Mes cahiers rouges
| de la Commune paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et
dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si
grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,
romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un
si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie: et ces documents, renseignements, textes,
dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, à
d’histoire et de philosophie étaient si considérables
que nous ne pouvons pas songer à en donner ici …
l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a w
paru dans les cinq premières séries des cahiers, ü
suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André
Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique
sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner,
autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,
… une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- s ‘rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé _ dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, à leur _ place, les références demandées. à -:# Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq _ francs; ce cahier comptait comme premier cahier de la À al sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le : _ 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième
- série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 9 i s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le receHa vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la … série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.
… SCENE aux Cahiers de la Quinzaine ”_ MaAxIME VuILLAUME. — mes cahiers rouges. — I. —
… une journée à la cour martiale du Luxembourg.
_ — le Jeudi 25 mai 1871. — dixième cahier de la
3 __ Avant-Propos de Lucien DEscaves;
une journée à la cour martiale du Luxembourg:
2108 main de victoire; perquisitions; ,
; BUIL — Citoyen!; entre les deux gendarmes; ma montre;
4 ER ” « le Socialisme »; un prêtre; le Prévôt; sur deux
Il: — devant le tribunal; le Sabre; Interrogatoires; à la + ‘FA queue; ceux qui attendent; pensées; Ë » IV. — lueur d’espoir; pourparlers; angoisse; loin de
‘4 l’Enfer; attendrissement; refuge;
._ V. — l’abattoir du Luxembourg; errant; dénonciations;
VI. — Petites cours martiales; l’Opéra; Au mur les godil-
d à lots; le charnier de Charonne; le puits des Fédérés;
408 ; le compte des morts;
- un cahier blanc de 108 pages, marqué… deux francs
DA aux Gahiers de la Quinzaine …. Maxime VusraumE. — mes cahiers rouges.— Il. — … un peu de vérité sur la mort des otages. — 24 et _ 26 mai 1871. — onzième cahier de la neuvième série: l’histoire qui ment; “à L’ARCHEVÊQUE {mercredi 24 mai). — le capitaine de Beau- . fort; premier cadavre; la cantinière Lachaise; Six fusillés, … six otages; Nous voulons l’archevêque ; Et notamment l’ar- … chevêque; La Descente; Vers la mort; la fusillade; le nain à _ féroce; Devant le Conseil de guerre; Poignante confron-
-
tation; les acteurs du drame; Sen,
-
L’HOMME DU MEXIQUE /vendredi 26 mai). — Si nous allions … chercher Jecker; les cinq à la Roquette; Interrogatoire; La _ montée; Le « mur » de Jecker; . f “ LA RUE mAxO (vendredi 26 mai). — Préparatifs; il w’en » faut cinquante; Conversation à la prison; les quatre otages | civils; Largillière, Ruault et Greffe; Jusqu’à la Mairie de Belleville; Rue de Paris; Rue Haxo; le mur; le massacre; … Je compte des morts; celui qui est de trop; Devant les juges; b: un cabier blanc de 132 pages, marqué… deux francs
-
CR aux Cahiers de la Quinzaine
n MaAxIME VurLLAUME. — mes cahiers rouges.—Ill. —
_ quand nous faisions le « Père Duchéne ».— mars- …_ avril-mai 1871. — douzième cahier de la neuvième
à Colonne en fête; II. — La République ou la Mort! la mère
- Gaittet; l’argent; IL. — Il esi bougrement en colère; IV. — Mort et Résurrection; +
#4 mune proclamée; Celui qui n’est pas là; Jusqu’à la mort; …. JL. —le Canon du Père Duchène; des Héros ; IV. — Henriette n la jolie cantinière; à Beaujon; Funérailles rouges;
En. Rossel; IV. — Raoul Rigault; V. — Déjeuner chez Protot;
#e VI. — notre citoyen curé; VII — Gaietés;
un bataillon! Brillant uniforme; Ça ne va pas! chez Rossel;
_ Déjeuner à la Caserne; II. —Bataille; Jusqu’au Père-Lachaise; 4 DERNIERS JOURS, — 1.— Diner chez Rachel; Le Père Duchêne +0 a véeu; ce qu’était devenu Vermersch; IL. — notre ami Paget-
ñ Lupicin ; I. — notre fortune; Collectionneurs, ouvrez l’œil;
‘2 un cahier blanc de 144 pages, marqué… deux francs
_ Pour les personnages qui ont été cités déjà l’année | de nière dans les trois premiers cabiers rouges, ci dessus annoncés, on pourra se reporter aux notices ee biographiques individuelles publiées à mesure dans ces trois premiers cahiers; le troisième cahier, quand 4 _ nous faisions le « Père Duchêne », douzième cahier b_ de la neuvième série, contenait, page 365, un Index | | alphabétique général des notices biographiques indivi- . duelles, et page 367, un Index alphabétique général Vdes noms propres cités dans tous les trois premiers +;
- On ne trouvera dans les trois cahiers de cette année ” _ que les notices biographiques individuelles des person-
s Naud SV où
Mercredi 24 mai. Midi. La fusillade crépite tout à lentour. On attend l’attaque. Dans une heure, deux heures au plus, ce sera la bataille. _ Rue Racine, en face du Soufllet, une voiture est arrêtée près de la barricade. On en descend des caisses de cartouches que l’on range le long des pavés. La voiture vidée, on détèle le cheval blanc, pour l’atteler à une mitrailleuse restée en panne. L’attelage grimpe le boulevard. . L’ami Maitre, notre chef de bataillon des Enfants du ee Sont-ils loin? _ — Toujours rue Vavin, où Lisbonne (1) les arrète…. L Nous longeons en causant le lycée Saint-Louis. 1
(1) Lisbonne (Maxime), colonel fédéré. Blessé le 25 mai boulevard
quelques-uns de la Commune Maître me résume, en quelques mots rapides, la défense. La place Saint-Michel fermée par la grosse barricade de la Fontaine. La rue Saïint-Séverin hérissée de pavés. La rue des Écoles, le boulevard, coupés de fossés. La rue Racine, la rue de l’École-de-Médecine barricadées. Et, forteresse colossale, la barricade de la place Maubert, protégeant la retraite, par le pont d”Austerlitz, vers la rive droite et le onzième. Place de la Sorbonne. La barricade qui va défendre l’accès à la rue Soufilot est en retard. Donnant des ordres, l’écharpe rouge en sautoir, Aconin, ancien capitaine, sous le siège, à mon 248. — Eh! venez donc! C’est bien Rigault qui nous appelle. Il cause, sur la place, avec un groupe d’amis. Nous traversons, Maître et moi, le boulevard. | Rigault est en grand costume de commandant fédéré. : Tunique à col et revers rouges. Sur la bande rouge du képi, une grenade d’argent. Le café d’Harcourt est hermétiquement clos. Du pommeau de son sabre Rigault frappe aux volets. Une porte s’entr’ouvre, laissant voir un coin de la face apeurée du gérant. — Ah! c’est vous, monsieur Rigault..… Ah! non… Et l’infortuné cafetier, avançant la tête, embrasse d’un long regard d’angoisse la place de la Sorbonne,
où les pavés montent, fermant les rues adjacentes, et … où flambent au soleil les faisceaux des fusils. | — Allons, ouvre vite, dit Rigault nerveux. Et fous- | nous la paix. . Nous entrons. La salle est obscure. Seules quelques _ lames ensoleillées s’échappent des jointures des volets. 4 Nous nous asseyons. Cinq. Rigault. Un grand jeune = homme en costume de lieutenant, un élève des Beaux- “ Arts, habitué comme nous, de la brasserie Saint- | Séverin, Huet. Il a, je m’en souviens, de hautes bottes …. de cuir jaune, qu’il étend sur une chaise, à demi . endormi. Je ne connais pas le troisième. Maître est 44 D’un trait, Rigault avale le verre de grenadine qu’il s’est fait servir. Il me frappe sur l’épaule. | — Tu sais… Eh bien! Il scande ses paroles. b — Cette nuit… …_ — Eh bien, cette nuit? …—._ —Eh bien… Je l’ai fait fusiller.… _ Maître n’a jeté un regard rapide. Huet n’a pas _ bougé… Il est toujours somnolent.… Il doit être au cou- À rant. Peut-être — sa fatigue semble l’indiquer — n’a-t-il _ pas quitté Rigault depuis l’heure tragique… Fe — Fusillé?… Mais, comment… R Un frisson me traverse comme un coup de poignard. _ Je voudrais parler… savoir.
- Mais Rigault ne nous laisse pas, à Maître et à moi, le à _ temps de l’interroger. Il se lève, raccroche son sabre 1 23
quelques-uns de la Commune qu’il avait détaché pour frapper aux volets… Nous — À tout à l’heure… Au Panthéon. | ÉRRRSS Le lendemain. Sept heures du matin. Je descends hâtivement la rue Gay-Lussac. Partout des moris. Morts la fusillade, Au pied du haut mur du couvent des Dames Saint-Michel, au carrefour de la rue Saint. _ Jacques, toute une file de morts. Les faces cachées sous
- une couche de paille sanglante. CSA : Des morts encore contre la maisôn étroite, au portail Le ogival, aujourd’hui le numéro 26 de la rue Gay-Lussac. “à Tout près, adossé au mur de l’institution Lelarge, un ra cadavre coiffé d’un képi rabattu sur le front. Celui d’un 5 vieillard, le père Philippe, conducteur d’omnibus de la ligne Montmartre-Saint-Jacques. On l’a pris, l’infortuné, < pour quelque soldat d’un corps franc. $ Un rassemblement, en face de la barricade éventrée 4 de la rue Royer-Collard. Hommes, femmes, causant avec animation. Je m’approche. Je jette un regard a Un officier fédéré. Un commandant. Étendu. La tunique grand ouverte. La chemise tachée de rouge. Les pieds nus. Les galons des manches arrachés. La tête recou- = verte à demi d’un linge ensanglanté. F Un soldat, qui se détache du groupe, s’agenouille, F soulève le linge.
_ Rigault, que j’ai quitté la veille, là, à cent pas… Ë I me semble que tout mon sang, à moi, s’en va. Mes | …_ Encore un regard… C’est bien lui C’est bien sa
_ barbe. raidie de poussière et de sang. Le crâne
… Je presse le pas. è … Tout le jour, dans mon effroyable station à la Cour : | martiale du Luxembourg, je reverrai cette vision » d’horreur… le cadavre à la face broyée. la foule qui
… Ventoure…. le soldat qui se penche et qui détache le linge, collé sur l’affreuse plaie.
à A Légende et Vérité
“ La mort de Raoul Rigault a été maintes fois ra-
A Dès le début de l’exil, plusieurs versions circulaient. Celle que je vais donner ici — déjà publiée par moi
K. dans la Liberté de Bruxelles, en juin 1873 — est faite
‘& de renseignements recueillis, à Genève, près des com-
_ Les souvenirs étaient, du reste, fort peu précis. Pen-
_ dant des mois et des mois, beaucoup crurent que Rigault
_ n’avait point été tué. Nous avions beau protester — k Pilotell, qui l’avait vu mort lui aussi, et moi — beaucoup
_ s’acharnaient à croire qu’il allait un jour nous sur1 prendre, comme l’avaient déjà fait tant d’autres, que la _ bataille avait épargnés. à Rigault était mort et bien mort. Le cadavre de la . rue Gay-Lussac était le sien. Après nous avoir quittés,
quelques-uns de la Commune #4 Rigault avait fait une courte apparition à la mairie du Panthéon, d’où il était sorti, se dirigeant par la rue Saint-Jacques. Il était environ trois heures, quand, les barricades déjà évacuées, il se trouvait au carrefour des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac, et sonnaït à la porte de l’hôtel Gay-Lussac, au numéro 29 — toujours le même. Qu’allait-il y faire ? Voir sa maîtresse, une jeune artiste, Mile D… ? Changer de costume, quitter l’uniforme qu’il n’avait revêtu que pour présider au drame de Sainte-Pélagie ? Observer, d’une fenêtre élevée, le mouvement des troupes? On ne sait.
« Toujours est-ii qu’au moment même où Rigault, très myope, sonnait à la porte de l’hôtel, les soldats de Versailles envahissaient les rues Saint-Jacques et GayLussac, ouvertes par la prise de la barricade de la rue de l’Abbé-de-l’Épée.
Lignards et chasseurs, qui ont aperçu de loin l’officier. fédéré, sur lequel la porte s’était déjà refermée, se
— Vous allez nous livrer l’officier que nous avons vu entrer chez vous…
Ils saisissent le propriétaire, M. Chrétien, malgré les
. explications que cherche à donner sur l’innocence de ce dernier un chirurgien aide major qui habite la
— Eh bien alors, l’officier — ou le mur!
Le propriétaire monte. Il rencontre Rigault, accompagné de son secrétaire, André Slom.
— C’est bien, dit Rigault. Je ne suis pas un couillon.
Je descends. Et, s’adressant à Slom :
— Toi. reste… ce n’est pas la peine de te faire fusiller avec moi.
L’un prend son sabre, l’autre son revolver. … Le cortège grossit à chaque pas. En face de la barri- ._ cade de la rue Royer-Collard, on croise un groupe d’où se détache un officier : - _ — Quel est cet homme ? » — Je suis Raoul Rigault, procureur de la Commune ï _— Ah! vous êtes Rigault. Eh bien! vous allez crier :
« À bas la Commune! » : _ Le prisonnier eut un sourire de dédain. Certainement, à ce moment suprême, l’ombre de son aîné, Chaumette,
- le procureur de la grande Commune, passa devant ses . _ — Vive la Commune! cria-t-il d’une voix forte. 8 Rigault tomba, le crâne fracassé. L’officier, disent . les uns, un sergent de chasseurs de l’escorte, disent les _ autres, lui avait fracassé la tête. #@ Telle est la légende, dans laquelle entre — les documents écrits en font foi, entre autres une lettre adressée aux journaux de l’époque par M. Chrétien — une bonne . part de vérité. (1) N (1) D’autres légendes ont couru. Quelques heures après que … Rigault eut été tué, un interne du Midi, bien connu au Quartier,
- où sa ressemblance avec le prince Napoléon lui avait valu le sur_ nom de Plonplon, vint. Il se baissa, toucha de ses lèvres le front —. saignant, et, en souvenir, détacha un des boutons de manchettes.
- — Autre légende. La propriétaire du nouveau Cochon jidéie (autre- … fois rue des Cordiers, disparue), installé tout près, rue Gay-Lussae, … écœurée des insultes lancées au cadavre, jeta sur le mort une cou- verture. En ces jours abominables, où la plus légère sympathie
- aux vaincus conduisait à la fusillade, tout au moins à arrestation, … c’était là un vrai courage.
quelques-uns de la Commune HEURES
Quelques jours après la défaite de la Commune, on causait, dans la salle de rédaction d’un grand journal parisien, des circonstances qui avaient marqué la mort
$ de plusieurs des chefs. Delescluze, Vermorel, tombés
Entre un officier de l’armée de Versailles, le lieutenant (ou sous-lieutenant) Napoléon Ney, le propre petit fils (ou petit-neveu) du maréchal.
Voici ce qu’il raconta : É
Je rejoignais une partie de ma compagnie que j’avais laissée dans les environs du Panthéon. Dans l’après midi du mercredi.
Rue Saint-Jacques, je rencontre mon sergent.
— Venez donc voir, lieutenant, me dit-il. Nous venons de fusiller un chef. Il a les galons de commandant. à
— Vous avez eu tort de ne pas nrattendre, dis-je au sergent. Je vous ai donné l’ordre de ne pas fusiller les ofliciers ; sans me prévenir. *
— Mais, il a fait l’insolent! me répond le sergent. 5
Le sergent me conduisit, rue Gay-Lussac, au pied de la barricade qui fermait la rue Royer-Collard.
Le fusillé était étendu à l’endroit où il avait été tué. On
: l’avait recouvert avec sa tunique. j
Je me baïissai pour examiner son visage.
Ce fut alors que je reconnus, dans le commandant de la Commune, mon ancien camarade du lycée Saint-Louis, Ÿe
On avait trouvé dans les poches du mort des papiers qui ; ne laissaient aucun doute sur l’identité. Lt
Je fis immédiatement mon rapport au colonel X.
Mi Du récit du lieutenant Ney, il ressort que Rigault fut | tué, sans que personne de ceux qui l’accompagnaient a —on le conduisait certainement à la cour martiale déjà … installée au Luxembourg — se füt douté que le prison. E) nier était le procureur de la Commune. _ Toute une partie de la légende est ainsi détruite.
- Le récit de Napoléon Ney nra été communiqué par mon confrère E.-A. Spoll, devant qui il fut fait. _ Pour la mort au pied de la barricade de la rue Royer_ Collard, j’ai retrouvé un témoin, (1) non seulement de . l’exécution elle-même, mais des faits qui suivirent, après _ que Rigault eut été abattu par le coup de revolver du …_ — J’avais quitté vers trois heures — me raconta Charles … Jolÿ—la barricade de la rue Saint-Jacques, en face de l’AcaF4 démie. J’étais rentré chez moi, rue Royer-Collard, n° 14, à _ l’hôtel Royer-Collard, rasant les murs pour éviter le feu des ts. _ soldats qui tiraient de l’église Saint-Jacques du Haut-Pas. __ Quelques instants après, les rues voisines étaient occupées. _ Je finissais de me vêtir, quand ma femme qui se tenait _ derrière les vitres, m’appelle. . — Vois donc! Des soldats qui emmènent un oflicier! . Je la rejoins. Je vois un groupe qui entoure un comman dant. L’oflicier fédéré tournait le dos. Je ne pouvais le re connaître. Brusquement, un sergent lève son revolver et (r) Ce témoin, un de mes confrères, Charles Joly, fut longtemps correspondant du Moniteur du Puy-de-Dôme et de plusieurs jour- A … naux algériens. Joly, sans prendre une part active à la Commune, : ” avait, comme bien d’autres, conservé sa place dans le bataillon auquel il appartenait. Il est mort en décembre 1902. 4 4
quelques-uns de la Commune LU à tire. L’officier fédéré tombe… Le groupe s’éloigne… Un quart d’heure après, je descends, et j’entre chez le marchand de
Un lieutenant versaillais, blessé à la tête, un bandeau sur le visage, mangeait à une table.
— On peut circuler sans danger, mon lieutenant?
— Non. Restez encore chez vous. -
Je remonte. Une heure après, je me hasarde jusqu’à la rue Gay-Lussac, et c’est là, au coin de la rue Royer-Collard, que je reconnais, dans le cadavre de l’officier que j’ai vu tuer de ma fenêtre, Rigault. é
La tête penchée était adossée au mur. Le crâne ouvert par le coup de feu. Le gilet déboutonné laissait voir le linge,
Le lendemain, je le revis encore. Dans le crâne défoncé on avait poussé un bouchon de paille.
Le soir du jeudi, on enleva le cadavre, et je sus qu’on l’avait porté rue Saint-Jacques, tout près de l’église SaintJacques du Haut-Pas, dans une maison (aujourd’huilen° 250), où sous le siège, avait été élablie une ambulance. Onl’étendit sur une grande table. Le lendemain, le public défila devant ce cadavre, que la décomposition gagnait déjà.
C’est là qu’on vint prendre Rigault, pour l’inhumer.
5 _ Nous causions un jour, Avrial et moi, de la sanglante _ journée du jeudi 25 mai qui vit tomber Vermorel et 4 _ Delescluze. La veille, les otages avaient été fusillés à la Roquette. La troupe occupait la caserne du Château- | _ d’Eau. Derrière les pavés écroulés, les derniers défen_ seurs de la formidable barricade qui barrait l’entrée du . boulevard Voltaire, répondaient encore au feu terrible _ qui plongeait sur eux.
