I-7 · Septième cahier de la premier série · 1900-04-05

Annonce au Provincial, Toujours de la grippe

Charles Péguy

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Nous commençons à donner aujourd’hui le second roman de nos amis Jérôme et Jean Tharaud. Ce roman ne sera pas le seul que nous publierons. IL ne sera pas le dernier que nous publierons de ces auteurs. Pourquoi nous publions des romans dans ces cahiers c’est une question générale et qui tient à l’institution même. Aussitôt que nous pourrons présenter en quelque détail comment et pourquoi nous sommes institués, nous présenterons inclus les raisons pour quoi nous donnons des romans. Des mêmes Jérôme et Jean Tharaud nous avons lu un premier roman, le Coltineur débile, écrit à Paris dans l’hiver au commencement de 1898 et fini d’imprimer en août de la même année. C’est un beau volume carré, du format du Mouvement et des Cahiers, de 116 pages imprimées gros, édité par Georges Bellais, 17, rue Cujas. Il s’en est donné au moins cinquante exemplaires, et il s’en est vendu je pense au moins cent cinquante exemplaires, marqués un franc. Les exemplaires qui demeuraient furent accueillis par et dans la Société nouvelle de librairie et d’édition. Ce Coltineur débile ne réussit pas beaucoup auprès de certains scientifiques et de plusieurs hommes sé- rieux. Pourquoi, nous en causerons plus tard, quand tu auras lu /a lumière. Nous essaierons alors de savoir si qÙ k

ces hommes sérieux, scientifiques et difficiles avaient raison ou tort. Je crois qu’ils n’avaient pas raison. Mais au moins savaient-ils ce qu’ils pensaient, au moins étaient-ils sincères. Je ne le fus pas. Comme en ce temps je fréquentais fidèlement avec eux, et comme j’étais lache par amitié, par méthode, par camaraderie, par commodité, par accoutumance et par complaisance fidèle, non seulement je laissais dire devant moi des sévérités où je ne consentais pas intérieurement, de ce Coltineur et de plusieurs œuvres et de plusieurs hommes et de plusieurs sujets, mais je crois que Faiblesse dont je fais réparation ici.

Le docteur le premier se rappela que son métier n’était pas de rester sous l’impression des témoignages les plus beaux, mais de les analyser du mieux qu’il pouvait, et de les critiquer.

— Nous n’aurons pas la présomption, mon ami, d’interpréter cette histoire. Vous l’avez parfaitement entendue. Elle vous donne incomplètement raison. Elle me — Avant de nous partager, docteur, les morceaux incomplets ou complémentaires de cette histoire, si vous osez le faire encore, permettez-moi. « — Je vous permets.

— À mesure que vous avez avancé dans lanarration que nous devons à la piété fraternelle et sévère de madame Perier, j’ai connu en moi un double sentiment, deux sentiments voisins non conciliables d’abord. Je m’apercevais que ces faits m’étaient nouveaux. Je reconnaissais que ces faits m’étaient connus.

Je m’apercevais que ces faits m’étaient vraiment nouveaux. J’avais pourtant lu, ou du moins j’avais par- couru, au temps que j’étais écolier, ce long texte imprimé fin, menu et dense, durant que je préparais des examens indispensables et des concours utiles. Mais la narration n’était pas entrée dans ma mémoire profonde.

— Cela n’est pas étonnant, mon ami.

— Cela n’est pas étonnant. Les concours et les exa- L mens que nous devons subir et où nous contribuons envenimer l’antique émulation, toutes les rivalités d’en-

fance, toutes les compétitions scolaires où nous nous faisons les complices de la vieille concurrence donnent malgré nous à tout le travail que nous faisons pour les préparer non seulement un caractère superficiel, mais je ne sais quoi d’hostile et d’étranger, de pernicieux, de mauvais, de malin, de malsain. Les auteurs ne sont plus les mêmes, et il y a toujours quelque hésitation quand Blaise Pascal est un auteur du programme. Cette incommunication est aussi un empêchement grave à tout enseignement, primaire, secondaire, ou supérieur. Je

me rappelle fort bien que tout au long de mes études je me suis réservé la plupart de mes auteurs pour quand je pourrais les lire d’homme à homme, sincèrement. Nous venons de le faire, en première lecture, pour quelques passages d’une histoire qui est en effet une introduction naturelle aux Pensées. Pourrons-nous faire un

l jour les lectures suivantes, les deuxième, troisième et suivantes lectures, toujours plus approfondies. Feronsnous jamais quelque lecture qui soit définitive.

— Je ne pense pas que jamais nos lectures soient finales. Et d’abord savons-nous ce que c’est que lire, et bien lire, et lire mal?

— Je ne le sais; mais je sais qu’alors je ne lisais pas

bien mes auteurs, que je me les réservais, et qu’à pré-

sent, quand j’ai le temps, je les lis mieux. Mais ce

n’était pas cela, docteur, qui me frappait le plus pen- dant que je vous écoutais. En ces faïts, qui n’étaient

nouveaux, je reconnaissais profondément les événements anciens qui avaient obscurément frappé mon en-

fance contemporaine. L’histoire du grand Blaise et l’his-

toire de la pauvre dame innocente et vieillie en dévo-

tion, que je me suis permis de vous conter, c’est à bien

peu près la même histoire. Admettez que pour un in- stant je réserve les éléments de cette histoire que je crois afférents à vos interrogations. Admettez que je ! laisse les détails. Dans l’ensemble cette histoire est la même. La pauvre dame à la fluxion de poitrine, émerveillement des femmes qui allaient laver la lessive, édification des vieilles dévotes aigres, illustration des cam- ‘pagnes et du faubourg, scandale des esprits faciles, tout ignorante qu’elle était, bourgeoise, vieille, pauvre d’esprit, laide sans doute, insignifiante, insane si vous le voulez, provinciale ignorée au fond d’un faubourg de province, la pauvre dame « entortillée par les curés », comme on disait, n’en avait pas moins toutes les passions, tous les sentiments et presque toutes les pensées d’un Pascal. Vraiment ils étaient les mêmes fidèles. Docteur je me demande si là n’est pas toute la force de la communion chrétienne, et en particulier de la com- munion catholique. La malheureuse fidèle avait la même foi, les mêmes élancements, la même charité, les mêmes sacrements. Elle aussi reçut enfin celui qu’elle avait tant désiré, qu’elle avait désiré de même. Et sans jouer immoralement avec les assimilations, je me demande si une ou plusieurs communions socialistes semblables ne seraient pas puissamment efficaces pour pré- parer la révolution de la santé.

— Je vous entends peu, et mal.

— Je vous propose là, docteur, des imaginations mal préparées. Je vous les représenterai plus tard. Mais voici, tout simplement, ce que je voulais dire : je constatais ou croyais constater que l’étroite parenté des sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les grands aux sentiments chrétiens de ceux que nous nom-

mons les humbles donnait une force redoutable à la religion que nous avons renoncée; ainsi je désirais qu’une étroite parenté s’établit ou demeurât des sentiments socialistes de ceux que nous nommons les savants aux sentiments socialistes de ceux que nous nommons les simples citoyens. Je compte beaucoup sur certaines idées simples. Je compte beaucoup sur la diffusion, par l’enseignement, des idées simples révolutionnaires. J’espère que la révolution se fera surtout par l”universelle adhésion libre, l’universelle conversion libre à quelques )

idées simples moralistes socialistes. C’est pourquoi l’on ma quelquefois dénommé obscurantiste, ou ignoranliste.

— Laissons ces misères. Moi non plus je ne crois pas que le socialisme soit aussi malin qu’on nous le fait souvent. Laissons pour aujourd’hui ces débats. Vous avez pu distinguer dans la narration dont je vous ai tiennes, et deux méthodes qui se composent. Première méthode : le malade soigne son corps, travaille à la guérison de son corps de son mieux, pour des raisons que nous allons donner. Mais comme cette première méthode est la seule qui nous importe aujourd’hui, nous

  • allons d’abord éliminer la seconde. Seconde méthode le malade s’aperçoit que les soins donnés à son corps ou que l’atténuation de la souffrance naturelle constitue un plaisir des sens, ou simplement, si vous le voulez

à bien, le malade, au lieu de considérer les soins et les remèdes comme étant nécessaires à la guérison, les considère comme étant un plaisir des sens; alors, par esprit de pénitence, ou bien il se prive de certains soins, ou bien, ce qui pour nous revient au même, il se donne

certaines sévérités qui atténuent, balancent, ou surpassent l’effet des remèdes et des soins. Nous laisserons pour aujourd’hui la pénitence. Mais nous ne négligerons pas la première méthode. Selon cette méthode le chré- tien donne aussi bien que vous tous ses soins à la santé de son corps. Dieu l’a créé. Dieu l’a mis au monde. Dieu le tient au monde. Dieu le rappellera du monde. Quand il a voulu. Comme il veut. Quand il voudra. La vie humaine est en un sens un dépôt. Elle est en un sens une épreuve. Elle est en un sens un exil, une résidence de Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ? Il n’est rien de commun entre la terre et moi. La terre est un lieu de punition. Le chrétien est un dépositaire. Il est un éprouvé. Il est un exilé, un puni, un condamné à temps. Il peut devenir un condamné à perpétuité, un damné à éternité, un réprouvé. Il n’est pas le maître de l’heure. Il n’y a aucune hésitation sur ce point : que l’Église, commandant pour Dieu, interprétant le commandement de Dieu, la cinquième loi, Tu ne tueras pas, interdit le suicide. Or négliger la santé de son corps c’est exactement commettre un suicide partiel, un suicide préparatoire, un commencement d’exécution de suicide. C’est avancer l’heure du compte rendu, la fin de l’épreuve, le retour de l’exil, avancer le nostos toujours convoité; c’est diminuer le temps de la punition, avancer l’heure de la libération. C’est faire intervenir quelque misérable fantaisie humaine au cœur du décret divin. C’est empiéter sur la puissance du Créateur. C’est commettre un sacrilège et tomber en péché mortel. Si votre pauvre dame a vraiment contribué à sa propre

mort, j’ai grand peur que, tout de suite après, son Dieu ne l’ait fort mal reçue.

