XIII-11 · Onzième cahier de la treizième série · 1912-03-05

Mes cahiers rouges. VIII. Deux drames

Maxime Vuillaume

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dans la prison

  1. Je veux revoir Sainte-Pélagie avant que les démolisseurs n’aient porté la pioche… Sainte-Pélagie. Chaudey. La matinée du mercredi 24 mai 1871, où, au café d’Harcourt, Raoul Rigault, tout près d’être tué, (1) m’apprend que, la nuit précédente, il a fait fusiller le rédacteur du Siècle, l’ancien adjoint de Jules Ferry au 22 janvier… La prison est déserte. Avec deux amis d’autrefois, G., qui m’a guidé, pas à pas, sur le chemin des otages de la rue Haxo, et B., nous irons. B. était, sous la Commune, surveillant de la prison. Il a assisté à l’exécution. C’est lui qui, dans le chemin de ronde, tenait la lanterne, en tête du cortège de mort.

10 novembre. B., G., et moi. La grande porte de

(1) Mes Cahiers rouges. Cahier IV, page 28.

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Sainte-Pélagie, qui donne rue de la Clef, celle que nous avons si souvent franchie, du temps de l’Empire, est ouverte. Un gardien, seul. Je présente l’autorisation que je suis allé prendre, quelques jours auparavant, à la Préfecture de police.

Préfecture de Police Paris, le 8 novembre 1898. Cabinet du Préfet

Le Directeur de Sainte-Pélagie est autorisé à introduire dans cet établissement, le jour où il s’y présentera pour le visiter, M. Maxime Vuillaume, accompagné de deux per- sonnes, et à lui procurer toutes les facilités désirables et tous les renseignements utiles.

                          Pour le Préfet de Police,
                          Le Chef du Cabinet.

En marge du permis, cette note, qui fixe la date de notre visite : « Visité le 10 novembre avec G. et B. »

Un perron de neuf marches. L’antichambre du greffe. C’est là que j’attendrai, avant le Quatre-Septembre, tronç- onné Méchin. Ce gardien-chef Méchin. Le père Méchin, qui ressemblait étonnamment à l’Empereur. Méchin est très fier de cette ressemblance voyante. Il est comme le ménechme impérial. Bien sanglé dans sa tunique bleuâtre, rasée, râpée, luisante aux coudes par la brosse, mais d’une propreté méticuleuse, les boutons de métal régulièrement cirés, Méchin a tout l’aspect d’un heu- reux gardien-chef. D’habitude, il est assis sur un tabouret de paille, muet, le buste droit, les jambes pattes appuyées sur les cuisses. Quand un visiteur

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frappe à l’huis, Méchin se lève, va tirer le verrou, entr’ouvre le lourd battant. On passe. Et Méchin n’oublie jamais d’esquisser le salut militaire, tout en faisant bruyamment sonner ses clefs. Gill a fait de Méchin une jolie charge, qu’on retrouvera en feuilletant

Méchin n’eut peut-être, dans sa longue carrière de gardien-chef de Sainte-Pélagie, qu’un jour de terreur. Le 4 septembre. Le pavillon de la Presse est, ce jour-là, en rumeur. Rochefort, Olivier Pain, Paschal d’autres, ont entendu les cris de triomphe. Une forte colonne de hardis gaillards occupe les abords de la prison. Le perron est envahi. C’est la Révolution! Méchin est perplexe. Doit-il céder? Doit-il résister? Ah! il ne lui est plus de rien, à ce brave Méchin, de ressembler à l’Empereur. L’Empereur, il n’y a plus. Méchin ne ressemble plus qu’à Radingnet.

La porte de Pélagie — nous disions Pélagie, comme boulevard Michel — livre passage au flot des envahis- seurs… Vive la République!… Les prisonniers sont là. On s’interpelle. On s’embrasse… Un grand diable à la chevelure noire bouclée, aux yeux et au visage épandus, ceinture rouge autour de la taille, débouche en trombe. Il empoigne Méchin par le collet — le collet de sa belle tunique bleue — lui fait faire demi-tour, le con- traint à plier l’échine, et, d’une voix rugissante :

— À genoux, Méchin… À genoux. L’heure est venue de payer tous tes crimes…

Et le colosse, d’un geste de mélodrame, brandit, sur

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la tête de Méchin angoissé, une hache, une vraie hache, dont le tranchant luit comme l’éclair. — Méchin, ta dernière heure est venue… La Révo- lution est triomphante… Elle te donne deux minutes pour faire tes dernières réflexions. Le colosse à la chevelure bouclée, c’est ce grand farceur de Pilotell. — Allons, Méchin, la République te fait grâce. Mais Méchin n’a pas goûté la farce. Il a eu tout de même une fière peur.

la porte

Nous causons. Nous causons. Tout en parcourant la prison, absolument vide. Ici, l’atelier de travail des détenus de droit commun. La porte est grande ouverte. Le sol jonché d’outils, de copeaux, de paille. Là, la chapelle. Sur l’autel, un vieux chandelier, oublié, pous- siéreux, verdégrisé. À droite et à gauche, au sortir de la chapelle, deux allées, closes de fortes grilles. L’allée de gauche donne accès au chemin de ronde, là, au mur lugubre qui vit tomber Chaudey. L’allée de droite, profonde, bordée, à son extrémité, d’un pavillon bas. Le logement du concierge. C’est cette petite porte qu’après la légende, venait parfois s’isoler Madame Roland, dans le terrible été de 93. Accrochée au mur noir et ridé, une cage, où s’ébattent et gazouillent des oiseaux. Au fond du jardin, où l’herbe pousse à travers les gros pavés, une porte, qui donne rue du Puits-de- l’Hermite. C’est par cette porte que furent introduits, dans la nuit du mardi 23 mai, les exécuteurs. Je regarde B. Il comprend mon interrogation muette.

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— Oui, c’est là qu’ils sont entrés… Des hommes

Le 258e… mon bataillon du Siège, commandé par Longuet… Quand Longuet fut envoyé à la Commune par les électeurs du seizième arrondissement, il fut remplacé à la tête du bataillon par Henri Régère, fils de M. Régère, membre de la Commune du cinquième, l’arrondissement de Pélagie.

Et je songe… Régère. Rigault. Le 258e. Si, vraiment, comme l’affirme Dacosta, (1) Rigault était porteur d’un ordre, émanant du Comité de Salut public, enjoi- gnant à Régère de « s’entendre avec le citoyen procu- reur de la Commune pour l’exécution des otages dans son arrondissement », le choix, pour l’exécution, du 258e, semble explicable. Régère, ayant près de lui son fils, a fait part à ce dernier de l’ordre du Comité de Salut public, lui a demandé l’aide de son bataillon…

Mais, pour que cette supposition fût plausible, il serait, tout d’abord, indispensable de savoir si l’ordre du Comité de Salut public, dont parle Dacosta, a existé. Où est cet ordre? Qui l’a vu? Dacosta semble le citer de mémoire. Il ne donne pas les signataires. Je n’ai retrouvé l’ordre nulle part. Mystère… Ce n’est pas le seul de cette soirée sanglante…

— Alors? c’est par cette porte qu’ils sont entrés? — Oui. Et c’est ainsi qu’après la fusillade, les cadavres — Chaudey et trois gendarmes exécutés après lui — ont été, sur des voitures à bras, transportés à la Pitié.

Nous remontons vers l’entrée de la prison, au greffe

(1) Da Costa. La Commune vécue. Tome II, page 104.

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[NOTE] Real Vuillaume pp.20-21 sourced from HathiTrust alt scan and spliced in 2026-05-24, replacing earlier [POLLUTION] markers. Original Archive.org bound-in Milliet content (s13-c09 “un cas de conscience” / “SÉJOUR A ROME”) preserved in raw/s13-c11-ocr.txt.bak-pollution.

où fut interrogé Chaudey. Et, tout en marchant, je songe encore au 248ᵉ, à Régère, au fils chef de bataillon, à Rigault… Non, Régère ne peut avoir été mêlé au drame. Je l’ai connu. C’était un doux. Son fils Henri, non plus, n’était pas un sanguinaire. Je le revois, en uniforme de brigadier de dragons, arriver, échappé de Sedan, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin, au bras de son père, déjà des nôtres. Longuet le choisit, quelques jours après, comme capitaine adjudant-major… Non, encore une fois, il n’y a là qu’une coïncidence. Ni l’un ni l’autre des deux Régère n’a été complice de Rigault. Le 248ᵉ était du quartier. Il était de garde à proximité. Une dizaine d’hommes ont été réquisitionnés. Ils sont venus. Ils ont fait la sinistre besogne.

le prisonnier

A droite de l’entrée de la prison, le greffe. C’est dans ce greffe, une salle aux quatre murs jadis blanchis à la chaux, aujourd’hui noirs, éraillés, déchirés par l’arrachement brusque des rayons sur lesquels ont si longtemps dormi les dossiers, que fut interrogé Chaudey, avant de marcher à la mort.

— J’étais seul en bas — nous dit B. — quand Rigault se présenta à la prison, le mardi, vers onze heures. Les autres, le greffier Benn, le sous-greffier Clément, Préau de Vedel, étaient chez le directeur, Augustin Ranvier, le frère du membre de la Commune. Rigault, en costume de colonel, sabre à garde d’acier, revolver passé dans la ceinture rouge. (1) Avec lui, son secrétaire, en civil,

(1) C’est revêtu du même costume que je rencontrai Rigault, le lendemain mercredi. (Mes Cahiers rouges, IV, 23)

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André Slom. Je ne connaissais pas Slom. C’est Rigault qui le nomma. Sans s’arrêter, Rigault entre au greffe. Benn, averti, était descendu. Rigault prend le registre d’écrou. Il feuillette fébrilement les pages. A ce moment, survient un troisième visiteur, en uniforme de fédéré, l’écharpe rouge en sautoir. Un commissaire attaché à la Préfecture, Clermont. Le greffe, vide tout à l’heure, est plein de monde. Rigault, toujours nerveux, se lève, fait quelques pas, et brusquement, s’adressant à Benn : « Qu’on aille me chercher Chaudey. » C’est moi qui y allai…

— Où était la chambre de Chaudey ?

Nous montons, B., G. et moi, l’escalier du pavillon de la Presse. Chaudey était au second étage. La chambre au-dessus de l’appartement du directeur. Celle qui, au Quatre-Septembre, était occupée par Rochefort. Une chambre carrelée. Face à la porte, contre la paroi, un lit de fer. A gauche, une cheminée en marbre gris. Appuyé à cette cheminée, je revois Rochefort, le Rochefort de l’Empire, grand, maigre, pâle, ne laissant pas soupçonner un instant qu’il serait un jour, octogénaire, le solide vieillard d’aujourd’hui. Près de lui, jouant avec des lézards verts, un bambin en costume de velours noir. Son jeune fils Octave… Mais laissons cela. Entre les deux fenêtres, une table. De ces fenêtres, on a vue sur la cour de la Pitié. Dans cette cour, à l’heure où nous sommes, sont des voitures à bras, des brancards d’hôpital. C’est peut-être sur un de ces brancards que fut transporté, encore sanglant, le cadavre du fusillé…

— Quand j’entrai dans sa chambre — continue B. — Chaudey était assis, là, entre ces deux fenêtres, à sa

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table de travail. Il se dressa vivement, la main appuyée sur un livre qu’il lisait, sa haute taille enveloppée dans une robe de chambre. Je lui dis qu’on le demandait en bas. Il me suivit sans mot dire. Je l’accompagnai, toujours silencieux, jusqu’à la porte du greffe… Plus tard, après l’exécution, je retournai, avec quelques amis, dans sa chambre. Je trouvai, sur la table, le travail qu’il venait de terminer, une Ode à la Répu- blique. (1) Près du Vedel, qui était là, saisit le papier et l’emporta.

Nous avons quitté la chambre où vécut Chaudey, du 19 mai, date de son transfert à Sainte-Pélagie, où il avait été détenu jusqu’à Mazas — jusqu’à la nuit fatale. Nous montâmes à l’étage supérieur, où, souvent, nous étions venus jadis voir nos amis prisonniers. Vermorel était là, dans cette salle basse — la petite Sibérie, comme on l’appelait — glaciale en hiver. En face, une autre salle, vaste, basse aussi, avec quatre fenêtres ouvrant sur un admirable horizon. Tout cela m, vide, jonché de plâtras. Incisés dans la pierre des fenêtres, des noms d’occupants. Un nom, une date,

l’interrogatoire

Souvent, aux premiers jours de l’exil, à Lausanne, où Chaudey avait de nombreux amis, (2) nous causions,

(1) ne change rien à ce que nous dit B., qui fait là une erreur. L’Ode à la République avait pour auteur Pierre de Vedel et non Chaudey. Pierre avait soumis… (2) Chaudey avait vécu en Suisse après le coup d’État. Voir plus loin.

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avec Slom, (1) du 23 Mai. Slom avait assisté, au greffe de la prison, à l’entrée de Chaudey, à son interroga- toire par Rigault. Slom n’est plus. Il a laissé, de cette entrevue poignante, un récit écrit, qu’a bien voulu me communiquer sa fille, mademoiselle Olga Slonczynska, artiste peintre, comme son père… Devant le personnel, réuni dans le greffe — le commissaire Clermont, (2) le greffier Benn, le sous-greffier Clément, le biblio- thécaire Préau de Vedel, le surveillant Berthier, le bri- gadier Gentil — Rigault interpella Chaudey, le tutoyant. Tous deux se connaissaient. Rigault, chicanier par nature, comme il était policier, venait souvent au Palais, où il rencontrait Chaudey. Protot, dans nos causeries de la Bibliothèque nationale, dont il est un habitué, me contait, il n’y a pas longtemps, que la joie de Rigault, exubérant, éclatait, était de « coller » Chaudey sur quelque point obscur de procédure. Protot, alors avocat plein d’avenir — s’il avait défendu Mégy au procès de Blois — a maintes fois assisté aux scènes amusantes qui rassemblaient, autour des deux adversaires, les avocats en robe. Qui eût pu prévoir, à ce moment où Chaudey et Rigault discutaient et riaient, la sinistre tragédie cependant toute proche! Je copie, mot à mot, sur le manuscrit de l’ami secrétaire du procureur de la Commune, l’interrogatoire :

RIGAULT. — Est-ce toi qui, de l’Hôtel de Ville, as demandé des troupes pour balayer la place?

(1) Slom (André), artiste peintre et dessinateur, secrétaire du procureur de la Commune. Mort en décembre 1909. (Mes Cahiers rouges, IV, pages 26, 116 et suivantes.) du procureur de la Commune.

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CHAUDEY. — J’ai fait mon devoir. (Trois fois même question, trois fois même réponse.) RIGAULT. — Alors ton devoir était de faire tuer des femmes, des enfants. Tu as tué mon ami Sapia. Mon devoir à moi est de te dire que tu as trois minutes à vivre. CHAUDEY. — Mais je suis républicain. RIGAULT. — Comme tes amis de Versailles qui demain nous massacreront. Allons, marche. CHAUDEY. — Mais, Rigault, j’ai une femme, un enfant… RIGAULT. — La Commune en prendra mieux soin que toi…

C’est là tout. Slom, sur son manuscrit, ajoute ces mots : « L’interrogatoire ne fut pas plus long. »

— Nous étions tous silencieux — me racontait Slom à Lausanne. Aucun de nous, avant de franchir le seuil de Sainte-Pélagie, ne connaissait les projets de Rigault. Moi-même, qui avais passé la soirée avec lui — nous avions dîné ensemble dans un petit restaurant de la rue Berthollet où nous allions quelquefois — ne savais rien. Il n’avait pas prononcé, de toute la soirée, le nom de Chaudey. Je me suis demandé bien souvent où et quand il avait pris sa terrible résolution…

— Mais, ne crois-tu pas que, dès longtemps, Rigault avait décidé de venger sur Chaudey la mort de son ami Sapia, le commandant tué le 22 janvier? Tu étais à la Préfecture… tu dois avoir vu souvent la veuve de Sapia (1) venir, avec sa mère, voir Rigault… Ne crois-tu pas que, toutes deux, réclamé la vengeance?

(1) Voir Mes Cahiers rouges, I, 73. Sur la foi d’un renseigne- ment malheureusement inexact, j’avais cru pouvoir retrouver les traces de madame Sapia, qui, m’affirmait-on, avait dû se rendre, en 1880, nommée à un poste, dans l’enseignement des dames d’assistance, à la Ville de

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Paris. Les recherches ont été vaines. Je regrette d’autant plus qu’une conversation avec la veuve du commandant tué le 22 janvier, eût peut-être éclairci ou contribué à éclaircir le mystère dont s’enveloppe encore la résolution prise par Rigault de faire fusiller Chaudey.

(1) Chardon (J.-B.), membre de la Commune, colonel comman- dant la Légion fédérale de la Préfecture de police. (Mes Cahiers rouges, IV, pages 99 et suivantes.)

— Oui. J’ai vu, plusieurs fois, madame Sapia et sa mère… Mais je ne sais rien de ce qu’elles ont pu dire à Rigault… Je te le répète, en mettant le pied sur le seuil de la prison, j’ignorais absolument ce que nous allions faire.

— Et Clermont, le commissaire de police attaché au parquet de Rigault, qui arriva, après vous deux, à Sainte-Pélagie, était-il averti?

— Je n’en sais rien. Ne m’en a jamais rien dit.

Et, à chacune de mes conversations avec Slom, il en était ainsi. Chardon, (1) que j’interrogeai à Genève, ne savait rien non plus. Et, pourtant, en qualité de colonel commandant la Préfecture de police, ami de Rigault, il était fort bien placé pour savoir. Il connaissait Sapia, et certainement aussi madame Sapia. Rien. Pilotell cependant, on le verra plus loin, qui vivait plus loin, qui vivait plus près de Rigault, ami de longue date du Quartier Latin, dit qu’il a vu, de ce matin, Rigault dit aller à Sainte-Pélagie. Mais Rigault ne lui avait pas dit autre chose.

— Et Chaudey? Après l’interrogatoire?

— Chaudey, depuis son entrée au greffe, était resté debout… tête nue. Il avait gardé sa robe de chambre. Quand l’interrogatoire fut terminé, il jeta un regard sur ceux qui l’entouraient. Rigault était resté assis devant

la table… B., sur un signe de Rigault, sortit. Il revint avec une lanterne… Le cortège se forma. B. en tête. Chaudey. Le commissaire Clermont. Préau de Vedel, le fusil sur l’épaule. Deux ou trois autres. Rigault le dernier, avec moi.

le chemin de ronde

J’ai refait, dans cette après-midi du 10 novembre 1898, avec B. et G., la route que suivirent Chaudey et ses exécuteurs, depuis la porte du greffe jusqu’au mur où se dénoua le terrible drame.

A gauche, en tournant le greffe, un long couloir, étroit, mal éclairé le jour, noir la nuit, qui conduit au chemin de ronde. Lugubre cheminement. Des murs lépreux. Des salles vides, qui furent des buanderies. Des magasins. Des recoins sordides, où se sont ac- cumulés les détritus de deux siècles. On marche sur des pavés énormes, disjoints, branlants. Un ruisseau coule au milieu. D’un côté, à gauche, en bordure, un haut mur de pierres meulières — comme à la Roquette. De l’autre, le bâtiment de la Dette, où, quelques mois encore avant notre visite, étaient les prisonniers de droit commun. Des détenus dépôts, les prisonniers, quand ils entendirent, quand ils virent — car ils pou- vaient voir — le peloton d’exécution prendre place? Puis, le cortège. Les exclamations. Les coups de feu…

On dut arriver vite — quelques minutes — au fond du chemin, là où il oblique, à droite, vers la chapelle, et, après, vers l’allée et la porte de la rue du Puits-de- l’Hermite.

Le peloton du 258e attend. Face au mur d’angle.

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Pendant le trajet, au témoignage de Slom, et aussi de B., il n’a pas été dit une parole… Les pas résonnent sur le pavé…

Le groupe lugubre avance dans la nuit, coupée, de temps à autre, d’un éclair. Les reflets de la lampe que B., en tête du cortège, balance à la main.

Chaudey s’arrête, debout, à deux ou trois mètres du

Derrière lui, un rebord de la pierre meulière, B. pose sa lanterne.

Pas d’autre lumière. A l’angle du mur du bâtiment de la Dette, à droite, une borne, surmontée jadis d’un réverbère appendu à une corde. Le réverbère, dont j’ai vu la rainure, encore existante lors de notre visite, était déjà enlevé en 1871. La lampe de B. éclaire seule

Rigault se place contre le mur de gauche, le mur de pierres meulières. Derrière lui, Slom, et, à côté, le com-

Contre le mur du bâtiment de la Dette, à droite, B. et Préau de Vedel.

A peu près au milieu du chemin de ronde, mais plus proche du mur de la Dette, le peloton. Douze hommes du 258e, commandés par un lieutenant.

Chaudey est debout. Il n’a pas fait un geste. Pas un

Brusquement, Rigault tire son sabre. — Vive la République! crie Chaudey, à trois reprises.

(1) Voir plus loin le croquis, fait par Slom.

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Un bruit d’armes… des crosses qui frappent les pavés… Un coup de feu isolé…

« J’ai fait mon devoir. »

L’interrogatoire de Chaudey, dans la salle du greffe de Sainte-Pélagie, a donné lieu à des versions diverses. Lorsqu’il était à la prison des Chantiers de Versailles, attendant sa comparution devant le conseil de guerre qui le condamna à la peine de mort, Préau de Vedel rédigea une note qu’il remit à Edgar Monteil, détenu lui aussi, (1) note que Monteil publia en 1885. (2) La version qu’on donne Préau de Vedel de l’interrogatoire n’est pas exacte. Elle s’allonge en des détails inventés. L’inter- rogatoire a été bref. Et c’est sa brièveté qui le fait plus poignant encore. Préau de Vedel ne donne pas cette réponse, que lui, par trois fois, d’une voix forte, Chau- dey : « J’ai fait mon devoir. »

Tous ceux qui ont connu Chaudey n’ont jamais douté qu’il eût crié cette protestation… Ce cri, c’est Chaudey tout entier… Chaudey ne connaît que la légalité. L’émeute est pour lui un crime contre la République et contre la loi. Il est d’une bravoure indiscutée. Tout d’une pièce, me disait son ancien secrétaire à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, Eugène Courbet. Chaudey n’est

(1) Monteil (Edgar), journaliste et homme de lettres. En 1871, rédacteur au Rappel, officier d’ordonnance du général La Cécilia. Plus tard, préfet de la République. Aujourd’hui, directeur de l’asile de Villejuif. (2) L’Exécution de Gustave Chaudey et de trois gendarmes, publiée par Edgar Monteil. Une brochure, 26 pages, Paris, Charavay, 1885,

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pourtant pas un homme de premier plan. Les situations périlleuses, comme celle qui l’a surpris à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, le trouvent quelque peu désemparé. Mais il a devant lui le devoir. Et ce devoir, il est résolu à l’accomplir jusqu’au bout. L’émeute gronde. Repré- sentant du Gouvernement menacé, Chaudey le défendra. Il tiendra tête à l’émeute. Si, même, comme disait Slom, il ne prend pas lui-même les dispositions nécessaires, s’il c’est un autre que lui qui « balaye la place », il assu- mera toutes les responsabilités. Il ne songera pas une minute à renier sa conviction.

De nombreuses légendes — sinistres légendes — sont venues augmenter encore l’horreur de la quadruple fusillade du chemin de ronde de Sainte-Pélagie. L’une de ces légendes vise André Slom. Chaque fois que nous nous rencontrions et que nous causions — c’était toujours — de la Commune, Slom protestait énergiquement contre le rôle que lui assignaient les récits — entre autres, celui de Préau de Vedel, publié par Monteil — des incidents de la nuit tragique. Les protestations de Slom portaient principalement sur l’attitude qui lui est prêtée au cours de l’exécution des trois gendarmes, exécution qui suivit, à une demi-heure de distance, et à la même place, celle de Chaudey. Les trois gendarmes furent placés contre le mur. Rigault commanda le feu. Deux tombèrent. Le troisième n’avait été atteint que dans le chemin de ronde. Ou le poursuivit. Rejoint près de la chapelle, il fut ramené devant le mur et fusillé. C’est à ce moment, quand le gendarme s’échappe,

que, d’après le récit de Préau de Vedel, Slom aurait saisi le revolver du commissaire de police Clermont, pour poursuivre le fuyard. — Jamais je n’ai fait cela, m’a toujours dit Slom. Je n’avais tout d’abord pas besoin de prendre le revolver de Clermont. J’en avais un. Alors que nous nous restaurions à Sainte-Pélagie, après avoir quitté le petit res- taurant de la rue Berthollet, un Slom sur nous d’une fenêtre. En arrivant à la prison, je demandai s’il était à l’on ne pourrait pas me donner un revolver. On me donna un revolver d’ordonnance, sans cartouches. C’est ce même revolver que je laissai sur la table de la chambre de Rigault, à l’hôtel Gay-Lussac, quand, le lendemain, mercredi, Rigault et moi fûmes cernés par les sol- dats… (1) Lorsque le commandement de « Feu! » a été été crié, un des gendarmes s’enfuit vers le chemin de ronde, à droite. C’est alors que Clermont saisit mon revolver, non chargé, comme je viens de le dire. Passant derrière le peloton d’exécution, et devant Préau de Vedel, il courut à la recherche du gendarme, qu’il trouva blotti près de la chapelle. Il le ramena au pied du mur. Telle est la vérité, rétablie par Slom dans une note manuscrite placée en tête d’un exemplaire, à lui appartenant, de la brochure d’Edgar Monteil. (2)

                      l'arrestation

On a dit et écrit partout que Gustave Chaudey avait été arrêté dans les bureaux du Siècle par Pilotell.

(1) Mes Cahiers rouges, IV, pages 26 et suivante. (2) On trouvera plus loin le texte complet de la note de Slom.

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n’est pas Pilotell qui arrêta Chaudey. Quand, le 13 avril, il se rendit au domicile de l’ancien adjoint au maire de Paris, ce dernier était absent. Pilotell perquisitionna, revint à la Préfecture de police, et chargea un de ses subordonnés, Henneron, de procéder à l’arrestation. J’ai demandé à Pilotell de me faire un récit détaillé des incidents qui entourèrent l’arrestation. Voici, sans y rien changer, la lettre que je reçus de Pilotell. Je la transcris à titre de document historique.

… Après le déjeuner ordinaire à la Préfecture de police, le 13 avril, où nous étions toujours une vingtaine (1) Chalain, membres de la Commune. Edmond Levraud, Dacosta (Gaston), Slom, Réglain, Cattelain (chef de la Sûreté), Giffault, Clermont, Wurth, Regnard, occupent des fonctions à la Pré- fecture de police. Roullier (Edouard), membre de la Commission du travail. Villaumié, l’historien mauriste de la Révolution française, arrière-petit-neveu de Jeanne d’Arc. (Le journal la Commune du 29 avril 1871 publie la note suivant : « Un arrière-petit-neveu de Jeanne d’Arc, M. Villaumié, frère de notre historien, vient de s’éteindre à Nancy, à 80 ans. Comme chef de partisans en 1814 et 1815, il rendit à son pays des services signalés. »)

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commissaire. Arrivés à la bonne, nous lui entrer. Madame Chaudey ne demanda ce que je désirais. — Madame, lui dis-je, j’ai la triste mission d’arrêter votre — Mais, monsieur…, il n’est pas là. — À quelle heure rentrera-t-il? — Je ne sais pas. — Voulez-vous, madame, je vous prie, me donner les clefs de ce bureau? J’indiquais le bureau de travail couvert de papiers et de — Je n’ai pas ces clefs. — C’est bien, dis-je en me tournant vers Henneron. Allez chercher un serrurier. Un quart d’heure après, le tiroir de droite du bureau était ouvert. J’y trouvai des papiers assez importants, et, de plus, un brouillon de lettre, non finie, que je lus.

« On m’a laissé seul (1) avant hier, à l’Hôtel de Ville (le 22 janvier évidemment) et j’ai été prendre sur moi de le défendre. Des délégués de plusieurs circonscriptions sont arrivés. J’en ai également reçu quelques-uns. Je n’ai pas reçu les autres. Une chose m’a profondément frappé, c’était leur grande jeunesse… » (2)

Le reste m’échappe. Je suis sûr qu’il n’y avait aucune allusion à des ordres donnés par aux soldats bretons pour tirer sur la foule, quand Sapia fut frappé à mort. Il y avait dans le tiroir du bureau de Chaudey deux sacs contenant environ 820 francs or et argent. Henneron me dit : — Il faut confisquer cet argent et l’emporter à la Préfecture. Il prit les deux sacs.

(1) Ces premiers mots de Chaudey à Picard sont à retenir. (2) Chaudey porte ici de la deuxième délégation, composée de Monteils, Gentelin et Chaussy, avec lesquels l’entretien avait, au dire du sieur Picard, comme on le verra plus loin, été très vif. Les trois délégués n’avaient guère plus de 20 ans.