- Nous partimes de la mairie du onzième vers quatre heures | _ — me dit Avrial — 34 Vermorel, Theisz et moi. Nous primes _ par la rue Oberkampf et la rue Amelot. Au coin de cette _ dernière rue et du boulevard, la barricade était aban- . donnée. Le feu des Versaillais était effrayant. 4€ Tout à coup, à dix pas de nous, Lisbonne, en uniforme _ de colonel, fléchit et s’aflaisse. w: Vermorel n’a pas achevé, que je sens son bras s’appuyer _ sur mon épaule. Il chancelle, pälit, Une balle l’a frappé au
- haut de la cuisse, tout près de laine, trouant l’écharpe
quelques-uns de la Commune
, rouge. Theisz et moi le soutenons pendant que des fédérés Me. : qui se sont approchés vont chercher un matelas dans une maison voisine de la rue Amelot. re F 5
Vermorel est couché sur le matelas, que l’on soulève sur des fusils, et nous nous mettons en marche vers la mairie.
Nous croisons bientôt Delescluze. Ve
— Vermorel est blessé, lui crions-nous.
; Delescluze, s’approche, prend la main de son collègue.
— N’allez pas plus loin! dis-je à Delescluze. Les barri- : cades sont abandonnées, ou à peu près. La mitraille balaie nos positions. Lisbonne vient d’être atteint. C’est vouloir marcher à la mort… Retournez avec nous… Fo
; — Non, non, répond Delescluze. Laissez-moi. Je ne crains ? pas la mort. Vous êtes jeunes, vous. Mais moi, ma vie est
Nous laissames Delescluze continuer sa rouie vers le Château-d’Eau. Je ne devais plus le revoir.
Arrivés à la mairie, nous étendîimes Vermorel sur la table de la salle où siégeaient les membres de la Commune encore présents. Ferré entra. Il courut vers le blessé, serra ses mains déjà brülantes de fièvre.
— C’est vous, Ferré, dit doucement Vermorel. Vous voyez, cher ami, que la minorité (1) sait aussi se faire tuer.
Ferré tenait toujours dans ses mains les mains de Vermorel. Sur son visage énergique, passa comme un éclair de tristesse et de regret. Avait-il douté un instant de cette âme vaillante entre toutes ?.… é |
Nous conduisimes Vermorel dans un asile où déjà se cachait un ami, Olivier Pain, (2) blessé dans la matinée. Je |
(1) Par une déclaration, en date du 15 mai, vingt-deux membres î de la Commune avaient décidé de ne plus se présenter à l’assemblée et de se retirer dans leurs arrondissements. La Commune se ; trouva dès lors partagée en minorité (les vingt-deux membres) et è majorité. Vermorel appartenait à la minorité, Ferré à la majorité.
(2) Pain (Olivier), journaliste, rédacteur de l”Affranchi, secrétaire 1 général du délégué aux relations extérieures (Paschal Grousset). a Condamné à la déportation enceinte fortifiée. S’évada avec Roche- ,. fort de la Nouvelle-Calédonie.
3 e lendemain. Mais le lendemain, la place du Trône était 2 occupée par les troupes de Vinoy, et je dus renoncer à . prendre des nouvelles de mon malheureux ami. _ Longtemps, la table sur laquelle fut étendu Vermorel, _ à la mairie du onzième arrondissement, resta tachée de 2 “44 une mere
Pris dans une perquisition, Vermorel fut conduit à _ Versailles, où il mourut peu après — le 20 juin — de sa _ blessure. Sa mère était venue, au premier appel, s’as2e) seoir à son chevet. Elle emporta les restes de son fils 3 et le fit inhumer dans le petit village qui l’avait vu - Vingt-sept ans cette mère admirable devait survivre _ à ce fils si tendrement aimé. Dans le souvenir de ceux Æ qui connurent Vermorel, elle est restée comme le type
- de l’abnégation et du dévouement maternels. Je la revois encore, grande et vêtue de deuil, au cours . des visites que je faisais en 1870 à un ami prisonnier __ à Sainte-Pélagie, assise près de la table où travaillait
- Vermorel, logé dans la même salle, ce petit Tombeau, au plafond bas, tout en haut du pavillon de la % Pas une parole ne sortait de ses lèvres. De temps à
- autre, elle levait les yeux sur son fils, silencieux lui » aussi, abattant des ouvrages à la ligne, maigrement _ rétribués, pour un éditeur de livraisons à deux 148 ,
quelques-uns de la Commune
Vermorel vécut et mourut pauvre.
Il existe, à la Bibliothèque nationale, un opuscule de quatre pages, catalogué Lb ‘’ 2924, qui est l’annonce de la vente du mobilier et des livres de Vermorel, le 17 novembre 1871, en son domicile, rue des Carrières, 13, près la grande rue des Batignolles. Mille volumes : Girardin, des revues, des rapports parlementaires, les annales du Corps législatif, une centaine de bouquins | brochés. Un maigre mobilier en acajou.
La vente dut produire quelques centaines de francs.
: un nouveau Baudin !
#4 Quand le corps de Delescluze fut trouvé, le vendredi _ matin 26 mai, au pied de la barricade qui fermait le _ boulevard Voltaire, en face le numéro 5, il fut déposé,
- pêle-mêle avec les autres cadavres, dans une boutique
- éventrée, qui faisait le coin de la place du Château_ d’Eau, en face les Magasins réunis, aujourd’hui l’Hôtel
__ En fouillant les vêtements du mort, on retrouva sa
_ nomination de délégué à la guerre. Divers menus objets, un crayon à manche d’ivoire, sa montre d’ar-
_ gent, la canne à pomme d’or qu’il portait depuis long-
temps, le firent reconnaître, dans un tas de vingt-huit _ morts, par l’architecte Lenormand.
4 Je tiens de source sûre qu’on alla alors avertir le
- général qui commandait les troupes.
. L’officier chargé de la démarche demanda au général _ s’il fallait mettre de côté le corps du délégué à la guerre _ de la Commune.
4 — Voulez-vous donc que je fasse un nouveau Baudin!
È Ce fut la seule réponse du général.
4 35
à quelques-uns de la Commune
Le cadavre de Delescluze, après avoir été exposé, avec une centaine d’autres, sur les marches qui sont à l’entrée du boulevard des Filles-du-Caivaire, audessous de la porte du théâtre Déjazet, fut transporté
à dans l’église Saintc-Élisabeth, en face le marché du
Je suis allé, il y a une douzaine d’années de cela, revoir la place où git, pendant deux jours, étendu sur la dalle nue, le cadavre du dernier délégué à la guerre de la
J’ai interrogé un employé de l’église, alors vieux de quatre-vingts ans, et qui, malgré ce grand âge, avait
- conservé, des faits tragiques qui s’étaient déroulés sous ses yeux, le souvenir le plus précis.
— L’église était pleine de morts et de blessés, me dit le vieil employé. Ici, tout près de la chaire, @u côté du chœur, était étendu le commandant d’artillerie Lebas, : tué au Château-d’Eau. Nous avions mis deux cierges à ! sa tête, et un crucifix sur son uniforme. Autour de lui ses soldats pleuraient.
_ Le vieillard me conduisit vers l’abside.
Nous entrâmes par la grille de la nef gauche, toujours ouverte. ; — C’était plein de morts, ici, me dit le vieillard. Je me rappelle du nombre. Il y en avait cent quatre-vingts,
soldats et communards.
Après avoir fait le tour complet de l’abside, nous arrivâmes à la grille, fermée, qui donne accès à la nef droite. Le vieillard m’indiqua, au pied de la muraille F
Re qui enferme le chœur, en face du confessionnal de mon- , sieur le curé, une place, à l’entrée. D: — C’est ici qu’était monsieur Delescluze… En arrivant, ,
_ on l’avait mis en face, de l’autre côté. Mais comme il
. venait beaucoup de monde pour le voir, des officiers, | 4% des généraux, on l’a changé… Il fait plus clair là… On 4 le voyait mieux… FL À — Vous vous rappelez comment il était vêtu?
— Tout en noir. En redingote. Quelques taches de
_ sang sur la chemise… Je me rappelle que, sur la poi_ trine, il avait une peau de chat.
_ Et m”interrogeant à son tour :
- — Il était malade, vieux et maigre ? _ Je repris, avec un signe affirmatif : | H. — N’avait-il pas, au bas de la jambe, un anneau avec
son nom gravé?
- Le vieillard protesta avec énergie.
— Non, non. Il n’avait absolument rien quand on l’a
- apporté idi, où il resta quarante-huit heures, avant W N d’être transporté, avec les autres, au square du Temple,
4 l’anneau de plomb W. Quand on porta au square du Temple le cadavre de
_ Delescluze, il était vêtu de sa redingote noire ouatée, * une cravate noire autour du cou. Aux pieds des chaus- “ settes de laine. Les bottines avaient été volées. La 4 canne, le crayon, la montre, trouvés sur Jui, furent …. envoyés à Versailles, ainsi que la rosette à franges d’or
et l”écharpe de membre de la Commune que Deles- cluze avait tenu à honneur de ceindre pour mourir.
: quelques-uns de la Commune |
Ici se place un incident étrange. Quand il fut jeté, pêlemêle avec les autres cadavres du tombereau, à la fosse commune, ou plutôt à la tranchée creusée au cimetière Montmartre, Delescluze portait, attaché à la jambe
j gauche, un anneau de plomb.
Par qui avait été placé cet anneau, signe de reconnaissance pour l’avenir, pour le jour où le vieux révolutionnaire deviendrait peut-être, suivant la parole du général, un nouveau Baudin?
Les versions diffèrent. Ce que l’on peut affirmer tout d’abord, c’est que Delescluze ne portait, avant sa mort,
Des renseignements que j’ai recueillis, et que j’ai tout lieu de croire assez exacts, ce fut un employé des pompes funèbres qui aurait fixé à la jambe gauche du mort l’anneau de plomb. Quelque peu mêlé au mouvement républicain dans les dernières années de l’Empire, cet employé, nommé Bourgeon, se dit que les mauvais = jours finiraient, et qu’alors on songerait à retirer Delescluze de la fosse où il allait être jeté. L’anneau servirait à le reconnaître dans le tas des morts enfouis avec lui.
Une autre version attribue à un employé de la mairie du troisième arrondissement l’honneur de cette pensée. Une autre encore nomme le suisse de l’église Sainte-
, Élisabeth, Louis Quékel. Enfin une dernière version veut que, parmi les citoyens réquisitionnés pour l’enlèvement des cadavres des fusillés, se soient trouvés deux combattants de la Commune, échappés aux perquisitions et aux dénonciations, et qui se concertèrent pour poser le fameux anneau de plomb, au cimetière même, avant de jeter le corps dans la tranchée.
EC 0 Que l’on s’arrête à l’une ou à l’autre de ces versions, ce qui est certain, c’est que le fait fut dénoncé à l’oflicier qui accompagnait les morts. On raconte que ce dernier se répandit en menaces contre ceux qu’il soupconnait d’être les auteurs de cet acte de piété funèbre. Les coupables furent conduits sous la voûte qui donnait accès à la nécropole. Les chassepots furent braqués sur | eux. Ils en furent quittes pour la peur. n L’anneau de plomb fut, bien entendu, enlevé. Le corps de Delescluze fut retiré de la grande tranchée creusée | au fond du cimetière, où reposaient déjà sept cents | morts, et enfoui dans une autre fosse, ouverte non loin | du mur qui longe la rue des Grandes-Carrières, presque au-dessous du pont Clignancourt actuel. Cette fois, Delescluze était bien et définitivement | l’acacia | On avait compté sans le dévouement. Quelqu’un fixa dans son souvenir l’emplacement de la fosse, et aussi celui du cadavre, non loin d’une tombe qui avait été é ornée d’un petit entourage. Au premier anniversaire de la semaine de Mai, des fleurs furent déposées. La police les fit enlever. Un jour, un fidèle apporta un jeune acacia. La tombe de Delescluze était cette fois consacrée. L’acacia grandit. Quand, en novembre 1883, les amis de Delescluze ; commencèrent les fouilles pour rechercher ses restes, l’acacia indiqua la place du premier coup de pioche. Le corps fut retrouvé à un mètre environ de distance, | encore recouvert de débris de vêtements.
quelques-uns de la Commune ÿ Delescluze repose aujourd’hui, avec sa sœur, (1) au F cimetière du Père-Lachaise, à quelques pas de l’endroit où tonnaient, aux derniers jours de la bataille, les batteries fédérées.
Pourquoi Delescluze marcha-t-il volontairement à la mort ? J’ai interrogé à ce sujet quelques-uns de ceux qui se trouvaient près de lui à la mairie du onzième ; arrondissement, quand il prit sa résolution suprême.
Il avait quitté
— me dit l’un d’eux, J.-B. Clément — la mairie du onzième dans la matinée, accompagné d’un inconnu, à la face de parfait notaire, en redingote noire, pour se rendre à Vincennes. On était venu nous dire que les Prussiens se plaignaient de nos obus, qui tombaient dans leurs lignes. (2)
À la porte de Vincennes, les fédérés qui gardaient la route avaient refusé le passage à Delescluze.
— Encore un, avait dit durement l’un d’eux, qui veut foutre le camp.
Delescluze était rentré à la mairie, découragé. Une demidouzaine de membres de la Commune étaient assis autour de la grande table où nous siégicens. Dans une pièce voisine, Franckel (3) blessé, et, près de lui, madame Dmitrieff, la
Delescluze enleva sa redingote, et se mit en bras de chemise. Ii signa divers ordres, puis, brusquement remit
(à) Cest à cette sœur bien-aimée que Delescluze écrivait, avant de marcher à la mort, admirable lettre dont on trouvera le texte dans la plupart des ouvrages publiés sur la Commune.
(2) Un secrétaire de M. Washburne, ambassadeur des États-Unis, nommé Mac-Kean (je le rencontrai plus tard en Suisse) était venu offrir à la Commune la médiation des Allemands.
(3) Franckel (Léo), membre de la Commune (treizième arrondisAU Né à Bude (Hongrie) en 1844. Mort à Paris. |
4 son vêtement, prit sa canne… Je le regardai.. Une indé- à finissable expression de tristesse se lisait sur son visage p Il se leva lentement, jeta un regard sur ceux qui : 11 me sembla qu’il voulait parler. Il nous regarda tous, les : : uns après les autres. Chacun de nous sentait que la minute 4 était solennelle, et que cet homme venait de prendre une . Delescluze se dirigea vers la porte. Nous le suivimes des 4 yeux jusqu’à ce qu’il disparût. S Pas un mot ne sortit de ses lèvres. L J’ai toujours le souvenir de ce dernier regard. J’en suis À encore tout pénétré de douleur. N’avions-nous donc pas assez fait pour mériter son adieu suprême ?.… | Alavoine, qui accompagna Delescluze jusqu’à la rue | d’Angoulême, m’a donné ces quelques détails. l me dit Alavoine, À Dans l’une des salles du bas, je vois Ferré, plongeant les mains dans un tonneau plein de pièces de cent sous
toutes neuves, et les distribuant aux femmes qui cousaient, | sur les marches, les sacs à terre pour les barricades. L J’allais m’engager dans l’escalier, quand, levant les yeux, | je vois Delescluze.
Il est entouré d’un groupe.
Il descend lentement les marches, sa canne à la main,
l’écharpe rouge en sautoir.
Nous nous engageons boulevard Voltaire.
Quelques-uns de nous l’interrogent. | 11 garde le silence. Le feu des Versaillais devient, à chaque pas, plus meurtrier. Les projectiles tailladent les branches des arbres, qui
| quelques-uns de la Gommune G tombent sur les trottoirs. Les balles frappent les murs, et ricochent sur la chaussée, soulevant de petits nuages de ?
Deleseluze, muet, la tête penchée, marche droit devant lui.
Après avoir dépassé Saint-Ambroise, nous quittons, un ami et moi, le groupe pour aller donner des ordres aux
Je reviens sur mes pas.
Delescluze marche toujours, au milieu de la chaussée…
Il disparaît bientôt, ainsi que ceux qui l’accompagnent, à mes yeux.
Je ne sais plus rien de lui, à partir de ce moment…
Quelques pas plus loin, Delescluze trouvait la mort qu’il était allé chercher.
: Cigares d’un sou F Rue de Grenelle, le lendemain du 18 mars. La grande ï. cour du ministère de l’Instruction Publique est pleine né: de fédérés. Les faisceaux formés. Accroupis en cercle nr sous la voûte d’entrée, une demi-douzaine de gardes
Ne. jouent aux cartes. a: Fe La curiosité me fait passer le seuil. Je franchis la
“à première porte qui se présente devant moi. J’erre à oo travers des dédales de corridors qui sentent le vieux 1 bouquin et qu’encombrent des piles de papiers jaunis. ‘il Brusquement, que vois-je? Assis, devant une petite Lx table, mon vieil ami Paget-Lupicin, un des fidèles de _ notre pelite brasserie de la rue Saint-Séverin. Sa calotte ‘4 de fourrure qu’il porte en tout temps — à la main, car il 4 est toujours têle nue, comme le père Gaillard, (1) — ‘À est posée près de lui.
P, — Eh! Qu’est-ce que tu fais là, Lupicin ? El — Eh! parbleu! j’ai pris le ministère, auquel personne A. (1) Gaillard (Napoléon). Cordonnier. Orateur connu des réunions
4 publiques. Nommé par Rossel colonel directeur des barricades
’ quelques-uns de la Commune ITA ne songeait. Je suis seul ici… C’est donc moi qui suis , Et Lupicin éclata de rire, à cette seule pensée qu’il | était bel et bien, à ce moment, grand maître de l’Uni- | Ce brave Paget n’était du reste pas le premier venu. Il avait publié, après le 2 décembre, un petit journal . d’enseignement, l’Éducateur Populaire, qui avait eu quelque succès dans le monde enseignant. Trop de succès même, puisqu’il avait été supprimé, avec adjonction de prison et d’amende pour son propriétaire. Paget, vieux proudhonien, avait publié aussi une petite brochure : Les droits du travailleur. Il vivait parmi nous autres jeunes, bien qu’il eût déjà dépassé la cinquantaine. Sur sa carte électorale, il inscrivait bravement : Léopold Paget-Lupicin, étudiant en médecine. Et quand il nous arrivait de blaguer notre vieil ami: — Eh bien ! après tout… Étudiant. Juin et Décembre ont interrompu mes études. Est-ce ma faute ? Je revins, dès le lendemain, voir Paget. C’était le soir. J’entends une voix de femme accompagnée au piano. Un huissier m’avait annoncé — quelques-uns des huissiers étaient restés à leur poste — Paget sortit. — Eh bien, mon vieux! lui dis-je, te voilà déjà corrompu par les grandeurs. De la musique, du piano… . Il me fit entrer dans une salle assez pauvrement éclairée. La sœur de l’un de nous, qui possédait une belle voix de contralto, avait bien voulu faire un peu de musique. Paget me présenta à un haut fonctionnaire du ministère — de l’ancien — qui, un peu gêné, honoraït de sa présence les salons du nouveau ministre.
