IX-12 · Douzième cahier de la neuvième série · 1908-03-20

Mes cahiers rouges

Maxime Vuillaume

Read in English →

Dans les vingt-et-un cahiers de leur troisième série, année Scolaire 1901-1902, nos cahiers ont publié :

Il-1. — Charles Péguy. — compte rendu de congrès. 1 »

II-6. — JEAN HuGues. — la Grève. — {rois actes… 7 » IlI-8. — BERNARD-LAZARE.— les Juifs en Roumanie. 2 » III-10. — les Universités Populaires 1900-1901 Paris

Il-14. — Georges Sorel. — Socialismes nationaux… 1 »

Il-17. — cahier de courriers. —KFélicien Challaye. — impressions sur la vie japonaise. — Edmond Bernus.— la Russie vue de la Vistnle. — Jean Deck. — courrier

Il-19. — PIERRE QuiLLaARD. — Pour l’Arménie… 3 »

Voir à l’intérieur en fin de ce cahier les conditions et le prix de l’abonnement.

Nous mettons le présent cahier dans le commerce ; onzième cahier de la neuvième série; un cahier blanc de 132 pages; in-18 grand jésus; nous le vendons

[IL — quand nous faisions le « Père Duchéne » paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

on LM IAUIN rene 5

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières sérieS, 1900-1904, un Si grand nombre de documents, de textes formant dosSiers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici lénoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a . paru dans les cinq premières séries des cahiers, il

  • suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement: on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.

Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,

une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- ! rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées.

Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XII+/08 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le recevait, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.

aux Cahiers de la Quinzaine MAxIME VuUILLAUME. — mes cahiers rouges.— une journée à la cour martiale du Luxembourg. — le Jeudi 25 mai 1871. — dixième cahier de la neuvième série : Avant-Propos de LuciEN DESCAVES ; MAxIME VuILLAUME. — mes cahiers rouges. — I. — une journée à la cour martiale du Luxembourg : L. — déroute; pantalons rouges ; pavés maudits ; lendemain de victoire ; perquisitions ; IL. — Citoyen!; entre les deux gendarmes ; ma montre; « le Socialisme »; un prêtre ; le Prévôt; sur deux II. — devant le tribunal ; le Sabre; Interrogatoires ; à la queue ; ceux qui attendent ; pensées; IV. — lueur d’espoir; pourparlers; angoisse; loin de l’Enfer; attendrissement; refuge; V. — l’abattoir du Luxembourg ; errant; dénonciations ; VIE. — Petites cours martiales; l’Opéra; Au mur les godillots ; le charnier de Charonne; le puits des Fédérés ; le compte des morts; un cahier blanc de 108 pages, marqué… deux francs Le présent dousième cahier faisant suite à ce précé- dent dixième et à ce précédent onzième, et les cahiers rouges de notre collaborateur M. Maxime Vuillaume

aux Cahiers de la Quinzaine

MaAxIME VUILLAUME. — mes cahiers rouges.— II. — un peu de vérité sur la mort des otages. — 24 et 26 mai 1871.— onzième cahier de la neuvième série :

l’histoire qui ment ;

L’ARCHEVÊQUE {mercredi 24 mai). — le capitaine de Beaufort; premier cadavre; la cantinière Lachaise; Six fusillés,

Û six otages; Nous voulons l’archevêque; Et notamment l’archevêque; La Descente; Vers la mort; la fusillade; le nain féroce; Devant le Conseil de guerre; Poignante confrontation; les acteurs du drame;

L’HOMME DU MEXIQUE {vendredi 26 mai). — Si nous allions chercher Jecker ; les cinq à la Roquette; Interrogatoire; La montée; Le « mur » de Jecker;

faut cinquante ; Conversation à la prison; les quatre otages civils; Largillière, Ruault et Greffe; Jusqu’à la Mairie de Belleville; Rue de Paris; Rue Haxo; le mur; le massacre; le compte des morts; celui qui est de trop; Devant les juges; \

un cahier blanc de 132 pages, marqué.. deux francs comportant un index alphabétique général des notices et des noms propres cités, que l’on trouvera en fin du présent cahier, on remarquera que nous paginons les trois cahiers à la suite.

LIT. — quand nous faisions

haie CH de 40 sai

Premier mars 1871. Depuis le matin, les vainqueurs occupent les Champs-Élysées. Des drapeaux noirs pendent aux fenêtres. Une main inconnue a recouvert d’un long voile de deuil les statues de la place de la Concorde. (1) Elles ne verront pas la honte suprême. A Bordeaux, l’Assemblée a hué Garibaldi. Victor Hugo, Rochefort, Ranc, Tridon ont démissionné. Il y a dans l’air comme un souffle ardent de révolution et d’é- à

Boulevard Saint-Michel. Je rencontre Vermersch. Je n’ai point entendu parler de lui depuis les premiers jours du siège. Il est en vareuse d’aide-major. D’où

(1) Les statues étaient encore voilées de noir en avril. Le Père Dachéne (numéro 36 du 1° floréal/20 avril) demande que ces voiles

« Ça n’est plus un voile noir qu’il faut mettre aux bonnes villes de France.

« C’est un drapeau rouge qu’il faut leur foutre dans la main! »

quand nous faisions le Père Duchêne

vient-il? Je me rappelle qu’il a quelque peu fait sa mé- decine. Je m’explique son uniforme. Tout le mondemat-il pas un uniforme ? Gill (1) lui-même, le bon Gill, qui n’est cependant pas belliqueux, est apparu l’autre jour

à notre brasserie de la rue Saint-Séverin, vêtu de pied

en cap d’un superbe costume, képi galonné, avec le serpent d’Esculape brodé d’argent sur la large bande de velours vert. Gill était rayonnant.

— D’où diable sors-tu avec ce képi? lui a demandé

#à lun de nous.

Güll, tordant sa moustache : .

— Mon cher, je suis aide-pharmacien de mon bataillon.

Vermersch m’explique que, dès le commencement des hostilités, il s’est engagé dans le corps d’ambulanciers créé par Monseigneur Bauer, un évêque qui fit pas mal de bruit autour de lui, et qui caracolait aux avantpostes, en soutane et en bottes à l’écuyère.

— Veinard? lui dis-je. Tu n’as pas eu faim!

Bras dessus bras dessous, nous descendons le boule-

k vard. Un bataillon passe, musique en tête, jouant la Marseillaise. Derrière le commandant, un sergentmajor porte une large couronne. Nous lisons l’inscription, en lettres d’or :

— La République ou la Mort! 210° Bataillon.

— Où allez-vous ?

Allons à la Bastille.

(1) André Gill, dessinateur et caricaturiste à l’Éclipse, la Lune, etc. Administrateur du musée du Luxembourg sous la Commune. Né

sont qu’acclamations.

— Vive la République !

— Vive la Commune! (1)

D’autres bataillons sont rencontrés. A chaque coin de rue, la file s’allonge. Cela fait bientôt un régiment. Les

Rue Saint-Antoine, sur le pas des portes, les spectateurs battent des mains. À

Devant nous la colonne se dresse, le génie d’or fleuri de banderoles rouges. l Colonne en fête

La place est noire de monde. Depuis le 24 février, cela ne désemplit pas. Tout le jour, c’est un défilé inin- ! terrompu. Aux drapeaux tricolores coiffés de bonnets rouges, se mêlent lés bannières ornées du temple d’or et du compas symboliques. Ÿ : Nous parvenons à percer la foule. Le bataillon que nous avons suivi est arrivé au pied du monument. Partout des couronnes d’immortelles. Le fût de bronze en est constellé.

Le commandant monte sur le socle.

— Citoyens, crie-t-il d’une voix retentissante, jurons de défendre la République jusqu’à la mort! Honte à l’Assemblée de Bordeaux! A bas les monarchistes !

La foule répond par un grondement formidable. Les

(1) La Commune, cela va de soi, n’est pas encore proclamée. Mais le cri de Vive la Commune! était déjà populaire pendant le Siège, depuis le 31 octobre.

Le quand nous faisions le Père Duchène

mains se tendent. Les bouches grand ouvertes hurlent. Aussi loin que le regard peut porter, on ne voit que képis qui s’agitent, baïonnettes qui s’éclairent, bannières qui claquent. Des femmes élèvent au-dessus de leurs têtes leurs enfants, pour qu’ils conservent à jamais le souvenir du merveilleux spectacle.

Tout près de moi, un gros garde national pleure à

— Ah! citoyen, c’est plus fort que moi. Je ne suis pourtant guère sensible. Mais voyez-vous, ça me prend là.

Je crois bien, que: moi aussi, mes yeux vont se

— Tonnerre ! me dit Vermersch en se penchant à mon oreille. Quel riche tableau… Ça devait être comme ça, la Fédération… Mais, mon vieux, nous sommes en pleine Révolution! Et dire qu’ils songent à désarmer ces gens-là !.. Ils sont fous!

Nous serrons la main du commandant. Un autre la remplacé déjà.

— Restons ici, dis-je à Vermersch.

Tard dans la soirée, nous sommes demeurés là tous deux. La foule se renouvelait toujours. Ces hommes, pressés les uns contre les autres, ces drapeaux fébrilement agités, Ces couronnes, ces visages tendus, prenaient dans l’obscurité de la place des formes étranges et mystérieuses. à

Sur le socle de la colonne transfigurée, le tas de couronnes montait toujours. Les serments se multipliaient. Il semblait que ce délire de tout un peuple ne dût jamais finir.

La République ou la Mort!

A regret, nous nous sommes arrachés à l’enivrant spectacle. J’ai rendez-vous, rue du Croissant, avec Humbert. Un projet de journal. Non pas un journal à la vé- rité. Le cautionnement nous fait défaut. Maïs une suite de placards quotidiens, dans le genre des placards de la Révolution. Marat ou Hébert. L’Ami du Peuple ou le Père Duchéne. Le Père Duchêne surtout. Des grandes colères, des grandes joies, des lettres bougrement patriotiques, dans le style du temps. Nous avons causé de cela ces deux ou trois jours. Je confie nos projets

— Le Père Duchéne! J’en suis… Quand nous réunissons-nous ? Où? Chez moi, si vous voulez. ;

Rue du Croissant, nous trouvons Humbert. Entendu. Le iendemain chez Vermersch, rue de Seine, au troisième, dans la maison de l’éditeur Sartorius. (1)

Tous les trois fidèles au rendez-vous. Vermersch nous ’ fait les honneurs de son home. Des piles de journaux et de livres le long des murs. La chambre a été occupée

(?) La maison d’édition Ferdinand Sartorius était alors rue de Seine, 27. Vermersch demeurait dans le même immeuble.

quand nous faisions le Père Duchêne autrefois par Baudelaire, ce dont est très fier le maître l actuel du logis.

— Oui, c’est sur cette table que Baudelaire a écrit ses Fleurs du Mal. C’est là aussi que j’ai fait mon

; Et Vermersch nous déclame — il n’y manquait jamais — la strophe préférée de son poème, la strophe de la

Certes, je n’en aurais pas peur,

Si dans les plaines découvertes,

Si dans les grandes forêts vertes

On pouvait enfouir mon cœur !

Sous la mousse fine et les branches

J’attendrais la force et la loi

Qui reprendront ce qui fut moi

Pour faire la fleur des pervenches! ’ :

L’un de nous avait apporté quelques numéros du journal d’Hébert. On en trouvait encore, à cette époque, dans les boîtes des quais. Il les étala sur la table autour de laquelle nous étions assis.

Nous avions aussi le petit livre de Charles Brunet — Le Père Duchesne d’Hébert — qui cite les titres des 355 numéros de la feuille révolutionnaire.

Je l’ouvre au hasard, et je lis :

Numéro 253. La Grande Colère du Père Duchesne contre les gredins de financiers, gripe-sous, monopo-

: leurs, accapareurs, qui font un Dieu de leur coffre-fort, et qui excitent le désordre et le pillage pour faire la

() Le Grand Testament du sieur Vermersch. Une brochure, go pages, chez l’auteur, rue de Seine, 27, 1868.

Un peu plus loin : £

  • Numéro 260. La Grande Colère du Père Duckhesne, au sujet de la mort de Marat, assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados.

D’une seule voix :

— C’est cela qu’il faut faire !

Nous discutâmes longuement, il m’en souvient, sur la vignette. Fallait-il adopter la vignette d’Hébert : le sans-culotte menaçant de la hache un pauvre petit calotin agenouillé, avec la devise Memento mori ? Non. Ce serait copier trop servilement l’aïeul.

— Nous demanderons quelque chose à Régamey, (1) dit Vermersch.

Deux ou trois jours après cette première conversation, Frédéric Régamey, encore en costume de son bataillon des Amis de la France — vareuse marron — nous montrait l’admirable petite composition qui devait figurer en tête des soixante-huit numéros de notre journal.

Assis sur un tas de pavés, tenant le triangle égalitaire de la main droite, embrassant du bras gauche un canon, un sans-culotte, coiffé du bonnet phrygien, s’appuie sur le lion populaire. A ses pieds, gisent couronnes, mitres et crosses. Une volée d’oiseaux noirs fuit à l’horizon. Sur le ciel clair se détache l’immortelle devise des grands ancêtres : La République ou la mort!

Quand Régamey mit sous nos yeux cette merveille d’art et de pensée révolutionnaires — signée, à gauche,

(1) Régamey (Frédéric), dessinateur et graveur. A fondé, en 1853, la revue Paris à l’eau-forte. Né à Paris en 1851. Guillaume et Félix Régamey, peintres et dessinateurs, étaient ses deux frères.

quand nous faisions le Père Duchêne des deux initiales F..R. — ce fut plus que de la joie. Î De l’enthousiasme.

— Bravo! À quand le premier numéro ! À quand la

Le Père Duchéne était né.

la mère Gaiïttet

Nous nous étions rencontrés, pour la première fois — Humbert, Vermersch et moi — chez la mère Gaïttet.

Qui se souvient aujourd’hui de la mère Gaïittet!

La respectable dame que nous désignions entre nous sous ce vocable familier, dirigeait, aux dernières années du Second Empire, une petite imprimerie dans une toute petite rue, disparue en partie, du Quartier Latin, la rue du Jardinet, proche de la rue Larrey, où était installée « la Marmite » de Varlin. (1)

Quand, à une demi-douzaine, toujours les mêmes -—

(1) La Marmite, restaurant coopératif, installé rue Larrey (aujourd’hei disparue), sous les auspices de Varlin, et où se retrouvaient le soir les militants révolutionnaires, dans les dernières années du Second Empire.

(2) Maroteau (Gustave), condamné à mort, puis commué aux travaux forcés à perpétuité pour un article de son journal {a Montagne : « Ah! jai bien peur pour Monseigneur lArchevêque de Paris! » Né à Chartres (1843). Mort au bagne de l’île Nou (Calédonie), en 1875. Un déporté sculpta, sur la pierre de son tombeau, (depuis longtemps envahi par la brousse calédonienne), un livre grand ouvert.