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— Mais, monsieur, vous me laissez sans argent, dit — Avez-vous assez de cent francs? dis-je à madame Chaudey, en tirant le seul billet de banque que j’avais sur moi… Du reste, madame, vous n’avez qu’à vous adresser à moi, à la Préfecture de police. Mon nom est Pilotell. Ce reçu a été publié. Il était ainsi conçu :

« Trouvé dans le tiroir du bureau de M. Chaudey des papiers et une somme de 820 francs, que nous emportons, jusqu’à nouvel ordre, à la Préfecture. Signé : G. Pilotell. (1)

Henneron, lorsque nous retournâmes à la Préfecture, mit les papiers et cette somme sur la table de Raoul J’avais appris en sortant que Chaudey devait se rendre au Siècle entre cinq et six heures et demie. Je donnai à Henneron l’ordre écrit de l’arrêter, ce qui fut fait. Chaudey fut interrogé le soir même par Rigault. Je n’étais pas là. Mais je suis ce qu’il est passé. Chaudey dit et répéta à Rigault qu’il avait fait son Le prisonnier parlait peut-être sur un ton trop protecteur au délégué du Pré-Préfecture de police) qui l’interrogeait. En voilà assez, dit Rigault. On va vous emmener à Mazas et nous verrons ce que nous aurons à faire ensuite. On me fit appeler, et, Rigault, brièvement : — Tu vas emmener Chaudey à Mazas. Prends avec toi Cattelain et Henneron. Nous voilà partis tous les quatre en voiture découverte. Il faisait une nuit superbe. Chaudey assis à côté de moi, Cattelain et Henneron en face. Chaudey avait un grand pardessus et un chapeau à haute forme. Il causait très vite et voulait qu’on lui expliquât le mouvement (de la Commune)…

(1) Voici le texte exact : « Trouvé chez le nommé Chaudey (Gustave) la somme de 825 francs, que nous emportons jusqu’à nouvel ordre à la Préfecture de police, plus un paquet de lettres. » (Siècle du 24 avril 1871.)

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Arrivés à Mazas, Chaudey, se tournant vers moi : — Je n’ai encore rien pris… Et comme il faisait mine de tirer de l’argent de sa poche : — C’est inutile, dis-je. Henneron, allez chercher quelque chose à manger, et apportez quelques cigares. En quittant Chaudey, je lui tendis la main, qu’il prit en — Vous me serrez la main… — Pourquoi pas, dis-je. Je ne suis pas votre juge. J’ai des ordres à exécuter. Voilà tout. — Voudriez-vous, reprit Chaudey, je vous prie, faire remettre à ma femme une lettre? — Comment il ne le cacheriez pas? — Vous pouvez la fermer. Je vous promets que la lettre sera remise dès demain matin… (Il était déjà nuit.) Quant à l’exécution, je savais que Raoul Rigault devait se rendre à Sainte-Pélagie. (1) J’étais de jour-là (23 mai) avec Ferré, que je quittai rue Hautefeuille pour ne plus jamais le revoir. Je ne revis Rigault que mort, rue Gay-Lussac, le

J’avais posé à Pilotell deux questions. Les voici, avec les réponses :

1° Madame Sapia (la veuve du commandant Sapia tué le 22 janvier) et sa mère, venaient-elles souvent à la Préfecture de police? — Je n’ai jamais connu — me répondit Pilotell — ni madame Sapia ni sa mère. Je n’ai jamais entendu parler de leurs visites à la Préfecture. Cela ne veut pas dire qu’elles n’y soient jamais venues.

(1) Il faut noter cette phrase. Rigault avait donc, déjà, dans l’après-midi du mardi 23 mai, l’idée bien arrêtée de se rendre le soir à Sainte-Pélagie. Il ne dit pas toutefois à Pilotell ce qu’il se proposait d’y faire.

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2° Sais-tu d’où vient la résolution prise par Rigault de fusiller Chaudey? Brusque. Où déjà décidée de — Je crois — me répondit Pilotell — que Rigault pensait à une plus longue durée de la Commune, et à une condamnation de Chaudey (par le jury d’accu- sation). (1) Voyant comme Ferré, à l’entrée des troupes, que les membres de la Commune s’agissaient pas, ils pirent (Ferré et Rigault) sur lui toutes les responsa- bilités. Rigault, en outre, n’avait jamais pardonné à Chaudey la mort de son ami Sapia.

Qui donc était Sapia, dont le nom retentit, comme un glas, à chaque page de la terrible histoire de la mort de Théodore-Emmanuel Sapia était, au début de la guerre, capitaine commandant la 4e compagnie du 1er bataillon des mobiles d’Eure-et-Loir, à Chartres. Révoqué le 14 septembre pour avoir voulu, a-t-il expli- qué plus tard, proclamer la République, il arrive le 17 à Paris, et se fixe à Montrouge, 112, chaussée du Maine. Il est fait inscrire dans la garde nationale. Au bout de quelques jours, il est capitaine-trésorier, puis, le 30 sep- tembre, commandant de son bataillon, le 146e. Le 8 octobre, il rassemble ses hommes au Champ d’Asile, et

(1) Le jury d’accusation, qui tint sa première séance le 19 mai, n’avait pour mission que de décider si oui ou non devant être rayés contre tous ceux de la Commune. Il ne pouvait prononcer aucune condamnation. Les séances du jury d’accusation furent interrompues par l’entrée des troupes de Versailles.

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leur donne rendez-vous aux Quatre Chemins, en face de l’église Saint-Pierre, pour, au premier signal des tambours, marcher sur l’Hôtel de Ville. (1) Violentes protestations. Les gardes le saisissent et le conduisent à la Place. Il passe, le 20 octobre, en conseil de guerre; il est acquitté. Il n’en est pas moins révoqué. Désormais, il ne signera plus que « commandant révoqué du Les débats du procès en conseil de guerre (2) — nous laissons de côté les appréciations du tribunal — nous Paris le 6 janvier 1838 — il a sous-lieutenant en 1861. Il démissionne. Il prend part aux campagnes de Chine et du Mexique. Il semble qu’entre ces deux expéditions, sa 1862, il doit subir un traitement à Charenton. Le 1er octobre 1863, il écrit au maréchal X (le nom n’est pas cité) une lettre, lue au conseil de guerre, dans laquelle il dit : « Les longues fatigues des campagnes de Chine m’avaient abattu. Je me crus un moment, et sur l’avis des médecins, impropre et pour jamais à toute vie active; et bien malgré moi créait alors les solli- citations extérieures pressantes, je sacrifiais toute une vie militaire déjà bien remplie. Par décret impérial du 15 septembre, Sa Majesté daigna accueillir ma demande (de réintégration). Depuis cette époque, monsieur le Maréchal, je ne vis que de souvenirs et de regrets, et

(1) Dans l’après-midi du 8 octobre, un certain nombre de batail- lons de la garde nationale se réunissent sur la place de l’Hôtel- de-Ville pour réclamer les élections municipales. Ce fut la première manifestation en faveur de la Commune. (2) Voir Gazette des Tribunaux du 11, 16, 20 et 23 octobre 1870.

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je passe dans une inutile action en temps précieux que je brûle de copsacrer au service de Sa Majesté. » Sapia reprend du service, mais ce pour démissionner encore le 20 septembre 1866, à San-Luis-de-Potosi. Sapia est ce qu’on appelle un cerveau brûlé, mais il est d’une incontestable bravoure. Son défenseur, Me Lachaud, invoque à ce sujet un billet du général de Négrier. Quand on écrit le nom de Sapia, aucun officier de l’armée, on ne peut s’empêcher de songer à cet autre officier, ancien lieutenant de vaisseau, Lullier, brave, lui aussi, et également exalté. Sapia était parfois, au dire de ceux qui ont vécu près de lui, d’une exaltation touchant à la folie. Sapia est bien apparenté. Son père, secrétaire général d’un ministère sous la Restauration. Sa sœur, madame Pierre de Castellane. Son frère, rece- veur central des finances à Paris. Il envoie des vers à madame la comtesse Sapia. Il jouit de hautes protec- tions. Il doit son grade de capitaine des mobiles d’Eure- et-Loir à l’appui du général Soumain.

Sapia, révoqué de son grade de chef du 146e, ne se mêle pas au mouvement révolutionnaire. Il donne des articles à la Patrie en Danger de Blanqui. Il dirige un journal, la Résistance, « organe démocratique du quatorzième arrondissement », où il y a comme collaborateurs Raoul Rigault, J. Martelet, qui sera ensuite secrétaire de la Commune, Gaston Da Costa, qui sera substitut du procureur de la distinguée, élégant, la chevelure et les moustaches brunes, Sapia est orateur facile. Il est assidu aux réunions publiques du temps où apparaît à toutes les manifestes cations. Il signe l’Affiche Rouge (Place au Peuple! Place

à la Commune! (5 janvier 1871). Tous ceux dont nous prononçons les noms ici, Monteils, Gentelini, Champy, Melliet, Régère, ont signé l’Affiche Rouge… Le 22 janvier 1871, Sapia est au premier rang, contre les grilles de l’Hôtel de Ville. La fusillade le fait reculer avenue Victoria, où il est tué. Quand j’entrai, avec mon bataillon, sur la place, je croisai un groupe qui portait à l’Hôtel-Dieu un commandant grièvement blessé, étendu sur un édredon rouge. C’était Sapia… (2)

(2) Voir Mes Cahiers rouges, IV, page 94.

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                      le 22 janvier

Le 22 janvier a tué Gustave Chaudey. Dès le soir de l’émeute, la légende est créée. Chaudey a donné l’ordre de « balayer la place ». Dans les journaux, dans les conversations véhémentes qui ont remplacé les clubs, partout, Chaudey est accusé d’avoir donné aux mobiles bretons qui occu- paient l’Hôtel de Ville l’ordre de faire feu.

22 janvier 1871. Première journée sanglante du Siège. À trois jours de Buzenval. À six jours de la capitula- tion. Dans la nuit qui précède, la nuit du 21 au 22, l’envahissement de Mazas, où sont prisonniers Flourens, Léo Melliet, Alphonse Humbert, le docteur Pillot, d’autres. Prisonniers pour l’Affiche Rouge. Tous seront, plus tard, de la Commune. Flourens, qui aura le crâne fendu, d’un coup de sabre de gendarme, à Chatou. Léo Melliet, membre de la Commune et membre du Comité de Salut public. Le docteur Pillot, membre de la Com- mune. Alphonse Humbert, l’un des trois rédacteurs du Père Duchêne. La prise de Mazas, l’émeute du lende- main, deux incidents qui se tiennent étroitement.

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Le 22 — un dimanche — la place de Grève est pleine de monde. Une foule plutôt curieuse qu’hostile. Des femmes, des enfants, des badauds. Le désœuvrement du Siège a donné l’habitude de la place publique. Des groupes où prévient des orateurs. Des cris de « A bas Trochu! A bas Vinoy! Le guerre à outrance! Le ration- nement! » Les hommes armés en petit nombre. Vers des détachements du treizième et du cinquième arron- dissement. Par la rue de Rivoli, la rue du Temple, ceux de Belleville et des Batignolles. Ce bataillon, ou plutôt, une centaine d’hommes du treizième, défilent, la crosse en l’air, criant : « La levée en masse! Le ration- nement! » Ces derniers sont des pacifiques. Les autres vont se masser devant la grille du palais. Postés un peu partout, avenue Victoria, rue de Rivoli, place Saint- Bon, la rue du Renard, la rue de la Coutellerie, des gardes, en paquets de trois ou quatre, le chassepot en bandoulière. Blanqui est là, quelque part. Au café du Gaz, rue de Rivoli.

Chaudey est seul à l’Hôtel de Ville.

Le maire, Jules Ferry, a laissé son adjoint la lourde responsabilité. Ferry est au ministère de l’Intérieur, où il assiste à une conférence sur l’approvisionnement, sur ce qui reste de vivres. Et, pourtant, l’émeute est dans l’air. Depuis deux jours, les mouvements de troupes se poursuivent en vue de résister à une attaque de l’Hôtel de Ville. Des bataillons mobiles ont été amenés à la Con- corde, au Palais de l’Industrie, à l’église Saint-Eustache. La gendarmerie est au Carrousel. À l’Hôtel de Ville, les mobiles du Finistère emplissent la salle du Trône du

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premier étage, la salle Saint-Jean, les cours. L’orage est prêt. Qu’un coup de fusil soit tiré, d’un côté ou de l’autre, et la fusillade roulera, mortelle… Chaudey est

Deux heures. Un peu avant. Une députation de l’Alliance Républicaine — Tony Révillon (1) et Simon Dereure (2) — demande à être introduite près du gou- vernement. L’Alliance Républicaine — ses principaux membres, Delescluze, Arthur Arnould, Cournet, Le- vraud, (3) d’autres — est en permanence, tout près, au 6o de la rue de Rivoli. Des fenêtres donnant sur la place, Delescluze verra la fusillade. Chaudey reçoit les délégués. Il leur montre les dispositions prises.

Deux heures et demie. Autre délégation. Celle-là plus âcre. Elle est conduite par un jeune capitaine du 73e bataillon de la garde nationale, le capitaine Montels. Champy, qui sera membre de la Commune; Gentelini, qui fut candidat et ne fut pas élu, l’accompagnent. Montels racontera, plus loin, son entrevue avec Chaudey.

Deux heures cinquante. Derrière la grille du monu- ment, en avant de la porte principale, la porte du milieu, qui est surmontée du bas-relief en bronze d’Henri IV, trois officiers. Le colonel Vabre, comman- dant militaire, depuis le 5 novembre, de l’Hôtel de Ville.

(1) Tony Révillon, journaliste, plus tard député de Paris. (2) Simon Dereure, adjoint élu de la mairie du dix-huitième (Montmartre), plus tard membre de la Commune. (3) Delescluze, Arnould, Cournet, journalistes, plus tard membres de l’Alliance républicaine ; Levraud, blanquiste, plus tard chef de la 1re divi- sion à la Préfecture de police.

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Le capitaine adjudant-major Bernard. Le commandant du bataillon de mobiles du Finistère, comte de Legge. En face d’eux, appuyés à la grille, quelques-uns tenant de l’escalader, des gardes nationaux armés. Parmi eux, Sapia, en uniforme de commandant, ceinture rouge autour de la taille, le pantalon dans les bottes. Toutes les fenêtres de l’Hôtel de Ville sont closes. Pas une tête. Pas un canon de fusil. Monté sur le piédestal d’un bec de gaz, le capitaine Montels parle, le bras droit levé, le gauche embrassant le lampadaire. Tout autour, un groupe

La minute tragique est arrivée… Brusquement, les fenêtres de la salle du Trône se sont ouvertes. On a entendu comme un bruit de volets et de vitres… Les fusils sont braqués. La fusillade éclate. L’Hôtel de Ville se voile d’un nuage de fumée blanche… Tout cela en moins d’une minute… La place riposte. Derrière chaque obstacle, tas de sable, réverbères, des coins de rues, les gardes, à genoux, tirent… Combien cela dura-t-il? Un quart d’heure. Vingt minutes… La place est vide. Une douzaine de corps gisent…

Sur cette journée du 22 janvier 1871, où l’envahisse- ment de Mazas, sur l’émeute, j’ai interrogé quelques amis, derniers témoins des grands jours. M. Ernest Courbet, qui occupait alors, près de Chaudey, le poste de secrétaire administratif et qui était à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, a bien voulu reconstituer pour moi le procès-verbal relatif aux deux délégations, tel qu’il fut dicté le lendemain par Chaudey. Le capitaine Montels, qui fut chef de la 12e légion de la Commune, m’a envoyé de Sfax, où il réside, le récit de sa journée. Alphonse Humbert, qui fut l’un des délivrés de Mazas, et l’un des

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combattants du lendemain. Alexandre Girault, depuis député de Paris, un de ceux qui forcèrent la porte de la prison, fit, lui aussi, le coup de feu sur la place. Paul Martine était, près de son ami Malon, membre de la Commission municipale du dix-septième arrondisse- ment. Il m’a raconté l’histoire touchante du brave petit tambour du détachement des Batignolles, qu’une balle coucha avenue Victoria, tout près de Sapia.

                      les deux délégations

Deux délégations se présentent, à l’Hôtel de Ville, et sont reçues par Chaudey. Ce qui s’est dit, au cours de ces entrevues, aussi bien par les délégués que par Chaudey, on ne le savait jusqu’ici que par les récits, si sujets à controverse, des journaux. Voici la note qui m’a été adressée par M. Ernest Courbet :

Secrétaire administratif de Chaudey, adjoint à la mairie de Paris, du 10 novembre 1870 au 18 mars 1871, j’ai assisté avec lui la journée du 22 janvier à l’Hôtel de Ville. Le lendemain il m’a dicté le procès-verbal de réception des délégations qui se sont présentées, avant trois heures, pour lui demander de l’attaque du vivil édifice municipal par une colonne de gardes nationaux disposés à la rue du Temple, longeant la façade de l’Hôtel de Ville, et tentant d’y pénétrer par la porte du pavillon sud. Quelque rapide qu’ait été la tenta- tive de surprise, la porte du pavillon fut néanmoins précipi- tamment sur le chef de la colonne, en avant de la troupe, qui resta seul prisonnier, blessé, peu grièvement, d’un coup de feu au bras gauche et à la tête. Ce capitaine, dont j’ai oublié le nom, a été amené vers la porte de la place les personnes amenées là pour la curiosité. (Cette consigne fut exactement observée.) Sur ces paroles, Tony Révillon, tranquillisé, se

Voici maintenant le récit de Chaudey, tel qu’il m’a été

fait, que je l’ai transcrit et qu’il a été signé par son auteur, ainsi que formule de procès-verbal de déposition de témoin, paraissant émaner du greffe criminel du Palais de Justice.

Deux délégations se sont présentées à l’Hôtel de Ville dans la première partie de l’après-midi. Le journaliste bien connu, Tony Révillon, conduisait la première. Le visiteur s’enquit auprès de son confrère de la presse parisienne des dispositions qu’il croirait devoir prendre dans certaines éventualités. Il souhaitait connaître quelle serait l’attitude des défenseurs de l’Hôtel de Ville, au cas où se produirait une attaque à main armée. Chaudey n’hésita pas à faire cette déclaration : « Si l’on use de violence, nous ripos- terons par la force. » Tony Révillon ayant manifesté alors Chaudey à la fenêtre de son cabinet donnant sur la place, lui fit remarquer que la foule s’y pressait comme un jour de fête. Les femmes et les enfants y affluaient, et, sauf la présence d’un homme en blouse portant drapé à la bretelle était un fusille, aucun particularité ne semblait indiquer que l’on fût au moment proche d’une explosion de colère populaire. La délégation, à cet instant de l’entretien, dit une angoisse extraordinaire Tony Révillon, qui dit observer combien il serait épouvantable que cette foule de femmes et d’enfants, prise entre deux feux, laissât aucun des siens sur le carreau.

Pour dissiper l’appréhension de son confrère, Chaudey, restant ferme en son propos, lui donna l’assurance que si la défense de l’Hôtel de Ville imposait l’emploi des armes, l’ordre formel, dûment réitéré, serait donné aux mobiles de garde à l’Hôtel de Ville de tirer au-dessus des décharges de leurs fusils pour dissiper de la place les personnes amenées là pour la curiosité. (Cette consigne fut exactement observée.) Sur ces paroles, Tony Révillon, tranquillisé, se

La deuxième délégation avait à sa tête le capitaine Montels, qui fut l’orateur. On ne sait pas l’assurance que je justifiaient les désastres du 19 janvier, il se plaignait de l’incapacité des généraux chargés du commandement des troupes appelées aux opérations de sortie, et il récla- mait, impétueusement, que l’autorité dont ils ne savaient

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pas user contre l’ennemi, leur fut immédiatement retirée et remise aux mains de chefs plus capables de conduire leurs soldats au combat, et, plus soucieux d’un bon emploi des existences offertes pour la défense de la patrie.

En réponse à ces critiques formulées, M. Chaudey, se référant à un extrême décision, Chaudey rappela que depuis le 31 octobre le siège du Gouvernement de la Défense natio- nale avait été transféré de l’Hôtel de Ville à la Place Ven- dôme, et que les membres du Gouvernement avaient seuls qualité pour recevoir l’exposé des griefs et des vœux de la délégation et y donner la suite qu’il conviendrait. Il ajouta que pour assurer à cette manifestation un effet utile, il fallait que la délégation appuyât la demande de la présen- tation d’une liste d’officiers dignes de la confiance de tous. « Vous comprenez bien, conduit-il avec son retenu accent franccomtois, que des inconnus dont la bravoure ne fait pas doute, mais dont l’expérience des choses de la guerre est incertaine, ne sauraient raisonnablement jamais à leurs soldats l’énergie qu’alimente l’espoir raisonné de vaincre. »

A une demande d’éclaircissements sur certains points contestés, voici ce que m’écrivait encore M. Ernest

La colonne de gardes nationaux qui, par la rue du Temple, est arrivée au droit de l’Hôtel de Ville, s’est défilée le long de la grille et, capitaine en tête, a essayé de forcer l’entrée de la cour du Préfet. C’est à ce moment que des coups de feu ont été entendus et que l’attaque s’est produite contre la troupe Victoria, par des gardes qui occupaient des deux côtés de l’avenue en tirailleurs, laissant libre la chaussée où ils couraient le risque d’être inutilement déci- La mort de Sapia, à l’endroit occupé aujourd’hui par un kiosque de vente de journaux, en face du 2 de l’avenue Victoria, a eu lieu quelques instants avant une surprise en écho du

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Bernard Salvador, (1) mort secrétaire de la rédaction de l’Officiel, est resté dans mon cabinet pour survivre, d’un coin de la fenêtre, le mouvement et ses péripéties. Il est, à ma connaissance, le seul qui soit demeuré à ce poste d’obser- vation. Nous allions et venions, éprouvés de voir tomber des blessés et des morts sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Pendant ce temps, Mahias (2) recevait les notables de Saint-Denis dans la Galerie des Paysages, formant couloir du palier du premier étage au dessous de l’entresol et condui- sant à la salle du Trône, aujourd’hui salle des délibéra- tions, du Conseil municipal.

Les notables de Saint-Denis, que les Allemands commen- çaient de bombarder, venaient demander des bons de réquisition du logement dans le quartier de La Chapelle. Mahias, ayant épuisé sans quantité de ces bons, les notables voulaient sortir de l’Hôtel de Ville. On était au plus fort de la fusillade et il y avait grand danger à traverser la place. On retint donc les délégués de la ville bombardée jusqu’à la cessation des coups de feu. A ce moment, M. Monier, secrétaire d’Hérisson (3) et moi, les accompagnâmes bien au delà du sinistre lieu de la lutte.

C’est sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, sur la porte de la place, que sont partis les premiers coups de feu…

                      de Mazas à la place de Grève

Alphonse Humbert était, le 21 janvier, à Mazas. Avec lui, nous allons assister à l’envahissement de la prison, à la montée à Belleville, au retour au Quartier Latin, où il habite, et, enfin, à l’après-midi farouche où il com- battra dans les rangs de l’émeute.

(1) Bernard Salvador, second secrétaire de Jules Mahias. (2) Jules Mahias, secrétaire général de la Mairie de Paris. (3) Hérisson, adjoint à la Mairie de Paris.

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— J’avais été arrêté — me raconte Humbert — pour avoir signé l’Affiche Rouge. J’occupais, à Mazas, une des cellules du rez-de-chaussée de la sixième division. Je dormais à poings fermés, quand un vacarme me réveille en sursaut. J’interroge ma montre. Onze heures et demie. « Ouvrez la porte! » dit une grosse voix qui se reconnaît au bruit métallique. Des cris. Des colloques violents. « Ouvrez, nom de Dieu… Fous-toi un coup de crosse dans les reins… Colle-toi ton revolver sous le nez… Je vais te massacrer! Et je songe… Il y a eu une émeute. Peut-être une insurrection… La troupe, ivre, envahit les prisons… Un tournant se pré- pare… Brusquement ma porte s’ouvre. Une fourragée d’hommes armés se précipite. Dumont, Gigault, Girault, qui m’em- brasse, à Allons, lève-toi et fous-tous le camp. On te re- connu ça dehors… » Dumont et Girault, tous deux de Belle- ville. Girault, bientôt, sera avec moi au 22 janvier, où il m’habille. Je sors à peine vêtu, je passe devant des hommes effarés, les gardiens, muets, ne comprenant pas plus que moi, ahuris. Nous franchissons le guichet. La cour est pleine de gardes nationaux en armes, aussi ahuris que les gardiens. Nous voici dehors. Enfin j’apprends. Mazas s’était gardé que par une compagnie d’un bataillon de l’ordre. Une cin- quantaine de nos amis s’étaient dit qu’il y avait là un beau coup à faire. Ils étaient arrivés en armes, silencieusement, enveloppés dans des capotes couleur de muraille — les hauts murs de meulière de Mazas. Sur la place, on s’était dispersé. Un avait fait rouler de grosses charrettes prises à la gare de Lyon, pour mater le roulement des canons. Les becs de gaz éteints. Des commandements à mi-voix. « Faites avancer une compagnie à gauche… Une autre à droite… » On avait sommé la garnison, terrifiée. Avec des cris et des pinces pris dans un chantier voisin, on commen- çait de desceller les pierres du mur d’enceinte. En fait, c’était un tout petit nombre de vainqueurs. Nous étions libres… Les premières effusions passées, on songe à la suite. Nous ne pouvons en rester là… Il faut agir. Et agir vite. Tout d’abord, où allons-nous?

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Nous discutons. Flourens, Léo Meillet, quelques autres. Irons-nous à l’Hôtel de Ville? Je suis de cet avis. Rien ne sera plus facile que de reconnaître le coup qui vient de si bien réussir. Enlever un poste. Prendre possession du pouvoir central. À l’aube, Paris apprendra que nous sommes les maîtres. Sûrement, il ne nous chassera pas. La colère est grande contre les hommes de la Défense natio- nale… De la Trahison nationale, dit-on dans le peuple… Flourens propose autre chose. C’est au milieu du peuple que nous devons aller. A Belleville. Flourens est suivi. A Belleville, donc. Nous voilà en marche. Flourens disparaît. Nous attendons, attendons. On est-il. On le cherche. On le retrouve, enfermé dans une salle, très occupé à rédiger une proclamation à la population parisienne… Le jour est venu… Nous redescendons, quelques-uns, au Quartier Latin.

Deux heures. Je pars seul pour l’Hôtel de Ville où je suis déjà allé faire un tour pendant la nuit. Mon fusil en bandoulière. Sur la place, Eudes et Goupil, (1) Nous entrons au café de la Garde Nationale. Eudes me dit que Blanqui est tout près, dans une maison de la rue Saint-Bon, que Blanqui, ni sur la place, ni au café de la Garde Nationale, ni ailleurs,

On va, on vient. Des groupes. Des hommes armés, pêle- mêle avec une foule grouillante. C’est un dimanche. De gros tas de sable, épars, un peu partout, sur la place. Les grilles qui enserrent l’Hôtel de Ville sont closes. Entre la grille et la façade du monument, tout près de la grande porte d’entrée, deux ou trois officiers, dont un colonel de garde nationale, sanglé, botté, sabre au côté, la figure dure, couleur de brique, moustaches et favoris en — Le colonel Vabre. Le gouverneur de l’Hôtel de Ville. — Peut-être. Je ne le connaissais pas… Tout à coup — et en environ trois heures — je voir déboucher, de la rue du

(1) Émile Eudes, plus tard membre de la Commune. — Goupil (D.), membre de la Commune. Démissionnaire le 12 avril.

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Temple, une colonne de gardes nationaux en capotes vertes, tambour battant, drapeau coiffé d’un bonnet rouge. A leur grand garçon, fort, moustachu, Goubault, (1) on a dit souvent que la colonne était conduite par Malon. Non. la grille. Il me semble qu’ils ne sont guère plus de cent à Dumont, de Belleville, — le petit Dumont, comme on l’appelle… Il grimpe à la grille… Je le vois un instant, qui gesticule, comme s’il interpellait, avec violence, les offi- ciers… Le colonel de garde nationale — Vabre, tu dis — se retourne… Il décroche son sabre, frappe de la poignée sur la grande porte close… On entend distinctement les coups… Les fenêtres du premier étage s’ouvrent… Les mobiles épaulent les fusils… La fusillade éclate… La façade de l’Hôtel de Ville est à demi voilée de fumée… On riposte de la place… Je vois le petit Dumont se sauver en boitant… A-t-il été blessé… Je ne sais pas… Dumont, le poing en l’air, vieille femme qui montre le poing, hurlant… En tirailleur, à genoux près d’elle, ajuste et fait feu…

— Avant la fusillade, quelque coup de feu, isolé, venant de la garde nationale, a-t-il été tiré? Pas un coup de feu n’a été tiré avant que le colonel, se retournant, frappât de la poignée du sabre la porte de l’Hôtel de Ville… — La fusillade… combien de temps a-t-elle duré? — Ah! cela… je n’en ai aucune idée… Un quart d’heure. De part et d’autre… Peut-être davantage. J’étais comme fou… J’avais un genou en terre sur le trottoir de la rue de Rivoli, près du café de la Garde Nationale, et, là, je brûlais mes deux paquets de cartouches, tirant sur la façade, au hasard, chargeant et rechargeant fébrilement mon chas- — Oui. On dit même que, d’un dernier coup de fusil, tu as tué les aiguilles du grand cadran.

(1) Goubault, de l’Internationale. Plus tard, délégué à la direction générale des Contributions directes.

