Un essai de monopole
Nos anciens abonnés savent, pour l’avoir éprouvé pendant cinq ans, nos nouveaux abonnés reconnaîtront rapidement que nos cahiers forment un grand peuple libre ; nos cahiers successifs ne se suivent point à la file comme les numéros assujettis des anciennes revues bourgeoises ; ils ne forment point des séries linéaires, serviles et apeurées ; ils ne tremblent point sous le gouvernement de commanditaires capitalistes ; ils ne mentent point sous le commandement de directeurs terrorisés, dirigés eux-mêmes ; ils forment un grand et variable peuple libre.
On y peut distinguer des familles, des races, des compagnies, des tribus ; libres, autochtones, autonomes ; des alliances, des camaraderies, des amitiés ; libres, spontanées ; des parentés ; profondes ; des correspondances et des communications ; libres ; des demandes et des réponses ; des résonances et des consonances ; des échos ; des courants circulent ; courants de pensée, mouvements d’art, mouvements de vie, mouvements de philosophie, mouvements de science, de travail, d’action, de spéculation ; des veines, au sens où les prospecteurs entendent ce mot, des veines courent ; des filons reparaissent ; des souches, de vieilles souches poussent des rejetons ; des germinations se poursuivent ; des frondaisons s’épanouissent ; des floraisons éclatent ; et de toutes les végétations qui se se poussent dans le monde, nous faisons quelques récoltes ; tout un monde, un peuple de travail se meut ; des végétations naissent et croissent ; des moissons poussent ; des forêts montent ; en pleine liberté.
Parmi toutes ces familles de cahiers, deux familles apparaissent aujourd’hui dans toute leur vigueur, dans toute leur puissance ; la première constituée par les cahiers de courriers ; la deuxième constituée par les cahiers de l’enseignement.
Ce sont parmi nous deux familles anciennes, et de fondation ; nos premiers cahiers de courriers, ou plutôt nos premiers courriers proprement dits, — qui ne tenaient point tout un cahier, — remontent, si je n’ai point oublié mon catalogue analytique sommaire, à ces brefs et inoubliables courriers de Chine, signés Lionel Landry, le premier daté de Tien-Tsin, 13 novembre 1900, dont nous attendons toujours, en un cahier courrier de Chine, la suite et la fin ; et nos cahiers de l’enseignement remontent si loin que je ne me rappelle plus à quand ils remontent ; au delà de cet immortel Jean Coste.
Tous nos cahiers, d’ailleurs, et en un sens, ne sont-ils pas des cahiers de courriers ; puisque tous nos cahiers, sans aucune exception, apportent à nos abonnés des nouvelles vraies de quelque part ; et tous nos cahiers, en un sens, ne sont-ils pas des cahiers d’enseignement ; puisque tous nos cahiers, sans aucune exception, apportent à nos abonnés les meilleurs des enseignements, les seuls enseignements qui soient valables, les enseignements que nous recevons de la connaissance de la vérité ; que nos cahiers nous apportent des nouvelles des pays géographiques ou des pays intellectuels, des pays mentaux et sentimentaux, des pays de la philosophie ou du poème, tous nos cahiers sont des cahiers de courriers ; que nos cahiers nous apportent les enseignements de l’école ou généralement les essentiels enseignements de la vie, tous nos cahiers sont des cahiers de l’enseignement ; ils sont en un sens les uns ; et en un autre sens les autres ; la vérité est comme un lieu géométrique où se coupent un très grand nombre de regards et de sens, d’actions et de directions ; et c’est parce que nos cahiers sont essentiellement des cahiers de vérités qu’ils sont eux-mêmes comme un grand pays géométrique où se coupent un grand nombre de regards et de sens, d’actions et de directions ; qu’en un sens ils apportent des renseignements, qu’en un autre sens ils apportent des enseignements ; sans compter tous les autres sens ; que si l’on veut ils sont tout courriers, et, si l’on veut, tout enseignements.
Que si l’on veut au contraire s’en tenir au sens restreint, au sens particulier, dans ce grand peuple libre des cahiers nos anciens abonnés connaissent bien, nos nouveaux abonnés apercevront bientôt ces deux grandes familles dynastiques, les cahiers de courriers, les cahiers de l’enseignement ; en ce sens restreint, en ce sens particulier, le cahier que l’on va lire présente un intérêt singulier, car il appartient également à ces deux grandes familles, il est à la jonction de ces deux races, au point de recoupement de ces deux grandes lignées ; il est si l’on veut un cahier de courrier proprement dit ; et si l’on veut un cahier d’enseignement proprement dit.
C’est évidemment un cahier de courrier, un courrier de Madagascar ; à ce titre il nous apporte les nouvelles de cette récente colonie française ; il est d’autre part, et non moins évidemment, un cahier de l’enseignement, cahier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar ; il rejoint ainsi, et très heureusement, notre récent cahier de l’égalité devant l’instruction, deuxième cahier de cette sixième série, cahier de rentrée, où il y avait un si gros souci du véritable enseignement primaire ; il rejoint également tant de cahiers que nous avons publiés, et de tant d’enseignements, tant de cahiers, tant de courriers que nous avons publiés, et de tant de pays ; il est à un grand carrefour des chemins des cahiers.
Dès les premiers mots on a bien l’impression que c’est bien un cahier de courrier, venu de loin, que l’on n’est plus en France, que l’on a fait un voyage, qu’il y a quelque chose de changé, que l’on parle un autre, un nouveau langage ; à Paris quand nos politiciens radicaux font de l’anticléricalisme, de l’enseignement laïque et du monopole d’État, quand ils veulent introduire partout le gouvernement de leur enseignement officiel, ce commandement nous paraît former une plaisanterie excessivement parisienne, parce que l’on ne pense alors qu’à embêter les catholiques ; en France tout anticléricalisme paraît être uniquement un anticatholicisme ; quand on parle du monopole, quand on veut faire le monopole, on s’amuse extrêmement, parce qu’on ne pense qu’à embêter les catholiques.
A Madagascar, et l’on s’en aperçoit dès les premiers mots du cahier, quand on fait de l’anticléricalisme, quand on laïcise, quand on fait du monopole d’État, du gouvernement, de l’enseignement officiel, quand on laïcise, enfin, par les moyens gouvernementaux, on embête également, ensemble et indivisément, le protestantisme et le catholicisme.
Cela change immédiatement là situation, l’attitude générale, par suite l’attitude mutuelle de tous les ayants droits ; ce changement de relation et pour ainsi dire de situation topographique entraîne immédiatement un changement de mentalité, un changement de moralité ; ou du moins d’application de la moralité ; il fait disparaître automatiquement la mentalité politicienne, l’immoralité politique parlementaire ; automatiquement il fait apparaître la mentalité humaine, juridique, la moralité commune. De ce nouveau langage, de cette mentalité restituée, de cette moralité retrouvée, on sait immédiatement qu’il y a deux manières de lire ce cahier, la bonne et la mauvaise ; comme toujours la mauvaise est la plus attrayante, et c’est la mauvaise que nous pratiquerons quelque peu.
La bonne lecture est toute innocente et naïve ; comme on s’y attendait ; elle consiste, étant donné que ce cahier est un cahier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar, à le lire comme un cahier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar ; comme un cahier de courrier ; comme un cahier de l’enseignement.
Pour tout travail, pour toute œuvre, la bonne lecture consiste à lire l’œuvre en elle-même, par elle-même, pour elle-même.
Je me hâte d’ajouter, pour dégager toute sa responsabilité, que cette lecture est la lecture de l’auteur ; et il est bien qu’il en soit ainsi ; car il faut que l’auteur soit innocent ; il suffit que nous lecteurs nous soyons coupables ; M. Raoul Allier a écrit ce cahier comme un cahier d’études, comme un cahier de renseignements, comme un cahier de courrier, comme un cahier d’enseignement, comme le cahier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar.
