de ce pays es le bienfait de la piété chrétienne, de celle qui émancipe les hi âmes individuelles et conduit les collectivités humaines V4 vers la réalisation de leurs destinées supérieures; répandre Ci dans la jeunesse malgache une instruction vraiment libé- e rale; guider, pour notre part, son essor vers toutes les LE vérités; apprendre aux hommes de demain leurs devoirs | le afin qu’ils puissent ètre rendus capables d’exercer leurs À droits ; diffuser, jusque dans les provinces lointaines de NE l’île où la Providence nous a conduits, cet esprit évangé- s M lique qui est le principal facteur des sociétés modernes et alé la meilleure garantie de leur prospérité, travailler enfin à ja éclairer, à redresser, à fortifier la conscience à l’école de Ne Jésus, le Sauveur des pécheurs et le modèle de l’humanité | Interrompons ici la citation. J’admets, certes, que des non-chrétiens aient des réserves à faire sur une affirmation | que je crois vraie, à savoir que l’esprit évangélique est un des principaux facteurs des sociétés modernes. On peut (TL discuter sur ce sujet sans se jeter des injures à la tête. Mais 4 ce n’est point cela qui a été reproché à M. Bianquis. Je relè- #4 verai tout à l’heure ce dont on lui a fait grief. ju Faisons une hypothèse dont je demande pardon aux lec- à teurs protestants que je puis avoir. Je suppose que è M.Bianquis ait dit quelque chose comme ceci:« Nous apprenfi g drons aux Malgaches que l’instruction n’est rien et que la 1 À pieuse observance des commandements de l’Église est tout, | ÿ que la recherche libre dela vérité est souvent d’inspiration
battues. Dans bien des circonstances, il s’est conduit véritablement comme le protecteur des indigènes contre diabolique, que les hommes n’ont pas à se soucier de leurs droits, que le droit est une invention révolutionnaire et maudite et que les individus n’ont à songer qu’à leurs devoirs ». Si M. Bianquis avait tenu ce langage, que je n’hésiterais pas, moi, à qualifier d’antichrétien, certains en auraient triomphé bruyamment : « Nous avions toujours soutenu que l’Évangile est contraire à l’émancipation des individus et des peuples et qu’il est une puissance d’obscurantisme et d’oppression. »
Reprenons le discours de M. Bianquis :
« Œuvre chrétienne que celle-là; œuvre française aussi! Œuvre conforme aux intérêts les mieux entendus de notre patrie, car c’est en travaillant à faire ici des hommes dans toute l’étendue du terme que nous contribuerons le plus eflicacement à la prospérité de cette nouvelle colonie! Œuvre conforme, en tous cas, à ses plus pures, à ses plus glorieuses traditions. Car Dieu a donné cette vocation à la France, d’appeler les peuples à la civilisation et à la liberté. Notre immortelle Révolution a proclamé ce devoir; et, toutes les fois que, dans l’histoire, a reparu la République française, elle a repris ce programme émancipateur. Ce n’est pas en vain que le drapeau tricolore porte inscrit À dans ses plis et promène à travers le monde de nos colonies les mots : « liberté, égalité, fraternité! » Que d’autres conquièrent les peuples pour les exploiter, ou pour les détruire et les remplacer : la France se doit à elle-même de ne les conquérir que pour travailler ensuite à leur affranchissement, pour leur ouvrir l’accès à la civilisation supé- rieure. Si ces nobles traditions couraient jamais le risque de se perdre, c’est dans le cœur des protestants français qu’on les retrouverait. Sans séparer nos destinées de celles de la patrie bien-aimée, nous voulons être des bienfaiteurs, des émancipateurs de l’humanité. »
Je demande à nos démocrates s’ils ont un mot à reprendre à cette conception du rôle de notre patrie dans le monde.
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| certains personnages. C’est à d’autres principes qu’il
UN doit sa conception utilitaire de l’instruction publique.
TA Je leur demande de dire si, dans le cas où M. Bianquis
EUR aurait tenu le langage contraire, ils ne l’auraient pas
fon énergiquement réprouvé et flétri. Parlons franchement :
qi n’auraient-ils pas été heureux de dénoncer une contradic-
ill tion flagrante entre l’Évangile et les principes de la Révo- | Ces attaques n’ayant pu se produire, d’autres les ont ( remplacées. M. Bianquis avait prononcé son sermon le
ALU premier août. Dans son numéro du 6, l”Écho de Madagascar
il éleva sa vigoureuse protestation. Après avoir rappelé que ï i les Anglais ont souvent la main très dure pour les indif gènes, il ajoutait : jui « Que nous employions des moyens plus miel pour con-
rail server, voire même pour conquérir l’affection (!) d’un peuple,
(ta soit, c’est entendu; c’est plus conforme à notre tempéra-
DELLE ment; mais de là à dire que nous sommes les émancipajs teurs désignés et que nous devons apprendre à nos sujets
UE à connaître leurs droits pour en faire des citoyens, il ya
nul « Nous avons ici complètement transformé la condition
f 1 | sociale des indigènes ; ils vivaient sous un régime d’oppres- | sion; la grande masse était réduite à l’esclavage, nous l’en jun avons libérée… »
ill 11 me sera permis de faire remarquer, en passant, que, si : fl - l’esclavage est supprimé, la plupart des colons, — ceux-là qe mêmes dont l”Écho de Madagascar exprime les idées, — 1 voudraient bien rétablir le servage sous les espèces du if) contrat de travail. C’est l’honneur du général Gallieni de
1 résister avec énergie à leurs sollicitations intéressées et NE pressantes. Je continue la citation : | « Nous avons créé toutes sortes d’institutions pour les (] mettre à l’abri, les garantir des misères physiologiques, au 4 prix de réels sacrifices. Nous avons créé très vite des écoles ty 4 professionnelles, où les indigènes doivent apprendre les ï À métiers manuels les plus divers, leur permettant de gagner
Mais, à force de vivre dans une atmosphère, il semble
bien qu’il en ait subi l’action, même sans s’en douter.
leur existence en devenant les auxiliaires des colons qui
apportent ici leur intelligence, leurs capitaux. On a institué beaucoup trop vite des Écoles normales, des écoles
administratives où on apprend aux indigènes, très paresseux de leur nature, qu’ils doivent s’appliquer à devenir ;
« Qu’est-ce qu’il vous faut de plus? Ceux qui n’ont rien R
à risquer, que d’augmenter leur clientèle en flattant les 7 |
douces manies des Malgaches, sont mal venus, il me semble, 3
à tenir ce langage. 4
« Les indigènes ont surtout à apprendre quels sont les TA.
devoirs qu’ils ont à remplir vis-à-vis de ceux qui les ont :
amenés à la condition où ils sont aujourd’hui.
« Les connaissent-ils ? Si oui, les observent-ils? Je n’hésite
pas à répondre : non.
« A de très rares exceptions près.
« Les exemples sont multiples. Quels sont les Vazahas
qui, ayant eu à leur service des indigènes pendant un très
_ long espace de temps, quels sont ceux qui n’ont pas à se
plaindre de trahison? L’honorable M. Bianquis ne le saït-il
pas par expérience personnelle ?
« Vous voulez, dites-vous, en faire des citoyens? »
Je sais des gens, dans notre douce France, qui ne se consolent pas de l’instruction distribuée aux masses.Sans elle
nous aurions moins de grèves et les grands propriétaires
tiendraient les paysans un peu mieux dans leurs mains. Et à ÿ
ces braves gens parlent, en des termes que l’on connaît, 4
du suffrage universel. Du moins, ils n’ont pas le front de
se donner pour démocrates. Mais je demande aux lecteurs
de bonne foi, à ceux qui ont lu tout à l’heure le texte même
du discours prononcé, je leur demande si M. Bianquis
a réclamé pour les Malgaches les droits civiques. Il
savait et il sait, aussi bien que n’importe quel journaliste, que ce serait folie de transformer, du jour au lende- ÿ
main, en citoyens de notre République, des multitudes x
1 Qu’il l’ait voulu ou non, son interdiction d’un enseiLi gnement un peu général pour la petite élite malgache 15 est en accord avec, une politique qui, si elle était fn adoptée, ne serait pas digne de la République.
!| FR d’êtres dont la plupart, — je ne parle pas d’uneélite, —ont nt encore besoin d’être élevés à la dignité d’hommes conEs À scients. Mais il a proclamé ce qui est le but de toute évoluJA tion morale, le but de toute éducation qui mérite ce nom. Us S’il avait affirmé le contraire, il aurait mérité le tolle d’une 1H démocratie. Je devine les développements indignés que son ni À discours aurait inspirés, — et justement, — à notre presse
il Ayant parlé comme il l’a fait, il a été accusé de faire de li la politique :
fu « Disons net, les missionnaires n’ont pas à faire de poliIE tique, encore moins à préparer l’avènement de la politique Lace ici. Ils ont à s’occuper des indigènes au point de vue pureFRE ment spirituel, et non pas à s’immiscer à tout propos et {| à hors de propos dans les affaires qui ne les regardent pas. NE « Respectueux, très respectueux de toutés les croyances, LA): je n’hésiterai cependant jamais à combattre, aussi énergiNS quement que possible, toutes les tentatives faites en vue le d’introduire la politique ici, sous le couvert de la reliqe gion. » $
A C’est clair. Je crois avoir montré, par cet exemple précis, lt ce que certains hommes, dans bien des circonstances, f appellent de la politique. C’est faire de la politique que (l à d’avoir pour les âmes des ambitions vraiment humaines. dé C’est faire de la politique que de leur communiquer un EN haut idéal de vie personnelle. C’est par suite faire de la poliCHAN tique, — je me chargerais de reproduire plusieurs citations ie de journaux coloniaux, —que d’enseigner aux jeunes femmes A ie et aux jeunes filles qu’elles déchoient en consentant aux WU unions momentanées que Loti a célébrées dans Madame
Dans un bureau de l’administration, à Tananarive, un î $ chef de service fait la philosophie de la race malgache. C’est son droit et son devoir, puisqu’il est chargé de à légiférer pour cette race. Il ne veut pas être un législa- Ÿ teur empirique et sans principes directeurs. Il a bien ij raison. Puis, sa philosophie une fois construite, il obtient { pour elle l’agrément de ceux qui ont les pouvoirs en 1 mains. Il la traduit dans un règlement scolaire. Désor- | mais, c’est la doctrine officielle sur l’avenir de la race malgache et sur les méthodes pédagogiques qui lui conviennent ; toute autre est interdite. ya L’hérésie est condamnée d’avance. On ne la poursuivra pas jusqu’au fond des consciences. Mais on ne : permet pas qu’elle se manifeste. Un Français est libre | #3 d’imaginer, dans sa mauvaise tête, que l’on pourrait ï essayer, avec un très petit nombre de Malgaches, d’un à enseignement qui ne serait pas tout à fait coulé dans le à moule de celui de l’administration. Il est libre de rêver e’
| | d’une école très restreinte où, sur un chiffre minime 1] d’élèves, on pourrait tenter une éducation un peu plus 1 intellectuelle et libérale. Aussitôt, le chef de service 1 intervient et déclare : « Cette entreprise est contraire à NS ma doctrine. Je refuse de l’autoriser. » 4 De $out temps, on a considéré qu’il y avait tout i avantage à laisser des particuliers tenter, dans de l modestes proportions, des expériences pédagogiques. Ë Cela n’interdit pas à l’État d’en faire. Mais la machine ll officielle ne doit pas, sous peine de détraquement, se A permettre trop de fantaisies. Si les expériences privées : réussissent, on les reproduit. Si elles ratent, les indivi1 \ dus qui se sont risqués en sont pour leurs frais. Est-ce | qu’en France, bien des programmes, qui ont été ensuite |! adoptés dans l’Université, n’avaient pas été mis à j l’épreuve, tout d’abord, dans cette institution libre qi 1 s’appelle l’École alsacienne ? 1 L’interdiction de toute expérience pédagogique en | dehors de l’école officielle dénonce, chez ceux qui te prononcent cette interdiction, un beau sentiment d’infaillibilité personnelle. Je n’en ris pas. Cela fait honneur à la force de leur conviction. Et une conviction est | toujours respectable, je ne dis pas indiscutable. Celle-ci j est peut-être contraire à un intérêt social évident. La | suppression des initiatives est un mauvais principe de gouvernement. Mais, ici, il s’agit d’autre chose que d’une utilité compromise. Un droit essentiel est violé, | et ce droit est celui du citoyen français. î Tout citoyen français, à la condition d’offrir certaines l garanties, et s’il ne se trouve pas dans certaines situations visées par la loi, a le droit absolu d’ouvrir un L établissement d’instruction. A Madagascar, on le lui
refuse net. Pour m’en assurer, j’ai posé, à quelqu’un qui était en mesure de me répondre, une question qui affectait volontairement un caractère personnel : « Je suis un ancien élève de l’École normale supérieure. Je ‘suis agrégé de l’Université. Je ne suis pas congréganiste. Je ne fais partie d’aucun clergé. Ai-je le droit d’ouvrir, à Tananarive, une institution libre qui donnerait, non pas l’enseignement primaire qui est autorisé, mais un enseignement un peu général? » On m’a répondu :
Et je demande, maintenant : Que devient, en tout ceci, le droit du citoyen français ? Où est-il écrit que ce droit cesse à la frontière de la métropole et qu’il faut y renoncer en pénétrant dans une colonie ? Où est-il écrit qu’il pourra être importé dans telle ou telle colonie, et qu’il peut être arrêté comme une marchandise prohibée à l’octroi de telle autre? Le droit du citoyen français est imprescriptible. Il n’est pas admissible qu’un simple arrêté d’un gouverneur puisse supprimer ce qui est garanti à tous par la loi. Ce n’est pas seulement la liberté des citoyens, c’est aussi le pouvoir d’un gouverneur qui est et qui doit être limité par la
IL va sans dire que l’administration n’est pas tout à fait sans réponse pour essayer de justifier ce que je n’hésite pas à nommer un excès de pouvoir. On réplique ceci : « Les indigènes doivent être considérés comme des mineurs, comme des faibles. On leur doit la protection sous bien des formes. Si l’on n’intervenait pas en leur faveur, ils seraient victimes d’abus. IL faut les défendre, par exemple, contre les exagérations du portage. De même, il est légitime de les défendre contre
4 A une instruction qui ne leur serait d’aucune utilité et qui
” 1 risquerait même de lèur être nuisible. »
! ji L’assimilation des exagérations du portage avec les
- inconvénients d’une instruction trop générale est une
- trouvaille. Elle a été faite, d’ailleurs, par un homme de 4 beaucoup d’esprit. Il n’est pas banal de découvrir une
ne té ressemblance frappante entre ce qui a un bel air
LE d’esclavage et ce qui tend à libérer de toutes les servi-
1 tudes. Il me suflira de faire cette remarque : la dénon-
14 | ciation de tout enseignement un peu élevé ne vient pas,
k la plupart du temps, des hommes qui ont un peu le
fe souci des intérêts des indigènes ; elle est surtout le fait
ÿ de ceux qui réclamentde l’administration l’établissement
L ! d’un « contrat de louage » qui équivaudrait à l’établis-
LEA sement plus ou moins déguisé du servage. :
” Le général Gallieni, si je suis bien informé, ne veut
in pas de cette mesure d’oppression. Cette résistance à
1 des sollicitations parfois très vives lui fait honneur, je
Là le reconnais très volontiers. (1) Mais ce n’est pas une
nr (x) Le premier novembre 1903, l’Écho de Madagascar écri-
LA vait à propos du livre de M. le capitaine Roux, Essai sur le
À régime et la réglementation du travail à Madagascar :
Jr « Pour qui connaît bien les Malgaches, cette « liberté du ÿ travail » constitue un véritable encouragement à la paresse.