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— Une blague, inventée par Vallès… As-je brisé les aiguilles?… Tu aurais-je brisées que je n’avais guère le temps de m’en assurer… J’étais dans la fumée… Je te l’ai dit, au hasard, sans voir… Plongé dans d’inexplicable me pous- sait… L’exaltation… Une pensée de vengeance… La volonté d’agir de façon qu’on ne puisse dire que je n’étais pas là. — Non. Il était avenue Victoria, Je n’ai pas quitté le café de la Garde Nationale et ses abords. — Et après la fusillade? — Mes cartouches épuisées, je me lève et je reste là, songeant à je ne sais plus quoi; encore tremblant, appuyé sur mon fusil… Quelques coups de feu, partant, je crois, des maisons de la rue de Rivoli, éclatent encore. J’en- tends qu’on m’appelle… — Mais rentre donc… Vois-tu?… Je rentre… Le matin, cette même salle, s’est tenu un club. J’y ai appelé aux armes… Je me souviens… On me pousse dans la salle derrière. On me désarme. On me fait lever les mains… Maintenant, je n’ai plus qu’à partir. A me gauche. A droite. On ne pourrai pas dire que j’ai fui. Non seulement je suis venu au rendez-vous, mais je me suis battu… Je me dirige, à quatre pattes — on tirait tou- jours — vers la porte. Je dois, pour la franchir, déranger le corps d’un vieillard à barbe blanche, tué par la première décharge des mobiles… Je crois bien qu’une fois passé les points, je suis allé me retrouver tous à la brasserie de la rue Saint-Séverin, chez Glaser. dis-je à Humbert — à l’incident Vabre. Crois-tu que le signal de Vabre, alors colonel gouverneur militaire de l’Hôtel de Ville, frappant de la poignée de sabre la grande porte, fût le signal, convenu d’avance, qui donnait aux mobiles placés à l’intérieur l’ordre de faire feu sur la place? — Je n’en sais rien… rien du tout. Vabre avait-il dans une réunion des autorités civiles et militaires présentes à l’Hôtel de Ville, été laissé libre du choix de l’opportunité?… Je n’en sais rien, je le répète. Cela se peut… Tout ce que je

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puis dire, c’est qu’il heurta la porte violemment, et que, à ce moment même, les mobiles firent feu… Cela, je l’ai entendu et vu… C’est tout ce que je sais de ce 22 janvier… Quand je revins de Calédonie, je reçus de Pierre Denis une lettre pleine d’attaques violentes contre Chaudey, qu’il accusait d’avoir donné l’ordre de tirer. D’après Pierre Denis, Jules Ferry qui, comme tu le sais, n’était pas le 22 janvier à l’Hôtel de Ville, où, plutôt, qui n’y vint qu’après la fusil- lade, aurait reproché durement à Chaudey son attitude… Mais, Pierre Denis, prouthonien pur, n’avait jamais aimé — On a écrit qu’avant la fusillade des mobiles, un homme grimpé à un réverbère, ou aux grilles de l’Hôtel de Ville, avait tiré un premier coup de feu? Cet homme ne serait-ce pas Dumont, le petit Dumont de Belleville? — Non. J’ai suivi des yeux Dumont, que je connaissais fort bien, depuis son arrivée avec le bataillon conduit par Combault, jusqu’au moment où, ayant voulu escalader la grille, je le vis s’en aller en boitant… J’affirme de la façon la plus formelle qu’il n’a pas tiré… — Qui était Dumont? — Un ami de Belleville. Ancien secrétaire, je crois, du comité Gambetta de 1869. Après la Commune, il ne fut pas poursuivi. À la fondation de la République française, il entra au journal comme metteur en pages. Je ne l’ai plus — Je le voyais parfois à la Délégation des Vingt arron- dissements… Je ne le connaissais pas vraiment. — Protot, Rigault, ne t’ont jamais parlé des incidents de l’affaire Chaudey?

                      le capitaine Montels

Souvent, à Genève, pendant les longues journées, inoccupées, de l’exil, nous parlions du 22 janvier, de la

(1) Dumont (Ch.) avait publié, en novembre 1870, une feuille, l’Ami de Marat. Un ou deux numéros.

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fusillade de mort, des responsabilités encourues. Mon- tels était des nôtres. J’ai noté ce qu’il nous disait. Son entrevue avec Chaudey. Les coups de fusil de la place. La mort de Sapia. Quand nous eûmes, tous les deux, quitté la Suisse, (1) nous avons échangé des lettres. Et, toujours, le 22 janvier revenait dans nos conversations écrites. Les 21 et 22 janvier. La prison de Mazas. L’émeute de l’Hôtel de Ville.

                      Mazas et Belleville

                                                nous n'avions

nullement l’intention d’enlever Mazas. C’est le hasard, pour moi du moins, qui en décida. Membre de la Corderie, (2) délégué du douzième arron- dissement, capitaine à la 5e compagnie du 78e bataillon, j’avais concouru sans grade, malgré les deux révocations qui m’avaient frappé, ayant pris part aux journées du 31 et 31 octobre à la tête de ma compagnie. Tridon ne connaît à ce sujet quelques lignes dans la Patrie en Danger, j’avais été récuis à l’unanimité de bons hommes, moins une voix, celle du sous-lieutenant, un marguiller. Pour tenter un mouvement insurrectionnel, nous n’avions pris rendez-vous à neuf heures du soir place de l’Hôtel-de- Après un appel aux armes, à la salle Bourdon, je pars, en tête de mes hommes. J’avais, avec moi, quelques amis. Le docteur Sercy, un ouvrier tonnelier devenu médecin, Charvet, tué, pendant la Semaine de Mai, sur le pont d’Austerlitz, Chaussevert, un ouvrier menuisier du fau-

(1) De Suisse, Montels s’en alla en Russie, où il fut, pendant trois ans, sous le nom de Niel, précepteur des enfants du Tolstoï. (2) Place de la Corderie-du-Temple, où siégeaient les comités de l’Internationale (section républicaine des Vingt arrondissements de Paris, délégation des sections de l’Internationale des clubs. Ce fut aussi cette place qui fut placardée l’Affiche Rouge.

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bourg. Le vieux Brandely. D’autres. Chaussevert portait un À notre arrivée à l’Hôtel de Ville. Nuit noire, froide. Per- sonne dans les rues. Prés du candidature du milieu, Émile Moreau, un des défenseurs de la Butte-aux-Cailles, celui qui a fouille la Dominicaine d’Arcueil. (1) — Personne n’est venu, me dit Moreau. — Attendons toujours. Nous allons parcourir le faubourg En route, nous rencontrons une troupe venant de la Bastille. Des amis de Belleville, le petit Dumont, qui allait être blessé le lendemain. Lavalette, (2) Une quinzaine de gardes. Nous montons, quand quelqu’un dit : — Si nous allions délivrer Flourens et les autres… Devant Saint-Paul, nous croisons une voiture cellulaire. L’idée qui nos prisonniers peuvent s’y trouver me passe en tête. J’arrête net la voiture. Elle ne renfermait que des voleurs… Nous filons sur Mazas… À l’extrémité de la rue de Lyon, je place mes hommes aux angles pour surveiller la rue. D’autres observent le boulevard Mazas… Nous nous saisissons des pioches et des pelles des cantonniers, afin de pouvoir ouvrir une tranchée sous la porte de la prison… Pas tout de trop long. Deux hommes se détachent, frap- pent à la porte à coups redoublés. Un bruit parle d’ouvrir. Ils entrent, parlementent et ressortent. À ce moment, une forte poussée nous livre passage à tous. J’entre un des derniers, laissant derrière moi des sentinelles… Tu sais le reste. On s’empare des clefs. Nous ausi tout délivrés. Flou- rens, Humbert, Dupas. Nous avions oublié Léo Melliet. Charvet s’en aperçoit. On va le chercher. Il sort à demi vêtu. Je l’aide à s’habiller, sur un banc.

Les envahisseurs de Mazas — on l’a vu par le récit

(1) Mes Cahiers rouges, VII, pages 34 et suivantes. (2) Lavalette, de l’Internationale. Membre du Comité Central

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refuse de descendre à l’Hôtel de Ville, où il ne paraîtra pas de toute la journée. Montels est, lui aussi, monté à Belleville. C’est là qu’il reprend son récit.

                      continue-t-il —
                                             trois heures du matin, quand

nous abandonnons la mairie de Belleville. La nuit était glaciale. Avant de redescendre vers le centre de Paris, nous avions eu, le docteur Sercy et moi, une vive altercation avec Flourens, à qui nous reprochions durement son inaction. Le prisonniers de Mazas délivrés sans coup férir. La mairie de Belleville occupée. Malon prêt à marcher avec les bataillons des Batignolles. Duval et Léo Melliet maîtres du treizième arrondissement. Serizier et le 101e. Des groupes du cin- quième et du sixième. Nous-mêmes, Sercy et moi, sûrs de prendre, quand nous le voudrions, comme nous l’avions déjà fait au 31 octobre, la mairie du douzième. Nous trions à Flourens cette admirable situation révolutionnaire. Mais il fallait marcher tout de suite. Flourens ne répondait pas. Ou il répondait par quelques paroles découragées « Combien sommes-nous? Une vingtaine! Dans deux ou trois heures, nous serons cernés. Mieux vaut nous séparer. A Sercy et moi, navrés, laissâmes Flourens. A midi, nous étions à la Bastille, où nos camarades devaient nous attendre.

                      la Bastille et l'Hôtel de Ville

Peu de monde sur la place. Par ci par là, des groupes de trois, quatre personnes, qui causent tranquillement. Voici Charvet, qui m’apporte mon mousqueton. Nous parcou- rons les groupes, tentant de les sonder en un seul faisceau. Peine inutile. L’armistice. Le ravitaillement… « Mais, dit quelqu’un, le ravitaillement n’a dû commencer qu’après l’armistice! Et M. le capitaine de garde nationale, une quarantaine, par la rue Saint-Antoine. Drapeau rouge. Fusils chargés sur l’épaule. Au coin du quai Bourdon, un petit groupe de gardes nationaux armés joignent à nous. « Vive la Commune! Pas d’armistice! A bas

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les traîtres! » Rue Saint-Antoine, des hommes se détachent des groupes qui discutent. « Où allez-vous? — Prendre l’Hôtel de Ville et proclamer la Commune! — Nous allons chercher nos fusils. » Un de nos camarades, envoyé en éclaireur, arrive en courant. La place est déjà pleine de monde. Rue du Temple, des gardes armés. Nos hommes se placent au coin de la rue Saint-Bon. De là, ils pourront tirer à l’aise sur les fenêtres de l’Hôtel de Ville.

L’Hôtel de Ville. Foule. Leverdays, (1) Vaillant, en artilleur, vêtu d’un long carrick marron, Émile Moreau, au milieu d’un groupe de gardes nationaux du bataillon Rochebrune, avec leurs vareuses couleur robe de capucin. « Sapia te cherche, me dit Moreau. Il est là, à droite de la porte Henri IV. » Appuyés à la grille, quelques-uns des ceux qui étaient à Mazas et à Belleville. Dumont, Lavalette. Pendant que je cause avec Constant Martin, je vois arriver Vallès et Roullier. Vallès s’arrête devant la grille, près de Dumont. Je serre la main de Champy, qui est avec Gentelini. Tous deux amis de la Corderie. On parle, autour de nous, de la délégation qui est en ce moment près du Gouverne- ment. Tony Révillon, Dereure. Si, nous aussi, nous allions demander des comptes aux gens de l’Hôtel de Ville? À Ferry. Nous décidons d’y aller. C’est moi qui prendrai la parole, étant le plus élevé en grade.

Derrière la grille, trois officiers. Deux officiers de mobiles. Un commandant, de taille élevée. Un capitaine adjudant- major, gros, trapu, haut en couleur. Un colonel. Le colonel a le verbe cassant. Le commandant et le capitaine adjudant- major sont debout, face à la porte. Vallès et Dumont, appuyés à la grille, les regardent fixement. Le colonel se tient devant la porte de la grille, dont il a en mains les La grande porte de l’Hôtel de Ville s’entr’ouvre. C’est la délégation qui sort. Je reconnais Tony Révillon.

(1) Leverdays, membre du Comité des Vingt arrondissements, auteur des Assemblées parlantes.

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Champy, Gentelini et moi nous apprêtons à franchir la porte de la grille. — Encore une délégation! nous dit d’un ton violent le colonel, gouverneur de l’Hôtel de Ville, le colonel Vabre. Qui êtes-vous? Au nom de qui vous présentez-vous? — Au nom du Comité des Vingt arrondissements. — Ah oui! le fameux Comité de la Corderie… Combien êtes-vous? — Trois. Voici nos cartes de délégués. Nous voulons — Je vais vous faire entrer. Mais ce sera la dernière délé- gation que je laisserai passer. En voilà assez comme ça. La grille s’ouvre. Nous passons.

                      la délégation devant Chaudey

Dans l’Hôtel de Ville. Il est environ deux heures et demie. Sous la voûte de la grande porte, qui s’est refermée sur nous, un peloton de mobiles, l’arme au pied. Plus loin, dans la cour, autre peloton, d’une vingtaine de files. À droite, les hommes en faisceaux. Sur chaque marche de l’esca- lier qui nous montons, à droite et à gauche, deux soldats se font face. Un officier nous précède. Au premier étage, une porte s’ouvre. Nous sommes dans une grande salle où, causant quand nous entrons, cinq ou six personnes. Debout, derrière une table recouverte d’un tapis vert, un homme de haute taille, Chaudey. En arrière, Étienne Arago, debout lui aussi, la main passée dans le gilet. Protat chauve, pattes de lapin grisonnantes aux tempes. Au fond, un jeune homme, blond, fin, le chevelure frisée. Quelque secrétaire. Je ne sus que plus tard le nom du jeune secrétaire de 1871. Cela

En 1885, j’habitais Tunis. Mes occupations me conduisaient un jour à la résidence. Je suis introduit dans le cabinet du résident général, où M. Jules Cambon, aujourd’hui ambas- sadeur à Berlin, le chevelure frisée. Quelque secrétaire. Je ne sus que plus tard le nom du jeune secrétaire de 1871. Cela

En 1885, j’habitais Tunis. Mes occupations me conduisaient un jour à la résidence. Je suis introduit dans le cabinet du résident général, où M. Jules Cambon, aujourd’hui ambas- sadeur à Berlin, me reçut avec sa bonne grâce accoutumée. « Nous n’étions que six ce jour-là à l’Hôtel de Ville, Chaudey, Arago, les trois autres et moi, qui remplissais

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I. — Le capitaine Montels, qui, le 22 janvier 1871, conduisait la deuxième délégation reçue à l’Hôtel de Ville par Chaudey, une demi-heure avant la fusillade.

alors près de Jules Ferry les fonctions de secrétaire. Vous étiez donc, monsieur Montels, un des trois délégués. — Par- faitement, répondis-je, je suis le capitaine qui conversa avec mieux me trouver avec vous ici qu’à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, car vous aviez l’air d’être fort en colère ce jour-

Tous trois, Champy, Gentelini et moi, portions le costume de la garde nationale. À peine sommes-nous devant la table, que Chaudey, sans autre préambule, nous toisant : Qui êtes-vous? Qui vous envoie? Que demandez- — Nous sommes les délégués des vingt arrondissements de Paris, répondis-je; voici nos cartes. Quant au mandat que nous avons reçu, nous voulons l’exposer au Gouvernement lui-même. — Le Gouvernement ne siège pas à l’Hôtel de Ville, et je crois bien qu’il ne se dérangera pas pour vous recevoir. Mais je lui transmettrai l’exposé de votre mission. — Nous sommes chargés, mes camarades et moi, de protester contre toute tentative d’armistice. L’armistice, c’est la préface de la capitulation. Nous ne voulons pas capituler. Capituler, quand Paris peut mettre en ligne plus de 400,000 hommes! Ce serait une honte. Il faut combattre. Paris succombant, c’est la République qui disparaît. Nous ne voulons pas que la France devienne une seconde Pologne. Paris peut encore combattre et vaincre. Depuis plus de quatre mois, le Gouvernement nous berne et nous trompe. Nous l’avons forcé de fabriquer des canons. Il ne veut pas combattre. Qu’il démissionne donc et fasse place à la Commune Révolutionnaire. — La Commune! — interrompit Chaudey — C’est un mot. Paris ne peut plus lutter. Il n’a plus de vivres…

(1) Le ton vif qui prit tout de suite la conversation s’explique, de la part de Chaudey, par la jeunesse des délégués. Montels, le plus âgé, avait 26 ans, « j’en paraissais à peine 25 ou 24, m’écrit-il. Et, pourtant, j’avais 8 ans de service et de campagne au 2e zouaves, vu le feu plusieurs fois, pris part au siège de Puebla et à la bataille de San-Lorenzo. »

— Plus de vivres! Jules Ferry nous a déjà dit cela le 18 septembre. J’étais là… Nous voulons combattre… S’il nous faut des généraux, on en fait avec des colonels, des commandants, et même de simples capitaines. Nous avons assez des généraux de sacrifice. Place aux généraux de la — Voyez-vous — reprend Chaudey — des capitaines subitement devenus généraux. C’est pour le coup que nous serions vainqueurs! Qu’on nomme général le capitaine que j’ai là devant moi, et les Prussiens, bâton à plate couture, lèveront le siège… Eh bien! nous n’avons pas capitulé dans ces combinaisons. Le Gouvernement résistera à ces folies. Nous ne ferons pas comme au 31 octobre. Nous repousserons l’émeute par la force. Nos précautions sont prises pour recevoir… C’est alors que l’interrompis avec violence : — Délégués du peuple, dis-je, nous ne sommes pas venus ici pour entendre vos menaces. À ceux qui nous ont envoyés, nous allons répéter vos paroles. Nous allons leur dire à nos camarades qu’à l’exposé de nos patriotiques angoisses, que vous aviez le devoir d’apaiser par quelques mots de réconfort et d’espérance, vous n’avez répondu que par des menaces. Nous n’avons plus à discuter avec vous. Nous quittons la salle. Conduits par un officier, nous traversons la salle du Trône. À chacune des fenêtres, qui donnent sur la place, quatre ou cinq mobiles, l’arme au pied. Des soldats sur les marches des escaliers. Des soldats sous la voûte. Les faisceaux sont rompus. Nous sortons. « Maintenant, plus de délégués », dit le colonel.

                      la fusillade

À peine sommes-nous apparus que la foule nous entoure. Je suis littéralement porté au pied du candélabre le plus proche. On me hisse sur le socle. Je me tiens debout en embrassant la colonne du bras gauche, le droit restant libre pour le compte rendu que l’on attend, et que j’accentuerai certainement de quelques gestes. J’expose ce que nous avons vu. Les mobiles tout prêts. Je redis les paroles de

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Chaudey. « Pas d’impatience, dis-je, en terminant. Nous attendons des renforts. Le peuple décidera. Nous sommes à ses ordres. » Je posais le pied à terre, abandonnant ma tribune improvisée, et je tendais les mains pour saisir le mousqueton que Charvet me tendait, quand un coup, sec et sourd, comme un coup de revolver tire de dessous un man- teau, éclata du côté de la grille, là où j’avais vu, avant d’entrer à l’Hôtel de Ville, Vallès et Dumont. On m’a dit depuis que ce coup de revolver avait été tiré sur les trois officiers debout derrière la grille. Ce fut alors que le colo- nel, tirant son sabre, se précipita vers la porte de l’Hôtel de Ville, qu’il heurta, à trois reprises, de la poignée. Simulta- nément, arrivé au pas de course, par la rue du Temple, un fort peloton de gardes nationaux. L’avant-garde des Bati- gnolles. Malon a leur parole. Le peloton fait halte et se range devant la grille, à gauche de la porte Henri IV. Venant des quais, tambours battants, drapeau rouge, l’allure décidée, sur quatre rangs, le 101e, Serizier en

Aux coups frappés de la poignée du sabre par le colonel, la porte de l’Hôtel de Ville s’est ouverte à deux battants, donnant passage aux mobiles postés sous la voûte. Éffarés par ces préparatifs de bataille, la foule se rejette violem- ment en arrière. Saisi, enveloppé par le tourbillon, j’entends les coups de feu qui éclatent. Je vois, avenue Victoria, un groupe de gardes nationaux qui tirent, genou à terre. D’autres s’abritent, pour riposter, derrière les tas de sable ou les lampadaires. La fusillade crépite. Des coups de feu partent des fenêtres du premier étage de l’Hôtel de Ville. Ce sont les mobiles de la salle du Trône, que nous venons de voir. Je rejoins mes amis postés rue Saint-Bon, à l’angle de la maison en pan coupé dont les devantures de femmes étalent une immense redingote grise, une enseigne de tailleur. Je tire avec mes camarades. Mon dernier coup fait voler en éclats les vitres de la dernière fenêtre de gauche du premier

(1) Duval, qui devait être fusillé le 4 avril par l’ordre du général Vinoy, conduisait, avec Serizier, le fameux 101e.

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étage… On vient nous avertir que les gardes républicains, venant par le Pont-Neuf, s’apprêtent à nous cerner… La partie est perdue. Je traverse au pas de course la rue de Rivoli. Je vois Vaillant, enveloppé dans son carrick, adossé au café de la Garde Nationale. Je lui dis que nous allons être cernés. Nous hâtons les derniers combattants et nous nous perdons dans la rue du Temple…

                      ceux de Belleville

Mon vieil ami Alexandre Girault était de ceux — on l’a vu par le récit d’Humbert — qui envahirent Mazas. Girault, qui fut député de Paris, après avoir fait huit ans de bagne en Calédonie, fut, sous le Siège, l’un des militants les plus décidés de Belleville. Voici ce qu’il m’a raconté de ses deux journées des 21 et 22 janvier :

                      me dit Girault —
                                            j'étais place de l'Hôtel-

de-Ville avec quelques hommes de notre compagnie. La signal d’envahissement devrait être donné à trois heures. Il ne vint pas. Nous attendons. Enfin, la nuit tombée depuis longtemps déjà, un contre-ordre arrive. La partie était remise au lendemain 22. Nous n’avions plus qu’à remonter à Belleville. Rue du Temple, brusquement, un de nous, Demay, crie : Allons à Mazas. Felessus crie à son tour. Nous étions vingt-cinq en trente. Nous retournons sur nos pas, et nous nous engageons dans la rue de Rivoli. À l’église Saint-Paul, nous rencontrons un groupe de petits gars, anciens tirailleurs du 33e bataillon de Germain Casse, (1) passés à la 1re compagnie de tirailleurs du

(1) Germain Casse, étudiant, présent aux premières réunions du Congrès de Liège. Chef de bataillon sous le Siège. Député de la Guadeloupe et ensuite de Paris. — Demay, Felessus, Guillaume, nommés dans ce récit, militants révolutionnaires de Belleville.

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25e bataillon — le mien. Quelqu’un propose de sonner le tocsin. D’autres gardes s’étaient joints à nous. Sur mon ordre — j’étais conseiller de famille et j’avais quelque auto- rité sur la compagnie, ainsi que sur un capitaine Seguin — on éteignit tous les becs de gaz sur les parcours. Nous voici en face de Mazas, faisant beaucoup de bruit pour paraître nombreux. Le capitaine Seguin nous fait ranger contre les murs de la prison. Excellente précaution. Nous sommes exactement cent vingt-cinq. Coups de crosses de fusils sur les pavés. Commandements de manœuvre de canon. Nous nous attelons à un tonneau d’arrosage, oublié là, que nous roulons à grand fracas, comme un affût. « Enfoncez la porte », commande le capitaine. Nous étions tous à ce simulacre guerrier, quand nous apprenons qu’un de nous — je sus plus tard que ce parlementaire était un lieutenant, Bergeret, le Bergeret de la Commune — avait pris sur lui de parlementer avec le poste de gardes nationaux de la prison pour l’entrée de quelques délégués. La porte s’ouvre. Bergeret entre. Les gardes de l’intérieur voulant refermer la porte, qu’il est violemment poussé du dehors. Elle reste ouverte. Un grand diable s’arc-boute des pieds et des mains pour défendre l’huis. Je pose délicatement le pommeau de mon sabre-baïonnette entre ses deux épaules, et j’accompagne ce geste d’un solide coup de paume de la main. La colonne s’enfondie. Le petit Denny s’est déjà faufilé entre ses jambes. Cette fois, l’entrée est libre. Personne ne tente plus de s’opposer à notre

Nos prisonniers, Bauer, Flourens, Léo Melliet, Humbert, sont vite délivrés. Je ne trouvais pas Humbert. Et comme il me semblait que le gardien, à qui je réclamais le numéro de sa cellule, ne se pressait guère de me renseigner, je pro- fitai du moment où il me tournait le dos pour lui faire sentir, dans la partie charnue de son individu, la pointe de mon sabre-baïonnette… Et elle était terriblement effilée, la baïonnette… Le citoyen fit demi-tour, et il se précipita vers la porte de la cellule d’Humbert, qu’il ouvrit. Non- velle manifestation de mauvaise humeur à la sortie. Gardes et gardiens formaient le cercle dans la rotonde, près de la

porte de sortie. Nous n’étions plus que quatre dans la pri- son. Guillaume, qui fut déporté, Dumont le typo, l’autre Dumont qui fut tué à Issy, et moi. Nos mines baïonnettes au vent. Cela suffit encore pour ramener la bonne volonté. Quand nous fûmes dans la rue, nous rejoignons nos cama- rades qui, avec Flourens, étaient déjà à deux cents mètres. Où allions-nous? Les uns voulaient aller à la Conciergerie, enlever Tibaldi. (1) Humbert et moi proposions d’aller à l’Hôtel de Ville. Flourens voulait soulever Belleville. On suivit Flourens, sans écouter les conseils de ceux qui mon- traient que nous nous éloignions de la bataille et de l’action. A Belleville, notre nombre avait doublé. Nous marchons contre le danger. Nous entrons à la mairie, alors en face de l’église Saint-Jean-Baptiste, qu’à l’heure où s’ouvre la rue du Jourdain. Là, on décide d’aller réveiller les chefs de bataillon, pour qu’ils ralliant leurs hommes. Mais les chefs de bataillon accueillirent très mal, pour la plupart, les délégués de Flou- rens. Les autres ne prirent pas l’affaire au sérieux. On sonna le tocsin auquel personne ne répondit. Pendant ce temps, quelques-uns de gardes nationaux qui étaient venus grossir nos rangs s’occupaient à vider une pièce de vin, qu’ils avaient dressée et défoncée pour y puiser plus à l’aise. Au petit jour, nous nous séparâmes. Il ne resta plus à la mairie, avec Flourens, que quelques hommes, et les ivrognes affalés contre la futaille à demi vidée… Belleville n’avait pas marché. Nous ne fûmes guère plus heureux quand, dans la matinée, nous tentâmes de réunir des combattants. Grossi de quelques gardes du 39e bataillon — un bataillon du 12e — nous parcourûmes les rues en chantant la Marseillaise, la Carmagnole, appelant aux armes. Devant nous, un vieux tambour battait la charge avec une rage digne d’un meilleur sort. Nous n’étions pas plus d’une douzaine, quand nous descendîmes vers l’Hôtel de Ville. Nous ne recutions pas un chat dans le faubourg

(1) Tibaldi, condamné en 1852 à la déportation pour complot contre la vie de l’Empereur. Envoyé à l’île du Diable. De retour à Paris en 1870, il prit part, sous le Siège, au mouvement révolu- tionnaire. Arrêté après le 31 octobre.

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du Temple. À la hauteur de la rue de la Verrerie, nous apercevons en enfilade la façade de l’Hôtel de Ville et une partie de la place. Nous faisons encore quelques pas… Soudainement, un coup de feu isolé, et, pressque aussitôt, une fusillade qui, visiblement, à la fumée, part des fenêtres du palais. Constatation bizarre, les balles portent dans les boutiques de la rue de Rivoli, à droite de la rue du Temple. Quelques secondes après, les manifestants, hommes et femmes, ayant fait rapidement, je me rends compte de ce fait qui, un instant auparavant, me semblait inexplicable. Les tireurs, les mobiles campés dans la salle du Trône, tirant, de derrière les murailles de façade, par les baies ouvertes, se mettant ainsi à l’abri des assaillants. Leurs armes tirent en éventail, les unes atteignant la rue de Rivoli, les autres la place.

Je vois aussi, distinctement, trois ou quatre officiers de mobiles se diriger de la porte principale vers le petit poste installé du côté de la rue de Rivoli. Ils allaient atteindre ce poste, quand, Guillaume et moi, nous faisons feu sur eux. L’un d’eux nous semble touché. Nous filons, par la rue de la Coutellerie, vers l’avenue Victoria où sont encore, quand nous arrivons, quelques tireurs. C’est l’un d’eux qui brisa les aiguilles de l’horloge. Un garde, blessé, sautant sur une jambe, nous rejoint. Je le vois emporter un mort, ou blessé grièvement. Derrière les tas de sable, des hommes étendus, qui se relèvent et se sauvent en courant. Nous rega- gnons la rue du Temple, où nous rencontrons un blessé, que deux camarades soutiennent et qu’ils conduisent à la pharmacie voisine. Les troupes arrivent. Chasseurs à cheval et lignards. Le moment est venu de filer. Nous n’avons que le temps, Guillaume et moi, de passer entre les premières files de chasseurs, que précède Vinoy… Nous restons encore quelques instants rue du Temple, où nous sommes en sûreté, et nous remontons à Belleville.

                      le petit tambour

Les Batignolles où Malon exerçait une action prépon- dérante, s’étaient déjà distinguées le 31 octobre. Elles

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fournirent, le 22 janvier, une centaine de combattants. C’est le détachement des Batignolles qui arriva par la rue du Temple, drapeau tricolore au vent, coiffé d’un bonnet rouge. Paul Martine, (1) membre de la Commis- sion municipale du dix-septième et ami de Malon, m’a fait le récit suivant, auquel l’incident de la mort du petit tambour Léon Bousquet donne un caractère par- ticulièrement tragique et poignant.