Engagé lui-même, de son travail, de sa conscience, de tout son zèle dans une des Sociétés libres intéressées, M. Raoul Allier avait écrit dans le Siècle, de quinzaine en semaine et en demi-semaine, une série d’articles qu’il destinait à porter le débat devant le grand public, tout au moins devant le public lui-même intéressé de ce journal ; bientôt il devint évident que ces articles se dessinaient en forme de cahier ; on voit tout de suite quand par leur probité, par leur sérieux, des articles de journal se proposent de devenir un cahier ; dès lors il fut entendu avec l’auteur qu’ils feraient en effet un cahier, pour le commencement de cet hiver ; le premier article était daté du lundi 16 mai 1904 ; le deuxième du dimanche 29 mai ; le troisième, du dimanche 5 juin ; et ainsi de suite ; les premiers articles avaient été écrits pour eux-mêmes ; les derniers furent écrits avec cette intention que le tout formerait un cahier ; des uns aux autres nulle différence ; tout homogénéité parfaite, la vérité, étant une, étant constante, étant fidèle, étant perpétuellement identique à elle-même, se retrouvait la même en articles de journaux, se retrouve la même en ce cahier.
Les articles n’ont donc subi, pour entrer dans leur nouvelle forme, aucune altération ; le dernier article, tout récent, était daté du dimanche 14 août ; il portait sur l’Éthiopianisme ; il fermait une série de seize articles ; ces seize articles sont devenus tout uniment les seize chapitres du cahier ; nous leur avons laissé leurs dates ; nous leur avons laissé leur forme, et tout ce qui en eux tenait à leur date ; nous n’avons rien altéré, ni truqué ; nous avons naturellement réuni en un cahier une série d’articles qui, les uns d’eux-mêmes, les autres d’eux-mêmes et consciemment, formaient inévitablement un cahier.
Ces réserves faites, je dois dire que le cahier, comme il arrive souvent pour les cahiers ainsi constitués, contient une très importante part de travail non encore édité ; mais, justement pour sauver l’intégrité des premiers articles, nous avons mis en notes ces renforcements du texte ; l’auteur savait que nos abonnés ont accoutumé de lire, et d’aimer le plus les études les plus sérieuses ; il a donc pu mettre en notes ces renforcements, ces achèvements, ces documents, ces textes et ces commentaires qui ne peuvent point passer dans un quotidien ; il a mis en annexes plusieurs documents plus longs et particulièrement intéressants ; nous avons composé ces notes en sept, et non pas en six, parce que par leur importance elles forment des annexes perpétuelles ; nous ferons ainsi toutes les fois que dans un cahier les notes auront cette importance d’annexes.
Ainsi constitué, ce cahier de courrier, ce cahier d’enseignement, ce cahier de courrier d’enseignement doit se lire comme tous nos cahiers, dans un esprit de sagesse et d’impartialité, comme un cahier d’histoire contemporaine ; l’auteur s’y comporte comme un parfait, comme un véritable historien ; par ce temps de démagogie, le véritable historien est rare ; il est ce qui manque le plus ; un même frappé de ce ton modeste et honnête, suivi ; on verra comment un protestant historien parle des catholiques, et comment un libéral historien parle de l’État ; on sera très heureusement surpris de ce ton honnête, ancien, désormais, hélas, nouveau parmi nous.
Il faut que nous soyons singulièrement malhonnêtes pour que la seconde manière de lire ce cahier s’impose aussi étrangement à nous ; je ne sais pas si l’on pourra s’en défendre ; dès les premiers mots, contre l’auteur, contre le sens même de l’auteur, cette histoire de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar apparaît comme une de ces histoires asiatiques merveilleuses où se complaisait la spirituelle malice du dix-huitième siècle français ; comme une de ces histoires de l’autre bord où s’est complu tout le dix-huitième siècle ; toute cette histoire malgache apparaît comme une histoire persane, un conte musulman, comme un roman de Zadig, un nationalisme aux voyages de quelque Bougainville, un conte océanien ; je vous le demande, comment peut-on être malgache ; à tout instant, à toute ligne on saisit des rapprochements avec la France, des intentions qui ne sont point dans la pensée de l’auteur, des transparences où l’on sent point, des mots qui sont évidemment dits pour Madagascar et que l’on jurerait qui sont dits pour la France ; et pourtant ils ne sont pas dits pour la France ; et c’est nous qui faisons des transpositions.
Je parcours le cahier ; j’en veux retirer les passages les plus dangereux, et les mettre ici, pour qu’ensuite au cours de la lecture ils ne troublent point le fil de la narration ; ils épuiseront dans cet avant-propos toute leur force de danger ; je commence au commencement du cahier ; je continue ; fin du chapitre premier :
« Pourquoi donner ici tous ces détails ? Tout simplement parce qu’ils sont ignorés et qu’une discussion quelconque, pour être sérieuse, doit tenir compte des faits réels. En dehors des faits, il n’y a que déclamation. Il ne s’agit pas de quémander des faveurs pour qui que ce soit. Ceux dont j’ai rappelé les efforts n’élèveront aucune protestation contre le développement de l’enseignement officiel et laïque, dont ils sont les premiers à reconnaître le droit et la nécessité. Ils réclament pour eux le droit commun tout entier, mais ils ne réclament que ce droit commun. On admettra, pourtant, qu’il soit désagréable à des Français d’entendre toujours dire qu’ils n’ont rien fait pour empêcher l’influence française d’être légitimement identifiée avec l’influence cléricale. »
J’entends dans cette phrase une résonance vieille dreyfusiste qui ne manquera point d’attirer sur l’auteur les malédictions de nos dreyfusistes nouveau style, politiques parlementaires, ouvriers de la cent soixante-et-onzième heure, mais qui ne surprendra point tous ceux qui connaissent M. Raoul Allier. Plus loin, deux mots en passant :
« Ce n’est pas le général Gallieni qui avait inventé ce régime. J’ajouterai même qu’il ne faut pas, non plus, en rendre responsable le ministre d’alors, M. André Lebon. » …
M. André Lebon, quel nom sinistre, évocateur de quels souvenirs ; mais de notre auteur quelle attention ponctuelle d’historien à mesurer les responsabilités ; en particulier pour le général Gallieni quelle attention perpétuelle à mesurer les responsabilités de son gouvernement général ; plus loin, sur l’enseignement donné par les non-Français à Madagascar :
« Ce sont là des faits aisés à contrôler. Je sais des gens qui ne pourront les constater sans irritation. Il leur manque quelque chose quand ils n’ont plus l’occasion de montrer le poing à l’étranger. Un peu de réflexion aurait suffi, pourtant, à nous rassurer. Il y a à la tête de la colonie un soldat dont le patriotisme est justement chatouilleux. Peut-on supposer, sans lui faire injure, qu’il aurait laissé subsister un enseignement nuisible aux intérêts de la France ? »
Ni démagogie militariste, ni démagogie antimilitariste : un langage exact ; combien devenu rare ; et quelle honnêteté pour parler de soi :
… « En mars 1897, toutes les écoles primaires qui étaient antérieurement entre les mains de la Société de Londres passèrent sous la direction de la Mission protestante française, qui, pendant plus de deux ans, en eut toute la responsabilité morale et, presque en entier, la responsabilité financière. »
Plus loin :
« Il ne s’agit pas de faire ici l’éloge d’une mission particulière. Je n’ai pas attaqué, dans mon dernier article, l’œuvre des Frères. Je n’exalte pas, dans celui-ci, l’œuvre des Anglais. La production des documents qu’on vient de lire n’a qu’un but. C’est de répondre à la question : la domination de la France est-elle ou n’est-elle pas menacée, à Madagascar, par certaines écoles privées ? Il m’a paru qu’au lieu de m’en rapporter aux propos en l’air qui peuvent circuler dans les salles de rédaction ou même dans les couloirs du Palais-Bourbon, il était plus simple de consulter le général Gallieni lui-même.
« Non, l’influence nécessaire de notre pays n’est menacée par personne à Madagascar. Il y a, pour la propager activement, l’œuvre même de notre civilisation, l’enseignement officiel laïque, l’enseignement privé des missions françaises de toutes dénominations. Sous prétexte de sauvegarder ce qui n’est pas en péril, il n’a jamais été nécessaire, et il ne l’est pas davantage aujourd’hui, de maintenir, au milieu de populations en majorité protestantes, des écoles officielles qui soient catholiques. »
Tout est là : « l’enseignement privé des missions françaises de toutes dénominations ; » ce que demande l’auteur, c’est exactement que les écoles officielles ne soient pas catholiques, et que les écoles catholiques ne soient pas officielles ; qui ne penserait comme lui ; l’auteur ne veut point l’immédiate mort des catholiques ; il ne s’agit point de cela ; l’auteur demande seulement qu’en matière d’enseignement l’État ne soit pas d’Église, et que l’Église ne soit pas d’État ; c’est toute la formule, en ces matières, du véritable acratisme, et de la véritable liberté.