L’indigène, qui, d’un côté, n’éprouve pas le besoin de
Le donner de l’extension à ses propres cultures pour se
nr procurer les ressources nécessaires à la satisfaction des
ÿ , besoins qu’il n”éprouve pas, en un mot qui ne veut travailler
4 que juste ce qu’il faut pour sa nourriture, celle des siens
} et le vola, indispensable au paiement des impôts, celui-là, i 1e disons-nous, n’éprouvera pas davantage le besoin d’aller vs travailler chez le Vazaha, le colon, celui qui travaille et | à fait travailler méthodiquement… Le Malgache, il est vrai, F
raison pour élever l’interdiction d’un enseignement un _ peu général à la hauteur d’une réforme humanitaire et
Je suis le premier à distinguer ce qu’aurait de mauvais pour le peuple malgache la diffusion d’une instruction sottement théorique et spéculative. Mais Vadministration est aussi la première à savoir qu’il ne se rend docilement au travail sur les chantiers du fanjakana (gouvernement), lorsqu’il en est prié par l’administrateur, le gendarme, pardon ! le garde régional, qui lui démontrent péremptoirement que c’est son intérêt, cela sans brutalité, mais bien par persuasion. Pourquoi ne le persuaderait-on pas qu’il est également de son intérêt d’aller chez le colon, chez le prospecteur? Ne vaut-il vraiment pas mieux décréter le travail obligatoire jusqu’au jour où l’indigène « naïf »,
- disent ceux qui ne le connaissent pas, aura compris enfin qu’il faut rompre définitivement avec les habitudes de paresse, qu’il est de son intérêt bien entendu de travailler régulièrement, assidûment, que c’est à cette condition qu’il améliorera sa situation. 1! n’y a pas de meilleure chose à faire que de décréter le travail obligatoire, dans l’intérêt » même des indigènes comme dans celui de la colonie. Mais jamais on n’osera prendre une telle décision. Que ne diraiton pas à Endafy ? On a rétabli l’esclavage! On martyrise ces malheureux Malgaches, ces pauvres aborigènes ! ete. Il y a en effet de quoi faire reculer les plus résolus. Et cependant cette obligation au travail est seule capable de faire sortir le Malgache de sa torpeur et de son oisiveté crasse. »
Après la suppression de l’esclavage, qui a été accomplie par M. Laroche, le régime du travail a traversé plusieurs
. phases. Le général Gallieni l’a orienté vers une liberté ” toujours plus grande. Certains espèrent, — ils le disent couramment, mais n’osent l’imprimer, — que son « successeur saura établir le travail obligatoire ». Ces attaques sont à la louange du général.
il enseignement à Madagascar ! s’agit de rien de tel. C’est pour un tout petit nombre il que l’on voudrait faire l’essai interdit. On va jusqu’à ( dire au gouvernement : « Fixez à l’avance le chiffre 14 maximum des élèves qui pourront être admis dans une êl institution de ce -genre. » L’essai se ferait après une ji sélection qui ne serait pas malheureuse. L’administrail tion, de son côté, aurait une garantie contre l’inconi vénient qu’elle redoute. Elle s’obstine à répondre : « Je 1 ne veux pas autoriser. » . dl A la vérité, cette interdiction ne se trouve pas ainsi | formulée dans l’arrêté du 25 janvier dernier. On a \ compris sans doute que la suppression expresse d’un ) droit français ne saurait être inscrite dans un document ! gouvernemental. Mais l’arrêté énumère (articles 96 et 78) toutes les sortes d’écoles privées qui peuvent 1 être fondées et entretenues par des particuliers ou des j: associations. Il les définit étroitement. IL ne laisse le aucune place pour l’espèce d’école dont je parle et qu’il ! faut donc considérer comme interdite. | Il y a plus encore. Je suppose qu’un citoyen français | ne se trouve pas lié par un arrêté qui est contraire à notre droit public et qu’il se réserve, en cas d’interdic- ï tion, de porter le différend devant le conseil d’État. Il
est possible que l’administration, désireuse d’éviter ] ce procès, ne le contraigne pas à fermer l’école qu’il aura créée. C’est qu’elle n’en aura pas besoin. Il lui suflit de ne pas autoriser un seul Malgache à fréquenj ter cette école. Le Français n’est pas frappé directement. Il lui est loisible d’installer son institution, de | la meubler, de l’organiser, d’en ouvrir les portes. Son ie, droit sera respecté. Mais il n’aura pas d’élèves. Le . tour est joli. | 76
C’est qu’en effet, — nous l’avons déjà vu, — un enfant âgé de plus de quatorze ans et qui désire recevoir un enseignement un peu général, même dans une école primaire, doit y être autorisé (article 45) par le chef de la province et le chef du service de l’enseignement. C’est à peu près comme si, en France, il devait solliciter la permission du préfet et du ministre de l’instruction publique. C’est l’arbitraire organisé, l’arbitraire
… triomphant, non pas dans l’hypothèse que je viens d’indiquer, mais dans l’organisation qui fonctionne en ce moment même à Madagascar. Je le montrerai dans mon prochain article.
La L’article 45 de l’arrêté du 25 janvier 1904 est ainsi
‘a conçu : « Les enfants âgés de plus de quatorze ans ne
ui peuvent continuer à fréquenter l’école primaire que
| s’ils y sont autorisés par le chef de la province et le
| chef du service de l’enseignement. » Il semble que par
| là soit consacré heureusement, pour le jeune Malgache
| bien doué et travailleur, le droit de s’instruire un peu
he plus que la masse de ses camarades. J’accorde sans
LU difficulté que le gouvernement général n’a pas eu
IF d’autre intention. En réalité, ce qu’il a établi, sans le
| vouloir, c’est un régime d’arbitraire inoui.
| Remarquons avec soin ce qui caractérise cet article. On comprend, — je ne saurais le répéter avec trop d’insistance, — que l’administration se soucie fort peu de voir de grands garçons s’éterniser inutilement sur les bancs de l’école primaire. Mais, pour obvier à cet
En inconvénient, il était suflisant de prendre des mesures
\ générales. On pouvait, par exemple, décider que les
ï écoles primaires auraient la permission de garder au delà de quatorze ans, dans une proportion nettement
’ déterminée, quelques élèves intelligents et studieux. Elles auraient jugé elles-mêmes, sous tous les contrôles
imaginables, mais avec leur incontestable compétence, à qui il convenait d’accorder une faveur exceptionnelle. Au lieu de cela, c’est le gouvernement qui, de sa propre autorité, désignera par leurs noms les jeunes gens appelés à un privilège.
Autre remarque nécessaire. Cet article 45 ne s’applique pas exclusivement, comme beaucoup de personnes sont tentées sans doute de le supposer, à l’enseignement libre. Il a été rédigé pour les école primaires officielles; il se trouve dans le chapitre qui les concerne et il fait suite à l’article qui vise leur création. Ce n’est que par extension qu’il atteint les écoles libres (voir l’article 76). Le régime d’arbitraire dont je parle n’a donc pas été inventé pour tracasser une caté- gorie particulière d’établissements. Il règne absolument sur tous.
On nous dit : « Des Malgaches pourront être autorisés, etc… » Soit. Mais lesquels seront capables de recevoir ce privilège ? Quelles conditions devront-ils remplir ? L’administration n’hésite pas dans sa ré- ponse : « Ce seront les jeunes gens qui auront bien marqué leur zèle, leur bonne volonté, et en même temps leurs dons d’intelligence. » En vérité, on s’attendaiït un peu à cette réponse. On ne se représente pas qu’une autre puisse être donnée. Mais la question très
… délicate est de savoir quelle autorité discernera et désignera les rares élus qui seront admis à un traitement spécial.
Je vois bien que M. le chef du service de l’enseignement a son mot à dire dans tous les cas. Toute autori- $ sation est prononcée, en définitive, par lui. On ne sau- } rait mettre en doute son équité personnelle. Mais il est
ne Dupae M Le
j le dans la situation d’un ministre de l’instruction publique pe qui est, certainement, trop haut et trop loin pour bien ‘ distinguer le détail de chaque cas et pour décider vraiqui ment par lui-même du sort de tous les enfants. IL est Va obligé, pour toutes les demandes individuelles qui lui La) sont adressées, de s’en rapporter sans réserve à ses de (1 fonctionnaires. C’est ici que le danger du régime
1 L’administration ne veut pas entendre parler de ce ji ‘ danger. Elle est sûre de tous ses agents, à tous les i fi degrés.Que voilà une belle confiance ! Il faut, décidément, 4 avoir le caractère fort mal fait pour ne pas la partager fe À avec émotion.
Fi | D’un fonctionnaire subalterne dépendra, en somme, Un l’avenir d’un certain nombre d’enfants, — j’oserais re ILES presque dire, en un sens, l’avenir des enfants les plus ki | intéressants de Madagascar. Quelle sera la compétence Li de ce personnage investi d’une semblable responsa124 bilité? Sur quoi se fondera-t-il pour prononcer les ! 4! verdicts que l’on attend de lui ? De quel critère useradi t-il? Se mêlera-t-il d’apprécier lui-même la valeur des lol élèves? Saura-t-il mieux que leurs maîtres ce dont ils ni sont capables et ce qu’on peut espérer d’eux ? Je consens | à avoir pour les administrateurs de la colonie tout le FA respect que l’on voudra. Mais je demande si l’on oserait dl confier un tel pouvoir discrétionnaire, sans aucun conii) trôle, à nos préfets de France ?