(3) Enne (Francis), journaliste, collabora à la Rue, de Vallès etaux petites feuilles républicaines de la fin de l’Empire. Après la Commune, à laquelle il ne se mêla pas, rédacteur au ?adical. Mort à Oran.

(4) Puissant (Gustave), collabora à la Aue.

  1. Pilotell (Georges), dessinateur, commissaire spécial à la pré- fecture de police sous la Commune. Condamné à mort (contumax).

(6) Passedouet (Auguste), journaliste. Maire du treizième arrondissement. Condamné à la déportation. Mort en Calédonie.

Eugène Mourot, (1) moi — on avait décidé de lancer quelque brülot, on frappait à la porte de la mère Gaittet. Je revois encore, à bientôt quarante années en arrière, la porte-cochère en plein cintre de la rue, l’allée sombre au milieu de laquelle coulait perpétuellement un ruisseau d’eau noire, la cour pavée encombrée d’attirails de toute sorte, voitures à bras, meubles et outils hors d’usage. Dans un coin une échoppe aux ua vitres raccommodées de papiers imprimés, derrière lesquelles un gnaf battait ses semelles. Une porte grise franchie, on était dans l’imprimerie, où l’on rencontrait vite la propriétaire, grande, grisonnante, vêtue d’une éternelle robe de futaine violacée, et perpétuellement suivie d’un grand lévrier jaunâtre, au museau effilé blanchi par les ans. Dans les premiers jours de décembre 1869, Gustave Maroteau faisait, chez la mère Gaittet, son petit Père Duchéne. Un in-quarto de quatre pages. J’envoyai un article. Je n’avais encore jamais vu, à ce moment, ma prose imprimée. Le lendemain, j’ouvre le journal. O joie ! En bonne place, mon article flamboie à mes yeux. Une note m’appelle. Je la lis et la relis. ] « Nous ne connaissons pas l’auteur de cet article. Qu’il vienne. Nous voulons lui serrer la main. » Mon article avait pour titre : Juin. Les journées de Juin, cela va de soi. Je suis, à cinq heures, dans la cour de la mère Gaittet,. Le gnaf, au fond de son échoppe, tape ferme sur le cuir. C’est le concierge. Je frappe à sa vitre. Rochefort. Condamné à la déportation. {

quand nous faisions le Père Duchêne

— Là. Au fond. La porte avec les marches.

Je vais tourner le bouton, entrer, quand, derrière lhuis, éclate un formidable bacchanal. J’attends. Je retourne près de mon gnaf.

— Mais, on se bat là-dedans. On se dispute tout au

— Mais non, entrez donc. C’est toujours comme ça.

J’entre. Ils sont là une dizaine qui discutent, criant, gueulant. Mon arrivée ne les dérange pas. Enfin, l’un d’eux se tourne vers moi. Il m’aborde. Je dis mon

— Ah ! oui. Très bien, votre Juin. Nous nous demandions d’où cela venait. Personne ne connaissait ici

— Eh ! Maroteau ! L’auteur de l’article de ce matin.

On m’entoure. On me serre les mains.

Un gros garçon entre. Blond. Le nez en trompette. L’œil bleu interrogateur. La lèvre moqueuse. Il est vêtu d’un veston à longs poils élimé.

‘ — Vermersch, je te présente notre ami. Celui qui nous

Celui qui me présentait était Humbert.

La connaissance était faite. Nous partimes tous trois, nous dirigeant place Saint-Michel. La bande se réunissait alors au Café de la Salamandre. (1)

( ») Le Café de la Salamandre, place Saint-Michel, exactement aujourd’hui le numéro 4 du boulevard Saint-André.

En route, nous avions raccroché Gill.

Au café, dans la salle du premier, nous trouvons Vallès, Longuet, Sornet, (1) — qui devait être notre

Désormais, je suis enrôlé. On nous verra côte à côte, tous ceux que je viens de nommer, pendant les quinze mois qui nous séparent de la Commune, aux manifestations, aux réunions, aux échauffourées, — à l’enterrement de Victor Noir, au 4 septembre, au 31 octobre, au 22 janvier, — jusqu’à ce qu’enfin, le .16 ventôse an 79 (6 mars 1871), douze jours avant le 18 mars, le Père Duchéne hurle dans Paris, grondant et affolé, sa première Grande Colère.

l’argent

Il nous manque toutefois quelque chose avant de pouvoir réaliser notre rêve.

Nous n’avons pas un sou.

Ce ne sont pas les maigres appointements d’aidemajor de Monseigneur Bauer qui ont permis à Vermersch de s’enrichir. Mon grade de lieutenant du 248 m’a juste rapporté les fameux trente sous par jour. Humbert n’a pas été plus favorisé. Pas d’argent donc.

() Sornet (Léon), avant d’être le gérant de notre Pére Duchéne, avait été mêlé à quelques-unes des affaires politiques de la fin de lEmpire. Gérant de la Misère (Passedouet-Vuillaume), 1870.

(2) Paget-Lupicin (Léopold), officier de santé, disciple de Proudhon, proscrit du 2 Décembre. Auteur du Droit du Travailleur (1830). Directeur de lPHôtel-Dieu sous la Commune (28 avril).

  1. Teulière (Edouard), membre de la Commission du travail et de lPéchange sous la Commune.

quand nous faisions le Père Duchêne

Nous sommes allés chez Vallée, l’imprimeur de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse). Nous avons établi le devis de ce que nous coûtera le

Il nous faut 500 francs.

Nous avons couru les marchands de journaux. Depuis Madre, qui est à l’entrée de la rue, jusqu’à Strauss, qui est au fond. Personne ne s’est laissé séduire.

— Le Père Duchéne! Il y en a déjà eu tant…

Nous allions désespérer tout à fait, quand, rue Montmartre, déjà en route vers le quartier latin, où nous logions tous trois, je me sens frapper sur l’épaule.

— Citoyen, c’est vous qui voulez faire le Père Duchêne ?

Devant moi, un grand jeune homme, au teint pâle, un de ces camelots — j’allais bientôt être renseigné — qui achètent en gros le « papier », pour le revendre en

— Eh, oui! Nous trois.

— Venez. Je crois que nous pourrons nous entendre.

Nous retournons sur nos pas. Café du Croissant, un deuxième compagnon nous est présenté. Bossu, le poil rouge, l’œil vif.

— Eh bien! voilà, reprend le grand jeune homme, à nous deux — et il désigne le bossu — nous faisons cinq

— Moi, continue le grand, je suis Rodolphe Simon. Et lui, c’est Aubouin.

Nos deux commanditaires — car nous acceptons —

— Ça ira! déclarent-ils à l’unisson. Sûr que ça va Ÿ s’enlever comme le Cri.

| Le Cri, c’est le Cri du Peuple de Vallès (1) qui tire à

Nous expliquons le mécanisme du journal. Pas de frais de rédaction : pas une ligne en dehors de notre triple collaboration. Pas d’administration : on fera les comptes tous les jours. Pas de loyer de bureaux : on nous donnera une chambre à l’imprimerie. Simon et Aubouin se chargent de la vente.

— Et quand les cinq cents ?

— Tout de suite.

— Vous êtes trois. Nous deux. Cela fait cinq. Nous partagerons en cinq les bénéfices quotidiens.

Voilà comment, pendant toute sa durée, du 6 mars au 21 mai — 68 numéros — le Père Duchéne fut la propriété de cinq associés, trois rédacteurs et deux vendeurs.

Les cinq cents francs de Simon et Aubouin rapportèrent à ces derniers — nous ferons plus loin les comptes — une dizaine de mille francs.

J’ignore ce que devint Simon, le grand jeune homme pâle, après la Commune. Quant à Aubouin, je le rencontrais encore, il y a une quinzaine d’années, dans le Croissant, des liasses de journaux fraîchement tirés appuyés sur sa bosse. Un beau jour, je ne le revis plus.

\ ( Le Cri du Peuple, quotidien, rédacteur en chef Jules Vallès, parut le 22 février 1871. Supprimé le 11 mars, en même temps que le Père Duchéne, le Vengeur (Félix Pyat),le Mot d’Ordre (Rochefort), la Bouche de Fer (Paschal Grousset), la Caricature (Pilotell).

Il est bougrement en colère… L’aflicher ! Comment allons-nous annoncer aux « bons bougres de patriotes » l’apparition de notre journal? Le 5 mars, aux premières heures du jour, les murs sont constellés de « papillons » rouges (1) devant lesquels les groupes s’arrêtent. Demain, à 6 heures du matin, cest

Et le lendemain, 6 mars — douze jours avant la victoire

— une armée de camelots s’éparpillait dans les rues, criant, hurlant à tous les échos : Ù

— Ah ! il est bougrement en colère, le Père Duchêne ! Achetez le Père Duchéne !

(1) Voir la réductionde l’affiche sur papier rouge du Père Duchéne, dans les Murailles Politiques du 18 juillet 1870 au 25 mai 1871.

Vermersch avait fait le premier article. Une grande colère. L’affaire des loyers était tout indiquée. Comment allaït-on payer ces trois termes de loyers du

Ce n’est pas assez d’avoir supporté la faim, d’avoir versé son sang, d’avoir bu sa honte : il nous reste trois termes à

Depuis plus de six mois nous ne faisons rien, nous ne

Avec quoi paierons-nous les trois termes ?

Nous ne les paierons pas!

Les marchands d’argent auront beau faire: c’est en vain que les huissiers travailleront nuit et jour, que les tribunaux condamneront depuis le lever de l’aurore jusqu’à la nuit elose, que les conseils de guerre méditeront leurs lugubres arrêts, que les Bretons de Trochu et les soldats de

On ne tire pas de l’huile d’un mur, on ne fera point sortir des caisses vides de la France ruinée les quatre milliards de loyers dont se gorge annuellement le parasitisme du

Anxieusement, nous attendions, le soir, nos deux associés. La vente avait-elle marché? Les trente mille tirés s’étaient-ils envolés pour ne plus revenir, sous forme de bouillon, au Croissant ?

Nous déjeunions tous trois au café qui fait l’angle de la rue Montmartre — toujours là, le café du Croissant — quand notre bossu fait irruption. Sa crinière rouge jette comme des étincelles.

— Ce que ça s’enlève ! Il m’en faut dix mille. Je cours | chez Vallée.

quand nous faisions le Père Duchêne |

Ce n’est pas dix mille qu’il nous fallut tirer à nou- | veau, mais vingt-cinq mille. Les pauvres machines |

Le soir, vers minuit — le deuxième numéro m’était pas loin de rouler — les camelots arrêtaient encore les rares promeneurs du boulevard.

— Citoyen, achetez-moi le Père Duchéne !.. Ce qu’il est en colère le Père Duchéne! Faut voir ça!

Le Père Duchéne ne devait pas être longtemps en

Vinoy avait l’œil sur lui — le mauvais œil.

Aussi, pourquoi le vieux bougre s’était-il permis de demander (numéro 1) la mise en accusation des « capitulards » de l”Hôtel-de-Ville ?

On n’a pas encore mis en accusation les capitulards de l’Hôtel de Ville!

Que faut-il donc avoir fait de plus que d’avoir enterré cinquante ou soixante mille hommes autour de Paris, à Châtillon, à Champigny, au Bourget, à Buzenval ? Que faut-il avoir fait de plus que de trahir pendant six mois de les bons citoyens qui voulaient sauver la Patrie et s’oppo-

ï ser à son démembrement ?

Si on ne les met pas en accusation, c’est à soulever les réclamations de Jean Hiroux! Combien faudra-t-il tuer de patriotes maintenant pour être mis en jugement

C’est le Père Duchène, qui vous le demande, à nos repré- sentants du Peuple!

L’armée de Paris — ce qui restait de l’armée — pré- sentait, en ces tristes jours qui suivirent la capitulation, le plus lamentable des spectacles. Soldats errants, la peau de mouton qui les garantissait du froid aux avant-

postes jetée sur l’épaule, l’uniforme souillé, débraillés, sans armes, quelques-uns arrêtant les passants pour leur demander un secours — cela m’arriva — le dé- sordre était à son comble. Et pourtant, cette armée pleine de rancœurs et tout près de verser dans la révolte, on parle de la réorganiser pour la lancer contre l’insurrection dont on note déjà les signes pré- Le Père Duchéne, dans son numéro 3, adresse « ses bons avis Aux Soldats de l’armée de Chanzy qu’on voudrait transformer en assassins des patriotes » : (1) Le Père Duchène vous souhaite la bienvenue, soldats ! Je vous vois entrer avec plaisir dans les murs de Paris, où lon a eu faim aussi, où l’on a eu froid comme vous avez eu faim, comme vous avez eu froid alors que vous marchiez dans la boue et dans la neige avec les sacrés souliers de carton et les foutus habits de camelote que les jean-foutres de fournisseurs ont vendus à la République! Le Père Duchêne a toujours du plaisir à voir les bons bougres qui se sont battus pour la Nation. Ah ! il sait bien que ce n’est pas votre faute si nous avons ’ été mis dans le pétrin! | Vous avez fait votre devoir, : Et vos drapeaux triomphants auraient fait le tour du monde, si nous n’avions pas été assez bêtes pour nous laisser | gouverner par des jean-foutres et des judas ! 1 La France a perdu son Alsace, sa brave Lorraine, qui
étaient foutre!, si patriotiques que le Père Duchène verse toutes ses larmes de son corps quand il songe que ces braves , () Cet article, le numéro 3 du Père Duchéne (18 ventôse 79/8 mars), est de moi. C’est par erreur que Vermersch, dans le fascicule publié par lui à Londres en 1859, reproduisant nos cinq premiers articles, Va signé de ses initiales.

quand nous faisions le Père Duchène bougres de Strasbourg et de Metz sont sous le sabre de de Moltke et sous la schlague de Bismark.

Venez avec nous, soldats !

Fusionnez avec le peuple, et vous verrez ce que c’est que

des citoyens…

Venez avec nous !

Cela ne pouvait pas durer longtemps. Nous ne nous faisions du reste aucune illusion à cet égard. Et chaque jour, nous attendions l’arrêté qui nous fermerait la

Mort et Résurrection < Par une belle après-midi du 10 mars, nous étions tous

trois occupés à rédiger notre numéro 6, quand, à travers la porte vitrée de notre salle de rédaction, nous vimes s’avancer un homme vêtu de noir. Il frappa discrètement au carreau. Il tenait à la main une feuille de papier bleuûtre, couverte de griffonnages, qu’il nous

— Ça y est, dit Sornet, notre gérant, en prenant la

C’était la notification par huissier de notre suppression, par arrêté signé Vinoy.

Sornet piqua la feuille à la cloison.