Les titres mêmes de chapitres nous conduisent malgré l’auteur et malgré nous aux plus rapprochés rapprochements : une erreur ; n’a-t-on point commis cette erreur en France ; vieillerie condamnée ; elle est condamnée en France ; une chose inutile ; une originale tentative ; changement de front ; l’art des statistiques ; statistiques scolaires, statistiques électorales ; enfants à la rue ; contre l’élite, ô démocratie ; l’initiative interdite ; parfaitement ; l’arbitraire ; allons donc ; paradoxe d’illégalité ; vraiment ; comme chez nous, alors ; leçons de français ; pour la langue malgache ; fagots et fagots ; pour les écoles laïques ; Éthiopianisme ; vous saurez que cet Éthiopianisme est un nationalisme, comme tout le monde.
Le ton de ce cahier paraîtra beaucoup trop mesuré à un très grand nombre de personnes ; un très honnête homme, ancien élève de l’ancienne École Normale Supérieure, — les deux sont compatibles, — agrégé de philosophie, chargé d’un cours de l’enseignement supérieur, un historien de la philosophie, un philosophe, un véritable ancien dreyfusiste, homme à la fois sérieux et enjoué, très au courant de ce qui se passe à Madagascar, sachant que M. Raoul Allier nous préparait un cahier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar, nous écrivait : « Il faut toujours tenir compte, en écrivant, en publiant, de ceci : Le gouvernement de Madagascar est une satrapie. Il est loisible à Gallieni et à ses subordonnés de rendre la vie impossible aux individus ou aux collectivités qui s’exposent à des rancunes de l’administration. D’autre part, les enquêtes sont presque impossibles dans la colonie. Les Malgaches sont si aplatis que les victimes d’un abus de pouvoir refuseraient de déposer contre le fonctionnaire oppresseur. » On ne trouvera point dans le cahier de M. Allier de ces violences de langage, légitimes sans doute, mais qui tout de même ne sont pas d’un véritable historien.
Singulier pays que ce pays de Madagascar ; et comme ces violences de langage même servent à nous représenter une aussi lointaine situation ; figurez-vous que ce gouvernement de Madagascar est une satrapie ; ce n’est pas comme le gouvernement de cette France ; le gouvernement de cette France n’en est pas une, satrapie ; le gouvernement de ce Madagascar, ou de cette Madagascar, nous représente assez bien ce que sera le gouvernement de cette France quand le commandement de M. Jaurès nous aura tous courbés ; il fera bon vivre dans la satrapie de Jaurès ; on croirait y être ; il sera loisible à Jaurès et à ses subordonnés de rendre la vie impossible aux individus ou aux collectivités qui s’exposent à des rancunes de l’administration ; d’autre part, les enquêtes sont presque impossibles dans la colonie ; les Français sont si aplatis que les victimes d’un abus de pouvoir refuseront de déposer contre le fonctionnaire oppresseur ; et comme le dit Jaurès, périssent mes principes, et vive ma colonie.
Conclusion du chapitre IV :
… « D’aucuns diront sans doute que le principe de la laïcité absolue de l’État ne permet pas à celui-ci d’avoir le moindre rapport avec une mission, même quand elle n’est investie d’aucun caractère officiel, et qu’il ne s’agit que d’enseignement industriel et agricole. La thèse est soutenable. Mais, si le régime de l’école congréganiste officielle était contraire à tous les principes de notre démocratie, la suppression du régime des subventions conditionnelles ne choque aucun de ces principes. Quelques-uns, dont je suis, peuvent mettre en doute l’utilité pratique de cette suppression subite. Personne n’en saurait contester la parfaite légalité, la complète conformité avec l’esprit et la lettre de notre droit public. »
Un homme qui parle encore de principes, de thèses, de régimes, de principes encore, de principes toujours, de parfaite légalité, de complète conformité avec l’esprit et la lettre de notre droit public ;
Aussitôt après, au commencement du chapitre V :
… « Ce secours était toujours révocable, le régime pouvait disparaître, avec une assez grande rapidité, à la suite de décisions d’espèces qui auraient été justifiées, par exemple, par une mauvaise observation des règlements. Il n’était point nécessaire de tout bousculer et de choquer par des mesures vexatoires des principes essentiels.
« Ce régime pouvait prendre fin d’une autre façon. L’État était parfaitement libre de déclarer que le système lui déplaisait et qu’il préférait réserver dans l’avenir toutes ses ressources pour ses propres écoles. Le régime des subventions conditionnelles était tout à fait défendable. De même, sa suppression ne lésait, en théorie, aucun droit. A condition de n’être pas opérée brutalement, au lendemain de dépenses réclamées et obtenues des particuliers, elle était légitime de tous points. J’admets qu’elle pouvait paraître exigée par le principe de l’absolue laïcité de l’État. Mais, alors, il fallait, tout simplement et tout franchement, en appeler à ce principe et l’appliquer avec les transitions nécessaires. Surtout, il était inutile de compliquer ce changement soudain de régime par d’autres mesures qui violent notre droit public et qui sont radicalement contraires à l’esprit de notre démocratie.
« Le principe de la laïcité, entendu dans le sens le plus rigoureux, n’a pas été mis en avant pour justifier la suppression des subventions conditionnelles. Alors qu’il aurait suffi pour expliquer l’acte gouvernemental, ce principe n’a pas même été invoqué. Il a été remplacé par des raisons plus discutables. »
Même chapitre, quel rapprochement, nouveau pour nous, quelle juxtaposition, quelle composition de trois missions, la première catholique romaine, la deuxième protestante anglaise, la troisième protestante française :
« Je trouve dans le Journal Officiel de Madagascar, à la date du 27 avril 1901, un discours prononcé par M. Lepreux, secrétaire général, à propos d’un concours de couture. Il disait : « Au nom du général Gallieni et, permettez-le moi, également en mon nom personnel, j’adresse de très vives et très sincères félicitations aux Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, à la London Missionary Society et à la Mission protestante française pour être entrées résolument dans les vues du gouvernement de la colonie et pour les résultats très satisfaisants déjà constatés. Ces trois missions ont devancé dans cette voie l’enseignement officiel. »
Même chapitre, en note ; sur une école tenue par les Frères de la Doctrine chrétienne :
Journal Officiel de Madagascar du 11 mai 1901, à propos de l’école d’Andohalo, tenue par les Frères de la Doctrine chrétienne : « Le programme des classes est surtout orienté en vue de l’enseignement professionnel et parfois en partie intégrante ; c’est ainsi que les élèves font d’abord le croquis du travail qu’ils doivent exécuter à l’atelier. Une salle a été ajoutée à la menuiserie au début de cette année et, à mesure que les besoins se feront sentir, de nouveaux métiers viendront prendre place à côté des deux principaux. Parallèlement à l’enseignement professionnel, des cours d’enseignement d’agriculture et d’horticulture sont organisés et les élèves sont conduits de temps à autre à la station agronomique de l’État, attenante à leur champ d’expériences de Soavimbahoaka. Il faut rappeler à ce sujet qu’à l’Exposition Universelle de 1900, les Frères de Tananarive méritèrent une médaille pour la partie agricole. Enfin, au dernier concours d’Amdrohibe, leur école a envoyé des produits de toute espèce, qui témoignent des progrès incessants des élèves et du désir du personnel enseignant de seconder efficacement les vues du Gouvernement de la Colonie. »
Je ne sais point si je m’abuse ; mais je suis tout surpris, et tout heureux, de la loyauté de cette citation ; j’entends la citation du Journal Officiel de Madagascar par l’auteur de ce cahier ; qu’un protestant, ayant à citer des écoles libres, ou plutôt ayant à citer des éloges officiels adressés à des écoles libres, ait choisi des établissements protestants anglais, une Mission protestante norvégienne, et une école catholique française, tenue par les Frères de la Doctrine chrétienne, cela est d’un haut, pratique et intelligent internationalisme, et d’une loyale impartialité.