— Vous citez du grec, docteur, non moins abondamment que le citoyen Lafargue.

— Le citoyen Lafargue est un savant homme et je ne suis pas surpris que tous les intellectuels ensemble aient conjuré de lui envier son érudition universelle, ne pouvant la lui ravir. Dans les Recherches qu’il a faites sur l’Origine de l”Idée de Justice, et qu’il a bien voulu donner à insérer à la Revue socialiste, et que nous avons ainsi connues en juillet 1899, il nous a dévoilé une loyauté intellectuelle non moins impeccable que celle qui transparaît au Manifeste contemporain. Mais ce que les regards les mieux avertis ne sauraient voir au Manifeste, qu’il rédigea pour un tiers, les, regards les moins intellectuels sont forcés de le constater dans les Recherches, que sans doute il rédigea pour les trois tiers. Je veux parler ici de cette incomparable érudition, de ce savoir universel. On dirait déjà une exposition, avant celle qui vient. L’auteur connaît le sauvage et le barbare; il connaît les Peaux-Rouges d’après l’historien américain Adairs; il connaît le Figien; les femmes slaves de Dalmatie; le proverbe afghan; le Dieu sémite; les Moabites; les Hamonites;

l’Hébreu comme le Scandinave; les Érinnies de la Mythologie grecque; le chœur de la grandiosetrilogie d’Eschyle, criant à Oreste; Achille, Patrocle, Agamemnon, les Achéens, Hector et Troie; Clytemnestre; encore les Érinnies et le ténébreux Érèbe; encore les Érinnies d’Eschyle, et Oreste; et l’Attique; et le Dieu sémite et la poétique imagination des Grecs…

— Arrêtez-vous, docteur, je vous en supplie!

— J’en ai encore vingt-trois pages, monsieur! — Ayez pitié d’un malade! — J’aurai pitié. Ce que je vous ai dit, et qui était si long, tenait en deux pages. Ne croyez pas, mon

ami, que jamais M. Alfred Picard, le commissaire

général, fera tenir l’univers en aussi peu de place. te L Et ne croyez pas non plus que jamais M. Pierre Larousse, d’heureuse mémoire, distribuant la science

humaine au hasard des alphabets, ait aussi rapidement

passé des pôles à l’équateur. Que ne puis-je continuer

mes citations de ces citations, Vous auriez entendu Vico en sa Scienza nuova; vous auriez entendu Aristote

et connu le Verbe, et vous auriez connu les Hecaton-

chyres de la Mythologie grecque, et Fison et Howitt,

ces consciencieux et intelligents observateurs des

mœurs australiennes, et le wehrgeld, et Sir G. Grey, la

Dalmatie, les Scandinaves et les Eddas, Jésus-Christ,

Saint-Paul et les Apôtres. Je passe Lord Carnarvon,

Reminicenses of Athens and Morea, et Sir Gardner

Wilkinson, Dalmatia and Montenegro, et les ordon-

nances d’Édouard premier d’Angleterre, et Caïn, chassé ÿ

de son clan après le meurtre d’Abel, dans la Genèse Gv, 13, 14). Je passe l’Australien, et Fraser; et les

mânes d’Achille, et Polyxène, la sœur de Pâris; et Dar-

win rapportant dans son Voyage d’un naturaliste une anecdote caractéristique : il vit un Fuégien; César et

les barbares qu’il avait sous les yeux; le plus grand chef des Peaux-Rouges d’après Volney. Nous aurions continué par Plutarque, Aristide et Philopoemen; le

thar, loi du sang des Bédouins et de presque tous les

Arabes; et nous serions revenus aux Germains et aux Scandinaves. Et nous serions retournés à Jéhovah, qui ne craint pas de se contredire, et au Deutéronome (&x1, 16). Alors nous serions derechef revenus Pyrrhus, le fils d’Achille, naguère délaissé. Mais Caiïllaud nous eût hardiment conduits chez certaines tribus du désert africain. Et Fraser en Perse. Et Lafargue en Norvège. Quant à Athènes, le pouvoir. civil se chargea de frapper le coupable, le plus proche parent assistait à l’exécution. Et nous serions repartis d’Athènes, sans manger ni boire, sans dormir ni penser, méconnaissant l’antique hospitalité. A peine arrêtés aux Égyptiens par Diodore de Sicile, G.-W. Steller nous emportait, tout harassés, jusque chez les Itelmen du Kamtchatka. Mais vous-même, citoyen convalescent, je dois vous fatiguer?

— Point : je n’écoute pas. Quand j’ai vu que vous passiez outre à mes prières, quand j’ai vu que vous aviez recours à cette misérable figure de rhétorique, intitulée, je crois, prétérition ou prétermission, figure, autant qu’il men souvienne, hypocrite, et qui, autant que je me rappelle, consiste à faire semblant de passer sous silence tout ce que l’on veut quand même infliger à l’auditeur, j’ai fait la grève de l’auditeur.

. — C’est dommage, monsieur. Nous aurions continué. Nous aurions dévoré tout cru toute cette érudition. Nous nous serions instruits. Et puis nous nous serions écriés: Comme c’est beau, la science! Et nous aurions fini par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, des bourgeois révolutionnaires de et par le pape Léon XIII, dans sa fameuse encyclique sur le sort des ouvriers. Mais vous ne voulez pas m’écouter. Serait-il vrai que vous fussiez un ignorantiste ?

— Le citoyen Lafargue n’est pas un ignorantiste. Il n’est pas un ignorant. Et dans tout ce que vous m’avez cité, docteur, il n’y a presque pas de fautes d’ortho-

  • graphe. Je préfère à vos citations ironiques ou sérieuses le grec modeste que vous avez spontanément, et sans doute sans le faire exprès, introduit dans le tissu de vos discours.

— Des professeurs honorables, sévères, doux et ponctuels, purement universitaires, m’enseignèrent ce grec au lycée. De la cinquième à la rhétorique, lentement et communément, devinant et balbutiant, nous avons lu les poètes hellènes, à la fois étrangers à nous et jeunement hospitaliers à nos jeunes imaginations. Les mœurs des hommes antiques, des héros, des rois, des cités et des dieux nous étaient nouvelles, car elles différaient notablement des mœurs bourgeoises florissantes alors en la bonne ville d’Orléans : les poètes antiques nous paraissaient d’autant plus beaux. Je me rappelle fort bien que l’exil antique inspirait alors aux misérables une singulière épouvante et que le retour, le nostos, était désiré comme le grand bonheur, comme une renaissance. Il me semble que les chrétiens ont

hérité de ces sentiments, mais qu’ils ont divinisé l’épouvante et le désir. Quand la cité fut devenue, ainsi que vous le savez, l’universelle, l’éternelle cité de Dieu, la terre, que nous labourons, devint, comme nous l’avons dit, la résidence d’exil, résidence d’épouvante, et la mort, que nous redoutons, devint le suprême retour. Mais de quel droit retourner dans la cité céleste avant que le Maître de la cité vous eût rendu vos droits de citoyen, ou vous eût conféré les droits du citoyen. Sinon, quelle intrusion. Suflira-t-il que le misérable

intrus embrasse les autels des dieux ou qu’il invoque Zeus hospitalier. En vérité, je vous le répète : Si votre pauvre dame a vraiment contribué à sa mort, j’ai grand peur que son Dieu ne l’ait mal reçue.

— Non, docteur, je suis assuré que son Dieu lui a pardonné; car ce Dieu, tueur des dieux, a hérité des dieux qu’il a tués; il est devenu après Zeus le Dieu des hôtes; et son hospitalité est infinie; et il accueille les misé- rables. Il est devenu infiniment hospitalier, infiniment miséricordieux, et il aura bien voulu considérer que depuis le commencement de la grâce il avait admis beaucoup de saintes et beaucoup de saints tombés au même péché, d’avoir hâtivement désiré la cité céleste.

— Le chrétien n’a pas à compter sur la miséricorde pour se donner la marge de tomber au péché mortel. Aussi Pascal croyait-il étre obligé de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé. Je m’en tiens cette expression. Il était soumis à Dieu. Il avait une admirable patience. Mais il mettait précisément sa soumission, et il exerçait précisément sa patience admirable à bien recevoir et à bien se donner et se faire donner les traitements, les remèdes et les soins que les médecins qui le venaient visiter lui avaient prescrits.