Réception bourgeoise. Canettes de bière, sirops mul- de V2 ticolores, montés par le mastroquet d’en face. Cigares _ d’un sou. Paget ne voulait pas qu’on dépensât l’argent {4 du peuple en londrès. 0 ._ — Des cigares d’un sou. Je n’en veux plus d’autres _ ici, avait-il ordonné impérieusement. : 4 Pendant le règne éphémère de Paget, les londrès furent remplacés par les petits bordeaux. Seule réforme __ qu’eut le temps d’introduire rue de Grenelle le premier ‘2 grand maître de l’Université de la Révolution de 1871. (1) ) 4 Milieu de mai. Une après-midi, nous voyons flamber, _ à la porte de l’échoppe de la rue du Croissant, où nous pe vendons le Père Duchéne, la face ronde et fleurie de _ Paget. Treillard, mis par la Commune à la tête de E. l’Assistance publique, vient de le nommer à la direction _ de l’Hôtel-Dieu. 4 — Eh quoi! vous ne venez seulement pas me voir ! Demain, on vous attendra à déjeuner… Je ne fais que 4 Le lendemain, nous étions, Vermersch, Humbert et
moi, au parvis Notre-Dame. Paget nous attendait, fai- sant les cent pas devant le portail. 1 — Ah! si ma mère me voyait ! nous dit en nous k abordant, d’un accent tout ému, Paget, ce qu’elle serait b. heureuse! Dire qu’elle m’en veut toujours de n’être (1) Après les élections du 26 mars, la Commune nomma une commission de l’enseignement. Le 20 avril, elle choisit Vaillant 1 comme délégué à l’instruction publique.
quelques-uns de la Commune SU qu’officier de santé et de ne pas prendre mes inscrip- 1 tions pour le doctorat. Mais maintenant… “À
C’était une des sorties familières de notre vieil ami, ; qui songeait toujours, malgré ses cinquante ans passés, à passer son doctorat pour contenter sa maman.
Nous franchissons le portique de l’hôpital. Paget nous précède. Il gravit l’escalier, d’un aïr digne, son éternelle calotte dansant au bout de son bras. Nous allions nous engager dans un long corridor, quand Paget se retourne, et, d’un aïr triomphant :
— Eh bien! jeunes gens, vous ne remarquez rien? :
Rien que les longues lévites grises et les bonnets de coton des malades qui, entendant des voix, se montrent
— Farceurs! mais lisez donc!
En belles lettres rouges, sur le blanc du mur, se
— Et c’est comme cela partout. Tenez… lisez l’arrêté de Treillard.
Une affiche blanche est collée en belle place :
Le directeur général de l’Assistance publique,
Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hospices ne rappellent à l’esprit que des souvenirs de fanatisme ;
Considérant qu’il est nécessaire de perpétuer la mémoire de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la défense des idées généreuses, nobles inspirations du socialisme et de la fraternité,
Une commission est instituée pour substituer de nouveaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des établissements de l’Assistance publique.
Le directeur de l’Assistance publique, :
14 Pur n’a pas perdu de temps. — Ah! les saints! Ce que je les ai. badigeonnés! Ça
- n’a pas été long… Ils n’y reviendront plus. ; b. Nous traversons ainsi — je crois bien que Paget, PA dans sa joie, nous fit faire le tour de la maison — de
- nombreux corridors, dont les inscriptions d’hier — cor_ ridor saint ou sainte quelque chose — avaient disparu __ pour faire place à des appellations plus conformes au . décret du directeur de l’Assistance pubiique de la Tout le calendrier révolutionnaire avait été mis à 1 contribution. Paget, en vieux proudhonien, n’avait pas oublié son maitre. D — Au moins, lui dis-je, tu as eu soin de ne pas mettre
trop près l’un de l’autre Barbès et Blanqui. É Paget me lança un coup d’œil qu’il chercha à rendre | — Et ce n’est rien que cela. Vous allez voir mes É la gloire de Paget Le Paget nous a fait préparer, dans une embrasure de ._ fenêtre du réfectoire, une petite table. Le vieux spar4 tiate, qui a toujours vécu durement, ne possède à l’hôpital qu’une petite chambrette, semblable à celle | que je lui connais depuis deux ans dans un modeste hôtel meublé. Pas de service spécial pour le citoyen ; directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui ser-
- vent les malades. Sur la table, dans une assiette, un Ë paquet de cigares « d’un sou », les mêmes qui ornaïent | les soucoupes du ministère de l’instruction publique, } pendant son intérim après le 18 mars. 1 49
quelques-uns de la Commune | Paget nous dit ses rêves administratifs.
— Il faudra déménager cette vieille baraque où nous sommes, au plus tôt, et nous transporter en face. Du reste l”Hôtel-Dieu devrait être hors Paris, au milieu des arbres et des fleurs.
— Ta baraque, mais on va peut-être te la démolir à
coups de canon, bientôt.
— Ça va cependant toujours bien, là-bas! nous dit-il en montrant l’horizon.
— Oh! très bien! très bien! répondis-je, désolé de
Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa direction, sembla satisfait. Nous avions fini le déjeuner.
à — Et maintenant, venez voir mes bonnes sœurs.
— Eh oui! si vous le voulez, mes « citoyennes ».
autels et lilas
Nous entrâmes dans la salle voisine. Des infirmières vêtues de noir, ceinturées de rouge, s’empressaient autour des lits occupés. A la tête des lits, des fleurs. Des fleurs encore sur une console adossée à la muraille.
— Eh bien! mais, et tes sœurs? !
— Mes sœurs! mais les voilà, nous répondit Paget en nous présentant les religieuses vêtues de deuil. Ces excellentes filles, nos religieuses Augustines d’hier, n’ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont accepté de changer un peu leur costume. Les voici vêtues maintenant en sœurs de la Commune.
Le visage de Paget rayonne. Ce qu’il ne nous dit pas, est que lui, révolutionnaire enragé, mais le meilleur set le plus doux des hommes, admire ces braves filles, Md’un dévouement et d’une abnégation sans bornes.
MN Si Paget aime ses sœurs, les Augustines le lui ren-
dent bien. Quand l’armée entra, quelques jours après
notre visite, elles lui offrirent un refuge chez elles, dans
Meur maison. Et c’est ainsi que notre vieux Paget fut
1 Sauvé de l’exécution sommaire.
! D Et puisqu’elles m’ont fait une concession sur le
Mcostume, reprend notre ami, je n’ai pas voulu être en este avec elles. Approchez-vous. Dérangez ce bouquet
h de lilas à la tête du lit. Ma foi, vous voyez, derrière,
Péest un Christ. Ceux qui ne veulent pas le voir ne
1 joient que les lilas. Voilà tout.
Nous restions ébahis.
Ce Paget ! Était-il malin !
NN Mais nous n’en avions pas fini de nos étonne-
| F— Là-bas… ces grosses gerbes de fleurs… continue |
AU Et il fait glisser lui-même, sur le marbre d’une conole, — nous croyons que c’est une console — les vases
Pleins de fleurs des champs.
L— Eh bien oui! C’est l’autel! Que diable! On n’est | as un ogre, pour être de la Commune! N’est-ce pas, 1e ma sœur » ? ajouta Paget en interrogeant du regard une des religieuses qui nous accompagne.
Ë La sœur rit avec nous, de bon cœur, de l’innocent übterfuge du directeur de la Commune. f— Et cependant, dit l’une d’elles, M. le directeur ne nous permet pas tout. Il nous a refusé ce matin.
quelques-uns de la Commune ‘3
— Oui, oui! dit Paget. Mais ça, non! Croyez-vous qu’elles réclament pour leur Sainte-Vierge ?
— Allons, mon vieux, dis-je à mon tour, puisque tu as si bien commencé, tu peux continuer. J’appuie la réclamation de tes bonnes sœurs, qui soignent si bien nos blessés.
Le fonctionnaire se réveilla à ce moment :
— Et si Treillard venait ici?
— Mon vieux Paget, Treillard ferait comme nous. I}
Il est temps de partir. Le Père Duchéne du lendemäin nous réclame. Nous longeons, pour gagner la porte du parvis, les corridors illustrés des noms des révolutionpaires aimés de Paget. |
— Et surtout, lui disons-nous en le quittant, ne va} pas, pour faire plaisir à tes sœurs, rétablir les noms des saints. Tu en es bien capable, vieux traître…
Lorsque, quelques mois plus tard, fuyant vers la} frontière, je m’arrêtai à Champagnole, où était né Paget, je demandai de ses nouvelles à une auberge où j’avais fait une halte. |
— M. Paget, me répondit une accorte jurassienne au corsage amplement garni, mais, monsieur, il a été arrêté par les gendarmes ces jours derniers. On l’a fait partir pour Lons-le-Saunier. {
Je fis l’étonné. Qu’avait donc fait M. Paget? h
— Ah! mais, monsieur, c’est pour les affaires dl Paris qu’on l’a arrêté… C’était un bien brave homme Vous le connaissiez ? ’
n _ La servante me regardait dans les yeux. Je répondis
! % je ne sais plus quoi, que je l’avais vu avec un ami. Je
- payai ma dépense, et filai, ne soupçonnant point la ‘ brave fille, mais redoutant la curiosité d’un gendarme
| ou d’un commissaire.
__ L’arrestation de Paget avait été demandée à la com-
_ mission d’enquête par M. le marquis de Quinsonas.
Paget était accusé de complicité dans la tentative
1 d’incendie de Notre-Dame.
( — Le gouvernement de l”Hôtel-Dieu ‘
— dit M.de Quinsonas,
. — avait été confié par la Commune à un nommé Paget-
d Lupicin. Il y avait là quatre internes en pharmacie. Ces
| jeunes gens lui ont demandé les pompes de l”Hôtel-Dieu
É pour aller au secours de l’Hôtel de Ville. Ces pompes leur
Ë ont été refusées. Je ne sais si ce Paget-Lupicin est arrêté.
4 Le général en a-til connaissance ?
‘ répond le général Appert.
4 tion se fait à Paris. (1)
; Paget, arrêté, fut envoyé, le 6 septembre 1871, devant
_ Ja 7° chambre correctionnelle pour usurpation de
_ fonctions publiques. On essaya bien de lui attribuer une part de complicité dans la tentative d’incendie
de Notre-Dame, mais il était trop visible qu’il n’y était pour rien. Paget incendiaire! Incendiaire de Notre- » Dame ! Lui qui voilait de lilas le Christ des religieuses Augustines ! Il s’en tira avec un an de prison.
| (1) Voir Enquête Parlementaire du 18 Mars, édition en un volume in quarto, page 986. M. de Quinsonas avait été, pendant la lutte
| contre la Commune, officier d’ordonnance du général Cissey.
quelques-uns de la Commune LA
Sa prison finie, Paget, qui avaït usurpé toutes sortes de fonctions, en dehors de la pacifique mission de directeur de l’Hôtel-Dieu, fut pris de terreurs. Il se réfugia à Saxon, dans le Valais, d’où il m’écrivait, le
.…… Me voici en Suisse, où je suis venu pour me remettre des attaques d’une apoplexie pulmonaire. J’y resterai jusqu’à la prochaine Révolution, bien que j’aie fait quinze mois de prison et que j’aie purgé la condamnation qui me frappait d’un an de détention.
Je n’ai été condamné que pour usurpation de fonctions à l”Hôtel-Dieu. Je crains qu’on ne revienne à la charge pour
? usurpation au ministère de l’instruction publique et à celui des travaux publics. Je ne suis plus assez fort pour passer des mois et des années en cellule.
Et le brave homme ajoutait un post-scriptum, en quelques lignes, qui disent ses éternelles préoccupations de vieil étudiant quinquagénaire :
Je ne suis connu ici que scus le nom du Docteur. J’ai déjà habité le pays en 1865 et 1866, pendant un second exil. Ainsi, mets sur l’adresse : « Le docteur Paget ». Tu ajouteras
Le troisième exil de Paget ne devait pas, hélas, être de longue durée. Un journal du Valais, que j’ouvris un jour dans un café, à Zurich, annonçait la mort subite du « docteur Paget, le sympathique proscrit ».
15 mai 1871. Au ministère de la justice. Cinq heures.
[La colonne est par terre. Je ne m’en irai pas sans dire
{bonjour à l’ami Besson. Depuis qu’il a été ofliciellement
investi des hautes fonctions de concierge du ministère le la justice — de la délégation disions-nous — Besson ie quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la
Moge d’entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour
IL ui un trône. Je suis sûr qu’il ne le changerait pas pour
à chaise du délégué lui-même.
À Besson est venu quelquefois avec moi pendant le
ège à la brasserie Saint-Séverin. Je l’ai rencontré pour
Ma première fois à la manufacture d’armes du quai
d’Orsay. Mon bataillon, le 248°, tardant d’être armé,
lai fini par regarder avec dédain, presque avec honte, nes brillants galons de lieutenant. J’ai rencontré un our mon vieux professeur et ami Moutier, qui m’eneignait la physique à l’institution Barbet, rue des
Feuillantines, vers 1863.
M — Allez donc au quai d’Orsay, me dit Moutier. On y fait maintenant des cartouches au lieu de tabac. Vous
Voilà comment je fis des cartouches jusqu’au 22 janvier. Le lendemain, ma foi, je jugeai plus prudent de ne plus reparaître à mon poste. N’avais-je pas promis
| 55
; quelques-uns de la Commune À aux amis, en cas de succès de l’émeute, de livrer lake manufacture, et bien entendu, les cartouches avec elle?k1
| Besson faisait, lui aussi, des cartouches, ou plutôthk nous étions, l’un et l’autre, surveillants d’un atelier delp cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorcesk |} au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une; tablée s’envolait, pour revenir bien vite, comme del » . Je crois bien que ce furent mes conseils subversifsk;; qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lan-}},; cèrent dans le mouvement. Il était du onzième, un Can arrondissement dévoué d’avance à la Commune. Quand}; vint le 18 mars, Besson marcha sur l’Hôtel de Ville aveckk;: son bataillon. Le Quelques jours plus tard, je ne fus qu’à demi étonné; en le voyant entrer dans notre échoppe du Père}; Duchéne, rue du Croissant. | 5 — Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour oc Protot. Je veux entrer à la justice. Ur — Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je}, déjeune au ministère ce matin. £ A midi, nous étions au ministère. A l’heure de lal} table, Besson prit place près de moi. C’était une joie, pour ce brave garçon de manger avec une fourchetié marquée au chiffre royal et d’asseoir son postérieur bi sur les mêmes sièges où s’étaient reposés peut-être l: des derrières de princesses. IL — Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se ° kr rant. Nous sommes chez nous. | 5 Le lendemain, quand je revins place Vendôme, je}. trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction I 1h avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il &
ca usait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui “Igardaient la grande porte de la place Vendôme. L 4 Je revoyais Besson chaque fois que j’allais voir A Un jour, c’était dans les premiers de mai, Besson me “prit à part et m’emmena dans le jardin, ayant, disait-il, à me confier quelque chose de grave. ù ‘une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était ï encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue Cambon s’en va. Ce n’est pas trop tôt. On peut me confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de 1 suspect. Enfin, parles-en au délégué… Ma femme | viendrait avec moi… Ce qu’elle serait contente d’être ja: Et puis, c’est pour la vie… Une place sûre. k Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de | rien! Il croyait fermement que cela allait durer tou- | jours ! Ii ne connaissait pas, l’excellent garçon, le mot profond de la vieille Lætitia, qui au milieu des splen- -deurs de la cour impériale, regardait du coin de l’œil, avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas. « Pourvou que ça doure! » grommelait, avec son accent | italien, la mère de César.
- Besson, li, n’avait aucune méfiance. Quand, du portail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pendant : le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants officiers de l’état-major, installé dans l’hôtel en face, sa tranquillité d’âme était complète. “ — Un gouvernement qui a le toupet de foutre en bas Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort. à Et Besson croyait, hélas! plus confiant que la mère
- de César, que cela ne finirait jamais.
: quelques-uns de la Commune \ RER |
Son rêve fut réalisé. Il fut nommé. ne
Si Besson ne connut que huit jours la joie et l’orgueil x du fonctionnaire important qu’est le concierge de la rue Cambon, il savoura ces huit jours de pouvoir avec …
Il voulut absolument qu’un soir nous allions, Vermersch À et moi, dîner chez lui, dans sa loge officielle. « 1
La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. | Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, apperdue aux murs, comme un arsenal.
Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu’il ne quittait plus.
Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place,
un grand remuement d’hommes armés. Des estafettes
arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive ?. 4
Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous
les jours. |
Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.
Une large lueur éclairait le ciel à l’horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux audessons de nous, la bataille qui se devinait acharnée, là-bas — tout cela était bien fait pour nous serrer le
— Mon vieux, — me dit subitement Vermersch avec cette pointe d’ironie gouaïlleuse qui était pour lui une pose constante — les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu’il dort maintenant à poings fermés avec sa fen:me.
re _ — À moins qu’il ne soit à ronfler dans son fauteuil, 1ÿ ? répondis-je en riant. s Quinze jours plus tard, le mercredi 24 mai — le 4 ministère de la justice avait été occupé par les troupes À le mardi — je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à _ mi-chemin du Château-d”Eau. Équipé, son chassepot à _ — Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant. R _ Son fauteuil, hélas ! il ne le reverrait plus. Il avait , 7 même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre t leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les | bonnes soirées, les diners tranquilles entre amis, adieu les honneurs, et la satisfaction d’une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout. — Et qu’est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je. — Eh bien; mais, j’ai rejoint mon ancien bataillon. \ Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l’ink stant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans. Et il montrait l’église Saint-Ambroise. Nous nous quittàmes. Je n’entendis jamais plus parler de Besson. Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L’infortuné, brave autant que simple et dévoué, . futil un de ceux que l’on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu’ils étaient morts « avec insolence »°? (1) Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l’a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.
(1) Voir Enquête Parlementaire sur l’Insurrection du 18 mars, édition en un volume in quarto, page 295. Déposition de M. le comte de Mun (orthographié par erreur, dans cette édition, de Mung).
R Janvier 1870. Une petite brasserie. Au coin de la rue | Monsieur-le-Prince et des escaliers de la rue AntoïneDubois. La maison, disparue, a fait place aux bâtiments de l’École pratique de médecine.
des rideaux d’un blanc douteux. La porte poussée, une toute petite salle. A gauche, le comptoir. Encadrée par les vases de métal argenté, garnis de cuillères à café, à mazagran et à soda, trône devant une glace
: mouchetée de taches grisâtres, la caissière, blonde et
Le patron, Huber, petit, l’air d’un employé correct, bras, salue le client. .
La petite salle d’entrée, le réduit, où siège la patronne, n’est qu’une antichambre, un atrium. Les deux salles où se tient la clientèle s’ouvrent, l’une face à l’entrée, l’autre à droite.
A droite, la salle est assez vaste. Tables de marbre blanc. Piano au fond. Le soir, la petite brasserie est
quelques-uns de la Commune ARE Li: ie un café-chantant, un beuglant. Pauvre beuglant, dont ni: la partie musicale est confiée à une seule artiste, une % il grosse fille brune, courte sur pattes, les joues colorées, | b É que nous appelons Rebecca. #0 Dès que les clients d’après-diner sont une demi de: douzaine, assis devant leurs mazagrans ou leurs ‘à canettes, Rebecca s’accoude à la planchette du piano. uk À L’accompagnateur, qui plaque ses accords rétribués par 3% une demi-douzaine de bocks gratis, quitte son verre 4 entamé, et, la pipe fumante aux dents, s’assied au 210 Rebecca revêt, pour la soirée chantante, un vague A costume de Suissesse, jupe rouge et corsage de velours : 4 noir à chaïînettes d’argent, suffisamment décolleté pour x découvrir la naissance d’une gorge opulente et rose. ” 1 Quand le silence s’est fait, la chanteuse ronronne, d’une ÿ voix fluette et chevrotante, une rengaine idiote, tou- fe Ë jours la même. Je l’ai entendue si souvent, que jai 3 conservé dans ma mémoire, d’où certainement, hélas, DER il ne s’échappera plus, le refrain : J’en ai de toutes les façons Voilà la marchande /bis) J’en ai de toutes les façons, Voilà la marchande de päill…assons. Quand sonnent onze heures, accompagnateur ferme bruyamment son piano. Il retourne à ses bocks, s’il en a encore à vider sur le nombre qui lui est alloué pour la soirée. Rebecca, elle, s’en va. Son service est fini. Elle occupe là-haut, dans les combles, une chambre débarras, où elle remise son costume de Suissesse et où,
spi | dit-on, elle n’est pas trop cruelle au client qu’elle a su charme. Parfois, elle ne fait que sauter de la porte _ d’Huber à celle d’en face, de l’autre côté des marches ñ de l’escalier de pierre, à la Dame Blanche, le caboulot
où s’épanouit l’énorme Bouffe-Tout, une célébrité blonde
_ filasse du Quartier, délice des potaches, à leur sortie ‘ du dimanche.