On me pardonnera ces réflexions naïves ; nous ne vivons pas sous un prince ennemi de la fraude ; nous vivons en un temps où les plus vieilles naïvetés du monde vont devenir des paradoxes ; sous la domination des délateurs, être un honnête homme va devenir une merveille ; même chapitre :
« Dans la même collection, j’ouvre le numéro du 11 mai 1901 et je lis : « En résumé, les visites faites par le gouverneur général, tant aux écoles protestantes qu’aux écoles officielles et catholiques, lui ont fait constater partout des progrès réellement remarquables et, entre tous ces établissements, une émulation en même temps active et courtoise, qui sera des plus profitables aux intérêts généraux de la colonie. »
Ici commence, dans une note modeste, le persanianisme et l’histoire proprement merveilleuse ; lisez la merveilleuse histoire de ces écoles privées, ou libres, où l’on prescrit que les élèves apprennent à faire de la menuiserie, mais où l’on défend que ce soit de la menuiserie qui serve à faire des tables ; je cite la note :
« Le plus souvent, au lieu de passer sous la direction de leurs maîtres par toutes les phases » …
Toutes les phases !…
… « d’un enseignement professionnel donné, les élèves sont, non pas instruits, mais simplement utilisés à la fabrication courante du mobilier et du matériel nécessaires aux missions. On les spécialise ainsi, non pas dans un métier, mais dans un certain détail de métier, suivant le principe de la division du travail, qui est sans doute le plus avantageux au point de vue du rendement industriel dans une usine ou un grand atelier, mais qui est, en revanche, le plus contraire à la véritable méthode d’enseignement pour l’apprentissage d’une profession donnée.
« C’est ainsi que le but à atteindre a été perdu de vue dans certaines écoles privées et que j’ai été amené à diverses reprises, notamment au mois de janvier dernier, à rappeler quelques-unes d’entre elles » …
On entend ce langage officiel ; d’une part le gouverneur général prescrit que les écoles privées, libres, donnent un enseignement professionnel ; mais d’autre part cet enseignement professionnel ne fasse pas faire une profession ; si on utilise un métier, il devient un métier industriel, vulgaire, commun ; il devient un métier comme tout le monde peut en avoir ; il n’est plus un métier universitaire, un métier noble, un métier gouvernemental, un métier scolaire, un métier que l’on peut mettre sur les programmes et que les inspecteurs peuvent inspecter.
Nous avons ici un avant-goût de ce que sera dans nos écoles primaires et dans nos lycées l’enseignement du travail manuel quand les grandes révolutions jaurésistes auront fait pénétrer le socialisme gouvernemental dans le monopole de l’enseignement ; on ne fera point du travail vrai, à rendement industriel et social ; mais on fera du beau faux travail réglementé, du beau travail feint, du travail manuel par avocats et pour notaires, des schèmes et des imaginations de travail manuel, des pièces modelées, des pièces thématiques ; du travail manuel à la réalité du monde sensible c’est bon pour nous autres, gens de rien, de faire de la vraie menuiserie ou de la vraie typographie, des vraies tables, des vrais bancs, des vraies chaises, des vraies planches, des vrais livres.
Je sais qu’il y a eu dans un très grand nombre d’écoles, et libres, et publiques, un très grand nombre d’affreux abus industriels ; mais l’appréciation officielle du général Gallieni ne mentionne aucun abus, porte uniquement sur l’usage ; et sur le mode ; ce que le général reproche aux écoles privées libres, ce n’est point d’exténuer leurs élèves, de les faire souffrir ou de les tuer, c’est d’utiliser le travail industriel de leurs élèves professionnels ; il faut absolument que ce travail industriel soit perdu ; faites-moi tout ce que vous voudrez, pourvu que ça ne soit pas du vrai ; et que ça ne puisse pas servir ; ça pouvait servir, ça ne serait pas la peine d’être une école ; on serait un atelier, institution de simples citoyens, méprisable.
Ce qu’il y a de plus fort, c’est que l’État se réserve de faire, dans ses écoles, ce qu’il interdit aux particuliers ; nous avons ainsi un avant-goût de ce que sera, sous le gouvernement de M. Jaurès, l’exercice et l’administration de la liberté. « Je fais allusion, » dit modestement une note suivante :
Je fais allusion à la critique qu’on vient de lire dans la note précédente. Le général n’admet pas, dans l’atelier d’une école, on puisse construire des bancs pour l’école même. S’il faut des bancs et des tables, on les achètera. Il est inutile, pour former un bon menuisier, de fabriquer un meuble réel. Les longues heures passées à l’atelier (22 par semaine les deux premières années) sont employées à de fastidieux assemblages variés. Le bois, — coûteux à Madagascar, — est gâché, les outils abîmés, en pure perte, par la main novice des apprentis. Tout cela est ruineux. Or, il paraît que l’administration ne se prive pas d’admettre pour elle-même ce qu’elle interdit aux autres. L’Écho de Madagascar, qui se soucie fort peu d’être dans son numéro du 10 mai 1904 : « Il faut remarquer que là où les écoles officielles ont, à côté des ateliers importants, c’est dans les chefs-lieux de district ou province. Ces ateliers servent à l’administration. On y confectionne des meubles ; c’est en quelque sorte l’atelier de l’administrateur et du chef de district.
Ainsi se complète cette première histoire admirable ; ainsi s’achève cette première histoire merveilleuse : l’État forçant les particuliers à fabriquer dans leurs écoles du bois qui ne servent point à faire des meubles, et lui-même ne faisant fabriquer dans ses écoles des meubles pour ses administrations, sinon pour ses administrateurs ; tyrannie et favoritisme, le symbole est complet ; tyrannie et autofavoritisme : c’est tout le jaurésisme d’État.
Même chapitre, conclusion : le même État manque à sa parole, il est vrai que c’est à Madagascar ; le même État est sournois, il est vrai que c’est à Madagascar :
« On ne fera croire à personne qu’il ne s’est rien passé dans l’intervalle du 15 juin 1903 au 25 janvier 1904. Je ne ferai pas au général Gallieni l’injure de supposer que son appel du 15 juin n’était pas sincère et qu’il était, dès cette époque, décidé à ne faire qu’un simulacre de collaboration et à biffer sa propre parole après avoir provoqué des gens à des dépenses considérables et vaines.
« Pourquoi ne pas dire, en toute liberté, que les événements de France, — peut-être des instructions venues de Paris, — lui imposaient un changement de politique ? Pourquoi ne pas dire que le principe de l’absolue laïcité de l’État lui faisait un devoir de supprimer, avec toutes les transitions nécessaires, un régime qui peut-être ne violait pas ce principe, mais qui, pour quelques-uns, avait l’air de le violer ? Tout le monde aurait compris ce langage. Pour ma part, je ne l’aurais pas blâmé. Ce langage aurait été plus respectueux pour des hommes qui méritaient quelques égards en récompense de leur bonne volonté. Il aurait été plus digne du gouvernement général.
« Mais, s’il n’y avait dans l’arrêté du 25 janvier que cette suppression un peu brutale d’un régime accueilli par tous avec complaisance, l’idée ne me serait pas venue d’en parler ici. D’autres dispositions, qu’on n’a pas citées, soulèvent d’importantes questions de principes. »
Comme si des questions de principes pouvaient être importantes !
Et quand l’État manque à sa parole, où sera le recours ; et quand l’État est sournois, qui sera l’arbitre ; qui nous gardera contre le souverain ; qui nous garantira contre le fait du prince.
Répercussions lointaines de nos démagogies françaises.
Presque au commencement du chapitre suivant, le gouvernement, — j’entends le gouvernement de Madagascar, — s’aperçoit que des mesures qu’il avait prises, et qui, au regard du sens commun, paraissaient contradictoires, décousues, très heureusement sont commandées par une grande pensée synthétique :
« L’administration de Tananarive a dû se contempler dans ce miroir, peut-être avec quelque surprise, du moins avec un contentement naturel et auquel il me serait doux de m’associer de grand cœur. Il n’était pas commode de se reconnaître dans le dédale de ses arrêtés. Il lui arrivait à elle-même de s’y embrouiller un peu. Elle sait désormais que ce dédale n’a été construit que pour réaliser une pensée unique et que des mesures qui ont eu quelquefois l’air de se contredire se complétaient avec élégance. Ce sont choses qu’il est toujours agréable d’apprendre. »
Je tombe ici, par mégarde, sur la plus belle histoire merveilleuse ; le gouvernement général a fait élever des écoles officielles et laïques ; pour faire croire au public, au bon populaire, au lecteur, qu’elles réussissent, on fera des apparences, on travaillera les statistiques ; mais enfin, pour avoir au moins un point d’appui à ce travail même, il faut bien qu’il y ait quelqu’un dans les écoles du gouvernement ; alors le gouvernement fait des efforts :
Parmi tous ces efforts, il y en a eu de toutes les qualités.