LUE Ne parlons pas seulement de compétence pédagoji gique. Ce serait manquer de franchise. Ce qui inquiète, il dans le régime inauguré par l’arrèté du 25 janvier 1904, il j c’est la facilité laissée aux injustices calculées, aux 1 passe-droit, au favoritisme éhonté. Est-on bien certain
… que des individus, sûrement des Malgaches, peut-être
| des Français, ne s’empareront pas de cet article 45 pour satisfaire leurs passions personnelles? Ils déclareront : « Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis. » Et ceux-là seuls pourront s’instruire un peu, à qui ils auront délivré ce certificat d’esprit.
Je ferai, si l’on veut, cette énorme concession que RUE les Français, en vertu de leur couleur, sont au-dessus PT de toutes les tentations d’injustice, qu’il n’y a land chez nous de passe-droit et qu’un agent peut y être investi, sans danger pour personne, d’un pouvoir discrétionnaire. J’imagine que nos fonctionnaires ne , m’accuseront pas, maintenant, de les attaquer. Mais ils
me permettront de leur demander s’ils sont disposés, en conscience, à accorder un tel crédit à leurs subordonnés indigènes dont il leur est absolument impossible de se passer et par les yeux desquels ils sont souvent ; condamnés à voir les choses et les hommes.
On sait assez quels ont été, depuis un temps immé- morial, les traditions de l’administration malgache. Le « pot-de-vin » y était érigé en institution. Une charge publique conférée à un individu n’était guère considérée par celui-ci que comme un moyen de s’enrichir au plus vite. Se figure-t-on sérieusement qu’il a suffi de quelques années de domination française pour abolir jusqu’au souvenir de cette tradition et pour en faire disparaître toutes les pratiques ? Il faudrait beaucoup de naïveté . pour se l’imaginer, et je ne me sens pas libre d’attribuer à notre administration une si grosse dose de candeur.
L’article 45 de l’arrêté scolaire établit que nul ne pourra rester dans une école primaire après quatorze ans révolus, — sauf dans le cas où il reçoit un trai-
LA tement de faveur. On ne peut pas appeler d’un autre El nom l’autorisation qui lui est donnée ; c’est un privilège hi concédé, c’est une grâce dont l’individu est l’objet. Eh } rs bien ! il y a mille raisons de craindre que le « traitement HA A de faveur » ne mérite beaucoup trop son nom, qu’il ne fi 4 soit accordé par amitié ou refusé par rancune, que la ( à complaisance ne soit trop souvent achetée de bien des AN } manières, que le défaut d’autorisation ne signifie (il parfois tout simplement que l’intéressé ou ses parents Ve n’ont pas voulu « y mettre le prix ». (1)
LA De tous ces marchandages, l’administration ne sera f | k pas responsable. C’est bien évident. Elle fera tout pour De les empêcher. Mais ils se passeront loin d’elle, à la hi campagne, dans l’ombre. Elle les ignorera ou, s’il lui j “4 arrive de les soupçonner, elle ne pourra pas les sursi prendre et les empêcher. Cela ne l’empêchera pas M d’en porter le fardeau moral. C’est à elle que les 4 Malgaches attribueront ces procédés. Ils l’accuseront jt d’indulgence pour ces abus. C’estla France en définitive | qui en souffrira. Il est permis de le regretter.
ie Pour faire disparaître les pratiques de l’arbitraire, à commençons par en biffer le principe dans la loi et dans | k les arrêtés qui en tiennent lieu.
{ À (:) A défaut de vénalité, les querelles de clans et de Al ad castes joueront leur rôle dans l’arbitraire. Elles se conSOL cilient, d’ailleurs, sans peine avec les pensées de lucre.
J’arrive à une des plus admirables curiosités qu’il, y ait dans l’arrêté scolaire du 25 janvier. L’article 76 est ainsi conçu: « Sont reconnues (sic) comme écoles privées les établissements d’enseignement privés définis ci-après : 1° les établissements dirigés par des instituteurs indigènes brevetés et satisfaisant aux prescriptions officielles relatives à l’organisation des écoles primaires. ; 2° les établissements dirigés par des maîtres européens et dans lesquels est appliqué soit le programme des écoles régionales d’apprentissage industriel et agricole, soit le programme de l’une ou de l’autre section de ces écoles… » etc.
Il faut relire avec soin cet article pour en découvrir toute la beauté. Au premier abord, elle risque de rester | tout à fait inaperçue. On ne voit pas immédiatement que, d’un simple trait de plume, est refusée à tout blanc, fat-il muni de tous les brevets possibles, l’auto-
- risation de tenir une école primaire. Il peut ouvrir une école d’apprentissage industriel et agricole, mais il n’a pas le droit de fonder ou de diriger une école primaire. Il avait ce droit en France; il l’y a laissé en s’embarquant à Marseille pour Madagascar.
1 Pourquoi est-il ainsi, de façon sommaire, exproprié J
re dans une colonie française d’une liberté que la loi fran-
js çaise lui garantit à de certaines conditions? Il arrive
VUE sans doute souvent tue les indigènes ne sont pas investis
ti “4 de telle ou telle liberté. C’est qu’ils sont placés sous un
Li « statut » spécial. On le comprend, sauf à y mettre tous
ii les tempéraments justes et nécessaires. Ils sont des
: sujets et non pas encore des citoyens: c’est entendu, et
la discussion ne porte pas sur cette question. On ne
fi nous avait jamais enseigné qu’un de nos compatriotes,
k — non pas un sujet, mais un citoyen, — dût perdre, en
| arrivant dans une colonie, le bénéfice de nos lois.
| a: Il faut véritablement se mettre l’esprit à la torture
€ pour découvrir le motif qui a fait inscrire cette extraor-
| dinaire disposition dans l’arrêté scolaire de Mada-
px gascar. Je constate que l’enseignement de la langue
| française a sa large place dans le programme des écoles
bi primaires (article 46). Était-il indispensable de décider
! à que les Français brevetés ne pourraient pas être admis . .
É à donner, dans les écoles primaires, un enseignement
| pour lequel nous les aurions crus particulièrement qua-
| Le sujet est trop sérieux pour que je m’abandonne à
Ke ÿ des plaisanteries faciles. Si l’instruction, dans les écoles primaires, avait lieu en malgache et si elle ne sup-
\ posait que la connaissance du malgache, on compren-
| drait que les indigènes en fussent seuls chargés. Mais,
Elprs à tort ou à raison, on décrète qu’il n’y aura pas une seule de ces écoles où les élèves ne doivent étudier le
français. Et pour compléter cette mesure on ajoute que
| les maïtres européens seront soigneusement exclus de cet enseignement. Je renonce à saisir cette logique. Je
É distingue, pourtant, quelques-unes des scènes qu’elle
. pourrait inspirer à un Labiche. Ces scènes seraient à désopilantes dans le français qui commence à $e répandre dans la colonie.
L’on ne doit pas invoquer, dans le cas présent, l’argument par lequel on essaie de justifier l’interdiction, pour les Européens, d’ouvrir une école d’enseignement un peu général. Lorsqu’il s’agissait de ces sortes de
collèges on pouvait prétendre que l’interdiction visait, à la vérité, non pas l’Européen, mais l’indigène. Le blanc conserve, en principe, le droit de donner l’enseignement; c’est le Malgache qui n’a pas le droit de le recevoir. Ici, rien de pareil ne peut être soutenu. L’instruction primaire est permise à nos « sujets »; il y a même des cantons où elle est obligatoire. La mesure frappe donc bien le Français parce qu’il est Français et parce qu’il est breveté.
La tête se perd dans ces paradoxes truculents de ladministration. Plus on entre dans les détails et plus on renonce à comprendre. Croirait-on que cette même administration, qui ferme maintenant les écoles primaires aux maîtres européens et brevetés, est la mème
; qui a forcé, il y a quelques années, maintes écoles primaires libres à se pourvoir de maîtres européens et brevetés ? Cela a l’air d’être insensé, mais c’est un fait.
Autrefois, les écoles supérieures étaient les seules à avoir à leur tête des instituteurs de cette sorte. Mais, .
_ en 1897, est intervenu le contrat conclu avec les Frères de la Doctrine chrétienne. Dès lors, dans un certain nombre d’établissements primaires, créés par l’État, les Malgaches voyaient le français enseigné par des blancs. Ils affluaient aussitôt vers ces établissements, non
ê point parce que les maîtres étaient des religieux, mais | 4 parce qu’ils étaient européens et devaient bien savoir notre langue. Les gens qui ne se souciaient pas d’aban- \ donner leurs élèves au prosélytisme des Frères étaient ne contraints de placer, eux aussi, des blancs dans leurs ie écoles primaires. Soudain, l’on résilie le contrat conclu ti avec une congrégation par M. André Lebon. Et, par ; contre-coup, l’on décrète: il n’y aura plus d’Européens brevetés dans une école primaire.
Je suis bien fâché de le dire, mais il n’y a aucun lien | ” nécessaire entre cette résiliation de l’accord et l’inter2 diction dont on la fait suivre. L’accord était contes-
table et devait tôt ou tard prendre fin. Quand un
Français se trouve dans les conditions prévues par la
HE loi, son droit à ouvrir une école primaire est absolu et
Faut-il donc se résigner à ne rien comprendre à la dé mesure qui frappe ainsi nos concitoyens et les expro-
prie d’un droit ? Oui, si l’on cherche l’explication dans les principes. Non, si l’on consent à tenir compte de ‘ préoccupations tout à fait empiriques.
1 Le mot de l’énigme est fourni par l’article 44 de | l’arrêté: « Les écoles primaires rurales officielles sont créées par arrêté du gouvernement général, sur la pro-
l’enseignement. Alles sont dirigées par des instituteurs indigènes. » Ce que j’ai souligné nous explique tout. Si l’administration n’admet pas, dans les écoles primaires libres, la présence de maîtres européens et brevetés, c’est tout simplement parce qu’elle a renoncé à en
placer dans les siennes propres. Je neveux pas en avoir
pour moi. Donc je défends aux autres d’en avoir. Tant ,
pis, si je suspens un droit. Il me plaît qu’il en soit ainsi, et je commande. te langage est clair. Il est même compromettant. Car
il invite les indiscrets à se demander pourquoi l’administration se prive, avec une si énergique décision, des services d’instituteurs européens et brevetés. Et l’on ne peut se poser cette question sans être hanté par un doute: serait-ce que l’on manque de ces maîtres auxquels l’on affecte de renoncer ? Serait-ce aussi que l’on n’a nulle envie de se procurer un personnel pour lequel il faudrait des traitements supérieurs à ceux des indigènes ?
Pour une pure raison budgétaire, notre droit public est violé à Madagascar. Pour faire des économies dans des finances peu prospères, le droit du citoyen français est supprimé. Il est peut-être permis de ne pas admirer.
Ni Leçons de français
tits J’ai déjà fait allusion à l’enseignement de notre 1 langue. La question vaut la peine d’être traitée pour
ï elle-même. 1| Il va sans dire que, dans une colonie française, cet ke enseignement doit avoir une place importante: La il thèse contraire ne se comprendrait même pas. Les re indigènes, — je ne parle pas de nos compatriotes qui is ont affaire à eux, — ont grand intérêt, pour toutes les dé relations d’ordre commercial ou industriel, à posséder
! un certain usage pratique du français. Ils ont des rapHu ports plus faciles avec les colons et les fonctionnaires. | Ils peuvent, — comme c’est le cas à Madagascar, — | entrer dans nos administrations et prendre une part j utile au gouvernement de leur propre pays. L’élite, si
| elle veut s’initier à une culture supérieure, doit devenir
} capable de lire nos livres. Enfin, à quelque rang social jh que ce soit, ils sentent peu à peu leur esprit, leurs tendances, leurs capacités respectives s’orienter vers le F’ peuple dont ils apprennent l’idiome. C’est incontes-
C’est pourquoi l’on ne peut qu’approuver le gouver-
nement général pour l’effort, commencé dès le lendemain de la conquête, d’introduire l’enseignement du ù français dans toutes les écoles supérieures de Tananarive. C’est dans ces écoles que se donnaient autrefois ces leçons d’anglais dont on a prétendu à tort qu’elles étaient de règle dans tous les établissements d’instruction à Madagascar. Pour le simple développement de notre influence, l’enseignement du français devait remplacer sans retard celui de l’anglais partout où celui-ci avait jamais existé. Il devait même prendre, dans les grands centres, une extension considérable que son prédécesseur n’avait jamais eue. Car l’administration et le commerce avaient besoin de trouver, en nombre suflisant, des collaborateurs capables de s’exprimer en notre langue.