. En quoi faisant il se conduisait comme un parfait géomètre et comme un parfait chrétien. Il ne voyait pas moins clair alors dans l’ordonnance de sa piété qu’il ne voyait clair, malgré les assurances des médecins, dans

la marche et dans l’aggravation de son extraordinaire

— Quels étranges médecins que ces médecins de Pascal. Quelle quiétude! et quelle méconnaissance. Mais nous aurions tort de nous imaginer que nous au-

rions tout dit quand nous aurions dit qu’ils sont aussi les médecins de Molière. Non avertis, des médecins modernes ou contemporains ne s’y seraient pas moins trompés. Ils attendaient en Pascal des maladies communes, ordinaires. Je ne sais pas s’il travaillait de ces maladies; mais il me semble qu’il travaillait surtout du mal de penser et de croire; il avait commencé par le mal de penser; il continuait par le mal de penser aggravé du mal de croire : ce sont là des maux redoutables, sinon inexpiables, et que les bons médecins n’avaient pas en considération. Nous qui avons les Pensées, nous avons par là même sur la vie et sur la mort de Blaise Pascal, sur la souffrance et le délabrement de son corps, des renseignements que ses mé- decins n’avaient pas; nous avons des lueurs qu’ils n’avaient pas; nous avons des intelligences nouvelles; et, sans faire de métaphysique, nous savons que son corps travaillait de la souffrance de son âme. Le mal de croire est donné à tout le monde, et ma pauvre dame l’avait ainsi que l’avait eu Pascal. C’est un mal qui est devenu plus rare, Le mal de penser n’est pas encore donné à tout le monde. Il est resté un peu plus profes- sionnel. C’est, pour dire le mot, un mal intellectuel. Je ne crois pas qu’il soit déshonorant. L’excès du travail intellectuel délabre l’âme et le corps sans déshonorer la personne ainsi que l’excès du travail manuel délabre le corps et l’âme sans déshonorer la personne. Un travailleur intellectuel abruti est aussi misérable et n’est pas plus méprisable qu’un maçon infirme ou qu’un vigneron bossu. Mais il n’est pas plus recommandable. Ou plutôt la maladie intellectuelle n’est pas plus recommandable que la maladie ou que l’accident manuel,

Pour tous les travailleurs, et pour le citoyen Pascal même, la santé, seule harmonieuse, est aussi la seule qui soit recommandable.

— Suspendons, mon ami, ces affirmations téméraires et vaguement religieuses. Nous en sommes aux médecins de Pascal.

— C’étaient de bonnes gens, et je n’en saurais plus dire. Je voulais vous faire observer avec moi, docteur, comme il serait dangereux de découper trop nettement les méthodes que nous croyons distinguées dans le

réel. Vos première et seconde méthodes se composent pour les chrétiens en s’associant, en se renforçant, même en se confondant beaucoup plus souvent qu’elles ne se contrarient. Les traitements, les remèdes et les soins, les tisanes, les drogues écœurantes et les potions fades leur servent à deux fins : naturellement les soins préparent ou font la ‘guérison; moralement, ou plutôt religieusement, puisque les drogues sont désagréables, pénibles, douloureuses, elles fournissent un exercice de

— Dont la valeur est diminuée d’autant pour les fidèles qui auraient naturellement peur, comme vous, de la maladie et de la mort. Inversement avez-vous un

-seul instant, au moment du danger, redouté ce que peut redouter un chrétien sincère ?

— Non, docteur, pas un seul instant je n’ai redouté le Jugement et la Réprobation. Les treize ou quatorze siècles de christianisme introduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans d’instruction et parfois d’éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans laisser de traces. Tous les camarades que j’avais à l’école primaire, qu’ils soient devenus des tra-

vailleurs manuels ou des travailleurs intellectuels, qu’ils soient devenus des paysans ou des ouvriers, qu’ils soient devenus ou non socialistes et républicains, ne sont pas moins débarrassés que moi de leur catholicisme. C’est cela qui rend si inquiétant l’incontestable envahissement de l’Église catholique, et si redoutable. Quelle que soit la beauté de plusieurs catholiques individuels, toute la puissance de l’Église contemporaine est fondée ou sur l’hypocrisie intéressée, ou sur le cynisme intéressé. Voir Jaurès : « Inoculer au peuple naissant l’hypocrisie religieuse de la bourgeoisie finissante. » Non seulement on a essayé ce crime : la perpétration n’en est pas mal avancée. Iront-ils jusqu’à la consommation? Faut-il que nous soyons, ma foi, tartufiés ? Cela aussi est une maladie collective. — Des plus graves, et de celles qui nous conduisent le plus laidement à la mort collective. Le plus laide- . ment et le plus sûrement. — J’ai un ami qui est resté catholique. — Vous avez un ami qui est resté catholique ? — J’ai un ami qui est resté catholique, ou, ce qui revient au même, un catholique est resté mon ami. Je le vois quelques heures tous les deux ou trois ans, quand il passe à Paris. Car c’est aussi un provincial. Mon ami est prêtre. — Vous avez un ami qui est prêtre catholique ? i — J’ai un ami qui est devenu prêtre catholique. Il est resté mon ami. C’est une amitié qui, pour aujourd’hui, ne vous regarde pas. Si j’étais resté catholique, sans doute je serais devenu prêtre avec lui. Quand je dis qu’il est devenu prêtre, je ne suis pas bien renseigné là-dessus. Nous nous voyons si peu souvent. Il était

séminariste. Il s’est de degrés en degrés avancé régulièrement, rituellement, de l’Église enseignée à l’Église Je ne connais pas même ces degrés. En quoi j’ai tort. Mon ami a été malade. Je me rappelle à présent fort bien qu’il se soigna ponctuellement. Il est très jeune. encore. Il était lésé profondément. Poitrine et système nerveux. Pendant des semaines et des mois, pendant des années, muni de sa douceur austère et sage, de sa patience inaltérable et renseignée, de sa soumission longue et haute, vêtu de sa fidélité droite, invulnérable et lente, non seulement il eut soin de se soigner par des remèdes et des soins déterminés, comme au temps de Pascal, mais adoptant pieusement les données les plus proprement scientifiques de la science moderne, il suivit avec la même soumission et fidélité ce que nous nommons un régime. C’est-à-dire qu’au lieu d’avoir dans sa vie en danger des heures où il aurait vécu et des minutes où il aurait médicalement soigné son corps, loin de là, toutes ses minutes étaient données aux soins, et la vie elle-même était incorporée aux soins. Il suivait un régime. L’hygiène inséparablement se confondait pour lui avec la médecine. Il avait soumis toute sa vie au commandement de ce régime. Il quitta ses camarades, ses amis, ses maîtres, ses parents, son pays et alla s’enfermer des demi-années entières dans l’établissement luxembourgeois où un ( docteur luxembourgeois avait pour les malades introduit les derniers aménagements. Il abandonna pour un long temps ses études, qui étaient cependant des études sacrées. Il tempéra, il diminua régulièrement et considérablement ses exercices, qui étaient cependant des

exercices de piété. Je ne sais pas s’il eut à demander pour cela des dispenses aux autorités ecclésiastiques. Mais ce que je sais bien, c’est que sa prière même était soumise aux commandements de son régime. Et ce que je sais de certain, c’est qu’il n’avait aucun attachement naturel pour la vie et qu’il avait d’elle un détachement religieux, et que la prière lui était infiniment précieuse. Mais évidemment il pensait et croyait qu’il devait se priver de prier Dieu pour demeurer fidèlement sur la terre où Dieu l’avait envoyé. — Ne croyez pas, mon ami, que l’institution du régime soit exclusivement moderne. Les anciens pensaient déjà qu’il était nécessaire que l’athlète suivit un régime. Et dans ce que je vous ai lu sur la vie et la mort de Blaise Pascal apparaît par fragments la préoccupation d’un ? régime. Le malade n’exerçait pas seulement sa patience et sa soumission dans les moments de crise à bien accepter les remèdes pénibles et douloureux comme il acceptait les souffrances mêmes : il exerçait la patience etla même soumission dans les périodes ordinaires ; il réglait alors sa nourriture selon des lois contestables, mais qui lui paraissaient bonnes, sages, qui sans doute répondaient à peu près en son esprit à ce que nous nommons les lois de l’hygiène. Il ne mangeait pas au delà d’une certaine quantité, même quand il avait encore faim, et il mangeait toujours une certaine quantité, même quand il n’avait pas appétit. — J’admets, docteur, que ces lois lui paraïssaient peu près intervenir ainsi que nous paraissent intervenir ce que nous nommons les lois de l’hygiène et les lois d’un régime. Je remarque seulement que ces lois nous paraissent désormais grossières dans leur brutalité.

— Non, mon ami:elles ne sont proprement ni grossières ni brutales. Mais elles sont comme on devait et comme on pouvait les faire au temps de Pascal. N’oubliez pas qu’alors les sciences que nous nommons naturelles r’étaient pour ainsi dire pas nées; l’histoire naturelle n’était pas née encore et l’histoire humaine était mal poursuivie ; et la chimie aussi n’avait pas été instituée. Au contraire la mathématique, les mathématiques, la physique mathématique, la mécanique mathématique avaient donné brusquement des résultats extraordipaires. La mécanique céleste avait donné des justifications admirables. Vous ne pouvez nier que l’admirable coïncidence des phénomènes célestes aux calculs humains, que la fidélité des planètes, vagabondes, aux rendez-vous astronomiques n’ait donné à la plupart de ces philosophes et de ces savants une satisfaction encore inouïe et parfois comme un orgueil nouveau. Ils étaient sans doute orgueilleusement géomètres, et la résonance de cet orgueil, également inadmissible à des chrétiens, à des moralistes et à des naturalistes, retentit la physiologie cartésiennes à la philosophie leibnitzienne et jusque sur la critique de Kant. Pascal s’en évada

  • comme un chrétien, par la contemplation de la sainteté « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. » Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair.