On pouvait s’y attendre.
Le gouvernement général, pour agir sur les imaginations, a donné à ses instituteurs un bel uniforme, magnifiquement galonné. Il me suffit de sourire.
Suffit-il bien de sourire ; je suis très lourd et prends tout au sérieux ; en France on n’a point donné encore aux instituteurs un bel uniforme, magnifiquement galonné ; mais cela viendra ; en attendant on leur donne le plus qu’on peut de croix, de bannières, de rubans et de médailles, qui sont des morceaux d’uniformes, et même mieux ; et quand on n’a pas assez de médailles du gouvernement, on leur donne les médailles du Matin ; je vois très bien venir le jour en France où tout citoyen qui ne sera point jaurésiste professionnel ne pourra point devenir instituteur ; et à ceux qui, étant jaurésistes professionnels, auront pu devenir instituteurs, le gouvernement jaurésiste décernera un bel uniforme magnifiquement galonné ; et quiconque aura contredit un instituteur, dans l’exercice ou hors de l’exercice de ses fonctions, sera passible, quiconque aura nié devant un instituteur la thèse de la réalité du monde sensible sera passible d’un emprisonnement de six mois à trois ans, et d’une amende de six mille à vingt mille francs, ou de l’une ou de l’autre de ces deux peines seulement, — car on sera bon ; — mais, comme on sera juste, — les citoyens qui se seront rendus coupables de ce délit ne recueilleront point le bénéfice de la loi Bérenger ; enfin nous parvenons à la plus belle histoire :
…D’autres procédés, pour peupler les écoles officielles, ont été employés sans l’aveu de l’administration, par des personnages en mal de zèle. Un jour, l’officier commandant le cercle de Manjakandriana,…
Je connais le nom de cet officier ; mais je ne veux point faire de la délation.
… profitant de l’absence momentanée de M. Delord, arrive à l’école protestante d’Ambatomanga. Il demande la liste des élèves, appelle les cinquante premiers inscrits, les fait mettre en rang, puis commande : « Par file à droite, marche ! » Il se rend à l’école catholique et fait la même opération. Les cent élèves, réunis dans l’école officielle, reçurent de l’officier l’avis de n’avoir plus à changer d’école.
L’histoire est brève, on le voit ; elle s’est passée il y a plusieurs années ; on m’assure qu’elle ne se reproduirait plus ; on se figure que, si elle se reproduira, non pas seulement à Madagascar, mais en France.
Car cette brève histoire fait un merveilleux symbole, au sens que nous avons déjà donné à ce mot, au seul sens de ce mot que nous puissions recevoir, au sens d’une partie de la réalité, homogène et homothétique à tout un ensemble de réalité, et représentant comme dans un éclair, par un agrandissement soudain, tout cet immense ensemble de réalité ; je me représente cette scène admirable, ce bon officier, symbole merveilleux ; nous verrons cela en France ; nous le verrons dans l’enseignement primaire, dans l’enseignement secondaire, nous le verrons dans l’enseignement supérieur ; Jaurès dans ce temps-là sera ministre, ministre de l’instruction publique, ou président de la République socialiste gouvernementale ; peut-être sera-t-il ministre de l’intérieur, c’est-à-dire tout, car en ce temps de béatitude on aura depuis longtemps annexé tous les ministères au ministère de l’intérieur ; et le service de la police, délations et surveillances, aura reçu des agrandissements russes ; on voit aussi Jaurès devenu, redevenu professeur de l’enseignement supérieur, — il en a le droit, sans coup d’État, étant docteur, — professeur de philosophie ; montant de l’enseignement primaire, traversant le secondaire, le monopole d’État aura gagné le supérieur ; Jaurès enseigna, de deux années l’une, alternativement la métaphysique de la morale, et la morale de la métaphysique ; mais il s’agira de lui trouver des élèves ; un officier, — un officier de défense républicaine, — se rendra au cours de M. Rauh ; il demandera la liste des élèves ; M. Rauh lui répondra poliment, soucieux, d’un air ennuyé, le front lourd, cerné, qu’il n’y a pas de liste, que dans l’enseignement supérieur le professeur ne fait point l’appel au commencement de la classe ; l’officier de défense républicaine arrêtera M. Rauh pour cette réponse intempestive ; puis il fera sortir les cinq premiers bancs de dix ; on prendra vite un alignement de défense républicaine ; on commandera : tournez à gauche par un, ou par une, on prendra à gauche par un, marche ! car les par file à gauche ont disparu avec l’ancienne armée ; on se rendra ainsi au cours de M. Seignobos, qui lui-même sera devenu suspect ; M. Seignobos lui-même s’embarrassera dans ses explications ; il balbutiera enchevêtré ; comme coupable, on le réarrêtera ; je ne parle point des autres maîtres de notre enseignement supérieur actuel, car les bergsoniens, depuis le temps qu’ils font le jeu de la réaction, il y aura longtemps qu’on les aura fusillés ; et la mémoire même de M. Boutroux, on l’aura par un décret spécial du gouvernement de l’État, effacée de l’histoire de l’histoire de la philosophie, parce qu’il fut idéaliste et moraliste ; les cent élèves, cinquante historiens, cinquante philosophes, par uns ou par deux, les uns suivant les autres, arrivent dans l’amphithéâtre de Jaurès ; le grand tribun les accueille de ce bon sourire jovial que nous lui connaissons ; le grand tribun les accueille paternellement ; n’est-il pas, comme étant notre colonel, notre père à tous ; le grand tribun les exhorte, paternellement les félicite du grand exemple de véritable liberté qu’ils viennent de donner au monde ; car la véritable liberté ne consiste pas dans l’abus ; elle consiste à être libre ; et le grand orateur, souriant dans sa barbe de défense républicaine, fera sa leçon d’ouverture sur l’éminente dignité des pauvres délateurs dans l’État ; et après chacune des leçons il y aura les travaux pratiques ; tous les élèves seront tenus d’y prendre part ; chacun des élèves, à son tour, viendra dénoncer au maître les propos de ses voisins, de ses amis, de ses camarades ; cette élèves peuvent donner, au maximum, neuf mille neuf cents délations.
Ce Madagascar, où cette Madagascar, est un singulier pays ; je vois plus grand encore ; je me représente en France un spectacle beaucoup plus grandiose ; nous aurons, quelque premier mai là, la fête de la Fédération de la grande révolution jauréiste ; on célébrera, on commémorera la disparition des anciens abus ; on fêtera la suppression des anciennes iniquités ; on réunira au Champ-de-Mars, avec l’assentiment du Matin, les cinq millions d’enfants de toutes les écoles de France, garçons et filles ; cinquante mille instituteurs, cinquante mille officiers de défense républicaine les aligneront et leur feront faire un immense par file à gauche, aux accents de l’Internationale ; ce sera l’Apothéose de la Délation ; cinq millions d’élèves peuvent donner vingt-quatre millions, neuf cent vingt-dix-neuf mille, neuf cent quatre-vingt-quinze unités de millions de délations.
Je vois plus grand enfin : cinquante millions de Français, hommes, femmes, enfants, réunis au camp de Châlons, le Champ-de-Mars ne suffisant plus ; réunis par la collaboration du Matin et du Journal officiel ; et cinq cent mille fonctionnaires de défense républicaine leur faisant accomplir un par file à gauche fantastique ; cinquante millions de sujets peuvent donner deux milliards, quatre cent quatre-vingt-dix-neuf millions, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille, neuf cent cinquante unités de millions de délations.
Ce qu’il y a de bon dans cette histoire de Madagascar, c’est qu’elle nous montre la fin de toutes ces histoires :
De fait, aussi longtemps que cet officier fut à la tête du cercle, aucun de ces enfants n’osa retourner à son école primitive. Après son départ, l’école officielle dégringola rapidement. Le service de l’enseignement eut beau mettre là ses meilleurs instituteurs ; au commencement de 1903, elle comptait 14 élèves fort irréguliers, et l’instituteur n’en avait parfois que 3 ou 4 présents, bien que sa femme l’aidât dans sa tâche et reçût, elle aussi, comme institutrice, un salaire du gouvernement. L’école protestante avait, à la même date, 150 présences au moins, et l’école catholique de 50 à 60. Le même officier, à Ifarariana, créa l’école officielle en chassant purement et simplement l’instituteur de l’école libre et en le remplaçant par un instituteur du gouvernement. Des faits analogues se sont passés, en 1897, dans le Vonizongo.