Tout ceci est bien entendu. Personne ne discute sur ce point. Où la question devient plus délicate, c’est quand il s’agit de savoir si la langue de la métropole doit être enseignée universellement à tous les indigènes d’une colonie. L’administration française n’hésite pas à résoudre ce problème par l’affirmative. (1) Je me
() Les « Instructions » du 15 juin 1903 /Journal Officiel de Madagascar du 20 juin 1903) contiennent un historique de l’enseignement dans la colonie. J’en extrais ce qui se rap- k porte à la langue française. C’est le général Gallieni qui
« Circulaire du 5 octobre 1896. — A la suite de la loi d’annexion du 10 août 1896, ma circulaire du 5 octobre suivant posa pour la première fois quelques principes géné- raux, d’après lesquels l’enseignement fut organisé, au début, dans les écoles de Madagascar.
« Cette circulaire insistait notamment sur l’obligation ï
permets, — encore que les hérésies soient mal accueil- À lies parmi nous, — d’être d’un avis radicalement a Ma première raison est de simple bon sens. Cet enny seignement ne peut pas être bien donné. Li est confié à We des indigènes. Même si la loi française n’était pas 18 violée à Madagascar, même s’il était loisible à un de \e nos concitoyens, muni de ses diplômes, d’être instituteur primaire, il est clair que le nombre de nos conciimposée, sans distinction, à toutes les écoles de diriger cet Ni enseignement dans un sens résolument français et elle 4 faisait ressortir que l’extension donnée à l’usage de notre Ÿ langue était l’un des plus puissants moyens dont nous disposions pour assimiler nos nouveaux sujets, les initier à à nos idées et à nos coutumes et, enfin, les préparer à fournir le concours nécessaire aux entreprises de nos colons. » ; « Circulaire du 11 novembre 1896. — Ces principes géné- HF raux furent précisés un peu plus tard par ma circulaire du 4 11 novembre 1896, qui rappelait, en les détaillant davan- ÿ tage, les prescriptions antérieures concernant l’obligation de l’instruction primaire et de l’enseignement du français, etc… Je ne saurais mieux faire que de rappeler ici ces | prescriptions du début, qui conservent aujourd’hui toute leur raison d’être pour les points particuliers auxquels elles s’appliquaient alors : « Dans les écoles de campagne, la moitié du temps sera ‘ « consacrée à l’enseignement du français et l’autre moitié: « Arrêté du 2 janvier 1897. — Le 2 janvier 1897, un ; arrêté crée l’école Le-Myre-de-Vilers.. Quinze jours plus tard, un autre arrêté, du 17 janvier 1897, impose la connaissance de la langue française à tous les indigènes nommés à des emplois du gouvernement. » « Circulaire et arrêté du 16 avril 1899 et programme d’enseignement du 26 juillet 1899. —..Dans leur ensemble,
toyens exerçant dans les écoles serait toujours mé- diocre. En vertu de l’arrêté du 25 janvier, il est nul, absolument nul. Personne ne peut professer dans une école primaire s’il est Français. La totalité de ces maîtres seront des Malgaches. Il est absurde de compter sur eux pour instruire les autres Malgaches dans notre langue.
| Quelques-uns arrivent à la connaître bien et à la
… parler convenablement. Mais la plupart d’entre eux, et même parmi les meilleurs, la savent fort mal. Ils ont
“ ces documents développent d’une façon détaillée, au point de vue des principes et de l’exécution, toutes les règles déjà en vigueur. »
« Circulaire et arrêté du 25 mars 1901. — Quoi qu’il en soit, les progrès de l’enseignement, et notamment de l’enseignement officiel, ayant continué à s’accentuer et à déborder des régions centrales pour s’étendre au Nord, à l’Ouest et au Sud, à des contrées de pacification ou d’organisation plus récente, on dut reconnaître, au bout de deux ans, qu’après avoir fait son œuvre et communiqué un premier et vigoureux élan à l’instruction et à l’éducation des populations indigènes, la réglementation de 1899 en était arrivée peu à peu à présenter de nombreuses et importantes lacunes. La question de l’enseignement à Madagascar, qui, d’abord, n’avait eu d’importance que pour certaines régions peuplées et relativement civilisées, s’était généralisée à la suite de la pénétration totale de l’île. QC Une part suffisamment large fut faite à l’enseignement de la langue malgache, qui restera, pendant quelques années encore, le principal instrument de manifestation de la pensée à la mesure des cerveaux indigènes. Il demeura entendu, toutefois, que l’enseignement du français S et la généralisation de l’emploi de notre langue par les indigènes restaient à cet égard le but essentiel à poursuivre et à réaliser. »
“A souvent un vocabulaire ramassé un peu partout, qui se
ie ressent par trop des influences militaires et qui, dans
| bien des cas, prête à rire. Ils ont une prononciation
5 il souvent vicieuse. Les élèves, naturellement, exagèrent
( les défauts des maîtres. Les lois phonétiques ne deman- ( dent pas, pour agir, l’autorisation officielle. Les mots I eux-mêmes tendent à se déformer. Et ainsi se crée Al rapidement, dans l’île, un charabia qui n’a qu’une resii semblance lointaine avec notre langue, une façon de « petit nègre », un « sabir » malgache.
ARE Certes, nous savons qu’un peuple, en propageant sa
il langue, communique quelque chose de son âme. (x) Et ; je suis de ceux qui ne trouveront jamais trop grandes ul les ambitions de ce genre que l’on aura pour la France.
ii Mais il ne faut pas se payer de mots. Les résultats que
| nous rêvons ne seront jamais atteints par la diffusion,
qe (1) Il ne faudrait pas se figurer, pourtant, que la connaisHE sance du français est forcément civilisatrice par elle-même. : 14 Cela dépend un peu des productions françaises que l’on
| lit. L’annonce que le principal kiosque de Tananarive met
114 régulièrement dans le Journal Oficiel de Madagascar est ttes suggestive. J’ouvre, par exemple, le numéro du 24 juin ( dernier. J’y vois la liste des publications qu’on peut trouver
; à ce kiosque. C’est d’abord un journal politique, un seul, ÿ le Journal. Puis ce sont quelques revues, dont quelques- À unes, très graves, n’attirent guère les regards des Malga1 ches : Revue de Paris, Revue des Deux Mondes, Monde ë moderne, Lectures pour tous, Annales politiques etlittéraires. À Ensuite ce sont des choses quelconques. Enfin vient la série des feuilles illustrées qui, à la devanture de nos kiosques
! et de nos papetiers, font l’éducation de nos enfants chemis nant dans les rues : Le Rire, Le Frou-Frou, Le Sans-Gêne, 1 La Vie en rose, Fin-de-Siècle, La Gaudriole, La Culotte té rouge, Le Vieux Marcheur, etc. Voilà ce qui a Le plus grand
en quelque sorte administrative, d’un patois informe et
Voilà une première raison de fait. En voici une seconde qui n’est pas, non plus, de théorie. L’administration, en ordonnant l’enseignement universel du fran- çais, va droit contre un des buts qu’elle poursuit. Elle est la première à prendre la responsabilité d’un mal qu’elle voudrait empêcher.
Une de ses préoccupations les plus vives et-les plus légitimes, — je l’ai assez répété, — est de ne pas faire de « déclassés ». Le gouvernement général est hanté par la crainte d’une instruction trop intellectuelle, sans rapport avec la vie actuelle des Malgaches, sans utilité pratique pour eux et par suite sans profit pour la colonie. De là ses avertissements perpétuels aux écoles libres. De là les restrictions abusives qu’il apporte, contre le vœu d’une élite indigène, au droit de s’in- Î succès auprès de nos « sujets » et leur enseigne le respect de notre pays.
A titre de simple curiosité, je découpe dans le Journal Officiel de Madagascar, du 23 juin 1903, la note suivante : « Avant son départ en tournée, M. le gouverneur général a décidé de mettre pendant son absence, et pour six repré- sentations, sa loge du théâtre à la disposition des meilleurs élèves des écoles administratives, de médecine et professionnelle, et par série de dix élèves. Cette faveur est réservée aux plus, méritants, et notamment à ceux qui ont obtenu les meilleures notes pour la connaissance de la langue française; elle constituera pour les jeunes gens qui en bénéficieront une récompense de leur zèle au travail et de leur bonne conduite. Avant-hier soir, une première série de dix élèves de l’école administrative ont assisté à la repré- sentation de Gilette de Narbonne. »
| 1. ; struire. Et il ne s’aperçoit pas qu’il a donné et donne AE travaille plus que personne à détourner les gens du L il labeur manuel et de l’existence à la campagne.
HitUe En dehors des grands centres, la connaissance du Al) k français est sans aucune utilité réelle pour les popula- | | 1 tions indigènes. Dès qu’un individuse met à baragouiner Wii quelques mauvaises phrases de notre langue, il se croit ( un personnage ; il n’est plus fait pour son milieu, qu’il EE dédaigne désormais. Il n’a plus qu’une pensée : c’est qu ) d’abandonner au plus vite son village et ses rizières, de ‘ He courir à la capitale, d’y devenir employé d’administrati ! tion, et surtout interprète. Ce métier d’interprète est fe f idéal pour tous les paresseux. Il suppose seulement la A confiance naïve qu’un homme peut avoir en lui-même et l ï en son savoir. Cette confiance et la fainéantise vont Va fort bien ensemble. On le constate vite à Madagascar | (os comme ailleurs.
| k Nous gémissons beaucoup, — et nous n’avons pas | di tort, — sur la centralisation à outrance qui sévit chez (fé nous, sur l’attirance presque morbide que Paris exerce | (HE sur les paysans de France. Nous n’avons pas eu he besoin d’introduire à Madagascar ce mal qui est | fe presque inséparable de la civilisation. Il y était déjà je très développé, du moins sur le plateau central. Depuis {2 un temps immémorial, les habitants de l’Imérina sont puis hypnotisés par Tananarive. Bien avant notre arrivée, WE Tananarive jouait tout le rôle d’une capitale; elle en PU exerçait toutes les fonctions, y compris celle de pomper | x la population des campagnes.
fi 188 Or cet afflux incessant des Hovas à Tananarive est sans utilité sociale. Tous ces gens n’ont rien à faire
dans une grande ville qui n’est pas une cité industrielle. Ils cessent d’être des producteurs. Ils ne le sont qu’à la campagne, quand ils cultivent leurs champs ou leurs rizières, quand ils mettent en œuvre les richesses naturelles du pays. L’administration le sait. Elle s’en plaint. Elle fait prêcher l’amour de l’agriculture. Et, par l’enseignement inutile d’une langue que l’on apprend fort mal, elle excite l’envie de courir à la « grand ville ». C’est là une logique qu’on ne discute pas.
La question a, d’ailleurs, un autre côté, — un côté plus philosophique, — qu’il me reste à aborder.
#J 12 Pour la langue malgache | DA. Il faut que je revienne sur la question de l’enseigne-
A à ment du français. Quand on veut tuer son chien, on dit ; ; 1 É qu’il est enragé. Quand on veut tuer une idée, on dit, 10 selon les milieux, qu’elle est antipatriotique ou qu’elle \°4 est antidémocratique. Je m’attends donc à l’une ou à es. l’autre de ces accusations, et même aux deux. Or, si je
A hi. suis opposé à l’enseignement universel de notre langue, an c’est au contraire par préoccupation de patriotisme et | i4 par souci de progrès humain. J’y suis opposé parce que à | FN je veux que les idées essentielles à notre peuple pénè- Ur. f trent peu à peu les indigènes et parce que je veux que
‘ts tous ces indigènes, un jour ou l’autre, soient capables
Les d’être des hommes véritables et des citoyens normaux.
pa Cette double préoccupation, en moi, ne fait qu’un.
“ ie Elle ne peut être réalisée que par une même pédagogie.
: OM Des idées ne s’acquièrent pas en quelque sorte du
HU dehors, par une transfusion mécanique d’un esprit dans
ti de un autre, par l’absorption d’un certain nombre de for- Û
. mules apprises par cœur. On passe de la main à la
- main une pièce de monnaie. On ne communique pas, à vrai dire, à un autre homme une idée. On peut amener cet homme à penser cette idée. Elle n’est à lui que du moment où il l’a pensée. Avant, il était une machine qui reproduisait des sons. Il n’est un homme, au sens exact du mot, que dans la mesure où il pense par luimême, où il réfléchit ce qu’il dit et dit ce qu’il a
Eh bien ! je pose délibérément en principe que des hommes n’apprennent à réfléchir que dans leur propre langue, avec des mots qui sont bien à eux et dont ils saisissent toutes les nuances, avec une syntaxe qui : incarne leur logique particulière. Ils n’y arrivent pas dans un idiome qui leur est étranger et dont toute | la vie intime ne répond à rien dans leur vie intellectuelle.