Le matin du 22, je suis devant la mairie, où je croise le capitaine Dauvergne, du 91e bataillon. « Eh bien! cette fois, nous marchons sur l’Hôtel de Ville? » C’est entendu. Je cours à la maison, où je décroche mon mousqueton d’artilleur. Je n’ai pas de cartouches, mais j’ai une solide baïonnette, bien effilée. Elle m’a déjà sauvé la vie au 31 octobre. Dehors, la générale bat. Le tambour, un tout jeune garde, petit, maigre, blond. Je l’ai souvent rencontré au club de la rue Lemercier. Son nom, Léon Bousquet, étudiant en pharmacie. Pauvre petit Bousquet! Dans quel- ques heures, il sera frappé à mort, avenue Victoria, tout près de moi… Derrière le tambour, marchent deux gardes en armes, le fusil sur l’épaule. L’un d’eux, le vieux père Malézieu, ouvrier forgeron, un vieux de la vieille, qui s’est battu avec Barbès, et qui a été déporté en Juin. Je me joins au groupe. Le tambour bat toujours. Peu à peu, les gardes nationaux sortent des maisons, fusil en main, et prennent place avec nous. Presque tous du 91e, le bataillon révolu- tionnaire et patriote — en ces temps c’était tout un… Tout à coup, nous voyons accourir, levant les bras, un gros homme. Le maire, François Favre. Il nous somme de nous disperser. François Favre a été dit après le 31 octobre. Nous continuons notre route, sans autrement nous inquiéter

(1) À son retour d’exil, M. Paul Martine a été nommé professeur au lycée Condorcet, où il est resté jusqu’à sa retraite, en 1910.

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des sommations municipales. Mais il nous faut un chef. On s’en va chercher, avenue de Clichy, le commandant du 91e. Mais il n’est pas, on ne veut pas être chez lui. Nous parcourons le quartier, Bousquet battant toujours la générale. Voilà une heure que Bousquet fait sonner sa caisse. Nous sommes une cinquantaine. La plupart figures de connaissance. Il est environ midi. Nous n’avons toujours pas d’officiers. Nous nous dispersons. Rendez-vous, à une heure, boulevard des Batignolles, en haut de la rue de Romé, au coin du nouveau collège Chaptal. La faim commençant à me tirailler les entrailles, Bousquet, qui a rejeté sa caisse sur ses épaules, est avec moi. Il a trouvé, je ne sais comment, le moyen de me procurer un morceau de pain. Nous entrons chez un marchand de vin, place des Batignolles, au coin de la rue des Dames, et nous partageons le pain — quel pain! — en buvant, debout, un verre sur le zinc. Filons au rendez-vous. Entre la grille du chemin de fer et les bâtiments inachevés du collège. Les volontaires sont plus nombreux que lors de notre séparation. Je serre la main du petit B., toujours jovial, et de son frère aîné, Ferdinand, (1) toujours mélancolique. Voici Benoist Malon, notre adjoint élu, notre ami à tous. Varenne de simple garde, chapeau mou, bottes relevées sur le pantalon. Vers deux heures, un peu avant, nous sommes bien cent cin- quante. Trois officiers. Le capitaine Fontaine, les lieute- nants Jouvard et Hoemelle. Le capitaine Dauvergne n’est plus là. En route vers l’Hôtel de Ville. Nous nous formons en trois pelotons de cinquante. Rangés sur deux files, nous tenons toute la largeur de la chaussée. Sabre en main, en tête, Fontaine. À ses côtés, Malon et Victor Clément, qui fut élu à la Commune par le dix-septième.

(1) « Il (Ferdinand Buisson) s’était trouvé à la manifestation du 22 janvier, dans les rangs d’un bataillon des Batignolles, avec Varin et Malon. » (L’Internationale, par James Guillaume,

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Tout en marchant, nous poussions des cris. « Guerre à outrance ! A bas les traîtres ! » Je crie de toutes mes forces « A bas Trochu ! Vive la Nation ! » Bosquet lui furieuse- ment sa caisse. Nous descendons la rue de Rome. Les passants nous regardent. — « Où allez-vous ? — Nous marchons sur l’Hôtel de Ville. Nous allons les flanquer par les fenêtres. » Place de l’Opéra, foule nombreuse sur les trottoirs pour nous voir défiler. Toujours le cri, à pleins poumons. « A bas Trochu ! » Un monsieur bien mis a crié en gesticulant : « Oui! et vivent les Prussiens, hein ! » Deux des nôtres se ruent sur l’insulteur. Il a déjà disparu dans la foule. Sur le boulevard, un gamin dit à son voisin : « Ça, c’est des hommes à Blanqui ! » Un peloton de dragons, lé tournant bride, dès que nous approchâmes, Boulevard Sébastopol. Square des Arts-et-Métiers. C’est là qu’est le rendez-vous, la concentration des forces insurrectionnelles. Malon nous quitte. (1) Il va rejoindre, à la mairie du deuxième, les maires et adjoints de Paris, réunis pour aviser à la situation. Nous nous rangeons le long du square, face au théâtre de la Gaîté. Voilà une heure que nous sommes là. Quelques-uns s’impatientent. Je n’y puis plus tenir. Je quitte les rangs, et, le mousqueton en ban- doulière, je tôle vers la place de Grève. Place de l’Hôtel-de-Ville, une foule énorme. Pas de com- battants armés. Des groupes épais de badauds. Petits bour- geois, carriers, femmes, enfants. La façade de l’Hôtel de Ville est d’aspect sinistre. Portes et fenêtres closes. Que se passe-t-il à l’intérieur ? J’arrive à la grille qui borde le monument. J’apprends que la salle du Trône est bondée de mobiles bretons… Il est à peu près trois heures… Tout à coup, roulement de tambours du côté de la rue de Rivoli. Quelqu’un dit : « C’est Belleville qui descend avec des canons. » C’est ces Belleville. Ce sont nos Batignollais qui, déjà, longent le monument… A dix pas de moi, un grand gaillard, accroché à un réverbère, gesticule et parle

(1) Humbert a donc raison. Malon n’était pas place de l’Hôtel- de-Ville à 10 janvier (voir le récit précédent d’Humbert).

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Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ?… Un grand bruit de fenêtres qui s’ouvrent… Des coups de feu… Un gros nuage gris, paresseuse de fumée… Autour de moi, des gens crient, courent, se bousculent, fuient de toute part… Encore des coups de feu… Cette fois, il en sortir devant moi, avenue Victoria… Je vois, à travers la fumée, les canons des fusils qui se croisent dans les embrasures des fenêtres, au premier, à la salle du Trône… Et je n’ai pas une seule cartouche… Je suis venu avec mon mousqueton, mais je n’ai pas de quoi le charger… Autour de moi, des gardes nationaux tirent avec leurs fusils à piston… Mais voilà que la porte d’entrée de l’Hôtel de Ville s’ouvre, et qu’une nouvelle décharge frappe au hasard, dans le tas… Ce sont bien des mobiles bretons, avec la croix blanche, l’hermine à leur képi… Je suis maintenant sur le trottoir du café de la Garde Nationale, au coin de la rue de Rivoli… Une balle frappe, devant moi, un vieillard, à la nuque… Le sergent de mobiles de la Seine — je l’appris de sa bouche quelques minutes plus tard — décharge les six balles de son revolver sur nos assaillants : de vois le pére Malézieux, qui tire, debout, bien en vue, hurlant je ne sais quoi. Il a près de lui son fils, un gamin de quinze ans, qui tire, lui aussi, avec rage, à côté d’un gamin de quinze ans, un petit Bosquet tombe… Je me précipite vers lui. Il est blessé. On l’emporte… Qu’ai-je fait ensuite ? Au coin du boulevard et de la rue de Rivoli, à l’angle du square Saint-Jacques, une ébauche de barricade… Les gendarmes à cheval… Ils chargent au galop… J’entre dans le couloir d’une maison, où un brave homme, à jambe de bois, me donne à boire. « Vous allez vous faire arrêter, me dit-il. Vous êtes une tête. » Et, entrant dans la loge, — c’était le concierge : — « Tenez, prenez ce chapeau. » C’est coiffé d’un chapeau melon, avec ma vareuse d’artilleur et mon mousqueton vierge de coups de feu, que je regagnai les Batignolles. — Et, quand éclata la fusillade, demandai-je à Paul aucun coup de feu n’avait été tiré de la place ? — Aucun. Les mobiles bretons déchargèrent leurs armes

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sans que la moindre sommation ait été faite. J’étais au premier rang. Toute la volée des projectiles passa au-dessus de ma tête, allant frapper ceux qui étaient à l’autre bord de la place… Quels souvenirs ! Parfois je songe à ceux qui étaient avec moi… Le Père Malézieux. Déporté après la Commune, il rentra à Paris à l’amnistie, vieux et épuisé. Un jour, on le trouva pendu. La misère… Le lieutenant Jouvard. Tué sur sa barricade, le 22 mai, aux Batignolles… Le petit Bosquet, notre vaillant petit tambour. Quand on le releva avenue Victoria, quelques amis le portèrent dans un petit café près du Châtelet. Après lui avoir mis des vêtements civils, on le conduisit à l’Hôtel-Dieu, où il mourut. Nous l’accompagnâmes, par une superbe matinée de février, au Père-Lachaise. Louise Michel parla sur sa tombe, où nous plantâmes un petit drapeau rouge…

Sur cette terrible après-midi du 22 janvier, j’ai pu consulter un document intéressant. Une note manuscrite de Pierre Denis, communiquée par Lucien Descaves. Pierre Denis, depuis le 4 septembre, était attaché au ministère de l’Intérieur. Le 22 janvier, il y a rencontré Jules Ferry. Il a lu les dépêches adressées de l’Hôtel de Ville à ce dernier, le tenant au courant des incidents tumultueux de la place. Le récit est souvent entaché d’inexactitudes. Il n’en garde pas moins la valeur de notes prises sur le vif. Curieuse et attachante figure que celle de Pierre Denis. Je revois encore, aux derniers jours de l’Em- pire, faire son entrée à notre brasserie de la rue Saint- Séverin, étrangement costumé d’une sorte de dolman à brandebourgs, soutaché de passementeries, la cheve- lure noire s’échappant d’une toque bordée de fausse fourrure, le pantalon serré dans des bottes à l’écuyère sur lesquelles se balancent des glands de soie noire.

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Pierre Denis fabriquait tout cela lui-même. Cordonnier, tailleur, couturière. Proudhonien fervent, il entamait, une fois attablé devant n’importe quoi, carafe d’eau, bock, mazagran — peu lui importait — une interminable discussion, soit avec Longuet, soit avec Paget-Lupicin, soit avec Édouard Roullier, proudhoniens comme lui. Vallès, tout près, écoutait, ou écoutait pas. Pendant le Siège, Pierre Denis disparut de notre petite brasserie. Ce n’est qu’aujourd’hui, en lisant sa note sur le 22 jan- vier, que j’apprends son séjour au ministère de l’In- térieur, avec Gambetta et Antonin Proust. De temps à autre, nous lisions un article de lui dans le Combat de Félix Pyat, ou, plus tard, dans le Vengeur. Nous revîmes Pierre Denis après le 18 mars. Il faisait alors, presque journellement, le premier-Paris du Cri du Peuple. C’est lui qui, avec Vallès et Tridon, rédigea la Déclaration au Peuple Français, publiée à l’Officiel de la Commune du 20 avril. Il échappe aux conseils de guerre. Il se retrouve collaborant avec Portalis au Corsaire. Il est le dernier conseiller du général Boulanger, dont l’étoile s’éteint. Il publie le Mémorial de Saint- meurt en 1907. Quelques mois avant sa fin, pour la première fois depuis la Commune, il se présente en omnibus, enfoncé dans un coin. Étrangère à ce qui l’entourait, tout entier à la lecture hâtive d’une bro- chure dont il feuillette rapidement les pages. Enveloppé dans un ample mac-farlane, la crinière toute grise, la face jaune et ridée, l’œil toujours vif et mobile. Trente années ont passé sur le Pierre Denis d’autrefois, au dolman sanglé à la taille, soutaché de passemen-

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                 « note sur Chaudey »

De la note sur Chaudey de Pierre Denis, j’extrais ce qui intéresse la journée du 22 janvier, que Denis passe, en grande partie, près de Ferry. Je noterai, en tas de pages, les erreurs, assez nombreuses, de dates et de faits. Si incomplète qu’elle soit, la note de Pierre Denis va nous permettre d’établir la vérité sur la plus grave des accusations qui furent dirigées contre l’adjoint au maire de Paris, celle d’avoir, le 22 janvier, « fait balayer Voici l’extrait de la note de Pierre Denis :

… Le 22 janvier, Jules Ferry était venu déjeuner avec son frère à l’Intérieur et en même temps avec Proust (1) et Chambarand. J’étais resté seul au cabinet avec mon expédi- tionnaire. A ce moment, toutes les dépêches officielles étaient adressées en copie au ministère de l’Intérieur en même temps qu’on les envoyait à leur destinataire. Vers quatre heures et quelques minutes, on m’apporta une première dépêche à Mairie de Paris à Vinoy » signée Chaudey, disant à peu près : « Une foule qu’on dit être des insurgés vient par la rue de Rivoli. Envoyez de la cavalerie pour balayer la place. C’est très convenable. » A quelques minutes de là, une autre dépêche, signée Chaudey encore, s’adressait au secteur du faubourg Saint-Jacques et demandait des mitrail- leuses. Dès que j’eus vu ces dépêches, je montais vite à la salle à manger et les montrais à Ferry et à Proust,

(1) Antonin Proust, ministre des beaux-arts du cabinet Gambetta (1881). — Chambarand, avocat, ami de Gambetta. (2) Ces deux dépêches n’ont pas été retrouvées par la Commis- sion d’enquête parlementaire sur la Commune. Si elles avaient figuré sur le registre des membres du Ministère de l’Intérieur, la Commission n’eût pas manqué de les publier, puisqu’elles chargeaient Chaudey. Cette demande de cavalerie et de mitrailleuses peut se rapporter

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— Ce Chaudey est fou, dit Jules Ferry. Et on me demanda si j’avais des renseignements. Je n’en avais aucun. Je ne croyais à aucun mouvement. — Mettez-vous à table, me dit Proust. Sans s’émouvoir, Ferry nous dit que Chaudey voyait des insurgés partout et que si on envoyait de la cavalerie, elle en serait pour une promenade. Je restai durant, durant sûr d’un non expéditionnaire de monter toute nouvelle dépêche qui viendrait de l’Hôtel de Ville. Quelques minutes après, en effet, survenait une troisième dépêche affolée signée Chaudey, suivie presque aussitôt d’une autre signée Cambon, assez longue, assez incohérente, mais dans laquelle était cette phrase : « Chaudey vient de donner l’ordre de tirer. » (1) Les assaillants étaient stupéfaits comme devant un événe- ment. Jules Ferry répéta encore : Mais ce Chaudey est fou ! Qu’est-il arrivé ? Et il partit en compagnie de son frère, en promettant de nous renseigner. Après son départ, Proust me dit qu’il faudrait faire une enquête, et qu’il serait peut-être bon de la faire immédiate- ment : il m’invita donc à aller sur les lieux voir ce qui s’était passé. Quand j’arrivai sur la place de l’Hôtel-de-Ville, il était près de quatre heures ; elle était vide. Il n’y a qu’un café un

à un ordre de Vinoy dont parle le capitaine de Mauduit dans une lettre publiée par le général Ducrot (La Défense de Paris, tome IV, page 25). Le capitaine de Mauduit commandait la 1re compagnie du 1er bataillon des mobiles du Finistère qui gardait l’Hôtel de Ville. C’est cette compagnie qui fit feu la première sur la place. Le général Vinoy avait dit au capitaine de Mauduit : « Faites-nous prévenir au pavillon Coulainvent (siège du Gouvernement) à la moindre tentative d’émeute, et je vous envoie immédiatement un escadron de cavalerie pour balayer la place, et si cela ne suffit pas, je ferai établir des mitrailleuses sur le pont d’Arcole. » Tout le monde reconnut des ordres, tout le monde commandait le 22 jan- vier, Gouvernement, à l’Intérieur, à l’Hôtel de Ville, près des autorités militaires ou civiles, le régime habituel de désordre. (1) On trouvera plus loin les dépêches signées Cambon. Aucune d’elles ne porte la signature de Chaudey. Aucune d’elles ne dit que Chaudey ait donné l’ordre de tirer sur la foule.

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coin de la rue de Rivoli ; là on ne put me renseigner que très vaguement. Il était venu en effet une assez grande foule, d’ailleurs inoffensive, sur la place. Un homme au mac- farlane s’était porté fort avant, entouré d’une soixantaine d’autres, avait parlementé un moment à la porte (j’ai su depuis que c’était Tony Révillon) ; et brusquement (1) une décharge était partie des fenêtres de l’Hôtel de Ville occupé par des mobiles bretons. Heureusement que dans la préci- pitation, ces mobiles avaient tiré devant eux ; les balles étaient allées frapper les murs d’en face ou se perdre dans l’avenue Victoria. S’ils avaient tiré en bas, c’eût été un massacre. Il y avait peu de victimes. (2) On me dit qu’une femme avait été tuée sur le trottoir, près du café, qu’un ouvrier avait été blessé à la jambe et porté à une pharmacie de la rue du Temple. Je l’ai trouvée, soignée et souriante. J’ai appris que La Cécilia (3) avait été tué dans d’un réver- bère, c’est-à-dire près des maisons. Supposant que je pourrais avoir d’autres renseignements, dans les cafés de la rive gauche les plus proches, j’allai d’abord rue Saint-Séverin, une brasserie où se rencontraient souvent des blanquistes et des révolutionnaires. Je tombai bien ; je trouvai Callet (4) et trois ou quatre autres qui avaient été témoins de l’affaire. On parlait alors beaucoup de l’armistice on pivot de la capitulation, et l’on avait raison d’en parler, car Jules Simon la préparait presque ouvertement. Il y avait eu la réunion des colonels de l’armée au ministère de l’Instruction publique, celle des maires de Paris au ministère de l’Intérieur dans le même but. Une délégation avait été envoyée à l’Hôtel de Ville pour demander des explications au Gouvernement et au maire de Paris. C’est celle que conduisait Tony Révillon.

(1) Il s’écoula environ trois quarts d’heure entre la sortie de Tony Révillon et la fusillade. (2) Six morts, le commandant Sapia, les capitaines Chateignaux (ce bataillon) et Thollain ; le prêtre Gobert, deux inconnus. Qua- (4) Albert Callet, étudiant en droit, plus tard attaché à la délé- gation aux Affaires extérieures, avec Paschal Grousset.

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Naturellement cette délégation avait été suivie par des curieux parmi lesquels ne se trouvaient que quelques gardes nationaux armés. Pendant que Tony Révillon parle- mentait pour entrer dans l’Hôtel de Ville, la fusillade avait éclaté tout à coup et la foule affolée s’était enfuie. Seuls deux gardes nationaux qui avaient leurs fusils et qui se trouvaient près du quai où était un bas de laine salarié répondit par trois ou quatre coups de feu et s’étaient Vers six heures, à la nuit, deux mitrailleuses, celles que la dépêche de une heure demandait) vinrent pour se mettre en batterie un pont en face l’Hôtel de Ville ; ils recurent l’ordre de partir. Quant à la cavalerie qui devait être « commode pour balayer la place » elle ne vint pas. L’affaire fut étouffée. Je suppose que Ferry lava fortement la tête à Chaudey, en l’invitant à rester chez lui. Quelques jours après, la capitulation, sous le nom hono- rable d’armistice, était signée. Je quittais le ministère avec Proust et Chambarand. J’ai dans ces papiers la copie exacte de l’une au moins des dépêches de Chaudey, la première ou la seconde. J’ai raconté par quel hasard je les avais connues, et qu’à mon ministère de l’Intérieur et comment j’avais trouvé sur la table du chef de cabinet la dernière dépêche reçue dit de Gers disant : « Deux personnes, dont l’une est, dit-on, Blanqui, sont signalées. Que faut-il faire ? » Je fis demander aussitôt le livre des dépêches pour savoir s’il y avait été répondu. En effet, on trouva la dépêche envoyée par Picard disant : « Faites arrêter. » (2) Ce livre des dépê- ches reçues depuis que j’étais attaché à l’Intérieur. Mais quand il l’eut, il put le compulser. On avait fait dispa- raître à l’Hôtel de Ville les dépêches de Chaudey et Cambon. On n’avait pas pris les mêmes précautions à l’Intérieur où elles étaient en double. Je suppose que c’est là que s’est

(1) Toute cette partie du récit est inexacte. (2) Blanqui arrête le 17 mars à Bretenoux (Lot) par ordre du parquet de Figeac. Voir ma chronique, L’Homme qui arrêta Blanqui, dans L’Aurore du 26 mars 1907.

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confirmé d’une façon formelle et authentique le fait que Chaudey avait donné l’ordre de tirer. Ce n’était pas abso- lument un secret, car Cambon et d’autres personnes pré- sentes à l’Hôtel de Ville, les Ferry eux-mêmes, pour dégager leur responsabilité, l’avaient dit dire… Quant à la dépêche, elle n’est que une légende, ou du moins ce n’est pas une, c’est trois ou quatre qui ont existé et la plus accusatrice est celle de Cambon, secrétaire de Ferry, adressée à ce der- nier qui se trouvait à l’Intérieur, place Beauvau, dans laquelle est la phrase : « Chaudey vient de donner l’ordre de

               les dépêches de Cambon

Les dépêches lues par Pierre Denis dans les pre- mières heures de l’après-midi du 22 janvier, transcrites, au ministère de l’Intérieur, sur le livre ad hoc, la Com- mune les a publiées. Le 15 avril, la Commune instituait une Commission d’enquête à ayant pour but de chercher tous les éléments pouvant établir la part de responsabilité qui incombe à chacun de ceux qui ont participé aux actes du Gouvernement du 4 septembre ». Au lendemain de l’arrestation de Chaudey (13 avril), le but de ces recherches ne pouvait échapper à personne. Il s’agissait de retrouver les dépêches lancées le 22 janvier de l’Hôtel de Ville, de les publier, d’étaler à tous les yeux la culpabilité de celui qui avait fait « balayer la place ». La publication ne tarda pas. Quatre fascicules (30 pages) virent le jour. Sur ces trente-deux pages, douze sont consacrées au 22 janvier. Seize dépêches et rapports tirés du livre des dépêches de l’Intérieur, forment le dossier de la Commission d’enquête de la Commune. Pas une seule de ces dépêches n’a été envoyée par Chaudey. Trois émanent de Cambon. Ce sont ces trois dépêches qui ont été lues par Pierre Denis. On doit

considérer leur texte comme très exact. Elles n’ont subi aucune mutilation, principalement en ce qui regarde le rôle joué par Chaudey, puisque c’est lui que vise, à n’en point douter, la publication de la Commission.

Voici ces trois dépêches : (1)

Il y a une tentative de surprise. Elle a échoué. Les portes sont fermées. Les mobiles occupent les issues. Chaudey reçoit en ce moment une délégation conduite par Tony Révillon. Je crois que la vue de nos préparatifs a impres- sionné les délégués. La place est à peu près vide. L’on s’est réfugié dans les rues avoisinantes. J’ai déferlé, quelque sont mobile se montrait. Reste devant la grille environ 300 per- sonnes armées ou non armées. Le bataillon, après avoir parcouru la place, s’est massé du côté de l’Hôtel de Ville. On m’a assuré que Flourens était là ; je vais faire vérifier.

Robinet arrive et me dit que vous ne prenez pas les Il y a beaucoup de monde et très-hostile. La seconde députation, reçue par Chaudey, sort et harangue la foule. Un groupe de 3.000 personnes compactes est au milieu de la place. C’est beaucoup plus sérieux que vous ne croyez.

(1) Les phrases en italiques de ces dépêches ont été soulignées par la Commission d’enquête, afin de mettre en relief ce qui

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Chaudey consent à rester là ; mais prenez des mesures le plus tôt possible pour balayer la place. Je vous transmets, du reste, l’avis de Chaudey.

Une compagnie de marche du 207e bataillon se range devant la porte en criant : Vive la Commune ! Ils… — Coups de fusil sur la place, j’interromps dépêche. On tire sur la place, je reprends dépêche. Ils… grand guidon rouge, et sont acclamés par les indi- vidus bruyants de la foule. Le feu continue.

A ces trois dépêches de Cambon à Jules Ferry, il faut joindre la pièce suivante, émanant de la police municipale. Elle explique la phrase de la première dépêche (1 h. 55 m.) de Cambon : « La place est à peu près vide. » La place s’était vidée à la suite du geste des mobiles « braquant leurs fusils sur la place ». « La foule remplira à nouveau la place, dès qu’une émotion monde et très-hostile ». Voici cette pièce :

Service de M. Bressaud, officier de paix. — Cabinet. — 1er Bureau.

La tentative faite par les gardes nationaux pour s’em- parer de l’Hôtel de Ville, paraît, quant à présent, avoir

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Après l’incident dont j’ai rendu compte, des gardes mobiles ont paru aux fenêtres du palais, braquant leurs fusils sur la place. Aussitôt, gardes nationaux et curieux se sont enfuis de tous côtés. La place est à peu près vide, mais les rues voisines sont

Vu : (un simple paraphe).
                                    L'officier de paix :

De l’examen des dépêches de Cambon à Jules Ferry, il ressort déjà, de la façon la plus nette, que ni Chaudey, ni Cambon, n’ont télégraphié qu’ils avaient, comme le dit Pierre Denis, « donné l’ordre de tirer ». Cambon dit : « on tire sur la foule ». Il constate. Il ne dit pas : « nous avons fait tirer sur la foule ». Cambon demande à Ferry « et de faire balayer la place ». Balayer — et le Pierre Denis ne s’y trompe pas — avec de la cavalerie. Pourquoi Ferry n’a-t-il pas donné cet ordre sans tarder ? On put se rendre compte, par le rapport de l’officier de paix Bressaud, combien cette opération eût été facile. La foule eût été rapidement repoussée dans les rues adjacentes. L’Hôtel de Ville entouré d’un cordon de troupes. Le sang n’eût pas coulé. La place « balayée », c’était le salut. Et c’est cependant cette demande de « balayer la place », faussement interprétée par la légende, qui s’établit dès le lendemain, qui conduira Chaudey à la mort.

              Chaudey, Vabre, de Legge

Trois hommes commandant, à des titres divers, à l’Hôtel de Ville dans la journée du 22 janvier.

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Le gouverneur de l’Hôtel de Ville, colonel Vabre, qui présidera, en mai, la cour martiale du Châtelet. Le commandant des mobiles bretons, comte de Legge, plus tard député à l’Assemblée nationale de Versailles. Gustave Chaudey est, de longue date, dans les rangs des républicains. Il est du groupe des avocats d’oppo- Maurice Joly, qui forment un clan au Palais. Né en 1817, Chaudey est journaliste dès 1855, où il entre à la Presse. Il appuie en 1848 la candidature de Cavaignac à la présidence. Après le coup d’État, il est condamné à deux mois de prison. Il rentre en exil, en Suisse, où il dirige le Républicain neuchâtelois. Rentré en France, il collabore au Courrier du Dimanche, puis au Siècle. Il est des exécuteurs testamentaires de Proudhon. Il publie plusieurs brochures parmi les- quelles, en mars 1870, L’Empire parlementaire est-il possible ? Après le 4 septembre, il est nommé (octobre) maire du neuvième arrondissement. Aux élections du 5 novembre, il n’est pas élu, et quitte ses fonctions. Ferry vient de succéder à Arago. Le lendemain 6, un décret nomme Chaudey adjoint au maire de Paris. C’est en cette qualité que Chaudey est à l’Hôtel de Ville le 22 janvier. Il démissionne le 10 mars. Le 13 avril, il est arrêté, enfermé à Mazas, transféré le Républicain d’ordre, Chaudey, pendant toute la durée du Siège, a combattu l’agitation révolutionnaire. Nature obstinée, volontaire, violente même, il ne laisse échapper aucune occasion d’affirmer sa foi en la seule légalité, en même temps que son mépris du désordre et de l’émeute. Dans cette même note manuscrite que

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nous citions du haut, Pierre Denis raconte qu’ayant rencontré Chaudey à l’Hôtel de Ville, ce dernier l’invec- tiva rudement au sujet de sa collaboration au Combat de Félix Pyat, l’accusant « d’être, avec Vallès, Vermorel et d’autres, de la bande des révolutionnaires. Chaudey compte pourtant des amis parmi ceux qui doivent bientôt faire la Commune. Entre autres, Gustave Courbet. Détail curieux, que je tiens de M. Ernest Courbet, Chaudey fut la cause directe du refus, par le peintre de l’Enter- rement à Ornans, en juin 1870, de la Légion d’honneur. La nomination de Courbet avait paru, le 22 juin, à l’Officiel, sans que l’artiste eût été consulté. Chaudey, se trouvant avec Courbet et quelques amis, s’oppose « avec emportement » à l’acceptation de la croix, donnée par M. Maurice Richard, alors ministre des beaux-arts.

          s'est passée dans

un café, défunt depuis longtemps, rue Bourbon-le-Château, n° 1, à l’angle de la rue de Buci. Castagnary (1) était présent. Il fut le rédacteur de la lettre de refus de la croix. Plusieurs notabilités du parti républicain se trouvaient au café, dont le propriétaire avait pour gendre Auguste Lepage, journaliste non républicain, mort il y a quelques années. Le colonel Vabre n’a point le passé républicain de Chaudey. Son apparition sur la scène politique et mili- taire est toute récente. Ancien sous-officier, il était marchand de charbons à Asnières (2) quand, en août 70,

(1) Castagnary, journaliste et critique d’art. Président du Conseil municipal de Paris (1879). Directeur des Beaux-Arts (1887). Il reçoit, en 1880, la croix de la Légion d’honneur qui lui était offerte. (2) L. Vabre, successeur de Lecocheur, Chantier des Deux- Ponts, route d’Asnières, 185, Clichy (Seine). (Extrait du Bottin).