La grandeur de la Sagesse, qui n’est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différant en genre. ÿ » Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles, où elles n’ont pas de rapport.

Ils sont vus non des yeux, maïs des esprits; c’est

assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs : À charnelles ou spirituelles, où elles n’ont nul rapport, car elles n’y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : u Dieu leur suffit. » Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n’a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh! qu’il a éclaté aux esprits! Jésus-Carisr, sans bien, et sans Fs aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’invention, il n’a point régné; mais il a été humble, patient, saint, saint, ! saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Ne Oh ! qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient

« Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur. » « Ceux que nous voyons chrétiens sans la connais- b sance des prophéties et des preuves ne laissent pas d’en ji juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur comme les autres en jugent par l’esprit. C’est Dieu lui-même qui les incline à croire; et ainsi ils sont très efficacement persuadés. »

Voilà pourquoi votre pauvre dame avait les mêmes sentiments et pour ainsi dire les mêmes pensées que Pascal. Vous voyez que Pascal ne l’ignorait pas. — Je ne veux pas, docteur, me laisser encore séduire à des comparaisons dont je ferais des assimilations déplacées. Mais je connais à présent beaucoup d’hommes et beaucoup de citoyens : Ceux que nous voyons socialistes sans la connaissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d’en juger aussi bien que ceux l qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l’esprit. C’est la solidarité même qui les incline à croire, et ainsi ils sont très efficacement persuadés.

— Je vous entends honnêtement et sans complaisance

! aucune et sans accueillir une exagération, mais je ne suis pas étonné, mon ami, que la solidarité vous paraisse avoir pour les socialistes, et en faisant les mutations convenables dans les attributions respectives, la même fonction que Dieu même avait pour les chrétiens. Car leur Dieu n’agissait en eux que par les voies naturelles,

_ que nous nommons les lois naturelles, et par les voies surnaturelles de la grâce, à laquelle répondait la charité. Vous savez quel sens parfaitement efficace Pascal donne à ce mot de charité, que tant de chrétiens ont détourné à des sens vulgaires. Nous aussi, mon ami, rien ne nous empêche de restituer au mot de solidarité, que tant de socialistes ont monnayé vulgairement, un non moins valable. Ainsi entendue, ainsi aimée, ainsi

voulue, ainsi connue, ainsi exercée, ainsi profonde et libre, la solidarité socialiste jaillit fréquemment au cœur des humbles et des pauvres, au cœur des ignorants. — C’est bien là ce que j’entendais : nous avons nos saints et nous avons nos docteurs. k — Mais nous ne devons pas négliger pour cela le raisonnement, le travail patient et le savoir. Il y a des saints qui sont des docteurs, il y a eu des saints parmi ed les Pères de l’Église grecque et de l’Église latine et du Moyen-Age. Les deux se composent « Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l’ont pas, nous +4 ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine, et inutile pour le — Je vous entends comme il convient. , « Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu’il le fat. Il eût été inutile ) e à notre Seigneur JÉsus-Curisr, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais qu’il est bien venu avec l’éclat de son ordre! » Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Curisr, comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu’il venait faire paraître. Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète

résurrection, et dans le reste; on la verra si grande, qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer

que les grandeurs charnelles, comme s’il n’y en avait pas de spirituelles; et d’autres qui n’admirent que les

spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la Sagesse. 5 » Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. »

— « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une goutte d’eau, suflit pour le tuer. Mais quand luni-

vers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui univers n’en sait rien.

Ù » Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est

de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc bien penser : voilà le principe de la morale. » « Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres. Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point;

par la pensée, je le comprends. »

3 — Le passage que vous me citez, mon ami, est le plus connu.

— Je le citerai quand même, citoyen. Je suis parfaitement décidé à citer même les stances de Polyeucte, si

elles résident sur le chemin de nos conversations. Nous ne courons pas après l’inédit; nous ne courons pas après l’inconnu; nous ne courons pas après l’extraordinaire : nous cherchons le juste etle convenable, et beaucoup de juste et beaucoup de convenable fut dit avant nous mieux que nous ne le saurions dire. — Ce n’est pas moi, mon ami, qui vous en ferai un reproche. Moi non plus je ne cours pas après le bizarre comme tel. Mais quand le bizarre est juste, vrai, conve- j; nable, harmonieux, j’accueille le bizarre et même je le recherche; et quand c’est le connu, le banal qui est juste, 4 vrai, convenable, harmonieux, j’accueille ce banal que je n’ai pas eu à chercher. Je vous disais seulement que le passage que vous m’avez cité est le plus connu. La vigueur, la justesse, la nouveauté, la fraîcheur de la métaphore l’a installé dans la mémoire des hommes et les bons examinateurs l’ont souvent donné à développer au baccalauréat : Développer cette pensée de Pascal L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la ! nature, mais c’est un roseau pensant. Alors il fallait redire en six pages de mauvais français tout ce que k le grand Blaise avait si bien dit en douze lignes. Cet exercice conférait l’entrée à l’apprentissage des arts libéraux, Du baccalauréat il remontait à la licence, dispensait ainsi du service militaire pour deux 4. années, conférait l’entrée universitaire et le droit ofli- ciel d’enseigner. Je ne suis pas assuré qu’il ne soit remonté plus haut encore, jusqu’à l’auguste agréga- x tion, où les bons se distinguent décidément des mau- vais. Provisoirement écartés de ces grandeurs, mon ami, nous n’avons pas à développer cette pensée de ÿ Pascal. Nous remarquerons seulement qu’elle ne porte

que sur la distance du premier au deuxième ordre, sur la distance des corps aux esprits, et qu’enfin cet écart intéresse beaucoup moins Pascal que la dernière distance du deuxième au troisième ordre, que la distance des esprits à la charité. Au point que dans le morceau que j’ai commencé à vous lire, et que je vais continuer, morceau plus long, sans métaphore, plus important, la distance infinie des corps aux esprits figure seulement la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. Et croyez bien que si Pascal avait connu que l’usage de la métaphore déplacerait plus tard dans la mémoire des hommes l’importance qu’il voulait donner respectivement à ces deux distances, il aurait sans doute négligé la métaphore, car il n’était pas homme à préférer la plus belle des comparaisons à la plus infime raison. « Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; cela est d’un ordre infiniment plus élevé. » De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire l ‘réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. » — J’entends tout cela comme il convient, docteur. Il est vrai que la solidarité socialiste soit en laïcité comme la charité chrétienne est en chrétienté, non moins profonde, non moins intérieure, s’il est permis de parler ‘ ainsi, non moins entière, non moins première, non mbins

à différente en genre, et non moins située en un ordre propre. Ainsi la science, l’histoire des hommes et des ‘ sociétés peut conduire et conduit souvent au sentiment de la solidarité, mais elle n’est pas le sentiment de la solidarité même et ne peut remplacer le sentiment de la ji — Nous en causerons, mon ami, quand nous cause- je rons de l’enseignement : car la fréquente et heureuse introduction de la science à la solidarité, mais parfois l’incommunication de la connaissance à l’action, cette ÿ contrariété réside au cœur de lenseignement et se manifeste surtout au cœur de l’enseignement. Pascal avait vivement et profondément senti quel saut il faut faire, au moins en théorie, à qui veut passer du deuxième an ordre au troisième, aller de la connaissance à l’action, k qui est la sainteté humaine, Il avait ressenti d’autant ) plus proprement quel était l’écart intermédiaire qu’il d avait été lui-même, et qu’il était demeuré quand même un géomètre, ayant abandonné bien plutôt la matière que la méthode et que le sens de son ancienne géomé- trie. Et c’est ici que nous nous retrouvons. Comme il F8 demeura ce que nous nommons un mathématicien dans l’exercice rigoureusement exact de la charité, ainsi et sans doute involontairement il demeurait un arithmé- ticien dans l’administration de son estomac. Toujours la même quantité de nourriture, que l’estomac en voulût plus ou moins, qu’il en voulût ou qu’il n’en voulût pas. Évidemment il considérait son estomac comme une simple machine, et non pas comme un organe, c’est-à- ‘ dire qu’il ne le considérait pas comme une machine vivante, pièce d’un vivant, d’une plus grande machine f

vivante. À conférer avec l’anatomie et la physiologie

cartésiennes, simplistes. Et il voulait régir son estomac

par les lois mécaniques mathématiques, arithmétiques,

par quoi les mécaniciens régissent les machines inani-

mées, inorganiques. C’est qu’il ne s’était évadé de la mathématique universelle que par la contemplation de. -

la sainteté, par le sens de la charité. Au lieu que nous,

qui nous sommes évadés de la mathématique et de la

mécanique universelles par la considération de la mo-

rale, par la volonté de l’action, par le sens de la solida-

rité, outre cela nous nous sommes évadés de la méca-

nique universelle, ou plutôt l’humanité moderne s’est

évadée de la mécanique universelle par le progrès de

la physique même et, un peu plus, de la chimie, et sur-

tout par l’institution et par le progrès des sciences

naturelles indépendantes, par la liberté de l’histoire

naturelle et de l’histoire humaine. Et c’est pour cela

que nous n’aurions pas l’idée à présent de nous

traiter l’estomac comme on traite, ou plutôt comme

on n’oserait pas traiter une chaudière de machine

— Non, mon ami, ne concluons pas. Que serait-ce, conclure, sinon se flatter d’enfermer et de faire tenir en deux ou trois formules courtes, gauches, inexactes,