5 Pauvre Rebecca! La marchande de paillasson de e chez Huber ne devait pas survivre longtemps à ses k triomphes artistiques et galants. Elle fut emportée,
i pendant le siège, par l’épidémie de variole noire qui vint s’ajouter à toutes nos misères.
Nous dédaignions, on le comprend, le beuglant de Rebecca. Nous avions accaparé, à une douzaine, l’autre salle, celle qui s’ouvrait face à la porte d’entrée de la
_ petite brasserie. Une double rangée de tables et, adossées au mur, deux banquettes chevelues — le crin qui s’échappait des blessures de la moleskine.
On se retrouvait là, le matin, vers onze heures, ou, le
Vallès, qui, à cette époque, portait une éternelle jaquette de velours gris à côtes, un costume de chasse aux larges boutons de métal ornés de têtes de cerf ou de sanglier, était assidu. Il n’avait pour se rendre chez Huber, que deux sauts à faire. De la rue de Tournon, où il demeurait, en face de la caserne des municipaux, à l’Odéon, où il flânait en causant avec Marpon, le libraire. Et de l’Odéon chez Huber. S’il était en retard, c’est qu’il avait fait escale au cabinet de lecture de la rue Casimir-Delavigne, une de ses retraites favorites.
Maroteau, Humbert, Francis Enne, Longuet, étaient des fidèles de chez Huber. Vermorel y faisait de
quelques-uns de la Commune De: courtes apparitions, restant debout dans sa longue 2% lévite noire de prêtre. Rigault, Breuillé, (1) Dacosta, (2) É Callet, (3) Albert Fermé, qui venait de faire paraître 4 ses deux petits livres sur les procès de Strasbourg et 4 de Boulogne. Édouard Roullier quittait, pour nous rejoindre chez Huber, son échoppe de savetier de la rue du 74 Sommerard. Paget-Lupicin arrivait toujours tête nue, NS sa calotte de vieille fourrure usée serrée sous l’aisselle, ï soufflant dans ses doigts d’étudiant quinquagénaire. | Des amis. Soubeiran, qui mourut, il y a deux ou trois Di, ans, secrétaire-rédacteur à la Chambre. Gustave Puis- ï sant, l’auteur des Écrevisses du Petit Auguste. Un étudiant en médecine, Herluison, que Vallès s’entêtait à appeler « Ver luisant », parce qu’il l’avait, disait-il, surpris à lancer de tendres œillades à Rebecca. — Allons, Ver luisant, assieds-toi là, disait Vallès | de sa grosse voix d’Auvergnat rieur, … ver luisant, amoureux d’une étoile. (4) Quelques jours après la formation du ministère du 2 janvier, nous étions cinq ou six, à déjeuner chez Huber. Vallès, Longuet, Humbert, moi. Longuet nous (1) Breuillé (Alfred), journaliste, rédacteur à la Patrie en danger de Blanqui. Substitut du procureur de la Commune. Plus tard, conseiller municipal de Paris. (2) Da Costa (Gaston), substitut du procureur de la Commune. Condamné à mort. Commué aux travaux forcés. — Son frère Charles, secrétaire du délégué aux relations extérieures (Paschal (3) Callet (Albert), attaché à la délégation aux relations exté- rieures. Condamné à cinq ans de prison. (4) Vallès prenait quelques libertés avec les admirables vers de ; « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là « Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile: « Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile, »
ê _ montrait des reproductions photographiques de lettres __ d’Émile Ollivier, qu’il se proposait de porter le soir à un journal ami, le Rappel ou la Marseillaise. Entre Albert Fermé. Et, après lui, Vermorel.
: Albert Fermé, trapu, la barbe noire entière, l’œil vif et perçant, est en frac, cravate blanche et bottines
— Tiens, dit en riant Vallès, voilà Fermé qui vient de chez Ollivier. — Vous l’avez deviné, Fermé s’assied avec nous. Il nous dit qu’il en a assez des travaux de librairie maigrement rétribués. Avocat, il peut aspirer à se faire une place dans la magistrature. IL connaît depuis longtemps Ollivier. Il est allé le voir. On lui offre un poste d’administrateur en Algérie, ou quelque chose de semblable. Il accepte. Quelques jours plus tard, Fermé partait. Il y a une dizaine d’années, il était, si je ne me trompe, président de chambre à Tunis. Un confrère, qui avait suivi un voyage ofliciel en Tunisie, m’apporta, un jour, le salut amical de l’ancien camarade. Et, pour un instant, je revis, devant moi, chez Huber, Fermé, en frac et cravate blanche, qui revenait de chez Ollivier.
4 Place Saint-Michel. A langle du quai des l Pi! Les deux cadrans sont toujours là. A certains jours, quand on avait assez de la chanson de Rebecca, on se 2 f _ retrouvait aux Cadrans. Edouard Roullier, qui traînait toujours, accroché à sa blouse, quelqu’un de ses ionomn- “ brables mioches, trouvait qu’Huber était bien loin. ie Paget-Lupicin logeait dans un hôtel meublé du quai 3) l voisin, l’Hôtel de Suède. Il était tout de suite aux LOTS Le mot d’ordre se donne, le matin, au déjeuner: ‘0 — Ce soir, on ira aux Cadrans. Dans la salle du 1 C’est dans cette salle du haut des Cadrans que nous ae passâmes l’une des plus tragiques soirées de cette der- ï À nière année de l’Empire. QU ne Le 10 janvier, avant diner, je fais les cent pas autour _ des billards, dans la salle déserte. J’attends une figure amie… Un homme débouche de l’escalier qui descend \ au rez-de-chaussée. C’est Sornet, qui, plus tard, après ni avoir été le gérant du petit brülot, la Misère, que jefis 1 AE avec Passedouet, (1) sera gérant du Père Duchéne. : fi : ( ») La Misère, journal quotidien, format in quarto, sept numéros, Wa | du 6 au 12 février 1870. Bureaux: 52-80, boulevard Montparnasse, ME Paris. C’est aux bureaux de la Misère que fut mise en vente la bro- : chure Les Droits du Travailleur, par le citoyen Paget-Lupicin. REURe
| Sornet se précipite. Il pose son chapeau. Son crâne,
_ d’habitude couleur de bel ivoire laiteux, est rouge. Il
| Sornet, qui vient du Corps législatif, y a appris la terrifiante nouvelle. Il me prend le bras, me fait dégringoler l’escalier.
— Courons à la Marseillaise.
C’est aux Cadrans que nous nous réunissons le matin des funérailles, pour aller rejoindre, aux galeries de
_ lOdéon, la bande d’amis avec lesquels nous devons ‘ partir pour Neuilly.
Le lendemain, nous sommes encore aux Cadrans. Oudet est descendu de Belleville. Vallès dit ses ran-
_ cœurs de la journée manquée. Il conte son retour de Neuilly aux Champs-Élysées, dans le même fiacre qui ramenait Rochefort. Il est découragé. Il quitte la Marseillaise.
Et il rédige, sur la table du café, le court billet dont je me rappelle, mot par mot, le texte bref:
« Blessé dans mes convictions révolutionnaires, comme Flourens, je quitte la Marseillaise. »
C’est moi qui porterai, tout de suite, le billet à la Marseillaise. Je le remis à Charles Habeneck, alors secrétaire de la rédaction.
Un beau soir, nous causions aux Cadrans, quand un consommateur, au visage nouveau, vint s’asseoir tout près de nous. Il demande un journal, le déplie, s’abrite derrière. Sûrement, il nous écoute. Roullier, qui, comme Rigault, se pique de flairer le mouchard à cent pas,
quelques-uns de la Commune 2
s’inquiète. Sa barbe d’insurgé s’agite. Il apostrophe le a
lecteur peu pressé. Son mufle de gnaff toujours rugis- \
— Monsieur, vous écoutez notre conversation… Est-ce À
: que, par hasard, tu serais de la maison d’en face?
Nous ne revinmes plus aux Cadrans. 1 À. Quelques amis avaient déjà choisi comme repaire la
brasserie Kræber, en face du théâtre de Cluny. Le len-
demain, nous les y avions rejoints, abandonnant, en
- même temps que les Cadrans, Huber et les paillassons
de Rebecca. F Notre court passage chez Huber devait faire une victime, en La personne de ce brave Huber lui-même. Quand vint la Commune, Huber se souvint de nous,
. qui étions au pouvoir. Il s’en alla, m”a-t-on raconté, voir Rigault. Il se mit sous sa protection, invoquant les bonnes relations de jadis. Bref, il fut, quelques jours avant la débâcle, nommé quelque chose comme inspecteur des halles et marchés.
Dénoncé à l’entrée des troupes, conduit à Versailles, Huber fut mis aux Chantiers, d’où, fort heureusement pour lui, le fit sortir une ordonnance de non:-lieu.
f Mai 1870. Boulevard Saint-Germain. Face, ou à peu FER près, au théâtre Cluny. Au coin de la rue Saint_ Jacques et d’un cul-de-sac, longtemps occupé par un | 4 marchand d’antiquités médiocres, disparu à la suite du | percement de la rue Dante. La maison, qui porte le numéro 33 de la rue Saint-Jacques, est en forme amincie _ de proue de navire. Le rez-de-chaussée est aujourd’hui | occupé par un restaurant, à l’enseigne de l’Étoile Bleue. Aux derniers mois de 1870, c’est là la brasserie Kræber. Notre petite bande de chez Huber et des Cadrans se _ grossit, chez Krœber, où nous trouvons, déjà habitués, une dizaine d’amis. Rogeard, l’auteur des Propos de Labienus, récemment _ revenu de Tubingen, où il à fini l’exil de cinq années que lui a valu sa condamnation. André Gill, qui crayonne là, dans l’isolement de l’après-midi, ses projets de charges t de l’Éclipse. Vermersch. Charles Frémine, (1) qui vient de publier chez Lemerre son premier volume de vers, : (1) Frémine (Charles), poète et journaliste. Rédacteur au Rappel. Sous le siège, de la baiterie du parc Notre-Dame. Ne prit pas part à la Commune. Mort en 1906.
quelques-uns de la Commune M : Floréal. Henri Bellengre, qui est de tous les journaux Va | de Vallès, grande et petite Rue. Un peïntre, Noro, attelé 4 à une grande toile, les Derniers Montagnards; il sera, en mai 1871, colonel de la 4° légion. Des étudiants, des | 1” poètes, dont je retrouve les minuscules plaquettes dans “1. l’amas de brochures de l’époque que j’ai conservées : les Clochettes, de Léon Roger, qui sera lieutenant de ji ; mon 248°, sous le siège; les Pyrénéennes, de Bernard x Perez, un Méridional aux yeux de feu, étudiant en droit, _ pion à l’occasion, parti au moment de la guerre, et dont “personne n’eut plus de nouvelles.
Une note spéciale à ce brave baron de Ponnat, baron | authentique, blanquiste et athée. Épais, chauve, vers À la cinquantaine, toujours trottinant, le baron arrive, dépose sur sa table une énorme serviette bourrée de papiers, les notes qu’il a prises à la Bibliothèque impé- riale pour son {listoire des variations de l’Église, parue plus tard, en deux volumes, chez Charpentier. Le baron passe toutes ses journées, plongé dans les in-folios de Suarez et de saint Thomas d’Aquin. A moins qu’il ne rencontre un enterrement civil. Ce jour-là, c’est fête pour lé fougueux libre-penseur qu’est le baron. Le défunt dont passe la dépouille mortelle ? De Ponnat ne s’en inquiète guère. Il se mêle au cortège. Il arrive au premier rang, derrière le corbillard. Il salue les parents, cause au besoin. Tout cela pour préparer la scène finale, la célé- bration des vertus du libre-pensé”r qu’il ne connaît, bien entendu, ni d”Eve ni d’Adam. Mais de Ponnat s’est mis
! en tête de faire de la propagande. Il la fait à toute occasion, envers et contre tous, s’il le faut. Personne ne l’empêchera, le mort arrivé à la fosse, de prendre la parole et de jeter sur le cercueil le bouquet de fleurs d’immor-
_ telles symbolique. La légende veut que le baron, pour _amorcer l’assistance, commence son éloge funèbre par
#5 une phrase lapidaire et invariable : ’
_ « Citoyennes et citoyens. C’est toujours avec un nou-
_ veau plaisir que je viens sur la tombe d’un libre penseur,
_ Treillard, un vieux de 48 et de 51, qui devait mourir, en mai, fusillé dans la cour de l’École polytechnique; son fils Camille, futur lieutenant d’artillerie du parc Notre-Dame, sous le siège, viennent chez Krœber. Le
_ grand Jules Carret, qui fera la campagne comme méde-
cin-major des mobiles de la Savoie et dont les électeurs savoisiens feront plus tard leur député, penche sa barbe de fleuve sur le tapis vert du billard; il vient de prendre
son grade de docteur. J’entends toujours sa voix formidable, crier, quand il manque un carambolage : « Ton-
_ nerre de Dieu! comme disait Massillon ! » Les voi-
A. midi, tout ce monde s’assied pour déjeuner, à une longue, longue table. Gill, toujours vainqueur, amène une belle fille brune, qui occupera plus tard la chronique. L’amant qu’elle choisit, quand elle se sépara de Gill, servit, m’a-t-on dit, de modèle à Daudet pour le
Flamant de Sapho. Flamant, le graveur qui, par amour de sa maîtresse, fabrique de faux billets de banque.
Kræber, le patron qui a donné son nom à la brasserie d’en face Cluny, devait nous quitter d’étrange façon. Un beau jour, — c’était en septembre, avant l’investissement, — nous nous heurtämes à une devanture baissée. Qu’y a-t-il ? Plus de Krœæber ?
Krœber, blond, maigre, la physionomie plutôt bonasse, de rapports aimables, — il ne réclame que
quelques-uns de la Commune È timidement les arriérés que plusieurs laissent à la caisse, — est Allemand. PE
Est-il parti volontairement ? A-til été touché par une … |
Le soir, nous nous retrouvons à la brasserie de la ; rue Saint-Séverin, chez Glaser, où nous nous arrêtons + déjà de temps à autre. =
Nous devisions de l’aventure de Krœber, quand Rigault entre. Rigault occupe, à la préfecture de police, près de Kératry, le poste de commissaire spécial, qu’il conservera jusqu’au 31 octobre, où il démissionna.
Il s’assied à notre table.
— C’est toi qui l’as fait expulser? demande en riant l’un de nous.
Rigault, qui est devenu sérieux depuis qu’il est fonctionnaire important, ne répond pas.
Quelques jours après le départ de Kræber, la brasserie rouvrit avec de nouveaux patrons. Et nous partageâmes désormais nos loisirs entre ce que nous appelions toujours, par habitude, chez Kræber, et la brasserie Saint-Séverin, que le siège et la Commune
Place de l’Observatoire. Au coin du boulevard Mont_ parnasse et de l’avenue, bordée de grands marronniers, qui conduit à la grille de l’établissement scientifique. Au rez-de-chaussée, deux salles meublées de tables et de bancs de noyer ciré. Bière blonde de Strasbourg, _ renommée dans tout le quartier des Écoles et dans tous _ les ateliers de peintres et de sculpteurs du voisinage. Au fond de la salle d’entrée, une petite porte, qui, par une sente rapide et agreste, conduit à un jardin en contrebas, peuplé de bosquets feuillus. Le soir, autour des moos et des verres, la causerie y est délicieuse. à Nous montons souvent, les soirs d’été, chez Hoffmann, où il fait frais et où nous rencontrons des amis. Vermersch est, depuis des années, assidu des soirées Hier, à minuit, comme un vrai Flamand, J’allais, chez Hoffmann, manger la choucroute. La bière, en chantant, tombant goutte à goutte, Joyeuse, emplissait le moos éecumant. Toute une bande d’artistes, peintres, sculpteurs du quartier, vient chez Hoffmann. Des modèles, qui em79
: quelques-uns de la Commune 7 plissent le jardin de leurs rires. Je vois encore, frappant du poing sur la table, faisant sauter les verres, un vieux peintre d’histoire, élève de Delaroche, Jules Vialle, qui ‘0 amène Picchio, le peintre de la Mort de Baudin. Vialle
s’est battu en 48. Il a conservé la balle qu’il faillit recevoir au Palais-Royal, et qu’il détacha de la porte Es, contre laquelle elle s’était écrasée. Quand nous allons Fi bavarder dans son petit atelier de la rue de la Grande- de: k Chaumière, où il brosse, à la douzaine, pour les magasins de l’abbé Migne, des chemins de croix et des arche- ER vêques « en pied », il nous la montre avec orgueil. Un jour, un farceur qui nous avait accompagnés voulait à S toute fin que la balle qui avait failli tuer le peintre fût une balle chassepot. Vialle voulait l’étrangler. Un sculp- < teur, Lebœuf, qui a fait à Guernesey un buste de Victor $ Hugo, dont les reproductions se vendent dans les libraï- à ries du boulevard Saint-Michel. Un protégé de Nefftzer, qui collabore de-ci de-là au Temps, un grand Alsacien L blond, Ritzinger. De temps à autre, l’écrivain catholique Constant Thirion, qui abandonne, pour venir chez
Hoffmann, la brasserie Mayer de la rue Vavin. Grand, déjà chauve, les cheveux noirs bouclés, serré dans sa redingote, Thirion lance, d’une voix vibrante, des phrases de combat : |
— Enfin, vous me direz ce que vous voudrez. Mais j’ai constaté aujourd’hui que l’on parle encore de Seul, devant sa chope, dans la salle du rez-dechaussée, son dogue noir assis sur la banquette, l’au- } ieur du Vandalisme révolutionnaire, alors professeur Un soir, quelques jours avant la déclaration de
3 ni ue re, j’entre chez Hoffmann avec Rogeard. Personne. Nous descendons au jardin. Cinq ans d’exil ont assom__ bri Rogeard. Il désespère. IL me dit ses rancœurs. Quoi! personne ne se lèvera pour jeter bas le régime _ abhorré… J’écoute, silencieux… Je laisse le vieux w maître épancher ses tristesses.. Mais voilà que,de lun 7, des bosquets, une voix nous arrive : CE Ts È Non, la jeunesse n’est pas morte! = à . Dans sa colère, elle a surgi… < Rogeard s’est tu… Sa large face, naturellement _ — Vous voyez, dis-je. a Le chanteur fredonne le couplet jusqu’au bout. Re Vous riez, parce qu’il sommeille. 4 Prenez garde qu’un beau matin AE ll ne s’éveille! $ Il ne dort que sur une oreille, Le lion du Quartier Latin. % La chanson, (1) que le chanteur ne dit qu’à mi-voix, —
et pour cause, — c’est le Lion du Quartier Latin.
F L’auteur? Rogeard lui-même… Lui, qui, tout à l’heure, _ désespérait de nous autres, jeunes… Re _— Ne m’en voulez pas, me dit Rogeard, quand nous _ nous fûmes levés pour quitter le jardin d’Hoffmann.…. : Non, je me trompais… » Les jours sombres écoulés, nous nous retrouvàämes, _ Rogeard et quelques amis, à Zurich, Un soir que nous — < (1) La chanson Le Lion du Quartier Latin se trouve, page 49, . dans Pauvre France! par A. Rogeard, brochure de 56 pages. Paris _ et Bruxelles, chez tous les libraires. 1870. 2 77
quelques-uns de la Commune ee:
étions assis devant deux chopes de bière de Munich, k
je rappelais à mon vieil ami notre soirée de chez x
— Quand y retournerons-nous ? me dit Rogeard,
Nous ne devions revoir que longtemps, longtemps Fe après, le coin du boulevard Montparnasse et de l’avenue de l’Observatoire. Et, encore, ne revimes-nous pas Hoffmann, ni ses tables de bois ciré, ni ses bosquets pro-
. pices aux bonnes causeries. Une lourde maïson de six : étages s’était élevée, étouffant pour jamais les bavardages, les rires et les chansons d’autrefois. A la place où, pensif, caressant sa longue barbe noire semée de fils d’argent, s’asseyait Eugène Despois, un employé travaille, aujourd’hui, derrière un guichet. La maison est un bureau de poste.