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il est nommé chef du 34e bataillon de la garde nationale. Au 31 octobre, Vabre est rentré à Paris. Il entre à l’Hôtel de Ville. Dans sa déposition devant la Commission d’enquête des actes du Gouvernement de la Défense nationale, Vabre raconte qu’il escalade les grilles, passe par une fenêtre, « plein de boue et la passe-tresse au poing ». Il obtient un laissez-passer de Blanqui, — qui se le commît pas. Ce laissez- passer, Vabre s’en sert pour se rendre près du général Trochu, à qui il propose « de faire sauter les portes de l’Hôtel de Ville ». Le général Trochu « c’est toujours Vabre qui parle — lui donne l’ordre « de monter à cheval et de se tenir à ses côtés ». Bref, Vabre rentre à Asnières, où va le trouver sa nomination de colonel gouverneur de l’Hôtel de Ville. En trois mois, l’ancien sous-officier a gagné ses cinq galons. Il faut lire la déposition de Vabre. Trochu lui a dit : « Je vous donne le poste le plus important de Paris. Nous dépendons de vous à l’avenir. Si vous laissez jamais prendre l’Hôtel de Ville par l’émeute, nous sommes perdus, entièrement perdus. » Aussi, Vabre va-t-il prendre toutes ses précautions. Il achète une écharpe tricolore, après avoir pris connaissance de l’article de la loi, qui dit que tout officier commandant une force armée a le droit de faire une sommation à la place du commissaire de police. « Je m’étais procuré une écharpe — dit Vabre — et j’étais décidé à me servir des armes après la troisième sommation ». Vabre, on le voit, est, tout de suite après sa désignation comme gouverneur de l’Hôtel de Ville, hanté par la vision de l’émeute. Il est tout prêt à la recevoir, l’écharpe au flanc, les fusils chargés.

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Le comte de Legge commande le 3e bataillon des mobiles du Finistère, à l’Hôtel de Ville, depuis le 31 octobre. Le 22 janvier, de Legge est, avec Vabre, hors du palais, derrière la grille qui l’enclôt. Ses mobiles occupent la salle du Trône du premier étage, les deux grandes portes du gauche (rue de Rivoli) et de droite (quai de Gesvres), le cour d’honneur, l’entre- sol. Le capitaine Gourlauen commande la 2e compa- gnie de la salle du Trône. Le capitaine Le Stimuf, la 6e compagnie de l’entresol. Ce sont ces compagnies qui feront, les premières, feu sur la place.

                l'ordre de faire feu

Qui commanda le feu ? Vabre ? De Legge ? Chaudey ? Vabre ? C’est lui le commandant militaire de l’Hôtel de Ville. Mais, au moment où la fusillade éclate des fenêtres de la salle du Trône, il est au dehors, près des grilles. Les trois coups frappés par lui, de la poignée de son sabre, à la grande porte, entendus — on l’a vu plus haut — par Humbert et par Montels, sont-ils le signal donné aux troupes de l’intérieur ? Vabre a-t-il frappé rudement à la porte que pour se faire ouvrir ? Il se peut. Vabre est en danger. Les balles pleuvent autour de lui. Le capitaine de Mauduit, capitaine de la 3e compagnie des mobiles du Finistère, a raconté que Vabre s’était jeté « à plat ventre » pour éviter les pro- jectiles. (1) Ce geste, d’ailleurs compréhensible, montre

(1) Voir dans : Ducrot, La Défense de Paris, tome IV, page 94, la lettre de M. Henry de Mauduit, capitaine de la 6 compagnie du 3e bataillon des mobiles du Finistère.

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assez qu’il avait la plus grande envie de se mettre à l’abri. Il est donc raisonnable de croire que, hâtive- ment, frénétiquement, quand il fut revenu de ses émo- tions premières — l’expression est encore de M. de Mauduit — Vabre ait frappé à la porte dans l’unique but de se faire ouvrir. Ce n’est pas non plus le commandant de Legge qui a pu donner l’ordre de faire feu. Il était, lui aussi, au dehors, près de Vabre. Est-ce Chaudey ? Chaudey n’a pu donner l’ordre de faire feu. Il n’a pu menacer les délégations, déclarer qu’il répondrait à la force par la force. L’heure venue, il s’est énergiquement opposé à la fusillade. Et, ici, nous avons le témoignage précis, formel, du commandant de Legge. Voici ce que dit le commandant des mobiles du Finistère, alors député à l’Assemblée de Versailles, à la Commission d’enquête parlementaire :

Quand je suis monté avec la deuxième compagnie (la délégation Montels) — dépose M. de Legge — Chaudey me dit : « Surtout, commandant, éviter de faire feu. » Je lui répondis : « Mais, enfin, on va nous assassiner. — Opposez de la patience, et surtout éviter de faire feu, » m’a-t-il répété plus de dix fois. Par son ordre, je fis même décharger les armes de mes soldats. (1)

(1) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II. Séance du

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Qui donc donna l’ordre de faire feu ? Ce n’est très probablement pas Vabre. Ce n’est pas de Legge. Ce n’est pas non plus Chaudey. Les mobiles bretons, depuis la veille, ont le doigt sur la gâchette du fusil. Il a suffi d’un signe de leurs officiers — le capitaine Gourlauen, le capitaine Le Stimuf — pour qu’ils épaulent et tirent. C’est toute la mentalité régnait, depuis le 31 octobre, à l’Hôtel de Ville, comme, du reste, dans la population. On vivait dans une fièvre intense. La vie humaine ne comptait plus. On parlait de fusiller comme on eût parlé, avant le Siège, de la plus banale des représailles. Tu es mon ennemi politique, je te fais fusiller. Au besoin, de mon plein gré, moi-même. Cette mentalité barbare, elle apparaît à chaque ligne des déposi- tions devant la Commission d’enquête parlementaire. Le capitaine de Mauduit arrête Serizier, alors capitaine du 101e. Vabre veut le faire passer par les armes. Il dit : « On commence à m’amener des prisonniers, notamment Serizier. Je donne l’ordre de le fusiller de suite. » Et il ajoute, avec un accent de véritable regret : « Malheureusement, Ferry s’y oppose. » Le capitaine de Mauduit parle d’étouffer l’insurrection en faisant saisir, s’il y consentait les chefs et en les faisant fusiller séance tenante. Quant aux mobiles, le comman- dant de Legge nous définit ainsi leur état d’esprit. « Ils se massacraient — dit de Legge dans sa déposition — toute l’importance du poste d’honneur qui leur était confié, et que, depuis le 31 octobre, où ils les avaient

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conquis, ils s’étaient tous les jours attendus à Comment, dans une telle atmosphère, les coups de feu n’eussent-ils pas éclaté ! La fusillade fut-elle déchaînée par une provocation de la place, ou, brusquement, sans qu’un coup de fusil eût été tiré du côté de la foule ? La question reste obscure. Et c’est pour tâcher de l’élucider que j’ai solli- cité les souvenirs de quelques-uns de ceux qui prirent part à la journée du 22 janvier. On a vu que les témoi- gnages sont discordants. Tandis que Montels et Girault entendent « un coup sourd », « un coup de feu isolé », tiré de la place, Humbert et Martine affirment Quoi qu’il en ait été, le conflit, ce jour-là, était inévi- table. Il était voulu, préparé. Tout contribuait à le provoquer. L’atmosphère rougie à blanc. L’orage, gros- sissant depuis le 31 octobre.

Le rôle de Chaudey au 22 janvier est désormais en pleine lumière. Il n’a pas commandé le feu. Il n’a pas

(1) Cette incertitude des témoignages se vérifie pour d’autres incidents historiques. Le 25 février 1848, la fusillade du boulevard des Capucines aurait été provoquée, comme l’on sait, par le fameux coup de pistolet de Lagrange (ou d’un autre). M. Émile Levasseur, qui fut administrateur du Collège de France, et qui mourut l’an dernier à un âge fort avancé, se trouvait sur la place de la fusillade, — il avait alors vingt ans — s’est pris à de tôle de colonne des manifestants, quand ces derniers se rencontrèrent avec le piquet. A ce moment que fait tiré le coup de pistolet. Or, M. Levasseur n’entendit pas ce coup de pistolet. « Pour moi, disait-il à M. Jules Claretie, je n’ai entendu aucun bruit précédent la fusillade générale. » C’est la même situation que la 22 janvier 1871. (Voir la Vie de Paris, de M. Jules Claretie, dans le Temps du

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fait « balayer la place ». Cela résulte de l’examen impartial des documents. (1) Il s’est énergiquement opposé à ce que l’on donnât l’ordre de tirer sur la foule. Le commandant de Legge l’affirme. Chaudey n’est pas responsable du sang versé. Le sang n’eût pas été répandu, c’est notre conviction, si Chaudey n’avait pas été laissé, seul, à l’Hôtel de Ville, dans la plus terrible des situations qui se soit présentée aux jours du Siège. Pourquoi Ferry quitte-t-il l’Hôtel de Ville, abandonnant à son adjoint la responsabilité d’une bataille possible ? Depuis deux jours, l’émeute est dans l’air. Ce ne sont que dépêches sur dépêches des auto- rités militaires. De Vinoy, appelant des troupes, de Concorde, dans les casernes, dans les secteurs, prêtes à descendre au premier appel. L’heure est vraiment angoissante. Et c’est cette heure que choisit Ferry pour s’en aller au ministère de l’Intérieur, assister à un conseil du Gouvernement où la question des approvi- sionnements doit être agitée. « Je voulais — a dit Ferry dans sa déposition devant la Commission d’enquête — ouvrir les yeux à quelques membres du Gouvernement qui conservaient encore des illusions sur les approvi- sionnements, et j’avais insisté pour obtenir la présence de la caisse de la Boulangerie, l’honorable M. Pelletier. Pendant que mon chef de service était là, exposant les

(1) J’ai déjà été comment, à la Commission exécutive, Vermorel avait fait rechercher à l’Intérieur pour Cournet, la dépêche secoure Cette dépêche n’ayant pas été trouvée, Vermorel réclama avec instance la mise en liberté de Chaudey. (Voir Mes Cahiers rouges, VII, pages 72 et 73).

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chiffres et les quantités, je reçois la nouvelle qu’on menace d’attaquer l’Hôtel de Ville, etc. » (1) Il s’agit bien, vraiment, quand l’insurrection est aux portes, de supputer le nombre des sacs de farine — quelle farine ! — qui restent encore. Cette besogne peut être remise au lendemain. Et si Ferry a cru, lorsqu’il quittait la place de Grève, que l’émeute ne gronderait pas encore ce jour-là, pourquoi n’accourt-il pas, quand il est averti que le conflit peut, de minute en minute, éclater ? La première dépêche de Cambon, reproduite plus haut, est envoyée à 1 h. 55 m. Elle devait suffire à édifier Ferry. Il se refuse, au contraire, — la dépêche suivante le relate, — à prendre la manifestation au sérieux. Il se contente d’envoyer M. Robinet fils. (2) Lui, ne quitte l’Intérieur que lorsque tout est consommé. Il arrive quand les morts sont déjà relevés. Ferry, membre du Gouvernement, maire de Paris, possédait l’autorité nécessaire pour remettre un peu d’ordre dans l’extraordinaire désordre qui régnait à l’Hôtel de Ville. Chaudey, demandant à de Legge d’éviter de faire feu, n’est écouté qu’à demi. On peut du tout. Ferry est en situation d’ordonner. Un coup de feu isolé eût-il été tiré sur la place, un seul, il pût atteindre autre chose que les pierres de la façade, ce n’était pas la une provocation suffisante pour que l’ordre de la fusillade mortelle fût donné. Ferry, homme de sang- froid et de résolution — il l’a montré au 18 mars — eût maintenu en respect les partisans trop zélés du coup de

(1) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II, page 416. (2) Le père, le Dr Robinet, est adjoint à la municipalité du sixième arrondissement, mairie de la place Saint-Sulpice.

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feu. Il a su interdire l’exécution, demandée par Vabre et par l’autorité militaire, des prisonniers faits sur la place. Il eût interdit de même aux officiers de mobiles bretons de faire tirer sans son ordre à lui, membre du Gouvernement. Et la journée sanglante n’eût pas déshonoré les derniers jours d’un siège, où toute la population, celle des faubourgs la première, que les privations atteignaient davantage, fit preuve du plus admirable courage et du plus pur patriotisme.

                devant le Jury d'accusation

A la Bibliothèque Nationale. Je fais lire à Protot la déposition du commandant de Legge à la Commission d’enquête. Protot était délégué de la Commune à la Justice. C’est Protot qui a rédigé le décret dit des Otages du 5 avril, ainsi que le décret du 23 avril, orga- nisant le Jury d’accusation. Je mets sous ses yeux les trois dépêches de Cambon à Jules Ferry. La déposition du commandant de Legge… Nous causons… Chaudey devait comparaître, le 23 mai, devant le Jury d’accusation de Versailles. Les Versaillais ayant franchi les remparts quelques jours plus tard, le prisonnier de Sainte-Pélagie est comparu devant ses juges ? me dit d’ancien délégué de la Commune à la Justice — devait comparaître devant le Jury d’accusation dans les premiers jours de la semaine qui suivit l’entrée des Versaillais. Le Jury d’accusation avait tenu sa première séance le 19 mai. Les juges étaient convoqués pour les séances suivantes des 22 et 23 mai. Chaudey eût été libre de produire tous les témoignages qu’il eût estimés utiles à sa défense. En particulier, ceux des personnalités,

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II. — Disposition du peloton d’exécu- tion qui, au commandement de Raoul Rignault, fusilla Gustave Chaudey dans le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, dans la nuit du 22 au 23 mai 1871, d’après un croquis manuscrit de Slom, secré- taire de Raoul Rignault, qui assistait à l’exécution).

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“2° Disposition du chemin de ronde et places occupées par Chaudey et le peloton d’exécution.” Labels: “ronde / Sentier / A [Chemin de]”. Figure “Chaudey”. Peloton list: “Rignault Peloton d’exécution / Boitier / Prean de Vidal / Slom et Clermont”. Marginal note to the right: “Le pour Caillet pour voir Chaudey existait un effet / mais à droite c’est à dire où le peloton d’exécution et le mur A. Donc, on [tirait] le peloton ; à côté à lui à gauche était le mur B. R. Rignault.”

[plate — second view / photograph of the same Slom facsimile sketch reproduced on leaf 0364. Same caption and layout.]

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militaires ou civiles, le commandant de Legge et Cambon, d’autres, à son gré, qui étaient à l’Hôtel de Ville le 22 janvier. Il pouvait se faire défendre par un avocat de son choix. Il pouvait se défendre lui-même. Les jurés étaient choisis parmi les délégués de la garde nationale, c’est-à-dire l’élite des bataillons, déjà choisis eux-mêmes par leurs pairs. Ces délégués étaient, en dehors des petits commerçants, des citoyens paisibles, modérés. Ils seraient décidé du cas de Chaudey, comme nos jurés d’aujourd’hui d’une affaire d’assises. Le décret du 20 avril d’accusation exigeait, pour la condamnation, une majorité de huit voix sur douze (des douze jurés). La loi actuelle fixe cette majo- rité à sept voix… Chaudey avait choisi, je crois, Me Rousse pour avocat. Mr Rousse vint lui voir au ministère et me demanda l’autorisation de communiquer avec son client, autorisation qu’il lui accorda; la plus large possible… Je ne sais rien de plus… Je le répète, si Chaudey avait produit, devant le jury, des preuves, soit écrites, soit par témoins, démontrant qu’il n’avait pas donné l’ordre de tirer sur la foule le 22 janvier, il eût été mis hors de cause, et les portes de Sainte-Pélagie se fussent ouvertes devant lui.

Et, pendant que parlait Protot, je songeais que, même si, malgré toutes les preuves que Chaudey eût pu fournir, soit par l’organe de son défenseur, soit au cours d’une défense personnelle, il eût trouvé devant lui un accusa- teur implacable, en la personne de Raoul Rigault. (1) Lorsqu’il avait établi les rôles du Jury d’accusation, Raoul Rigault, alors procureur de la Commune, s’était réservé de requérir de sa personne dans l’affaire Chaudey. Raoul Rigault, qui avait résolu d’envoyer la mort de son ami Sapia…

(1) Rigault avait tenu à faire lui-même — m’a dit Dacosta — l’instruction de l’affaire Chaudey. Celui-ci avait comparu deux fois devant lui. Les procès-verbaux de ces deux interrogatoires ont disparu dans l’incendie de la Préfecture et du Palais de Justice.

Quelques mois après la visite que je fis avec G. et B. à la vieille prison, le hasard me conduisait rue Monge. Je voulus voir ce qui restait de Sainte-Pélagie, du pavillon de la Presse, du greffe, du « mur » peut-être… Où s’élevait la prison, un vaste espace vide, encombré de matériaux de construction. Je m’engageai dans le dédale des moellons et des gravats… Un chemin encore pavé de grosses pierres… C’est le chemin de ronde. La route sinistre que suivit le cortège des fusilleurs… Fermant brusquement le chemin, à une cinquantaine de mètres, un mur en grosses pierres meulières, nu, démantelé, avec, à hauteur d’homme, un rebord… Le mur, resté seul debout dans cette ruine, c’était le mur au pied duquel était tombé Gustave Chaudey.

Observation sur la gravure représentant l’exécution de Chaudey. — Slom n’a jamais porté aucun nom sous la Commune, ni armes. Dans la nuit du 23 au 24 mai, alors qu’il se rendait avec Raoul Rigault à Sainte-Pélagie, on tira d’une fenêtre sur eux dans le trajet de la rue Berthollet à la prison. — Il demanda alors, en arrivant à destination, si on ne pourrait pas lui prêter une arme quelconque. — On lui donna un revolver d’ordonnance sans cartouches. — L’officier ou le soldat qui trouvèrent sur la table de R. Rigault, à l’hôtel Gay-Lussac, ce revolver, a pu se rendre compte qu’il n’avait jamais servi.

Disposition du chemin de ronde et places occupées par Chaudey et le peloton d’exécution

                        Le jour laissé pour voir

[ici le croquis de mais à droite, c’est-à-dire Slom entre le peloton d’exécution et fac-simile peloton ; à côté de lui, à taire, et Clermont, commis- saire. Préau de Vedel, à droite, contre le mur A.

(1) Cette note, transcrite par Slom en tête d’un exemplaire de la brochure d’Édgar Monteil, L’Exécution de Gustave Chaudey et de trois gendarmes, réfute, page par page, les assertions de l’auteur. La brochure de Monteil a été publiée à un très petit nombre d’exemplaires, le lecteur pourra consulter l’exem- plaire de la Bibliothèque Nationale, Lb57 8261.

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Page 13. — Si Raoul Rigault vint à Sainte-Pélagie, avec le projet de faire fusiller Chaudey, il n’en parla pas à Slom, qui fut convoqué pour affaire de service.

Page 15. — Le procès-verbal n’a été dicté à Slom, secré- taire du Procureur de la Commune, qu’après l’exécution de Chaudey et avant celle des gendarmes ; du reste, Préau de Vedel le reconnaît. C’est certainement lui qui a donné le texte à l’instruction, qui avouo bien de le copie, mais la tenir d’une déposition. Elle est du reste exacte dans sa teneur.

Page 18. — Tout l’interrogatoire de Chaudey, jusqu’à la phrase : Vive la République ! (page 21, au bas), est abso- lument inexact. Déjà en 1875, j’en ai donné les détails dans une lettre à Leloup. (1) Ces papiers ont dû être remis à M. Castagnary, du Siècle, après la mort de Leloup. Le voici, sinon textuellement, du moins dans le sens très complet : (Ici l’interrogatoire tel qu’il a été reproduit page 23 du L’interrogatoire lu pour plus long. On a accusé Préau de Vedel d’avoir tiré sur Chaudey : cela est faux.

Page 23. — Lorsque Préau de Vedel vint dire à Rigault, après l’exécution de Chaudey, que le peloton d’exécution demandait à savoir ce qu’on lui faisait faire, Rigault lui dit : « Vous avez raison de ne pas faire penser à cela. » Il s’est alors qu’il envoya Slom lire en dicter le contenu du procès-verbal qu’il venait de dicter. Slom ne lit aucun interrogatoire et le peloton et les assistants crièrent : « Vive

Page 24. — Exécution des gendarmes. — Les gendarmes étaient placés contre le mur de ronde qui tourne à droite.

(1) Leloup (Félix), juge d’instruction près les tribunaux criminels de la Commune (8 avril), puis juge au tribunal civil (13 mai).

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Les acteurs et spectateurs du drame étaient placés comme je l’ai dit. Lorsque le commandement commença, un des gendarmes s’enfuit dans cette partie à droite. C’est alors que Clermont demanda à Slom son revolver (non chargé de reste) et passant derrière le peloton d’exécution, vers le mur A, et devant Préau de Vedel, courut dans l’espace libre à droite. R. Rigault lui cria alors : « Ne le tue pas, au moins, ramène-le. » Je n’ai vu aucun des détails de ces exécutions, ni les coups de grâce à Chaudey, ni la fuite du gendarme, ni leur exécution. Placé derrière le peloton, c’est à peine si j’aper- cevais la silhouette de Chaudey. J’entendis, au moment de la détonation, le cri très prononcé du soldat : « Vive la Voilà toute la vérité sur cet événement.

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Membre du Comité Central du 18 mars, directeur de l’Intendance à la délé- gation à la Guerre. Fusillé le 16 mai 1871, à la caserne Lobau. à l’auteur, et reproduite pour la pre-

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[plate — photograph: Édouard Moreau de Bauvière portrait, head and shoulders, bearded.]

Genève, 1871. — Un soir, au sortir d’une réunion de la Société des Proscrits, (1) Arthur Arnould (2) a reçu de Paris une lettre, qui nous donne quelques nouvelles de ceux dont nous n’entendons plus parler… Édouard Moreau. Nous nous sommes souvent demandé ce qu’était devenu Édouard Moreau, membre du Comité Central du 18 mars, commissaire civil (en mai) auprès du délégué à la Guerre, alors Delescluze, puis, jusqu’à la défaite, directeur de l’Intendance… Gouhier, (3) qui a beaucoup connu Édouard Moreau, raconte que Moreau est à

(1) Dès leur arrivée à Genève, les proscrits de la Commune s’étaient groupés en vue de l’assistance mutuelle. La plupart d’entre eux, ni ce n’est tous, avaient atteint la terre d’exil dans une (2) Arthur Arnould, membre de la Commune. (3) Charles Gouhier, membre du Comité Central. Voir Mes Cahiers rouges, VII, pages 52 et suivantes.

Londres, ne voyant personne, vivant complètement isolé. Le bruit a couru qu’avant son départ il avait fait remettre au Gouvernement, par une personnalité connue, 40.000 francs, reliquat de la caisse de l’Intendance dont il avait les clefs… Mais, personne ne peut contrôler les dires de Gouhier. Voici la lettre d’Arthur Arnould, qui était du quatrième arrondissement, comme Moreau… Moreau n’est pas vivant. Il a été fusillé à la caserne Lobau. Arrêté rue de Rivoli. Conduit à la Cour martiale du Châtelet… Cela s’était déjà dit… Les journaux l’avaient raconté… Mais, les journaux, n’avaient-ils pas dit aussi que Vallès avait été fusillé, et Billioray et Vaillant, et le père Gaillard, (1) et tant d’autres… Or, Gaillard est là, avec nous, qui écoute la lecture de la lettre d’Arnould. Vallès est à Londres, de même que Vaillant. Les renseignements apportés par la lettre d’Arnould sont brefs. Moreau, pris au moment où il ren- trait chez lui, le jeudi matin de la Semaine, avait été conduit aux barricades, ne l’a jamais vu. Massenet (2) non plus. Noro, (3) qui a vécu longtemps dans le quar- tier de l’Hôtel-de-Ville, où habitait Moreau, ne le connaît pas. Arnould ne l’a rencontré à la Mairie qu’à de rares intervalles. Seul Gouhier l’a fréquenté assidûment. Il était avec lui au ministère de la Guerre. Il l’a suivi par- tout. Pourtant Gouhier n’a pas connu Moreau avant la fin du Siège. Il l’a vu à sa connaissance au Vaux-Hall, à la réunion d’où sortit la Fédération de la garde nationale… Moreau n’a jamais signé, pendant le Siège,

(1) Voir Mes Cahiers rouges, II, page 187. (2) Massenet de Marancourt, commandant d’armement. (3) Noro, chef du 20e bataillon, puis de la 7e légion.

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Et nous nous mettons à causer de Moreau. Qui parmi nous, l’a connu ? Arnould évoque ses souvenirs. Trente à trente-cinq ans, portant haut la tête, les yeux bleus, la chevelure luxuriante, rejetée en arrière, la barbe blonde entière. Toujours en civil. Parfois un képi de simple grade… Massenet confirme… Moreau, d’après lui, a été joué aux Français. Il était de famille noble, et cachait son vrai nom. Et Gouhier s’engage dans un éloge enthousiaste de Moreau, qui a été son ami de tous les jours, depuis le 18 mars, où il l’a vu pour la première fois, on l’une des premières fois, jusqu’à la fin. Il ne l’a quitté que le lendemain de la mairie du onzième, après la fusillade de Beaufort. (1) Il n’a pas revu Moreau… Gouhier confirme, ce que nous savons tous, que Moreau fut désigné par ses collègues du Comité Central pour rédiger les premières affiches… On continue de causer… Très peu d’entre nous ont connu Moreau pendant la Commune. Gaillard, qui com- mandait les barricades, ne l’a jamais vu. Massenet (2) non plus. Noro, (3) qui a vécu longtemps dans le quar- tier de l’Hôtel-de-Ville, où habitait Moreau, ne le connaît pas. Arnould ne l’a rencontré à la Mairie qu’à de rares intervalles. Seul Gouhier l’a fréquenté assidûment. Il était avec lui au ministère de la Guerre. Il l’a suivi par- tout. Pourtant Gouhier n’a pas connu Moreau avant la fin du Siège. Il l’a vu à sa connaissance au Vaux-Hall, à la réunion d’où sortit la Fédération de la garde nationale… Moreau n’a jamais signé, pendant le Siège,

(1) Voir Mes Cahiers rouges, II, page 23. (2) Massenet de Marancourt, commandant d’armement. (3) Noro, chef du 20e bataillon, puis de la 7e légion.

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aucune affiche. Ni l’Affiche Rouge du 5 janvier 71. Ni l’affiche du jour de l’entrée des Prussiens… (1) Il n’était pas du 31 octobre, ni du 22 janvier. Il n’était pas de la Corderie… (2) D’où vient-il ? Comment a-t-il fait irruption, brusquement, sans antécédents révo- lutionnaires, dans le grand mouvement du 18 mars ?… Sa vie reste enfermée, mystérieuse, presque énigmatique, entre son entrée à l’Hôtel de Ville, et la fin tragique — maintenant, nous en sommes sûrs — à l’infâme caserne

  1. Quarante ans après. Dans une maison amie, je suis présenté à une dame, âgée, pleine de distinction, qui, tout de suite, quand nous fûmes seul à seule, met la conversation sur la Commune. Elle a lu mon récit des otages, (3) le chapitre de l’Archevêque, où je raconte la mort du capitaine de Beaufort. Nous causons. Les souvenirs se pressent sur les lèvres de mon interlocu- me dit-elle — beaucoup connu monsieur de Beaufort… Charles de Beaufort, cousin germain d’Édouard Moreau… Tous deux habitaient chez leur tante, madame de Bauvière, 10, rue de Rivoli… Édouard Moreau, arrivé à Paris dans les premiers jours d’août 70, y avait retrouvé son cousin. Depuis, ils ne s’étaient plus quittés… Beaufort, dans un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Antoine… Monsieur Moreau dans le 187e bataillon de la garde nationale. Arron-

(1) Voir la reproduction de ces deux affiches dans Les Murailles politiques françaises, pages 450-1 et 457. Paris, Lederwiller, 1878. (2) Salle de la rue de la Corderie-du-Temple, où siégeait le Comité des Vingt arrondissements. (3) Mes Cahiers rouges, Cahier II, pages 187 et suivantes.

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dissement… Quand monsieur Moreau arriva à l’Hôtel de Ville au 18 mars, Charles de Beaufort l’y suivit, pour entrer, peu après, au ministère de la Guerre, en qualité d’officier d’état-major… Vous savez que l’infortuné monsieur Moreau a péri à la caserne Lobau… Je l’accompagnais quand il a été arrêté, le jeudi de la Semaine de Mai, rue de Rivoli, chez sa tante. La veille, Charles de Beaufort avait été fusillé, comme vous le racontez, à la Roquette… Charles de Beaufort… Je le vois encore, grand, mince, toujours coquettement coiffé, avec sa chevelure noire, ses yeux bruns, très élégant dans son uniforme de capitaine adjudant-major, aux aiguillettes d’or sur la tunique bleue. Brave, dévoué. Sa mort, lui par les siens, fut une abominable erreur…

Ces quelques phrases de ma visiteuse m’apprenaient bien des choses. Peut-être allais-je savoir, en entier, qui était Édouard Moreau. Je hasardai une interrogation. — Monsieur Moreau ? D’où venait-il, quand il arriva à Paris dans les premiers — Monsieur Moreau était à Londres quand éclata la déclaration de guerre. Il y était depuis 1868, date à laquelle il avait quitté Paris, avec sa femme et son jeune enfant… A Londres, il s’était intéressé dans une affaire de fabrication de fleurs artificielles. (1) Dès que la guerre fut déclarée, sa résolution fut vite prise. Il ne voulait pas, lui, très patriote, rester à l’étranger quand il pouvait servir son pays. Il rentra en France vers le 18 août, et se dirigea tout de suite sur Paris, où il arriva vers le 20. Je l’y voyais souvent. Moi-même je m’étais engagée, pour la durée de la guerre, dans les ambulances des Sœurs de France. Je fus attachée, jusqu’à la fin, à la brigade du général de la Marionne, avec le séjour à Bobigny, route de Saint-Denis… Monsieur Moreau

(1) C’est peut-être pour cela que Lisagaray (Hist. Commune, édition Dentu, page 121), qui ignorait les antécédents de Moreau, ainsi que sa parenté avec de Beaufort, secoue à son nom la qualifi- cation de « petit commissionnaire en marchandises ».