— Nous paraîtrons quand même ! A Paris ou autre

Simon et Aubouin furent convoqués. Ils firent un peu la grimace quand nous leur eûmes expliqué notre projet. Humbert et Vermersch partaient pour Lyon. Moi, je restais à Paris, montant la garde. Le lendemain, on : ramasserait tout l’argent dû par les vendeurs. Et au large! S’il arrive quelque chose ici, eh bien! je m’arran-

quand nous faisions le Père Duchène S ; gerai. Du reste, nous conservons la composition du numéro. Ce sera toujours cela de fait. Vermersch et Humbert, accompagnés de Simon, se mirent en route le soir même. Les affiches furent posées à Lyon. Mais il ne fut nul besoin de faire paraître le journal. Le 18 mars éclata. Le: 20 au matin, les crieurs gueulaient à qui mieux mieux « La Grande Joie du Père Duchêne de pouvoir enfin causer des affaires de la Nation avec les bons patriotes qui ont chassé tous les jean-foutres de l’Hôtel Humbert et Vermersch, à peine connue et affirmée la x victoire des Buttes, avaient sauté dans le train. Je dé- jeunais dans notre petit caboulot de la rue de l’École-deMédecine — une des vieilles maisons à pignon récemment disparues — quand je les vis entrer, triomphants. Nous nous embrassâmes. C’est tout juste si nos larmes ne coulèrent pas dans les rognons sautés qui fumaient devant moi…

dans la Fournaise

Maintenant, c’est la fournaise, où nous allons tous 5 trois nous jeter à corps perdu.

Le soir est consacré au journal. L’après-midi, il y a toujours une visite à recevoir ou à rendre.

Un bataillon qui revient des avant-postes et qui envoie cinq ou six de ses hommes saluer, dans son échoppe de la rue du Croissant, ce Père Duchéne qui fait la joie des terribles soirées aux avant-postes.

— Tiens! nous le croyions plus vieux que cela, le

Et les braves gens serraient nos mains. Parfois, on allait trinquer au comptoir ou au café voisins.

Une après-midi, j’étais seul au Père Duchéne. On frappe à la porte. Une femme. Pour sûr, une citoyenne. Je le vois tout de suite. Une large main tendue.

— Citoyen, vous ne me connaissez pas. Je suis factrice à la Halle. Le Père Duchéne a dit l’autre

quand nous faisions le Père Duchêne jour qu’il fallait payer les Prussiens pour qu’ils fichent le camp et que nous redevenions une nation libre. Moi, je n’ai pas d’argent. Maïs si vous voulez accepter cela, . je vous le donne.

Et la citoyenne, qui tenait à la maïn une petite boîte, la dépose sur ma table.

Je soulève le couvercle.

— Des bijoux! Et que voulez-vous que nous en fassions ?

— Ce que vous voudrez. Vendez-les. Et versez le produit de la vente à l’ôtel-de-Ville.

Je n’efforce de démontrer à la citoyenne que ce n’est pas sa modeste offrande qui pourra avancer d’un seul pas le départ du vainqueur. Elle insiste. Finalement, elle me tend la main et s’esquive.

Je veux la rappeler. Elle a disparu.

Dans la boîte, je trouve : 4

Une petite cuiller en argent,

Un rond de serviette en argent,

Une paire de boucles d’oreilles en or,

Je referme la boîte. Je la mets en lieu sûr — ou que je crois sûr — dans un tiroir qui nous sert de caisse, espérant bien qu’un jour ou l’autre, je pourrai rendre à la brave citoyenne son petit trésor.

Hélas ! je ne revis plus la citoyenne factrice aux

La défaite vint. Et j’ignore encore en quelles mains sont tombés les bijoux de la brave citoyenne. (1)

(1) Voir le numéro 40 du Père Duchéne (5 floréal/24 avril). ,

la Gommune Proclamée

Vingt-huit Mars. Quatre heures. Je suis au beau mi-_ lieu de mon article. Je n’ignore pas qu’au même instant, la place de l’Hôtel-de-Ville est en fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l’article! Il faut

Boum… Un coup de canon… Je dresse l’oreille. Fautil reprendre le porte-plume.

Vite ! Vite à la place de Grève.

Cest en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli, aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu’uniformes, drapeaux qui flottent, baïonnettes qui

Les musiques jouent à plein cuivre.

Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la mer multicolore qui déferle sur la place fs de l’Hôtel-de-Ville,

Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis, pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite. ,

quand nous faisions le Père Duchène

Comme ïls sont pimpants aujourd’hui, astiqués et

Les tambours luisent et résonnent. Ce n’est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l’entrée des - Prussiens, mais un roulement clair, sonnant aux oreilles - comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant la Marseillaise! Ces drapeaux rouges frangés d’or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!

Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août — on n’a pas encore inventé le 14 Juillet — le bourgeois, qui deviendra fé- roce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras

: dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irré- sistibles élans d’enthousiasme que le soleil n’a point éclairés depuis la grande Fédération.

Regardez-le bien, ce brave homme, au teint fleuri,

  • qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne ! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La contagion l’a saisi, et il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d’un bonnet phrygien et ceinte de l’écharpe rouge, il l’embrasserait, la gueuse, s’il losait! à

Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l’avenue Victoria.

La veille encore, je suis allé à l’Hôtel-de-Ville. Il paraît transfiguré.

ë Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place,

il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée mé- nagée dans les pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrail- ; leuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel-de-Ville a l’aspect d’une forteresse. 5 Tout est changé aujourd’hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze — celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet — une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la Commune. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres, des groupes suspendus à tous les balcons, et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. De hardis gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines. Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiïffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Cette journée est celle de la réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson. La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La Marseillaise! Que crie-t-elle ? Vive la Commune! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des Ÿ cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore.

quand nous faisions le Père Duchêne Celui qui n’est pas là

Sur l’estrade sont groupés les membres du pouvoir d’hier et ceux du pouvoir nouveau, le Comité central et la Conimune librement élue il y a trois jours, la poignée de factieux et la poignée d’inconnus.

Tout près de moi, un groupe. L’homme en costume de garde national. La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L’homme explique à sa compagne ce spectacle qui léblouit. Il nomme ceux qu’il

— Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, c’est Félix Pyat, dont nous avons le portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévère, c’est Delescluze. Ce grand diable qui est debout, avec un képi de commandant, c’est Protot, un bon, du onzième, :

f le défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches tombantes, J.-B. Clément, (1) tu sais, celui qui a fait le Temps des Cerises. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là !

— Ce grand, à la moustache fine, c’est Eudes, qui allait être fusillé pour l’affaire de la Villette, si nous n’avions pas fait le Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un

(1) Clément (J.-B.), journaliste et poète chansonnier, membre de

lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes saillantes, c’est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard encore pétillant, c’est Miot. (1) Il a été à Lambessa. C’est un vieux de la vieille. à À Il les nommaiït tous à la ménagère, qui l’écoutait, l’œil allumé d’une bonne flamme. — Hausse donc le petit, qu’il voie aussi, le mioche. Ges jours-là, ça doit marquer dans l’existence. Et il en nommaït d’autres encore, ceux de l’Inter- ; nationale, dont il était peut-être : Malon, (2) Varlin, Avrial. Puis encore Flourens, (3) qu’il avait entendu dans les réunions publiques du-siège, et Duval, et — Cet autre vieux à barbe blanche, c’est M. Beslay, (4) un riche qui s’est mis avec nous, un vieil ami de Proudhon. — Voilà le meilleur. Tiens, tu le vois, assis, avec sa figure en lame de couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces. Comme il a souffert! Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte pendant (1) Miot (Jules), membre de la Commune (dix-neuvième arrondissement), membre du Comité de Salut Public. Représentant du peuple à la Législative. Transporté à Lambessa (1851). o (2) Malon (Benoist), membre de ia Commune (dix-septième arrondissement). Adjoint à la mairie du dix-septième sous le siège. Un des fondateurs de l’Internationale. (3) Flourens (Gustave), membre de la Commune (vingtième arrondissement). Suppléa son père, Pierre Flourens, dans sa chaire du Collège de France. Mêlé activement au 31 octobre. Tué à Chatou, par le gendarme Desmarets, le 3 avril 1857. (4) Beslay (Charles), membre de la Commune, qu’il présida ê comme doyen (sixième arrondissement). Délégué à la Banque de

quand nous faisions le Père Duchêne qu’il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le

— Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. = Ce n’est pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac.

— Ils l’ont arrêté! Lui… Il ne sera pas de la Commune !

Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage joyeux de tout à l’heure. Le couple s’éloigna. Sur l’estrade, un membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses paroles se perdaiïent dans la rumeur grandissante.

; Jusqu’à la mort

: Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s’éleva une clameur formidable, un « Vive la Commune! » si puissant, qu’il en fit vibrer l’air et s’agiter les drapeaux qui fleurissaient la façade.

Les bataillons s’ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On voyait confusément des mains se tendre vers l’estrade, d’autres se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours : « Vive la Commune ! » jusqu’à perdre le soufle.

Enfin la place se vida. Les fenêtres de l’Hôtel-de-Ville s”illuminèrent. La Commune était installée.

Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l’imprimerie, je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant du 248°, mon ba-

taillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait ce qu’il avait vu sur la place de l’Hôtel-de-Viile. Il était tout au bas de l’estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les discours.

— C’est Ranvier qui a parlé…

— Et qu’a-til dit? lui demandai-je.

— Il a dit… il a dit… que la Commune était proclamée… Est-ce que ce n’est pas assez ? Et puis nous avons

— Nous la défendrons jusqu’à la mort !

— Oui, jusqu’à la mort!

Je remontai à notre bureau du Père Duchéne.

Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l’ouvris. C’était — ironie du sort — l’annonce des funérailles du le matin du 78 mars, lors de la prise des Buttes. |

L’humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisière mourait au même moment où Paris acclamait le drapeau qu’il avait rougi de son sang.

Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allé- - gresse. Les boulevards regorgeaient de promeneurs.

À tout moment, quelque bataillon passait, et l’on voyait briller, par dessus les baïonnettes, les franges d’or de son drapeau.

De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclatait ce) ent :

— Vive la Commune!

Des inconnus s’embrassaient, pris d’une sorte de

(1) Voir le Père Duchêne, numéro 13 (8 germinal/28 mars).

quand nous faisions le Père Duchène

Lorsque, après dix années d’absence, l’amnistie me rouvrit les portes de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel-de-Ville que j’avais entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une forge.

Le long de ces murailles noircies par l’incendie, dans ces niches écroulées qui avaient assisté à l’inoubliable spéctacle du 28 mars 91, je cherchais du regard les grappes humaines qu’elles avaient abritées au jour de la proclamation de la Commune. J’entendais encore le formidable mugissement de la foule enthousiasmée, et je songeais à ces acclamations puissantes qui faisaient trembler les colonnes du forum lors de la proclamation du nouveau César.

le Ganon du Père Duchéne — Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune qui furent autant d’obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Maillot, à celle des Ternes, où nous avons couché aujourd’hui sur le bastion une pièce toute neuve. Nous l’avons baptisée. Elle s’appelle le Père Duchéne, et je vous jure qu’elle En route donc le lendemain matin pour la Porte des de Triomphe, nous croisons le 85°, qui vient du Champde-Mars. Il va remplacer aux barricades de Neuilly le ue 141°, qui se bat depuis une huitaine. Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d’un air résolu. J’aborde le commandant. L’allure martiale révèle l’ancien militaire. Je lui exprime mon admiration pour ï l’excellente allure de ses hommes : — Hum! Hum! me dit-il, ils n’ont pas encore vu le feu. Et cela chauffe là-bas ! Mais enfin, ils m’ont l’air décidés. Et puis, ceux qui voudront filer, ma foi, je fer- L

  • merai les yeux. Pour ce qu’ils nous seraient utiles !

quand nous faisions le Père Duchène | |

Nous sommes aux alentours de l’Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent, comme soulevés par les sabots d’un escadron.

— Les obus ! me dit le commandant. Ah ! dame, cela va être dur à passer, la première fois. Allons, mes enfants, la Marseillaise !

Et les hommes d’entonner la Marseillaise. La place est traversée sans encombre. Nous sommes à l’avenue des Ternes, où pleuvent toujours les projectiles.

— Vous vous arrêtez au bastion? me demande le

Je lui explique ma visite. :

— Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême…

L’ancien officier tordit sa moustache.

— Vous aurez de la musique! dit-il en riant.

Et, de fait, pourquoi ne pas l’avouer, je commençais à

. me sentir le cœur serré. Comment! j’aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le blanc-bec que l’odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage. :

Je pensais à tout cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de temps à autre, nous entendions s’écrouler sur le trottoir les pans de murailles.

Une civière passe, emportant un blessé.

En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de ferraille.

Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues désertes. Deux ou trois boutiques éventrées. ;

— Rue des Acacias — nous raconte un des rares

passants, un obus est tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils | sont tous deux, mari et femme, à Beaujon… Boulevard Pereire, au bureau de tabac, le gamin du buraliste a ; Et après un silence, en nous serrant la main : — Oh! la canaïlle! la canaiïlle! qui nous bombarde comme les Prussiens. Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, la Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85° fait reposer ses hommes, qui se distribuent par groupes, dans les cabarets des petites rues, où ils sont relativement à l’abri. — Vous savez, dans un quart d’heure! leur dit le chef d’un air paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre. Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seu- g lement ont disparu. — Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l’excellent homme en me tendant la main. Ils se remirent en marche, le commandant à leur tête. : Longtemps je le suivis des yeux. Il me sembla le voir essuyer furtivement des larmes. ‘ Et mon baptême? des Héros J’étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que j’entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle tempête.

quand nous faisions le Père Duchêne di — Marche! marche! me disais-je. Qu’as-tu à hésiter? Et je marchai, très tranquille, jusqu’au chemin de & ronde, où je sentis une main s’abaitre sur mon épaule.

ï — Ah! vous êtes bien gentil d’être venu! Vous allez l’entendre gueuler, le vieux bougre! Le voyez-vous là- bas? Il n’a pas à se plaindre. Nous lui avons fait une

L’énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur Courbevoie.

— Nom de Dieu! continua l’artilleur. Nous ne voulons pas être en reste avec nos voisins de Maillot.

” L’autre jour, ils ont foutu un obus en plein sur le milieu

Ra du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore été

là, ce qu’il aurait écopé.

Et l’artilleur éclata d’un rire sonore.

— Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite

; l’autre après-midi, quand j’y étais. Ce qu’il est crâne, ce

petit homme-là! Nous l’avons vu venir au galop par l’avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près de nous, il a sauté à terre, et, sans seulement dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s’est mis tranquillement à lorgner avec sa lunette.

Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré

— Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point,

— Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais le général. Il a bien l’air d’un Polonais, avec sa petite barbiche blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.