è l’Empire
Rue Saint-Séverin. La deuxième maison à gauche, É
en entrant par le boulevard Saint-Michel. Aujourd’hui,
une librairie, le numéro 40. En 1870, une brasserie de modeste apparence. Au-dessus de la porte d’entrée, un gros tonneau de verre. On voit encore, sur la pierre, deux taches de ciment, marquant la place des trous où s’enfonçaient les supports de fer. Le seuil franchi, une salle assez vaste. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir, lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le patron. Glaser, Instituteur en Alsace, Glaser a été, pour ses opinions républicaines, révoqué par le gouvernement impérial. Il a quitté son pays. Pour vivre, il a ouvert la brasserie de la rue Saint-Séverin, avec l’enseigne : Au Tonneau. Ou encore, Brasserie Rhénane. Nous disons, nous, « chez Glaser », comme nous disons chez Kræber, chez Huber, chez Hoffmann.
Une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de dix ou onze heures. Tous, à quelques rares exceptions, plus tard, de la Commune. Les uns
quelques-uns de la Commune Me à à l’Hôtel de Ville : Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault,
Tridon, Courbet. (3) Vermersch (qui vient rarement),
Humbert, moi, ferons le Père Duchéne. Maroteau, la Montagne, qui le mènera au bagne et à la mort, à l’hôpital de l’île Nou. Lullier, (4) général, ou à peu près; il ira, lui aussi, au bagne. Roullier, Briosne, Ducasse, Teulière, orateurs en vogue dans les réunions publiques. 0 Passedouet sera maire du treizième et mourra, comme
. Maroteau, en Calédonie. Maître sera chef de bataillon.
; Caulet de Tayac, directeur de la prison de la Santé. A cette table sont assis une demi-douzaine d’habitués qui
iront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de
police : Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères),
capitaine au 248. Eudes (5) et Brideau, (6) qui seront 52 pris pour l’affaire de La Villette, condamnés à mort, délivrés, à la veille d’être fusillés, par le Quatre- o
() Melliet (Léo). Membre de la Commune (treizième arrondissenent). Membre du Comité de Salut public (2 mai). Commissaire civil délégué, à l’armée de l’aile gauche (Wroblewski). ED
(2) Oudet (Émile), peintre sur porcelaine. Membre de la Com- Fe mune (dix-neuvième arrondissement). Membre de la commission : de sûreté générale. à
- Courbet (Gustave), membre de la Commune (sixième arron- |: dissement). Né en 1819 à Ornans (Doubs). Mort à La Tour de Peïlz (Suisse), le 31 décembre 1877. L’auteur célèbre de la Remise de Che- -
(4) Lullier (Charles), lieutenant de vaisseau démissionnaire. Membre du Comité central. Arrêté, il s’échappa et fit dès lors une : violente opposition à la Commune. Condamné à mort, commué
() Eudes (Emile), membre de la Commune (onzième arrondisse _ ment). Membre du Comité de Salut public (10 mai). Condamné à & mort (29 août 1870), avec Brideau, pour l’affaire de La Villette.
(6} Brideau (Gabriel), chef de la police municipale sous la Com- n mune. Condamné à mort. Mort à Londres pendant l’exil.
| Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police ; Se _ il arrêtera Gustave Chaudey. Un ancêtre à la moustache ù = _ de Gaulois, déjà blanchie, Pilhes, ancien représentant { 4 du peuple, ex-prisonnier de Belle-Isle, qui sera, comme Ë _ Eudes, Brideau, Breuillé, de La Villette, en août qui vient. _ Dès que nous eûmes accaparé la salle de la petite ” __ brasserie, la police a eu l’œil sur nous. ne Chaque soir, des hommes rôdent autour de notre repaire. Peu d’entre eux s’avisent d’entrer. À Un soir, ils se décident, cependant. Rigault est là. Il s se précipite, la tabatière ouverte. Fe — Allons, tel et tel, — il les nomme par leurs noms, _ — une prise, hein! ; Les deux pauvres diables rebroussent vite chemin, sous nos rires.
Nous causons, trois ou quatre. Entre un ami. Il est _ accompagné d’un tout jeune homme, brun, pâle, mous_ tache fine. L Antoine est neveu de Blanqui. Le fils de l’admirable à 4 sœur de l’éternel prisonnier.
Le lendemain, je vais voir Antoine,
| — Venez, m’a-t-il dit. Je vous montrerai la petite | pièce où travaille « mon oncle », — mon oncle, c’est Auguste Blanqui, — quand il paraît à la maison. Le logis qu’occupait la sœur de Blanqui a disparu. | Barrant le boulevard Saint-Germain, à la hauteur de la rue Hautefeuille, des bâtisses vermoulues que les opérations de voirie ont depuis jetées bas. Un tout petit passage fait communiquer le tronçon de boulevard avec les petites rues, disparues, elles aussi, les unes en partie,
quelques-uns de la Commune CA
les autres tout à fait, la rue du Jardinet, où était l’imprimerie de la mère Gaittet, et, plus loin, la rue Larrey, 4 où était la Marmite de: Varlin.
Au premier étage, un atelier de brochure, que dirige
Un petit salon, d’allure simple, bourgeoise. Une toile attire le regard. Un homme, jeune, les bras croisés, minces, comme découpées au couteau.
: — Mon frère, dit madame Antoine.
è Le portrait est celui de Blanqui en 1838. Blanqui a trente-trois ans. Peint par sa femme, Suzanne-Amélie, ; dans cette petite maison de Jancy, sur les bords de l’Oise, où le gouvernement de Louis-Philippe la interné, après l’affaire de la rue de Lourcine. f è
Il a été fait, de cette toile, qui est le plus beau et le plus vivant portrait de Blanqui, une eau-forte, signée Gravier, dont j’ai un exemplaire, donné par Breuillé.
Attenant au salon, une petite pièce, un couloir plutôt.
Une table, deux chaises.
— C’est le cabinet où travaille mon frère, — quand il
Dans un coin, appuyés au mur, deux grands volumes, reliés, qui sont à Blanqui. L’année 1848 du Journal des
C’est — je ne crois pas faire erreur — dans le Journal des Débats que Blanqui fit paraître sa belle et poignante
—— Rogeard arrive ce soir.
C’est Longuet qui nous apporte cette nouvelle.
Rogeard a terminé les cinq ans de proscription
e de sa condamnation de 1865 pour les Propos de La-
Fe, Beaucoup de mous, la plupart, ne connaissent pas
_ encore Rogeard. Les plus vieux avaient vingt ans quand parut le célèbre pamphlet. Aussi nous apprètons-nous
- à faire fête au vieux maître.
: Neuf heures. Longuet, qui nous a quittés, rentre avec
un gros homme, grisonnant, chauve, la face rougeaude, l’air timide.
- Rogeard balbutie quelques paroles en réponse à notre
Et, comme il tient toujours à la main un immense chapeau mou, qu’il ne sait où poser, Vallès, d’une voix
— Allons, à cette patère, le casque des Curiaces.
Rogeard, moitié content, moitié froissé, accroche son
Il est désormais des nôtres.
Un matin. Assis avec quelques amis, un oflicier.
Sur la table, une lougue boîte en carton. L’oflicier l’ouvre et en retire un superbe claque, avec un bouquet de plumes tricolores.
L’oflicier est le capitaine Blot, instructeur à SaintCyr.
De temps à autre, Blot vient nous surprendre à la brasserie de la rue Saint-Séverin. En civil. Quand il arrive en uniforme, c’est qu’il doit faire quelque part, au ministère de la guerre ou ailleurs, une visite d’apparat. Peu désireux de descendre le boulevard SaintMichel coiffé de son chapeau à plumes, il vient en képi, le carton renfermant le fameux chapeau à la main.
quelques-uns de la Commune | Un soir, quelques mois plus tard, Blot nous surpren- Se dra. En août. Désigné pour un régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, il a été fait prisonnier 3 4 l’une des grandes batailles. Il s’est échappé, déguisé en - 7e Il restera à Paris, tout le siège. re La Commune venue, on lui offre d’être général. IL Fe refuse. Il ne nous quitte pas, cependant. Nous le voyons presque tous les jours à la brasserie. Pendant la “2 semaine de Mai, il donne ses conseils pour l’attaque, à LE ; l’artillerie, de la gare Montparnasse, déjà occupée par a. l’armée de Versailles. = - He Le capitaine instructeur de Saint-Cyr, la Commune HE définitivement vaincue, tous ses amis disparus, tués, en - prison, en exil, se voua au professorat. Il fut longtemps, . D: | m’a-t-on dit, professeur d’histoire aux Dominicains la Guerre Édouard Vaillant, qui sera membre de la Commune, 4 arrive d’Allemagne, où il était, comme Rogeard, à de Sur sa route, il a vu défiler l’armée allemande, mar- a chant vers la frontière. ee Vaillant nous dit ses craintes patriotiques. L’ennemi à s’avance, chantant les airs de bataille et de triomphe, : comme s’il était sûr déjà de fouler bientôt notre sol Et nous restons, silencieux, pensifs, le cœur serré. te Après le Quatre-Septembre. Les commissaires de | police du quartier, qui ont donné à quelques-uns d’entre ‘ nous pas mal de fil à retordre, sont toujours là. Com- Ÿ
se ment! Barlet est encore à son bureau de la rue des
2 0EE Noyers! Allard, rue Suger ! Allons chez Barlet. Et nous be partons, une demi-douzaine, à la conquête du commisCie sariat. < r:-08 Barlet n’est pas là. Un employé, un secrétaire, seul ne. 7 dans les bureaux abandonnés. Il n’y a rien à faire. Nous D. _ nous étions cependant bien promis de mettre la main
- _ sur le commissaire et de le conduire, en triomphe, à … l’Hôtel de Ville. F2 Nous revenons assez déçus, rapportant comme troa - phée — victoire bien mince — la plaque émaillée vissée À à la porte du commissaire. Une belle plaque, toute 2 fraîche, avec, en lettres noires sur blanc : CABINET pu ik Te Le soir, j’emporte la plaque chez moi. Je l’accroche
- bien en vue. Quand, la grande défaite venue, on per4 quisitionnera dans mon logis de la rue du Sommerard, ; 2 on trouvera cette plaque. Une pièce à conviction de % plus. Mes crimes sont toutefois si nombreux — le conseil ÿ de guerre qui jugea le procès du Père Duchéne eut à 5 incendie, pillage, etc., jusqu’au grief, bien enfantin, | d’insulte à la religion de l’État — que le vol de la plaque 4e du commissaire de la rue des Noyers devait disparaitre 3 dans le tas. Quelqu’un entre, s’assied, raconte que, tout près de 1 chez lui, en voulant détacher les larges médailles d’or | ou d’argent, à l’efligie de Badiuguet, qui rappelaient ses récompenses aux expositions, un charcutier trop zélé a fait voler en éclats la glace de sa devanture.
quelques-uns de la Commune fs. — Mais, fait observer l’un de nous, on n’a pas encore 5 abattu les aigles de la fontaine Michel… Nous sortons. A deux pas. 3208 Les deux énormes aïgles en plomb, qui, aux deux 3 angles de la corniche, tout là-haut, étendent leurs ailes, À sont bien là. * Nous levons le nez… 4 Bientôt, ce n’est plus une demi-douzaine de nez, mais ‘ . une centaine, qui se dirigent, menaçants, vers les LE aigles déjà condamnées. L — Il faut les abattre. l — Une honte de supporter cela plus longtemps. Nous rentrons chez Glaser. | Le lendemain, les aigles ont disparu. Je me demande encore par quels citoyens zélés ils 4 ont été assommés. Blanqui ouvre son club ce soir. Nous irons. Rue Saint-Denis, numéro 20. Au premier étage d’un café, le café des Halles centrales. La maison a disparu pour faire place à une construction neuve, l’achèvement | des magasins de Pygmalion. Très peu de monde quand nous entrons. Les fidèles. Eudes, Brideau, que le Quatre-Septembre vient de délivrer. Edmond Levraud, qui sera colonel de la Commune. Breuillé. Balzencq, gérant de la Patrie en danger. Albert Regnard, qui sera secrétaire général de la préfec- : ture de police avec Rigault. Caria. (1) Oudet. Édouard () Caria (Léopold), blanquiste. Prit part à l’affaire de La Villette. A l’état-major de la Légion d’honneur avec Eudes. Condamné aux travaux forcés par conseils de guerre.
© Roullier. Granger, qui a payé de sa poche les revolvers | de La Villette. Une cinquantaine d’autres. Assis sur le rebord du billard, Moutard, mon ancien
- professeur à l’institution Barbet et à Sainte-Barbe. & Moutard, alors jeune ingénieur, a refusé le serment J au Deux-Décembre. Plus tard, professeur à l’École £ polytechnique, inspecteur général des mines. Il est w venu là en curieux, comme J.-J. Weiss vient, lui aussi.
Où est Blanqui ?
Une table en bois blanc, haussée sur une estrade. Je m’approche. Tridon cause avec un petit homme au nez
- fortement busqué, le visage rasé, la tête un peu pen-
chée, l’œil noir extraordinairement perçant.
Je m’approche. Tridon me serre la main, dit mon
Déjà, à la tribune, devant la table, un homme parle haut. La chevelure rebelle, la parole nerveuse, le geste violent. C’est Lullier, l’ancien lieutenant de vaisseau. Habitué, comme nous tous, de chez Glaser, où il vide, chaque soir, son carafon de cognac.
Lullier se penche, désigne du doigt Blanqui, qui cause toujours avec Tridon, moi à côté d’eux.
— Citoyens… ce vénérable vieillard.
Blanqui s’est dressé.
Son regard, dur comme l’acier, luisant comme un tison, s’est dirigé sur Lullier.. Lui! Lui!… Un vénérable vieillard !… Une vieille barbe!
Ah! ce regard!
Lullier, tout décontenancé, balbutie quelques mots et disparaît.
quelques-uns de la Commune Trente et un octobre. Tout le monde est à l’Hôtel - Minuit. Quelques-uns sont déjà rentrés. On cause 5 autour du poêle de Glaser. Au dehors, le rappel bat encore dans la rue de La Harpe. 1 Un ami, qui sera près de Rigault à la préfecture, ‘a Émile Giffault, raconte notre aventure. T1 Nous sommes, vers onze heures, dans le Salon rouge, 1 où sont Blanqui, Flourens, Millière et d’autres. à &. à Autour de nous, on dit que les bataillons réaction- eus naires sont en marche sur l’Hôtel de Ville. D’une minute _ 4 à l’autre, nous allons être envahis. ne Giffault se penche à mon oreille. Au milieu du 3 brouhaha, il me crie : 4 — J’ai des bombes dans ma poche. . Que faire ? “il Sortir avec ? a Où les cacher? Et nous voilà, à travers les groupes de tirailleurs, à filer contre les murs, cherchant une issue. Une tenture cède. Derrière, le vide. Une porte ouverte… Nous disparaissons.. Une salle déserte… Une autre salle… Nous sommes bien seuls… Une cheminée monumentale… Derrière les chenets, comme dans un nid, Giffault dépose doucement ses bombes… Le voilà débarrassé. Tard, après minuit, volets fermés, la brasserie reste pleine et bruyante. A chaque minute, ce sont des Enfin, à trois heures, nous partons. La nuit est tout en brouillard. A la hauteur du jardin de Cluny, à deux pas de moi,
it fidèle de Blanqui. Il pleure et sanglote. D MEPLLE, _ —lly a. Ily a, mon vieux, que la Commune est “LS Une figure. Benjamin Flotte. Un ancien des grands St _ jours. Ami, ombre, séide de Blanqui. Flotte, les cinq 250 D années de détention auxquelles il a été condamné _ à la suite du 15 Mai terminées, s’en est allé à San200 Francisco. Cuisinier d’élite, il a fondé une maison __ prospère. Il est revenu à Paris dans les environs dela _ déclaration de guerre. LR : Un soir, nous causons de Blanqui. Flotte garde le L __ — Eh bien! toi. Dis-nous quelque chose. #. __ — Quand je l’ai revu, il y a trois mois, pour la l première fois depuis le procès de Bourges. c’était s? Re chez sa sœur, madame Antoine… Elle m’avait averti, : kÉ - la veille, de son arrivée… Je n’avais pas dormi de la ; _ nuit. Le revoir! Quand j’ai franchi la porte du petit _ salon que tu connais bien, — mon cœur battait… Je le a __ reconnais… Il est là, assis devant une table. Il lit… _ Nous allons nous jeter dans les bras l’un de l’autre… nous embrasser en vieux frères d’armes. Songez, « à Chambre… J’étais à côté de lui partout… ; ur: Et Flotte s’arrête un instant. 1 — Non… il ne bouge pas. ÿ — C’est Flotte, lui dit sa sœur. st — Ah! c’est toi… Et il me tend, sans se lever, une eY main que je serre… Ce fut là toutes nos effusions… »)
quelques-uns de la Commune . — Tu lui en veux? dis-je à Flotte. s
Et, moitié riant, moitié attristé : À
pourrais pas.
Flotte, qui touchait à la soixantaine, — visage long, : cheveux blancs coupés ras, — resta avec nous pendant | la Commune, tout entier à son projet d’échange de - Blanqui contre l’archevêque et divers otages. A
— Ah! quand nous LE reverrons ici — disait-il, un |
soir, à Vallès — jeme mettrai moi-même aux fourneaux de Glaser, et je vous ferai, de mes mains, ce que vous n’avez jamais mangé. Un délice… Je suis seul à connaître la recette. L’omelette aux foies de poulet…
— Convenu, Flotte, opinait Vallès de sa grosse voix… À quand l’omelette aux foies de poulet?
Hélas! La défaite vint… Ceux qui survécurent s’en allèrent en exil… Flotte retourna à San Francisco. Et nous ne sûmes jamais ce qu’était la délicieuse omelette
: de Benjamin Flotte, l’ancien cuisinier, le séide de
22 janvier 1871. Le jour s’est levé sur un ciel sombre et glacé. Des bruits sinistres circulent. Dans quelques jours, ce sera la capitulation. Paris est à bout de forces. On distribue parcimonieusement l’horrible pain noir de riz et d’avoine. Les derniers chevaux sont mangés. La veille, pendant que nous étions là, devisant autour du poële éteint, une vieille femme, proprette, a fait le tour des tables du café, soulevant le couvercle d’un panier d’osier qu’elle portait avec précaution à la main. Dans
le panier, un gros matou à la robe tigrée, les mous90
. taches eflilées, l’œil jaune coupé d’une raie noire. Appétissant, le matou. Le dernier matou du siège. | Pauvre matou. Il n’a pas trouvé acquéreur chez Glaser. Deux heures. Filons vite. Notre bataillon, le 248, a rendez-vous rue des Écoles, pour marcher sur l’Hôtel de Ville. Charles Frémine boucle son ceinturon, coiffe . son képi d’artilleur de la batterie Notre-Dame, — la batterie du Æappel, — où sont Vermorel, Lefrançais, (1) 4 Pilotell, Rogeard, Treillard. Paget-Lupicin sort avec nous, en amateur, sa calotte sous le bras. Roullier nous dépasse de sa haute taille, sa longue barbe d’ini surgé de juin constellée de petites étoiles de givre.