Je laisse de côté cette élite malgache dont j’ai déjà plaidé la cause, dont je rêve l’éducation approfondie dans des établissements qui lui seraient réservés et par des méthodes qui lui seraient appropriées. Ce dont il s’agit ici, et uniquement, c’est des écoles primaires de la campagne. C’est en pensant à elles et à leurs élèves que j’écris. Ce qu’on pourrait m’objecter en me parlant d’autres écoles et d’autres élèves serait sans portée et prouverait seulement la volonté de ne pas serrer le problème de près.
Avec les maîtres indigènes que l’on a dans les écoles primaires rurales, l’enseignement du français sera souvent, comme je l’ai déjà dit, l’enseignement d’une caricature de notre langue. Osera-t-on prétendre, sans rire, que cette contrefacon grotesque du français peut
À avoir une valeur éducative quelconque ? Passons. Je 1% Â mets les choses au mieux. Dans les conditions que l’on 4 ; peut supposer les plus favorables, un excellent élève À | d’une école primaire rurale parviendra tout au plus à ) ! posséder deux ou trois cents mots et à les employer en , 1 quelques phrases usuelles. En quoi son intelligence en ; Qt est-elle plus ouverte? En quoi son esprit s’est-il assoupli ! È et fortifié? Nos livres les plus élémentaires restent | encore hors de sa portée. La mémoire s’est remplie de j quelques assemblages de sons nouveaux. A moins de Ë l croire à je né sais quelle action magique, nous ne nous 5 figurerons pas que cet enfant est transformé. Je suis À is convaincu qu’ayant mal appris une langue, il aura mal | si appris lé reste de ce qu’on a voulu lui enseigner. Il faut. j du temps pour encombrer une mémoire. Il faut dutemps 2 pour apprendre des mots, et puis des mots, et puis : Al encore des mots. Il faut prendre ce temps sur celui dont M
la classe dispose. Dans une école rurale de Madagascar,
Rd on ne travaille pas plus de quatre heures par jour. Si N l’on en passe deux à ressasser péniblement un mauvais F français, que reste-t-il pour étudier, non plus un vocabu-
laire, mais les choses, pour acquérir des connaissances
? réelles? Tâchons donc de ne pas croire à la magie 1 J’ai sous les yeux ce que disait, il y a trois ou quatre $ ans, à des chefs indigènes de Brass (à l’embouchure du … à Niger) un homme qui s’occupe avec passion du déve- + À loppement de cette race. Il avait visité toutes les écoles Ë à du Delta et il les avait trouvées faibles et insuffisantes, M | La faute n’en était ni aux enfants, ni aux instituteurs, M à mais aux chefs qui voulaient qu’on enseignât, non pas #
leur langue, mais l’anglais. Le personnage que je cite J
_ estun Anglais. Voici en quels termes il combattit l’idée des chefs :
« Je sais ce que je dis, car j’ai été instituteur pendant quarante ans, et pendant treize ans, j’ai eu la direction d’une école de plus de 500 enfants et de 11 instituteurs. Vous, habitants du Delta, vous saurez m’enseigner à gouverner un canot; mais mon expérience m’a mis en état de mieux comprendre ce qui a trait à une bonne éducation. L’avenir de la contrée de Brass dépend des enfants d’aujourd’hui. Nous passerons et ils prendront notre place. Que personne ne dise que nous restons indifférents à l’instruction de vos enfants : tout au contraire, nous voulons certainement, pour nous servir d’une expression usitée parmi vous, nous désirons que vos enfants « apprennent les livres », c’est-à-dire soient instruits. Mais nous voulons qu’ils soient instruits dans leur propre langue, afin qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et qu’ils apprennent à penser et à raisonner par eux-mêmes.
« Je comparerai leurs esprits à des serrures. Si je vous donne une bonne serrure, vous aurez encore besoin d’une clef pour l’ouvrir, et si je vous en donne une à fausse, vous ne pourrez ouvrir la serrure, ou bien si vous essayez de la forcer, vous la gâtez. L’esprit de vos enfants est semblable à une serrure; et la vraie clef, c’est la langue de votre pays. Si vous refusez de vous ê en servir, ou si vous essayez des clefs étrangères, de deux choses l’une : ou bien vous ne parviendrez pas à ouvrir, ou bien vous gâterez la serrure et la clef, c’est- à-dire l’esprit de vos enfants et la langue, qu’ils défigureront… » ;
.
(4 Je me permets de penser que ces paroles s’applique- : 4 raient fort bien à Madagascar et au peuple malgache. ï 4 Si l’on veut que nos idées pénètrent peu à peu jusqu’à 1] ces populations neuves et les façonnent sans les déra4 ciner, ce ne sera qu’à travers leur langue. Il faut que Û À nos idées prennent une tournure malgache, s’expriment 1 y à la malgache, deviennent malgaches. Sinon, elles ressl teront toujours à la surface. On n’aura qu’une civilisale tion de placage. J’avoue que j’ai pour cette race une 4 autre ambition et que je rêve pour la France, non pas fe des perroquets ou des singes qui répéteront avec ai4 M sance des sons ou des gestes, mais des enfants de son
‘il Mes espérances, mes convictions et ma pensée, les 11 voici traduites par un des hommes qui ont bien étudié la h question à Madagascar même :
14 « Tandis que la connaissance du français ne permet À que par exception au Malgache de pénétrer notre à pensée, de comprendre en quoi nous différons de lui et M de franchir peut-être le large fossé qui nous sépare, la | connaissance du malgache nous donne au contraire 47 très vite le contact avec ce peuple encore simple, nous ) fait comprendre ses manières de penser et de sentir et À nous fournit le moyen de faire pénétrer nos idées jusqu’à 1 lui dans la forme et dans la mesure qui lui conviennent. Vi Surtout elle nous fera gagner sa confiance, et ce sera 1 peut-être moins difficile que l’on ne pourrait le penser. | Le rapprochement nécessaire se fera de la sorte, mieux ie que par tout autre moyen. d
| « L’éducation que nous devons au peuple malgache, Li et qu’il attend de nous, se fera du même pas, progressi-
« vement et sûrement. Une littérature, et non pas peut- ; être seulement une littérature scolaire, se créera petit à petit, toute pénétrée de notre esprit et toute tournée vers la nôtre. Cultivons avec nos méthodes et dans un . esprit de large confiance le germe vigoureux né de la
- terre malgache, et faisons en sorte que l’on ne nous dise pas un jour ce que, naguère encore, Michel Bréal pouvait dire des écoles mêmes de France : « C’est pour « avoir méconnu la force des attaches locales que votre » « culture est trop souvent sans racine et sans profon_ « deur. » ‘
il ‘ Fagots et Fagots
le Revenons à l’arrêté du 25 janvier 1904. L’article 3 en ie est relatif à l’obligation. Il est ainsi conçu : « L’injh struction est obligatoire pour les enfants de 8 à 13 ans fi Û dans les faritany où existe une école officielle. Des i] k arrêtés spéciaux, pris sur la proposition des chefs de 1e . province et chef du service de l’enseignement, déterNES minent les faritany où l’enseignement est obligatoire. » j Un « faritany » est à peu près l’équivalent de ce que ELA nous nommerions en français un canton. Tous ne sont De pas pourvus d’une école officielle et laïque. Il s’en faut qi même de beaucoup. A moins de dépenses considé- } : rables et auxquelles on ne paraît pas disposé, cette ; situation durera longtemps encore. Il ne faudrait donc f pas se figurer que l’obligation, qui semble bien inscrite NU dans cet article 3, sera bientôt une réalité. Quoi que le ù y papier ait l’air de dire, personne n’y songe.
4 On comprend, d’ailleurs, pour quelle raison le gouel 1 vernement général ne la décrète pas dans les cantons | où il n’a pas une école à lui. Il ne veut pas que les | ‘ parents, pour obéir à la loi, soient contraints d’envoyer
leurs enfants dans un établissement confessionnel. IL les laisse parfaitement libres de le faire. Mais il n’entend pas les y forcer indirectement. Il ne décrète l’obligation que le jour où les parents, qui ne veulent pas d’une école de mission, peuvent recourir à une école de l’État. La pensée en elle-même est très juste.
Il ne faudrait pas qu’elle aboutit, dans la pratique,
à une injustice systématisée. Du jour où l’obligation est ordonnée dans un « faritany », les enfants de 8 à 13 ans sont tenus d’aller dans une école qui ait à sa tête un maître diplômé, — que cette école appartienne au gouvernement ou à une société privée. — IL est donc indispensable que le diplôme soit délivré, selon toutes les règles de l’équité, à qui le mérite par les connaissances montrées à l’examen. Il serait inadmissible que la « cote d’amour » jouât son rôle dans ces examens. Je n’insiste pas sur un moyen détourné d’établir le monopole.
- Sice monopole s’établissait à Madagascar, il ne serait à son tour qu’un moyen pour une autre fin. Et cette fin, ce serait la diminution de l’instruction dans la colonie. Naturellement, on n’en parlerait pas. Et qui donc, dans le bon public, pourrait deviner que l’obligation de l’enseignement aurait aisément pour but et pour effet de le réduire? Voici l’explication de ce mystère.
I! y a des « faritany » où des écoles officielles existent déjà et où, par conséquent, l’obligation est proclamée à cette heure ou va l’être. On peut affirmer plusieurs choses sur ces écoles. La première, c’est que toutes, sans exception, seraient absolument insuflisantes pour recueillir les enfants du canton en âge de s”instruire. On peut évaluer le chiffre de ces enfants, par canton, à 200
( ke ou 300 environ. Dans bien des cantons, ce nombre est 1 î beaucoup plus grand. La plupart des écoles officielles 1e j existantes n’ont qu’un seul maître. C’est la présence de 4 G ce seul maître qui fait décréter l’obligation. Supposons |: 6 que tous les enfants affluent vers lui, que pourra-t-il fl. ÿ bâtiment dont il dispose est beaucoup trop petit. Ce il ‘4 n’est, dans bien des cas, qu’une case un peu vaste, une (Se salle dans laquelle une cinquantaine d’élèves tout au FLUFS nement libre abandonnaïit sa tâche, il y aurait dans NE chaque « faritany » des centaines de petits Malgaches (Re. qui ne recevraient plus la moindre instruction. L’enseiii j gnement ofliciel ne serait pas en mesure, en mettant les lé 2 choses au mieux, d’en recevoir plus d’un tiers ou d’un Re Il y a enfin une autre difficulté matérielle. Supposons ni ki l’obligation décrétée dans un canton où les écoles libres El n’auraient pas de maîtres diplômés ; elles ne pourraient 11) NI plus recevoir d’enfants au-dessus de huit ans. L’école ii ’ officielle fonctionnerait seule. Pour s’y rendre, les s 1 10 enfants seraient obligés, dans bien des cas, de faire Miss une marche d’au moins deux heures le matin et deux NE A heures le soir. Dans bien d’autres cas, ils auraient à if re traverser des torrents qui, au moins dans la saison des 4 118 pluies, sont presque infranchissables même pour des AR adultes. C’est pour obvier à ces obstacles que l’on a A qe multiplié dans la campagne des écoles qui ne répondent f Jp qu’aux premières nécessités, mais qui y répondent. Le ART décret établissant l’obligation aurait pour effet voulu ka £ de les fermer, sauf aux tout petits enfants.