Chasser tous les citoyens de chez eux et les y remplacer par des émissaires du gouvernement, c’est toute la politique de Jaurès ; on voit, par cette histoire merveilleuse, où elle aboutit, à quelle faillite, à quelle banqueroute, à quelle banqueroute frauduleuse ; faut-il donc le redire, que la force ne fonde rien d’éternel, que ce qui vient de la force, également s’en retourne par la force, que le droit seul peut fonder une institution, une cité durable, que rien de durable ne se fonde que dans la justice et dans la vérité, dans la liberté, dans le droit.
Qui trouvera jamais une histoire plus merveilleuse, plus complète, et qui soit d’un symbole aussi admirablement exact ; quel Diderot, quel Voltaire nous fera jamais un aussi beau conte ; et comme on a raison de dire que les imaginations ne sont jamais aussi fortes que la réalité ; en vérité tout l’étatisme est là, et particulièrement tout le monopole d’État dans le domaine de l’enseignement ; toute cette histoire de Madagascar nous fournit un admirable exemple, un specimen, un cas, particulier, bien fait d’un essai de monopole ; tout y conduisait ; nulle part l’autorité du gouvernement de l’État, la fantaisie, le caprice, la tyrannie gouvernementale ne sévit aussi indiscutée que dans le gouvernement des colonies ; si quelque part l’État peut faire un essai bien fait de sa tyrannie, c’est évidemment dans ses possessions coloniales ; mais de toutes les colonies si quelqu’une se prêtait à l’exercice de cette tyrannie, c’était évidemment Madagascar ; l’éloignement géographique de la grande île, son éloignement de communication, son isolement, géographique et historique, insulaire, tout concourait à faire d’elle un admirable champ d’expérience en vase clos ; son éloignement géographique ; Madagascar est pour nous une colonie de l’autre côté de l’Afrique ; pour l’atteindre en imagination, il faut passer par-dessus cet énorme continent ; son éloignement de communication ; Madagascar est en dehors des grandes routes passagères du monde ; pour l’atteindre en réalité, il faut contourner tout cet énorme continent ; son isolement, géographique ; son isolement, historique ; la conquête de Madagascar fut en effet elle-même insulaire, pour ainsi dire ; je veux dire qu’elle forme elle-même comme une île dans l’événement, dans l’histoire de nos acquisitions coloniales ; elle fut une conquête en voie, arrêtée, délibérée, limitée, nette, effectuée ; d’un seul coup achevée, complète ; il y a des conquêtes péninsulaires, traînées, allongées ; il y a des conquêtes massives, continentales ; la conquête de Madagascar fut littéralement dans l’événement, dans l’histoire des acquisitions coloniales françaises une île de conquête, une conquête en forme d’île ; comme Madagascar est une île dans l’ordre de l’espace, ainsi la conquête de Madagascar fut une île dans l’ordre du temps ; enfin ce fut aussi la conquête d’une île, isolée ; on a depuis longtemps remarqué que les grandes îles, isolées, deviennent souvent le terrain d’histoires nationales qui sont comme des expériences ethniques, des histoires en vase clos, des événements de laboratoire ; parce qu’elles sont grandes, elles offrent assez de terrain pour que tout un peuple s’y croisse, s’y développe, s’y essaie, s’y exerce, pour qu’il y ait expérience ; parce qu’elles sont insulaires, isolées, elles offrent un terrain assez limité pour que ce peuple s’y achève et pour que l’expérience, qui était devenue possible, soit close ; ainsi les faunes et les flores insulaires sont particulièrement caractérisées ; ainsi l’Angleterre et le Japon forment deux peuples particulièrement caractérisés, deux véritables sujets de laboratoire, sujets d’expériences limitées, closes, préparées, réalisées par la nature ; Madagascar est dans l’ordre des colonies ce que sont l’Angleterre et le Japon dans l’ordre des nations libres. Son gouvernement même est insulaire, monarchique, monocratique, sans frontières ni communications terrestres.
C’est pour cela que nous Français nous ne pouvons pas nous empêcher de lire ce cahier comme un cahier qui par transcription nous renseigne sur ce qui nous attend ; c’est pour cela que nous voyons dans ce cahier, uniquement ou surtout, l’histoire d’un monopole de l’enseignement tenu par l’État, un essai de monopole, une expérience de laboratoire de monopole, particulièrement bien faite, particulièrement réussie, particulièrement bien limitée, particulièrement pleine et repleine d’avertissements, d’enseignements et de renseignements.
Même chapitre, l’art des statistiques, un moyen politique parlementaire de maquiller les statistiques ; une simple définition de mots :
… « Ces chiffres paraissent clairs. La statistique qui nous les fournit est une merveille d’art.
« Il s’agissait, en premier lieu, de diminuer, dans les tableaux, la fréquentation de l’enseignement privé. Comment s’y prendre ? Le moyen le plus simple était de donner du mot « école » une définition qui permît de ne pas appliquer ce mot à une multitude d’établissements. Il n’y avait qu’à le réserver aux écoles ayant à leur tête un maître breveté. Comme elles étaient la minorité, les totaux devaient s’en ressentir gentiment. Ils n’y ont pas manqué.
« J’ai raconté comment, sous le régime des subventions conditionnelles, la présence d’un maître breveté à la tête d’une école libre était pour celle-ci la première condition pour obtenir certains privilèges. Dès qu’elles remplissaient cette condition, les écoles étaient « classées », et, si elles donnaient l’instruction industrielle et agricole, elles pouvaient recevoir quelques secours. A celles qui sont dans ce cas, et à celles-là seulement le statisticien de la Nouvelle Revue accorde la faveur de reconnaître leur existence. »
Ainsi nous avons des écoles qui se nomment des écoles ; et des écoles qui ne sont pas nommées des écoles ; comme il y avait des planches qui étaient des planches pour faire des tables, et des planches qui n’étaient pas pour faire des tables.
… « Ce simple artifice de comptabilité permet de réduire le nombre des écoles de cette seule mission de 576 à 110 et la population de ces écoles de 26.809 élèves à 10.661. »
Avais-je raison d’avancer que cette comptabilité de monopole était purement et simplement de la comptabilité électorale ; même chapitre, comment on peut maquiller l’histoire de la substitution d’une école officielle à une école libre :
« L’informateur de la Nouvelle Revue a, d’ailleurs, une riche imagination. Il raconte gravement qu’une école officielle, créée il y a quelques mois à Tananarive, dans le quartier de Faravohitra, a déjà enlevé aux écoles libres de ce quartier plus de deux cents élèves. La nouvelle rend rêveur quiconque est un peu au courant de ce qui se passe dans la capitale de Madagascar. Ce qui a été fait par l’administration à Faravohitra est tout différent.
« Une des écoles qui ont été enlevées aux Frères le premier janvier 1904 a été aménagée avec un luxe magnifique. On l’a ornée de portiques, de grands escaliers, d’un mobilier tout neuf. Mais tout cela est destiné aux enfants européens. C’est une sorte de petit collège pour les blancs. L’inauguration devait en avoir lieu vers le 20 mai. Il n’y a aucun rapport entre cette création et l’enseignement des indigènes.
« Un autre local, moins grand, avait été cédé jadis, dans ce même quartier, en suite d’un échange, à la mission protestante française. Il a été repris par l’administration ; et, là, celle-ci se propose bien d’organiser une école pour enfants malgaches. Mais cette école n’était pas ouverte au premier mai dernier. Elle ne l’est sans doute pas encore. (1) Voilà tout ce qui a été fait à Faravohitra. Non seulement on n’a pas enlevé deux cents élèves aux établissements libres de ce quartier ; mais encore, à cause de la fermeture d’une des écoles de Frères (celle que l’on a transformée à l’usage des blancs), il y a là quelques centaines d’enfants malgaches qui s’en vont frapper à la porte de toutes les écoles privées et qui, faute de place, n’y sont pas admis.