fausses, tous les événements de la vie intérieure que nous avons si longuement et si soigneusement tâché d’élucider un peu. Ne nous permettons pas de faire un de ces résumés qui sont commodes à lire quand on pré- pare un examen. Nous ne parlons pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent volontiers

les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent bien nous lire patiemment. — Laissons cela, docteur, pour quand je vous conterai l’institution de ces cahiers. — J’admets que l’on essaye de ramasser en formules, qui sont simples, tous les événements simples, qui sont assez nombreux, et tous les devoirs simples, qui sont beaucoup plus nombreux. J’admets en particulier que l’on essaye d’établir des formules pour la pratique, pour i la morale. Mais comment formuler toutes les nuances que nous avons tâché de respecter; comment formuler toutes les complexités, tous les rebroussements, toutes les surprises, tous les retournements, toutes les sousjacences et tous les souterrainements que nous avons tâché de respecter. Tout au plus pourrions-nous dire, tout à fait en gros, qu’il est proprement chrétien de soigner son corps de son mieux, mais que l’attrait du Paradis séduit beaucoup de chrétiens, parmi les meilleurs. Ainsi le christianisme serait caractérisé à cet égard par une résistance officielle exacte opposée à la maladie et à la mort, mais l’application du christianisme serait compromise au point de nous présenter souvent une incontestable complicité avec la maladie et avec la mort. — Mes conclusions, docteur, si vous me permettez d’employer ce mot, seraient, si vous le voulez bien, beaucoup moins favorables au christianisme. II me semble que nous avons négligé une importante considération. Laissons les attraits plus ou moins involontaires qui peuvent séduire le chrétien de la terre et l’effet plus ou moins inconscient de ces attraits sur la maladie et sur la mort des chrétiens. Il me semble que nous avons

encore à faire une importante considération. Il me

se semble qu’outre cela le christianisme encore démunit le

chrétien devant la maladie et devant la mort. Permettez-

ce moi, docteur, de vous rappeler ce que nos bons profes-

seurs de philosophie nommaient l’influence du moral

à sur le physique. à — Je me rappelle parfaitement, citoyen : il y avait

aussi l’influence du physique sur le moral. Cela nous

We fournissait de belles antithèses.

a — Pour cette fois, docteur, l’antithèse correspondait

à une réelle contrariété. Il ne me semble pas que je

m’avance inconsidérément, si je prétends que les dispo-

! sitions morales d’un malade influent considérablement

sur sa maladie et sur son retour à la bonne santé. La

tristesse, l’ennui, la gêne, le désespoir collaborent à la

périclitation comme la joie et le bonheur travaillent au

rétablissement. Je crois l’avoir senti moi-même au temps que j’étais en danger. Il me semble que je le sens très bien à présent que je suis en convalescence. Et il me semble que c’est ici que les chrétiens sont désar-

més, profondément faibles. Ceux qui ont parmi eux

l’imagination un peu eflicace doivent se représenter la

  • béatitude avec un élancement tel que, même avertis,

même le voulant, même y tâchant, ils doivent n’avoir

de pas ce goût profond de la vie et de la santé qui est

sans doute un élément capital de la longévité.

— Oui, vous avez raison. Un bon chrétien doit manquer d’un certain attachement profond à la vie, animal, et je dirais presque d’un enracinement végétal. D’où

è sans doute une certaine hésitation dans la défense la mieux intentionnée, une certaine incertitude, inexactitude et maladresse à la vie. D’ailleurs il ne me serait

pas difficile de trouver dans le christianisme un remède à cela. Il est dit qu’il y aura peu d’élus, et si les chré- “ tiens n’étaient pas présomptueux la peur de comparoir ne. les inciterait à reculer au plus loin qu’ils pourraient la l’heure de la mort. Mais beaucoup de chrétiens sont présomptueux. D’ailleurs une certaine épouvante, en même temps qu’elle veut échapper à la mort, peut affai- blir le malade jusqu’à le livrer inerte, au lieu qu’une certaine sécurité, en même temps qu’elle désire la mort, DO: ÿ peut réconforter le malade et contribuer à son rétablis- s k sement. Vous voyez comme tout cela est toujours compliqué.Ily a toujours des croisements et des bifurcations. k — Il y a toujours des croisements et des bifurcations dans nos passions et dans nos sentiments. Mais il me : paraît incontestable que le christianisme est en parti- LR culier compliqué. Il embrasse tant de contradictions intérieures ou introduites qu’il peut de soi donner ré- i ponse à tout. Il embrasse presque tous les excès, et È f ainsi les excès qui donnent réponse aux excès con- F Re traires, et il enveloppe aussi les tempéraments, qui donnent réponse à tous les excès, et il embrassait les excès, qui donnent réponse même à l’excès du tempé- rament. Il paraît à première vue aussi compliqué, aussi Ÿÿ riche que la vie. Et c’est pour cela qu’il paraît souvent \4 se suflire à lui-même. Il ne paraît se suffire à lui-même, 4 citoyen, que par l’insuflisance de son exigence. Beau- ) coup d’hommes se sont imaginé qu’il était toute une « 4 vie. Mais à peine est-il tout un monde. Et il n’est qu’un ‘#4 semblant de la vie, une image grossière, une étrange Ÿ combinaison d’infini déraisonnable et de vie assez ma- à lade. J’irai jusqu’à dire qu’il est une contrefaçon, une malfaçon de la vie. Sous prétexte que ce qui n’est pas

vivant est en général beaucoup moins complexe que ce “A qui est vivant, nous sommes en général beaucoup trop portés à nous imaginer que la complexité — ou même que la contradiction intérieure — garantit la vie. Non : elle y est nécessaire, au moins à la vie ainsi que nous . la connaissons. Maïs elle n’y est pas suflisante. — Remarquez, mon ami, que ces chrétiens à qui vous reprochez d’avoir aimé la maladie et la mort n’aimaient la maladie humaine et la mort, n’aimaient le martyre — souffrance, maladie et mort pour le témoignage — que pour s’introduire à la vie éternelle et ainsi à l’éternelle santé. — N’ayez pas peur, citoyen : citez le Polyeucte. Saintes douceurs du Ciel, adorables idées, Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir. De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. Vous promettez beaucoup et donnez davantage, Vos biens ne sont pas inconstants, Et l’heureux trépas que j’attends Ne nous sert que d’un doux passag’e Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents. — Remarquez, docteur, car il esttemps de le dire, que ces chrétiens à qui je reproche d’avoir aimé ou bien reçu la maladie et la mort humaine admettaient aussi, admettaient surtout qu’il y eût une souffrance éternelle, et une maladie éternelle, et une mort éternelle contemporaine, ou, pour parler exactement, coéternelle à tout leur bonheur, à leur vie éternelle, à leur béatitude et à leur santé.

— Cela, mon ami, est un article de leur foi. ‘4

— Je m’attaquerai donc à la foi chrétienne. Ce qui nous est le plus étranger en elle, et je dirai le mot,ce qui nous est le plus odieux, ce qui est barbare, ce à Fe quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, f mon maître, c’est cela : cette étrange combinaison de la vie et de la mort que nous nommons la damnation, 14 cet étrange renforcement de la présence par l’absence He et renfoncement de tout par l’éternité. Ne consentira jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s’est donné l’humanité. Ne consentira jamais à cela quiconque a reçu en partage ou s’est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme ke nous sommes solidaires des damnés de la terre : “à Debout! les damnés de la terre. Debout ! les forçats de la faim. ds

tout à fait ainsi, et sans nous laisser conduire aux seuls mots, mais en nous modelant sur la réalité, nous sommes solidaires des damnés éternels. Nous n’admettons pas qu’il y ait des hommes qui soient traités inhumai- É nement. Nous n’admettons pas qu’il y ait des citoyens 5 ee: qui soient traités inciviquement. Nous n’admettons pas e” qu’il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil q d’aucune cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés, ce grand mouvement d’universalité qui gd anime la morale kantienne et qui nous anime en nos revendications. Nous n’admettons pas qu’il y ait une seule exception, que l’on ferme la porte au nez à per- a:

54% sonne. Ciel ou terre, nous n’admettons pas qu’il y ait Een des morceaux de la cité qui ne résident pas au dedans x je rêves, ceux de nous qui rêvent, nous sommes aussi parPa faitement collectivistes en nos rêves et en nos désirs . 48) que nous le sommes et dans nos actions et dans nos rh enseignements. Jamais nous ne consentirons à un exil à prolongé de quelque misérable. A plus forte raison ne consentirons-nous pas à un exil éternel en bloc. fé Ce ne sont pas seulement les événements individuels, Fr particuliers, nationaux, internationaux, politiques et ñ sociaux qui ont opposé la révolution socialiste à la réaction d’Église. Mais ces événements sont l’expres- é ; sion et presque je dirais que cette opposition est le ) à symbole d’une contrariété foncière invincible. L’imaa gination d’un exil est celle qui répugne le plus à tout ss socialisme. Jamais nous ne dirons oui à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité de mort vivante est une imagination perverse, inverse. Nous avons bien assez de la vie humaine et de la mort « 4 “your — Pour la mort vivante les anciens avaient commencé, ) non seulement ceux que vous n’aimez pas, les barbares, mais ceux que vous leur préférez. Pour que la cité de Thèbes résistât aux ravages de l’anarchie — déjà — le nn roi Créon avait jugé indispensable que la fraternelle et coupable Antigone füt enfermée vivante dans un cachot Avec des aliments en juste quantité Pour que sa mort ne puisse entacher la cité. Avez-vous un Sophocle, mon ami ?