Il est clair que, dans des conditions pareilles, l’obligation serait tout simplement inscrite sur le papier. Elle ne serait pas observée dans la pratique. Les enfants n’iraient pas dans les écoles voisines, qui n’auraient plus le droit de recevoir des élèves au-dessus de huit ans. Ils n’iraient pas, non plus, à l’école officielle, parce que celle-ci serait trop éloignée ou inabordable. Et ce serait, dans ce « faritany », l’ignorance par ordre. Voilà ce que peut devenir, dans une colonie française, l’obligation entendue de façon trop subtile. Sarcey aimait à répéter, après Molière, qu’il y a fagots et fagots. Il y a de même des laïcisations de plusieurs sortes, et il importe de ne pas s’y méprendre. Celle que nous poursuivons chez nous consiste à faire | peu à peu de l’instruction un service public dont l’État laïque se charge et qu’il veut assurer à tous les enfants. Comme il tend à instruire tous les fils et toutes les filles | d’un même peuple, il est naturel et il est nécessaire qu’il se place en dehors de toute considération confessionnelle et qu’il ait dans la pratique un égal respect pour toutes les convictions religieuses ou irréligieuses. Il y a une laïcisation d’une autre espèce et qui ne serait que la caricature de ce que nous poursuivons en France. Supposons qu’il y ait, quelque part, des gens que l’instruction de la multitude inquiète, qui lui reprochent de donner un sentiment exagéré de la dignité, de communiquer aux caractères l’amour de l’indépendance, de faire des ouvriers indociles et des « sujets » sensibles aux abus. Ces gens se diraient : « Comment pourrions-nous, sans provoquer trop de criailleries, entraver le progrès si fâcheux de l’instruction ? » Puis ils s’apercevraient que cette instruc109
MX tion, qui leur déplaît, est donnée en très grande partie D par des écoles libres. Et du coup ils verraient le ME, Me: truc cherché. Des écoles libres ! IL n’en faut plus. Sous us f | prétexte de laïcisation, on les ferait fermer. Ensuite, ER DA on se garderait bien d’en mettre d’autres à leur place 1 ou du moins d’en mettre en quantité suflisante, Letour ps * Est-on sûr que c’est là un roman et que ce ne sera ‘4 De, pas demain l’histoire de Madagascar ? Ce ne sera pas as l’histoire de Madagascar, si la France républicaine est . si 2 1,112
Pour les écoles laïques Il y à un malentendu qui, entre tous, me serait infi- : niment désagréable. C’est celui qui me ferait prendre pour un adversaire de l’enseignement laïque à Madagascar et ailleurs. Loin de l’attaquer, je prétends le _. défendre mieux que ceux qui chantent ses louanges à tort et à travers. Je n’admets pas qu’il soit un bluff, une apparence dont on nous leurre, un prétexte ingénieux pour diminuer dans l’île, sous couleur d’anticléricalisme, la quantité d’instruction qui peut s’y trouver. Non seulement je n’essaie pas de m’opposer aux progrès de l’enseignement laïque à Madagascar ; mais je désire que ces progrès soient réels, qu’ils consistent, non pas à détruire ce qui est, mais à construire quelque chose de positif et de bon. Mon dessein aujourd’hui est précisément de dire comment ils pourraient être très J’ai la conviction que, dans un temps très court, l’enk 107 \
be seignement ofliciel aurait, si on le voulait bien, une je prédominance incontestable. Si certaines conditions Li étaient réalisées, il ne rencontrerait bientôt, devant lui, 1 aucune concurrence. Ce n’est point par des tracasseries di et des vexations qu’on y arrivera le plus vite. Ily a L des Français qui ne sont disposés ni à faire bon (ia marché de leurs droits ni à cesser de défendre les 1e droits des indigènes. Mais ces mêmes Français ne de- | mandent nullement à rester, en face du gouvernement : général, je ne dis pas dans une attitude d’hostilité qui A n’a jamais été la leur, mais dans une simple position | défensive. Leur désir non dissimulé, c’est de diriger sur h les écoles officielles tous les enfants malgaches sur | lesquels ils ont quelque autorité morale. Je le dis parce l ‘ que je le sais, et je le sais parce que je suis de ces {à Français-là. Je fais partie d’un comité qui n’a qu’un désir : c’est de passer la plus grande partie de son f œuvre scolaire à l’administration de la colonie. Mais il ne le fera que le jour où il aura trouvé des garanties I] lui en faut de deux sortes. La première, c’est que la conscience des familles malgaches soit absolument: | respectée; c’est que des maîtres d’instruction en { somme médiocre, dont la science apprise par cœur est de trentième main, ne prétendent pas trancher toutes | les questions philosophiques et autres, et, parce qu’ils } s’imagineraient plaire ainsi à quelque chef de bureau, partir en guerre contre les croyances des familles. Si ce contrat n’est pas observé, à qui s’en prendre du mécontentement des pères et des mères? À qui s’en Lot prendre dans le cas où ceux-ci veulent des écoles libres ? Dans ce cas, les adversaires de l’enseignement laïque
… sont ceux qui le comprennent d’une certaine manière. Cesont eux qui développent l’enseignement libre en le
Je sais bien que des instructions, en apparence fort sévères, sont données. Je sais bien que le principe essentiel est proclamé dans tous les arrêtés scolaires, compris celui du 25 janvier dernier. L’article 5 de
-, cet arrêté est ainsi libellé : « La neutralité religieuse la plus absolue est observée dans les écoles officielles dont l’accès est laissé libre à tous les enfants et jeunes
gens, à quelque religion qu’ils appartiennent, Le temps . nécessaire sera laissé aux élèves Pour pratiquer, en dehors de l’école, la religion qu’ils ont choisie. »
C’est fort bien dit. Mais ne Pourrait-on pas, au nom même du principe ainsi formulé, critiquer parfois avec assez de vivacité les écoles gouvernementales? Je ne
… eux pas discuter sur des incidents particuliers. Nous
Sommes trop loin pour traiter avec précision de tous les détails. Mais il y a une certaine initiative qui met en jeu, d’une façon formelle, la responsabilité du gouvernement général. Qu’elle se prolonge, qu’elle soit imitée en divers lieux, et les conséquences en seront À Tananarive, on affecte d’organiser, dans certaines écoles officielles, à l’heure même des services religieux, des réunions pour les élèves. Sans aucun doute il ne s’agit pas d’exercices Scolaires proprement dits. On n’étudie pas les matières inscrites au programme. On n’apprend pas les quatre règles et l’on ne récite pas une leçon de géographie. C’est parfaitement vrai. Mais le nom des exercices ne change rien à l’affaire. Alors qu’on dispose de toutes les heures que l’on veut, l”admi109
| nistration choisit, pour convoquer les enfants, le moment É précis où leurs familles les emmèneraient peut-être à la ’ messe ou au prêche. L’intention est visible, et les ; Malgaches ne se font aucune illusion. ] Une réclamation a été portée devant le général ‘ Gallieni. Il a répondu que la liberté des enfants était | entière, qu’avant toute réunion du dimanche matin on leur répétait qu’il leur était loisible d’aller ailleurs, et | que, s’ils se rendaient à l’école, au lieu d’aller au 7 temple ou à l’église, c’était de leur propre volonté. Cette réponse est une plaisanterie qui doit faire sourire fe le général lui-même. | En toute sincérité, croit-il qu’un Malgache, toujours timide et tremblant devant l’administration, se reconnaît le droit d’avoir l’air de dédaigner une invitation du gouvernement ? Les enfants savent que de très hauts fonctionnaires vont se déranger pour cette réunion, que M. le directeur de l’enseignement, lui-même, — comme c’est arrivé, — fera peut-être la conférence, qu’on aura les noms des élèves qui seront venus et de ceux qui se | seront abstenus. Il faudrait prêter à ces petits indigènes une indépendance morale que des adultes blancs n’auraient pas souvent et qui irriterait terriblement l’administration. Soyons sérieux. ; Aussi bien, si l’on déclare à l’avance aux enfants qu’ils seront libres d’accepter ou de refuser l’invitation du gouvernement, tient-on le même langage aux 4 maitres? Leur annonce-t-on que, s’ils veulent assister à un office religieux plutôt qu’à une conférence à projections, personne n’aura rien à leur reprocher? D’abord, on ne leur donne aucune assurance de ce genre. Ensuite M ge : on fait bien de ne pas la leur donner, car personne ny
- croirait. Qu’on ne parle donc pas ici du respect des
Le général Gallieni, dans sa réponse, a exprimé une prétention qu’il faut souligner. Il a affirmé qu’il devait, pour que la liberté des Malgaches fût complète, les mettre en présence d’une alternative réelle. Les Églises diverses ayant leurs offices à une certaine heure, il veut offrir autre chose, à la même heure, aux Malgaches, afin qu’ils aient vraiment le choix. Est-ce bien la tâche des pouvoirs publics ?
Si des libres-penseurs, des francs-maçons, des bouddhistes, des spirites, des occultistes, des socialistes
- veulent choisir ces mêmes heures pour organiser leurs réunions, il faut leur en reconnaître absolument le droit. C’est aux individus et aux associations d’individus à faire, pour les idées philosophiques, religieuses ou antireligieuses, toute la propagande qui leur plaît. Du jeu de ces propagandes en sens contraires surgissent, pour les consciences, les alternatives. Le gouvernement n’a pas à les créer. Lorsqu’à des religions qui n’ont aucun appui officiel, qui n’ont aucun lien avec l’État, il ; imagine d’opposer une irréligion d’État, il sort de ses attributions. Il joue au petit Louis XIV qui proclame du bout des lèvres son respect des consciences, mais
._ qui dirige de gros yeux menaçants vers les pauvres diables assez insolents pour ne penser point comme lui. Décidément, le « fait du prince » devient encombrant.
… Revenons aux écoles laïques. Si la liberté religieuse des enfants y est parfois compromise, comme je viens de l’indiquer, s’étonnerat-on que des familles la trouvent insuflisante et désirent conserver des écoles
(ESS _ privées en face de celles du gouvernement ? Il fa udrait FRA de la bonne volonté pour s’en étonner. Je m’interdis de RIT: déclamer. Mais je demande une fois de plus : les vrais ! EN adversaires de l’école laïque oflicielle sont-ils les. 7 hommes qui, en la poussant à pratiquer une neutralité ; nn; réelle, veulent amener sur ses bancs tous les enfante
- 100 d’une population ? Ne sont-ils pas les hommes qui, par MR zèle maladroit et mauvais, rendent inévitable le | RE. maintien des écoles libres ? +
Le Journal Officiel de Madagascar, dans son numéro du 18 juillet 1903, contient le récit suivant :
« Le 13 courant, à neuf heures du matin, invité par les membres de la secte dissidente Tranozozoro, le gouverneur général a inauguré la nouvelle école créée par eux dans leur temple d’Ambatonakanga. Accompagné de MM. le capitaine Martin-Panescorse, son officier d’ordonnance ; Deschamps, chef du service de l’enseignement; Carde, administrateur adjoint, chef du premier bureau du gouvernement général; Devaux, inspecteur de la circonscription scolaire centrale, et Berthier, administrateur-maire de Tananarive, il a été reçu sur le seuil de l’école par des notables indigènes et l’instituteur du nouvel établissement. La foule des Malgaches présents ont chanté la Marseillaise, à l’entrée du cortège officiel. Puis, Rasanjy, gouverneur principal de l’Imérina, l’instituteur et deux membres du Tranozozoro ont prononcé des allocutions pour remercier le gouverneur général d’avoir bien voulu présider à l’ouverture de leur école, lui promettant que
AU les leçons qu’y recevraient les enfants seraient con- , formes au récent programme d’instruction et l’assurant ! de leur attachement à la France. Dans sa réponse, après avoir affirmé la liberté de conscience, le chef de HE la colonie a félicité la secte de son initiative, engagé hi les indigènes à observer les prescriptions relatives à | l’enseignement et exprimé, enfin, sa conviction de voir les enfants devenir de bons et fidèles sujets de la : Je n’aurais point parlé du Tranozosoro ni de la con4 k duite du gouvernement général à son égard, si l’inaufi guration de cette école de Tananarive ne m’y invitait en quelque sorte. Aussi bien y a-t-il peut-être là le | point de départ d’événements qui, à une date indéterminée, risqueront d’être graves dans l’histoire relij gieuse et même politique de Madagascar.