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était, lui, au 187° bataillon, commandant Boudin. Il marcha, dans les compagnies de guerre, à Champigny et à Buzenval… Il était brave, d’une bravoure froide, et d’un patriotisme ardent… J’ai encore des lettres de lui…

Mon interlocutrice s’était tue, comme si sa pensée retournait tout entière vers ces lointains et poignants — Mais, demandai-je, monsieur Moreau… que faisait-il à Paris, avant de le quitter pour aller s’installer à Londres ? — Monsieur Moreau… Je l’ai rencontré pour la première fois en 1865… Il était alors représentant, au Théâtre Rossini, à Passy, rue de la Tour, un théâtre qui n’existe plus depuis longtemps, une petite pièce dont je ne me rappelle plus le titre. Vous retrouverez certainement le titre de cette pièce à la Société des Auteurs dramatiques dont il était membre. La pièce, une comédie en un acte, était signée du nom qu’il portait alors, et qui est le sien, E. Moreau de Bauvière. Il donnait des articles à divers journaux littéraires. Il me lisait souvent des poésies, d’en il convint quelques-unes. Il composait des œuvres musicales. Il fut mise avec musique qui fut exécutée. Il dessinait des scènes char- mantes. Quand je l’ai vu pour la première fois, il venait d’épouser une jeune fille, titrée comme lui. Rien ne laissait entrevoir, à ce moment, sa destinée. Rien. Il n’était pas qu’il disparaîtrait à si brève échéance, victime de l’effroyable

J’étais fixé sur la personnalité d’Édouard Moreau. Je compris, alors seulement, la raison du silence fait autour de lui. Absent depuis trois ans de Paris, sans aucun lien avec aucun groupe politique, nul ne le con- naissait quand il y revint en 1870. Nul ne possédait ses traits, publiés pour la première fois ici, grâce à l’intelli- gence de mon interlocutrice, qui voulut bien me confier

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la précieuse photographie qu’elle possédait. Elle me confia aussi quelques lettres, celles qui lui restaient et qu’elle avait pu garder de lui de retrouver. Car elle aussi dut fuir. Son crime était d’avoir continué à donner, comme ambulancière, aux blessés de la Commune, les soins qu’elle avait donnés aux blessés du Siège.

                        vers Paris

Édouard Moreau a quitté Londres. Il s’est arrêté pendant quelques jours dans un village de l’Orne, près d’Argentan. Il est là avec son jeune fils. La lettre sui- vante, non datée, doit être du 15 au 20 août. Elle fait allusion à l’affaire de la Villette (1) qui est du 13 août, et au nouveau ministre de la Guerre, Palikao, ministre depuis le 10 août. Remarque extrêmement curieuse. Édouard Moreau, non seulement ne partage pas les senti- ments hostiles à l’Empire. Il serait plutôt disposé à mettre en lui toute sa confiance, et à espérer encore que l’Empereur pût retirer la France de l’abîme où elle est déjà précipitée.

Votre lettre est désolée et désolante. Prenez garde de vous laisser aller à partager la mobilité du Parisien, qui compte aujourd’hui ce qu’il acclamait hier, qui compte l’accla- mer de nouveau demain. Si les Athéniens sont morts, ils revivent dans les murs de Paris. Il faut voir la question sous toutes ses faces et avec ensemble ; il est impossible que le nouveau

(1) Le 15 août 1870, Blanqui et une centaine de ses amis, parmi lesquels Eudes et Brideau, qui furent condamnés à mort et délivrés le 4 septembre, tentèrent d’enlever le poste des pompiers du boule- vard de la Villette.

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ministre (1) ne déroule en quarante-huit heures le chaos que lui a laissé le maréchal Lebœuf, et, avant de régulariser les mouvements secondaires, avant même de courir aux prin- cipes de l’émeute, qui est essentiellement prussienne, (2) il faut qu’il move et masse les éléments militaires, ce qui se fait en ce moment avec vigueur. Vous voyez que nos agita- teurs ont quitté la partie lorsque cette partie est devenue nationale : la Marseillaise s’est retirée avec Rochefort dès qu’à réduit le mot : Patrie ! La révolution, qui s’est trouvée mal derrière le cercueil de Victor Noir, (3) fait dans les culottes en entendant le canon prussien. Incapables de diriger, ils ne cherchent qu’à déconsidérer ceux qui dirigent. On ne marche pas, c’est vrai, mais on organise la plus puissante défense qui se soit jamais rénue, et vous allez voir bientôt un écrasement prodigieux ; c’est avec plusieurs millions d’hommes de la France va tuer la Prusse, le passé et le droit divin. D’ailleurs, vous voyez que les Prussiens le comprennent ; l’arme au pied, ils ont peur de leurs premiers succès ; ils sentent que l’Empereur, pendu, tombé, méprisé, est encore pour coup prodigieux, si quelqu’un de leurs assassins n’arrive pas à temps ; on nous dit, ici ne savent perdus ; ils savent qu’ils ne sont venus que pour s’engraisser nos silloris ». L’histoire nous prépare une grande page, et le temps que vous croyez perdu est le temps mystérieux où la forme se prépare à retourner le feuillet. Courage ! Courage ! Rien n’est perdu ; rien n’est dégénéré.

… Nous partîmes enfin de Rouen; on nous renvoya de gare en gare en changeant sans route, parce que le service de la ligne était désorganisé pour le transport des mobiles. Nous fîmes ainsi plus de cent vingt lieues la nuit, atten- dant deux heures à un point, trois heures à un autre. Vers

(1) Maréchal de Palikao, qui avait succédé le 10 août, comme ministre de la Guerre, au maréchal Lebœuf. (2) Les journaux de l’Empire affirmaient que l’affaire de la Villette avait été préparée par des espions prussiens. (3) Allusion à un autre raconte des journaux, représentant Rochefort s’évanouissant aux obsèques de Victor Noir, à Neuilly.

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minuit, on me déclara qu’on ne pouvait me conduire que le surlendemain à Éconché. Il me fallut me contenter d’aller à Argentan, où j’arrivai à trois heures du matin, ayant perdu mes malles dans les innombrables transborde- ments qu’on y avait faits ; je les ai fait partir de leur recherche, et l’on me répondit qu’on les retrouverait à Ser- quigny, et, que je les recevrai le lendemain. J’allai donc à travers la ville, j’éveillai un loueur de voitures, et à quatre heures du matin je partis. A six heures, j’étais ici. A onze heures j’étais debout, quoique je me fusse couché brisé de cette longue traite. J’allai à Rânes. Gens effrayés, trem- blants, revenant de tenter d’incendier le château de M. Lebœuf, découragés par le dépit précipité de toute la jeunesse. Je cours à droite, à gauche, chez le Maire à qui je réussis de mettre le feu dans le cœur, dans les auberges où j’éveille le courage et la haine ; je n’ai pas perdu mon temps. A huit heures, je revenais et je me couchais, harassé, mais heureux, m’étant n’être pas déjà vu pour rien. Je n’aurai peut-être pas de volontaires, mais j’ai jeté un grain d’enthousiasme qui pourra repousser. Le Maire se plaint de n’avoir pas d’ordres. Eh bien, lui dis-je, agissez de vous-même ; votre puissance est énorme, vous êtes la nation, c’est en vous qu’est sa force ; debout ! Merci, me répondit-il, je commence demain. Il me saisis- sant les mains : Vive la France ! dit-il ; je voterai les paysans- même élan.

… En deux jours, j’aime Abel (1) a déjà rougi et bruni, il fait l’admiration de tout le monde ; on se le repasse de lèvres en lèvres. Est-il vif ! Est-il resson ! Est-il aimable ! Est-il chérissable ! Et fort ! Et malin ! Et fière ! Et de fait, il rit à tout le monde, court après les poules, traîne les brouettes, porte des paniers deux fois lourds comme lui, se baribouille de cerise, initie le mouvement des vaches, apporte dans ses chevaux : dada ! demande aux domestiques des coups de baguette à son

(1) Le jeune enfant d’Édouard Moreau. Nous n’avons pas cru devoir supprimer ce passage, qui témoigne de l’affection sans bornes que Moreau portait à son fils.

père, en criant : hue !… Nous nous retrouverons après ce moment d’agitation, la conscience heureuse, et fiers d’avoir pour Patrie celle des soldats de Reichshoffen. Selon toute probabilité, je pars après-demain pour Paris…

Édouard Moreau est à Paris. Et voici, que, peu de temps après son arrivée, il est le héros d’une extraordinaire aventure. Il est arrêté comme espion prussien. Lui ! En allant se promener aux avancées — Paris n’était pas encore complètement fermé — il avait compté sans cette folle terreur de l’espionnage qui avait envahi la population parisienne. On voyait partout des espions. Sa barbe dorée, ses yeux bleus, n’est-ce pas là un fils de la blonde Allemagne ! Il n’en fallait pas plus, en ces jours où tant de naïveté s’alliait à tant d’héroïsme, pour faire arrêter quelqu’un. La lettre n’est toujours pas datée.

Il m’est arrivé aujourd’hui une aventure.

Une course m’avait amené au delà de Boulogne, du côté de la rivière. Je me promenais sur le bord, et je me mis à lire le journal. J’étais là depuis une heure et demie, et je me disposais à retourner vers Paris, lorsque quelqu’un me frappa sur l’épaule.

— Qui êtes-vous ? — Moi, je suis douanier. Mais répondez-moi. — Vous êtes signalé pour vous promener ici depuis plus d’une heure : on fait des travaux de défense ; vous êtes suspect : je vous arrête.

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Vous devinez quel fut mon premier mouvement ; mais heureusement je réfléchis à temps que cet homme obéissait à une consigne, et qu’après tout il y avait des raisons pour cela. J’exigeai seulement qu’il ne me touchât pas, et je le suivis. Il me mena à un ingénieur qui l’envoyait et qui me fit subir une sorte d’interrogatoire en plein vent. On commençait à faire cercle. C’est un Prussien ! C’est un espion ! Je fis un mouvement et je cherchai des yeux celui qui avait dit ce dernier mot ; mais on me prit par les bras, on me fouilla, on m’entra dans un poste de douaniers où l’interrogatoire fut renouvelé. Je protestai contre la saisie de mon portefeuille qu’un magistrat seul avait droit de faire, et on me le rendit (après avoir ouvert une lettre). Deux hommes furent chargés de m’emmener à Boulogne et de me remettre entre les mains de la gendarmerie. Je fis ce premier trajet, escorté par deux revolvers.

Arrivé à la gendarmerie, troisième interrogatoire, et ordre de me mener entre deux gendarmes chez le commissaire de police pour faire mon arrestation en règle. Nouveau trajet avec défense de mettre les mains dans mes poches. J’écumais. Je fis ainsi une grande demi-lieue, les passants me faisaient la haie. Vingt fois, je crus que j’allais tomber. Enfin j’arrivai. Quatrième interrogatoire. Nom, prénoms, âge, qualité. D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous de l’argent ? Quand je dis que j’arrivais de Londres : Oh ! oh ! fit le commissaire. On me fouilla de nouveau et l’on visita jusqu’à mon cornet à tabac.

Dans le courant des questions, le commissaire me demanda si je connaissais une personne en place. Je nommai M. R. Dans une poche, il y avait une lettre adressée par moi à M. L. Après avoir confronté mon écriture avec celle de l’adresse, que je déclarai être de ma main, le commissaire l’ouvrit et la lut bas ; puis se mettant au milieu du bureau où des curieux m’avaient suivi, il en fit lecture à haute voix (elle est chaude, peut-être). Aux derniers mots, le commissaire s’avança vers moi. « Cette lettre est magnifique, monsieur, voulez-vous me faire l’honneur de me toucher la main ? » On applaudit. A deux ou trois, la lecture de ma lettre avait mis les larmes

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aux yeux. C’est la première fois que ma plume me sert à quelque chose.

Mais, ô formalités, le nom de M. R. ayant été écrit dans l’interrogatoire, il fallut me faire aller chez lui pour me faire reconnaître, et qu’il en donne un certificat. Je sortis, et cette fois, vingt mains se tendirent vers moi. Un agent en bourgeois m’accompagna à Passy. Le beau-frère de M. R. me reconnut, et, à huit heures, j’étais mis en liberté… moyennant deux francs pour la course de l’agent. Je n’en finirais pas de vous décrire toutes mes impressions…

Nous voici à la veille de la grande sortie du 30 novembre. La fameuse proclamation du général Ducrot, affichée sur les murs, fait vibrer tous les cœurs. Moreau fait partie des compagnies de guerre du 183ᵉ bataillon de la garde nationale. Simple garde, en capote « chocolat ». Les deux lettres suivantes témoignent de l’ardent patriotisme d’Édouard Moreau. La Patrie est pour lui « la grande Idole » à laquelle il est fier de se sacrifier. Où se battit-il ? A Villiers ? A Bonneuil ? A Champigny ? Il ne le dit pas.

… Nous recevons un ordre de départ pour la nuit prochaine ; il y aura, nous dit-on, une grande affaire. Renseignement recueilli à la Place : « une fois dehors, nous serons peut-être un mois sans rentrer. » Tant mieux : car je vous avoue que je commence à être écœuré de toutes les lâchetés qui commencent à s’avouer. Si nous nous rencontrons, ne passons pas l’un à côté de l’autre sans nous voir — 183ᵉ bataillon, commandant Boudin, réuni en régiment à deux autres, sous le commandement du lieutenant-colonel

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Duval ; le 183ᵉ a des capotes couleur chocolat, et nous ressemblons assez à des cochers de bonne maison. Avec ce renseignement, vous pourrez nous apercevoir de loin. Si j’étais blessé et que nous ne fussions pas de l’autre côté des Prussiens, car on veut, je crois, tenter une trouée, je tâcherais de me faire transporter, soit chez madame de Bauvière, soit à l’ambulance du Théâtre-Français, à moins qu’on ne m’ait fourré rue Vandrezanne. En tous cas, vous trouveriez des renseignements chez le commandant, 24, rue Jacques-Cœur. Je vous dis tout cela, parce que si j’étais grièvement frappé, je voudrais vous voir. En tout cas, il y a toujours chez mon concierge deux lettres à votre adresse, que je vous prierais de faire prendre et de garder. (1) Cela soit dit une fois pour toutes ; car il est possible que les plans soient dérangés et que nous rentrions tout bonnement le soir, ou que nous restions à battre la semelle aux avant-postes.

Contre-ordre : nous ne partons plus que dans la nuit de mardi à mercredi, à quatre heures du matin. Je ne puis vous dire quelle impression pénible j’ai eue toute cette journée. Je vois tous mes camarades dire adieu à ceux qu’ils aiment, parents, femme, enfants, maîtresse ; moi, je n’ai personne, et je partirai avec de bons baisers plein le cœur et sans en avoir un sur les lèvres. Chacun emporte un de ces talismans qui constituent la foi de la famille : une mère, une sœur, une aimée a fait ou brodé un porte-cigares, un sac à tabac, a donné une ceinture, a fait spécialement le plastron de flanelle qui doit garder un peu de chaleur

(1) Nous avons eu en mains ces deux lettres d’Édouard Moreau. De l’une d’elles, datée du 26 novembre 1870, nous détachons le passage suivant, nouvelle profession de foi patriotique du futur membre du Comité Central : « Nous allons enfin partir. Dans quelques jours, nous aurons eu l’honneur de risquer notre vie pour la France. Demain nous recevons nos effets de campement ; après-demain nous quittons Paris au point du jour, et nous avons la promesse d’être lancés sur la ligne d’attaque, à la première bataille, qui aura lieu sous trois jours, si rien ne vient entraver nos plans… »

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pendant les longues et soulnaires factions de nuit des sentinelles perdues. Plus d’une y a mis, à l’endroit de la poitrine, à la place du cœur, de ces baisers adolescents auxquels elles attachent la vertu de repousser les balles. Moi, rien !… Je ne crois certes pas à l’utilité de ces fétiches ; mais je crois aux sentiments qu’ils représentent… Allons, allons, il ne faut pas se laisser aller à ces idées. Allons, fusil chargé et en avant… mourir pour la Patrie ! Il faut se grisser dans le culte de cette grande idée, pour pouvoir te lendemain poser soi que le sa fait plus beau pour elle… Je vais me coucher pour me préparer à la fatigue. On nous annonce pour la nuit prochaine une marche forcée… Au revoir ou adieu.

La lettre suivante, écrite le dernier jour de cette terrible année 1870, met à nu l’âme tendre et familiale d’Édouard Moreau. Ses préoccupations patriotiques ne lui ont pas fait oublier un seul instant ses devoirs de père. Loin par-dessus les murs de la cité assiégée, il est un petit être qui est à lui seul toute sa vie et tous ses espoirs. C’est à lui qu’il songe. Cœur patriote et aimant, c’est toujours à son fils chéri qu’ira la pensée de Moreau, quand, déjà condamné, il s’engouffrera, avec ses compagnons d’infortune, dans le large portail de l’horrible abattoir où la plus affreuse, et la plus inmérité des morts, l’attend.

Bonne année. Oui, malgré l’affreuse crise que nous traver- sons, je veux saluer avec vous le nouvel an. D’ailleurs, c’est quand on est malheureux que l’on peut, à plus juste titre, former des souhaits : le moment n’est donc jamais mieux venu. Puisse l’année aux premières qui vient

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avec elle les derniers débris de nos hontes et la dernière étape de nos revers ; puisse celle qui vient, être l’aurore d’une nuit sanglante dont nous sommes sortis plus forts et meilleurs ; puisse-t-elle s’élever à l’horizon enveloppée comme un enfant divin dans des langes victorieux, langes aux trois couleurs flottant sur nous au souffle de la Si, de ce haut aspect, nous nous abaissons à nous, je vous souhaite autant de force et de santé que nous avons de courage ; autant de repos et de bien-être dans l’avenir que vous avez maintenant de fatigues et de privations ; d’autant plus de récompense que vous en cherchez peu. A moi, je me souhaite tout ce qui peut être désirable pour Baby… Croiriez-vous que je dois encore des rêves d’avenir heureux au milieu de l’horrible cauchemar où j’entends sans cesse une petite voix m’appeler ? — Quand j’y l’ai quitté, il a étendu ses petites mains vers moi, il a dit : Papa, papa !, pleurant de me voir partir ; pas une minute de ma vie ne s’est écoulée depuis sans que je vois en pensée au plus affectueux enfants ; et, bien, pas moment, il me passe dans l’esprit et dans le cœur des éclairs illumi- nant un tableau d’avenir où un foyer calme et heureux nous réunit avec ce cher petit être sur les genoux. — Quand re paraîs ! — Il faudrait pourtant bien ne pas de choses pour ren- verser tout cela… Voyons, arrière les idées noires ! Le nouvel an régénérera, réparera, édifiera… Quand le Nil déborde, c’est un fléau ; quand il est rentré dans son lit, il a laissé des bienfaits. Telle cette guerre ; elle sera 1870 après 1870. — Il est na notre avenir. La fortune et la fortune courent souvent après ceux qui les fuient ; vous êtes de ceux-là ; tous attendent peut- être au bout du chemin que nous suivons, chemin qui passe à travers des champs de bataille et où nous ne serons peut-être pas renversés… Voilà donc nous quitter pour cela ; mais comme en a coutume de nous battre le rappel vers deux heures du matin sans que nous soyons prévenus, je vais me coucher à tout hasard.

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Une lettre curieuse par ses conclusions. Le patrio- tisme de Moreau ne rencontrerait-il pas plus d’occasions d’être satisfait, si, au lieu de rester dans la garde nationale, il prenait rang dans un régiment de l’armée de ligne. La question avait été débattue entre lui et le destina- taire des lettres ici publiées. Décidément, Édouard

raison est que je ne puis rendre plus de services en donnant une impulsion quelconque dans la garde nationale qu’en rang dans une escouade de ligne. Occupé à cacher encore rien fait de bien appréciable, j’ai plus fait déjà que je l’avais été noüent dans l’armée. La formation, l’habille- ment, l’armement de mon bataillon, son emploi actif, ma présence aux avant-postes, la rectification d’une tranchée, le prolongement d’une autre, la résistance aux idées de découragement, mille détails des généraux, et d’autres petits détails qui m’échappent à moi-même, m’ont rendu bon à quelque chose. — Laissez venir quelques rayons de soleil et les idées me pousseront. J’ai un peu du pigeon, de l’ingénieur, du chef de partisan et du tribun ; de ce mélange sortira un résultat, soyez-en certain, d’autant mieux que je n’ai rien ni orgueil ni ambition.

La capitulation est signée. (1) Nous allons voir se réaliser les rêves de Moreau. De ce mélange, comme il l’a dit, de général, d’ingénieur, de chef de partisan et de tribun, va se dégager le membre du Comité

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Central, bientôt commissaire civil au ministère de la Guerre de la Commune. La dernière lettre, le dernier billet d’Édouard Moreau, avant le 18 mars, est le sui-

J’ai pesé de tout mon poids pour fortifier cet esprit de résistance à outrance. (1) Si vous ne devez plus me revoir, je vous dis adieu.

Ces quelques lignes disent tout l’état d’esprit de Moreau, à la veille de l’entrée des Prussiens. (2) Il a été de ceux qu’un patriotisme exaspéré a poussés à accepter le projet, à la fois sublime et insensé, de barrer la route à l’ennemi victorieux, de s’opposer par les armes à l’occupation allemande. Il a, encore une fois, fait le sacrifice de sa vie…

(1) Une réunion des délégués de la garde nationale avait eu lieu le 18 février au Tivoli-Vauxhall, où il y avait été pris la résolution de se porter contre l’ennemi envahisseur, au premier signal de l’entrée des Prussiens à Moreau fait certainement ici allusion à cette réunion à laquelle il a dû assister.

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                   à l'Hôtel de Ville

Lendemain du Dix-Huit Mars. Avec tout le Comité Central, Édouard Moreau siège à l’Hôtel de Ville. C’est par ce billet triomphant qu’il l’annonce. A l’heure tardive où il l’écrit, il vient de rédiger le long manifeste qui paraîtra à l’Officiel du 20 mars. Il en est seule- ment l’auteur. La phrase finale est dans sa manière, parfois déclamatoire. Voici ce court billet :

    Hôtel de Ville, 19 mars. Nuit.

Nous avons réussi et je ne suis pas mort. Comment cela se fait-il ? Si, dans la position toute exceptionnelle où nous nous trouvons, il m’arrive quelque chose, vous direz à mon fils que son père a siégé à l’Hôtel de Ville et a signé des Merci d’avoir pensé à moi.

Une lettre, cette fois plus longue, écrite, comme le précédent billet, dans la nuit, après quelque orageuse séance du pouvoir nouveau. Édouard Moreau explique

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les raisons qui lui ont dicté son attitude. Il est de ceux qui, refusant de se présenter à la Commune, (1) ont, d’après la promesse faite dans la déclaration du 20 mars, loyalement déposé le mandat que le peuple leur avait confié.

Je vais vous dire pourquoi j’ai persisté jusqu’ici. Je suis entré définitivement dans ce courant avec un but bien défini, bien arrêté. Je vous ai dit un jour : « ce n’est plus qu’une affaire de temps », mais j’ai voulu que ce temps fût consacré à quelque chose. On vous êtes bien avengés, ou vous avez du voir qu’il me fallait quelque résolution grave, pour me faire sortir d’une obscurité qui est pour moi une sorte d’orgueil et de conscience. Je sais que dans les révo- lutions radicales comme celle-ci, les haines et les ambitions montent bientôt à la première place ; je sais que le premier mot qu’on y oublie est celui de Fraternité, et j’ai voulu dans cette fournaise déchaînée au moins une étincelle. Chacun de mes minutes a été employée à rattacher un lien qui se brisait, chacune de mes paroles a porté une idée de conci- liation. Vingt fois, par un mot, une démarche, j’ai empêché que le sang coulât. J’entends, par démarche, ma simple personne au milieu d’ouvriers, mes frères, dont je n’étais fait des amis. Il n’a souvent suivi que je lui prie de la place des Vosges, que des coups de feu ne partissent. Lorsque je fus porté à l’Hôtel de Ville, j’essayai, dans les conseils, de faire faire à ce peuple que j’aime, sa grande révolution pacifique, avec la majesté qui convient à un lion qui se réveille d’une torpeur de vingt ans. Je l’ai rêvé, montant simple et fort au gouvernement, déposant loyale- ment son mandat au terme convenu. Lorsque j’ai vu les

(1) Les élections pour la Commune avaient été fixées au 26 mars.

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élections fixées, comme on m’avait porté candidat, je suis allé déposer publiquement ce mandat, et refuser la place que la Commune m’offrait. Le lendemain, j’en recevais de vous le conseil. Vous voyez que nous nous entendions mieux que vous ne croyiez. Bref, la bourgeoisie n’a pas voulu faire de concessions, et vraiment, elle en devait, et beaucoup ; elle n’a pas voulu se mettre franchement dans la cause populaire ; son mauvais vouloir paralysera peut- être les efforts les mieux intentionnés. Nous verrons…

Une seule ligne. Mais que d’espoirs, que de rêves dans ces quelques mots. Nous partons pour Versailles ! Cela est du 3 avril, quand, pleines d’enthousiasme, certaines de coucher le soir devant l’Assemblée, les troupes de la Commune partirent comme pour une promenade militaire. Le réveil devait être terrible. Mais Édouard Moreau était de ceux qui se croyaient sûrs du triomphe. Si jamais l’écriture trahit la pensée, celle d’Édouard Moreau, ce jour-là, l’expression même de son enthousiasme. D’habitude maigre et mince, l’écri- ture est large, haute, impérative. Le V de Versailles lance orgueilleusement ses hampes enflées en acier traçant cette majuscule belliqueuse, Édouard Moreau a songé, en même temps qu’à Versailles, à la Victoire. (1) Voici cette ligne :

Nous partons pour Versailles. A bientôt, j’espère.

(1) Voir le fac-similé, page 143.

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Édouard Moreau écrit rarement. Ses multiples occu- pations ont tari sa plume. Voici une lettre intéressante. Édouard Moreau semble avoir eu une influence prépon- dérante dans les conseils du Comité Central, quand ce dernier se mit résolument en lutte avec la Commune. Le 3 mai, date de la lettre qu’il va suivre, Rossel est, depuis le 1er, délégué à la Guerre. Le Comité Central, qui a accaparé presque tous les services du ministère de la Guerre, voit en lui un obstacle. Rossel est mili- taire avant tout. Il exige de la discipline. Il est ferme- ment décidé à mettre un peu d’ordre dans le désordre que l’inertie de Cluseret a laissé grandir. Il brisera le Comité Central. J’ai raconté déjà (1) qu’à cette date du 3 mai où écrit Moreau, me trouvant avec Rossel dans son cabinet, le nouveau délégué à la Guerre aperce- vant dans la cour un groupe des membres du Comité Central en uniforme, se retourna brusquement : « Si je les faisais fusiller, là, tout de suite ! » dit-il. Rossel partit quelques jours plus tard. Et cette attitude hostile d’intriguer, multipliant encore l’incroyable désordre qui régnait dans la direction des opérations militaires. Édouard Moreau écrit la lettre suivante au sortir d’une des séances où les membres du Comité, aidés des chefs de légion, poursuivaient leur conspiration contre la

Nous sortons de séance. Le Comité Central avait appelé à sa réunion les vingt chefs de légion de Paris ; quinze sont

(1) Mes Cahiers rouges, III, page 127.

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venus. Cette convocation a été faite après un arrêté pris par le colonel Rossel, sur une nouvelle formation qui porte atteinte à notre Fédération de la garde nationale. Il a été décidé à l’unanimité que nous irions tous demain à la Commune fui faire part de notre volonté, qui est : 1° La suppression du Ministère de la Guerre. 2° Son remplacement par nous, Comité Central. Nous avons résolu enfin que, si la Commune ne nous accordait pas cela, nous passerions outre, en lui rappelant qu’elle n’est pas le gouvernement, mais simplement l’admi- nistration communale, et que la garde nationale, représentée par nous, était la seule force de résistance légitime de Paris. En un mot, les hommes du 18 mars s’opposent à la Révo- lution qu’ils ont faite, et vont agir révolutionnairement. Si la Commune accepte, je propose le décret suivant, pour être immédiatement affiché : Considérant que tous les habitants de Paris sont soli- daires pour la défense de leurs foyers attaqués par une Considérant que la population de Paris ne se bat que pour se défendre, et que la défense est légitime par tous les moyens ; Considérant la liberté et la propriété des bons citoyens doivent être sauvegardées, l’honnêteté et la dignité Sur la proposition du Comité Central de la garde natio- nale, et au nom d’une révolution pacifique attaquée par les La Commune de Paris décrète : 1° La levée en masse est prononcée. 2° Tout citoyen français recevra des titres ou fonctions de colonel ou chef de corps, à quelque titre que ce soit, qui, dans les trois jours, n’aura pas donné son adhésion à la cessation des hostilités ou déposé ses armes portées contre

Paris, sera condamné à mort, ses biens meubles seront saisis, ses biens immeubles rasés au niveau du sol, le terrain vendu en place publique, et son nom sera inscrit sur des tables d’infamie exposées au coin des voies prin- 3° Amnistie pleine et entière est accordée à tous ceux qui 4° Sera puni de mort tout citoyen convaincu de trahison, d’espionnage, de vol de fonds publics ou d’accaparement de denrées alimentaires. 5° Seront sévèrement réprimées : toute arrestation faite sans un mandat régulier, toute atteinte individuelle à la liberté individuelle et à la propriété, toute attaque calom- nieuse, par voie d’écrits, au gouvernement actuel de Paris. 6° Sont requis selon les besoins de la défense : tous les docteurs en médecine et officiers de santé pour le service des ambulances et hôpitaux, selon l’âge ; tous les méca- niciens, fondeurs et fabricants pourront servir à l’armement ; tous les ingénieurs et architectes pouvant être employés aux travaux de terrassement. 7° Les femmes et les enfants volontaires seront employés à la confection des cartouches, vêtements, etc. 8° Tout établissement de boisson d’où sortira un citoyen en état d’ivresse sera immédiatement et définitivement 9° Le présent décret sera rapporté immédiatement après la cessation des hostilités et lorsque Paris aura, pour garantie, le licenciement et la rentrée dans ses foyers de l’armée de Versailles.