A l’instant même où mon artilleur achevaïit son récit, use formidable détonation retentissait. Je crus qu’un Te a obus venait d’éclater à mes pieds. Involontairement je n pliai le genou. < — Mais, tonnerre ! me dit mon artilleur, c’est notre Père Duchéne ! Ah ! le vieux bougre! SA La fumée dissipée, il me sembla qu’un nouveau sang circulait dans mes veines. L’émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, tout comme si j’eusse eu en partage l’héroïsme de race de Dombrowski, et je regardai, moi aussi, d’un œil tranquille, les lourds nuages blancs qui s’estompaient à l’horizon, et qui étaient les décharges des pièces versaillaises. : Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans les yeux, chargeaient et rechargeaïent sans relâche, sans souci de la mort qu’ils côtoyaient. Quand je descendis, je les aurais tous embrassés. Devant ces héros au cœur simple, inaccessibles à la À peur, n’ayant souci ni de la gloire, ni de la richesse, je me sentais tout petit, presque indigne de serrer leurs

Henriette la jolie cantinière

Je n’eus pas besoin de me retourner pour m’assurer que la voix jeune et fraîche qui m’apostrophait ainsi en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l’une des compagnies de mon 248, que commandait le fils de

— Eh bien, lui dis-je, lorsqu’elle m’eut familièrement pris le bras, c’est à toi que je dois demander ce que tu - fais ici. Tu as donc quitté le bataillon.

; — Quitter le bataillon! Ah ! jamais. Sije suis à Paris, c’est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5°, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l’ont tué, notre brave Staub, dans la nuit du 4 au 5, et nous l’avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous à prononcé un discours très bien. J’en avais comme la chair de poule. :

(1) Régère (Théophile), membre de la Commune (cinquième arron- : dissement). — Son fils, Henri Régère, avait été sous le siège capitaine adjudant-major du 248 bataillon. Il en prit le commandement pendant la Commune. x

— Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n’es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir ?

— Me reposer? Est-ce que j’ai besoin de cela ? Nous sommes au quartier — le quartier latin — depuis mardi soir. Le temps d’aller voir mon homme… 3

— Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en

— Est-ce que je n’en ai pas toujours au moins un? reprit la belle fille. Sûr, j’ai un homme, et c’est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.

Et se rengorgeant à faire éclater son joli petit corsage

— Îl est major d’un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l’ai pas dit, nous repartons ce soir pour

: Vanves, où ça chauffe… Viens donc nous y voir un jour. ;

Nous nous dirigeâmes vers Beaujon, où avaient été apportés les cadavres ramassés sur les champs de bataille du Mont-Valérien. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l’angle d’une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. C’était l’invitation aux obsèques publiée par la Commune.

— Citoyens! disait l’affiche, la Commune de Paris vous convie à l’enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République. Rendez-vous à deux heures, à l’hôpital Beaujon. L’inhumation aura lieu au :

Il n’était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui donnai rendez-vous à l’hôpital.

— J’espère bien que tu laisseras un peu ton major “tranquille aujourd’hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu’au Père-Lachaise.

297 -

quand nous faisions le Père Duchêne < La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu penser qu’elle manquerait à ses devoirs è de cantinière fédérée et de citoyenne ! — Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trenteet-un! me cria-t-elle avant de me quitter. Curieux type que cette Henriette — nous ne lui connaissions pas d’autre nom — qui s’était jetée, comme ‘: bien des femmes, et de jeunes et jolies femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même davantage, braves comme dés lionnes, courant à travers les balles et les éclats d’obus avec la même désinvolture que lorsqu’elles trottaient à travers les _ bosquets du père Bullier, allant verser l’eau-de-vie aux : blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d’une ineffable gentillesse, ou un dernier baiser d’ami pour ceux qui allaient mourir. Pauvres filles ! Lorsqu’on en prenait quelqu’une sur le Fa champ de bataille, blessée ou cernée, quelle aubaïine pour les aristocratiques dames de Versailles! — Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les filles de la Place d’Armes. On lassommait à coups d’ombrelle, on lui crachaït à à la figure. La pauvrette n’avait souvent plus forme humaine, lorsqu’elle arrivait à l’antre de salut, au noir et puant souterrain de l”Orangerie, vers lequel on la pous sait à coups de crosse. Avant deux heures, j’étais devant le grand portail de … l’hôpital Beaujon. Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur

ce mur, aujourd’hui remis à neuf, ont longtemps reparu -de petites taches blanches, qui étaient les traces des balles, Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours, des .façades de monuments, des cloîtres

  • d’églises, qui sont criblés de ces petites taches claires, ; tranchant sur la grisaille de l’édifice. À Là, on a fusillé, comme à Beaujon. Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre canti- | nière. J’entrai avec elle dans la salle où l’on achevait de mettre en bière les cadavres. Vingt bières étaient déjà entassées, dix par dix. » — Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les voir? Nous entrâmes dans l’amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon, Quelques-uns avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort et le numéro du bataillon. DÉNEE AN: Une dizaine n’avaient point été reconnus. Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la face tranquille semblait À deux pas, un gamin qui n’avait pas seize ans. Celui-là avait été tué d’un coup de pointe de sabre qui : lui avait traversé la poitrine. ; L’heure pressait, On entendait déjà le roulement des catafalques et le bourdonnement de la foule qui s’était ’ rendue à l’invitation de la Commune. | Au moment où nous allions franchir la porte de l’amphithéâtre, une acclamation immense retentit.

quand nous faisions le Père Duchêne Nous nous mîmes à une fenêtre du corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et grandiose nous apparut. -

Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d’immortelle. Toutes les têtes étaient découvertes, inclinées comme pour la prière. De temps à autre, de cette multitude partait un cri

— Vive la Commune!

— Nous les vengerons!

A quelques pas du portail, un groupe d’hommes en costume civil, épinglée au revers de l’habit la rosette rouge à frange d’or, signe distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir l’écharpe, dont les glands d’or scintillaient à leur côté.

Je reconnus Delescluze, Tridon, Vermorel, tous trois si proches de cette mort qu’ils allaient glorifier.

Enfin, le cortège s’organisa. Lentement, après avoir

5 quitté Beaujon, il descendit vers la Madeleine, par le

Seul, un homme campé sur les marches de l’église, garda sa coiffure.

Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva en face de l’homme et, sans

mot dire, d’un solide revers de main, fit voler le chapeau qui roula jusqu’à la chaussée.

Quelqu’un le ramassa d’un coup de baïonnette. me

Le cortège, avant de s’engager sur les boulevards, fit z halte. Des estafeites parcoururent les flancs de la co- |

En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes volontaires de la République, avec leur costume gris : ardoise, qui pouvait les faire prendre pour des chasseurs de Vincennes. Derrière eux, deux bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge entouré de crêpe.

Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un amoncellement de couronnes. Aux an- î gles, des faisceaux_de drapeaux rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d’un long voile. Par dessus À les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts pour lui.

Les membres de la Commune conduisent le deuil.

Ils sont une dizaine. Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon, Amouroux, (1) Arthur i

Des bataillons suivent, et encore des bataillons, et derrière eux, un fleuve humain qui ne fait que s’allonger

(1) Amouroux (Charles), membre de la Commune (quatrième arrondissement). Membre de la Commission des relations exté- rieures (21 avril). Secrétaire de la Commune. Les procès-verbaux manuscrits des séances de la Commune qui sont conservés à la : bibliothèque Lepellelier-Saint-Fargeau sont presque en entier de sa main.

(2) Arnould (Arthur), membre de la Commune (quatrième arrondissement). Ancien rédacteur de la Marseillaise (1870).

quand nous faisions le Père Duchêne LS à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent du sabre, les gardes se

De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.

Beaucoup versent des larmes. D’autres, qui veulent

Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa compagnie. La pauvrette ! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent comme une source vive.

Vingt-cinq mars, le matin.

Que fait Pyat? (1) Où est Pyat? Pourquoi n’a-t-il pas encore paru ?

Nous voici à la veille des élections de la Commune.

Allons à sa recherche.

Pyat est un vieux conspirateur, qui a conservé la manie des domiciles mystérieux. Personne ne sait son adresse. Cependant, Rogeard ? Si nous interrogions Rogeard ? Rue de Madame, dans une petite crèmerie, où il prend ses repas, au coin de la rue de Fleurus, nous trouvons l’auteur des Propos de Labiénus.

— Nous voulons voir Pyat… Il faut qu’il nous fasse quelque chose… Un appel aux électeurs… Vibrant comme seul il sait vibrer… Nous le publierons dans le

(1) Pyat (Félix), membre de la Commune (dixième arrondissement). Membre du Comité de Salut Public (2 mai).

quand nous faisions le Père Duchêne Père Duchéne.. Nous le ferons afficher, s’il le veut… : Nous ferons tout. Mais il nous faut l’appel…

Rogeard n’hésite plus. Oui, il sait où est Pyat. Il est « en permanence » chez Maurice Lachâtre, l’éditeur des Mystères du Peuple d’Eugène Sue, de l’Histoire de la Révolution de Louis Blanc, — à la librairie du

Me voici chez Lachâtre. (1) C’est bien autre chose. Rogeard s’est vite laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère ! Aucun des employés ne veut, ou n’ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme. Je lui fais part de l’étonnement où nous sommes tous de

| n’avoir point encore entendu « la voix puissante du grand proscrit ». Il faut que Pyat se prononce. IL faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de Paris, un appel de Pyat aux électeurs.

— Cher citoyen — me dit avec onction Lachâätre —

il faut vraiment que cela soit pour le Père Duchéne… Autrement, notre « grand ami » ne veut voir personne. Il observe. Il attend. Venez après déjeuner. Je vais

Je suis là à deux heures. Lachâtre m’attend. Il m’indique un escalier étroit, obscur — une vraie échelle de conspirateur. Une porte s’ouvre sans bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse.

À Tous rideaux tirés.

Sans préambule, après m’avoir serré la main — j’ai quelque peu collaboré au Vengeur, supprimé le 11 mars

Lo) Lachâtre (Maurice), éditeur, publia le grand dictionnaire dé- signé sous son nom. ï

en même temps que le Père Duchéne — Pyat me tend DE un papier. C’est notre appel. Était-il donc fait d’avance?

Je lis, tout haut. C’est vraiment superbe d’allure, de î

.… Aujourd’hui le vote! Sinon, demain le fusil !.….

Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je vous dirai done comme Desmoulins : {à

« Electeurs, à vos urnes! »

Ou comme Hanriot : . « Canoniers, à vos pièces. »

Vermersch et Humbert n’attendaient rue du Crois- à sant. Nous lûmes et relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer, et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachätre. Le : lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était sur tous les murs — ainsi que dans le Père Duchéne du jour. :

Quelques jours après — le 30 mars — Pyat, nommé 3 à la Commune, faisait reparaître le Veéngeur, à la | même imprimerie Vallée où se faisait le Père Duchéne. |

Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, : refaire son article. Pyat avait une curieuse méthode de 5 travail. Il jetait sur le papier un premier article, court, et le donnait à la composition. L’épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas, il bro- | dait, entre les lignes. L’esquisse se changeaït en un |

{1) Le texte entier dans le numéro 12 du Père Duchéne (7 ger- |

quand nous faisions le Père Duchêne Ê dessin aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants, qu’on eût juré deux yeux de pur cristal s’efforçant à sortir de l’orbite.

1 Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant! La voix était claire, le geste large. Quel geste!

Un jour que j’étais allé à l’Hôtel-de-Ville et que j’y avais rencontré, causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de voix d’un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore montait jusqu’à nous. 3

La voix sonore était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les avant-postes, était venu, comme c’était l’usage, saluer la Commune et lui pré- senter le drapeau rouge frangé d’or. Pyat était là. Il était descendu. Saisissant l’étendard, il s’en était drapé. Le bras droit levé, la tête rejetée en arrière, il parlaït encore, quand nos regards s’arrêtèrent sur lui.

D’un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution, les marches du perron qui lui await servi de tribune. Et, après avoir lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d’un manteau de pourpre et d’or, il le remit aux mains du commandant,

Un Vive la Commune! formidable, éclata. Les tambours battirent. La Marseillaise éclata, triomphante. Le

bataillon s’éloigna, après avoir traversé la place, par la ke rue de Rivoli. :

Pyat était remonté. Il vint vers nous. A — Nous vous regardions — dit Tridon en riant — et ;

  • nous disions que, tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez au temps des grands ancêtres. sur les marches de quelque autel de la Patrie — Leur souvenir n’est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même dire qu’ils ne me quittent jamais.
  • Et il sortit de sa poche deux tout petits volumes à à — Je les ai constamment sur moi… | C’étaient les deux volumes de la toute petite édition, rare aujourd’hui, de l’Histoire de la Révolution, de Se Romantique en diable, ne vivant que par les « immor- Ne tels souvenirs », quelque peu pontife, Pyat nous avait voué, dès son installation dans un angle de notre salle : de rédaction, une affection sincère. Oh! il n’aimait pas £ Hébert cependant! Il en était encore aux durs jugements de Michelet. Cela ne lempêchait pas toutefois de nous 9% parler sur un ton tout paternel. Il nous appelait « mes 5 enfants ». Je crois bien qu’il nous eût volontiers donné, chaque soir, sa bénédiction révolutionnaire. . ï Parfois, il morigénait, mais si doucement. | Un jour, je lui montrais un article que j’avais écrit au lendemain de la capitulation, dans la Caricature de Pilotell. Pyat le parcourt. Tout à coup, il se retourne | vers moi, le doigt posé sur une ligne du texte. 6 — Il ne faut jamais écrire cela! me dit-il avec une Ê

quand nous faisions le Père Duchène se dérober à Fhonneur de lutter pour le triomphe de nos espérances à tous. | Rogeard ne s’est pas laissé convaincre. Il est parti. Nous l’avons rencontré le jour même de sa démission.

— Prenez garde au Père Duchéne ! lui avons-nous dit, en riant.

— C’est moi qui ferai l’article. ;

J’ai fait l’article.

  • La Grande Colère du Père Duchéne contre les hommes

qui foutent leur démission de membres de la Gommune, et qui ne craignent pas de laisser les patriotes dans la peine, avec sa grande motion pour que la Commune réclame, par tous les moyens possibles, la mise en liberté du citoyen Blanqui, détenu par les jean-foutres de

Le titre en dit déjà assez. Mais l’article !

En donnant votre démission de membres de la Commune, en désertant le pouvoir au moment où le danger se dresse plus terrible de jour en jour;

Quand les jean-foutres de Versailles, nom de dieu! pour écraser la Révolution, emplissent les poches de Guillaume,

g afin d’avoir le droit etle pouvoir de nous bombarder encore plus;

Quand chaque coup de canon qui résonne à nos oreilles nous annonce peut-être un nouveau massacre des patriotes, si ce n’est pas le triomphe de la Révolution;

À ce moment suprême, à celte heure terrible qui sonne la vie ou la mort d’un Peuple,

Citoyens, vous trahiriez la Révolution en ne lui offrant

L plus votre concours ? Vous, sur qui le Peuple compte ? (:) Voir le numéro 39 du Père Duchéne ({ floréal 79/23 avril).