« Le développement de l’instruction officielle et laïque est réel et normal à Madagascar. Il est réel et c’est normal. Le général Gallieni a raison d’y tenir et de lui donner tous ses soins. Il y aurait une absurdité flagrante et surtout une évidente injustice à se dissimuler l’importance de ce que le Gouverneur général de la Colonie, avec un
(1) D’après le Journal Officiel de Madagascar du 7 mai, elle devait être ouverte le 16.
budget difficilement équilibré, a su réaliser. Mais il n’est vraiment pas nécessaire que des études tendancieuses, comme celle de la Nouvelle Revue, donnent au lecteur français de trop fortes illusions sur ce qui se passe à Madagascar. »
Ainsi l’État préfère jeter les enfants à la rue, plutôt que de les laisser dans les écoles particulières ; supprimer, et ne pas remplacer : c’est tout le jaurésisme gouvernemental ; c’est toute la politique radicale parlementaire de Jaurès politicien ; autrefois les socialistes répétaient qu’on ne supprime, vraiment, que ce que l’on remplace ; et même cette proposition était au cœur de tout le socialisme ; elle en faisait la force et le retranchement ; elle résidait dans tous les arguments que les socialistes opposaient aux politiciens bourgeois ; aujourd’hui, on nous a changé tout cela ; et ce n’est pas le seul point où le jaurésisme se révèle ce qu’il est, exactement le contraire du socialisme.
En note le récit, officiel, de la même histoire, et ainsi la confirmation officielle, et du fait, et des enseignements que nous en avons tirés ; l’inauguration du petit collège pour les blancs a eu lieu le 22 avril :
… Cet article était écrit lorsqu’est arrivé, à Paris, le Journal Officiel de Madagascar du 7 mai 1904. On y peut trouver la confirmation détaillée de ce que j’ai dit :
« A la suite de la résiliation du contrat des Frères des écoles chrétiennes, les immeubles qui avaient été mis à la disposition de ces derniers furent repris par la Colonie, en vue de l’installation de nouvelles écoles officielles dans plusieurs quartiers de la ville ; ils reçurent la destination suivante :
« 1. — Une école primaire officielle, dirigée par des instituteurs indigènes, fut installée à Ambohimitsinbina ; elle fonctionne depuis le 4 janvier 1904 ;
« 2. — L’immeuble d’Ambavahadimitafo sert d’internat pour la section sakalava de l’école administrative ;
« 3. — Les bâtiments d’Ambatonilita tombant en ruines n’ont pu être utilisés ; mais l’emplacement sur lequel ils sont situés sera réservé pour l’installation ultérieure d’une école ménagère ;
« 4. — Quant à l’immeuble de Faravohitra, il est actuellement occupé par le groupe scolaire européen.
« L’école de garçons européens était installée auparavant à Ambohijatovo, dans le local de l’école administrative ; cette installation n’était que provisoire ; de même, l’école des filles européennes occupait, précédemment, un immeuble qui ne répondait nullement à sa destination. Le 22 avril 1904, les écoles européennes sont transférées à Faravohitra, dans l’immeuble qu’occupaient les Frères et qui a reçu tous les aménagements désirables. La cour, très vaste, est divisée en deux parties par un mur ; chaque école a son entrée distincte. Une commission d’hygiène, composée de MM. Berthier, administrateur-maire, Hallot, Gros, docteur Bonneau, Cavrel, Lenclud a visité les locaux, les dépendances et le mobilier scolaire. Elle s’est montrée satisfaite de l’installation du groupe scolaire, qu’elle a déclaré convenir parfaitement à sa destination. Satisfaction immédiate a été donnée aux quelques desiderata qu’elle a formulés en ce qui concerne certains aménagements supplémentaires.
« Le groupe comprend :
« 1. — Une école préparatoire de garçons, fréquentée par 24 élèves ;
« 2. — Une école préparatoire de filles, fréquentée par 15 élèves ;
« Ces deux établissements sont organisés conformément aux dispositions de l’arrêté du 27 janvier 1903 ;
« 3. — Une école maternelle fréquentée par sept enfants des deux sexes.
« Le personnel enseignant de l’école préparatoire de garçons comprend : un directeur, un instituteur-adjoint et des professeurs chargés de cours spéciaux à la division supérieure. L’école préparatoire de filles a une organisation analogue à celle des garçons. Une institutrice dirige l’école maternelle.
« Les élèves des deux sexes peuvent déjeuner à l’école, ils restent sous la surveillance des maîtres pendant l’intervalle qui sépare les deux séances de classe du matin et du soir. Le ménage d’instituteurs placé à la tête du groupe scolaire est autorisé à prendre des pensionnaires et des demi-pensionnaires. Les prix de la pension et de la demi-pension seront débattus entre les parents et le directeur de l’école, sans aucune intervention de la part de l’administration, qui décline toute responsabilité à ce sujet. De plus, des études surveillées pourront être organisées sur la demande des parents moyennant une rétribution mensuelle dont le montant sera fixé par le chef du service de l’enseignement.
Enfants à la rue, c’est le titre de tout le chapitre suivant, chapitre septième ; il faudrait le sortir, et le citer tout entier ; ce pays de Madagascar est un singulier pays ; on y voit des enfants qui ne vont point à l’école, qui font les petits voyous dans les rues, qui maraudent, qui volent, qui ont tous les vices ; tout un peuple de précoces malfaiteurs, cambrioleurs sans doute, et pickpockets ; on n’a pas idée, ici, de mœurs pareilles ; et le gouvernement préfère les laisser dans les rues, afin d’être bien sûr qu’ils ne sont point dans les écoles particulières ; voilà du bon monopole de l’enseignement, exercé par l’État ; quand l’État ne peut plus ni en donner, ni en vendre, il interdit également aux particuliers d’en donner, ou d’en vendre ; c’est l’idée même du monopole ; et voilà de la bonne laïcisation : mieux vaut un abandon laïque dans la rue que la présence aux écoles protestantes ; ou plutôt un abandon laïque dans la rue gouvernementale vaut tout ; et la présence aux écoles protestantes, l’assistance dans les écoles particulières protestantes ne vaut rien.
Ce pays de Madagascar est un pays singulier : les rues sont pleines de mauvais enfants :
« Prenons l’arrêté du 25 janvier 1904 qui réorganise l’enseignement dans la colonie. Une des mesures les plus extraordinaires, et qui frappe dès l’abord, est celle qui limite à quatorze ans l’âge d’admission dans une école primaire. A cet âge, tout Malgache doit quitter l’école, à moins d’avoir obtenu, du chef de sa province et du chef du service de l’enseignement, une autorisation absolument personnelle. Il peut préparer le brevet d’instituteur dans une école normale, se former au ministère ecclésiastique, soit dans un séminaire, soit dans un collège d’évangélistes, entrer dans un établissement d’apprentissage industriel et agricole. En dehors de ces trois cas, qui ne s’appliquent qu’à un nombre très restreint d’enfants, et s’il n’a pas une autorisation individuelle et malaisée à se procurer, il n’a plus le droit de s’instruire. »
Autrement dit, et mutations faites, c’est à peu près la question qui se pose en France ; en France aussi la question post-scolaire, — c’est elle qui est ici, car les écoles qui s’adressent à des enfants au-dessus de quatorze ans sont des écoles post-scolaires, et non pas des écoles scolaires, — en France aussi la question post-scolaire et encore plus difficile à résoudre que la question scolaire, — sans vouloir avancer par là que la question scolaire soit aucunement facile ; — au-dessous de quatorze ans on sait encore un peu quoi faire des enfants ; il y a l’école, bonne ou mauvaise ; au-dessus de quatorze ans il n’y a plus rien ; la post-école n’existe pour ainsi dire pas ; elle n’existe guère que dans les rapports guimauvés et annuellement identiques de M. Édouard Petit, inspecteur général de je ne sais plus comment l’enseignement nomme cet enseignement ; l’enseignement post-scolaire n’a guère servi jusqu’ici qu’à embêter les instituteurs, qu’à alourdir leur travail, déjà si écrasant, qu’à faire avancer les promoteurs, décorer les décorateurs, anticiper les avantageux, qu’à assurer une situation, un bon traitement à un inspecteur général avantageux ; il n’est rien auprès de l’enseignement scolaire, qui n’est rien auprès de l’enseignement de la vie, qui n’est rien auprès de la vie même ; de quatorze à dix-neuf ans, plus encore, de onze à vingt et un ans, de l’école au régiment, c’est l’âge terrible, c’est l’âge ingrat, l’âge difficile, périlleux, particulièrement redoutable ; combien d’âmes et de corps perdus dans ce difficulteux passage ; avant le commencement de ce passage, l’école, tout imparfaite qu’elle soit, garde un peu l’enfant ; à la retombée de ce passage la caserne, toute plus imparfaite qu’elle soit encore, tantôt maintient le jeune homme, et tantôt l’achève ; en tout cas elle n’est pas le vide ; sa force de coercition peut se manifester en une force de cohésion, d’agrégation, de maintien, qui arrête la désintégration ; après la caserne, au retour du régiment, si le jeune homme n’est point perdu, l’atelier, de droit et vrai, peut lui enseigner la dure et la véritable vie ; mais de l’école au régiment, de onze à vingt et un ans, tout au moins de quatorze à dix-neuf, aussitôt après le sinistre certificat d’études primaires, c’est le vide, c’est l’abîme, le vague, et la perpétuelle tentation du désordonnée ; le processus de l’industrie moderne et du travail ne se propose peut-être point de vérifier les anticipations du marxisme ; mais il a eu ce résultat de désorganiser l’ancien apprentissage ; heureux ceux qui, mieux doués ou plus chanceux, peuvent devenir des ouvriers à seize ou dix-sept ans ; ceux-là, mais ceux-là seuls, ont quelque assurance d’être sauvés.