Si vous voulez de la vraie révolution, honnête et nerveuse, Je ne sais si la Commune, toujours tremblante, acceptera ; mais la résolution est prise, et mes collègues ont l’air

                          134

Si nous réussissons, je demande, de suite après, les élec- tions pour la Constituante. Je tombe de sommeil.

Quoi qu’il arrive prochainement, ne vous étonnez pas.

Le lendemain, 9 mai, Moreau est nommé par le Comité de Salut public commissaire civil de la Commune auprès du délégué à la Guerre, Delescluze. Quelques jours après, le 17, il est chargé de la direction de l’Intendance. C’est dans cette fonction que le surprendra la défaite. La défaite, il ne la prévoyait pas si proche, lui qui, dans la lettre du 3 mai, traçait un programme si minutieuse- ment détaillé de ce qu’il voulait faire. Lui, qui songeait — inexplicable aveuglement — à réclamer les élections pour une Constituante !

                          135

J’ai retrouvé, à la Société des Auteurs dramatiques, le titre de la piécette donnée par Édouard Moreau au Théâtre Rossini de Passy, une Pointe d’Aiguille. Cette comédie en un acte fut représentée, à la soirée d’ouver- ture du théâtre, nouvellement édifié rue de la Tour, 76, le 27 mars 1867, comme le mentionne le Figaro du dit jour, à la rubrique « Échos des Théâtres » :

Ce soir, à 7 h. 1/4, que s’ouvre le Théâtre Rossini. Si vous prenez une voiture sur le boulevard pour aller assister à cette inauguration, dites au cocher : — A Passy, rue de la Tour, 76. C’est là. On joue trois pièces. Un prologue, à Passy, de MM. Félix Savard et Baralle; une comédie en un acte, inti- tulée Une Pointe d’Aiguille, de M. E. Moreau de Bauvière, et un opéra-comique en un acte : La Dernière Vendetta, de MM. Émile Thierry et Schubert.

Il m’a été impossible de retrouver un exemplaire imprimé de la comédie d’Édouard Moreau. La Biblio-

                          139

thèque Nationale n’en possède pas. A-t-elle seulement jamais été éditée ? La Bibliothèque Nationale possède une brochure de seize pages, qui doit être un article de revue tiré à part et mis sous couverture, intitulée l’Enquête Agricole, par E. Moreau de Bauvière, 1866 (dépôt légal 3290). Mais nulle mention que celui de la comédie du Théâtre Rossini ! La comédie d’Édouard Moreau ne semble pas avoir eu beaucoup de succès, au dire du Figaro. Le Théâtre Rossini, construit par un ancien commerçant du quar- tier, fut de reste, dès son ouverture, en proie à de multiples soucis, et il dut bientôt fermer ses portes. De cette même époque 1867, nous possédons d’Édouard Moreau, qui signait alors E. Moreau de Bauvière, — la manuscrite, la particule et le nom qui le suivait qu’après la guerre — quelques menues œuvres poéti- ques, écrites sans prétention, qu’on lira cependant avec

                                Lundi, nuit, 6 mai.

      Si j'étais amoureux de vous,
      Dans nos heures de tête à tête
      Mon regard plus tendre et plus doux
      Sans cesse vous ferait fête.
      Si j'étais amoureux de vous,
      Viendrait une minute adorée
      Où je dirais de mes deux fous
      Qu'on ne sait pas, mais qu'on invente,
      Si j'étais amoureux de vous.

                          140

      Si j'étais amoureux de vous,
      Au moment où la sève monte,
      En mai, mois des nouveaux époux
      Si j'étais amoureux de vous,
      Tout comme un chat dans la gouttière
      Je penserais des mi...a...ous !...
      A toucher une âme de pierre,
      Si j'étais amoureux de vous.

      Si j'étais amoureux de vous,
      De vos bras et de leur tendresse
      Je voudrais faire des licous
      Qui m'emprisonneraient sans cesse.
      Si j'étais amoureux de vous,
      Vos yeux aux divines caresses
      Seraient mes trésors, mes bijoux,
      Et je compterais mes richesses
      Si j'étais amoureux de vous.

      Si j'étais amoureux de vous,
      Avec une ardeur insensée
      Peut-être serais-je jaloux
      D'un regard ou d'une pensée,
      Mais quoique vous soyez sévère,
      Je trouverais, pour être absous,
      Quelque bon moyen, je l'espère,
      Si j'étais amoureux de vous.

      Si j'étais amoureux de vous,
      Mon esprit sens dessus dessous
      Près de vous battrait la campagne.
      Si j'étais amoureux de vous,
      Je vous exciterais peut-être,
      En motivant votre courroux,
      A me jeter par la fenêtre,
      Si j'étais amoureux de vous.

                          141

      Si j'étais amoureux de vous,
      Dans mon bras, vous berçant penchée,
      Je vous tiendrais sur mes genoux
      Souriante et demi-couchée.
      Si j'étais amoureux de vous,
      A l'heure des teintes plus grises,
      Peut-être que vers les verrous...
      Mais chut ! Je ferais des... bêtises
      Si j'étais amoureux de vous.

                             Il y a des hommes pratiques.
                             (Physiologie du dix-neuvième

                          1

     Ma plume a pris dans l'écritoire
     La goutte d'encre que je vois,
     Que deviendras-tu, perle noire ?
     Dis-moi ce qui se passe en toi ?
     Je t'obéirai, mon poète.
     Je suis le grand et le banal,
     Le blasphème et le cri de fête,

                          2

     Parlons de Dieu ; c'est le principe.
     Veux-tu prier ou blasphémer ?
     Il est : de lui tout participe ;
     On doit le connaître et l'aimer.
     Il n'est pas ; sage est qui le nie ;
     La raison condamne la foi,
     Le mot Dieu sans rien qui l'appuie,
     N'est qu'une couronne sans roi !

                          142

IV. — « Nous partons pour Versailles ! » Fac-simile d’un billet, adressé par Édouard Moreau à une personne amie. Le billet n’est pas daté, mais il a certainement été écrit le 3 avril, au moment où les troupes fédérées vont marcher sur l’Assemblée. Au-dessous, le fac-simile des diverses

                          143

Top of page, cursive: “Nous partons pour Versailles. A bientôt, j’espère.” “E. Moreau / fils du faubourien” (with a flourish), “E. Moreau / de Bauvière”,

                          144

[plate — duplicate / second reproduction of the same Édouard Moreau facsimile (same text “Nous partons pour Versailles. A bientôt, j’espère.” and signatures). Page 144.]

                          3

     La science éclaire le monde ;
     Portons son livre grand ouvert !
     Que son rayon, lueur profonde
     La science nous nuit, mes sœurs ;
     Elle émancipe les esprits :
     Sachons éteindre les lumières,
     Les efforts, les élans, les bruits !

                          4

     Chacun pour tous ! C'est la devise
     Qui doit régir l'humanité.
     A chacun la part de la bise
     Et de ton pain dur, Charité ! —
     Chacun pour soi. Les gueux sont drôles...
     J'ai gagné mon toit, mes habits,
     Des fourrures pour mes épaules,
     Eux n'ont rien su gagner : tant pis !

                          5

     Quand notre pauvreté se cache
     Sous les longs plis d'un fier lambeau,
     Ne laissons jamais voir de tache
     A travers les trous du manteau !
     Je prends mon bien où je le trouve...
     Bien sot qui n'en agit ainsi
     Je suis honnête, je le prouve,
     Rien n'est plus clair : j'ai réussi !

                          6

     Se marier ! Courage et joie !...
     A deux c'est chercher son bonheur ;
     A deux, c'est lutter dans la voie ;
     A deux, c'est garder son honneur !

     Un contrat. C'est une facture
     Un nom vaut tant... Mais la future
     Donne en plus son corps pour appoint...

                          7

     L'amour, c'est le sang de notre être,
     L'âme de l'enfant qui va naître...
     C'est presque une création ! —
     Tout se vend ! Chacun est à vendre...
     Pour qui sur la place a réussi.
     Achetons ; mais sachons n'en prendre

                          8

     Je puis encor, ô mon Poète ;
     Je puis encor signer d'un trait
     L'ordre au bourreau pour une tête,
     Ou viser de Jean Huss, l'arrêt !
     Tout se vend, du martyr qu'on mutile,
     Glorifiant le nom flétri,
     Avec le seul mot : Évangile,
     Faire une Croix d'un pilori !

                          9

     Ainsi parla la perle noire ;
     Puis elle dit : Ton plan conçu,
     Écris : je serai ton histoire !
     L'œuvre, c'est l'homme à son insu !
     O juifferont de la pensée
     Prends garde, car tu resteras...
     Car, ton existence passée,
     Glorieux, Maudit, tu vivras !

                          146

     La pincette et la main je rêve,
     Et tout en tisonnant mon feu,
     Au souvenir qui s'en élève
     Je vais dire un dernier adieu...
     Que vois-je là ? C'est ma Lisette
     Du foyer gentil farfadet
     Qui, de vapeur de cigarette
     Voile son visage coquet.

     Dans mon mauvais cœur vous venez bénir !

     Lisette, il fait un temps superbe :
     Notre nappe, à nous, c'était l'herbe,
     Et le cabinet, les lilas.
     Puis, revenant de Romainville,
     Des bottines et du corset,
     Dans l'ardeur, ma main malhabile
     Faisait craquer le lacet.

     Dansez, mes joyeux souvenirs, etc...

     Te souviens-tu de la mansarde
     Avec ses refrains de gaîté,
     Et puis, le soleil qui hasarde
     Vers toi, son regard effronté ?
     Lorsqu'en sa recherche indiscrète
     Il venait, baisant tes seins blancs,
     Te tutinet sur ta couchette,
     Ah ! quels cris, quels rires d'enfant !

                          147

     Mais un jour, où donc est Lisette ?
     Où donc est-elle ? Et tout se tait.
     Dernier mot de ma pâquerette,
     Au ciel mon étoile se cache...
     Mon triste bonheur s'envola,
     Et doucement, sur ma moustache
     Ma première larme coula...

     Vous m'avez appris à souffrir.
     Mon cœur vent encor vous bénir...

                                          1867.

Voici, enfin, un badinage de E. Moreau, « sire de Bauvière », en date du « sanctissime jour de Pas-

          En cestui sanctissime jour de Pasques
            du present an mil huit cent soixante
            et sept

Si, comme Platon en donne le déduict, les hommes mènent le mieux à l’avancement et progrès de leur intellect en entredisourant, certes bien et hautement m’est précieux et à proffit l’heur de vostre entretien, en quel me sont semences et germes de graves et doulses leçons de sapience. Si mêmement sont véridiques les maximes du Pythagoras de Samos on ses théories mathématiques des sons musi- caux, bien sûrs en est-il de devroit ensuyte vostre voix, laquelle j’infère en mon intérieur pour sa successivité des cycles concentriques agités en l’air. Point ne vous puis éclairer en tout cela comme fait Maitre Alcofribas Nasier l’abstracteur de quinte-essence et très sçavant ès dits du grant Gargantua Pantagruel ; c’est son fils Pantagruel ; mais, après lui, vous répétrerai : « il faut ouvrir la boite pour en tirer la drogue, et briser l’os pour

                          148

en sucer la moëlle. » Cela dict à l’occasion des paroles non idoines à exprimer la pensée par le menu. Somme, et pour ne point soumettre à trop longue épreuve vostre bénévolence, je requiers de vous me continuer icelle et ne me point mettre en l’advis de nostre amé monseigneur le roy François, le premier du nom, lequel est : Souvent femme varie — ainsi qu’il en appert d’un vitrail où le dit roy escrivit icelle sentence de sa propre main. Sur ce, veuillez me donner licence baiser à force respect et amitié vostre main, et je prie messire Dieu qu’il vous tienne en joye et vous ait en sa très sainte garde. De votre Grâce et Beauté le dévot et fidèle féal

                          149

                          151

[blank verso — faint bleed-through of a later chapter title “VI / L’ABATTOIR” visible]

La défaite frappe Édouard Moreau comme un coup de foudre. Le 3 mai, il rêvait d’une Constituante. Le 21 mai, l’armée de Versailles est à Paris. Une portée de fusil de son cabinet de chef du bureau des ren- seignements au ministère de la Guerre. J’ai devant moi, au moment où j’écris, l’enveloppe d’une lettre qui lui est adressée, en mai, par un journaliste étranger venant aux nouvelles, et qui porte comme suscription : « Monsieur Moreau, délégué à la Fédération, au Minis- tère de la Guerre, 98, rue Saint-Dominique-Saint- Germain. » Édouard Moreau, qui reçoit tous les jours des reporters — le mot était déjà en circulation — des rapports circonstanciés, n’a pas encore appris que se précipitent sur Paris, et que, si vaillante que soit la résistance, la Commune est d’avance vaincue, et la Constituante reléguée dans la plus lointaine nuit. Si la défaite surprend Moreau, les incendies, qui

commencent dès le mardi, le terrifient. Aux heures les plus exaspérées de son patriotisme, il n’a pas entrevu si terribles représailles. Dès le lundi, lendemain de l’entrée des troupes, il quitte le Ministère de la Guerre, que tout le monde du reste a quitté. (1) Avec ses amis Gouhier et Gaudier, ses collègues, il va de l’Hôtel de Ville à la rue Basfroi, où siègent les membres du Comité qui n’ont pas abandonné la lutte. Il semble qu’il se soit employé et dans tous les ordres à chercher un terrain de conciliation entre la Commune et le Gouver- nement de Versailles. On ne le rencontre pas à la vérité, de sa personne, à la Ligue des Droits de Paris, qui siège en permanence et qui porte ses efforts vers un accord qui mettrait fin à la lutte et aux incendies, mais on y rencontre ses amis de tous les jours, Gouhier, Grélier, qui ont pour Moreau la plus vive admiration. Rien n’empêche de penser que Moreau ait été l’âme de ces suprêmes démarches. (2) Moreau est, le mercredi, à la mairie du onzième arrondissement, place de la Roquette, où se sont transportés les membres de la Commune, après que l’Hôtel de Ville eut été livré aux flammes. Il c’est là, vers deux heures, qu’une scène tragique se déroule. Moreau arrive place de la Roquette au moment même où l’on vient d’arrêter Beaufort. (3) Charles de Beaufort,

(1) Mes Cahiers rouges, VII, page 60. (2) Voir Histoire de la Ligue Républicaine des Droits de Paris, par André Lefèvre (Paris, Charpentier, 1881), pages 24 et suivantes. Les noms des membres du Comité Central qui se mettent en rapport avec la Ligue ne sont pas publiés dans ce livre. Mais, le procès- verbal manuscrit des séances de la Ligue pendant la Semaine de Mai, que je possède, mentionne ces noms. Gouhier et Grélier, amis de Moreau. (3) Mes Cahiers rouges, II, pages 187 et suivantes.

                          154

son cousin. Il le voit sortir de la boutique de la rue Sedaine, où Beaufort vient de passer devant une cour martiale présidée par le colonel Goïs. Delescluze est là, monté sur un banc, qui cherche à apaiser les fureurs. Moreau se précipite vers lui. « Sauvez-le. Il est innocent. Je le jure. » Mais Beaufort est déjà en route vers la mort. « C’est vous qui le tuez, dit amèrement Delescluze à Moreau. Ce sont vos intrigues contre la Commune qui sont la cause de sa mort. » Moreau, sanglotant, se couvre le visage de ses mains. La fusillade l’avertit que Charles de Beaufort, le parent, l’ami de sa jeunesse, n’est plus. Il fuit, désespéré. Où va-t-il ? (1) Il est rentré dans le quatrième arrondissement, occupé depuis la veille par les troupes. Il ne se cache pas. On dirait qu’il a fait, une dernière fois, le sacrifice d’une existence qui désor- mais lui est à charge. Où sont-ils, ses beaux rêves du siège, quand, garde au 187e bataillon, fier d’avoir sa capote « chocolat », il découvrait qu’il y avait en lui « l’étoffe d’un général et d’un tribun » ? Tribun, il l’a été. Général, pour le moins commissaire civil à la Guerre. Tous les grands mots qu’il a prononcés, aux jours du triomphe, lui reviennent à la mémoire. Et sa belle proclamation du 19 mars, le jour de la grande victoire, quand il disait au peuple : « Mon maître, tu t’es fait libre. Obscurs il y a quelques jours, nous allons rentrer obscurs dans les rangs, et montrer aux

(1) Maxime Du Camp (Voir Convulsions, IV, page 110), qui a été très bien renseigné sur Édouard Moreau, dit qu’il fut arrêté le 26 mai, vers le mercredi 28, mais le jeudi 27, que Moreau rentra dans le quatrième arrondissement. Il fut arrêté dès qu’il eut mis le pied chez lui, rue de Rivoli, 10, vers midi.

                          155

gouvernants que l’on peut descendre, la tête haute, les marches de son Hôtel de Ville, avec la certitude de trouver au bas l’étreinte de ta loyale et robuste main. » (1) L’Hôtel de Ville ! Le voilà, flambant comme une gigantesque fournaise, jetant au ciel des nuages de fumée noire coupés de longues traînées rouges…

                     la cour martiale

Rue de Rivoli, 10. La maison du Paradis des Dames. C’est là que Moreau a vécu tout le Siège, avec le mort d’hier, son cousin de Beaufort, chez sa tante, madame de Bauvière. Pourquoi n’entrerait-il pas ? Il ne songe même pas qu’il a certainement été signalé. Dès la prise adresse est connue. Il passe le seuil. Il n’est pas seul. Une personne dévouée, celle à qui sont adressées les lettres reproduites ici, l’accompagne. Ils montent, ne restent qu’un instant, assez cependant pour se souvenir, causer du meurtre de la veille. Ils redescendent aux jours du triomphe. Ils reviennent à la mémoire. Et sa belle proclamation du 19 mars, le jour de la grande victoire, grand, mince, élégant dans son uniforme de capitaine d’état-major… Où est-il ? Où a-t-on jeté son cadavre ?… Ils descendent, entrent chez le concierge pour échanger les clefs de l’appartement… Les soldats… Un sergent et une dizaine d’hommes… « M. Édouard Moreau ? Où demeurez-vous ? Montons… Je vous arrête. » Une rapide perquisition. Les deux prisonniers, Édouard

(1) Voir l’Officiel du 20 mars 1871. Moreau, que ses collègues du Comité Central avaient délégué à l’Officiel, rédigea entièrement ce beau manifeste, ni aussi plusieurs des autres affiches qui suivirent.

                          156

Moreau et la personne qui l’accompagne — se dirige vers l’Hôtel de Ville, enveloppé de fumée et de flammes. Moreau est silencieux. La caserne Lobau. La foule amassée devant la porte. Des clameurs. On n’entre pas dans la caserne. On prend par le quai, et on arrive au Châtelet. Des soldats partout. Partout une foule hurlante. Une grande salle, dans le théâtre. Devant une table, quatre officiers. C’est à peine si les deux prisonniers attendent quelques minutes. On les interroge. « Vous êtes monsieur Édouard Moreau, de la Commune ? — Non, du Comité Central. — C’est la même chose. » Puis à la personne : « Quelle est votre nom, madame, dès à la vôtre, entre juges. — « Encore une fille d’Ève ! Allons, passez. » C’est tout. Tous les deux sont poussés vers la scène. Moreau allume une cigarette, sans mot dire. Un officier, un colonel, s’approche. Il s’adresse à la personne qui se tient près de Moreau : « Que faites-vous ici ? Allons, sortez. » Et, la poussant brusquement : « Sortez. — Mais, colonel, je suis avec monsieur, qui vient de passer devant les juges… Monsieur a une femme, un enfant… Il veut me dire ses dernières volontés. Il faut que je reste… » Mais, non. Le colonel commande durement :

                     la caserne Lobau

— Je ne sais comment — me disait ce témoin de la dernière heure d’Édouard Moreau — je suis encore sur la place, au pied de la façade du théâtre. Autour de moi, des gens criaient « à mort ! » menaçant du poing les prisonniers, parqués, comme des bêtes fauves, dans

                          157

la galerie couverte du premier étage. Dans le vestibule du rez-de-chaussée, des officiers causent et rient. Je lève les yeux. Monsieur Moreau est accoudé au balcon. Il m’a certainement reconnue depuis quelques instants, car, dès que je l’aperçois, je remarque qu’il a les yeux fixés sur moi. Il me fait un signe… Je le regarde toujours. Une bousculade me rejette en arrière. Pendant la foule, une file d’hommes qu’on emmène, entourée de soldats. « — Où vont-ils ? demandai-je à une femme, près de moi. — A Lobau. On va les fusiller là-bas, dès qu’ils y sont. Je ne vois plus monsieur Moreau… Je restai là longtemps… Une dernière fois, n’allais-je pas le voir, quand il passerait, dans la file des condamnés… J’attendis… Rien… Je me sentais défaillir… Je courus vers la porte de la caserne Lobau… Je n’entendis que l’affreuse fusillade… Je ne sais plus rien… Personne n’a plus rien su… Pendant des mois, je crus dit que, peut-être, il avait pu s’échapper de cet enfer… qu’il était caché quelque part… qu’il était retourné à Londres… qu’il embrassait peut-être, au moment où je songeais, cet enfant qu’il chérissait par dessus tout… J’écrivis partout. A M. Bonvalet, le maire du troisième arrondissement, qui me répondit beaucoup… On m’a fait espérer longtemps… Mais il fallut bien abandonner tout espoir… Où a-t-il été déposé, après l’affreuse mort ?… Oh ! l’horrible destin…

                          159

                          161

[scan artifact — two-page-spread view showing leaf 0440 (p.161 half-title “I / LE DÉCRET DES OTAGES”) on left and beginning of leaf 0444 (p.163 content) on right]

                                     rédigé par Protot

28 septembre 1911. A la Bibliothèque Nationale. Com- ment a été rédigé et adopté par la Commune, le décret des otages, publié à l’Officiel du 6 avril 1871. Nous en causons, Protot et moi. Les procès-verbaux manuscrits des séances de la Commune, déposés à la Bibliothèque de la Ville de Paris, ne donnent qu’un compte rendu très sommaire — inexistant plutôt — de ce qui s’est passé à la séance du 5 avril. Les procès-verbaux ne sont devenus à peu près exacts que lorsque la Commune eut décidé (13 avril) de publier le compte rendu de ses séances à l’Officiel. Quand la Commune se réunissait en comité secret, ce qui arrivait assez souvent, il n’était fait aucun compte rendu. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que l’on ait été si mal renseigné jusqu’ici sur les incidents qui ont conduit au vote du fameux décret.

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Dans la nuit du 4 au 5 avril, la Commune tint deux séances. La première, celle du 4, qui se termina vers onze heures et demie ou minuit. La deuxième, qui s’ou- vrit à une heure du matin. Ce fut dans la première de ces deux séances que, pour la première fois, il fut ques- tion du décret des otages. Ce décret fut rédigé dans l’intervalle des deux séances. Il fut lu à la Commune, qui l’adopta, dans la deuxième séance, celle du 5. Le décret a été rédigé par Protot.

Le mardi soir 4 avril — me dit Protot, qui était alors délégué à la Justice — nous étions en séance depuis une demi-heure — il était dix heures environ — quand Chardon entra. Il était en uniforme de colonel. Membre de la Com- mune (du par le treizième arrondissement), Chardon avait accompagné les bataillons fédérés qui avaient tenté d’at- teindre Versailles par le plateau de Châtillon. Extraordi- nairement ému, les yeux pleins de larmes, Chardon annonça que Duval avait été fusillé, dans la matinée, par l’ordre du général Vinoy. Les détails de l’exécution de Duval et de deux officiers de son état-major, au Petit Bicêtre, avaient été apportés à Chardon par un prisonnier, échappé on ne sait comment. Des cris de colère et de vengeance éclatent. Tout le monde est debout… « Il faut les tuer tous, dit-on. Les représailles, fusiller, nous aussi. » Les propositions les plus violentes sont émises. Rigault veut qu’on fusille l’archi- vêque, arrêté la veille, Mgr Darboy, le pape, l’on fusille les curés et les jésuites arrêtés en même temps que lui. « Il faut ouvrir les prisons au peuple, lui crie quelqu’un, et lui amener les détenus communs. Pendant que nous amis prenaient leur repas, je transcrivis le décret, tel qu’il parut le lendemain à l’Officiel. Le manuscrit était sans une rature. Nous regagnâmes l’Hôtel de Ville. Dès mon entrée en séance, je remis mon projet de décret au président. Il était environ

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massacre. Nous ne pouvons pas violer le droit des gens. Il faut agir légalement. » La salle est trémissante. « Rasloul me crie : « Alors, si on continue à nous tuer, nous conti- nuerons à ne faire que de la légalité. » Je lui réponds : « On peut être terrible avec ses ennemis en restant justes et humains… Du reste, il n’y a pas dans nos prisons des ennemis de la Commune, il s’y trouve des gens dénoncés, qui peuvent être des innocents… Ce que nous pouvons faire, c’est prendre une résolution légale, rédiger, discuter et adopter, si nous l’approuvons, une pro- position qui statue un mode de représailles, tout en restant dans les limites du droit. » Mes collègues m’ont écouté presque sans interrompre. Certains m’approuvent franchement. « Protot a trouvé la vraie solution », dit Avrial. Delescluze quitte sa place, vient à moi, me donne l’accolade. « Il nous faut, dit Deles- cluze, charger le citoyen Protot, notre délégué à la Justice, le plus compétent de nous dans les questions de droit, de rédiger un projet de décret, qu’il nous soumettra à la pro- chaine séance. Afin d’en terminer sans retard, je propose de clore cette séance et de fixer la prochaine à une heure du matin. Le citoyen Protot aura le temps de rédiger son projet. Nous nous en remettons entièrement à lui… » La séance est levée au milieu d’une extrême agitation…

Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, je suis rejoint par des amis qui attendaient la fin de la séance. Bricon, Fontaine, Des- sesquelle. (1) Je les suis rapidement au courant. Tous quatre, nous nous dirigeons vers les Halles, pour nous y récon- forter. Chemin faisant, je songeais à mon décret. Quand nous entrâmes au restaurant du Père Tranquille, la rédaction était tout entière dans mon cerveau. Pendant que nos amis prenaient leur repas, je transcrivis le décret, tel qu’il parut le lendemain à l’Officiel. Le manuscrit était sans une rature. Nous regagnâmes l’Hôtel de Ville. Dès mon entrée en séance, je remis mon projet de décret au président. Il était environ

(1) Bricon, Dessesquelle, attachés à la délégation à la Justice. Fontaine, qui devait être nommé (29 avril) directeur des Domaines.

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deux heures du matin. Le président en donna lecture à l’assemblée, très nombreuse, très calme. Le projet fut adopté à l’unanimité. Les procès-verbaux de la Commune, qui sont à Carnavalet, font erreur, quand ils disent que le projet fut proposé par Delescluze. Ils connaîtront une autre erreur en disant que Chardon lui une lettre annonçant la mort de Duval. Chardon parla. Il ne lut aucune lettre. Il parla, tout en pleurs, et c’était un spectacle poignant que ce colosse, en uniforme de colonel, l’écharpe rouge barrant la large torse, pleurant comme un enfant, pendant, qu’à travers ses sanglots, il nous disait la mort de l’un des plus héroïques soldats de notre révolution. Voilà comment fut rédigé, et voté, le décret des otages. Versailles fut tenu en respect jusqu’au milieu de mai par la menace du talion. Il ne recommença ses assassinats que lorsque la trahison de la minorité de la Commune lui ont ouvert les portes de Paris. A la séance du 17 mai, Urbain, poussé par Montaut, agent de Versailles, réclama l’exécution de dix otages dans les vingt-quatre heures. Je combattis la proposition Urbain et la fis repousser. Rigault s’apaisa lorsque je lui eus fait remarquer que nous n’avions pas un seul prisonnier de M. Thiers désirât sauver…

                    les procès-verbaux

Voici maintenant l’extrait des procès-verbaux manus- crits de la Commune, séance du 5 avril :

Le citoyen Chardon lui une lettre, pour annoncer que le citoyen Duval, général de la Commune, a été fusillé par les Le citoyen Delescluze dépose sur le bureau la proposition Le citoyen Delescluze ayant demandé l’urgence, la Com- mune adopte sans discussion le décret à l’unanimité.

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A peine dix lignes, c’est tout ce que disent les procès- verbaux sur les deux importantes séances de la nuit du Pas un mot de Protot, qui rédigea le décret. On s’explique que Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871, édition Dentu, page 199, ait écrit : « Le 5, Delescluze déposa un projet, et à l’unani- mité, on décréta que tout prévenu de complicité avec Versailles, etc… ». Lissagaray a consulté les procès- verbaux, qui l’ont induit en erreur.