— Sans doute, que j’en ai un, docteur. A! Nous cherchâämes longtemps le Sophocle que je 4 Fe croyais avoir. Il n’y en avait pas. ‘134 — Je vous demande pardon, docteur, d’avoir été ainsi présomptueux. Je croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j’avais au collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille et we mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j’ai Û 100 un souvenir si présent du texte grec, une représentation E ‘+4 si nette que je croyais avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque. 5° — Vos souvenirs si présents ne vous permettraient ‘RES seulement pas de me faire de mémoire une citation — Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand 0 à vous irez à Paris vous achèterez pour quelques sous une 110 nt, — Je n’y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur: ‘20 avoir une représentation fidèle d’une statue ou d’un WU ” texte, avec : pouvoir les reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier supposerait que la 4 F4 représentation d’une statue est une petite statue et que la représentation d’un texte est un petit texte. Beaucoup v° w d’anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons renoncé à ces psychologies un peu enfan- 1 7ER tines. Souvent je préfère la représentation que j’ai à ÿ. te lobjet lui-même, ce qui revient à dire que je préfère la 2120 représentation que j’ai dans ma mémoire, l’image où ; . tous mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle pré- ! x 1800 sentation que j’aurais. Mais si vous préférez les textes, 1794 j’achèterai un petit Sophocle. La première fois que j’irai fé # ÿ à Paris, j’irai en acheter un à la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas.

— Pourquoi là, mon ami ?

— Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur, mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la première et la seule coopéra- tive de production et de consommation qui travaille l’industrie et au commerce du livre. En attendant que nous ayons le texte original, conientons-nous, docteur, de ce que nous avons : Antigone mise à la scène fran-

çaise par Paul Meurice et Auguste Vacquerie, et nous

avons encore la musique de Saint-Saëns, partition chant

et piano. Je crains que les vers ne vous paraissent bien

— Je m’en contenterai d’autant plus volontiers pour aujourd’hui que cette adaptation assez fidèle nous fut heureusement représentée aux Français. Écoutons ce Je sais dans un lieu morne et loin de tout sentier

Un antre souterrain qu’entoure l’épouvante.

J’y vais faire enfermer Antigone vivante.

Mouvement d’effroi du Chœur.

Par son cher dieu Pluton peut-être obtiendra-t-elle

Que sa prison sans air ne lui soit pas mortelle.

Sinon, elle apprendra qu’ils ne nous servent pas

Les stériles honneurs rendus aux Dieux d’en bas!

Dans un rocher murée! oh! quelle mort cruelle! Périt ainsi soudée à la pierre.

Antigone se lamente et sa lamentation me paraît apparentée à la lamentation chrétienne quoi! leurs rires me suivent Sans pitié ni remords, Dans ma prison tombeau, morte pour ceux qui vivent, ! Vivante pour les morts! La condamnation prononcée, annoncée par Créon me paraît comme une indication des futures damnations Ne savez-vous donc pas que ce chant funéraire Ne cessera que quand la mort l’aura fait taire ! Allons! exécutez mon ordre souverain: Qu’on la porte sur l’heure au caveau souterrain Et, là, laissez-la seule et fermez-en l’entrée. Puis, qu’elle y meure! ou bien qu’elle y vive enterrée ! Nous r’aurons pas sur nous son sang. Mais que ses yeux N’aient plus désormais rien à voir avec les cieux ! Antigone se lamente, et l’expression de sa lamentation même est à la fois païenne avec des indications Tombeau! mon lit de noce! O couche souterraine Où la mort pour la nuit éternelle mentraîine ! Et le chœur lui rappelle fort opportunément que ce genre de supplice, que vous ne m’empêcherez pas de considérer comme une esquisse de l’enfer, avait souvent été infligé à de grands personnages Tu n’es pas la première Qui perdit la lumière

Nouvelle réflexion salutaire et nouvel et derniere Sur la rive traîtresse à En proie à tous les vents Fe Des deux fils de Phinée Hu: 6 £ Et leur mère, 6 ma fille, : EVER F D’Érechthée! et ses jeux, FR Borée étant son père, hoc fix Affrontaient le tonnerre ‘ke A Sur les monts orageux! ‘40 pas Sur la glace, intrépide #1 Et fière et plus rapide 71160 ji Qu’un cheval furieux 1780 é Elle allait sans rien craindre. va #e La Parque sut atteindre Cette fille des Dieux ! nu: Eat Mon ami ces vers lyriques de messieurs Paul Meurice “4 dé et Auguste Vacquerie ne valent pas les stances de Pierre Corneille. Vous connaissez les causes de cette impa- (2 rité. Messieurs Paul Meurice et Auguste Vacquerie ne sont ou n’étaient pas des poètes comparables à l’ancien

Pierre Corneille. D’ailleurs il est plus difficile de traduire en poète que de donner, de produire, soi-même, en poète. Je vous assure que ces plaintes et ces consolations, s’il est permis de les nommer ainsi, étaient redoutables quand elles étaient chantées à la scène, et qu’elles étaient accompagnées. — Je les entendis, docteur, au temps que j’étais jeune. Les lamentations harmonieuses d’Antigone et les läches consolations harmonieuses du chœur me paraissaient redoutables, mais nullement épouvantables comme les imaginations de l’enfer chrétien. Jamais les païens, qui aimaient la vie et la beauté, n’ont pu ni voulu réussir à de telles épouvantes. II faut qu’il y ait au fond du sentiment chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance à la maladie et à la mort. Vous ne m’en ferez pas dédire.

— Les lamentations antiques et les consolations du chœur vous paraïissaient harmonieuses représentées sur la scène aux Français. Nul doute qu’elles ne fussent harmonieuses représentées devant les Athéniens. Mais j’ai peur que dès ce temps-là, mon ami, la maladie et la souffrance, la mort et l’exil ne fussent pas harmo-

  • nieux aux misérables qui les enduraïent dans la réalité. Il y a loin de la douleur tragique aux laideurs de la réalité. Vous n’avez pas oublié toutes les horreurs de l’histoire ancienne, les horreurs barbares, que les Hellènes ont connues, et, aussi, les horreurs helléniques, les haïnes et les guerres civiles parmi les cités et dans les cités, les massacres ei les ravages, puis la haïne et la guerre des pauvres et des riches, les tyrannies, les oligarchies et les démagogies, et, déjà, la triste résignation dure d’Hésiode. Non, mon ami, je ne suis pas

fasciné par la mémoire de mes versions grecques au

— Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité antique harmonieuse et factice. Mais vous n’allez pas non plus m”instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté. Sans faire aucune

espèce de métaphysique, je suis bien forcé d’accepter le génie chrétien est à beaucoup d’égards différent du génie antique. Cela étant admis, je prétends, et je main- ù tiens, et je maintiendrai toujours que le génie chrétien ‘ est beaucoup plus favorable à toute maladie. Quand Ë nous disons que l’Église catholique est opposée au s0o- cialisme — et c’est cela qui rend si délicate la situation des socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en+ France — nous n’entendons pas seulement par là qu’elle veut tenir des militants exilés des biens de ce monde ! nous entendons plus profondément qu’elle veut tenir d’anciens militants exilés des biens éternels, qu’elle d admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, [ une résidence de béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le non possumus. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l’enfer a plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.

— Vous me l’avez déjà dit. — Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me

— Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux propositions de la foi catholique parce que ce n’est pas vrai.

b’ — J’essayais de comparer seulement, docteur, l’idée que nous avons de ce que nous voulons à l’égard de la

fa maladie et de la mort à l’idée que les chrétiens ont de ce qu’ils croient aux mêmes égards. Leur épouvante me tient à l’âme. Il n’y a pas seulement, des catholiques nous, la distance d’une imagination vaine à une sincère e critique universelle; cela ne serait rien en comparaison . Een, d’une imagination perverse à une raison modeste amie Ya de la santé. J’ai pensé beaucoup à cela pendant plu418 sieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin f- travaillaient à un drame en trois pièces qu’ils finirent d’écrire en juin 1897 et que les imprimeurs finirent d’im1 primer en décembre de la même année. F. — Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portezST vous bien. Je reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c’est vous qui reviendrez chez moi. À — Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux morälistes. Revenez vite, monsieur l’hoELA norable, revenez bientôt. e — Je ne saurais, car j’ai beaucoup de commissions ) faire à Paris. 4 3 — Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtezvous, car j’attends mon cousin. — Qui donc ce cousin? . — Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer tranquille. Mon cousin n’aimera pas beau- (i coup les lenteurs et les longueurs de nos dialectiques attentives. C’est un garçon impatient. — Mais qui donc, ce cousin? — Je vous dis qu’il est impatient comme vous. Sachez donc, à docteur, que j’ai en province un cousin que je

nomme respectueusement et familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus familiè- rement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé tient à ce qu’il est plus vieux que moi et qu’ainsi quand j’étais petit lui au contraire il était grand.