Nous rencontrons le bataillon au parvis Notre-Dame. Longuet en tête, dans sa longue capote grise de commandant, Aconin (qui sera adjoint au Panthéon après le 18 Mars) près de lui. Une cinquantaine d’hommes. Le reste n’est pas venu. On dit que ça va chauffer.
, Pont d’Arcole. La place de l’Hôtel de Ville est pleine
- d’une foule bigarrée. La foule des dimanches. Des gardes nationaux. Des femmes. Des enfants. Les fenêtres de l’Hôtel de Ville sont closes. Au coin de lavenue Victoria, des groupes en armes. Rue de Rivoli, un bataillon débouche. Au-dessus des têtes, le bonnet phrygien, rouge, d’un drapeau.
Nous sommes au milieu du pont, arrètés, serrant nos rangs modestes. Où allons-nous? Avenue Victoria? Au café de la Garde nationale, où — nous sommes avertis — sont, avec Blanqui, quelques amis”?
(1) Lefrançais (Gustave), membre de la Commune (quatrième arrondissement), Ancien instituteur primaire, Orateur connu des
quelques-uns de la Commune AA Fe
Des coups de feu, subits, sans que rien aïît pu les rs annoncer, À toutes les fenêtres de l’Hôtel de Ville, des Fa nuages de fumée blanche… Encore des coups de feu… #3 La place riposte. Et, derrière nous, ripostent aussi des a. gardes nationaux, embusqués dans les bâtiments, Fe encore inachevés, de l’Hôtel-Dieu… De l’Hôtel de Ville, - - on tire partout. Sur la place, sur l’avenue Victoria, sur ‘4 lHôtel-Dieu, sur le pont, où nous sommes toujours, À - figés d’épouvante et de colère. &
Plus rien. La place est vide… Nous avons avancé… : Un groupe vient vers nous. Au milieu une grosse »: … tache rouge… Nous nous approchons. + 2
La tache rouge, c’est un édredon, porté sur deux échelles. Sur l’édredon rouge, un homme étendu… Un 3 képi à quatre galons… Parmi ceux qui accompagnent 4 le blessé, un ami, un habitué de chez Glaser.. Lucipia. |
— C’est Sapia, nous dit Lucipia. À
— Non. Blessé à la hanche. Une balle, là, dans l’avenue… Il levait sa badine pour crier « en avant » quand il a été frappé… Nous le portons à l’Hôtel-Dieu.
Quelqu’un s’approche. Un médecin. Il appuie sa tête sur la poitrine.
Le cortège continue sa route.
Quand il franchit le portique de l’hôpital, le com- Û mandant Sapia rendait le dernier soupir.
Le lendemain. Cinq jours avant la capitulation. Au : gymnase Paz. Rue Toullier. Entre la rue Cujas et les escaliers (disparus) qui, de la voie en contre-bas, mon- | taient à la rue Soufflot. Une grande salle, nue, étroite | et longue. Dans un coin, on à poussé des barres paral-
_ lèles sur lesquelles s’exerçaient, avant le siège, les _ gymnastes. Je me hisse pour jouir du coup d’œil. BE _ Foule. Des femmes. A la tribune, — une estrade, — n: _ un orateur. Une face, émaciée, d’une pâleur atroce. Le Les yeux, noirs, brillants. Barbe noire embroussaillée. Cheveux longs. C’est Briosne. (1) de La voix, caverneuse, a, malgré tout, de superbes _ éclats.Il parle dans le silence des assistants, suspendus _ à ses périodes classiquement ordonnées. 2h — Citoyennes et citoyens… Nous résisterons jusqu’à - = la mort… Paris s’ensevelira sous ses ruines. Nous _ perdrons tout, sauf l’honneur. Fi Ce sont des applaudissements, des voix qui crient et as Briosne attend. Quand le bruit s’est apaisé, il reprend, 3 de sa voix grave, à l’accent prophétique : er — Citoyennes et citoyens. Quand Jérusalem fut
- assiégée par les soldats de Titus, quand tous les com- ; battants eurent succombé, les femmes, debout sur les remparts à demi écroulés, ramassaient les cadavres de _ leurs époux et de leurs fils, et les lançaient, superbes de rage et de désespoir, à la face des assaillants… Un grondement court sur les bancs où les femmes sont assises, le regard fixé sur Briosne, rouges, comme — Citoyennes et citoyens… C’est ainsi que feront : nos femmes… Paris peut succomber. Il ne se rendra jamais. (1) Briosne, élu membre de la Commune (neuvième arrondissement) aux élections complémentaires du 16 avril, Refusa de siéger.
quelques-uns de la Commune * 114 — Je demande la parole, crie une voix que je reconpais à son timbre faubourien. La voix de notre ami Roullier. $ Ka Briosne a fini. Je le vois qui s’en va, la face blème r couverte de gouttes de sueur… & La longue blouse bleu pâle de Roullier flotte au- î dessus de l’estrade. En — Vous avez entendu le citoyen Briosne, commence ÿ. Roullier.. Eh bien! jurons tous ici de mourir plutôt Ë que de nous rendre aux Prussiens. | — Oui. Nous mourrons tous… D’abord, avant de nous rendre, nous mangerons tout. Nous mangerons les chats… Nous mangerons les chiens… Nous mangerons les rats… ; La salle se déride. Empoignée tout à l’heure par lélo- | quence vraiment magnifique de Briosne, ses nerfs se — Oui, vocifère toujours Roullier.. Les rats… Nous mangerons nos souliers… le cuir de nos ceinturons.… nos gibernes.. Est-ce que les naufragés ne mangent pas tout ce qu’ils trouvent sur leurs bateaux? Ils se mangent quelquefois entre eux… Roullier est allé trop loin… Un formidable rire secoue la salle, qui se vide. la Commune Mardi, 23 mai, de la semaine sanglante. La bataille se rapproche. Plus d’espoir. Je viens de passer une heure, dans mon logis de la rue du Sommerard, à brûler les papiers compromettants, pour moi et pour d’autres, que deux mois d’insurrection ont accumulés.
32 Es Voici des lettres, cependant, que je ne brûlerai pas. Les lettres de l’archevêque à M. Thiers. E Quand il fut question de publier dans le Journal officiel — le nôtre — le récit des pourparlers engagés 5 récit a paru, sous ma signature, dans le numéro du 27 avril 1871), l’archevêque remit à Flotte, qui était allé le voir dans sa cellule de Mazas, une copie, de sa main, de sa lettre à M. Thiers, datée de Mazas, le 12 avril. ‘% A cette lettre du 12 avril, le prélat prisonnier avait
- ajouté une copie du court billet de rappel adressé par lui à son grand vicaire, l’abbé Lagarde, alors à , Versailles. Ce billet daté de Mazas, 19 avril. Avec ces deux précieux documents, je détiens encore un chiffon de papier, sur lequel l’abbé Lagarde a Ces quatre lignes au crayon sont le refus de l’abbé Lagarde — daté de Versailles — de se rendre à l’appel pressant du prélat prisonnier. Que vais-je faire de ces trois pièces, intéressantes pour l’histoire future”? Impossible. Je puis être pris. Je décide de les remettre à Flotte. Je rencontre Flotte chez lui, dans son petit hôtel meublé de la rue de la Huchette. Nous descendons tous deux. La rue Saint-Séverin est à deux pas. Nous entrons chez Glaser.
Où sont les uniformes, les galons, les écharpes BEST “e Nous nous asseyons, silencieux, le cœur serré. Je remets à Flotte les lettres de l’archevêque et le 2 -pulet de Lagarde. : “KR __ — Je te les rendrai — me dit le vieux camarade — | Se _ quand nous nous reverrons.. : 5 V2 : Je ne revis jamais Flotte. [LIENS 5 J’ignore en quelles mains sont tombées les lettres. _ Je ne devais plus, depuis ce jour du 23 mai 1871, He franchir la petite porte, aux barreaux de bois peinten de _ vert, de la brasserie de la rue Saint-Séverin — de chez. RUE . Glaser, comme nous disions. (1) ; sa TES G ; (1) Glaser mourut en janvier, victime de lépidémie de petite é vérole qui sévit en ces jours déjà si lugubres. Nous le condui_ simés au cimetière Montparnasse. Pendant que l’un de nous pro nonçait, sur le bord de la fosse, quelques paroles d’adieu au med. vaillant camarade (Glaser était capitaine dans un bataillon d… _.. _. marçhe de la garde nationale) un obus éclata tout près, au milieu
Juillet 1871. — Le matin. Je suis à Genève de la veille. | Quelle bonne nuit — la première tranquille depuis les horreurs de la défaite — dans le petit hôtel, voisin de la gare, où je suis descendu! Plus de perquisitions, plus | d’arrestations, plus de frayeurs qui tiennent l’œil ouvert et l’oreille aux aguets. Je suis libre. Libre. Je descends d’un pas léger la rue du Mont-Blanc. Le colosse de glace scintille là-bas, loin, loin — en France. Il ne me prend nulle envie d’aller l’admirer de près. J’ai trop : peur encore des gendarmes. : Quelqu’un me tombe sur les épaules, m’étrangle de ses deux bras, m’embrasse à pleines joues. — On m’a dit hier soir que tu étais ici… C’est Brunereau. (1) Brunereau, le commandant du 228° bataillon. Le « terrible fourreur de la rue des Martyrs », comme lappellent les journaux versaillais. Brunereau s’est (1) Brunereau (Louis), ancien délégué à la commission du travail du Luxembourg en 1848, chef du 117* bataillon sous le siège, du 298° après le 18 mars. Né à La Couarde, île de Ré. Mort à Florence, f chez son gendre, M. A. Gromier, en 1880,
quelques-uns de la Commune 2 battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quin- °° zaine déjà. FL
Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de l’Empire, au mouvement politique. Il est grand ami de D. : Félix Pyat et de Gambon. (1) Beau-père de Gromier, DER secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21 janvier Fe
- 1870, à Saint-Mandé, le toast fameux « à la petite se balle ». Il me raconte qu’on l’accuse, dans son quar- 4 ter, d’où il reçoit des nouvelles, de tous les méfaits. : 3 Sa boutique de marchand de fourrures de la rue des Martyrs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette, : on veut absolument qu’il ait tenté de mettre le feu à : . l’église. C’est lui qui a fondé le club qui s’est tenu le 4 soir dans le sanctuaire! C’est lui qui a tout fait! Et , c’est pour cela qu’il est le terrible fourreur. Ne. Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire. FR ; Je le regarde pendant qu’il parle. La défaite n’a pas entamé son corps trapu et solide. Sur ses larges | épaules, une tête puissante, un visage volontaire, au : front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la Brunereau me nomme ceux qui sont là. — Arnould est ici. Martelet. (2) Claris. Alavoine. 7x — Chardon est arrivé? (1) Gambon (Ferdinand), membre de la Commune (dixième arrondissement), ancien représentant du peuple à la Constituante (1848), député à l’Assemblée nationale (1831). Membre äu Comité de Salut ; (2) Martelet, membre de la Commune (quatorzième arrondisse- ei: ment), représenta la Commune aux obsèques de Pierre Leroux. (3) Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard, conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre). :
- Et tout de suite, je revois, devant moi, l’ami Chardon, dans son brillant uniforme de colonel commandant l’ex- | préfecture de police. Chardon à très grand air sous ; l’uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la mous__ tache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les _ yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille — ïl a _ été soldat — la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l’écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands d’or battant sur la garde du sabre, les bottes à l’écuyère _ étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d’or sur l’oreille, il passe sur le boulevard Michel, suivi, à distance, de son ordonnance. Parfois, s’il aperçoit quelqu’un de nous à la terrasse d’un café, au Cluny, au Soufllet, au d’Harcourt, il arrête sa monture, descend, jette les rênes à l’ordonnance, qui, respectueusement, attend le citoyen colonel.
Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d’Issy, j’avais rencontré Chardon, suivi de deux officiers de son état-major, filant au grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.
— Où vas-tu? lui avais-je crié.
— À Issy. Ça chauffe, m’avait jeté à la volée un des
Nous étions alors aux premiers jours de Mai.
Je n’avais plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant à ceux dont on n’avait plus de
— Alors, il est ici?
— Oui. Il n’y a guère plus d’une huitaine qu’il nous
quelques-uns de la Commune D. est tombé un soir au Nord, sans crier gare, encore tout À frotté de poussière de charbon…
Et, comme j’interrogeais du regard :
: — Ah! c’est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière, Chardon s’est entendu avec d’anciens camarades des ateliers du chemin de fér d’Orléans, où il avait été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l’ont enfermé — oui, enfermé — dans le î ; charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de | houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif s’est enterré jusqu’à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite des passeports. Mon Chardon était bien tranquille. Le train remis en marche, les amis l’ont délivré… Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève, qu’il n’a même pas pris la peine de se foutre un coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.
— Mince! m”exclamai-je en riant.
— Nous allons le voir?
— Tout de suite.
— À deux pas. C’est là. Rue du Cendrier.
Nous nous sommes arrêtés en face d’un atelier de chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L’un d’eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.
Brunereau frappe à la vitre.
L’homme au bourgeron se retourne.
Chardon. Cest lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd’hui retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l’atelier est plein, reluisants ou vert-de-grisés.
Dès qu’il m’a vu, Chardon s’est précipité. — C’est toi, petit. Nom de Dieu… Ce que je suis
L’heure de fermeture de l’atelier est proche, Chardon serre la main de son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.
— Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue Guillaume-Tell. Dame! Ge n’est pas tout à fait le chouette appartement de la Préfecture… Un cabinet de douze francs par mois. Dans une demi-heure, au
La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l’œil bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait. Un oflicier de cavalerie en civil. L’uniforme, hélas, est loin…
Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd’hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenë- tres donnent sur le fleuve.
| Toute la soirée, on s’en doute, nous parlons des jours disparus, des amis dont on n’a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns s’acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne reverrons jamais plus.
— Il se fait tard — il est dix heures — nous dit brusquement l’ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à l’atelier à cinq heures.
Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta < pas son établi de la rue du Cendrier. Il n’y avait guère de jour, où, passant par là, je n’aille faire avec lui deux doigts de causette.
Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du magasin de chaudronnerie, la haute
quelques-uns de la Commune! à Ee.
stature de Chardon, sa chemise largement ouverte dé- 4 couvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées ss. Ée de vert — le vert-de-gris du cuivre, sur iequel il battait sans relâche. : : 1
À quoi songeait, pendant ces longues heures, l’ancien . RE:
Je le lui demandai un jour. 4
— Ça ne ta rien fait de te remettre, tout de suite, dE. comme ça, au travail ? A0
, — Moi? Ça ne pouvait tout de même pas durer = se
toujours, d’être colonel… Je n’y pense plus du tout. . ES
Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il reve- ER nait à nous, et c’étaient d’interminables causeries sur ces journées dont le souvenir ne pouvait s’arracher de notre mémoire. ss
Ouvrier d’élite, Chardon ne tarda pas à se faire È remarquer. Une puissante société de construction géne- ce) voise l’envoya en Égypte, puis à la Havane et à Haïti, installer des machines à glace du système Raoul Pictet. ee Il resta à Port-au-Prince, où il fit une petite fortune.
Un soir de 1909, on vint me prévenir au Radical que | quelqu’un me demandait.
C’était Chardon, que m’amenait Alavoine. Fer
Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont à la panse s’est développée. Tout son être respire l”aisance cossue. A sa boutonnière, un ruban tricolore.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Te voilà décoré, maintenant! Si la Commune revenait, Ça ferait bien sur ton
— Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes dehors, ça, je l’ai gagné aussi sur un champ de bataille. 4 Au cours d’une épidémie là-bas. Il paraît que je me suis
distingué. On m’avait parlé du ruban rouge. J’ai mieux aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est modeste, mais qui récompense, comme l’autre, les
— Tricolore! T’as pas honte…
Chardon s’était retiré dans son pays natal, à Vierzon. Il y mourut, estimé et aimé de tous. Il avait une sœur religieuse. On m’a dit — mais je ne saurais l’affirmer — que, n’ayant laissé aucune instruction à ses proches, l’ancien membre de la Commune, l’ancien colonel commandant la Préfecture de police, l’ami de Raoul Rigault, de Ferré et de Duval, fut enterré à l’église.
5 Fin juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Massenet, Cœurderoy, Fesneau, Noro, moi. Massenet a été quelque chose comme colonel d’armement. Cœurderoy chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau, président de la Ligue du Midi. Noro colonel de la quatrième légion. Nous parlons de nos évasions. Comment sont partis les uns et les autres. Massenet conte qu’il a emprunté l’uniforme d’un sien parent, officier de gendarmerie. Survient Edmond Bazire, l’ancien rédacteur de la Marseillaise de Rochefort.
Bazire ne s’est pas trop compromis pendant la Commune. Il n’a guère fait autre chose que d’envoyer des correspondances à la Liberté de Bruxelles. Mais il a fort mauvaise réputation. Dans les environs de juin 1870, un jour que l’empereur sortait, en voiture, par le guichet du quai, Bazire s’est hissé sur les épaulés de ses voisins, et il a crié de sa voix zézayante : & Vive la République ! » Il a fréquenté, à Paris, le salon de Nina, où visitaient des gens suspects, comme Raoul Rigault.
11 n’en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à
Bazire prend place. Massenet finissait son récit.
‘4 — Moi, commença Bazire, c’est bien plus drôle. Je suis venu ici dans un corbillard.. Nous partons d’un éclat de rire. D’autant plus sincère que ce brave Bazire, avec sa chevelure noire, longue et _ frisée, sa face aux traits tirés, ses gros yeux qui roulent, et son bras infirme qui remue toujours, a bien l’air le plus lugubre du monde.
— Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, rail- |
leur. | — Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On vient me dire qu’un ami conduisait hors frontière le corps de sa femme, récemment décédée. IL LS m”offre de l’accompagner. Je serai le beau-frère… Nous , prenons place tous les deux dans le wagon funéraire. Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus possible une figure d’enterrement.. Le commissaire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de ._ deux hommes veillant un cadavre, il s’arrête, se dé- couvre, salue. Le train repart… Même scène à la frontière… Je n’avais plus qu’à essuyer mes pleurs. C’était fini. Le tour —un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m’en sauvait pas moins — était joué.
— Et toi? dis-je à Cœurderoy.
Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait retourner vers mon voisin,
— Diraiton pas le père Gaillard… Là. En face de nous, avec Claris ?
Le père Gaillard — Gaillard père, disait-on, à la fin
quelques-uns de la Commune
de l’Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils,
dessinateur et poète révolutionnaire, — a été nommé s par Rossel directeur général des barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, % de Billioray, d’autres que nous savons déjà parfaitement : vivants. C’est donc encore un ressuscité. ÿ |
Les deux promeneurs se sont approchés de notre Fe table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à
‘ l’intérieur — l’intérieur de la Commune— est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir, le visage complètement rasé, l’accompagne. : |
— Cest bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que < c’est le père Gaïllard.. Voyez son nez… Il n’y a qu’un ; nez comme ça sur la terre…
Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde.
Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à première vue! Jamais appendice nasal d’honnête homme — car le père Gaïllard est un brave homme s’il en fut, travailleur et probe, — n’a été plus bizarrement retourné, contourné, à aplati. Notre ami Léon Massol, qui, en qualité d’ingé- nieur de la ligne en construction Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde hyperbolique !
Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, à mon vieux : Gaillard, ces innocentes plaisanteries…
Claris a rencontré le père Gaillard — car c’est bien
lui — rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier — ‘RE _ taine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très _ vieux — cherchait depuis le matin où pouvaient bien LE mi cher les amis réfugiés à Genève. SR 16 Gaillard prend place. Présentation et serrements de À 5 | mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été he ‘Ep de service avec lui pendant la Commune. %: “A _ Bazire l’a rencontré sous l’Empire, à la Marseillaise. PES … Moi, je l’ai vu dans les réunions publiques. Une entre Es autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. 53 Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. Trèr : _ J’étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs. À 3 < Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, pa a la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se 3 à précipite sur l’estrade. Fe | — Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont re_ formés.llspoursuiventles patriotes. Nous sommes trahis. ; __ Et l’orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous +72 son veston. Il la brandit, + __— Aux armes! Secourons nos frères ! _ La foule s’affole. Un pauvre diable, qui cherche à
- fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu’il prend w _ pour une porte ouverte. La glace se brise. L’homme J 4 hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et : L — Si nous fichions le camp ? me glisse Vallès. ; #4 Nous filons par la porte des artistes.
- . Nous tombons dans une cour plantée d’arbres.
quelques-uns de la Commune dE
Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.
L’homme à la hache, c’était le père Gaillard. :
Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je le considère. Avec sa lévite noire, son visage glabre et mat, il a l’air d’un bedeau. Où est le brillant colonel des barricades, que j’ai admiré un jour, debout sur le glacis de la formidable machine qu’il avait édifiée à l’entrée de la rue de Rivoli?
y Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glauds d’or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d’or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le
plus parfait à consulter — avec Flourens — pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la
Quelques semaines après sa première visite au café du Nord, je rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître la barbe, qu’il portait d’habitude entière. Tête nue, comme toujours, la crinière au vent, il déambulaïit d’un pas alerte. Une serge à La main.
— Eh, parbleu! Je vais chercher de l’ouvrage.
Le père Gaillard s’était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment, dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.
Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard
_ quitta sa cordonnerie pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement auquel il avait donné le nom de Café de la Commune.
Au coin d’une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par
_ les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient vite désillusionnés. La seule curiosité du Café de la Commune résidait dans l’apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses photographies, représentant, bien entendu, les barricades élevées par le père Gaillard. Au milieu d’elles, un portrait en pied, à la plume, du vieux barricadier, par son fils. C’était tout.
Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que longtemps, longtemps après. « Un jour, il y a de cela une dizaine d’années, j’élais allé à l’Hôtel de Ville voir mon ami Albert Callet, ancien communard comme moi, alors régisseur des propriétés communales. Nous vinmes à causer du père Gaillard.
— Tu veux le voir? me demanda Callet.
— Pourquoi pas?
— Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra l’ouvrir.
: quelques-uns de la Commune A Gaillard: vieux, sans lo Motndro eo de do _ sollicité une place de concierge de l’un des im immeubles PR appartenant à la Ville. Callet lavait fait nom mer à la place des Petits-Pères. 1/16 TRACER AT J’allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je m’accoudais, pour causer, aux jours de. FE la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière. on laquelle il tapait sur la semelle sans répit. Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai ie PR marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blane toujours découvert, balançant de la main gauche paquet noir, probablement des bottines qu’il allait ï HR livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui … ue frappai sur l’épaule. ; PTE 3 — Eh bien! Comment va? RE es — Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère : De d’armes, je vieillis — il était plus qu’octogénaire. Je: ne vois plus clair. Ù motos FC He Je le regardai. Ses prunelles étaient comme déco- « à lorées et vides. Nous fimes ensemble une cinquant aine | — Allons, à un de ces jours. :| APN : Quelques semaines après, ouvrant le Temps, je trouvai Ja nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s’était éteint à l’âge respectable de quaire-vingt-quatre ans, laissant, m’a-t-on raconté, un fils jeune encore, ; qu’il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l’hon neur de son maître, l’Ami du Peuple. Fr : Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolution- = naire, maratiste fervent jusqu’à sa dernière heure,
| Premiers jours de septembre 1871. — Nous nous sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont
- du Mont-Blanc. Nous irons jusqu’à la frontière. Au Grand-Saconnex. Ce n’est pas loin. Une petite heure de marche. Nous arroserons de quelques picholettes de vin blanc une miche de pain et une tranche de gruyère. La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.
La frontière ! Qui n’a pas vécu en exil — les premiers jours surtout — ne peut comprendre ce que ce mot, frontière, renferme d’angoisses et de désirs.
La frontière, c’est la chaîne qui, comme au ghetto, ferme aux exilés le chemin de la Patrie. Si nous fran- ; chissons cette barrière, c’est pour chacun de nous le bagne ou la déportation, peut-être même le poteau de
Et, pourtant, nous l’aimons, cette chaîne!
Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu’à elle. Nous nous sommes arrêtés, le cœur serré, De l’autre côté de ce chemin, que nous franchirions d’un saut de nos jambes de jeunesse, la terre est la même que celle que nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les prairies, les mêmes fleurettes d’or et de pourpre. Et, cependant, ces feuilles et ces fleurs, il nous semble que,
quelques-uns de la Commune Te là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus
Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où s’était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu’à la frontière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet blanc et aux joues en pomme d’api, qui s’apprêtait à franchir la planche de bois du ruisseau qui baigne les deux rives de Suisse et de Savoie : ;
— Va nous cueillir un bouquet, là, de l’autre côté…
La petite nous regardait, comme elle eût regardé des
: gens qui n’avaient pas leur raison. F
Des fleurs ! Un bouquet! Mais est-ce que nous n’en : avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée de nos mains!
L’un de nous la rappela, lui donna une pièce blanche.
Un quart d’heure après, elle revenait vers nous avec une brassée de boutons d’or, de coquelicots et de bleuets, qu’elle déposait en riant sur la table autour de laquelle nous étions assis.
C’étaient des fleurs de là-bas, de l’autre côté du ghetto. Des fleurs que nous n’osions pas aller respirer et cueillir.
Nous sommes dix sur le pont du Mont-Blanc. :
— Tiens, Malon n’est pas là. Il nous a pourtant bien promis de venir…
— Il est chez Gafliot, dit quelqu’un.
Gafliot est un proscrit du Creusot, comme Dumay. (1) Il
(1) Dumay (Jean-Baptiste), ouvrier mécanicien, maire du Creusot après le Quatre-Septembre, proclama la Commune le 26 mars. Le mouvement avorté, il se réfugie en Suisse et est attaché, jusqu’à l’amnistie, aux travaux de percement du Gothard. Plus tard, député de Paris.
| est vannier. Tout le jour, dans sa grande chambre de la | rue du Rhône, il fait des paniers et des paniers. Je suis | monté chez lui l’autre matin. Il construisait, avec ses _ fines baguettes, une cage à poulets. Malon assis près de
- Jui, s’essayait à une corbeille. Malon a juré de devenir un vannier émérite, comme son maître Gafliot, qui, lui, f
sourit dans sa belle barbe brune, quand il voit son | élève embarrassé dans ses osiers. : Un de nous court chez Gafliot. Malon n’y est pas. ke Nous sommes tous là. ç | _ Arthur Arnould, l’ancien membre de la Commune du . quatrième arrondissement, rédacteur, avant le siège, à F: la Marseillaise de Rochefort. Dans son veston de 7 velours boutonné, haut et droit, si ce n’étaient ses cheveux longs rejetés en arrière, on dirait quelque oflicier de cavalerie en villégiature. Chardon, notre ami le ; colonel, qui a accompagné Duval — général d’un jour, | qu’une mort glorieuse a sacré à nos yeux, — au plateau de Châtillon. Babick, (1) élu à la Commune par le : dixième arrondissement, disciple de la religion fusionnienne, qui date ses lettres de Genève-Jérusalem, an 26 de l’ère nouvelle. Razoua, (2) ex-commandant de l’École militaire, député démissionnaire de l’Assemblée ver_ saillaise. Brunereau. Petite et Perrier, capitaines fédé- rés. Claris, chef du bureau de la presse à l’intérieur. x Le père, ou plutôt le frère Macé, qui, avec son ami () Babick, membre de la Commune (dixième arrondissement). Fusionnien. Né en 1819, mort à l’hôpital de Genève en 1902, (2) Razoua (Eugène), homme de lettres, ancien maréchal des logis de spahis, rédacteur du Réveil, de Delescluze, Représentant de Paris à l’Assemblée nationale (1871), démissionnaire. Colonel commandant l’Ecole militaire. Mort à Genève (1878).
OO quelques-uns de la Commune / Thimfoeqy a organisé les manifestations maçonniques. aux remparts et aux avant-postes de Neuilly. Le Nous marchons par petits groupes. Je suis avec | 2 _ Razoua et Petite. cu US $ & Petite. Un grand et bon diable de Parisien, horloger ones d’élite. Plusieurs d’entre nous possèdent encore a Î Se montre qu’il exécutait à notre intention, tantôt avec | eu boitier orné de la République de Courbet, tantôt avec E quelque date républicaine inscrite à l’intérieur. Jecon _ nais Petite depuis le siège. Haut sur jambes, hardiment
- découplé, la moustache tombante à la gauloise, la : mâchoire solide en avant comme s’il voulait mordre, à TES | marche, le chapeau campé en arrière, toujours prtà : Ée rugir. Petite est la terreur des bons bourgeois du café ex ‘du Nord. Un soir, ayant eu maille à partir avec quel . qu’un, bien entendu à propos de la Commune, il em … | poigna, de ses deux pattes qui étaient deux formidables ES ; étaux, le marbre blanc d’une table, qu’il brandissait, | exaspéré et menaçant. En un clin d’œil, la salle s’était . vidée. Et mon Petite, éclatant de rire, reposait trans quillement le marbre sur ses pieds de fonte. ?! : | — Tas de jean-foutre! criait-il hors de lui, de sa voix Ve ; traînante de parigot. Tas de clampins! Ah! ils ny 0 ee reviendront plus, à se foutre, devant moi, de la Com L’après-midi est brûlante. Ta Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque vision d’Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs qui bordent la route. Il y a huit jours, il était encore en: enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le 4 | gouveruement français ayant réclamé son extradition. Dee
Me Pelite souflle et s’éponge le front, tout en me contant, pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur 5 . place de l’Hôtel-de-Ville. : te, 4 . — Ah! mon vieux, fallait voir ça… J’avais mes poches 2 er pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de SE pigeon. J’étais tout près de la grille, tout au bas des “4 fenêtres d’où partait la fusillade. Je voyais sortirles canons des fusils. Les lâches! pour tirer, ils se 12 cachaïent derrière les murs… Ce que je te leur en 4 _ envoyais, des pruneaux… Je les entendais éclater, d’un Re. coup sec… Paf… Paf… Je n’ai foutu le camp que quand ee _ j’ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas (1)avee _ Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi, ie ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté. Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions ÉÈ rappliqué tous après l’échauffourée, Petite était là, __ dans son costume de capitaine du 130°, secouant, & de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la | 43 douzaine de bombes qu’il n’avait pas employées, £ _ comme il eût secoué des pralines dans un sac. £ — Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous! 148 Razoua s’était mis à marcher à l’écart, battant les
buissons, révant toujours. Petite s’adressait maintenant ‘
F à moi tout seul : j “6 — Tu te rappelles qu’au 22 janvier il y avait des tas j de sable, plein la place de l’Hôtel-de-Ville. Quand les _ coups de fusils des mobiles bretons partirent, fallait S (r) Clément Thomas, commandant en chef des gardes nationales p< de la Seine (4 novembre 1850). Arrêté à Montmartre le 18 mars, il É fut fusillé rue des Rosiers avec le général Lecomte.
quelques-uns de la Commune | # voir comme tout le monde se foutait à plat ventre 3 derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se com- 3 prend… Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes bombes à la volée… Je ne sais pourquoi, je fais quelques pas en arrière… Je me fous dans un bonhomme, : aplati comme une punaise… Un commandant, mon vieux. Oui, un commandant… Avec une vareuse à longs poils et ses quatre galons d’argent cousus dessus… Je l’empoigne par la peau du… dos. Je lui fais faire demitour. Je le mets debout. $ dire : Razoua s’était rapproché. — Eh bien! C’était. ù (Ici, le nom d’un de nos amis les plus chers. Un | membre de la Commune.) HS: — Vous pensez, ajouta philosophiquement Petite. Vous pensez si j’étais em… bêté. 2 Autour d’une grande table. À la porte d’une petite auberge du Grand-Saconnex. On apporte les picholettes et les verres. Le père Macé continue une conversation probablement entamée avec Babick, le long de la route. Babick semble l’écouter avec respect. Grand, maigre, déjà voûté, bien qu’il n’ait guère que la cinquantaine, — Babick nous a déjà raconté qu’il a beaucoup souffert au moment, où simple manœuvre, il travaillait en 1840, aux fortifications, — le vieux fusionnien est notre joie. Le soir, il nous conte qu’il est allé, dans les bois,
- _ invoquer les esprits. Ce dont nous sommes sûrs, c’est \
4 qu’il part, quand il fait beau, un panier au bras,
- comme une ménagère, et qu’il rapporte le panier plein de beaux champignons, des clavaires, qui ressemblent ; à de petits arbustes de cuivre rouge.
— Oui, dit Macé, ronronnant. C’est moi qui ai planté
sur le rempart, la bannière de la Loge l’Avenir de l’Humanité. Une belle bannière, toute brodée de temples et
- de compas d’or. Ce que ça sifflait autour de moi, les
- — Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin, (1) ne
_ nous la fais pas. Voyons. Est-ce que tu as l’air d’un bonhomme qui a vu le feu”?
; Le fait est que Macé a bien l’allure la plus bourgeoisement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s’est vaguement compromis avec ses menées maçonniques. C’est tout son bagage de communard. Le ventre proé- minent, la face rasée et ronde plantée dans un vaste
: faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu’elles
, flottent autour de lui comme un drapeau blanc. Son
chapeau panama abriterait toute une famille. Non, Macé n’a pas du tout l’air d’un émeutier.
Josselin, lui, est également d’une carrure respectable. Mais il a été du Comité du 18 Mars. Puis, colonel d’artillerie. Décemment, nous ne pouvons pas le blaguer. C’est un chef. Un jour que nous causions ensemble de la « prochaine », ce brave Josselin, qui, de
‘ son métier, était comptable, me dit à brûle-pourpoint : -— Voyons, toi qui connais les mathématiques, fau-
(1) Josselin (François), du comité central, chef de la 18° légion.
due quelques-uns de la Commune do dra me donner des leçons DEAIE ON om trie. Ça Sert, Le paraît-il, pour l’artillerie. Faut nous prépare r à tout.
- _ Hélas! Il y a déjà longtemps que ce brave Josselin Fi é _ est mort. Et la « prochaine » n’est pas encore venue. À La nuit est tombée. RIRES is _ À cent pas de nous, en France, les fenêtres s’éclairent. Cest dimanche. Un flon-flon s’élève. Ce doit être la . _ fête du petit village. Nous entendons les cris etes es oi AIRE Macé a fini son histoire. De temps à autre, lun de Fr nous saisit la picholette voisine et se verse un verre. n Personne ne dit plus rien. LT TS ru — Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en Re chanter une. Ça nous remettra en train: RE re Et l’ancien colonel, Pair grave, les yeux tournés vers Le: les lumières de là-bas, entonne la chanson populaire: Do : Pauvre exilé, sur la terre étrangère, S Se : à LUE Rêve souvent au pays, ses amours… “EN à Naïfs communards que nous sommes! Dire qu’en … écoutant ce bon colosse de Chardon nous débiter, d’une Fe _ voix teintée d’émotion, la vieille rengaine sentimentale, | quelques-uns de nous sentent se mouiller leurs pau
4 Octobre 1871. Je flâne sur le quai des Bergues. Quelqu’un me frappe sur l’épaule. Brunereau. Toujours lui. On le rencontre partout. Brunereau s’occupe comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites boîtes rondes, qu’il me montre. De la poudre à faire briller les cuivres. En attendant mieux, il promène son « brillant » dans les boutiques de bimbeloterie et de bourrellerie. Excellent pour astiquer les harnais et les
J — À propos, j’ai une rude nouvelle à t’annoncer.…
— Protot est ici.
Protot est ici! Il est donc sauvé! Personne n’avait su dire ce qu’il était devenu après la bataille. De vagues rumeurs nous ont appris qu’il avait été grièvement blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l’aurait su… Pas aux pontons… Où? Encore caché?… Le voilà donc.
— Et où est-il? Comment ne l’ai-je pas encore vu?
— Il n’est ici que depuis cette nuit… Je te l’amènerai
quelques-uns de la Commune ” Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante 1 histoire. Protot, jeté bas derrière les pavés, par une LP affreuse blessure à la joue… Porté à l’ambulance…. ; ; Déshabillé.. Vêtu à la hâte d’habillements civils. Emporté, caché, soigné, sauvé… 4 — Ce soir. Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte… Chez toi… Je l’amènerai diner… 5 Perrier va l’envoyer une paire de perdreaux, que ta É F3 i femme nous accommodera… Ce soir. Je file vite chez HER un client… Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut $ Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon À logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dres- _ sent devant moi… La place Vendôme… La grande salle 3 à manger de la délégation à la justice… La colonne que j’ai vu tomber, tout à côté de Protot, sur le balcon, : au-dessus de la porte d’entrée du ministère. ; Autre souvenir. Un soir que j’étais resté fort tard, je | ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m’y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux monumentaux, allumés: Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j’ouvre une porte, je traverse une autre chambre, puis une autre encore. J’ouvre une dernière porte. Suis-je donc halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints
| brodés d’or, des femmes aux corsages plaqués de
velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou… Je m’approche… Ce sont des costumes de bal masqué… Les bals du ministre de lEmpire. J’en ris encore… Je regagnai mon lit à colonnes .
k et ma cathédrale.
£ Trêve aux souvenirs. Il faut songer au diner de ce
: soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ména-
$ Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête
re vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.
— Tiens, le père Miot est chez lui.
Le père Miot, c’est Jules Miot, l’ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche,
s’étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis. Il a été à Lambessa. Une barbe de lion d’Afrique, dit Vallès.
Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n’a qu’une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu’on aille tailler une bavette avec lui. C’est pour cela qu’il a orné sa mansarde d’un petit
— Si vous voyez le petit drapeau, nous a-til dit, c’est que je suis là, Quand je pars à la pêche, je le
Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l’a, à coup sûr, remarqué. Nous, il nous remplit de joie… De la terrasse du café
Perdu Nord, nous le voyons tressaillir au v nt, € omme s-Tautre, célui qui m’est plus. 77 Nr US à Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur là nappe DE toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,— maman Chauvin, comme nous l’appelons, — a prêtéses # fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, £ nous avons causé de l’ami que nous attendons. Char- + 7 don, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet ce È de douze francs par mois, a sauté de joie quand je Jui 50
- ai dit que Protot était la. È = 50 | — Je m’invite au café, a-til dit. LACS : Un coup de sonnette. : ; Brunereau entre le premier. Perrier après lui. ETS _ Protot est là. Effusions. Un large bandeau blancen _ toure la face, la cachant à moitié. La blessure. L’hor- + _ rible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureuse- re _ ment, le solide et haut Bourguignon qu’est Protot a du SR sang dans les veines. Un autre que lui n’eût pas < Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire… s Mais non… Attendons. Ça sera pour le dessert, quand 55 Chardon sera là. FRA re ‘#4 Nous causons de choses et d’autres. De la Commune. _ Nous ne pensons, tous que nous sommes, qu’à elle. + “ Je rappelle à Protot notre dernière rencontre au - E. ministère de la justice, le dimanche soir. Les Versaillais E. étaient entrés depuis quelques heures déjà. J’étais allé ES aux nouvelles. Bricon, un des juges d’instruction, qui Re logeait au ministère, et moi, avions pris une voiture. - NE Au grand galop le long du quai, vers Passy. Voilàun : 50
EE grand quart d’heure que nous filons. Nous sommes au .
È Trocadéro. Tout à coup, des chants nous viennent aux oreilles. Un gros de troupes en armes. Des gardes
— Mais est-ce qu’ils n’ont pas des brassards? me
Mais si. Des brassards tricolores. Quelques-uns du moins… Nous sommes trabis..… Vite en arrière. Le cocher fouette son cheval. Nous l’avons échappé
C’est Chardon.