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[blank verso — bleed-through of “LA MORT DE DELESCLUZE” visible]

J’ai raconté (Cahier VII, pages 97 et suivantes), comment Delescluze, dans l’après-midi du jeudi 25 mai, fut arrêté, à la porte de Vincennes, par les fédérés, qui imprimèrent le conduisirent, entre des gardes, baïonnette au fusil, dans un débit de la place de la Nation. De retour à la mairie du onzième arrondis- sement, Delescluze, accablé de douleur, à la nouvelle qu’il ne se faire tuer à la barricade du Château-d’Eau. Après avoir lu notre récit, le citoyen Louis Pindy, ancien membre de la Commune, élu par le troisième arrondissement, gouverneur militaire de l’Hôtel de Ville, aujourd’hui essayeur-juré fédéral à La Chaux-de-Fonds (Suisse), a adressé aux Cahiers de la Quinzaine la fort nous sommes heureux de donner place ici :

   La Chaux-de-Fonds, le 7 juin 1910.
                            Monsieur le Directeur des Cahiers de la Quinzaine,

Je viens de lire le septième Cahier rouge du citoyen Maxime Vuillaume, et comme je ne suis pas entièrement

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d’accord avec la version qu’il tiendrait d’Arnold, relative- ment aux faits qui ont précédé, et peut-être même la mort de Delescluze, je tiens à vous apporter, en vous laissant la liberté de la publier si vous le jugez utile, le témoignage, on ne peut plus succinct, d’un acteur, en tout cas d’un témoin, de ces faits. Quinze à vingt membres de la Commune étaient réunis dans la pièce servant de bureau à Delescluze, lorsque j’y pénétrai avec Theisz, qui était venu me chercher. Avant d’entrer, il me montra un monsieur qu’il me dit être le secrétaire de Washburne. La discussion entre nos collègues avait été assez longue ; elle aboutissait, lors de mon arrivée, à la résolution de nommer des délégués qui, sous la protection des États-Unis, se rendraient près du commandant du 4e corps d’armée prussien, qui se trouvait au delà de Vincennes, et lui demanderaient d’intervenir auprès du Gouvernement de Versailles pour obtenir la cessation des massacres dans De notre côté, nous promotions de faire cesser le feu, et nous nous engagions à nous livrer sans autres conditions à la merci des Versaillais. Espoir puéril, enfantin et l’on veut, et certes, notre con- fiance au succès de cette démarche était bien limitée, mais nous ne pouvions faire plus que de nous montrer nous- mêmes pour tâcher de sauver un plus grand nombre de Les paroles du Vaillant et Vermorel faisaient perdre la délégation, ainsi que l’écrit Vuillaume, d’après Arnold ; mais, au moment de partir, Delescluze demanda à être remplacé comme délégué à la Guerre, et il me proposa d’accepter cette fonction ; je me récusai énergiquement, avançant que d’autres étaient mieux qualifiés que moi pour endosser une pareille responsabilité. Quelques-uns me répondit par une formule grossi- sière, et finalement, Delescluze signa ma nomination, approuvée, ou du moins non combattue par mes collègues N’ayant pas été à la porte de Vincennes, je laisse, à ceux

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qui en ont parlé, la responsabilité de leurs dires, mais voici comment les choses se sont passées au moment où Deles- cluze, profondément accablé par l’outrage qu’il venait de subir, courbait tristement sa pauvre tête blanche, répé- tant avec amertume : « Ils n’ont traité de lâche ! » Comme j’insistais, afin d’avoir des détails sur les motifs avancés par les gardes nationaux de la porte de Vincennes pour expliquer leur observation, Delescluze me dit textuel- lement : « Ils n’ont demandé un laissez-passer de nous… » — De moi ? Mais à quel titre ? — Parce que je leur ai dit que nous me remplaciez à la Guerre… » En même temps, et je m’étonne qu’Arnold ne s’en soit pas souvenu, il répétait lui-même à d’autres membres, mes collègues, qui s’informaient : « Ils ont exigé un ordre de Alors, profondément impressionné par le spectacle de la douleur de notre vénérable doyen, et fortuit contre la cri- minelle sottise de ceux qui l’avaient mis dans cet état, je m’écriai : « Je vais vous accompagner, Delescluze, et, puis- qu’ils veulent un ordre de mon nom, je leur le signerai, s’il le faut, de la pointe de mon sabre… (l’infatuante peut-être, mais j’avais 30 ans, et du sang vif dans les veines). Nommez Parent (1) à ma place ; je vais prendre des mesures pour vous faire livrer passage. » Je sortis donc, et, appelant Malroux, (2) je lui commandai de former une escorte de 30 cavaliers. Plusieurs de ceux-ci dormaient à côté de leurs chevaux, sur le trottoir, en face de la mairie. Tout me porte à croire que c’est en ces moments que Delescluze écrivit la lettre d’adieu à sa sœur. Quand je revins, il se leva, l’air résigné, ennuit son pouvoir à Parent, et, à la porte de la mairie, monta dans le fiacre où l’attendait le secrétaire de Washburne.

(1) Parent était mon chef d’état-major à l’Hôtel de Ville (Note de (2) Malroux (lieutenant-colonel), directeur de la cavalerie à la

Les cavaliers, placés sur deux rangs, allaient entourer la voiture ; j’étais à cheval, prêt à donner le signal du départ, lorsque Arnold, oui, Arnold, lieu empressée, me notifia que ma présence là-haut était réclamée par Parent, comme urgente. Comme je refusais de croire à la nécessité d’ajourner notre départ, il en fit juge Delescluze, qui me dit, en sortant de la voiture : « Oui, restez, nous n’avons rien à faire là-bas, je n’y vais pas non plus. » Il me tendit la main, ainsi qu’à Arnold, et tourna l’angle de la mairie et du Je ne me doutais pas qu’il allait chercher la mort. Quelques minutes plus tard, Theisz et Vermorel, amers chacun d’un fusil, m’ayant aperçu, vinrent me demander pourquoi je n’étais pas sur la route de Vincennes, je leur répondis rapidement que Delescluze avait renoncé à l’affaire et qu’il m’avait quitté devant la mairie. Si, comme je l’espère, je parviens à publier mes Souvenirs, ils renfermeront plus de détails ayant trait aux faits ici- dessus, et à d’autres qui se produisirent en cette même nuit. Mon désir, en vous écrivant, n’a été que d’apporter un peu de lumière sur les derniers moments de notre cher martyr Delescluze. Recevez, Monsieur le Directeur, les salutations empressées d’un vieux communard.

La lettre de Pindy apporte une curieuse contribution à l’histoire des derniers jours de la Commune, en par- ticulier à celle de la démarche tentée pour entrer en relations avec le commandant du 4e corps allemand. Pindy ne dit pas le nom du « monsieur que lui montra Theisz, et que ce dernier lui dit être le secrétaire de Washburne ». Cet intermédiaire de la dernière heure

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était-il, comme je l’ai supposé, (1) M. Mac-Kean, qui fut l’un des secrétaires de l’ambassadeur américain ? Il serait difficile de l’affirmer. M. Washburne avait plu- sieurs secrétaires. Lefrançais, dans ses Souvenirs d’un Révolutionnaire (page 560), dit : « M. Arthur Reeves, secrétaire de l’ambassadeur des États-Unis, a offert à notre collègue Arnold sa médiation auprès des Alle- mands, à l’effet d’obtenir que ceux-ci s’interposent entre la Commune et Versailles. » J’ai déjà dit qu’Arnold, interrogé par moi, n’avait pu se souvenir du nom de l’intermédiaire.

(1) Mes Cahiers rouges, IV, page 40, et VII, page 101.

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[blank verso — faint bleed-through “III / LE MUR” visible]

14 janvier 1911. Rendez-vous a été pris, rue du Repos, chez Monsieur F., qui fut, pendant de longues années, à la tête d’une des grosses maisons de construction de monuments funéraires. Monsieur F. était là en 1871. Il a été témoin. Il a vu ensevelir, au pied du Mur, les fusillés du dimanche. Les 147 informés passés par les armes là-haut, sur le tertre fameux. Très correspondant, dont j’ai trouvé la lettre parmi toutes celles qui me furent adressées, après la publication des Cahiers rouges, a bien voulu me présenter à Monsieur F. Tous trois, nous gravissons la rude côte qui conduit au Mur. Chemin faisant, Monsieur F., un vert vieillard, dont nous avons peine à suivre les jambes rapides, nous nomme les tombes célèbres, celles qu’il a construites, ou réparées, dans sa longue existence de maître marbrier. Nous voici sur la hauteur, où les tombeaux tout neufs se pressent. Cette partie de la nécropole était descrte en 1871. De place en place s’ouvraient là des trous béants, ouvertures de carrières abandonnées. Du côté est, derrière le tertre qui fait face au Mur,

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de grandes fosses avaient été creusées pour les morts des combats du Siège. Fosses garnies intérieurement de goudron, une épidémie de variole sévissant, en décembre et janvier, sur la population… Le Mur. Nous descendons, tous trois, dans la tranchée dont il forme le fond, comme le rideau de pierre de la scène nous dit Monsieur F. Ils sont là… Là où je le vieillard frappait du pied la terre durcie — deux mètres de profondeur… C’est là qu’ils ont été inhumés. Et, comme pour les morts de Buzenval, on a noyé de goudron les cadavres… C’est le lundi matin qu’on est venu me chercher chez moi, rue du Repos, où j’habitais déjà, dans la même maison qu’aujourd’hui… Je causais avec un ami, quand l’employé de la Conservation arriva… Il me dit qu’on allait mettre en terre des hommes fusillés la veille. Je me disposais à sortir, quand mon ami manifesta le désir de m’accompagner. Il me suivit. Nous montons, tous deux… « Mais… non côté… » Vous savez, il dis-je, pour vote cela, il faut avoir le cœur solide ». Les morts. Il y en a des tas sur le tertre. Des nus, étendus sur le dos, les bras en croix. Tous les pieds nus. D’autres repliés, recroisés. De gros tas, les visages, sur le tang. Des poitrines toutes rouges. Et les yeux… les yeux… ouverts… Je me retourne. L’ami s’éloignait. Je le vois qui s’agrippe, vacillant, à un canon, arrêté là. Il est ivre… Des soldats sont venus là, le 22 mai, raconte qu’on a, la veille, fouillé les morts. Sur l’un d’eux, on a trouvé une lettre. Une feuille on nous montra. Quelque jeunes lignes. Le soldat me tend la feuille, et je lis. Je n’ai pas oublié… « Ma chère femme, avait écrit le malheureux, je t’écris de la prison de Mazas. Je ne voulais pas servir la Commune, mais j’ai été forcé. Nous avons voulu nous

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échapper par la porte de Romainville. Les Prussiens nous ont arrêtés, et ils nous ont remis aux gendarmes, qui nous ont conduits à Mazas… » Par l’adresse, je vis que le fusillé était un instituteur, je ne me rappelle plus de quel dépar- tement. Marne, Seine-et-Marne ? Quelques incidents de la fusillade de la veille, qui m’ont été racontés ce jour-là… D’abord, ils ont tous été fusillés sur le tertre. Pas au Mur. De temps-là, la route que vous voyez, qui longe le mur d’enceinte à pou de distance, n’existait pas. Le tertre, troué de puits et de galeries, se prolongeait, en pente douce, jusqu’au Mur. La tranchée était beaucoup plus profonde. Ce sont eux qui l’ont com- blée, avec la terre qu’on y a apportée pour les recouvrir. hauteur où ils avaient été fusillés (1) et où ils étaient couchés depuis la veille… J’en ai compté 145. Des gardes nationaux, des gens en capote militaire, quelques bourgeois. Encore une chose qu’on m’a racontée. Pendant qu’on les fusillait, un d’eux se mit à courir. Un trou de carrière s’ouvrait devant lui. Il s’y jeta, dans le puits le poursuit, le rejoint au moment où il disparaît, abaisse son arme, et fait feu… Puis il retire le mort… J’ai vu le cadavre, à l’embouchure du trou…

Monsieur F. s’était tu. Je lui posai une question. — Alors, les cent quarante-sept — ou cent quarante- cinq — sont tous là au pied du Mur… Un conservateur, M. Leprestre, m’avait dit, il y a une douzaine d’années, que, lui aussi, avait fait ensevelir des morts. Mais que ces morts, il les avait fait porter aux fosses creusées derrière le tertre. (2) — Cela se peut, répondit monsieur F. Il a été

(1) Voir Monde Illustré du 27 juin 1871, une petite gravure repré- sentant la descente des cadavres qui vont être ensevelis en 1871.

enterré ici, pendant ces jours de la Commune, bien du monde. Les cadavres qu’on ramassait dans le quartier. Ceux qui ont été fusillés à la Roquette… Oui, il on a été enseveli, et beaucoup, dans les fosses communes. (1) Mais les 145, ils sont là. Là où je suis. Et, de sa canne, monsieur F. frappait encore sur le — J’ai vu le Mur peu de temps après la Commune, dit à son tour monsieur G., le correspondant qui m’avait présenté au vieil entrepreneur. Sur le tertre, des inscriptions. L’une d’elles : Charles, mort pour la Commune ! Boulevard de Ménilmontant. Nous avons quitté la — Ici, nous dit le vieillard, c’était un spectacle horrible… Tout le long de ce mur, le mur d’enceinte du cimetière, on avait fusillé… Et, tout le long, pendant deux jours, on marcha sur des cervelles humaines… on avait relevé les cadavres. Mais on avait laissé ces épouvantables témoins… Le mardi, je rencontrai le général Levassor, que je connaissais depuis quelques années… « On ne pouvait pas arrêter le soldat, me dit le général. Il tirait sur tout le monde. Sur le premier passant comme sur l’insurgé. » Et c’est au tout dit de ce que je sais sur le Père-Lachaise. Tout ce que j’ai vu, et dont, à mes soixante-quinze ans sonnés, je me sou- viens comme d’hier…

(1) Le 2 novembre 1871 (jour des Morts), la toute s’arrêtait au Père-Lachaise, devant les six cents côté enterrés 188 fédérés, fusillés en cet endroit, et un peu plus loin, près du Mur, devant une fosse qui renferme 700 à 800 de ces malheureux (Liberté du

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[blank verso — bleed-through “IV / LE GRAVEUR CUCINOTTA” visible]

  1. Nous causons, avec un ami, Henri Saffrey, des cours martiales, autres que les grands abattoirs — Lobau, le Luxembourg, le Parc Monceau… Ces cours martiales, moins célèbres, où vu cependant de terribles scènes. Partout où l’on se battait, les tribunaux de sang s’installaient. A la Roquette, à l’École Militaire, au boulevard des Fourneaux, au collège Rollin, au collège Chaptal, au Collège de France, aux Affaires Étrangères, dans les mairies. Il n’est pas d’édifice dont les murs n’aient été écorchés par les balles des exécuteurs… Et nous supputons, Saffrey et moi, comme nous l’avons déjà fait bien des fois, le nombre des fusillés. De partout, il est sorti des morts… Où sont-ils ? En saura-t-on jamais le nombre ? dit Saffrey. Mon père a souvent raconté devant moi une sinistre histoire. Quelqu’un qui a été con- duit à Chaptal, et dont nul depuis n’eut jamais de nouvelles.

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Le graveur Cucinotta. (1) Un de ses amis. Mon père demeu- rait alors rue de Rome. Graveur lui aussi, il connaissait Cucinotta. Il fut de ceux qui se firent toutes les démarches pour le retrouver. Le graveur ne reparut pas. Que ne put jamais retrouver sa trace. Et il fallut se résoudre à croire que l’infortuné avait péri, victime innocente, de l’abominable cour martiale. Saro Cucinotta, d’origine napolitaine, était, depuis une dizaine d’années, installé à Paris, quand la guerre éclata. Il avait son atelier, 67, rue de Rome, tout près du collège Chaptal, encore en construction, et du boulevard des Batignolles. Graveur de talent, Cucinotta avait donné, à l’Artiste, à l’éditeur Cadart, de très belles œuvres. La Femme couchée, d’après Jules Lefebvre. La Femme au Poignard, Mademoiselle Pheyné, d’après Maréchal. Des Regnault, etc. Plusieurs de ses gravures ne furent publiées qu’après sa disparition. On les retrouvera en feuilletant l’Artiste. La guerre venue, Cucinotta, qui avait fait de la France sa patrie d’élection, se fit inscrire à la Société Interna- tionale de secours aux blessés. Pendant tout le siège, il fit son devoir dans les combats sous Paris, à Champigny, à Buzenval. A la paix, il reprit le burin, se souciant peu de la Commune. Le mardi 23 mai, dans la matinée, Cucinotta était chez lui, assis devant sa planche commencée, quand l’armée de Versailles occupa le boulevard des Batignolles. Une barri- cade fermait l’entrée de la rue de Rome. Elle résistait encore. Parmi les combattants, un fédéré, concierge ou habitant de la maison occupée par le graveur. Le fédéré vient d’être blessé. Il git derrière la barricade. Sa femme, avertie, tremblante de voir achever le malheureux quand les troupes auront fait fuir les derniers combattants, monte à la hâte prévenir le graveur. Peut-être a-t-on encore le temps

(1) Arsène Houssaye a publié, dans l’Artiste, de décembre 1871, un récit de la mort du Cucinotta.

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de relever le blessé, de le mettre à l’abri. Cucinotta ne peut-il pas secourir l’infortuné, comme il a secouru les blessés du Le graveur n’hésite pas un instant. Il passe à son bras gauche le brassard blanc à croix rouge du Siège, qui doit — il le croit du moins — lui assurer l’immunité, quitte sa casquette d’ambulancier, et descend. On le voit courir vers la barricade… Il l’atteint à l’instant même où les Versaillais escaladent les pavés… La troupe fait irruption dans la rue de Rome… A partir de ce moment, personne n’a jamais plus entendu parler de Cucinotta. Tout ce qu’on a pu savoir par un témoin, c’est que les soldats s’étaient précipités sur l’artiste. On l’avait vu se débattre. Il avait été conduit au collège Chaptal. Ensuite, plus rien. Jamais rien… Cucinotta n’est pas sorti du collège Chaptal, où l’on fusillait dès que le boulevard fut occupé. Ou, s’il en est sorti, c’est pour être conduit à quelque autre endroit, d’où il n’est pas sorti non plus… Au Parc Monceau… C’était là qu’était déversé le trop-plein de Chaptal. Tué à Chaptal, tué à Monceau, Cucinotta n’a jamais reparu… Les amis de Cucinotta, le graveur Alfred Talé, l’éditeur Cadart, firent mille démarches. L’ambassadeur d’Italie ouvrit une enquête. Les témoignages recueillis s’arrêtent à l’instant où le malheureux artiste est arrêté, pendant qu’il tente de relever le blessé. Cucinotta était là un homme emporté, bien que d’une extrême douceur de caractère. Dans ses instants d’emportement, lui revenait aux lèvres le parler napolitain, mêlé à quelques mots de français. Les étrangers, polonais ou italiens, étaient, vous le savez, vous signalés comme partisans de la Commune. Cucinotta relevait le blessé fédéré… C’était assez… Saisi, il fut poussé, avec d’autres, vers le tribunal — quel tribunal ! — et vers le mur de mort. Chaptal… On disait encore Saffrey — il s’y passa des choses effroyables. Vous voyez d’ici la grille, toute proche, qui longe le chemin de fer de l’Ouest. On entassait là les cadavres et on les précipitait sur la

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voie par dessus la grille. En bas, les cadavres étaient relevés, entassés sur des wagons découverts, et transportés hors Paris, où ils étaient inhumés dans d’immenses fosses. Ceux qui n’étaient pas basculés par dessus la grille, on les enterrait aux alentours. Nombre de fusillés de Chaptal furent ensevelis dans la propriété que possédait alors, au bas de la rue de Rome, M. Riant, qui fut conseiller municipal. Sur l’emplace- ment de cette propriété a été édifié un lycée de jeunes filles, le lycée Racine…

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[blank verso — bleed-through “LES DEUX INDEX” visible]

          Le nom souligné est celui d'un membre
                   de la Commune.

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Cambon (Paul). — 58. (et non Constant Martin. — 57. Clément (sous-greffier). — 23. 121. 31. 99. 101.

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82.

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                                 81. 82. 86.

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                          199

                          U   Villiaumé (le père, et non le

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[blank verso — bleed-through “LA TABLE” visible]

MAXIME VUILLAUME. — mes cahiers rouges 7

onzième cahier de la treizième série

I. — Le capitaine Montels, qui, le 22 janvier 1871, conduisait la deuxième délégation reçue à l’Hôtel de Ville par Chaudey, une demi- heure avant la fusillade.

II. — Disposition du peloton d’exécution qui, au commandement de Raoul Rigault, fusilla Gustave Chaudey dans le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, dans la nuit du 22 au 23 mai 1871, d’après un cro- quis manuscrit de Slom, secrétaire de Raoul Rigault, qui assistait à

ANNEXE. — Observations écrites par André Slom. Observation sur la gravure représentant l’exécution Disposition du chemin de ronde et places occupées par Chaudey et le peloton d’exécution 99

          Membre du Comité Central du 18 mars, directeur de l'Intendance
          à la délégation à la Guerre. Fusillé le 16 mai 1871, à la caserne Lobau.
          Photographie inédite, communiquée à l'auteur, et reproduite pour

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   IV. — « Nous partons pour Versailles ! »
   Fac-simile d'un billet adressé par Édouard Moreau à une personne amie.
   Le billet n'est pas daté, mais il a certainement été écrit le 3 avril,
   au moment où les troupes fédérées vont marcher sur l'Assemblée.
   Au-dessous, le fac-simile des diverses signatures d'Édouard

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onzième cahier de la treizième série

INDEX alphabétique général des notices biogra-

INDEX alphabétique général des noms propres

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour dix-huit cents exemplaires de ce onzième cahier et pour vingt-huit exemplaires sur whatman le mardi

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, SURESNES. — (180.)

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[blank verso — bleed-through “LES NEUF SOMMAIRES” visible]

I. — une journée à la cour martiale du Luxem- Avant-propos de Lucien Descaves : main de victoire ; perquisitions ; II. — Citoyen ! ; entre les deux gendarmes ; ma montre ; « le Socialisme » ; je prête ; le Prévôt ; sur deux III. — devant le tribunal ; le Sabre ; Interrogatoires ; à la queue ; ceux qui attendent ; pensées ; IV. — lueur d’espoir ; pourparlers ; angoisse ; loin de l’Enfer ; attendrissement ; refuge ; V. — l’abattoir du Luxembourg ; errant ; dénonciations ; VI. — Petites cours martiales ; l’Opéra ; Au mur les godillots ; le charnier de Charonne ; le puits des Fédérés ; le compte des morts.

II. — un peu de vérité sur la mort des otages. — l’histoire qui ment. 213

L’ARCHEVÊQUE (mercredi 24 mai) ; le capitaine de Beau- fort ; premier cadavre ; la cantinière Lachaise ; Six fusillés, six otages ; Nous voulons l’archevêque ; Et notamment l’Archevêque ; La Descente ; Vers la mort ; la fusillade ; le main féroce ; Devant le Conseil de guerre ; Poignante confrontation ; les acteurs du drame. L’HOMME DU MEXIQUE (vendredi 26 mai) ; Nous allons chercher Jecker ; les cinq à la Roquette ; Interroga- toire ; La montée ; Le « mur » de Jecker ; LA RUE HAXO (vendredi 26 mai) ; Préparatifs ; Il m’en faut cinquante ; Conversation à la prison ; les quatre otages civils ; Largillière, Ruault et Greffe ; Jusqu’à la mairie de Belleville ; Rue de Paris ; Rue Haxo ; le mur ; le massacre ; le compte des morts ; celui qui est de trop ; Devant les juges ; Saint-Omer ; Émile Goïs ; Aujourd’-

III. — quand nous faisions le « Père Duchêne ». —

mersch ; Colonne en tête ; — II. — La République ou la Mort ! ; la mère Gaittet ; l’argent ; — III. — Est bou- gremement en colère ; — IV. — Mort et Résurrection ; Commune Proclamée ; Celui qui n’est pas là ; jusqu’à la mort ; — III. — Le Canon du Père Duchêne ; des Héros ; — IV. — Henriette la jolie cantinière ; à Beau- chez Protot ; — VI. — notre citoyen curé ; — VII. — un bataillon ; Brillant uniforme ; ça ne va, çà va chez ; Rossel ; Déjeuner à la Caserne ; — II. — Bataille ;

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Reçu du citoyen Vuillaume ; Jusqu’au Père-Lachaise ; DERNIERS JOURS ; — I. — Dîner chez Rachel ; Le Père Duchêne a vécu ; ce qu’était devenu Vermersch ; — II. — notre ami Paget-Lupicin ; — III. — notre fortune ; collectionneurs, ouvrez l’œil.

IV. — quelques-uns de la Commune ; ceux qui vont à la mort ; court ; Vision d’horreur ; Légende et Vérité ; Témoi- VERMOREL ; — Boulevard Voltaire ; une mère ; DELESCLUZE ; — un nouveau Baudin ; à Sainte-Élisabeth ; l’anneau de plomb ; l’acacia ; résolution suprême ; deux amis du Père Duchêne ; gloire de Paget ; autels et lilas ; incendiaire ; ceux du quartier ; CHEZ GLASER ; — l’Empire ; la Guerre ; la Commune ; ceux de l’exil ;

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V. — par la ville révoltée ; L’ENTRÉE DES PRUSSIENS ; — Premier mars 1871 ; Bonjour, petit soldat ! ; Parisse ! ; Cochon de Prussien ! ; LE 18 MARS ; — Aux armes ! aux armes, aux Buttes Montmartre ! ; à Berlin les canons ; Crosse en l’air ; le plus beau jour de ma vie ! ; LA COLONNE ; — Survivants d’Austerlitz ; Place Vendôme ; César écroulé ; Victoire et Revers ; quatre ans après ; ceux qui se battent ; qui défilent ; dans les lilas ; TYPES D’INSURGÉS ; — l’Hercule ; Voltaire et Rousseau ; CANAILLE HÉROÏQUE ; — deux témoignages ; les beaux brigands ! ; enfants de la Commune ; la pièce « au Trident » ; Reliques ;

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matin de bataille ; sous l’Odéon ; un pavé, citoyen ; chez Lapeyrouse ; rue Gay-Lussac ; le Panthéon va sauter ! ; la rue rouge ; Petits chasseurs ; Cluny ; la boutique à Roullier ; Saint-

dans ma prison ; transes ; Ceux qui dénoncent ; On va perquisitionner ; gardien de la paix ! ; Fuite ; Imprudences ; la garde champêtre ; à la Mairie ; Brave Troyes ; les deux gendarmes ; Consternation ; Passeports ; mon oncle le maréchal ; Accueil ; la chambre aux Prussiens ; Apparition ; Malin Départ ; vers le Jura ; Contrebandier ; au Port ;

LES DOMINICAINS (Jeudi 25 mai) ; la lettre de Léo Melliet ; le Moulin- Saquet ; nous sommes trahis ! ; Serizier ; protestation suprême ; témoignages ; Moreau le Dominicain ; Lucipia, les acteurs du drame ; déjeuner chez Vaillant ; au café de Rohan ; Genève ; évasion ; Sylvère d’Espelceta ; pauvreté ; la mort ; deux millions de tabac ! ; ministre pour de bon ; tout près de la fusillade ; pauvreté ; Charles Gouhier ; ses papiers ; Édouard Moreau ; Lullier et le Mont-Valérien ; Picpus et Saint-Laurent ; Oudet ; LE 18 MARS raconté par un canonnier de Montmartre ; à la porte de Vincennes ; un témoin ; l’intermédiaire ; je ne veux plus vivre ! ;

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I. — SAINTE-PÉLAGIE ; — dans la prison ; la porte ; le prison- nier ; l’interrogatoire ; le chemin de ronde ; « J’ai fait mon devoir » ; André Slom ; l’arrestation ; Théodore II. — L’HOTEL DE VILLE ; — le 22 janvier ; les deux délé- gations ; de Mazas à la place de Grève ; le capitaine Montels ; Mazas et Belleville ; la Bastille et l’Hôtel de Ville ; la délégation devant Chaudey ; la fusillade ; ceux de Belleville ; le petit tambour ; III. — L’ORDRE DE TIRER ; — Pierre Denis ; « note sur Chaudey » ; les dépêches de Cambon ; Chaudey, Vabre, de Legge ; l’ordre de faire feu ; mentalité ; Jules Ferry ; devant le Jury d’accusation ;

I. — LE SIÈGE ; — Genève ; rencontre ; vers Paris ; arres-

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I. — LE DÉCRET DES OTAGES ; — rédigé par Protot ; les

Plusieurs de ces cahiers rouges étant épuisés, comme on l’a vu en tête du présent cahier, et les autres étant très près de leur épuisement, on a réimprimé chez Ollen- dorff, en un fort volume de 444 pages, à trois francs cinquante, intitulé Mes Cahiers Rouges au temps de la Commune, une très grande partie de la sub- stance des sept premiers cahiers rouges.

Voici le sommaire du volume :

temps de la Commune ; Une Journée à la Cour martiale du Luxembourg ; Un peu de vérité sur la mort des Otages ; L’Archevêque (Mercredi 24 Mai) ; Le Fusillé du Pont- Neuf (Mercredi 24 Mai) ; Les Dominicains (Jeudi 25 Mai) ; l’Homme du Mexique (Vendredi 26 Mai) ; La Quand nous faisions le « Père Duchêne » ; La République ou la Mort ; Nos après-midi ; Quelques amis ; Le Bataillon du Père Duchêne ; Derniers Jours ;

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Par la Ville Révoltée ; Chez Glaser ; L’Entrée des Prussiens ; La Colonne ; A l’Hôtel-Dieu ; A la Justice ; Protot et Me Rousse ; Vol- taire et Rousseau ; Au Club Séverin ; Café d’Orsay ; Concert aux Tuileries ; La Pièce de la Commune ; Pourquoi Delescluze marcha-t-il à la mort ? ; Matin de Mon oncle le Maréchal ; Hors Frontière ; Genève ; Ceux de l’Exil ; Mon ami le Colonel ; le Père Gaillard ; Dimanche à la frontière ; Protot ; Oiseaux de passage ; Razoua ; Le citoyen Privé ; Rang ; Dombrowski ; Le Mur ; A Bré-

Ce volume est en vente à la librairie des cahiers.