Et nous avons continué à nous intituler ainsi d’autant plus commodément qu’il est grand et fort, haut en ? épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son — Ouvrier fumiste. Comme le nom l’indique, il travaille à tous les appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux et calorifères. II ne us vient nullement à Paris, comme un lecteur astucieux l pourrait l’en soupçonner faussement, pour introduire quelque variété en nos débats. Car nous n’avons que faire de nous varier, docteur? — Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la vérité. Il accourt à Paris pour l’Exposition. — Naturellement, puisqu’il vient de la province. — Il accourt à Paris pour l’Exposition. Universelle. C’est-à-dire interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On lui a dit qu’il y avait à l”Exposition des cheminées monumentales, sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires, des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus grande gloire de l’industrie nationale et des calorifères bien faits pour témoigner de la grandeur de l’esprit humain. Comme homme, comme Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l’Exposition, déjà glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon grand cousin est un garçon qui

aime à voir par lui-même. Il devait arriver cette semaine. — Cette semaine? L’Exposition n’ouvre que le 14 avril. — Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il faut les voir avant qu’elles aient com- mencé. Une idée à lui. — Comment serait-il entré? T0 — Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait prêté sa carte d’exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il escomptait l’adoucissement habituel de la température en cette saison. Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente. Mais l’adoucissement escompté n’est pas venu. Mon cousin nous arrivera dès qu’il pourra quitter l pour quelque temps son travail. — Quel est son caractère? — Je ne sais pas si vous lui plairez. — Je ne sais pas non plus s’il me plaira. — C’est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d’études. Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n’ont pour ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et c’est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il travaille dans une toute petite maison de province — le patron, deux compagnons, un ou deux goujats — il fait un peu de tous les métiers : maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas seulement pur fumiste. Au-

dacieux, et téméraire même : ainsi le veut le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs, puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D’ailleurs ce qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de sérénité, une accoutumanceé à demeurer dans les hauteurs. IL aime à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu’il vous faisait poser, qu’il vous faisait marcher, qu’il faisait la bête, qu’il savait parfaitement ce qu’il vous a fait dire. C’est une espèce d’humeur qui m’a semblé très fréquente parmi les ouvriers, au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du bä- timent. Les ouvriers du bâtiment sontnaturellement des faiseurs de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa Petite République, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi l’Histoire Socialiste, parce qu’elle est socialiste, parce qu’il aime l’histoire, parce qu’elle paraît en livraisons identiques, parce que l’éditeur est le même, c’est encore du Rouff. Mon cousin lit tout cela en mangeant, à déjeuner, lit la Petite République et croit assez que c’est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que ce n’est pas arrivé, lit son Histoire et croit tout fait que cela est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander compte. — Vous demander compte?

— Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre — et membre très actif — du

Groupe d’études sociales d’Orléans, adhérent au Parti l ouvrier français. Un vote régulier du groupe, auquel mon cousin avait pris part, m’avait institué délégué de ce groupe au futur ancien Congrès général des Organi- sations Socialistes Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me demeura fidèle. Mais la - majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès. — Je ne sais pas bien ce que c’est qu’un délégué moral. — Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu’il veut dire. — Et de combien était cette minorité fidèle ? — Avouez que c’est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au moins égale à cinq voix? — Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était beaucoup plus considérable : elle montait jusqu’à six voix — sur dix votants. Il n’y eut aucune Le docteur en allé revint sur ses pas — J’allais vous laisser le livre que j’avais apporté. Je n’y pensais plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la bibliothèque où je l’ai emprunté. . Ce sont les Provinciales. Quand votre cousin vous de- mandera compte, vous pourrez lui faire quelques citations intéressantes « Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n’est pas si h rare, ni si gros, que je ne le pusse lire tout entier pour m’en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne. » — Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni k ses camarades entendent ces allusions. — S’il est ainsi que vous me l’avez dit, je suis assuré qu’il entendra au moins ce qui suit : ï Il n’y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l’on n’eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses ; on lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s’y en trouva toujours plus de quarante, et pour empêcher ceux de M. Arnauld [c’est-à- dire les amis, les partisans d’Arnauld] de dire tout ce pee qu’ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devait dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c’est-à-dire une horloge de sable, qui était la mesure de ce temps; invention non moins odieuse en de pareilles occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le dessein d’ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Séguier, malgré son f grand âge et ses incommodités, eut ordre d’assister toutes ces assemblées. Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s’abEE ci MES QE Mens Au At senter, et aimèrent mieux sortir de la Faculté que de

#4 ; souscrire à la censure. M. de Launoy même, si fameux

par sa grande érudition, quoiqu’il fit profession publique

*e d’être sur la grâce d’un autre sentiment que saint Au-

gustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre. la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup

de force du renversement de tous les privilèges de la

Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n’est

pas du Pascal. C’est un exposé que Racine a fait dans

une Histoire de Port-Royal qu’il a laissée en manuscrit,

et qu’on a placée depuis dans ses œuvres. M. Havet

y. nous a donné cet exposé au commencement des remar-

nas ques sur la première provinciale. Quand le gouverne-

v Ë ment et le pape étaient d’accord, on ne tenait pas

compte de la règle faite contre les moines. La Petite République du dimanche 15 octobre publiait s a! du Comité d’entente la circulaire préparatoire au “0 ï Congrès général des Organisations Socialistes Fran- ; Re çaises. Cette circulaire de convocation est reproduite à fs la page v du Compte rendu sténographique officiel. La Petite République du dimanche 22 octobre publiait la note suivante : (TER Demande a été faite par les délégués du P. O. S. R. de ÿ3 73 l’inscription au procès-verbal presse du vote contraire à l’article 4 du titre B de la circulaire d’invitation au Congrès, ris émis par eux à la séance du comité d’entente du 12 octobre. ù 3 k Néanmoins les délégués du P. O. S. R. ont avec l’unanimité des délégués des autres organisations voté l’ensemble de la À LIRE circulaire afin de ne pas porter entrave à la réunion du La Petite République du vendredi 17; novembre publiait la note et la communication suivantes : Ah Nous recevons de l’Agglomération bordelaise du Parti ouvrier français le document suivant que nous nous em- # e.

pressons d’insérer. Sur la question de l’unité socialiste il nous semble qu’on peut sans péril aller dès maintenant un peu plus loin que ne le disent nos amis. Mais ce n’est qu’une nuance : et il nous paraît que l’ensemble du problème est très nettement posé. Les socialistes de Bordeaux donnent un excellent exemple en étudiant avec soin, dès aujourd’hui, les questions qui seront débattues au Congrès. Si les grouj pements socialistes délibèrent partout avec le même zèle sur les problèmes à résoudre, le Congrès exprimera la pen- sée vraie et profonde de tout le prolétariat organisé. Le Congrès général des Organisations Socialistes Françaises

Dans sa séance du dimanche 12 novembre, le Comité central, réuni en assemblée plénière au siège social, cours du Jardin-Public, 4, a pris les décisions suivantes relativement au mandat à donner à ses délégués au Congrès général du 3 décembre.

1— La lutte des classes et la conquête des pouvoirs publics. a) Dans quelle mesure, et conformément au principe de la latte de classe, base même de l’organisation du Parti, celuici peut-il participer au pouvoir dans la commune, le dépar- tement et l’État ?

b) Voies et moyens pour la conquête du pouvoir. Action politique {électorale ou révolutionnaire). Action économique

RésoLUTION. — a) La lutte des classes, étant le facteur essentiel de toute l’évolution historique de l’humanité, est nécessairement la base indiscutable de l’organisation du

Si l’adhésion formelle à ce principe fondamental déter-

mine positivement l’objectif que les socialistes ont le devoir primordial de ne jamais perdre ni laisser perdre de vue en aucun cas, il ne s’ensuit pas nécessairement que la lutte des classes, elle-même, dans ses phases multiples et succes- k sives, soit réduite à une forme unique et à une méthode immuable. Plus logiquement, on peut penser qu’elle doit être adaptée aux conditions successives de milieu et de circonstances, pour sa plus grande eflicacité. . Dans le milieu présent et dans les conditions où fonc- ï tionnent les pouvoirs publics en France par le mécanisme actuel du suffrage universel, il est logique d’admettre que l’introduction constante et incessante des militants socia- x: listes dans tous les pouvoirs publics sans distinction — communaux, départementaux, législatifs ou gouvernemen- F taux, — puisse toujours être avantageuse pour la meilleure ‘à utilisation de ces pouvoirs au profit de la lutte des classes et du mouvement socialiste, soit en atténuant la résistance qu’ils opposent à l’extension de ce mouvement, soit en réa- à lisant toutes réformes susceptibles de mieux armer et encourager le prolétariat dans sa lutte contre la société Ce qui importe dans tous les cas, c’est que cette introduction des socialistes dans les pouvoirs publics soit entourée de conditions telles qu’elle ne puisse dépendre de la seule volonté des hommes en dehors de leur parti, et que tout militant détaché dans l’un quelconque des pouvoirs publics s demeure toujours responsable de sa conduite et de ses actes devant le parti socialiste, dans des formes à déterminer. b}) Il doit être entendu par tous, une fois pour toutes, que la conquête des pouvoirs publics n’est pas le but de l’action k socialiste, mais seulement un moyen de mettre le parti en 3 10 puissance de réaliser la transformation sociale qui est sa Dans le milieu actuel, il est généralement admis que la possession du pouvoir est l’unique moyen pratique et infaillible permettant de réaliser cette transformation. Pour la conquête de ce moyen, le prolétariat et le parti socialiste ont donc le devoir de ne négliger aucun procédé, aucune circonstance politique où économique, pouvant la faciliter ou l’accélérer.