… Citoyens, les Patriotes n’ont plus qu’une chose à faire : Vous oublier, s’ils triomphent, vous maudire, s’ils sont Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui, d’habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé, devant une petite table de marbre blanc — nous ne Le voyons pas. TH — M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m’a dit de vous remettre ceci. Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je l’ouvre. Régulièrement empilées les unes sur À les autres, vingt pièces de cinq francs. — C’est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de bon. Jamais il n’aurait fait cela s’il n’était, c’est le moment de le dire, bougrement en colère je de mon article de ce matin. 3 Ces vingt pièces de cinq francs — en ce temps-là l’or et les billets étaient rares — nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine, précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit bien savoir
qu’elles ne nous gênent en rien (le Père Duchéne nous rapportait à chacun une bonne somme par jour)… Non, | ce n’est pas gentil… Nous nous en allons, navrés. Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître. Et le souvenir me revint de l’apparition des immortels Propos. Je revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours d’analyse de l’École des Mines, la petite brochure. Tout près de moi — nous étions en 1865 — un élève étranger, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir soutaché, fourré à l’intérieur de

“0 quand nous faisions le Père Duchène : mouton biance, qu’il portait lors de l’insurrection. Notre N professeur, M. Haton de la Goupillière, pendant qu’il

  • trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales, regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et | je la fourre précieusement dans ma poche. Elle était l’entrée des troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous | avions décidé, Humbert et moi, de cesser la publication du Père Duchéne. Nous courûmes au Vengeur. Rogeard était là. Il rédigeait l’Appel aux armes, qui parut le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès qu’il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les maïns, longuement, silencieuse-

L’un des premiers amis du Père Duchéne. }

Il était chef d’état-major de Cluseret quand je le ï j rencontrai, dans les premiers jours d’avril, à la délégation à la guerre.

J’avais passé les derniers mois du siège à l’atelier de j fabrication d’armes et de munitions qui avait été | installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, $ quai d’Orsay. Après la capitulation, le stock considé- rable de cartouches Chassepoi, plusieurs millions, avait | été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.

Connaïissait-on ce fait au ministère de la guerre ? Tel Ÿ était l’objet de ma visite. Ho

Ge fut Rossel (1) qui me reçut. Il n’était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17° légion. {

Quelques jours plus tard, je l”amenais au Pèêre ;

De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe

(1) Rossel (Nathaniel), colonel du génie au camp de Nevers (1851). A son arrivée à Paris, chef de la 17° légion, puis chef d’état-major de Cluseret à la guerre. Délégué à la guerre (1* mai). Démissionnaire le 10 mai, Fusiilé à Satory le 28 novembre 1871.

quand nous faisions le Père Duchëne châtain entière, longue — j’ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris — les yeux brillants, enfoncés dans l’orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n’avait rien de l’allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l’émotion qu’il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance è débraïllée de son chef Cluseret, très brave, du reste.

Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l’angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c’était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clé- Bouis, (2) Henri Brissac, (3) Lucipia, (4) tous du Cri du Peuple, du Vengeur, du Mot d’Ordre. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d’or. Nous primes place, pour causer, dans un cabinet.

Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences.

( ») Denis (Pierre), journaliste. Collaborateur de Vallès au Cri du Peupie. Devint plus tard le conseiller du général Boulanger. Mort ES Bouts (Casimir), rédacteur au Cri du Peuple. À écrit la préface du livre où ont été recueillis les articles de Blanqui, la Patrie en |

(3) Brissac (Henri), rédacteur au Vengeur, secrétaire du Comité de Salut Public. Condamné aux travaux forcés à perpétuité. Mort (pes (Louis), journaliste, rédacteur du Cri du Peuple. Condamné aux travaux forcés à perpétuité pour participation à laffaire des Dominicains. Président du conseil municipal de Paris (1899).

Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du. Croissant, nous avait confié à l’oreille « qu’il voulait le vider », était comme hypnotisé. C’est que Rossel nous disait, d’une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d’épée, de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque j froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.

Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n’était perdu encore. La Commune pouvait triom- ‘ pher de Versailles, dissoudre l’Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre…

Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermerschrayonnait.

— Avant peu, voyez-vous — conclut Vermersch — ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et le Père Duchéne sera son confident, comme Vancien l’était de PEU

L’ancien, c’était Hébert ! |

Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvant avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l’étaient les commissions de la Commune et le Comité Central resté dans la coulisse. \

Un jour que nous étions au ministère de la guerre,

(1) Bouchotte (J.-B.), ministre de la guerre, du 4 avril 1793 à germinal an IL. — Voir pour Hébert et Bouchotte Le Vieux Cordelier (numéro 5), Le Père Duchesne (numéros 330 et 332), et les Hébertistes

quand nous faisions le Père Duchêne dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s’approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d’officiers du Comité — au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz, (1) un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc — causant haut et gesticulant, : | le délégué à la guerre se retourna vers nous, l’œil froid, et, entre ses lèvres: — Si je les faisais fusiller là, dans la cour… Rossel n’en fit rien. Il n’en pouvait rien faire… ; Pendani les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu’il croyait du moins être la dictature — du premier au 10 mai — Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait : le souvenir et la gloire d’Hébert. Le Père Duchéne fut alors l’organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L’Hôtel-de-Ville s’émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m’avertit qu’il était tout simplement question de nous arrêter. — Qu’ils y viennent! clamait Vermersch. Qu’ils osent toucher au Père Duchéne ! — Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine n’est pas encore dressée sur la place de la Je courus à la délégation à l’enseignement, chez Vaillant, qui dicta à son secrétaire, Constant Martin, (2) (1) Combatz (Lucien), chef de la 6° légion (14 mai). Fit partie du | () Constant Martin, secrétaire de la Délégation à l’enseigne- ê ment. À sa rentrée en France, se mêla activement au mouvement |

un mot pour Eudes, alors membre du Comité de Salut : public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et tout s’arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à 6 Eudes. Il a échappé aux perquisitionneurs.

Le Père Duchéne n’avait plus qu’à séconderles efforts de Delescluze, qui succédait à Rossel.

Brave Delesciuze ! J’ai encore sur la conscience Faccueil presque insolent que nous lui fimes, lorsqu’il vint prendre possession de la délégation, après la fuite de Rossel de l’Hôtel-de-Ville. Nous étions, Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire, chapeau haut-de-forme, canne à la main.

Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la mort — héroïque mort — Delescluze vint au groupe auquel nous étions mêlés. Quand nous le vimes s’approcher, nous quittâmes brusquement nos

— Partons, dit à haute voix l’un de nous. Nous n’avons plus rien à faire ici, puisque Rossel n’est plus

Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux et attristé qu’il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette grossièreté stupide à l’adresse de celui qui, bientôt, allait nous laisser à tous un si magnifique exemple.

Cependant de nos amis les plus anciens et les plus chers, Rigault ne vint qu’une seule fois nous serrer la main à notre échoppe de la rue du Croissant.

Û Il nous en voulait !

De quoi pouvait bien être fait son ressentiment ?

j Le motif était bien simple. Il nous en voulait de lui avoir soufllé le Père Duchéne.

Dans les dernières années de l’Empire, tous les efforts de Rigault avaient tendu à un seul but. Se mettre dans la peau du Père Duchesne — du vieux. Un seul héros pour lui dans la Révolution, Hébert. Une seule doctrine, l’Hébertisme. Un seul journal, le journal d’Hébert.

Parler devant Rigault de Robespierre, c’était soulever les plus formidables tempêtes. Robespierre ! Et la mort des Hébertistes !

Un ami me racontait — je crois bien que c’est Rance — une petite scène qui dépeint bien Rigault et le culte qu’il professait pour le Père Duchesne.

C’était en 1870. Ranc et Rochefort montaient ensemble l’escalier de l’imprimerie de la rue d’Aboukir, où étaient les bureaux de la Marseillaise. |

Ils franchissaient le seuil, quand les notes bruyantes d’une discussion plus qu’animée arrivent jusqu’à

Tout à coup deux hommes sortent en coup de vent de la salle de rédaction. L’un d’eux est Rigault. L’autre est Humbert. Rigault rajustait fiévreusement son lorgnon, quand il se trouve en face de Ranc et de Rochefort.

Les deux arrivants croient à quelque dispute.

— Voyons, voyons, qu’y at-il donc?

tempêtant toujours. Il y a que ce cochon d’Humbert dit du bien de Robespierre!

Dame! c’était ainsi, de ce temps-là…

Oui, Rigault nous en voulait.

Des mains profanes, autres que les siennes, osant toucher au Père Duchesne !

Rigault connaissait par cœur son Père Duchesne. Quand je consulte, à la Bibliothèque nationale, l’exemplaire du journal d’Hébert, je ne l’ouvre jamais sans songer à cette adoration hébertiste de Rigault. Ces feuillets usés, c’est certainement Rigault qui les a tournés et retournés cent fois.

11 fallait l’entendre réciter d’un trait une de ses pages

La Grande Joie du Père Duchesne de voir que la Convention va faire essayer la cravate de Samson au

— Hein, nom de Dieu! quand vous me foutrez un titre comme ça!

— Mais, mon vieux, nous n’en sommes pas là. Capet

quand nous faisions le Père Duchêne À est mort. Samson est dans l’autre monde, s’il y en a

un. Et il n’est pour le moment question de guillotiner

La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu’il bâtissait depuis des années de revoir les grands jours?

Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, ÿ de nos plans d’avenir.

— Et toi, Rigault?

— Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert. (1)

() Hébert ne fut à la vérité que substitut du procureur de la Commune, qui était Chaumette.

Déjeuner chez Protot Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation de justice. Cela nous arrive assez souvent. Protot est un vieil ami. Nous rencontrons là,
assis autour de la grande table de la salle à manger, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici, attablés côte à côte : son secrétaire général, Edmond Dessesquelles, mort il y a une dizaine d’années à Saïgon, où il s’était établi avocat; Paul Bricon, mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d’attaché au cabinet du délégué — j’allais dire du
ministre — avec celles de gérant de notre Père Duchéne ; Charles Da Costa, le frère du substitut du | procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l’un des jeunes juges d’instruction; des magistrats — beaucoup | de magistrats, la Commune nomma même des huissiers — des officiers et des simples fédérés. Parfois, quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la bouton- | nière. Des journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal, que chacun de nous payait te bel et bien quarante sous, quand, l’heure du café venue, À

quand nous faisions le Père Duchëne Ru, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle. C’étaient là les fameuses agapes de la Commune — du moins celles du ministère de la place Vendôme. Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin, qu’éclairaient de magnifiques corbeïlles de géra- ê niums rouges. Au centre de l’une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l”Henri IV enfant, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin royal: est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent. Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d’une douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement. Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d’un escalier, le petit Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu | d’une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue : ils le plantèrent, les pattes en l’air, au milieu de la touffe de géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l’infortuné petit blessé. D’autres se contentent de fumer un cigare sur le balcon. Le spectacle de la place est toujours amusant. A cette heure chaude, pas un bruit. Tout semble dormir. Adossés aux barricades qui ferment la rue de la Paix et la rue de Castiglione, les sentinelles fédérées ronflent. Un tout petit grincement rompt seul la monotonie. Ce grincement sort d’une scie que manœuvrent, lentement, deux hommes accroupis sur le piédestal de la Colonne. Un tout petit nuage de poussière s’échappe du füt de bronze. En regardant avec attention, on se rend compte de la façon dont se forme le petit nuage. Les deux hommes scient la pierre, très tendre, dont est

fait le gigantesque tube, recouvert d’une lamelle de bronze, comme un sucre de pomme de foire enfermé dans sa gaine de papier doré.

Un galop de chevaux se fait entendre du côté de la à rue de Castiglione. Les cavaliers mettent pied à terre de l’autre côté de la barricade, et s’engagent sur la place. L’un d’eux est Dombrowski. De taille ordinaire, barbiche blonde en pointe, pommettes saillantes, le général qui commande à Neuilly parle en gesticulant aux officiers qui l’escortent. Le groupe disparaît sous le portail de l’hôtel de l’état-major, en face.

Un coup de canon, un autre, dix, une pétarade en règle, éclate. Nous quittons le balcon. A peine avionsnous mis le pied sur le parquet de la salle qu’un bruit de dispute monte et nous ramène à notre poste d’observation.

En bas, à quelques mètres de la grille qui encadre le piédestal de la colonne, des gens vocifèrent. Au milieu ( d’eux, un homme en vêtements civils, la face complètement rasée. Deux gardes fédérés lui ont mis la main à l’épaule et le rudoïent. Son col est arraché. On le :

_ pousse, on le bouscule jusqu’au poste qui garde l’entrée du ministère — de la délégation.

— Qu’est-ce qu’il y a? crions-nous de là-haut.

— Rien… C’est un calotin.

Un calotin! Nous hélons un officier, toujours du haut du balcon.

— Montez l’homme ici.

L’homme est amené. Bricon, qui est ofliciellement 5 juge d’instruction, va se charger de l’interrogatoire.

Tout d’abord il apaise ceux qui ont arrêté l’homme, et l’ont assez fort malmené. Voyons. Qu”a:til fait? Il a

quand nous faisions le Père Duchène AN injurié les gens qui scient la colonne, voilà le plus clair | de l’affaire. Sa face rasée l’a fait prendre pour un curé, pour un calotin. Ce n’est pas bien grave. Chaque jour, on arrête ainsi des énergumènes (c’étaient alors des _ énergumènes, comme aujourd’hui sont des énergumènes ceux qui ne sont pas de l’avis du plus fort), qui viennent épancher leur ressentiment un peu trop haut. S’ils ne crient pas trop, ils, en sont quittes pour frictionner ; leurs membres endoloris par les horions des patriotes. Et on les envoie au diable. — Avez-vous des papiers? L’homme ne sourcille pas. | — Allons, videz vos poches. | Eh oui! c’est un curé. Voilà son bréviaire. Bricon : fronce le sourcil. L’homme est devenu pâle. Le Dépôt n’a pas précisément une réputation de paradis terrestre. Ë Fort heureusement, Bricon est de bonne humeur. Une | bonne semonce au calotin eton le renvoie à ses ouaiïlles, 474 après qu’il a juré de ne plus « insulter la Colonne ». Du balcon, nous suivons du regard le curé, qui file | rapidement en rajustant son col arraché… ;

notre citoyen curé

— Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous

C’est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette

Je n’apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe à la hâte… Un curé… Un curé! Que diable peut-il me vouloir? Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là, accoudé sur la table du vendeur.

— Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon

Je considère le curé — puisqu’on me dit qu’il est curé. De taille élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert… Allons, l’impression est bonne. Une curiosité instinctive me fait lever les yeux à la place de la tonsure… Oui, c’est un curé. Le poil est fraîchement poussé. Je parle le premier.

. — Que voulez-vous, citoyen ? À quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite?

— Je Suis, commence mon visiteur, l’abbé Perrin,

quand nous faisions le Père Duchêne vicaire de l’église Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire, je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l’abbé Denys, m’a signifié mon congé. La raison : je suis républicain. Lisez, du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l’ouvris et je lus rapidement :

Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l’obligeance de leur faire l’honneur d’une modeste place dans les colonnes de votre journal.

Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l’injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l’accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m’imposent dans notre Église.

Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l’enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l’appât d’un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre

Un citoyen, l’abbé PERRIN.

Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était

— Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette

Et, comme il acquiesçait du geste : — Eh bien! elle sera demain dans La Sociale.

La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu’accentuer la brouille de l’abbé Perrin et de son curé Denys. L’abbé Perrin revint nous voir. Il nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris, (1) nous demandant notre appui. Loua-t-il l’église, je ne puis le dire. C’est peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes avec le clergé romain, pendant les : deux mois d’insurrection. Pâques fut fêté comme à l’ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes d’entre elles, donnaïent asile à des clubistes.

Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires furent arrêtés. L’église servit de dépôt de munitions pendant la Semaine de Mai, et elle courut grand risque d’être incendiée. De tout cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort, car, autant que je m’en souviens, c’était un homme doux, dont le seul tort était de croire à l’Évangile des premiers

L’abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les principes de l’Église primitive, Un jour qu’il venait nous serrer la main rue du Croissant, il arriva accompagné d’une charmante jeune femme. Il nous dit l’histoire touchante qui avait installé dans son cœur de prêtre l’amour pour sa compagne. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble, et c’est là que je le vis pour la

Dénoncé, l’abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes meilleurs amis, arrêté lui aussi, et

(1) Le Père Duchéne, dans son numéro 17 (12 germinal/premier avril) avait publié sa grande motion pour qu’on fasse payer aux calotins le loyer de leurs boutiques à messes, etc.

quand nous faisions le Père Duchëne ; qui fit huit bonnes années de séjour à lile Nou — le
bagne fut alors l’honneur des plus braves — connut î l’abbé Perrin à la prison des Chantiers. Le curé révolté | n’avait rien perdu de sa conviction. Quand il sut qu’il | était sur le point de passer devant le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son costume sacerdotal, devant ses juges. Une personne amie — peut-être l’amie fidèle que J’avais vue avec lui rue du Croissant — lui apporta sa . soutane. L’autorité fut avertie. On lui enjoignit de renoncer à son projet. Comme ïl persistait, on lui enleva de force le costume ecclésiastique qu’il se proposait d’endosser le jour venu. L’ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant les juges. Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de guerre, chargèrent à l’envi le pauvre abbé Perrin. L’abbé Guébels, vicaire à l’église, l’accusa d’avoir « fait sonner bien haut le titre de citoyen qu’il — Le témoin me fait un crime d’avoir appelé citoyens les gardes nationaux, répondit l’abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint Paul parcourut le monde en répétant : Civis romanus sum. Je trouve donc étrange que le témoin me fasse un crime d’avoir prononcé le À nom de citoyen. Le président du conseil de guerre intervint à ce moment. — Ne faites pas de citation, dit-il à l’accusé. Avezvous, oui ou non, prêché le désordre ? — Je nie absolument le fait, répond l’abbé Perrin. Je ( crois avoir fait mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains détails qui lui seraient peu

favorables. Je dirai seulement que ma charité était proverbiale dans le quartier, et que j’étais le plus assidu de mes collègues auprès des pauvres et des

L’abbé Perrin en fut quitte pour deux ans de pri-

Qu’est devenu notre citoyen-prêtre ? Où est-il? Que fait-1? S’est-il repenti? Vit-il encore? Personne de nous n’a, depuis le jour deisa condamnation, entendu parler de lui.

( ») Voir Gazette des Tribunaux, le procès de l’abbé Perrin, devant le conseil de guerre (7 avril 1872).

j Vingt-sept mars. Lendemain des élections à la Commune. On en est toujours aux heures de joie. Le Père Duchéne exulte. Sa plume se trempe dans le lyrisme le plus éclatant:

C’est le Père Duchène qui est content aujourd’hui !

Aussi a-t-il bu plus d’une chopine après avoir été voter, et, comme le soir, il est allé tranquillement avec ses amis avaler, rue Montorgueil, un grand plat de tripes qu’il s’est posé sur la conscience avec une vive satisfaction !

Les jean-foutres auront beau faire :

Le Peuple sera représenté, etc. (1)

Avant midi, nous venons, comme d’habitude, rue du Croissant. Le planton qui nous sert de garçon de bureau fait le salut militaire.

— Citoyens, il y a là quelque chose pour vous.

Un pot de grès grisâtre. Je le soulève. Poids respectable. Nous ouvrons. Des tripes! Des tripes de chez Jouanne !

Et nous nous souvenons de notre article.

Cet excellent Jouanne n’a pas laissé refroïdir son élan

(1) Voir le Père Duchéne, numéro 12 (3 germinal 59/2; mars).

de reconnaissance. Il a délégué vers nous un citoyen officieux de sa maison de la rue Montorgueil, avec un bon pot de tripes de choix.

A ta santé, citoyen Jouanne ! Nous dégusterons ce soir tes tripes dans quelque maison amie.

Mais, comment remercier !

Nos dix premiers numéros viennent d’être réunis en brochure sous couverture jaune d’or. Au dos, l’appel aux électeurs de Félix Pyat, celui que je suis allé prendre chez Lachâtre. « Mais, il faut une dédicace, un envoi. Et l’un de nous transcrit de sa plus belle main, en tête du numéro 1 :

A Jouanne, marchand de tripes, j Le Père Duchéne, marchand de fourneaux.

Voilà un exemplaire intéressant — s’il a été conservé.

Fin avril. En pleine bataille. Le Père Duchéne du jour raconte qu’on a découvert dans les caves des Tuileries, une formidable réserve de vins fins.

Tout de suite, la Commune à fait distribuer le vin dans les ambulances et les hôpitaux.

Et le Père Duchéne ajoute :

Ah! bon dieu de nom de dieu!

C’est cette piquette-là qui va foutre du sang dans les veines à ceux qui n’en ont plus !

Buvez-moi ça, mes braves sans-culottes,

Et n’ayez pas peur de vous foutre une petite ribote avec le vin des jean-foutres,

Ça ne peut jamais vous faire du mal! {

C’est que ce n’est pas de la ripopée que la Commune vous |

quand nous faisions le Père Duchéne C’est du vrai et du bon! C’est un vin d’aristos! Et vous savez que vous pouvez le boire, Car c’est vous, travailleurs, qui avez fait pousser la vigne : dont il est le sang.

Ainsi, mes braves bougres, buvez sans remords,

Et à la santé de la Commune de Paris, nom de dieu! (1) Cet appel enthousiaste devait nous coûter cher.

Le jour même, deux ou trois délégations de bataïllons se présentaient au Père Duchéne.

— Citoyens, nous partons aux avant-postes. Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de goûter un brin au vin des jean-foutres ? Que diable, 42.000 bouteilles ! Nous pouvons bien nous en foutre quelques douzaines dans le

Que faire ?

Ces 42.000 bouteilles existaient-elles ? Nous n’en étions pas très sûrs. On nous avait conté l’histoire. Beau filet à faire, en brodant.

Et nous avions terriblement brodé. !

Il n’y avait qu’à s’exécuter. Nous avions conseillé aux sans-culottes de « boire sans remords ». Le droit était de leur côté.

Le soir même, nous faisions donc porter au siège

de chacun des bataillons, qui nous avaient fait l’amitié de songer à nous, un panier de vin de choix. Mais, ce n’était pas du vin des Tuileries.

Le Père Duchéne Yavait bel et bien payé de sa

Bien attrapé, le Père Duchéne!

(1) Voir le numéro 36 du Père Duchéne (1°° floréal 59/20 avril).

Si nous formions un bataillon!

Fin avril. Promenade à la porte des Ternes. Il nous est venu, chemin faisant, une idée mirobolante. Nous allons former un bataillon de francs-tireurs. Il y a déjà les Turcos de la Commune, les Vengeurs de Flourens, les Enfants Perdus du général Eudes, etc., etc. Nous allons créer les francs-tireurs du Père Duchéne.

  • Nous en causons le soir. La chose est décidée. Le bataillon s’appellera les Enfants du Père Duchéne.

Un journal qui possède son bataillon, ce n’est pas

Le lendemain matin nous publions en tête du journal (n° 47, 12 floréai/premier mai) :

La Grande Déclaration du Père Duchéne aux citoyens de Paris, pour les avertir qu’il forme son bataillon de francs-tireurs, sous le nom des « Enfants du Père Duchêne », et qu’il en confie l’organisation au capitaine

quand nous faisions le Père Duchêne Pierre, qui est un bougre à poil, et qui foutra de

La déclaration promet des merveilles :

Le Père Duchêne ne croit pas se foutre dedans en disant que ce bataillon-là sera un bataillon comme on n’en aura jamais vu, et qui sera composé de gaillards, il ne vous dit.

À Nom de dieu! c’est le Père Duchêne qui va rigoler quand il va voir tous ses bons bougres avec le fourneau (1) gravé sur le képi et tout prêts à foutre des piles aux Versaïlleux, qui, nom de tonnerre! ne méritent pas de la couler douce et heureuse! \

Et quand il ira boire chopine avec eux au campement, cest là qu’on pourra lui coller dans la main de sacrées motions bougrement patriotiques dans l’intérêt du Peuple!

Notre Sociale du même jour (2) publiait, en tête de

ses colonnes, les plus alléchants détails sur l’organisation, le commandement, l’uniforme, la paye, les vivres, l’admission des officiers.

À bientôt la première revue!

L’uniforme! Ah! l’uniforme!

Ne l’ayant jamais vu, — notre bataillon, venant un peu tard, n’a pas eu le temps de se montrer sous ses plus brillantes couleurs — je suis forcé de copier sur la Sociale sa composition.

(1) Le Père Duchesne d”Hébert portait à la fin du numéro, en guise de signature, deux fourneaux, dont l’un renversé. Avant la Révolution, le père Duchesne, potier de terre et marchand de fourneaux, faisait partie des types populaires. s

€) Voir la Sociale, numéro 33 du 2 mai 1871. En tête: Formation du Bataillon des Enfants du Père Duchêne. |

La tenue des simples gardes ne différait guère de celle des fédérés. Vareuse et képi sont ceux de la garde nationale. Le pantalon est de velours gris à côtes. Et il y a deux chemises de flanelle rouge, « afin, explique le Père Duchéne, de ne pas pincer de foutues fluxions de ? poitrine pendant la nuit », aux avant-postes. | L’uniforme des officiers eût été vraiment enviable — s’il eût existé. À Tunique noire à revers rouges croisée sur la poitrine, avec boutons semblables à ceux du bataillon des Dé- À fenseurs de la République, (1) collet rouge. Képi d’officier d’infanterie, turban noir, la veste rouge. Pantalon terie et revolver. Bottes à la Souvarow! L’état-major se composait, en dehors du commandant, du capitaine trésorier et du capitaine adjudant-major, d’une commission de trois membres nommés par le Ces trois membres, on le devine, n’étaient autres que les trois rédacteurs du journal — nous trois. | Je lis dans la Sociale que chacun de ces trois membres seront armés du sabre de cavalerie, et qu’ils porteront, sous le ceinturon, une écharpe rouge à C’était superbe, tout à fait martial. Il ne nous eût | manqué que le chapeau à plumes des grands aïeux, les & commissaires aux armées de la Convention. Il ne nous fut pas donné de réaliser ce rêve éclatant. : Nous n’eñmes pas le temps, Vermersch, Humbert et ( ») Les Défenseurs de la République, qui s’appelaient aussi Turcos de la Commune, combattaient alors à Issy. Ils avaient pour commandant le citoyen Naze. (Voir Officiel du 2 mai)

quand nous faisions le Père Duchêne moi, d’accrocher à notre ceinture le sabre de cavalerie, ni de rouler autour de notre échine la ceinture rouge

Je le regrette toujours, est-il besoin de le dire.

Eh bien! croira-t-on qu’avec de si belles promesses, le recrutement des Enfants du Père Duchéne s’effectuait au fond assez lentement! Dame, on étaït en pleine | bataille. Il ne s’agissait plus de flâner dans les rues, Et, aux avant-postes, ce n’était pas amusant.

Nous avions ouvert dans les colonnes de la Sociale, une souscription patriotique. Ça ne marchaït pas. Le 6 mai, nous en étions encore à la minime somme de 724 francs. Et encore avais-je dû, la veille, après un dé- jeuner à la délégation de justice, taper Protot et ses convives d’une cinquantaine de francs.

Non, ça n’allait pas!

A qui la faute ?

Nous résolûmes de changer le commandement. Il avait été, au premier jour, confié à un citoyen Pierre, qui s’intitulait capitaine d’infanterie délégué, et qui avait été candidat (1) aux élections complémentaires du 16 avril.

Notre ami Gustave Maître — il a déjà été question de lui dans mon récit de la Cour Martiale du Luxembourg .— était venu nous voir. Il arrivait d’Issy, où il avait passé quinze jours avec le bataillon qu’il commandait,

(x) Voir numéro 32 du Père Duchéne, 27 germinal 59/16 avril. Candidats dans lé dix-huitième arrondissement : Dupas et A. Pierre,

le 205°. Il nous avait manifesté le désir de voir Rossel, et à qui il voulait communiquer certains renseignements sur les positions qu’il venait de quitter pour quelques : jours… Si nous remplacions Pierre par Maître! N

Deux mots à Maître. Il accepte. Le lendemain, il pren- 40 dra le commandement des Enfants du Père Duchéne.

Allons voir Rossel à la guerre. |

chez Rossel \

_ Rossel est assis devant sa table encombrée de papiers, ï de cartes, de livres. En veston gris, son chapeau mou ï sur une chaïse. Penché, il écrit. Il lève la tête. ao

Il est venu nous voir la veille à notre petit cabaret de 4 la place des Victoires.

Mais il se tait. Il ne connaît pas l’officier qui m’ac- mil

Maître est en uniforme de chef du 205° bataillon. Tunique râpée, constellée çà et là de plaques grises, À la boue, mal brossée, des glorieuses tranchées de là- RUE bas. La face ouverte, le regard bleu clair d’un fils des | Vosges, la moustache blonde hérissée — une moustache à de chat en colère.