Les deux colosses — Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut — se jettent dans les
-
bras l’un de l’autre. Ils se sont vus pour la dernière fois
-
à l’Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi. É É
Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon. 11 ne quitte pas du regard l’épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.
Le blessé soulève l’armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche :
Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.
— J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi.
| Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient Lombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible — qui m’a fait
: quelques-uns de la Commune ri a sept blessures, La joue crevée, le visage et la vareuse ne couverts de sang. EE
— Et comment avez-vous échappé ? : $
— Un admirable dévouement. Quelqu’un, d’une * fenêtre voisine, m’avait vu. Vite, je fus porté à l’ambu- ; lance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et | remplacés par des vêtements civils. Transporté dans | une maison proche. À peine mes sauveurs avaient-ils, À avec moi, quitté l’ambulance, qu’un officier versaillais | arrivait. (Qu’avez-vous fait de l’homme que nous avons TES Commune ! » Les infirmiers firent les ignorants. Ils À n’avaient rien vu… On me banda le visage… Constam- KL ment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin… Un jour, un piquet de soldats vint À perquisitionner.. Le faux médecin déclara que j’avais # un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me ; tuer. Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passe- = port au nom d’un ami, je quittai Paris… Je manquai toutefois d’être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D…, un ancien camarade delutte, sous l’Empire,nommé après le Quatre-Septembre.
Je lui présentai mon passeport… Il me fixa… Je suis sûr qu’il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu’un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien.
Protot s’était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui * s’était déplacé. Nous sortimes faire un tour et rejoindre | les amis qui l’attendaient pour fêter son arrivée. “À
Près de quarante années se sont écoulées depuis le 3 jour où, dans ma chambre d’exil de Genève, je revis, 74
pour la première fois après la défaite, le délégué à la justice de la Commune.
Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé. Aujourd’hui encore, les haines n’ont pas désarmé. L’ancien avocat de Mégy au procès de Blois n’a pas le droit de revêtir la robe.
Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard, penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure, — c’est
- Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps, autour d’une table. Nous ressassons des projets, et des : projets. Une histoire iliustrée, en livraisons, comme cela se fait à Paris, du Peuple suisse? Slom ferait les dessins. Nous l’attendons par le bateau qui doit l’amener : le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours. : Un almanach de la Révision? Ne parle-t-on pas partout de la révision de la Constitution fédérale? Comment, en somme, gagner sa vie? C’est le grand sujet de conversation de tous les jours. Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux, tire de sa poche un petit carnet, sur lequel il note à la bâte, au crayon, quelque impression. Il ferme son carnet, le remet en poche, le sort de nouveau, écrit autre — Un article pour Paris ? — Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous
À * Ces notes sont pour Jacques Vingtras.
; — Je ferai cela à Londres,-reprend Vallès.. A propos,
. je suis allé voir Agar. (1)
La tragédienne mise à l’index à Paris — elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries — poursuivie, dénoncée par les
journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours. Le soir même, on joue
Vallès nous raconte que n’ayant pas trouvé Agar chez elle, il l’a cherchée au théâtre. É
— J’entre. Personne. Je pousse une porte. L’obseurité. Mon front heurte quelque chose qui fait un bruit de casserole. Le casque d’Horace… Je manque de m’éborgner à l’épée du Cid… Ah! la tragédie.
— Enfin, vous l’avez vue!
— Non. Je suis sorti. J’en avais assez des Romains. Je retournerai demain chez elle… On m’a dit qu’elle restait quelques jours… Elle doit jouer le Passant… Coppée est ici.
Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou - six, un chalet à mi-côte, sur la route ombragée qui, du lac, monte à la ville. A la Croix d’Ouchy, chez Ponnaz. Une maison à tuiles rouges, autour de laquelle courent des balcons en bois, d’où le spectacle est merveilleux. La nappe laiteuse du lac, les montagnes de
(1) Agar (Marie Charvin, dite), créa Le Passant (rôle de Sylvia) à l’Odéon (1869), prêta son concours aux concerts organisés aux Tuileries pour les blessés de la Commune. Née en 1832. Morte à
quelques-uns de la Commune D: glaces géantes, et, quand l’air est limpide, la rive de (È Savoie, la rive française. 4 Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolu- Se, tions du bateau qui aborde, en face de nous, à Évian. TEA Nous voyons, hauts comme des mouches, les passagers FE _ quitter le pont, s’engager sur la passerelle, passer à. devant les deux gendarmes français, mettre le pied sur | cette terre dont l’accès nous est interdit — à moins de se risquer lie bagne, ou, tout au moins, la déportation. à Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au 3-53 balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d’écume 2 se heurtent et se soulèvent comme sur l’Océan. Le * bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur à Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. à Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu’au : — Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à : Évian. Le capitaine n’a pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain matin. Stupeur. Alors, Slom est à Évian ? En France. Et les : gendarmes ? Il a à son actif une condamnation pour l’affaire Chaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la ; main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d’aborder, eux aussi,non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des : deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine, | bon enfant, a brûlé la station. À Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le bateau du matin ?
Notre ami a couché tranquillement dans une petite |
auberge d’Évian. Il n’était pas très rassuré. Mais, comme
74 personne ne le connaissait, il s’en est tiré sans fracas,
43 et sans péril. y
d C’est tout un phalanstère, cette petite maison de la
Croix d’Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bons
_ bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce
: qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les
Es potins de l’exil. Ah! l’exil! Les premiers jours, c’est
e tout enthousiasme. On s’embrasse. Le cœur bat quand
k un camarade arrive. Viennent les heures aigres. Les ;
reproches, les suspicions… Ce jour-là, il faut s’isoler.
Nous sommes isolés,
Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la - place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon, un des juges d’instruction de Protot, qui commence courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assis-
; tant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après diner. Emmanuel Delorme, petite quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l’ai rencontré, quelques jours après l’armistice, en costume de commandant, la casquette au quadruple galon d’or. Ce pauvre Delorme vit durement, n’ayant souvent, pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu’il va,
dès le matin, pêcher sur la rive.
Malheur! Voilà que le lac est en colère !
quelques-uns de la Commune RE Déjeuner et diner. Souvent le problème qui, dès ; # l’aurore, se pose. L’éternel problème de lexil. æ Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original, d’enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le cou- É teau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes 3 qu’il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton, : fouillé les haïes qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud. On est en octobre. L’escargot dormeur ; et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au jour des familles d’escargots, au dos zébré de raïes brunes. Le ; soir, il arrive les poches pleines. : Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourgui- É gnon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons . tous. Je m’en lèche encore les lèvres. Chaque matin, nous partons « aux escargots ». Les à bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets. F — Qu’est-ce qu’ils font là, ces satanés commu- s On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix d’Ouchy. Ignorés hier, nous étions Cette célébrité devait nous être douloureuse. Un beau jour, le facteur, qui d’habitude dépose notre maigre courrier entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même format. Ï y en a une pour chacun de nous. J’ai perdu la lettre, : mais j’ai toujours l’enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l’ovale du cachet : « Canton de
. Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne. » Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 18792 Se Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regar- Le C’est, pour chacun de nous, l’expulsion du territoire ARC _ du canton. F’AESS à - Expulsés! Pourquoi ? + ce pi — Je vais chez Ruchonnet, dit Protot. De Es ; Ruchonnet est membre du grand conseil du canton. C4 Il nous a toujours manifesté de la sympathie. ME Le Au retour, Protot nous raconte son entrevue. RER _ — On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans ! F la ville, avait dit le conseiller. ; _ — Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que c _ pour nous promener dans les alentours. L’après-midi,
_ nous allons la plupart du temps à la bibliothèque. #4 . Bref, il faut partir. 5à L’hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros _ flocons. Le matin, avant de sortir, pour consolider nos _ semelles amincies par le long usage, nous fourrons _ dans nos souliers des journaux pliés et découpés. $ ù Quelques mois après notre expulsion du canton de Vaud, je transportais mes pénales à Altorf, où je restai | ” jusqu’en 1879, altaché à l’entreprise du percement du grand tunnel du Gothard. Un beau matin, on m’apporte une carte de visite. Celle +? _ du président de la Confédération. M. Paul Gerésole, Le président s’est arrêté à Altorf pour rendre visite à | l’entrepreneur des travaux, Louis Favre. Favre est absent. Je fais avertir le président, qui, fort
quelques-uns de la Commune ;
- aimablement, m’invite à partager son déjeuner à l’hôtel
Tout en déjeunant, je raconte à Cerésole mon expulsion de Lausanne. c
— Mais c’est moi qui l’ai signée! s’exclame-til en riant,. J’étais alors président du grand conseil du canton de Vaud. Ah! je vous dois une revanche.
Ce -jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c’était, à Altorf, ce qu’on appelle la Landsg’emeinde. L’assemblée populaire, où, dans une prairie voisine de la petite capitale du canton d’Uri, le peuple se rassemble pour entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.
Dès que la présence du président de la Confédération a été connue, les autorités d”Uri ont pris les disposi- ‘ tions nécessaires pour lui faire honneur. Une voiture attend, au bas du perron de lhôtel, qu’il veuille bien y : monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et, quand nous arrivons à l’assemblée, les tambours qui battent aux champs pour le plus haut magistrat suisse, battent également pour moi. Je vois avec orgueil s’in- : cliner devant ma modeste personne l’étendard d’Uri, où se détache sur fond d’or la tête noire du taureau légendaire. Le colonel Arnold, alors président du grand conseil du canton, vient, en souriant, me serrer la
Et je pense au jour où, à Lausanne, pauvre oiseau de passage, je rembourrais mes souliers, bâillant à la | neige, avec des semelles taillées dans de vieux journaux.
ÿ Octobre 1874. Vermersch arrive ce soir. Voici une dizaine de jours qu’il a été expulsé de Belgique. Il s’est réfugié à Maëstricht, puis à Aix-la-Chapelle. C’est de
Trois heures. Au débarcadère du bateau à vapeur du lac des Quatre-Cantons, à Fluelen. Le bateau est en vue. Je braque ma lorgnette sur le pont. Je n’ai pas revu Vermersch depuis les derniers jours de la Commune. Je
. me fais une fête de l’embrasser. Le bateau aborde. Le voilà, avec sa femme et son jeune enfant.
Et il me présente, en riant, sa petite famille.
Une maigre valise. Et c’est tout.
Dès qu’il m’a annoncé son arrivée, en même temps qu’il m’apprenait son expulsion, je me suis mis en route pour lui découvrir un logis.
Sur les confins de la petite ville, une petite maison, au milieu d’un verger. J’ai loué le premier et seul étage. Le rez-de-chaussée occupé par le propriétaire, Un
: quelques-uns de la Commune 1 Un brave curé, qui vit là, dans la retraite et le
— Votre ami ne fera pas de bruit? + — Oh! non. Il est toute la journée dans ses livres.
— Ah! Eh bien, nous causerons ensemble… D’où vient-il, votre ami? Est-ce qu’il est comme vous… de Paris? LAN
Tout le monde, bien entendu, à Altorf, sait que j’ai L été de la Commune. à
Ma foi, je n’ai pas osé avouer au curé que son nou- : veau locataire était, lui aussi, un communard. À
Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir désormais près de lui, sous le même toit, jour et : nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages…
Ce soir, Vermersch logera chez moi. Le lendemain, 6 quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir son curé. À lui de se débrouiller, s’il veut lui faire ses
. J’ai invité, pour la circonstance, à dîner un ami qui
n’a pas été de la Commune, mais qui a revêtu, pendant
la guerre, le costume de chef de bataillon des gardes
nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons été amis. Ii écoute sans sourciller le récit de nos
aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos
promenades, un « Vive la Commune! » que l’écho
des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de
Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance étonnante avec Napoléon IIT fait que nous l’appelons
Emo sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Fran- , _ ais attachés à l’entreprise de percement du grand k tunnel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimen- à é taire installé sur les chantiers du grand tunnel, à __ Gœschenen. Il vient nous voir à Altorf aux jours de _ fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la Clef | É d’or. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein, ne est de faire son apparition en frac, la moustache cirée,, les cheveux en accroche-cœur, le large ruban rouge de £’ la Légion d’honneur barrant la poitrine. Il salue, majeser tueux et souriant, les danseurs. 2 — C’est bien lui! Vive l’empereur! Vive Badinguet! Ve Il y a pourtant, hors ce bon Lautard, quelques comv# munards à Altorf, ou, du moins, au Gothard. f | A Aüirolo, à l’embouchure sud de la galerie, mon vieil ami, J.-B. Dumay qui est aux ateliers de réparation des machines. Il y resta jusqu’à l’amnistie. A Gæœschenen, c’est un ancien huissier de la Commune — la Commune nomma des huissiers — qui tient la cantine. Marcelin Chain fut nommé huissier par Protot, par _ arrêté du 28 avril 1871. Il se fait appeler là-bas Rambaud. Il a, pour aide, un ancien capitaine fédéré, Michault, qu’il tarabuste et qu’il envoie faire les com-
- missions. Michault renâcle et grogne :
— M’envoyer chercher le lait. Moi… Un ancien
Aux ateliers des machines de Gœschenen, Fernand Bourgeat, qui commanda la canonnière la Ziberté, l’ancienne canonnière Farcy du siège.
Des amis passent. Les uns qui traversent la mon-
quelques-uns de la Commune # tagne pour s’en aller en Italie. D’autres qui viennent É pour affaires ou par simple but de promenade. 2 Un beau matin de juillet, on frappe à ma porte. Un beau vieillard, à l’œil vif, droit dans sa haute taille. fe Le père Beslay. L’ancien président de la Commune. g Le père Beslay habite Neuchâtel. Il n’y a pas bien longtemps que je me suis assis à sa table. L’excellent homme entre, s’assied. — Vous ne savez pas pourquoi je viens vous déran- ; ger si matin? Je tiens à visiter les travaux du tunnel. Vous savez, j’ai été ingénieur, entrepreneur, moi aussi. Je viens vous demander une lettre de recommandation. — Vous allez bien déjeuner avec nous? — Non. Non. Je pars tout de suite. — Vous avez votre voiture? ; — Ma voiture, s’exclame en riant le vert vieillard… Ma voiture. Mais j’y vais à pied… — A pied! Mais d’ici à Gœschenen c’est au moins — Oui, je sais. C’est pour cela que je pars tout de suite. Je me reposerai à mi-chemin, à Amsteg. Le père Beslay avait alors près de quatre-vingts ans. Vermersch fit vite la conquête de son curé. Quelques jours après son installation, j’allai le voir. Je le trouvai, causant dans le jardin avec le prêtre, qui lui nommait les glaciers voisins et lui disait les vieilles légendes du pays d’Uri. Vermersch est le plus casanier des horimes. Tout le jour plongé dans son dictionnaire latin. I! traduit alors Juvénal, qu’il ne quitte que pour s’aticler à l’ingrate
besogne qui lui permet de vivre. Il rédige presque en cE entier, pour l’éditeur Madre, de la rue du Croissant, le Grelot, journal hebdomadaire illustré. Quand il a fini son Grelot, il abat du roman, du gros roman-feuilleton, | les Amants de la Guillotine, ou autres machines terrifiantes. Je lui en vis faire au moins une demi-douzaine. Son seul passe-temps, mais un passe-temps qui est | pour lui une passion, c’est la cuisine. Vermersch est devenu cuisinier émérite. Déjà, quand j’habitais Genève, il m’envoyait de Londres la bonne he recette pour le plum-pudding. A Altorf, il a longuement ; étudié l’art d’accommoder la poule faisane, ce gibier exquis des forêts alpestres. Je ne manque jamais, quand je vais au Gothard, de m’en procurer une. C’est jour de fête pour Vermersch.
La table dressée et ses convives assis, lui ne quitte pas ses fourneaux. Il tient à servir lui-même. Je le vois toujours faire son apparition, le tablier blanc noué autour de la taille, le nez en trompette rieur, le chef surmonté d’un bonnet de papier blanc semblable à ceux que se confectionnent les peintres, soutenant des deux mains, avec vénération, — tel un saint-sacrement, — le
Le lendemain, il retourne à son Juvénal — et, hélas ! aussi au Grelot et aux gros romans pour livraisons à deux sous.
Parfois, le soir, il vient me prendre, et nous allons nous asseoir dans quelque petit cabaret obscur. Il me récite ses vers nouvellement éclos. Nous parlons des vieux jours. Facile à s’émécher, il se lève, frappe sur la
— Vois-tu, mon vieux… Eh bien… On dira ce qu’on
© quelques-uns de la Commune Il se rassied, tirant de sa pipe d’énormes bouffées, _ frisant, d’un geste familier, sa moustache blonde € CHERS à __ . Etles bons Suisses qui nous entourent regardent d’un AS à air curieux ce Parisien qu’ils voient passer chaque jour, allant faire ses provisions à la boucherie. ne - en Pourquoi diable fait-il, ce soir-là, tant de tapage?… FE re _— Tu sais, me dit Vermersch une après-midi, a Lonclas (1) arrive demain. Que ASE FRE . Lonclas, le membre de la Commune du douzième. Je Dors be Le lendemain, Vermersch m’amène un gros garçon, à l’allure réjouie. Il ne reste à Altorf que quelques jose À Il se rend à Vienne, pour affaires. Autant qu’il me sou é vienne, il s’occupe de tannerie, de cuirs et peaux. Ilva en Autriche pour un brevet. FINIR SES Lonclas a un désir impérieux. Celui de visiter la. DT ; Furka. Les glaciers d’où sort le Rhône. es Je retrouve, dans le paquet de lettres de Vermersch SE que j’ai conservées, quatre lignes: Fe le Nous avons arrêté une voiture. Rendez-vous demain à matin, à la Tour, sur la grand place. A six heures pré cises. Nous viendrons, Lonclas et moi, te chercher, ce soir, à à huit heures, à moins que tu ne veuilles nous devancer À n: * chez Wiget. RES ss (1) Lonclas (A.), membre de la Commune (douzième arrondis- :5 4 sement), chef du 93° bataillon de la garde nationale. Membre de n À la commission militaire (16 mai). 4 ue
LE | Wiget, c’est la brasserie, le Schützengarten, où nous __ allons bavarder le soir. de SD ee En voyage donc pour la Furka. A Gœschenen, nous -_ accrochons Badinguet. Toute une caravane. LE __ En route, nous descendons de nos voitures pour sou 2 _ lager l’attelage. : Le : Lonclas, qui parcourt pour la première fois la mon- :
Er ; tagne, s”émerveille à chaque pas. Il arrache aux rochers _ des touffes de roses des Alpes, qu’il lie à son alpenstock, ; 122 comme autrefois, aux avant-postes, les lilas au bout des h 48 fusils. Le bâton sur l’épaule, il marque le pas avec la # 4 chanson de route du siège, la même que scandaient, p” rue de Belleville, ceux qui conduisirent les otages _ jusqu’au mur de la rue Haxo : 3% ge Quoi! ce bon garçon, travailleur et joyeux, c’est ce à £. même Lonclas de qui les journaux ont dit mille “4 horreurs. Jusqu’à imprimer — cela a été reproduit dans ” un livre édité en 1871 — que Lonclas a tenu, avec son à collègue Philippe, (1) une et même deux maisons de Le ! Que tout cela est loin! Je n’ai plus revu Lonclas. 4 Trois années après cette gaie excursion à la Furka,
s une mort affreuse terrassait Vermersch. Sauf Dumay et
! moi, je crois bien qu’il ne reste plus personne sur F cette terre de ceux dont j’ai prononcé ici les noms. é ” (1) Philippe, membre de la Commune (douzième arrondissepi ment). Condamné à mort par le conseil de guerre, Philippe fut . fusillé à Satory, en même temps que Bénot, qui avait incendié s les Tuileries, et Decamps, le 22 janvier 1873,