S’il faut souhaiter par-dessus tout, dans l’intérêt même de la classe prolétaire comme de l’humanité, que les événements ne conduisent pas le peuple à l’emploi d’autres pro-. cédés que ceux pacifiques, — tels l’action électorale et le libre développement des associations ouvrières politiques et économiques, — nul ne peut avoir le droit de priver l’avance le prolétariat du bénéfice des procédés révolutionnaires que les circonstances historiques pourraient lui offrir pour son affranchissement.

Le parti socialiste, après avoir affirmé et justifié le but qu’il poursuit, doit donc se réserver l’emploi de tous les moyens propres à y aboutir au plus tôt selon les circonstances.

La seule raison légitime qui puisse déterminer la préfé- rence des socialistes pour tels moyens politiques ou économiques, plutôt que pour tels autres, c’est le ménagement des énergies et des ressources populaires dont on a le devoir d’éviter tout gaspillage inutile.

2 — De l’attitude à prendre par le Parti socialiste dans les conflits des diverses fractions bourgeoises.

Lutte contre le militarisme, Le cléricalisme, l’antisémitisme,

! RÉSOLUTION. — Au milieu de la grande lutte des classes qui domine tout le problème social, — et qui fait une nécessité inéluctable au prolétariat d’être constitué en un parti de classe distinct de tous les partis bourgeois quels qu’ils soient et quelles que soient les divergences politiques, philosophiques ou autres qui les caractérisent entre eux, — il peut arriver des cas où les conséquences de certains conflils particuliers entre des fractions bourgeoises ne soient pas indifférentes au prolétariat etau parti socialiste au point de vue de l’existence et du maintien de certaines conditions

politiques ou sociales utiles à leur développement, telles que à la forme républicaine du gouvernement, la laïcité de l’enseignement et des fonctions publiques, la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil, l’égalité légale descitoyens sans distinction de races, le droit d’association et de réunion, la liberté de la presse, etc.

Dans ces circonstances, l’intérêt même du prolétariat fait un devoir au parti socialiste d’intervenir dans les luttes bourgeoises en se portant du côté où est le danger le plus

L’affaire Dreyfus avait déterminé une de ces circonstances tragiques où le soulèvement de toutes les forces de réaction Ÿ coalisées pouvait mettre en péril les libertés acquises par 1] la société démocratique et laïque issue de la Révolution française et des révolutions successives, et la République elle-même.

Il faut se féliciter que le parti socialiste, en se jetant impétueusement dans la mêlée, ait pu conjurer le danger, et en même temps provoquer, de la part d’une notable partie de la population, jusqu’alors éloignée du socialisme, un mouvement de sympathie et de rapprochement, sinon d’adhésion décisive, qu’il est impossible de ne pas constater partout et dont le socialisme ne peut faire autrement que de ! tirer profit pour son extension.

3 — De l’unité socialiste. Ses conditions théoriques et Direction et contrôle par le Parti des divers éléments d’action, de propagande et d’organisation.

RésoLUTION. — Le rassemblement des diverses fractions socialistes en un seul Parti socialiste compact el discipliné, dont l’unité d’organisation et d’action rendrait la puissance invincible, est dans les vœux de tous les socialistes sans distinction d’école. Et tout doit être franchement fait pour y

Mais, précisément parce qu’on le désire, on doit tenir fn

compte avec prudence des circonstances et conditions particulières à chacune des grandes organisations nationales qui, depuis de longues années, travaillent avec persévérance et méthode à constituer le prolétariat français en un parti de classe conscient de sa mission historique. Il faut éviter de les précipiter dans une unité insuflisamment préparée, incertaine et artificielle, qui se briserait à la faveur des

Ce qu’on a le devoir de faire, c’est de réaliser toute la somme d’unité possible à chaque moment, jusqu’à ce que,

d’étape en étape, on soit arrivé à l’unité définitive et parfaite par l’élimination successive et normale des causes qui s’y

Actuellement, en laissant subsister et fonctionner telles quelles les organisations existantes, il s’agit de les relier, de les solidariser et d’unifier autant que possible leur action à la Chambre et dans le pays, par le moyen d’un Comité directeur comprenant les principaux leaders de chaque frac-

tion, et dont les attributions, prudemment limitées tout d’abord aux cas les plus généraux, lui permettraient de prendre en toute autorité de rapides décisions dans les circonstances urgentes.

Ë Nul, groupement ou individu, ne pourrait être admis dans le parti socialiste et considéré comme tel qu’après avoir

d de base au Congrès général des organisations socialistes

Entente internationale des travailleurs organisés en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est- à-dire la transformation de la société capitaliste en une

société collectiviste ou communiste.

Nul journal ne devrait pouvoir être considéré comme organe du parti socialiste qu’à la condition de demeurer sous

le contrôle du Comité Directeur, quant à la marche théorique et politique. Le Comité Directeur devrait avoir pour fonction principale et permanente de préparer méthodiquement la propagande et l’organisation socialiste dans toutes les circonscriptions de France sans aucune exception, avec le concours de tous les conférenciers et élus socialistes mis à sa dispo- ) sition dans leur ensemble. Pour copie conforme Le Président de séance, Le Secrétaire, Les documents et les renseignements afférents à la tenue du Congrès sont au Compte rendu sténographique officiel. Ce compte rendu donne : la circulaire de convocation; la tenue des douze séances en six journées; les résolutions du congrès sur les questions à l’ordre du jour; et, aux annexes : la liste par départements et organisations des groupes représentés au congrès; les votes de la commission de résolution, indiquant les votes nominatifs des commissaires; les votes du congrès, indiquant les votes nominatifs des délégués; un ÿ index des matières et un index des orateurs. (1) Après le compte rendu de la deuxième séance de la troisième journée, mardi 5 décembre, page 210, on doit, si l’on veut bien saisir la continuation du débat, inter- (1) Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris. — Un fort volume in-18 de 502 pages, broché, 4 francs.

caler quelques documents, qui ne pouvaient figurer au La Petite République datée du jeudi 7 décembre, paraissant la veille mercredi 6, publiait les notes suivantes, rédigées sans doute au dernier moment Après l’article de Jaurès : ee

pas prévu que, pendant que le Congrès délibérait avec cette dignité admirable, un petit groupe préparait la plus étrange et la plus coupable manœuvre pour enlever

par surprise à une heure du matin un vote décisif sans que la commission spéciale se fût même réunie. (1)

La manœuvre a échoué : elle ne fera pas de bien ses auteurs dans le pays socialiste.

Il s’est produit à la fin de la séance du Congrès une singulière tentative. On a essayé d’enlever après minuit un vote sur la première question avant même que la commission ait pu se réunir pour examiner les diverses formules de résolution. La tentative a échoué, heureusement pour

la dignité du Congrès et pour la loyauté du vote.

Elle a d’ailleurs soulevé les protestations non seulement des Socialistes indépendants, de la Fédération des travailleurs socialistes et du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, mais aussi celle de très nombreux délégués du parti

Le citoyen Delory, maire de Lille, le citoyen Delesalle,

adjoint de Lille, et le citoyen Constans, maire de Montluçon,

) M. Alexandre Zévaës avait en fin de séance conduit toute

une expédition à l’assaut de la tribune.

ont demandé que la commission soit saisie de tous les projets : et les nombreux élus du Parti ouvrier dont les noms suivent se sont associés à cette demande par la protesta- à Comme on le voit, ceux qui veulent ôter au Congrès le sang-froid nécessaire et le précipiter dans les pires aventures jouent un jeu aussi dangereux pour eux-mêmes que pour le socialisme. k Le puissant esprit d’unité socialiste et de loyauté qui anime l’immense majorité des délégués saura déjouer ces manœuvres : elles se retourneront avec une force terrible Voici le texte de la protestation dont il est question ci-dessus Dix députés du Parti ouvrier français ont chargé le citoyen Pastre d’appuyer la proposition du citoyen Delesalle, tendant à ce que les divers projets soient ren- voyés à la commission, que le rapport soit déposé demain, et qu’il n’y ait pas de vote d’escamotage. Gabriel BERTRAND, délégué de la Fédération de Vaucluse; CAMELLE, conseiller général, adjoint au maire de Bordeaux; PARISoT, conseiller général de Courbevoie.

Madame Saint Adjutory était inconsolable d’avoir . un fils aveugle. Son ménage était très pauvre, ses enfants très nombreux; son mari s’épuisait dans une lutte stérile contre la vie. Assise près de la fenêtre, elle embrassait entre ses mains la tête de l’enfant, épiant si, par aventure, quelque lueur ne s’allumait pas au fond de ses Clément levait sur elle des yeux sans éclat, où ne transparaissait ni sentiment ni pensée. Longtemps elle avait espéré que la force du jour vaincrait ses yeux rebelles. Mais sa confiance s’était évanouie — — « Il ne verra jamais mon visage. — Il ne connaîtra jamais la beauté de la lumière » —

Un sanglot serra sa gorge — ses mains se crispèrent violemment sur les tempes de l’Aveugle qui secoua la tête pour se débarrasser de l’étreinte.