— Un ami, dis-je à Rossel… le commandant Maître, du 205. Il a fait toute la campagne dans les chasseurs. (1)

Mais, Rossel coupe la phrase.

— Oui, mon général.

— Et qu’y fait-on, à Issy ?

(1) Maître, né à Liffol-le-Grand (Vosges), avait fait toute la campagne de 1870-71 au 18° bataillon de chasseurs à pied.

quand nous faisions le Père Duchène Et Maître donne les nouvelles. Le fort est à demi ruiné… On se bat à quelque cent mètres de distance des Versaillais dans les tranchées. | — Et croyez-vous que le fort puisse tenir encôre Maître fit un geste de doute. (1) — Quand rentrez-vous à Paris ? — Dès demain. Je serai à Issy ce soir. Mes hommes sont harassés après quinze grands jours passés à se battre… Le bataillon qui les remplace doit être déjà arrivé. Rossel s’était remis à écrire. Des visiteurs entrèrent… Le lendemain, Maître ramenaïit à Paris son 205. Il donnait sa démission de chef de bataillon. Le jour même, il prenait, à la caserne de la Cité, le commandement de nos Enfants du Père Duchéne. Déjeuner à la Caserne Û Milieu de mai. Maître nous a invités tous trois à déjeuner au mess du bataillon.

— Je vous présenterai, nous a-t-il dit, mon capitaine d’état-major. Un brave à trois poils. Samson.

Le bataillon est caserné à la Cité. Sous le portail de l’entrée, face au Parvis Notre-Dame, c’est tout un fourmillement d’uniformes. Nombre de corps francs — Turcos, Défenseurs ou Vengeurs — logent là. La caserne

( ») Le fort d’Issy, abandonné une première fois, dans la nuit du 29 au 30 avril, par Mégy, qui en avait le commandement, avait été

£ réoccupé le lendemain par Cluseret. Il tombait définitivement aux 14 mains de l’armée de Versailles le 8 mai. Rossel démissionnait après avoir fait afficher sa retentissante dépêche : « Le drapeau tri- É colore flotte sur le fort d’Issy,abandonné hier soir par sa garnison. »

était occupée, avant le 18 mars, par la garde de Paris. 1 Les nouveaux venus ont vidé les chambres, jeté par les 1 fenêtres les casques et les shakos, qui gisent, çà et là, if dans la cour. Ÿ Je suis venu avec Vermersch. Maître nous attend. ; } Un officier l’accompagne. Cet officier porte, épinglées à À ) son uniforme, une rangée de médailles, Crimée, Italie, Ne

. Nous n’avons ni le sabre de cavalerie, ni l’écharpe rouge à glands d’or. Mais Samson n’en fait pas moins à un salut militaire en règle. x — Citoyens, la Commune peut compter sur moi. : — Et aussi le Père Duchéne ? 4 — Vôus savez peut-être que, ces jours derniers, la ( Commune voulait nous arrêter. FE — Eh bien, qu’ils y viennent ! reprend le capitaine. s) Un signe. Et j’arrive rue du Croissant avec une vingtaine de mes lascars. Ça sera drôle! î Nous apaisons Samson. ÿ à Nous visitons les salles réservées au bataillon. Dans ÿ 1 un coin, au milieu d’un lot de vieilles armes, un sabre 1) dont la coquille dorée porte un écusson fleurdelysé. 4 Maître le saisit, tire la lame, où, encadrée de nouvelles À fleurs de lys, resplendit l’inscription : « Vive le Roi! » a — Je l’adopte, dit-il en riant. ‘4 J’ai déjà parlé de ce sabre. C’est ce sabre que je di devais revoir à la Cour martiale du Luxembourg. (1) À ‘ii (:) Voir le récit précédent: Une journée à la Cour martiale du \ Tèl

Mardi 23 mai. On se bat depuis deux jours. Les Enfanis du Père Duchéne défendent les approches de la rue de Rennes. Je rencontre Maître au Panthéon. Il me cherche depuis le matin. Il me dit Les récentes nouvelles de la lutte.

— Il me faut de l’argent pour la solde des hommes.

Je ne sais comment, dans la débâcle des perquisitions, le reçu qu’il me donna dans l’arrière-boutique d’un cabaret de la rue Serpente, où nous allâmes déjeuner, à échappa aux gens de police.

Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon du Père Duchéne, la somme de cent

À che : Bataillon des Enfants du Père Duchéne. Le commandant.)

Maître, tout en déjeunant, me raconte un curieux épisode de la lutte du matin, pendant que la fusillade s’échange entre les fédérés, barricadés au bas de la rue de Rennes, et les soldats qui occupent la gare Montparnasse.

Dans un kiosque à journaux dont une vitre est brisée, un homme est assis sur une chaise, confortablement. Un | paquet de cartouches sur un tabouret. Il tire sur la gare, recharge son fusil, tire encore. Il n’a pas l’air ému. Il n’a aucune des allures d’un insurgé. Son visage est calme. Et il tire, tire. Jusqu’au Père-Lachaise

Quand tout fut fini, je restai longiemps sans nouvelles de l’ami qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus mort, fusillé au PèreLachaise. C’est le bruit qui courait dans la proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui. Il était dans son pays natal. Les deux pages que j’extrais de cette lettre ont l’inappréciable mérite d’avoir été vécues, j sans forfanterie aucune :

Rothau (Vosges), le 4 août 1891.

… Cest mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s’est rendu (1) et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les

Avec une douzaine d’hommes que j’ai ralliés, nous avons sh tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l’École-de-Médecine. Varlin et Larochette (2) étaient avec É moi quand j’ai pris le commandement de la barricade. C’est | notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième

(1) Maxime du Camp (Conculsions, 1, 84) publie un reçu signé ) Sanson, probablement pris, comme le sabre, sur le cadavre du À capitaine d’élat-major (et non commandant) du bataillon des Enfants du Père Duchéne, fusillé à la Croix-Rouge.

(2) Larochette, journaliste, un de nos.amis du quartier.

quand nous faisions le Père Duchène

Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes.

_ Aconin (x) et moi, accompagnés de ces deux braves gar- çons, nous avons rejoint la mairie du onzième où j’ai été très heureux de retrouver trente à quarante hommes. C’était

| encore un noyau, et d’autant meilleur qu’il n’était composé que de gens décidés à lutter jusqu’à la mort.

k Sans attendre d’ordres, je suis parti avec eux occuper le point que je jugeais le plus important.

N Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Folie-Méricourt, contre le canal.

J’y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés par une bataille de quatre jours, j’allais demander du renfort a la mairie du onzième. J’avais fait promettre leurs hommes, mais, en rentrant, désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisis de je ne sais quelle panique, s’étaient encore une fois dispersés. Trois seulement étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.

Nous regagnämes la mairie, et de là nous montämes à Belleville. L’état dans lequel nous étions n’est pas croyable. Deux nuits entières, pendant lesquelles j’avais reçu la pluie, m’avaient donné une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir nous trouvâmes un logis.

Le lendemain dimanche, je pus trouver un vêtement civil, et guidé par B., que j’avais rejoint et à qui je dois la vie, je gagnais, après trois heures de tàtonnements, la rue de Turenne, où je trouvais un gîte pour la nuit.

Le commandant des Enfants du Père Duchéne est, comme moi, de ce monde. La moustache a blanchi. L’œil bleu brille toujours de la flamme des anciens

(1) Aconin, capitaine au 248: bataillon, adjoint au maire du cinquième arrondissement (Panthéon).

Dîner chez Rachel Premiers jours de mai. Trois heures. Le journal est fait. Nous quittons l’imprimerie de la rue du Croissant. Le soir, ur de nous viendra jeter un coup d’œil. Nous remontons, Vermersch et moi, la rue Montmartre, vers le boulevard. — Rachel? me dit brusquement Vermersch. Tu te souviens de Rachel? > — Parbleu!.. Tu l’as rencontrée ? — Tu dînes ce soir avec moi, rue de Moscou, — il me donne le numéro. — Elle sera là… Si je me souviens de Rachel! La Rachel du Grand Voilà des années que Vermersch et Rachel s’adorent, () On a lu, page 10, les vers du Grand Testament qui se rapportent à Rachel, cités par Lucien Descaves dans son Avant-Propos,

quand nous faisions le Père Duchêne se quittent, se.reprennent pour s’adorer de nouveau et se quitter encore. Cela dépend de l’état de la bourse du L’aurait-il reprise ? IL ne m’en a rien dit. Il en est bien capable. Et Rachel, pour peu que Vermersch aït fait scintiller devant ses yeux bleus les louis d’or du Père Duchéne, est parfaitement capable aussi de s’être 4 _ Le soir, je revois Vermersch. Il me raconte qu’il a reconquis, pour tout de bon, cette fois, la volage enfant. Il l’a installée rue de Moscou. — Tu verras cela, me dit-il en frisant sa moustache. su Nous voici arrivés. Une gentille soubrette nous reçoit dans l’antichambre. La porte du salon est ouverte, A peine sommes-nous entrés que Rachel apparaît, toujours : blonde, avec ses grands yeux de pervenche, sa taille élancée, enveloppée dans un peignoir bleu pâle garni de dentelles. Cadre magnifique. Meubles de laque incrustés de nacre, sur lesquels volent des oiseaux d’or : aux grandes ailes couleur de ciel. Nous nous mettons à Û rière la vitrine. Le dîner fut d’une gaîté sans nuage. On était dans la première quinzaine de ce mois de mai 1857, | qui fut bien le plus beau mois de mai que la nature ait inventé. À longs intervalles, nous arrive le grondement sourd du canon de la Porte-Maillot. Tout à coup — il y avait deux ou trois invités — Vermersch frappa sur la table : — Tout cela n’est rien… J’ai vu Rossel tout à l’heure. Nous allons marcher… Il faut foutre la Commune par les fenêtres. Ces gens-là ne sont bons à rien… Nous

nous partagerons la dictature, Rossel, Rigault, Eudes, : É Dombrowski, nous… Le Père Duchéne est dans l’affaire. Et nous nous installerons aux Tuileries. Oui, aux Tuileries. Au Pavillon de Flore… Comme le : Comité de Salut Public. l’ancien… (1)

Nous n’écoutions plus… Rachel, que la politique embêtait, se leva. Nous passâmes au salon pour le café.

Un quart d’heure après, je redescendais vers la rue du Croissant, à l’imprimerie Vallée, revoir les morasses du Père Duchéne.

Huit jours après, le dimanche 21, je dinais encore rue de Moscou, seul, cette fois avec Vermersch et Rachel.

Les temps s’assombrissaient. Le matin nous avions eu, :

au ministère de la justice, des nouvelles peu rassurantes.

Les troupes n’étaient plus qu’à une centaine de mètres

“du rempart. Vers onze heures, je laissais les deux amou-

reux et rentrais chez moi, rue du Sommerard.

Dans une boutique du rez-de-chaussée de la maison, un poste de fédérés.

— Rien de nouveau ? demandai-je à l’oflicier.

Un quart d’heure après, le tambour bat. Des hommes s’agitent dans l’obscurité. La générale gronde de tous les côtés.

— Les Versaillais sont entrés! Aux armes! Aux

C’était la fin.

Je ne devais revoir Vermersch qu’en exil. Le lende-

(1) Voir au sujet de ces complots, les Papiers Posthumes, de Rossel (pages 119 et suivantes) et la Commune vécue de G. Da Costa (tome II, pages 190 et suivantes).

quand nous faisions le Père Duchêne main, la rue de Moscou était occupée. Adieu, les rêves de dictature, les meubles laqués et dorés, la vaisselle Le Père Duchëne a vécu Lundi 22 mai. J’ai passé la nuit sur mon balcon, ; ; attendant les premières lueurs du jour.

C’est bien fini. Dès que j’ai posé Le pied dans la rue, je sens que c’est l’irrémédiable défaite. Rue du Croissant,

— Tu as vu Vermersch ?

— Je l’ai laissé hier soir chez Rachel.

Nous entrons dans notre petit bureau. Tout y est déjà bouleversé. La caisse — où sont les comptes de chaque jour et l’argent — ouverte et vide. Nous allons à limprhnerie. Plus de papier. Quelqu’un a donné l’ordre de s’en débarrasser. Ce quelqu’un, ce doit être un de nos deux vendeurs et associés, Nos collections — il n’y en a pas moins de sept mille, brochées en fascicules de dix numéros (1) — ont été « mises en sûreté » dans les caves du passage du Saumon. (2)

( ») Nous faisions brocher en fascicules de dix numéros les bouillons qui nous rentraient. Les soixante premiers numéros ont été ainsi brochés en fascicules de couleurs : jaune (1-10), ocre (11-20), couverture, reproductions de proclamations, appels, discours, etc:

(2) Le passage du Saumon, récemment détruit, a fait place à la rue Bachaumont. Bien entendu, nous ne revimes jamais les 7.000 collections brochées du Père Duchéne. Qui se les appropria? Ce qui est certain, c’est qu’ils furent vendus à très bon compte aux amateurs. Il fut même fait, avec nos clichés restés à l’imprimerie, de nouveaux tirages. J’écrivis un jour de Genève (juillet 1871), au personnage qui nous avait ainsi dépouillés honteusement, pour lui demander humblement de m’envoyer une collection. Il ne me répondit pas. Je n’imprime pas son nom ici. Il est mort depuis

Que faire ?

La gare Saint-Lazare est prise, nous dit-on. La gare Montparnasse aussi. Le drapeau tricolore flottera sur

Pourquoi faire ? ù

Nous ne paraïîtrons pas.

A quoi servirait maintenant une « grande colère » ou |

  • une grande joie — peu probable, hélas !

L’heure n’est plus aux paroles.

Le Père Duchêne a vécu.

ce qu’était devenu Vermersch

Nous ne devions pas revoir Vermersch pendant les

Il avait bien été surpris rue de Moscou. Quand nous eûmes passé la frontière, et que nous fûmes à l’abri, (1) lui à Londres, moi à Genève, je lui écrivis, lui demandant le récit de ses infortunes. Voici ce-qu’il me répondit, en septembre 1871 : +

.. Je vois que tu me demandes ce que j’ai fait à l’entrée des Versaillais. Il m’est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup de gens — à tout le monde à peu près — c’est-à-dire que j’ai appris leur entrée le lundi matin.

Or, je n’avais pas couché ce soir-là à mon domicile

(1) Humbert, arrêté, était alors à Versailles, attendant sa comparution devant le conseil de guerre qui le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Vermersch et moi fâmes condamnés à mort par contumace, 3° conseil de guerre, audience du 20 novembre 1831.

6 355

quand nous faisions le Père Duchêne quartier envahi, avec des troupes dans les rues avoisinant celle où j’étais et des balles qui venaient s’aplatir au coin de mes fenêtres.