A l’heure actuelle, cette secte n’a aucune importance numérique. Elle ne répond pas à quelque idée intéressante. Les dissidents, qui se séparent de telle ou telle Église protestante, ne le font pas pour proclamer telle ou telle doctrine théologique, pour réaliser tel ou tel principe. L’origine de leur acte est beaucoup plus
humble, surtout au point de vue moral. Un pasteur est ] remercié par son Église pour inconduite. Il lui en coûte de renoncer à sa situation sociale. Il groupe autour de
: lui quelques individus peu difficiles. Un lieu de culte # est ouvert. La secte dite du Tranozozoro consiste en ce ramassis. Sa valeur spirituelle ne dépasse pas sa
Il est clair que le gouvernement n’a pas à s’occuper l’E de ces démêlés. Ce qui lui importe, c’est que tous ces
; gens soient respectueux des autorités publiques et se … montrent de fidèles sujets de la France. Ce qui se passe dans l’intérieur des Églises, les querelles qui peuvent s’y élever et les schismes qui peuvent se produire, tout cela ne l’intéresse pas. Si les dissidents se conduisent bien, il doit leur en savoir gré et le dire. S’ils fondent cette œuvre d’utilité qui est une école et s’ils se conforment pour cela à tous les règlements, il na pas à leur refuser sa sympathie. Mais le gouvernement général ne s’en tient pas, vis- à-vis du Zranozozoro, à cette neutralité bienveillante. >: Il est visible, à de certains indices, qu’il l”encourage. Il
- pense que ce serait de bonne politique d’appuyer ces dissidences, de les exciter, de les organiser. Quand l’école d’Ambatonakanga fut inaugurée l’an dernier, ; un télégramme officieux en prévint aussitôt la France. Pour les gens qui ne savaient rien du Tranozozoro, la dépêche n’était qu’énigmatique ; pour les gens au courant, elle était fausse ou du moins tendancieuse ; pour les gens qui ne se soucient pas d’être informés, et qui ne connaissent que leurs passions, elle avait un air _ ravissant de bulletin de victoire. | Le Tranozozoro doit bénéficier du droit commun, et il doit en bénéficier de la façon la plus complète. Mais, en lui accordant autre chose, l’administration ne sortirait pas seulement de la neutralité, Elle commettrait une faute politique dont les conséquences ne seraient $ . peut-être pas visibles immédiatement, mais qui se paierait un jour fort cher. Il ne faut encourager aucun mouvement qui soit in- … spiré par l’idée de race. Le Tranozozoro n’est que trop accessible à cette idée. Quand il s’agit de juger les
gens et d’apprécier leur conduite, il regarde plus àla
À! couleur de la peau qu’à autre chose. Il tend à vivre de
1 la défiance à l’égard des Européens. Il développe cette
| raison pour qu’il la réserve à une catégorie de blancs
1h et qu’il ne la dirige jamais contre une autre, contre
| ceux qui veulent leur maintien sous le & statut indi-
gène », contre ceux qui fixent les impôts pour la race
taillable et corvéable. On trouverait ingénieux de disloquer des Églises où
1e Malgaches et Européens vivent en bonne intelligence.
fl On verrait là un bon tour joué à des Européens dont on
ne partage pas les croyances. Et sous l’hypnotisme de
cette jolie farce à faire, on ne distinguerait pas que le
F4 développement du Tranozozoro serait le meilleur
es moyen de faire naître et d’organiser une sorte de pa-
(he triotisme malgache, un patriotisme à forme ecclésias- |
{ tique. Les rancunes auraient un centre de polarisation.
| C’est ainsi que, très souvent, dans l’histoire, les con- À
sciences nationales ont commencé de se former. Mais
À les chefs de bureau qui provoquent les événements ne
voient pas bien loin, en général; et les événements ne
leur demandent pas la permission de produire leurs
j Ce qui se passe dans l’Afrique australe devrait nous mettre en éveil. Là aussi, exactement dans les mêmes conditions qu’à Madagascar, des dissidences se sont produites, et fréquemment pour des motifs disciplinaires. Au début, — il y a une vingtaine d’années, — on ne s’en est pas soucié. Puis, peu à peu, le mouvement est devenu ce que l’on appelle l’Éthiopianisme. Il
1 a intéressé d’abord ceux qui consacrent une attention
| 116 ,
æ spéciale aux questions religieuses et, finalement, ceux qui se préoccupent surtout des problèmes politiques. ; Dans une première période, les « Éthiopiens » se sont ; bornés à revendiquer pour les noirs la direction exclu sive de leurs Églises. Il fallait, avant tout, évincer ces blancs qui prétendaient faire leur éducation : « Les Églises noires aux noirs ! » Et ce mot d’ordre, colporté par un noir d’Amérique, Turner, et par un noir d’Afrique, Dwane, a retenti sur les points les plus divers, du Cap au Zambèze. Il n’y a pas une mission qui n’ait vu poindre parmi ses fidèles, d’ailleurs dans des propor- : ‘tions infiniment variables, l’Éthiopianisme. -Ce mouvement devait prendre tôt ou tard une tournure sociale. Ses initiateurs insistaient sur la noblesse de la race, qui était devenue majeure, qui n’avait plus besoin d’être conseillée par des étrangers d’une autre couleur. Cet orgueil ethnique a paru d’abord trouver sa satisfaction dans les dissidences ecclésiastiques : qu’il a causées. Il a été ensuite redoublé par elles. Dans cette Afrique australe, où les nationalités indigènes ont été brisées, où il n’y a plus que de la poussière de peuplades, la conscience noire avait découvert soudain Et voici que, tout à coup, l’on constate qu’il pourrait bien se cacher dans tout cela un danger politique. Auparavant, pérsonne ne parlait de l’Éthiopianisme. C’était un sujetréservé aux personnes qui trouvent que . tous les phénomènes humains sont intéressants à étudier, même les phénomènes religieux. Du jour où l’on a vu par les faits la portée que ce mouvement risquait d’avoir, les journaux anglais ont été remplis d’articles sur ce sujet. Depuis deux mois, ils ont découvert
l’Éthiopianisme, — qui, pourtant, menait grand bruit À depuis 1896. — On annonce maintenant que l’Éthiopia- ù nisme, — qui a cette fois pour mot d’ordre : « l’Afrique 1 Ë aux Africains », — sera sans doute ce qui réconciliera \ © un jour là-bas, contre la race noire, la race angloes saxonne et la race hollandaise. à Il y a, dans l’Afrique australe, des indigènes inteliigents qui ne veulent pas de cet antagonisme entre les noirs et les blancs. Le grand journal indigène, l’Imvo, NE avec son éminent rédacteur, Jabavu, prêche la collabo- é ration des races au lieu de leur conflit. Il traite l’Éthio- È pianisme d’erreur dangereuse. Et la plupart des Mal- « AS gaches éclairés pensent encore de même. Ils désirent que, dans leurs vastes Églises, les Européens aient “ voix au chapitre et que leurs conseils soient entendus. Quelque jaloux qu’ils soient, et justement, de leur indépendance spirituelle, ils ne se sentent pas disposés e à fonder quelque chose sur la haïne des races. à , L’Éthiopianisme malgache n’existe pas, à proprement parler. Une administration qui tendrait sous main à le créer commettrait une faute impardonnable. Elle ferait une œuvre mauvaise, une œuvre antifrançaise. *
É Ce qu’il faut aux Malgaches 5 “À Lettre de M. Groult, directeur de l’École normale de el
AT Mahazoarivo, le 30 juin 1904. (1) 7, AE
k _ … Cest avant tout l’instruction professionnelle qu’il : Ÿ 220 faut donner à ce peuple. FE. -_ Booker Washington, ce pédagogue nègre dont je serais A _ bien volontiers le disciple si je n’avais depuis longtemps < iR _ les mêmes idées sur l’éducation des indigènes, décrit fort 5 bien cette soif d’instruction dont sont pris les peuples Fi :
_ primitifs dès que la civilisation arrive jusqu’à eux. « Ils Re s’imaginent généralement, dit-il, que, sitôt qu’on a acquis ; 8 . une certaine instruction, l’on doit être affranchi de toutes - LA _ les épreuves de ce monde et, en tout cas, de toutes les a _ fatigues qu’entraine le travail manuel. » 10 _ Le tableau qu’il fait des jeunes nègres vaniteux est bien 18 £ (1) La lettre est arrivée à Paris le 27 juillet. .
ie celui qu’il faudrait faire des jeunes déclassés malgaches : = 1 À « J’ai vu de jeunes nègres, dont le revenu ne s’élevait pas à à Lis plus de vingt francs par semaine, en dépenser la moitié le k Fa L dimanche à se promener en voiture afin de convaincre le IP monde qu’ils étaient des millionnaires. » Traduisons ici 1 voiture par bicyclette. is Dans de pauvres cases, il trouva des pendules de luxe te d’une soixantaine de francs, des machines à coudre payées i 4 < par échéances mensuelles (ce qui les faisait revenir à trois : 12 cents francs), des harmoniums de trois cents francs, alors | JE qu’il n’y avait qu’une seule fourchette pour cinq personnes : FA « Les machines à coudre ne servaient pas, les pendules ne D ire marquaient pas l’heure, et, eussent-elles été bonnes que, 4 [as neuf fois sur dix, il n’y avait personne dans la famille qui i£ pût lire l’heure; quant à l”harmonium, il restait inactif, ; 1 parce que personne n’en savait jouer. » Tout cela est vécu. Es Nous voyons fréquemment ici de semblables choses. Nos ut gens ne sont si avides d’instruction que pour briller, briguer 4 ee des emplois faciles et des galons. Dès qu’ils ont acquis à | f Se grand peine les connaissances nécessaires pour le certificat Re d’études primaires, il leur devient impossible de travailler NE de leurs mains. Je n’exagère pas. Je crois qu’il serait très F LE malaisé de trouver des jeunes gens vraiment instruits et F7 vivant de la culture de leur sol. Je conviens que la menui- : je serie, l’horlogerie, certains métiers assez faciles jouissent | à de quelque faveur. Le Malgache semble dire : « S’il faut
à travailler pour vivre, on fera une distinction : il y aura les à FH travaux permis et… les autres. » Combien peu de nos gens $ Fa accepteraient de subir l’examen d’entrée que Booker je Washington dut affronter pour être admis à l’école de
- Hampton, lorsqu’une maîtresse lui dit : « La classe a | 1 besoin d’être balayée ; prenez ce balai et balayez-la. » Il la
- Dbalaya trois fois, l”épousseta quatre fois, déplaça tous les 4 } meubles et nettoya tous les coins et tous les placards. \
Les succès qui ont couronné l’activité d’un tel homme ne l
; à nous autres missionnaires, de pouvoir consulter une telle : vie. Un homme sorti de l’esclavage est beaucoup plus que W. | nous en état de savoir ce qu’il faut à un peuple enfant aux 4
s prises avec une civilisation qui le grise. Je conseille la lec-
- ture de son livre aux missionnaires et à tous ceux qui s’ock cupent d’éducation aux colonies. Je les mets en garde contre 3 la tentation qu’ils pourraient avoir d’assimiler le cerveau, ; les besoins intellectuels, la capacité intellectuelle de leurs
disciples à ceux de leurs compatriotes …
Il y a un peu, ici, de l’erreur qu’il dénonce. Qui ne se rappelle ces classes encombrées de grands garçons, âgés de dix-huit, vingt, vingt-cinq ans même, étudiant sans cesse, parfois sans but, souvent pour se dérober à leur part des .
: charges sociales (impôt, garde du village, prestations, ete.) ? Les écoles de Tananarive en ont regorgé dans un temps. Combien plus sage est la pensée de Booker Washington disant devant une telle situation : « Que de fois ai-je désiré
: avoir le pouvoir magique de transporter la grande masse
| de cette population dans les campagnes pour les attacher au sol? Ma conviction profonde était que ce qu’il fallait _ surtout à notre peuple, c’était d’obtenir un peu d’instruction, d’habileté industrielle et de propriété. Aujourd’hui encore, si quelqu’un va dans une ville des États du Sud et demande à voir le nègre notable de l’endroit, on lui indiquera un noir qui a appris un métier durant qu’il était
J’abandonne là mes citations d’un ouvrage que j’ai eu d’autant plus de plaisir à lire qu’il était comme l’écho de mes propres expériences en pays de mission et de mes conceptions pédagogiques. En outre, il apporte un témoignage précieux dans la question qui nous préoccupe tant en ce moment : l’éducation et l’avenir des indigènes.