Quatorze ans ; c’est à cet âge qu’à Madagascar une administration prévoyante, un gouvernement ingénieux, une administration tutélaire, vigilante et vraiment maternelle chasse officiellement l’enfant de l’école ; nous avons par les soins de l’État l’enseignement laïque obligatoire ; nous aurons par les soins de l’État le non-enseignement laïque obligatoire ; nous avons l’école forcée ; nous aurons la non-école forcée.
« Ne parlons pas aujourd’hui d’une petite élite, qui est très réelle à Madagascar, et à qui l’on tend à refuser ce qu’elle pourrait avoir le droit d’attendre de la France.
« Cette élite écartée, reste la foule. Pour les milliers d’enfants qu’elle comprend à la campagne, la limitation introduite par le dernier arrêté n’a peut-être pas une très grande importance. Ce n’est pas l’avis, je le sais, de bien des instituteurs. Mais on remarque ou cru remarquer que, chez beaucoup de leurs élèves, jusqu’là médiocres et en apparence peu intelligents, il se produisait, vers treize et quatorze ans, une sorte d’éclosion de l’esprit. Ils ne peuvent s’empêcher de regretter que l’on fixe, juste à ce moment, l’interruption forcée de l’étude. Je n’insiste pas sur cette observation, qui a pourtant son intérêt. C’est un autre inconvénient que je relève dans une ville comme Tananarive.
« Je n’ignore pas ce que l’on reproche à certaines écoles privées. C’est d’accueillir trop facilement des élèves qui ne sont plus des enfants, qui ne sont même pas toujours des adolescents, qui, parfois, sont de vrais adultes. Il y a là, pour ceux-ci, une forme originale de la paresse. Ne vaudrait-il pas mieux les prier d’aller se reposer ailleurs ou, plutôt, d’aller travailler ? C’est indiscutable. Encore ne faudrait-il pas exagérer ce cas. L’informateur officieux de la Nouvelle Revue ne dit pas la vérité quand il a l’air d’évaluer à 78 o/o de l’effectif des écoles privées ce personnel d’oisifs. Pour qui est au courant des choses, cette affirmation est le contraire même de la vérité. Il y a des sociétés qui n’ont pas assez réagi, dans le passé, contre ces abus. Mais elles l’ont à peu près supprimé dès maintenant. Et il y en a une qui ne l’a jamais admis.
« En revanche, il y a un détail beaucoup plus important et dont on ne tient aucun compte. Que ne parle-t-on de ces centaines d’enfants, plus d’un millier, qui grouillent dans Tananarive, qui ne fréquentent aucune école et qui ne reçoivent, à peu près, aucune éducation ? C’est un fait qu’avant seize ans, un garçon, là-bas, ne travaille pas. Et il ne travaille pas, tout simplement parce qu’il n’a rien à faire. S’il ne va pas à l’école, il ne s’emploie dans aucune industrie quelconque. Il passe son temps dans la rue. Il ne ferait pas un moins bon usage s’il lui prenait fantaisie de le passer à l’étude.
« Ces enfants, parmi lesquels de très grands garçons, pullulent surtout aux abords des marchés et des grands magasins. Dès qu’un « vazaha », un blanc, a fait un achat, ils accourent autour de lui comme un vol de moineaux avides. Ils se pressent, se disputent le privilège de porter son paquet. A Tananarive, il n’est pas distingué, pour un Européen, d’être vu dans la rue avec un paquet dans la main. On trouverait à cela un air servile. Ce n’est bon que pour un « mal blanchi ». Et les « mal blanchis », — en quête d’une aubaine, sont là, par bandes, à lui offrir leurs services. Ils se bousculent pour s’emparer de son fardeau et lui tenir lieu, momentanément, de petit domestique.
« Ce que valent, au point de vue moral, ces troupes d’enfants et d’adolescents inoccupés et abandonnés à eux-mêmes, nous nous en doutons. On les traite, couramment, de « chapardeurs », et l’on n’a pas tort. Le vol à l’étalage, la maraude, quantité d’industries suspectes, n’ont aucun secret pour cette jeunesse sans éducation. Et l’on se propose de la grossir, du jour au lendemain, des centaines d’enfants qui, ayant quatorze ans révolus, devront être renvoyés de toutes les écoles et seront rejetés dans la rue ?
« Il est clair que l’immense majorité de ces élèves, âgés de plus de quatorze ans, ne peuvent, ni devenir instituteurs ou pasteurs, ni entrer dans une école industrielle. Pas plus que les autres Malgaches, ils n’auront de travail régulier avant seize ans environ. Ils sont donc condamnés, par l’arrêté du 25 janvier, à rejoindre les bandes de gamins dont je viens de parler. Je conçois que l’administration songe à mettre hors de certaines écoles les quelques douzaines d’adultes qui les encombrent, et qui risquent, tout au plus, d’apprendre quelque chose de notre langue. Pour corriger ce mince inconvénient, fallait-il créer, de façon à peu près inévitable, un mal plus grand ? L’augmentation presque forcée du vagabondage est une manière assez étrange de contribuer au renouvellement moral de la jeunesse malgache.
« Je serais étonné si quelque fonctionnaire subtil n’avisait au moyen de pallier le résultat nécessaire d’une déplorable mesure. Avec un peu de bonne volonté, on dresserait une de ces statistiques savantes, à l’aide desquelles on arrive à prouver tout ce qu’on désire. En cherchant bien, en négligeant ceci, en tenant compte de cela, on finirait par établir que les pires des maraudeurs ont commencé par fréquenter une école, et même telle ou telle école. Les chiffres procureraient peu à peu l’impression que l’influence de la rue est, après tout, moins mauvaise que celle d’établissements où l’on essaie de former la conscience de l’élève. C’est l’enfance de l’art que de bâtir une de ces statistiques. Nous prêterons, à celle qu’on ne manquera pas de nous faire, la confiance qu’elle méritera. »…
En un mot, le monopole de l’enseignement complété par un monopole du non enseignement et de l’ignorance ; après l’école obligatoire laïque, la non-école obligatoire laïque.
C’est à cette gageure de paradoxe que nous nous arrêterons, pour aujourd’hui ; car il est temps que je me mette à écrire ma table des matières, qui sera longue, parce que ce cahier est particulièrement plein ; le chapitre XII, leçons de français, et le chapitre XIII, pour la langue malgache, étant des chapitres de technique et de pédagogie stricte, n’auraient peut-être pas donné beaucoup à la transcription ; mais les autres chapitres, au contraire, j’entends les autres qui nous restent, seraient presque à sortir et à transcrire en entiers ; nous le ferons aussitôt que nous le pourrons ; aujourd’hui débarrassés de la transcription pour les sept premiers chapitres, suspendant la transcription pour les neuf derniers chapitres, libres désormais, je demande instamment qu’on lise tout ce cahier, ainsi que je l’ai dit, d’un seul tenant et uniment, comme un cahier d’histoire contemporaine, comme un cahier de courrier de l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar ; il sera toujours temps de retomber aux transcriptions et aux commentaires.
Au moins nous avons l’assurance que nous n’y retomberons point dans le prochain cahier ; le prochain cahier, comme on le verra du premier regard, est un de ces cahiers qui n’admettent que leur texte.
CHARLES PÉGUY