Je m’informai chez la concierge, qui savait qui j’étais, du mouvement des troupes versaillaises. On me les peignit comme possédant déjà les deux tiers de Paris, et on mw’aflirma que la bataille ne durerait pas vingt-quatre heures, ce qui du reste était, depuis longtemps, une opinion formée chez moi.

Je me trouvais loin de mes affaires habituelles et de mon milieu, complètement isolé au cœur d’une position perdue, ne connaissant personne là où j’étais. Il me fut donc impossible, sans armes, sans un ami, sans une cartouche, de tenter quelque chose, attendu que n’appartenant à rien, je n’avais même pas de point de ralliement.

Mais je dois déclarer que, même sans me trouver dans une impossibilité physique de faire quelque effort, je ne me serais très probablement pas battu, pour la raison que je ne serai jamais le soldat d’une cause désespérée. Je serai bien de l’action le jour de l’insurrection, mais non le jour de la déroute — à l’heure du « En Avant! » maïs non à celle du « Sauve qui peut ! ».

Je revis Humbert sur la rive gauche, la dernière fois le mercredi matin, quelques heures avant l’attaque du Panthéon. Il suivit la bataille jusqu’au dernier jour.

Il n’était réservé — je l’ai raconté précédemment — d’être arrêté le jeudi matin, et d’être conduit à la cour

(1) Vermersch oublie ici notre dîner du dimanche de l’entrée des

notre ami Paget-Lupicin

Mercredi matin de la semaine de mai. Sur le pont au Change. Je croise un camion chargé de tonneaux que tirent quatre vigoureux percherons. A califourchon sur un des chevaux de tête, un ami, H.

— Où vas-tu comme ça ?

Il me montre du doigt, sans mot dire, la préfecture de police, qui bientôt va flamber. Déjà, les flammes sortent de l’Hôtel-de-Ville. (x)

Je songe à Paget. (2) Ce brave Paget, vieil étudiant de cinquante ans, que nous avons fait nommer directeur de

  • = l’Hôtel-Dieu. Que fait-il? Songe-t-il à se mettre à l’abri ?

Maïs non, il aime trop ses malades, ses blessés, ses sœurs

: Augustines, avec qui il fait excellent ménage. Allons “voir Paget.

J’oblique vers le Parvis. J’entre à l’Hôtel-Dieu.

() Les premières flammes jaillissent à dix heures du beffroi de l’Hôtel-de-Ville.

(2) Paget-Lupicin (voir mon article de l’Aurore : l”Hôtel-Dieu et les Augustines, du 13 novembre 1906) avait conservé les sœurs Augustines. Les sœurs avaient consenti à quitter leur costume et à revêtir une robe noire, avec ceinture rouge. Paget fut sauvé par elles, à l’entrée des troupes à l’Hôtel-Dieu.

quand nous faisions le Père Duchêne ar Personne ne sait où est Paget. Il n’est pas dans son cabinet. J’interroge une sœur, qui passe, affairée. Elle k ne sait rien. ; J’allais retourner sur mes pas, quand ‘un infirmier se — Tenez, me dit la sœur, celui-ci sait certainement k où est M. Paget. . — Où est monsieur le directeur ? — M. Paget? je viens de le voir descendre avec sa Avec sa ligne ? Quelle ligne ? Je n’y comprenais rien. Il faut que l’infirmier, et avec lui la religieuse m’expliquent que chaque jour Paget s’en va, bourgeoisement, sa calotte d’une main, une canne à pêche de l’autre, jeter lhamecçon dans ia Seine, sans sortir de l’hôpital. ? — Conduisez-moi vers lui sans perdre une minute. Nous traversons les corridors. Je vois, pour la dernière fois, les noms des révolutionnaires aimés passer en grosses lettres rouges devant mes yeux. Adieu, corridor corridor Lamennais = bien entendu, je ne réponds pas des noms que je cite — je ne vous reverrai plus! Demain, dans huit jours, un pinceau réactionnaire aura détruit l’œuvre de mon ami Paget… Saint-Pierre, SaintPaul et tous les saints du paradis auront repris leur — Faites attention, nous descendons,me dit l’infirmier. Je sens une fraîcheur tomber sur mes épaules. Nous (1) Un arrêté du directeur de l’Assistance publique, Treillard, É ordonnait de changer les noms dés salles et corridots de l’hôpital, et de substituer aux noms des saints les noms des héros févolutionnaires.

nous engageons dans une demi-obscurité. Des marches Ë glissantes, humides, des murs où brillent de longues larmes salpêtrées et verdies par les mousses. — Mais il me descend dans une oubliette ! pensai-je. Paget serait-il déjà prisonnier dans quelque cul de basse_ fosse! Tout à coup, encadré dans le plein cintre d’une arcade pleine de lumière, (r) je vois se détacher de dos la puissante carrure de Paget, accroupi, immobile, tenant la Ÿ ligne dont m’avait parlé tout à l’heure l’infirmier. A 8es genoux une boîte en fer-blanc. Accrochée au mur, la calotte légendaire. Le fleuve coule aux pieds du directeur, et, à un mètre de lui, dans le trouble de l’eau
épaissie de vieux cataplasmes jetés par les fenêtres et dont on voit surnager les toiles, le bouchon flotte. — Ça mord, citoyen directeur ? crie l’infirmier. — Foutre non! répond Paget, probablement désappointé, et mal en veine. Il est si attentif à sa pêche, qu’il ne se retourne point. Je dois lui frapper sur l’épaule : : — Tiens ! Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui par ici? Sur sa face joviale et franche, pas un pli de surprise. 5 Il est tout entier à sa passion favorite, qui ne va point sans une grande tranquillité d’âme. Du moment

  • où les noms du Panthéon révolutionnaire illustrent ! les murs des corridors de l’Hôtel-Dieu, que les sœurs ont revêtu le costume civil et ceint l’écharpe rouge, à _. Paget est heureux, il a vécu sa vie. à (1) Paget pêchait, assis à l’entrée d’un des « cagnards » de lPancien Hôtel-Dieu. Voir au musée Carnavalet un tableau représentant les cagnards disparus.

quand nous faisions le Père Duchêne

; — Mais, lui dis-je un peu impatienté, tu ne sens donc pas la fumée de l’Hôtel-de-Ville. Je viens de rencontrer l’ami H… sur le pont, conduisant une voiture chargée de tonneaux de pétrole… Mon vieux, ça chauffe, et je te conseille de remiser tes hameçons… Allons, partons, si tu ne veux pas être fusillé ici même dans une heure, et servir d’amorce à les poissons.

— Fusillé, moi!

— Eh bien, pourquoi pas? dis-je en riant. Ah! pour un vieux de Décembre, tu n’es pas malin.

; Paget renvide enfin sa ligne.

— Mets-la dans l’armoire du coin, dit-il à l’infirmier. Dans l’autre, mes hameçons se rouillent.….

Je l’entraînai dans l’escalier sombre. Nous remontâmes en haut. Cinq minutes après, je traversais le Pont-au-Change. A deux heures, le Panthéon était

: notre fortune

— Ils ont fait cela pour les gros sous!

Combien de fois n’ai-je pas lu, au lendemain de la défaite, dans les feuilles de l’ordre versaillais, cette

Voici ce que nous a rapporté le Père Duchéne. :

Déduction faite des frais de publication de la Sociale, que nous faisions paraître l’après-midi, et qui n’était qu’un demi-succès, le Père Duchéne a réalisé, sur ses 68 numéros, un bénéfice de 25.000 francs, chiffre rond.

Ge bénéfice, partagé en cinq parts — les trois nôtres,

é et les deux « commanditaires » Aubouin et Rodolphe Simon — nous laissait à chacun 5.000 francs.

J’ignore ce que nos deux associés firent de leur argent. Aubouinne me paraissait pas cousu d’or quand je lerevis, pour la première fois, au Croissant, après l’amnistie. J’ai déjà dit que le destin de Simon n’était inconnu. Quant à nous, les bénéfices du Père Duchéne glissèrent si bien entre nos doigts que nous nous trouvâmes complètement, ou à peu près, dépourvus, quand la bise fut venue.

Je puis bien dire ici que la réputation de capitalistes que nous avait faite sur le boulevard — au Madrid ou au Suède — le gros tirage du Père Duchéne, nous avait en même temps entourés d’une armée de tapeurs.

; Sans rancune pour ces tapeurs, disparus du reste, de

quand nous faisions le Père Duchêne la scène du monde, si quelques-uns d’entre eux n’eussent < glissé dans la presse versaillaise, quand nous étions encore cachés dans Paris, des notes perfides, des notes 2 dénonciatrices et par cela même déshonorantes pour

Gollectionneurs, ouvrez l’œil.

Quelques bons avis aux collectionneurs, avant de clore pour cette année ces souvenirs.

  • D’abord, en dehors de nous trois — Vermersch, Humbert et moi — pas une seule ligne, pas une seule, ne parut dans notre journal.

Le Père Duchéne eut 68 numéros. Les trois derniers signés de nostrois noms, en qualité d’éditeursresponsables.

On trouve parfois, dans les catalogues des libraires, un soi-disant numéro 69. (1)

Ce numéro 69 aurait été, au dire de ces catalogues, : imprimé en 1882 à Rotterdam. Une petite histoire a été bâtie à ce sujet. On achevait de composer ce numéro quand l’imprimerie de la rue du Croissant fut envahie Ë par les troupes. Les épreuves auraient été emportées en Belgique par les ouvriers « en se sauvant ».

Je possède ün exemplaire de ce faux numéro 69, où, entre autres échantillons de style, l’auteur anonyme parle de « se bran… les pouces »! Ce numéro est un faux.

(n Voici le titre de ce numéro faux : « La Grande Jubilation du P. D., avec son salut aux jean-fouires de Versailleux, qui viennent deux-mêmes se jeter dans la mélasse; son grand appel aux bons bougres du faubourg Antoine et du vingtième arrondissement, et < son projet d’illumination générale de la Ville de Paris. » Imprimé ; à 100 exemplaires numérotés. Je possède le numéro 89. Et je lai même payé 5 francs!

Les dix premiers numéros du Père Duchéne eurent l’honneur d’un tirage spécial, à dix exemplaires, sur papier de luxe, avec les mots PÈRE DUCHÈNE en rouge

  • sur chaque numéro. Ces numéros de luxe furent brochés sous couverture jaune, la même que celle qui renfermait se les dix premiers numéros, tirage ordinaire.

Chacun de nous — trois rédacteurs, deux vendeurs — conserva une de ces brochures. Nous donnâmes les

Jamais je ne pus remettre la main sur une de ces dix brochures rarissimes. Si rarissimes que personne ne les a jamais revues.

Aucun autre tirage de luxe ne fut fait.

Ne pas se fier aux souvenirs, insignes et autres bibelots du bataillon des Enfants du Père Duchéne. Le bataillon, je l’ai déjà dit, ne reçut jamais son uniforme.

. Onest venu me montrer un jour un « fourneau » d’ar-

_ gent qui aurait figuré sur le képi d’un garde du bataillon.

C’est encore un faux.

Cet insigne du bataillon des Enfants du Père Duchéne

. sortait très probablement de la fabrique de « souvenirs

de la Commune » qui fut découverte en 1874, et qui ven-

dait fort cher aux amateurs des bijoux et surtout des médailles soi-disant frappées sous la Commune. (1)

Naïfs collectionneurs, ouvrez — comme nous écrivions jadis dans le Père Duchéne — ouvrez l’œil. Et le bon!

( ») Voir un curieux passage (page 212) du livre Vingt ans de Police, souvenirs et anecdotes d’un ancien officier de paix. Paris, Dentu, 1881. Voir aussi mon article, Fausse monnaie, Médailles suspectes, paru dans l’Aurore du 11 juin 1907.

contenues dans ces trois cahiers Les noms soulignés sont ceux des membres de la Commune. Toutes les fois que le nom et le prénom d ont été soudés par l’usage, le prénom étant devant, c’est à la lettre du prénom que lon trouvera l’ensemble des deux. Ainsi Gonstant Martin se trouve à sa place à C.

à mes cahiers rouges Notes et corrections. — Dans la notice page 37 Delescluse a été à porté membre de la Commune pour le 19° arrondissement; dans la notice page 143 il a été porté membre de la Commune pour le onzième arrondissement. Il avait en effet été élu dans ces deux arrondissements, par 20.264 voix dans le onzième et 5.846 dans Geresme. Pages 172. 173. 174. Il faut partout écrire Geresme. ; Treillard. Pages 10. 88. 358. Il faut partout écrire Treil/ard. | Page 214, ligne 15. Au moment où il fut question de l’échange | f des otages, Blanqui, arrêté le 17 mars à Figeac (Lot), était enfermé à la prison de Cahors. Transféré le 22 mai au fort du Taureau, il # y fut écroué le 24 mai 1851, à trois heures du matin. (Voir l’Enfermé de Gustave Geffroy, page 373.)

Les chiffres soulignés renvoient aux Notes : et corrections. Toutes les fois que le nom et le prénom ont été soudés par l’usage, le prénom étant devant, c’est à la lettre du prénom que l’on trouvera l’ensemble des deux. Ainsi André

3 195. 211. 212. 149. 151. 180. 184. 221. 347.

6 Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce douzième cahier et pour vingt exemplaires sur whatman le mardi

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

Il a été tiré de ce cahier vingt exemplaires sur whatman ainsi distribués : premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; : deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’administrateur ; troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’imprimeur; : neuf exemplaires d’abonnement, numérotés de I à 9 et huit exemplaires d’auteur numérotés à, b, c, d,e, Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés _ à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque ine stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement sur whatman à cette neuvième série est de cent francs = pour tous pays. À Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, r en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon-

  • derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- ü seurs), 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante ? à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers cinquième, de la sixième ou de la septième série. :

Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XII1+408

Pour s’abonner à la neuvième série des cahiers, qui est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement; on recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître de cette neuvième

rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. ; Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- : suelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année À ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnement se prend pour une série.

; On peut souscrire cet abonnement à tout moment de l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours.

Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle : pendant le cours de cette série : Ë naire … | Autres pays de l’Union postale uni- Abonnement sur whatman… cent francs pour tous pays Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du | souscripteur; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier 1906; les inscrip- . tions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé automatiquement par le rang même qu’elles occupent dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant Ë naturellement aux premières inscriptions; c’est ce nu- à méro d’inscription qui devient automatiquement le s numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs ; l’édition sur whatman est strictement limitée au

  • Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, six timbres de dix centimes.

Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé; tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le

, destinataire contre certains abus; pour cette recommandation, pour tous pays, en sus, cinq francs. Automatiquement et sans augmentation de prix les exemplaires sur whatman sont tous recommandés et envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs. <

L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit l’achèvement de cette série; ainsi jusqu’au 31 décembre

; 1907 on pouvait encore avoir pour vingt francs les seize cahiers de la huitième série complète.

A partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi à dater du premier janvier 1908 la huitième série complète se vend