Je ne dirai point que notre gouvernement ait déjà atteint le but. Je regrette surtout le courant actuel qui fait que notre peuple regarde à l’État comme à son sauveur et qu’il semble ne plus admettre d’autre activité que celle de l’État par ses innombrables monopoles. L’administration paraît surtout procéder par méfiance; elle ne laisse pas assez de place à l’initiative privée; elle ne l’encourage ni récompense. Pour peu que cela dure, nous en arriverons à attendre du gouvernement nos jeux et notre pain. Mais ces restrictions étant faites, je ne puis qu’approuver la création
(LENS des écoles régionales que notre administration coloniale ï IE place, de ci, de là, dans les centres les plus populeux des (TT l’ile, Ce n’est pas encore grand chose. Pourtant ilya là de ES il FS germes, et je suis assuré qu’ils se développeront. C’est R fl tie l’éducation qu’il faut à ce peuple. Elle est pour lui le che- … | min le plus sùr vers le relèvement et la dignité. On se (|. TE moquera toujours du Malgache qui joue au dandy, s’affuble Fe hi DR. d’un lorgnon, de gants et d’une badine et qui laisse après 1 CA lui une traînée d’odeur de muse. Mais on estimera l’ouvrien fi É ts dont on a besoin. Il faudra compter avec lui, traiter avee nn | AT lui de puissance à puissance. Celui-là aura le droit de garder m| Xe ses convictions, d’aller, si bon lui semble, au templeou à (5 00 l’église. Le premier sera méprisé et se traînera de platitudé à] TES Directeur de l’École normale de Mahazoarivo
[Je rappelle que l’auteur des observations que l’on va lire avait été chargé par la Mission protestante fran_ çaïise de créer, sous le nom d’École Paul Minault, un petit établissement d’instruction supérieure, — c’est-à- dire supérieure à l’enseignement primaire et professionnel, — qui aurait été destiné à une élite très restreinte. Il les avait rédigées pour les personnes qui s’intéressaient à cette création. Cette tentative pédag’ogique a été interdite par l’administration] L’écolier malgache est presque toujours attentif et soumis. Il apprécie bien mieux qu’un jeune garçon français les avantages de l’étude. Aller à l’école n’est pas pour lui, comme pour nos petits Français, l’emploi naturel et obligatoire de sa jeunesse; il sait que le plus grand nombre de ses compatriotes sont ignorants, il voit ses camarades qui n’ont pas ou presque pas pu étudier, n’avoir d’autre emploi possible que comme domestiques ou travailleurs manuels, il désire donc vivement s’instruire et surtout . apprendre le français, comprendre les « vazaha », lire leurs livres ! Faute de cela il sent qu’il ne pourra pas s’élever au-dessus de ses compatriotes, devenir un civilisé. Dans les plus pauvres écoles de campagne même, la patience et l’ardeur que les enfants mettent à apprendre à lire, compter et écrire m’a bien souvent frappé par le con127
ï traste qu’elles faisaient avec le misérable enseignement Ë
Di qu’ils y trouvaient. Dans nos écoles, dites supérieures, de
‘il la ville, beaucoup d’enfants viennent plus encore par leur
fl ” propre désir que par la volonté de leurs parents : « Te-
\ il hianatra aho », je veux apprendre ; c’est ainsi que s’ex-
‘ 1 prime dans leur langue pauvre et expressive €e désir
fl indécis à la fois et intense, cette foi en la vertu de l’étude
1 par elle-même, cette aspiration à une condition supérieure
11 où on ne pénètre que par là.1l y a bien souvent dans cette
1 ambition indéterminée, dans cette volonté tenace, quelque
iQ chose de vraiment touchant.
1 Mais le tempérament d’une race rendue paresseuse et ei amollie par une longue période de despotisme ou tout au (4 moins de bon plaisir, agit en sens inverse de ces disposi-
À tions. C’est d’hier seulement que date un régime sous i L: lequel il y a place pour des ambitions légitimes, pour un LA travail rémunérateur en raison de son intensité, pour une
initiative libre et productive. Aussi ne faut-il pas s’étonner si, malgré tout, un fond de mollesse et de passivité se laisse voir chez les mieux doués.
| Sans doute aussi faut-il faire sa part au caractère moins
il énergique, moins désireux de progrès qui est commun aux
| races orientales. Je crois toutefois qu’il ne faudrait pas
14 trop insister sur cette considération. Quelle que soit l’ori- (El gine des Hovas, qu’ils descendent de ces Malais qui don-
nent cependant de grandes preuves d’énergie et de capacité
| aux Philippines et aux Indes néerlandaises, que le sang
{ arabe coule, comme on peut le croire, dans les veines des
| familles d’Andriana, ou que le croisement avec les races
négroïdes les ait fait plus ou moins déchoir, il faut recon- | naître que le sol rude et pauvre dont ils ont dû triompher, le climat variable et relativement froid de leur habitat
1 actuel, les a obligés au travail, les a rendus habiles à
s’ingénier, et enfin il ne faut pas oublier que leur infério- | rité numérique vis-à-vis des autres peuplades de l’île en . avait fait autrefois, sous des chefs intelligents et éner-
| giques, une race de soldats résistants et courageux.
{ IL est donc permis d’espérer que, dans un délai qui ne
sera pas fort long, une éducation bien dirigée réveillera
1 128
4 . chez les générations nouvelles, placées désormais dans des
-_ conditions plus favorables, des qualités qui existent en
“ puissance. Déjà d’ailleurs on peut voir chez certains une
activité, une énergie tranquille, un sens très développé de
la responsabilité, qui sont des qualités plus rares et plus
” précieuses que l’intelligence proprement dite et la facilité
SL [L’auteur parlait ici du rôle de l’éducation religieuse
…. dans cette œuvre et il continuait :]
; Ce n’est pas par une simple coïncidence que ia Réforme
À a, comme le fait voir l’histoire, vivifié si profondément la
science de l’éducation, et que son action s’est exercée avec
autant de puissance dans le domaine de l’enseignement le plus humble que dans celui de la science la plus haute. Il y a une pédagogie protestante, et on comprend d’après ce que je viens de dire que l’on puisse en espérer des résultats plus remarquables encore et surtout plus prompts chez les Malgaches que chez d’autres races.
Le grand écueil à éviter dans l’enseignement qu’on leur donne doit être par conséquent, à mon avis, de céder si
peu que ce soit à cette tendance à la passivité qui est le principal défaut de leur esprit.
L’écolier malgache est docile, je l’ai dit tantôt. C’est merveille de voir, dans des classes nombreuses, des bambins de huit à douze ans rester assis des heures entières, se courber avec amour sur leur ardoise ou sur leur cahier, répéter patiemment les phrases du maître. La discipline est singulièrement facile; jamais, pour ainsi dire, le maître n’a à sévir pour obtenir l’ordre et le silence. L’enfant malgache a déjà ce respect du maître qu’il ne perdra guère plus tard. Son système nerveux est assurément moins sensible que celui de l’enfant européen, il n’a pas le même même, après les trop longues classes, le bruit ne manque certes pas, mais ce sont surtout les langues qui marchent, presque jamais de dispute ou de coups. Les cours trop exiguës, dont disposent en général les écoles de la ville,
ne ne leur permettent guère de jouer; mais là même où il en
| est autrement, ils ne s’y mettent guère, à moins qu’on ne 4
1e les y excite. F
| C’est d’ailleurs une remarque générale que les exercices
L du corps sont à peu près ignorés ici. Le Malgache est très à
bon marcheur, une nécessité impérieuse l’a rendu tel, 1
mais son système musculaire est peu développé, il n’aime
| pas à se donner du mouvement. Dans les villages, les 4
enfants se livrent par petits groupes à des jeux tran- À
Sa quilles où le chant tient presque autant de place que le À
1F mouvement. Chose singulière, les Anglais eux-mêmes, qui 4
A font, avec tant de raison, une large place aux jeux athlé- L
Fe tiques dans les écoles de leur pays, négligent complètement 4
: ici ce moyen d’éducation, soit qu’ils ne l’aient pas essayé, .
F5 soit qu’ils y aient renoncé. |
ii En classe, ces élèves trop sages écoutent; il serait peut- |
; être plus exact de dire : ils entendent. Ils semblent croire
que c’est là, en effet, tout ce qu’ils ont à faire, et que le
reste est l’affaire du maître, dont la parole opérerait pour
É ainsi dire par elle-même, un peu à la façon de leurs sorze ciers d’autrefois; leur rôle, à eux, leur apparaît comme
l essentiellement réceptif el passif. L’enseignement qui
L arrive ainsi à leur cerveau y dépose, en effet, à la longue, ;
È par la vertu d’interminables répétitions, un dépôt plus ou
moins considérable; il semblera qu’il y ait un résultat
| acquis, mais cette couche toute superficielle se laissera
| aisément entamer pour montrer le dessous intact d’une intelligence toute rude et à peine modifiée. La mémoire est
chez eux la faculté la plus prompte à fonctionner, la seule <
qui soit toujours en éveil; si l’on n’y prend garde, on la ,
verra empiéter sur le domaine des autres au point de les
| Ge sont là les tendances naturelles de l’écolier malgache.
Far L’instituteur indigène dans la campagne est, sauf de très
| rares exceptions, incapable de les combattre, parce qu’il
y obéit lui-même complètement. Dans les grandes écoles ;
{ de Tananarive elles-mêmes, peut-être ne s’en est-on pas
ë assez défié autrefois. IL semble que les brillants résultats
obtenus dès le début avec une facilité relative aient fait
4 illusion sur la valeur des méthodes employées, qui avaient
… le dangereux avantage de se trop bien adapter à l’esprit
- malgache. Telle méthode qui peut donner de bons résultats :
“ avecdes Européens, attentifs et réfléchis, sera stérile avec des
_ Malgaches à l’esprit extrêmement réceptif, mais peu capable |
… de réflexion par lui-même. Pendant longtemps, du reste, le
…_ but visé était surtout de former par une influence person- ; nelle un petit nombre d’hommes de choix, et ce but a été
… largement atteint. Plus tard, et c’est encore là que nous en
-
sommes aujourd’hui, ou de peu s’en faut, le trop grand nombre des élèves qui ont envahi les écoles de la ville a rendu à peu près impossible de mettre en usage les mé- thodes actives, directes, qui, s’adressant pour ainsi dire à
-
chaque élève en particulier, l’obligent à donner en classe
_ tout ce que son intelligence, son esprit d’observation et de réflexion excités par les questions du maïtre, plus encore que par son enseignement proprement dit, sont capables
- de donner. Les maîtres indigènes suivent avec une application et une conscience très méritoires les habitudes anciennes et, dans ces conditions, toute l’énergie et la bonne volonté du directeur, répandue sur une masse de 300 élèves, a bien de la peine à modifier cet état de
Le but à atteindre n’en est pas moins certain. Il faut, malgré toutes les difficultés, et la plus grande est peut-être le manque de livres français ou de livres malgaches bien faits convenant à l’étude du français, tendre sans cesse à donner à notre enseignement le caractère objectif, direct, animé, évocateur de la réflexion, qui le met à l’antipode de
_ celui des Jésuites et des Frères. :
Ce qui me paraît faire l’intérêt de la tentative que repré- sente l’École Paul Minault, c’est que là, plus qu’ailleurs, par l’âge des élèves, par leur petit nombre et par la liberté des programmes, il est possible et même facile d’orienter franchement l’enseignement dans cette voie si féconde. J’essayerai un jour de donner à ceux qui s’intéressent à notre œuvre une idée des expériences que j’ai déjà pu faire dans ce sens et des résultats obtenus. J’ai voulu seulement aujourd’hui faire toucher du doigt les difficultés
$ spéciales auxquelles on se heurte dans l’enseignement des à Aus L’extrême facilité de leur mémoire n’est pas la moindre. { K Autant il leur est difficile de s’assimiler réellement des + Fe connaissances et de s’en pénétrer, autant il leur est facile 4 Lo de les retenir. Le manque de curiosité en est une autre; 0 à enfin l’esprit d’émulation, ressource dont il ne faut pas à E abuser, mais cependant précieuse, est sensiblement plus 4 PA faible que dans nos écoles. En somme nos élèves reçoivent : e docilement et avec plaisir, avecune très réelle application, ; je l’enseignement qu’on leur donne ; ils comprennent des 4 Es choses vraiment difficiles dans les délicatesses de notre il langue comme dans les abstractions ou les enchaînements 4 logiques des sciences ; ils font avec soin et d’une manière 4 Fc satisfaisante tous les devoirs qui ont le caractère d’exer- 1 Fa cices. Mais les questions qui dénotent un certain travail à Le de l’esprit sont trop rares ; dans les devoirs où l’élève est 1 2 un peu laissé à lui-même, l’imagination paraît assez pauvre, ‘4 (a le sens du pittoresque est presque absent. Les idées géné- ÿ rales sont difficilement saisies, et la sensibilité esthétique fs elle-même est peu éveillée. É ie Ainsi cette passivité dont on veut faire un caractère de É leur race, et que j’attribuerais plutôt, pour ma part, à des E causes historiques récentes, n’est pas seulement chez ce : fe peuple le trait dominant de la vie politique et religieuse, L 6 celui où l’on doit chercher la clef des événements que la ‘ génération présente a traversés ; c’est bien, au point de vue Ke EX de l’intelligence elle-même, la caractéristique fondamentale 4 lé : de leur nature. C’est elle qui a trop souvent stérilisé une 4 L finesse, uneintelligence, une application au travail parfois he remarquables, et certainement supérieures à ce que la plu- i je part de mes lecteurs s’imaginent. | Ÿ Ancien élève de la Faculté des Lettres de Paris.